Faire avec la maison de quartier. Les tactiques de participation des femmes immigrées dans les quartiers populaires de Paris et Helsinki
- Par Linda Haapajärvi
Pages 67 à 88
Citer cet article
- HAAPAJÄRVI, Linda,
- Haapajärvi, Linda.
- Haapajärvi, L.
https://doi.org/10.3917/parti.036.0067
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- Haapajärvi, L.
- Haapajärvi, Linda.
- HAAPAJÄRVI, Linda,
https://doi.org/10.3917/parti.036.0067
Notes
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[1]
Par souci de confidentialité, des pseudonymes sont utilisés pour désigner les informateurs et informatrices et les quartiers.
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[2]
Entretien avec Sirpa, le 20 février 2013.
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[3]
Chaque immigré·e en situation d’inactivité doit signer un « plan personnel d’intégration » avec les fonctionnaires du pôle emploi finlandais. Le plan inclut une longue formation linguistique comprenant un stage professionnalisant et rémunéré.
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[4]
Entretien avec Veera, le 20 février 2014.
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[5]
Entretien avec Sirpa, le 14 mars 2014.
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[6]
Entretien avec Samina, le 28 juin 2012.
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[7]
Entretien avec Samina, le 18 juin 2014.
1 Gagner un peu d’argent, emmener les enfants à la tour Eiffel, obtenir une lettre de soutien à sa demande de régularisation… Les usages que font les femmes immigrées des dispositifs participatifs qui les ciblent sont multiples, mais mal connus. Alors que les recherches sur la gouvernance relationnelle ont montré que la création de réseaux d’intervention locale complexes et la personnalisation des rapports entre les professionnel·les du welfare et les citoyen·nes précaires déstabilisent les agent·es en charge de l’implémentation des mesures dites de proximité (Vollebergh, de Koning, Marchesi, 2021, p. 747‑749), elles n’ont accordé qu’un intérêt marginal aux expériences vécues des individu·es ciblé·es. Quelques travaux pionniers montrent que les femmes immigrées répondent aux tentatives des professionnel·les de les transformer en des actrices locales actives par des actes qui ne s’étendent que rarement au-delà des confins de dispositifs spécifiques (cafés de parents, ateliers de cuisine, groupes de parole…) vers le quartier et l’ensemble de ses habitant·es (de Wilde, 2016 ; Chevallier, 2019 ; Haapajärvi, 2023 ; Marchesi, 2022). En l’absence de travaux sur les façons dont les femmes immigrées s’approprient les interventions participatives qui les ciblent, des questions cruciales restent sans réponse. Comment les femmes mobilisées inscrivent-elles les dispositifs participatifs dans leurs vies ordinaires ? Que font-elles avec les biens essentiellement immatériels, liens et émotions, qui leur sont proposés ? Au fond, que parviennent à produire les techniques relationnelles du travail social : des citoyen·es engagé·es et des quartiers cohésifs, ou bien tout autre chose ?
2 En cherchant à répondre à ces questions, cet article touche à un défi transversal des recherches sur les politiques publiques : la focalisation sur les étapes de conception et de mise en pratique aux dépens de la phase de réception (Duvoux, 2015 ; Gourgues et al., 2018 ; Revillard, 2018 ; Spire, 2016). En opposant les phases productives de planification et d’implémentation des politiques à celle supposée passive de leur réception, les spécialistes des politiques publiques n’ont fait que déduire les effets des politiques à partir des propriétés des instruments d’intervention et de leurs publics, sans s’atteler à analyser l’agentivité des publics cibles et sans prendre en compte les façons dont ces derniers saisissent les dispositifs qui les visent. Pour remédier à ces lacunes, cet article croise les directions des recherches ouvertes par les travaux récents sur la réception des politiques publiques avec les analyses de la gouvernance relationnelle. Il part du principe que les programmes participatifs qui mobilisent des techniques relationnelles offrent un terrain particulièrement intéressant pour l’examen des processus de réception en raison du caractère ambivalent des liens interpersonnels qui sont la matière première de ces interventions. Alors que leur mise en pratique dépend de la capacité des professionnel·les à établir des relations rapprochées avec les individu·es ciblé·es, l’entretien de ces relations produit un effet de brouillage des frontières entre les catégories des professionnel·les et des citoyen·nes, entre les registres administratifs et intimes des rapports entretenus, effet qui est prompt à fragiliser les assises traditionnelles de la légitimité des agents de l’État (Astier, 2007 ; Hammouche, 2012 ; Vollebergh et al., 2021). Alors que ces programmes rendent accessibles des ressources matérielles et symboliques valorisées, envisagées autant comme supports d’empowerment individuel que de mobilisation collective (Carrel, 2013 ; Duvoux, 2015), pour y accéder, les habitant·es des quartiers populaires doivent entretenir des relations teintées d’intimité avec des professionnel·les du travail social. Autrement dit, ces liens, intimes et horizontaux en apparence, sont aussi le lieu de rencontre incertain de ce que les agent·es de l’État espèrent obtenir des citoyen·nes précaires et vice versa.
3 Mais l’analyse que je développe est aussi le fruit de la frustration ressentie quant à la capacité des approches antérieures de rendre compte des pratiques de participation déployées par des femmes immigrées que j’ai observées sur mes terrains ethnographiques à Paris et à Helsinki. Les analyses des modes et des motifs de participation saisis à travers le prisme de la position sociale ou des dispositions individuelles des usagères apparaissent trop atomistes et trop bornées au domaine politique pour rendre justice aux manières dont les femmes rencontrées se saisissent des dispositifs participatifs dans leur vie quotidienne. Pour relever ce défi, je propose une conceptualisation alternative, appuyée sur les travaux de Michel de Certeau (2002 [1990]) : je développe la notion de « tactiques de participation » pour analyser les tentatives des femmes immigrées de ménager une marge de manœuvre au sein des programmes participatifs et d’y poursuivre des projets qui dépassent les visées formelles de ces interventions. Mon intention est d’ouvrir à l’analyse la phase de réception comme un moment de « seconde production » des politiques publiques, tout aussi significatif du point de vue des effets produits que les étapes de conception et de mise en pratique. Je cherche à forger une contribution double aux savoirs existants sur la réception des politiques publiques : mettre en lumière la multiplicité des tactiques de participation et des situations de vie dans lesquelles elles s’inscrivent d’une part ; attirer l’attention sur les conditions de possibilités relationnelles, et non seulement individuelles ou institutionnelles, de ces tactiques d’autre part.
