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Article de revue

Entre refus, évitement et expression du politique dans les centres sociaux en France. Une enquête ethnographique dans une petite ville en milieu rural

Pages 101 à 132

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  • Nez, H.
(2023). Entre refus, évitement et expression du politique dans les centres sociaux en France. Une enquête ethnographique dans une petite ville en milieu rural. Participations, 35(1), 101-132. https://doi.org/10.3917/parti.035.0101.

  • Nez, Héloïse.
« Entre refus, évitement et expression du politique dans les centres sociaux en France. Une enquête ethnographique dans une petite ville en milieu rural ». Participations, 2023/1 N° 35, 2023. p.101-132. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-participations-2023-1-page-101?lang=fr.

  • NEZ, Héloïse,
2023. Entre refus, évitement et expression du politique dans les centres sociaux en France. Une enquête ethnographique dans une petite ville en milieu rural. Participations, 2023/1 N° 35, p.101-132. DOI : 10.3917/parti.035.0101. URL : https://shs.cairn.info/revue-participations-2023-1-page-101?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/parti.035.0101


Notes

  • [1]
    Deux pronoms sont ici utilisés : le « nous » en référence aux analyses menées par l’équipe de recherche et le « je » pour l’enquête ethnographique que j’ai plus particulièrement réalisée à Chinon.
  • [2]
    Notes d’observation au conseil d’administration du 12 mars 2019 et à l’assemblée générale du 13 avril 2018, centre social de Chinon.
  • [3]
    En accord avec les acteurs et actrices du centre social, lors de la restitution de la recherche le 6 décembre 2019, le nom de la ville a été conservé tandis que les noms des personnes ont été anonymisés.
  • [4]
    N. Eliasoph s’intéresse à divers collectifs – des « groupes de bénévoles à vocation sociale » qui luttent par exemple contre la drogue, des « groupes de loisirs » comme des clubs de danse et des « groupes d’activistes » sur des causes environnementales et pacifistes – et C. Hamidi à des associations locales de jeunes issus de l’immigration maghrébine à but culturel, social ou sportif.
  • [5]
    Les données statistiques proviennent du recensement de 2013 de l’INSEE.
  • [6]
    Bilan d’exercice 2017 présenté à l’assemblée générale du 13 avril 2018.
  • [7]
    Ces citations et les suivantes sont issues d’un deuxième entretien réalisé le 6 novembre 2018.
  • [8]
    Discussion informelle à la fête de quartier des Hucherolles, le 24 janvier 2018.
  • [9]
    Entretien avec le directeur du centre social, le 23 octobre 2017.
  • [10]
    Notes d’observation, commissions usagers des 14 novembre 2017 et 27 mars 2018.
  • [11]
    Entretien du 6 novembre 2018.
  • [12]
    J’utilise le féminin pour désigner les membres de ce groupe, car ce sont presque exclusivement des femmes, même si quelques hommes sont présents.
  • [13]
    Entretien du 30 novembre 2018.
  • [14]
    Les Établissements et services d’aide par le travail (ESAT) visent l’insertion sociale et professionnelle des adultes en situation de handicap.
  • [15]
    Ces motifs sont souvent mis en avant par les femmes qui viennent dans les centres sociaux, comme le montre le collectif Rosa Bonheur (2019) à partir d’une enquête à Roubaix : « Le centre social, pour toutes celles qui participent aux activités, est valorisé comme un moyen de sortir de chez soi, de voir du monde, d’être ensemble » (p. 146).
  • [16]
    Cette citation et les suivantes sont issues de l’entretien du 27 avril 2018.
  • [17]
    Notes d’observation, espace rencontre du 10 juillet 2018.
  • [18]
    Ces citations et la suivante sont issues de l’entretien du 27 avril 2018.
  • [19]
    Discussion informelle à l’issue de l’espace rencontre, le 23 octobre 2018.
  • [20]
    Ces citations et la suivante sont issues de l’entretien du 27 avril 2018.
  • [21]
    À la première séance de l’espace rencontre à laquelle je participe, le 16 janvier 2018, Isabelle se plaint à plusieurs reprises que le menu choisi soit « encore » créole et aimerait préparer la prochaine fois un plat « bien français », tandis que Béatrice me demande : « La cafet’ migrants, c’est le truc des immigrés ? ».
  • [22]
    Notes d’observation lors du Grand débat organisé au centre social de Chinon, le 12 février 2019.
  • [23]
    Nous avons développé avec Sarah Rétif cette influence du caractère plus ou moins homogène du groupe – d’un point de vue social et genré mais aussi ethno-racial – sur la (dé)politisation des discussions (Nez, Rétif, 2023).
  • [24]
    Voir les articles de H. Balazard et A. Purenne ou de V. Cohen dans ce dossier, ainsi que les travaux de Myriam Bachir (2018) sur un centre social à Amiens.