4 Les résultats présentés sont produits à partir d’une recherche ethnographique menée entre 2011 et 2015 au sein des maisons de quartier de Tiercy et de Kamppila [1], institutions mandatées pour renforcer la cohésion sociale de ces quartiers populaires situés dans les régions de Paris et Helsinki. Les politiques qui y sont développées à destination des femmes immigrées reflètent certaines tendances nationales – les approches finlandaises multiculturalistes, maternalistes et communautaristes de la citoyenneté féminine contrastant avec les perspectives « républicaines », féministes et anticorporatistes constatées en France – dont l’empreinte sur les pratiques concrètes des professionnel·les est ajustée par la situation de ces institutions au carrefour des politiques d’intégration, de la ville et du soutien à la parentalité (Haapajärvi, 2019, 2022). Cet article atténue toutefois l’échelle d’analyse nationale et organisationnelle pour privilégier celui des interactions entre les professionnel·les du welfare et les femmes immigrées où, comme je le démontrerai, se joue essentiellement le destin des tactiques de participation.
5 L’article commence par situer ma démarche analytique articulée autour de la notion de tactiques de participation dans le paysage des travaux récents sur la réception de l’action publique. Il présente ensuite l’enquête ethnographique menée à Paris et à Helsinki (voir encadré). Les trois sections qui suivent analysent les tactiques de participation de six femmes immigrées, à Tiercy et à Kamppila. Ces sections restituent leurs projets économiques, familiaux et administratifs dans le contexte de leurs situations de vie et mettent en lumière les issues variables de leurs tactiques de participation. La conclusion évaluera les apports de la perspective des tactiques aux recherches sur la réception des politiques publiques.
Tactiques de participation : la seconde production de l’action publique
6 Dans cet article, il est question de prendre comme point de départ des études de la réception des politiques publiques la distinction qu’opère Michel de Certeau dans L’invention du quotidien entre les processus de production et de consommation des biens. Il s’agit d’analyser ce dernier comme un lieu de « seconde production », active et créative, au même titre que les phases de conception et d’implémentation des interventions politiques. Selon de Certeau, la production primaire des biens est l’activité des « dominants » et se caractérise par « un effort d’organisation rationnel, centralisateur dans son principe ». La « seconde production », par contre, ne renvoie pas à la conception des biens, mais aux manières de les employer par « l’homme ordinaire », qui par l’usage concret qu’il en fait au quotidien, se les approprie et les transforme (de Certeau, 2002 [1990], p. 37). On lit derrière ce dualisme la distinction qu’opère de Certeau (ibid., p. 46) entre deux modes d’action, les stratégies et les tactiques : la stratégie correspond au mode d’activité des « dominants » fondé sur l’exercice du pouvoir sur un lieu circonscrit comme propre, là où les tactiques, actions des « dominés », ne disposent pas d’un lieu propre où capitaliser leurs avantages, mais opèrent par la saisie d’opportunités sur le territoire et sous le pouvoir de l’autre.
7 Mon idée est de transposer ce schéma au domaine des politiques publiques afin de mieux discerner les façons dont les femmes immigrées se saisissent des dispositifs qui les ciblent et participent à la production de ces politiques et de leurs effets. L’opposition théorique que dresse de Certeau entre les deux façons d’agir permet de modéliser une distribution initiale, certainement schématique, des rôles et du pouvoir entre les professionnel·les et les publics cibles. Ce schéma place les professionnel·les du côté des stratèges qui conçoivent les dispositifs et peuvent les utiliser d’une manière calculée, planifiée et rationnelle pour poursuivre des finalités bien précises, comme transformer les femmes immigrées en citoyennes mobilisées en faveur de leurs quartiers résidentiels. Il positionne les femmes immigrées du côté des tactiques : elles cherchent des opportunités pour avancer leurs objectifs, quels qu’ils soient, sous le regard des professionnel·les du welfare qui orchestrent les activités collectives vers lesquelles est canalisée la participation des femmes au quotidien des maisons de quartier.
8 En m’appuyant sur cette distinction, je propose de développer la notion de « tactiques de participation » pour analyser les façons dont les femmes immigrées s’approprient les dispositifs de l’action publique. Par cette reconceptualisation, je vise à produire un déplacement du regard depuis les pratiques des agent·es de l’État, qu’il s’agisse des élites administratives qui dessinent les contours des politiques migratoires ou des agent·es de première ligne doté·es d’un pouvoir discrétionnaire (Hamidi, Paquet, 2019), vers celles que développent les cibles des interventions étatiques, ici les femmes immigrées visées par des mesures de gouvernance relationnelle. En m’intéressant aux manières dont elles « font avec » les maisons de quartier, je porte attention aux pratiques concrètes par lesquelles les individu·es précaires se créent de manière autonome en tant que sujets, et tout particulièrement à leurs manières d’exprimer cette autonomie à travers la saisie active des dispositifs participatifs qui les visent.
9 Se concentrer sur les tactiques de participation permet aussi de prendre des distances par rapport aux études antérieures. Approcher la réception du point de vue des tactiques invite tout d’abord à réfléchir à la nature des pratiques de participation. La majorité des travaux dans le domaine repose sur l’idée, plus ou moins explicite, que la participation est de nature rationnelle et stratégique, c’est-à-dire que les individu·es sont poussé·es à saisir les instruments des politiques publiques par des motifs qui préexistent à leur mobilisation. À titre d’exemple, en partant des études des budgets participatifs, Alice Mazeaud et Julien Talpin (2010) proposent de développer une « sociologie systématique des acteurs des dispositifs et de leurs raisons d’agir » pour répondre à la question suivante : « Pourquoi des individus consacreraient-ils leur temps et leur énergie à la chose publique ? » Leurs résultats soulignent la multiplicité des motifs de participation et l’autonomie des individu·es par rapport aux visées endogènes des instruments participatifs : outre l’accomplissement d’un exercice civique, les individu·es choisissent de prendre part à des budgets participatifs pour faire avancer certains intérêts personnels, tisser des liens avec d’autres participant·es ou encore aiguiser leurs propres compétences cognitives. Mazeaud et Talpin (2010, p. 365) alertent aussi contre une lecture simplement utilitariste de la participation : si les motifs intéressés jouent un rôle important dans l’acte d’engagement, ils sont un élément insuffisant d’interprétation de la participation, car même en l’absence de bénéfices individuels, nombre de citoyen·nes continuent à se rendre aux réunions, mu·es alors par la satisfaction que leur fournit l’accomplissement d’un devoir civique.
10 La perspective des tactiques diffère des approches centrées sur les motifs, car elle rompt avec la conception de la participation comme fondamentalement stratégique. Dès lors, elle sensibilise à d’autres façons d’agir des individu·es en présence des dispositifs participatifs. La question des motifs apparaît en effet comme secondaire dans la lecture de la « seconde production » que propose de Certeau. S’interroger sur les tactiques entend avant tout étudier les pratiques concrètes, ce que les personnes ordinaires font avec les biens – ou les politiques. La perspective des tactiques ne nie pas le fait que les individu·es ont des projets et des besoins dont peuvent jaillir des motifs, mais déplace l’attention depuis les raisons d’agir individuelles vers les pratiques d’appropriation qui émergent dans les situations de participation. Penser la participation par les tactiques met ainsi en lumière les « ruses », les façons de faire inventées au cours de l’action (de Certeau, 2002 [1990]), ce qui implique de considérer que les motifs ne précèdent pas nécessairement la participation, mais qu’ils prennent forme dans ses pratiques ordinaires et répétées.
11 Le deuxième déplacement concerne l’inscription des dispositifs d’action publique dans la vie quotidienne des personnes concernées. Mon ambition est d’élargir l’analyse des processus de réception au-delà des situations de participation institutionnalisées et de leurs effets politiques – auxquels la majorité des travaux est consacrée. D’une part, les recherches sur des outils d’action publique ont analysé la réception sous l’angle des réactions qu’ils suscitent chez les citoyen·nes ordinaires, telle la conformation, la subversion, la désertion ou l’abstention et, d’autre part, elles ont cherché à évaluer si la participation aboutit à l’acquisition de compétences civiques ou aux changements des comportements politiques (Barrault-Stella, 2012 ; Carrel, 2013 ; Gourgues et al., 2018 ; Mazeaud, Talpin, 2010 ; Spire, 2016 ; Talpin, 2013). Ces tendances marquent aussi les travaux sur la réception par les femmes immigrées ou minoritaires des programmes participatifs qui leur sont adressés : loin de rester inertes face aux interventions, elles cherchent à transformer les dispositifs infériorisants qui les visent (Palomares, 2008), contournent leurs tentatives de mobilisation locale « par le haut » (Chevallier, 2019) et développent de « petits actes publics de citoyenneté » pour obtenir certaines ressources et opportunités (de Wilde, 2016). Ces travaux ont néanmoins prêté peu d’attention aux processus de réception non politiques et leur résonance avec les vies quotidiennes des femmes mobilisées.
12 En prenant au sérieux l’appel de Michel de Certeau à considérer la vie quotidienne, je propose une approche complémentaire aux recherches antérieures. Au lieu de borner l’analyse à ce qu’il se passe dans les maisons de quartier, j’étudierai ce que les femmes immigrées cherchent à accomplir par leur participation locale dans leur vie ordinaire au-delà des institutions publiques. En restituant les usages des dispositifs participatifs dans le contexte de leur vie quotidienne, je chercherai à aller au-delà des effets politiques que peut produire la participation et ouvrirai à l’analyse les conséquences économiques et juridiques, familiales et sociales qui, nous allons le voir, émergent comme saillantes quand on restitue les tactiques de participation dans le cadre des forces et des fragilités des situations de vie concrètes des femmes mobilisées.
Encadré. Enquête au sein des dispositifs participatifs des politiques publiques
Bien que diligentée par la ville d’Helsinki pour agir en faveur des femmes immigrées, aucune intervention n’avait été développée spécifiquement pour ce groupe à la maison de quartier de Kamppila. Les professionnelles locales – cinq femmes d’origine finlandaise, diplômées du travail social, en CDI à temps plein avec la municipalité et toutes ayant travaillé au sein de jardins d’enfants auparavant – considéraient le « café des résidents », organisé chaque mercredi à partir de 1993, comme l’activité la plus adaptée pour intégrer les femmes immigrées à la communauté locale. Le café suivait un mode d’opération simple : chaque mercredi, une femme locale endossait le rôle de la « cuisinière », préparait un repas dans la cuisine de l’institution et le vendait aux « clientes », c’est-à-dire aux autres participantes de l’activité, qui le consommaient entourées de leurs enfants dans la salle à manger de l’institution entre 11 heures et 13 heures. L’activité rassemblait entre cinq et vingt femmes, immigrées et non-immigrées, toutes mères de famille. Pour favoriser l’émergence de liens interpersonnels et de sentiments d’appartenance commune, les professionnelles déployaient des techniques de travail relationnel spécifiques : elles cherchaient à construire une identité collective de mère entre les femmes présentes, à cultiver des sentiments d’intimité et à encourager des pratiques de care étendues de la sphère privée vers le quartier.
À la maison de quartier de Tiercy, les femmes immigrées étaient au contraire incitées à s’impliquer dans un projet collectif organisé sur la durée d’une année scolaire. En 2011-2012, ma période d’enquête intensive à Tiercy, le projet prenait la forme d’un atelier d’écriture créative. Samina, l’accompagnatrice sociale en charge de sa coordination, avait été recrutée par l’institution en 2008, suite à une longue carrière au sein d’une association de prévention spécialisée active dans un quartier populaire limitrophe de Tiercy. Contrairement aux spécialistes de la petite enfance présentes sur mon terrain finlandais, Samina, fille d’immigré·es algérien·nes née en France et titulaire d’un BAFA, avait réussi la conversion de ses compétences militantes en un contrat pérenne avec la municipalité. Architecte du projet, elle s’associait à Raphaël, un jeune animateur qui prenait en charge les enfants des participantes, ainsi qu’à Badr, un intervenant associatif spécialisé dans l’écriture créative. Le projet d’écriture se déclinait par des séances hebdomadaires articulant des moments de délibération collective sur le thème de la citoyenneté féminine et des moments de mise en récit à l’écrit des expériences intimes de la vie de femme. Si les séances étaient centrées sur la mise à l’écrit du récit de vie de chacune, les deux responsables profitaient de ce rassemblement pour cultiver des sentiments de complicité et fonder une identité collective entre les participantes en tant que femmes en voie d’émancipation. L’atelier tiercéen rassemblait un groupe fixe de huit femmes, immigrées à l’exception de l’une d’elles, Denise, toutes dans des situations juridiques et/ou économiques précaires, mais dans des situations familiales diverses.