1 Les centres sociaux occupent un positionnement spécifique dans le paysage associatif français. Ces équipements de quartier, ouverts à l’ensemble de la population habitant à proximité, offrent de nombreuses activités à finalité sociale. À la croisée de l’action sociale et de l’éducation populaire (Lebon, de Lescure, 2016), ils sont « pensés et présentés comme des acteurs de la démocratie locale tout en étant des partenaires des pouvoirs publics locaux et des opérateurs de politiques sociales à l’échelle du quartier » (Louis, 2021, p. 12). Il ressort de ce double rôle, en tant que gestionnaires du social et espaces de mobilisation des habitant·es, un rapport historiquement ambigu au politique. Les pionnières des centres sociaux à la fin du xixe siècle, des militantes catholiques issues de la bourgeoisie, revendiquaient une approche « apolitique » visant la paix sociale et le rapprochement entre classes sociales, pour contrer le mouvement ouvrier qui prônait la lutte des classes (Durand, 1996). Cette orientation centrée sur les relations interindividuelles, d’amitié et de solidarité, est en partie contrebalancée par les évolutions des politiques sociales au xxe siècle. À partir des années 1970, les centres sociaux affirment la dimension politique de leur projet en se fixant un objectif plus large de développement de la vie sociale autour du référentiel d’animation globale (Louis, 2021). Les logiques les plus revendicatives et militantes sont toutefois mises de côté avec la professionnalisation du secteur de l’animation socioculturelle (Lebon, 2020).

2 Pour contrer une évolution de ces structures qui deviennent en partie des prestataires d’activités et de services au cours du xxe siècle (Bresson, 2002), la Fédération des centres sociaux et socioculturels de France (FCSF) se dote d’un projet politique commun en 2013 : « Il s’agit de faire évoluer les façons de faire pour, en somme, revenir aux sources : renforcer le pouvoir d’agir des habitants ! » (FCSF, 2013, p. 4). Si cette référence au pouvoir d’agir semble matérialiser un « retour du politique » (Neveu, 2016), les interprétations restent cependant très diverses et sont parfois contradictoires (Louis, 2021). Le projet fédéral mobilise certes une lecture conflictuelle de l’ordre social en lien avec le modèle « radical » de l’empowerment qui vise une transformation de la société (Bacqué, Biewener, 2013) : « Nous affirmons l’existence de rapports de domination et d’inégalités sociales, contre lesquels nous souhaitons continuer à lutter » (FCSF, 2013, p. 8). Mais il revendique aussi une conception plus individuelle et pacificatrice du pouvoir d’agir, en s’appuyant sur la définition du psychosociologue québécois Yann Le Bossé : « Le pouvoir d’agir désigne, au sens large, la capacité pour les personnes de maîtriser ce qui est important pour elles, leurs proches, la collectivité à laquelle elles s’identifient » (ibid., p. 34). Cette approche, qui porte davantage sur la « possibilité d’agir » que sur le « pouvoir », insiste sur les blocages internes des personnes et des groupes plus que sur les inégalités (Le Bossé, 2008). Les référentiels de « la cohésion sociale » et de « l’individuation », qui visent le renforcement du lien social et l’épanouissement individuel à partir d’une conception harmonieuse de la société, restent ainsi majoritaires dans les centres sociaux, même si celui de « l’équilibre conflictuel » est revendiqué par certains acteurs et actrices pour lutter contre les formes de domination (Cortesero, 2013). La circulation de la notion de « pouvoir d’agir » à partir des années 2000 dans différents réseaux associatifs en France a certes engendré une diffusion des méthodes de Saul Alinsky (1971) et des expériences de community organizing (Balazard, 2015 ; Talpin, 2016), mais cette tradition politique basée sur l’expression des colères et l’organisation des conflits reste largement étrangère à la culture politique des centres sociaux français réfractaire aux conceptions agonistiques de la démocratie.

3 En plus de cette indétermination initiale de la FCSF dans la manière de définir et de penser le pouvoir d’agir, les appropriations du projet fédéral par les équipes des centres sociaux sont diverses. Le constat d’un décalage entre ce projet fédéral et une faible appropriation sur le terrain de la catégorie du « pouvoir d’agir » était le point de départ de la recherche collective Engagir, qui a réuni de 2017 à 2020 une dizaine de chercheuses et des acteurs et actrices des centres sociaux de la région Centre-Val de Loire  [1]. Notre principale surprise sur le terrain a été d’observer combien le politique – entendu ici comme les conditions du vivre-ensemble et de la résolution des conflits d’intérêts inhérents à une société – était relativement absent, voire ouvertement évité dans les centres sociaux, notamment dans les conseils d’administration (CA) pourtant censés porter le projet politique de la structure. Sur mon terrain d’enquête, une administratrice déclare par exemple en réunion : « De toute façon nous sommes apolitiques à l’association, nous l’avons toujours été », alors que la présidente affiche « l’apolitisme » comme valeur de l’association lors de son rapport moral annuel  [2]. Nous avons également été étonnées par le fait que les références à l’actualité politique soient quasiment inexistantes dans les centres sociaux de la région, alors que la recherche s’est déroulée à un moment d’intense conflictualité sociale marqué notamment par le mouvement des Gilets jaunes. Si cet évitement du politique (Eliasoph, 1998) n’avait rien de surprenant au regard de l’histoire des centres sociaux, il l’était davantage vis-à-vis de la place centrale accordée dans le projet fédéral au « développement du pouvoir d’agir » qui faisait l’objet de notre recherche. Il s’agit donc ici de comprendre les raisons de cette mise à distance du politique dans les centres sociaux, en analysant les obstacles et les conditions d’expression du politique en leur sein, à partir d’une enquête ethnographique menée dans un centre social à Chinon (voir l’encadré 1)  [3]. Qu’entend-on par « politique » dans les centres sociaux et pourquoi ce terme est-il parfois rejeté ? Comment se manifestent le refus et l’évitement du politique dans ces structures paradoxales ? Ces espaces peuvent-ils être néanmoins propices à certaines formes d’expression du politique et à des processus de politisation ?

4 La principale idée défendue dans cet article est celle d’une gradation entre refus, évitement et expression du politique dans les centres sociaux, en cohérence avec leur rapport historiquement ambigu au politique. J’analyse ainsi les formes graduées et les significations nuancées que prend l’évitement du politique et les contradictions qu’il met en jeu dans les centres sociaux, dans un contexte d’introduction du concept de « pouvoir d’agir ». Le processus d’évitement du politique observé par Nina Eliasoph (1998) et Camille Hamidi (2010) dans d’autres contextes associatifs prend donc une coloration particulière dans le cas des centres sociaux. Dans la continuité de ces travaux et d’autres qui portent sur les formes d’expression du politique là où on ne les attend généralement pas (CURAPP, 1998 ; Arnaud, Guionnet, 2005 ; Carrel, Neveu, Ion, 2009), j’adopte une définition élargie du politique qui ne se réduit pas à un univers spécialisé pour la conquête et l’exercice du pouvoir, mais comprend l’ensemble des conditions de la vie en société et les conflits qui la traversent. Le concept de « conversation politique animée par l’esprit public » est particulièrement utile pour saisir l’expression du politique dans les interactions et conversations ordinaires :

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« Ma question est de savoir si [les personnes] tirent les implications publiques de leurs sujets de discussion ; si elles imaginent que ce qu’elles disent importe à d’autres qu’elles-mêmes ; si elles pensent que toute la société est en toile de fond de leurs discussions. […] C’est le processus permettant l’élargissement du champ des préoccupations, c’est une manière de parler, animée par l’esprit public, et non pas un sujet qui serait ou non politique » (Eliasoph, 1998, p. 25-26).