Dans cet article, je mobilise deux types de données empiriques : des notes d’observation et des extraits d’entretien. L’observation participante, qui m’établit dans une position de femme écrivaine à Tiercy et de femme cuisinière/cliente à Kamppila, m’a permis d’étudier in situ les interactions entre les professionnel·les et les femmes participantes, et de comprendre comment s’y joue l’issue des tactiques de participation de ces dernières. Pour approfondir la perspective des professionnel·les, j’ai interviewé les équipes des deux institutions sur leurs perceptions de la participation locale des femmes immigrées (n = 10). Pour saisir la multiplicité des tactiques des participantes et les restituer dans le contexte de leur vie quotidienne, j’ai inscrit l’enquête sur une longue durée et développé des relations de confiance avec certaines d’entre elles, qui ont accepté que je les accompagne en dehors des maisons de quartier, à leur domicile, à leurs loisirs et aux guichets de l’État.
Les tactiques économiques d’Uba et Nermin
13 Dans les yeux des professionnelles de la maison de quartier de Kamppila, la commensalité que le café des résidents mettait au service de la production des liens et des sentiments d’appartenance était accessible à toute personne désireuse de prendre part à la vie commune du quartier. « On ne demande pas de miracles, cuisiner, manger ensemble. Tout le monde sait faire ça » [2], expliquait Sirpa, la cheffe de l’équipe professionnelle. Si les travailleuses sociales encourageaient les femmes du quartier à participer au café des résidents dans le rôle de « cliente », c’est-à-dire en y venant déjeuner le mercredi midi, elles accordaient une reconnaissance positive forte à celles qui endossaient le rôle de « cuisinière ». Elles reconnaissaient le rôle indispensable des « cuisinières » dans la production de l’activité collective : si aucune femme ne s’était présentée comme bénévole, les rassemblements de la mi-semaine auraient cessé d’exister et avec eux l’ambiance familiale de l’institution, génératrice aux yeux des professionnelles de liens et de sentiments d’appartenance commune. La main-d’œuvre des femmes locales était essentielle au fonctionnement de ce dispositif participatif (Vieujean, 2022 ; Cohen, 2023) et son absence une source d’angoisse pour les professionnelles qui, au moment de mon enquête, devaient parfois assurer la cuisine faute de bénévoles. Les professionnelles étaient fières des femmes immigrées qui s’emparaient du rôle de cuisinière. Selon leurs dires, il s’agissait là d’immigrées parfaitement intégrées, concernées par le bien-être de leur voisinage et qui maîtrisaient l’environnement institutionnel, façonné comme le reflet d’un « foyer finlandais ordinaire ». Les femmes somaliennes et kurdes dont Sirpa avait inscrit le nom et le numéro de téléphone sur la liste des « mères de quartier », en tant que personnes de confiance à contacter en cas de conflits de voisinage ou d’actes de vandalisme impliquant des membres de leurs communautés, étaient par ailleurs toutes des femmes qui endossaient le rôle de cuisinière ou l’avaient fait dans le passé.
14 Or, au moment de mon enquête, les « cuisinières » ne correspondaient pas à la catégorie prioritaire des mesures participatives, c’est-à-dire des mères au foyer (immigrées) avec enfants en bas âge. Au contraire, parmi les quatre femmes qui assuraient régulièrement la cuisine, aucune n’avait de jeunes enfants. Deux d’entre elles étaient des habitantes de Kamppila de longue date d’origine finlandaise, d’anciennes participantes aux activités de l’institution et actuellement sans emploi. Deux autres étaient immigrées : Uba, réfugiée somalienne, et Nermin, demandeuse d’asile syrienne. Les deux femmes avaient en partage l’étroitesse de leurs ressources monétaires et la disponibilité biographique (Siméant-Germanos, 2001) que leur garantissait l’absence d’emploi et d’enfants en bas âge. Leurs façons de s’approprier le café des résidents mettaient en évidence un mécanisme de compensation (Paugam, 2014, p. 20-21) : en vendant de la nourriture à des institutions publiques des quartiers populaires d’Helsinki, elles faisaient subsister leurs économies domestiques. Les professionnel·les répondaient toutefois de façon différente aux tactiques de participation d’Uba et Nermin pourtant quasi identiques, et ces différences montrent à quel point les issues des tactiques sont incertaines et dépendent des dynamiques des relations qui connectent les citoyen·nes précaires aux professionnel·les du welfare, et non seulement des ruses des « héros ordinaires » (de Certeau, 1990), des tentatives de maximisation des bénéfices des « chasseurs urbains » (Merklen, 2005).
15 La participation d’Uba aux activités de la maison de quartier s’inscrivait dans une durée longue. Habitante de Kamppila depuis son arrivée en Finlande dans les années 1990, elle avait dès son installation commencé à fréquenter la maison de quartier avec ses sept enfants. Dans les années 2000, une fois ses enfants scolarisés, Uba avait suivi des cours de finnois qui lui étaient proposés par le pôle emploi et qui comprenaient un stage professionnalisant obligatoire qu’elle avait effectué à la maison de quartier de Kamppila [3]. Par la suite, elle avait réussi à obtenir d’autres stages rémunérés et des jobs d’été dans cette même maison de quartier et au sein d’autres structures similaires de la ville d’Helsinki. Quand je l’ai rencontrée, Uba était sans emploi, avait 55 ans et vivait avec ses deux filles cadettes. Séparée de son époux, avec deux adolescentes à sa charge et des transferts d’argent à envoyer vers sa famille restée en Somalie, Uba avait du mal à boucler ses fins de mois. Le pôle emploi lui envoyait parfois des propositions pour travailler en tant qu’agente d’entretien ou aide à domicile, mais elle les refusait, attestation médicale à l’appui. Pendant ses périodes d’inactivité prolongées, Uba avait commencé à cuisiner les mercredis lors du café des résidents qu’elle avait initialement fréquenté en tant que cliente. Ancienne usagère incluse à la liste des « mères de quartier » établie par Sirpa, sa présence était appréciée par les travailleuses sociales. Si Uba ne participait au café de résidents qu’une fois par mois et uniquement dans le rôle de la cuisinière, quand elle se rendait à la maison de quartier, elle y passait la journée entière : une fois le repas terminé, elle restait sur place discuter avec les autres usagères et les professionnelles qui l’incitaient à venir plus souvent. Uba ne pouvait toutefois pas altérer le rythme auquel elle fréquentait la maison de quartier de Kamppila, car cette institution n’était pas le seul endroit où elle faisait la cuisine. Au fil des années, Uba avait greffé une sorte de « niche de vivabilité » (Weber, 2009, p. 107) au sein de la maison de quartier. Son arrangement économique original, son « circuit » (rinki), renvoyait à un mode d’organisation du travail stable, bien que situé en dehors du marché du travail formel. La routine mensuelle d’Uba, officiellement en situation de chômage, consistait à préparer et vendre des repas plusieurs fois par mois dans des structures publiques similaires d’Helsinki. Si elle réussissait à « obtenir des tours » comme elle le souhaitait, elle travaillait, selon ses mots, en tant que « semi-professionnelle de la cuisine » environ dix jours par mois. Uba comptait gagner en moyenne 30 euros par « tour de cuisine », ce qui en un mois d’un « circuit » complet égalait à 300 euros ajoutés au budget du foyer. Cet argent comptait pour le budget du foyer d’Uba, stable, mais restreint. En additionnant son allocation chômage aux aides familiales et à l’aide au logement perçues, Uba estimait disposer d’un budget d’environ 1 600 euros par mois, dont près de la moitié était consacrée au loyer.