6 Cette approche s’inspire des travaux d’Hanna Pitkin (1981) pour qui la discussion devient animée par l’esprit public quand les citoyen·nes s’expriment en termes de justice, en passant d’une logique du « je veux » à un discours construit sur le mode de « nous avons droit à ». Dans cette perspective, les discussions prennent un caractère politique quand elles sont orientées vers le bien commun, la dénonciation d’injustices ou la revendication de droits. La politisation est donc ici entendue dans un sens plus large que celui que lui réserve traditionnellement la science politique, en la limitant à l’attention accordée au déroulement de la compétition politique et à la maîtrise d’un langage politique spécifique (Gaxie, 1978). Dans l’ouvrage issu de sa thèse, C. Hamidi (2010) définit deux éléments pour repérer un processus de politisation : le premier, inspiré des travaux de Luc Boltanski (1984), consiste en un processus de « montée en généralité », c’est-à-dire un travail de désingularisation du discours via la référence aux principes généraux devant régir une société ; le deuxième concerne la reconnaissance de la dimension conflictuelle des positions adoptées, au sens où l’on reconnaît l’existence de clivages sur la question. La politiste a récemment remanié cette définition, qui permet de dépasser l’univers politique spécialisé mais qui reste une conception très abstraite et théorique de la politique, en considérant « qu’il y a politisation dès lors qu’il y a identification de problèmes, que ceux-ci sont communs ou partagés, et enfin qu’ils appellent une réponse politique […] au sens où elle peut trouver des solutions collectives et pas uniquement individuelles » (Hamidi, 2021, p. 56). Si les centres sociaux portent un projet politique de manière plus explicite que les associations observées par N. Eliasoph et C. Hamidi  [4], j’ai également repéré en leur sein une évaporation du politique et des effets de politisation limités. Pour analyser ce phénomène, j’ai suivi la même approche interactionniste en m’intéressant aux discussions qui se déroulent à l’intérieur d’un centre social entre salarié·es, bénévoles, et usagers et usagères. Si les frontières sont parfois ténues entre ces trois groupes car certains individus peuvent cumuler plusieurs casquettes, il s’agit de rôles généralement bien différenciés au sein des structures entre les professionnel·les de l’animation socioculturelle, les bénévoles « d’activités » ou « de gestion » (qui s’impliquent dans les instances de gouvernance) et les « publics » souvent qualifiés d’« habitants » ou d’« usagers ». La focale porte ainsi sur le niveau méso des interactions, tout en prenant en compte les trajectoires individuelles, les contextes dans lesquels s’inscrivent les centres sociaux et les facteurs structurels qui pèsent sur l’expression du politique en leur sein.

7 Dans une première partie, je chercherai à comprendre les raisons du refus ou de l’évitement du politique dans les centres sociaux. Ces attitudes s’expliquent d’abord par ce que les acteurs et actrices entendent par « politique ». La revendication d’un « apolitisme » ou d’une « neutralité politique » est en effet souvent liée à une réduction du politique à la sphère électorale et partisane, même si cette posture fait débat au sein du centre social. La mise à distance de la politique institutionnelle vient également d’une dépendance accrue des centres sociaux vis-à-vis des pouvoirs publics qui les financent et d’une difficulté de se situer dans une position de contestation à leur égard. La promotion de la convivialité, en lien avec le référentiel dominant de la cohésion sociale (Cortesero, 2013), tend également à mettre à distance les débats et les conflits. L’introduction de la catégorie du pouvoir d’agir réactualise donc certaines tensions constitutives de l’histoire des centres sociaux sur leur rapport au politique. Comme le montre Catherine Neveu dans ce dossier, les centres sociaux sont porteurs d’un ensemble assez stabilisé de représentations politiques forgées au fil de leur histoire autour de notions comme la citoyenneté, l’engagement ou la démocratie – et dont l’une des caractéristiques est de ne pas se penser comme telles.