16 Tacticienne économique comme Uba, Nermin était arrivée en Finlande en 2005 en tant que demandeuse d’asile. Afin d’obtenir un permis de séjour, sa famille lui avait arrangé un mariage hâtif avec un cousin déjà installé à Helsinki, dans un quartier limitrophe de Kamppila. Au moment de notre rencontre à l’automne 2013, Nermin venait d’obtenir un statut de protection subsidiaire. Elle suivait des cours du soir, de finnois et des enseignements préparant le baccalauréat, afin d’accéder à une formation d’aide-soignante. Le foyer de Nermin avait subsisté de justesse grâce à son allocation étudiante, le salaire de son conjoint chauffeur de taxi et l’allocation logement qu’ils percevaient ensemble. Leur situation venait toutefois de s’aggraver abruptement suite à l’installation chez eux de la sœur de Nermin et de son nourrisson, arrivés en Finlande à l’aide de passeurs. Nermin guettait la possibilité de cuisiner à la maison de quartier où elle aussi avait effectué un stage intégré à son cours de finnois, suivi par deux jobs d’été au sein d’une structure publique similaire. Or, à la différence d’Uba, Nermin n’avait pas connu la maison de quartier en tant que mère de famille, mais comme employée rémunérée. Les mercredis, elle limitait ses interactions aux professionnelles et quittait les locaux une fois le café terminé. Même si le café des résidents manquait parfois de cuisinières bénévoles, l’équipe professionnelle accueillait avec réserve son avidité à assumer cette responsabilité. Sirpa, la cheffe de l’équipe, se référait au principe d’égale distribution de cette responsabilité : aucune participante ne devait monopoliser le rôle de cuisinière, qui devait connaître une rotation permanente. Veera, l’une des travailleuses sociales, se souciait de l’effet de la présence de Nermin en tant que non-mère sur l’ambiance familiale de l’institution et sur les solidarités vicinales jalonnées par la condition maternelle partagée : « Cela [la maternité] a été un peu notre truc, ce qui fait la communauté. » [4] Les conséquences de ces réserves des professionnelles montrent que les tactiques de participation, bien qu’initiées par les participantes, sont en réalité une coproduction des professionnel·les et des citoyen·nes : les professionnel·les n’ont pas un contrôle absolu des interactions avec les publics cibles (Astier, 2007, p. 80‑ 82 ; Hammouche, 2012, p. 236‑ 238) et, au vif de l’action, ils et elles inventent aussi des façons d’agir nouvelles. Au printemps 2014, alors que Nermin cherchait à améliorer la situation financière de son foyer en « travaillant » autant que possible à la maison de quartier, le calendrier dans lequel les femmes étaient libres d’indiquer les mercredis où elles souhaitaient cuisiner fut retiré de la cuisine. Désormais, toute femme désireuse de se glisser dans le rôle de la cuisinière devait solliciter personnellement Sirpa qui comptait « veiller à l’égalité de participation » [5].
Les tactiques familiales de Bilan et Radha
17 L’objectif principal des professionnelles des deux maisons de quartier était d’unir les femmes mobilisées par les activités du mercredi en un groupe soudé d’actrices locales promptes à agir en faveur de leur quartier résidentiel. Or, seule une minorité des participantes s’investissait de cette manière dans les dispositifs qui les visaient. Si elles continuaient à se rendre d’une semaine sur l’autre à la maison de quartier, c’est parce qu’elles parvenaient à combiner à leur participation conforme aux attentes des professionnelles d’autres façons d’utiliser les programmes participatifs, comme le démontrent les tactiques de Bilan, une mère de famille d’origine somalienne à Kamppila, et de Radha, une femme tamoule à Tiercy.
18 Bilan se rendait au café des résidents presque tous les mercredis, toujours dans le rôle d’une cliente. Elle appréciait l’ambiance des mercredis après-midi, « chaleureuse et sereine » selon ses mots, et l’occasion de déjeuner sur place avec ses deux jeunes fils. Comme un petit nombre de « clientes » régulières, Bilan apportait des récipients en plastique vides, achetait des portions supplémentaires de nourriture (tarifées autour de 2-3 euros) et les ramenait à la maison. Elle s’épargnait ainsi la peine de cuisiner le soir même ou le lendemain midi. Âgée de 25 ans quand nous nous sommes rencontrées au cours de l’été 2012, elle portait la responsabilité principale de son foyer et de ses quatre fils (un cinquième naquit en 2014). Son conjoint étudiait dans la journée et travaillait le soir afin de subvenir aux besoins de la famille. Située à 200 mètres de chez elle, la maison de quartier était pour Bilan un rare lieu de repos où elle se rendait plusieurs fois par semaine avec les plus jeunes de ses fils, pas encore scolarisés. Elle arrivait habituellement après 13 heures, se servait une tasse de café, s’installait dans un fauteuil avec son smartphone à la main et laissait ses enfants jouer sous la tutelle des professionnelles, qui n’assuraient pourtant pas la garde des enfants selon la réglementation formelle de l’institution. Bilan restait à la maison de quartier jusqu’à ce que ses deux fils aînés viennent la rejoindre après la sortie de l’école. En comparant sa situation à celle de ses amies, étudiantes ou jeunes professionnelles sans enfant, dont elle enviait visiblement la liberté, Bilan appelait le café des résidents « son Starbucks ». Intervenant auprès des femmes immigrées dans un contexte institutionnel caractérisé par la multiplicité des objectifs et non spécialisé à la mise en œuvre des politiques migratoires (Hamidi, Paquet, 2019), les travailleuses sociales accueillaient à bras ouverts Bilan, malgré son mode de participation relativement solitaire, car elles considéraient le soutien à la parentalité comme l’une de leurs missions professionnelles, et cela notamment vis-à-vis des « mères immigrées » qu’elles estimaient courir un risque d’isolement social (Intke-Hernández, Holm, 2015 ; Nordberg, 2015). Aux yeux des professionnelles, la participation était bénéfique aux mères comme aux enfants : les premières accédaient au repos et à des conseils, les second·es à des activités supervisées par l’équipe professionnelle.
19 Comme Uba, Bilan était par ailleurs liée à la maison de quartier par des relations rapprochées et anciennes. Arrivée en Finlande en tant que réfugiée avec son père au tournant des années 2000, Bilan avait pris l’habitude de se rendre à la maison de quartier avec Axado, la nouvelle épouse de son père, déjà mère de deux petites filles. Axado avait tissé un lien rapproché avec Leena, l’une des travailleuses sociales qui l’avait soutenue au moment de la naissance, hors mariage, de ses filles. Axado se référait à Leena par le terme somalien « habaryar », qui désigne la tante maternelle, mais aussi d’autres femmes avec lesquelles on entretient des relations affectives, non nécessairement consanguines (Tiilikainen, 2003). Ce lien s’était transmis d’Axado à Bilan. Si Bilan n’avait pas fréquenté l’institution pendant quelques années avant de devenir mère à l’âge de 19 ans, Leena lui avait pourtant rendu visite à la maternité une fois la nouvelle communiquée par Axado. Dès sa sortie de l’hôpital, Bilan avait commencé à se rendre à la maison de quartier avec son nouveau-né que les professionnelles pouponnaient et appelaient « notre Mohammed ». Le brouillage des frontières entre les catégories des professionnelles et des usagères, entre les registres administratifs et intimes, aboutit ici au tissage de liens de « parenté pratique » (Weber, 2005) entre Leena, Axado et Bilan : si Axado considère Leena comme sa « petite mère », Bilan l’appelle sa grand-mère (mummi) – en ne plaisantant qu’à moitié. Ces liens étaient valorisés par les professionnelles comme par Axado et Bilan. Les premières voyaient dans l’engagement intergénérationnel produit la preuve de la supériorité de l’approche relationnelle du travail social par rapport aux pratiques « de guichet » rigides et bureaucratiques (Vollebergh et al., 2021, p. 742). Les secondes, outre les sentiments d’attachement effectivement produits, s’en servaient à des fins de distinction (Duvoux, 2015), pour se démarquer positivement de la masse anonyme d’habitant·es en tant que membres estimées de la « famille » de la maison de quartier.
20 À Tiercy aussi, certaines participantes parvenaient à ménager un espace de liberté au sein des programmes participatifs soigneusement orchestrés par les professionnel·les du welfare. Cet usage était particulièrement prononcé chez Radha, arrivée à Tiercy en 1997 par le biais du mariage depuis l’Inde, où sa famille avait fui le conflit armé en cours au Sri Lanka. Radha passa principalement ses dix premières années en France chez elle, à s’occuper de ses quatre enfants nés entre 1998 et 2004, puis à partir de 2007 de sa belle-mère infirme installée durablement chez son fils aîné. Son époux travaillant le soir dans la cuisine d’un café parisien, six jours par semaine, Radha portait seule la responsabilité du foyer et des soins de sa belle-mère. C’est en réaction à un manque chronique d’intimité, une condition sine qua non de l’autonomie souvent inatteignable pour les femmes migrantes (Schmoll, 2020, p. 183), que la façon de Radha d’investir les ateliers taillés pour les femmes à la maison de quartier prend tout son sens. Radha se rendait assidûment à l’atelier d’écriture tous les mercredis malgré son niveau de français rudimentaire et le défi que représentait pour elle l’alphabet latin. Elle prenait rarement la parole pendant les débats animés par Samina, préférait mener des discussions en tamoul à voix basse avec ses compatriotes et manifestait une réticence vis-à-vis de l’écriture (Haapajärvi, 2020). Samina saluait la participation de Radha parce qu’elle l’interprétait comme ses « premiers pas vers l’autonomie » [6], en conformité avec les visées émancipatrices des politiques publiques françaises visant les femmes immigrées en tant que victimes des formes culturalisées de domination masculine (Frigoli, Manier, 2013 ; Guénif-Souilamas, 2005). Pour Radha, l’atelier d’écriture fournissait la rare occasion de s’absenter du domicile, du chevet de sa belle-mère, et de fréquenter d’autres adultes. Elle semblait enjouée par la perspective des rassemblements du mercredi où un animateur s’occupait des enfants des participantes pendant que les adultes s’engageaient dans leurs discussions et où un thé avec petits gâteaux était servi aux femmes confortablement attablées.
21 En fréquentant les projets organisés par Samina, Radha avait aussi appris que sa participation assidue à la maison de quartier pouvait garantir à ses enfants un accès prioritaire à des opportunités qu’elle n’aurait pas pu leur offrir autrement. En effet, les enfants des femmes participant à l’atelier d’écriture en âge d’aller à l’école élémentaire étaient systématiquement inscrit·es à l’accompagnement scolaire organisé par des adultes bénévoles à la maison de quartier. Les « familles connues » avaient aussi la priorité pour les sorties au cinéma ou au théâtre locaux, ainsi que pour la plus convoitée, la grande sortie de fin d’année organisée à l’orée de l’été. En 2009, quinze parents avaient visité le château de Versailles et son jardin avec leurs enfants. Au printemps 2010, la destination avait été la tour Eiffel, avec un pique-nique au Champ-de-Mars. En 2011, toutes les femmes de l’atelier d’écriture faisaient partie du groupe que Samina avait emmené en croisière en bateau-mouche puis à un goûter au bord de la Seine. Radha relayait systématiquement sur sa page Facebook les clichés d’elle et ses enfants en sortie avec des légendes comme « me and my family à la tour Eiffel ». Elle écartait soigneusement des images les autres mères et l’animatrice et accumulait des « likes » de la part de son entourage numérique. Radha avait trouvé un moyen d’échanger sa participation à l’atelier d’écriture contre des ressources dont elle avait besoin pour se définir une identité positive en tant que mère de famille responsable et respectable (Masclet, 2002 ; Haapajärvi, 2019) et se démarquer ainsi de la figure disqualifiante du parent immigré « démissionnaire » (Thin, 2009 ; Boucher, 2012). Par quelques artifices verbaux et techniques, Radha parvenait à convertir les ressources institutionnelles en ressources personnelles, elle pouvait se transformer en une mère généreuse et pourvoyeuse, capable d’offrir à ses enfants des loisirs prisés et des moments qu’elle qualifiait de « quality time ».
Le volontarisme des vulnérables : Meriem et Denise
22 S’il réussissait parfois aux participantes des ateliers de combiner des projets économiques et familiaux à leur participation locale, cela ne signifiait pas qu’elles étaient insensibles aux sociabilités féminines et aux sentiments d’intimité que cherchaient à produire les professionnelles des maisons de quartier de Tiercy et Kamppila. Au contraire, leurs pratiques de participation étaient multiples et interdépendantes et les façons d’agir intéressées et désintéressées s’entremêlaient au quotidien.
23 Cet effet était particulièrement évident dans le cas de Meriem et Denise, que Samina avait recrutées pour participer à l’atelier d’écriture créative même si elles se différenciaient du groupe, composé sinon de mères de famille locales. Approchant les 70 ans, Meriem venait à la maison de quartier accompagnée de ses petits-enfants dont elle assurait la garde après l’école. Arrivée en France en 2007 pour aider sa fille lors de la naissance de son deuxième enfant, Meriem n’était plus retournée en Algérie. Puisque l’enfant s’était avéré handicapé à la naissance, Meriem avait décidé de s’installer durablement chez sa fille et d’entrer en situation irrégulière d’immigration. Entre 2007 et 2011, Meriem était peu sortie du domicile par peur d’être arrêtée par la police et expulsée vers l’Algérie sans perspective de retour en France. Denise avait en commun avec Meriem l’expérience de l’isolement social. Quinquagénaire célibataire sans enfant, elle était sur la « voie de la réinsertion », enjointe par sa psychologue à prendre part à des activités collectives. Au début des années 2000, elle avait sombré dans une dépression sévère qui lui avait fait perdre son emploi et s’isoler chez elle lorsqu’elle n’était pas hospitalisée. Bien que parfaitement alphabète et seule citoyenne française à fréquenter l’atelier d’écriture, disserter sur les difficultés de la vie de femme lui convenait, car elle rationalisait ses difficultés passées par sa position de femme juive, victime des violences physiques de son ex-époux et des attitudes antisémites ambiantes de la société française. Les deux femmes se rendaient assidûment à l’atelier et s’investissaient sérieusement dans la production de leurs textes, à la différence de Radha et de la plupart des jeunes mères de famille rassemblées par l’activité.
24 Les pratiques de participation de Meriem et Denise convergeaient également sur un deuxième point : toutes deux avaient répondu positivement à la proposition de Samina de rejoindre l’équipe des bénévoles de l’accompagnement scolaire. En janvier 2012, les deux femmes, précédemment isolées, se rendaient trois fois par semaine à la maison de quartier, le mercredi pour l’atelier d’écriture et les mardis et jeudis pour l’aide aux devoirs. Sans que cela soit immédiatement perceptible pour l’équipe professionnelle, chez les deux femmes, les appropriations multiples de la maison de quartier se renforçaient mutuellement pour aboutir à des modes de participation intenses, dont l’issue restait pourtant toujours incertaine.
25 Issue des classes moyennes supérieures d’Alger et mariée avec un ingénieur dont le travail avait fait vivre la famille au Canada et en Italie, Meriem s’épanouissait dans son rôle d’assistante auprès des écoliers. Elle parlait couramment le français, l’arabe et l’italien, un peu anglais, et proposait d’aider les enfants en français et en anglais en priorité. Elle nouait des relations amicales avec les autres bénévoles, la plupart des retraité·es des classes moyennes stables. Au fur et à mesure que son engagement au sein de ce nouveau groupe s’approfondissait, elle commençait à désigner les participantes de l’atelier d’écriture par le terme « ces femmes-là » pour se distancier d’elles, moins dotées en capital culturel que Meriem et dépendantes des aides sociales (Misset, Siblot, 2019). Meriem était bien accueillie par les bénévoles et devint notamment proche de l’une d’entre elles qui, découvrant sa passion pour les arts, l’avait invitée à rejoindre son groupe de théâtre. L’automne suivant, Meriem quittait l’atelier d’écriture pour rejoindre, selon ses mots, le groupe des « Français de souche » engagé dans la préparation d’une pièce inspirée de la Grèce antique et dans laquelle Meriem jouerait le rôle d’Antigone.
26 Lorsqu’on se rencontra à nouveau en 2014, Meriem était toujours membre du théâtre amateur, mais aussi bénévole de l’accompagnement scolaire. Elle avoua alors que si son engagement prolongé en faveur des enfants lui procurait le sentiment d’être utile aux autres et lui permettait d’accéder à des sociabilités adultes, elle espérait aussi obtenir de cette façon une lettre de soutien de la part de Samina à joindre à son dossier de demande de régularisation qu’elle s’apprêtait à déposer en 2017. Reconnaissant le « parcours exemplaire » de Meriem, Samina connaissait et soutenait sa démarche. Elle considérait Meriem comme un cas réussi d’empowerment, difficile à réaliser dans le cadre d’un travail social qui se détourne des demandes et des dynamiques portées par les citoyen·nes ordinaires (Carrel, Rosenberg, 2014) : « Tu vois quelqu’un comme Meriem, c’est la transformation. Là où avant elle n’osait pas sortir de chez elle, elle n’avait que les petits-enfants, alors là, elle est venue pendant un an, et là maintenant, on va au musée, on a un passe Navigo, on va à Paris, on fait du théâtre, on fait du bénévolat. C’est une transformation totale ! » [7] Non sans ressemblance avec les responsables d’associations étudié·es par Estelle d’Halluin (2012), Samina, qui avant d’être recrutée à la maison de quartier travaillait pour une association d’accompagnement social des familles immigrées, souvent sans papiers, compatissait avec la situation de Meriem et s’inquiétait de son devenir juridique sur le sol français. Elle ne voyait aucun inconvénient à ce que le bénévolat de Meriem puisse s’accompagner d’une dimension instrumentale.
27 Comme Meriem, Denise cherchait à avancer un projet spécifique par son double engagement à la maison de quartier. Au moment de l’enquête, elle travaillait en tant qu’aide à domicile chez des personnes âgées et infirmes pour la municipalité. Touchant tout juste le salaire minimal, elle avait du mal à finir le mois avec son salaire, même quand elle parvenait à travailler à plein-temps. Elle se plaignait de la pénibilité physique de ses tâches, mais aussi des injures racistes des personnes âgées qu’elle subissait en tant que juive rapatriée d’Algérie. Denise souhaitait changer d’emploi. Sa fréquentation de la maison de quartier lui ouvrait un monde professionnel qu’elle n’avait pas connu auparavant, celui de l’animation sociale. Elle observait Raphaël, le jeune collègue de Samina, faire jouer et dessiner les enfants pendant que leurs mères produisaient leurs textes. Elle avait appris que Badr, coanimateur de l’atelier d’écriture, gagnait sa vie en travaillant pour l’association qui proposait ses services à des structures publiques comme la maison de quartier de Tiercy. Denise en venait à espérer un emploi au sein de cette institution, sans pourtant dévoiler son aspiration à Samina ou au directeur de la structure.
28 Il est difficile de dire comment s’entremêlait la visée d’obtention d’un emploi avec une tentative sincère de consolider ses liens aux bénévoles de l’accompagnement scolaire, avec laquelle Denise entretenait des rapports conflictuels. Diplômée de l’horlogerie dans sa jeunesse et habile de ses mains, Denise avait proposé en février 2012 d’organiser des « ateliers de création » pour les enfants pendant les séances d’aide aux devoirs. La réponse de Samina avait été négative. Sans se laisser décourager, une semaine plus tard, Denise était arrivée sur place avec le matériel nécessaire : du fil, des aiguilles, des perles rocaille multicolores. Elle l’avait étalé sur le bureau de l’enseignant avant le début de la séance d’accompagnement, attirant la curiosité des enfants. Décontenancée, Samina avait accepté que les enfants ayant fini leurs devoirs participent à l’activité offerte par Denise et ces derniers se montrèrent enthousiastes. Le rôle que Denise s’était taillé l’écartait par ailleurs du groupe des bénévoles et épargnait à Samina des efforts souvent importants pour apaiser des relations heurtées par les comportements imprévisibles et les propos souvent amers de Denise. Par la suite, Denise apporta toujours plus de matériel d’artisanat à la maison de quartier, jusqu’à ce que, un mois plus tard, elle réclame de l’institution un salaire pour ses services d’animation et un paiement pour les fournitures qu’elle avait apportées aux enfants. Démunie devant la démarche de Denise, Samina avait référé cette dernière au directeur de l’établissement qui avait mis fin abruptement aux activités bénévoles de Denise auprès des enfants, invoquant son « instabilité psychique ».
29 Forcée d’abandonner son ambition de devenir animatrice, Denise avait également disparu de l’atelier d’écriture. Comme avec les bénévoles de l’aide aux devoirs, dans le groupe de femmes immigrées, Denise créait des conflits que Samina devait anticiper et apaiser : sa présence ajoutait à la charge déjà importante du travail relationnel que requérait le bon fonctionnement des deux dispositifs de la part de Samina. Mais avant tout, la façon dont Denise avançait masquée s’opposait à l’idéal de don de soi désintéressé qui irrigue les dispositifs participatifs visant la réhabilitation des habitant·es des quartiers populaires (Duvoux, 2015 ; Marchesi, 2021). L’espoir de Denise d’être embauchée à la maison de quartier était irréaliste dans ce contexte institutionnel – contrairement à celui de Kamppila où des contrats de courte durée étaient disponibles –, et sa façon de poursuivre son objectif était en telle contradiction avec les idéaux de participation que Samina la qualifiait de « stratégie de chantage ».
Conclusion
30 En analysant les tactiques de participation que développent les femmes immigrées au contact des dispositifs participatifs, cet article a montré que le moment de la réception participe de la production des effets des politiques publiques, à égalité avec les étapes de leur conception et de leur mise en pratique. J’ai voulu ainsi mettre en lumière l’agentivité des personnes omise par les recherches centrées sur les professionnel·les du welfare. Ce déplacement de regard me paraît particulièrement urgent quand les recherches portent sur une catégorie d’intervention comme les femmes immigrées, que les discours politico-administratifs, français comme finlandais, enferment dans l’image stéréotypée d’épouses passives et victimes de formes culturalisées de domination masculine. Cette recherche fait ressortir en effet l’autonomie relative des femmes immigrées à l’égard des dispositifs participatifs auxquels elles sont confrontées. Elle montre que si ces femmes ne sont pas poussées à saisir les activités collectives par des motifs qui préexisteraient à leur mobilisation, elles sont capables de développer des tactiques de participation spécifiques qui, conceptuellement, intègrent les motifs aux pratiques. Autrement dit, en fréquentant le café des résidents à Kamppila et l’atelier d’écriture à Tiercy, elles peuvent parvenir à ménager une marge de manœuvre au sein de ces programmes et à y avancer des projets qui dépassent la visée institutionnelle du tissage de liens denses entre les habitant·es de ces deux quartiers populaires.
31 En étudiant en détail les tactiques de participation de six femmes, j’ai mis en évidence la pluralité des projets que les femmes tentent de poursuivre en saisissant les situations institutionnelles de leur participation. Ma démarche ne se borne pas à la mise en évidence de l’inventivité des individu·es ordinaires, conformément au programme initial de Michel de Certeau. En effet, la restitution des tactiques de participation dans le contexte des situations de vie des participantes permet de saisir l’émergence de tactiques économiques, familiales et administratives en présence de configurations familiales, de parcours migratoires et de situations économiques, professionnelles et juridiques plus ou moins stables. Dès lors, cette recherche met aussi en lumière la variation des situations concrètes à l’intérieur du groupe prétendument homogène des femmes immigrées habitantes de quartiers populaires.
32 La reconceptualisation des processus de réception par la notion des tactiques contribue enfin au renouvellement des recherches sur les politiques publiques par le développement d’une approche relationnelle de leur analyse. L’article a attiré l’attention sur les dynamiques relationnelles complexes et ambiguës qui lient les professionnel·les des maisons de quartier aux femmes participantes en tant que contexte concret de la « seconde production ». Si certaines compétences individuelles sont nécessaires, ne serait-ce que pour envisager des utilisations alternatives, et si les dispositifs participatifs rendent possibles certains usages, mais en entravent d’autres, la qualité des liens qu’entretiennent les usagères aux institutions locales et la perception des participantes en tant qu’actrices désintéressées vont, au fond, dessiner les contours de leur succès. C’est à l’échelle des pratiques ordinaires des individu·es ciblé·es, orientées par leurs besoins et désirs et conditionnées par les liens qui les connectent aux agent·es de l’État, que les effets des techniques de gouvernance relationnelle sont réellement produits. C’est à l’échelle des tentatives des participant·es de convertir les biens immatériels qui leur sont proposés – liens et émotions – en des ressources tangibles – argent, emploi, documents juridiques – que sont produites les conséquences concrètes de ces politiques publiques.
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Mots-clés éditeurs : Classe, Femmes, Finlande, France, Genre, Gouvernance relationnelle, Participation, Politiques publiques, Tactiques
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Date de mise en ligne : 25/10/2023
https://doi.org/10.3917/parti.036.0067