8 La deuxième partie vise à analyser comment le politique parvient toutefois à se frayer un chemin dans ces espaces souvent décrits comme « apolitiques ». Je suis alors la démarche entreprise par Marion Carrel et Julien Talpin (2012, p. 199) dans leurs recherches sur les conseils de quartier à Roubaix :

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« L’opération de l’ethnographe est complexe. D’abord, il prend acte du rejet de la catégorie “politique”, en s’interrogeant sur ses usages par les enquêtés. Puis il prend ses distances avec leurs contextes d’expérience, à la fois en s’appuyant sur les positions de certains citoyens […] et en se référant à une conception du politique comme discussion autour du bien commun, il met ainsi en perspective ce qu’ils font. »

10 Le déplacement de l’attention vers les comportements et conversations ordinaires peut ainsi révéler l’émergence de formes de politisation. Certaines conditions d’expression du politique dans les centres sociaux sont similaires à celles observées dans d’autres associations. C’est le cas du degré de publicité des échanges mis en évidence par N. Eliasoph (1998) : le politique s’exprimerait plus facilement dans les discussions informelles que dans les grands groupes, de telle sorte qu’une évaporation du politique opère à mesure que la situation devient publique. Un autre facteur tient à la composition du groupe, une plus grande homogénéité vécue permettant à ses membres de se sentir autorisés à tenir des propos conflictuels sans craindre de mettre en évidence les divisions internes (Hamidi, 2010). Les situations d’entre-soi favoriseraient ainsi la définition d’un « nous » par rapport à certains « eux » et une montée en généralité sur le mode de la conflictualisation (Chevallier, 2019). D’autres éléments propices à la politisation sont davantage spécifiques aux centres sociaux, comme la présence dans un même lieu d’une diversité d’espaces où s’investir et les parcours d’engagement issus de ces circulations. Ces processus de politisation restent toutefois limités et ne débouchent que rarement sur des mobilisations. Cela s’explique notamment par la posture des équipes salariées qui sont loin de jouer un rôle « d’entrepreneurs de politisation », comme le font des élu·es ou des militant·es dans les institutions participatives (Talpin, 2011 ; Carrel, Talpin, 2012).

Encadré 1. Une enquête ethnographique à Chinon

L’analyse s’appuie sur une enquête ethnographique que j’ai menée pendant deux ans (2017-2019) dans un centre social associatif à Chinon, une petite ville (8 101 habitant·es) de l’Indre-et-Loire située en milieu rural, dont le profil sociologique est proche de la moyenne régionale  [5]. La population, majoritairement « blanche » (3 % seulement des habitant·es sont né·es à l’étranger et l’histoire migratoire de la ville est faible en raison notamment de l’absence d’industries), est vieillissante. Le centre social est géré par une association issue, en 1997, de la fusion d’un centre de loisirs et d’une maison des jeunes et de la culture (MJC), qui a obtenu l’agrément centre social en 2004 et une délégation de service public (DSP) à l’échelle de la ville de Chinon en 2005. Ses locaux principaux, propriété de la communauté de communes, se trouvent entre la gare et le centre-ville, à proximité du quartier populaire des Courances. L’association CLAAC (Culture, Loisirs, Accueil & Animation en Chinonais) gère également trois foyers de jeunes travailleurs (FJT) et, depuis 2019, le centre social d’Avoine. Ses missions s’étendent sur le territoire des 19 communes de la communauté de communes Chinon Vienne et Loire qui regroupe 24 000 habitant·es au sud-ouest de l’agglomération tourangelle. En 2017, avec un budget de plus d’un million d’euros, l’association employait une cinquantaine de salarié·es – près de vingt équivalents temps plein, dont plus de la moitié sont affectés au centre social de Chinon – et comptabilisait 543 familles adhérentes et 6 231 usagers et usagères  [6].
J’ai réalisé plus d’une centaine d’observations dans une grande diversité d’espaces au centre social de Chinon : deux moments hebdomadaires de convivialité (l’espace rencontre, la cafet’ migrants), des instances de gouvernance – le conseil d’administration (CA), la commission usagers, l’assemblée générale (AG) – et des débats organisés dans le cadre du Grand débat national. Mes observations ont été participantes dans les espaces de convivialité, alors que j’ai pris des notes dans les réunions plus formelles. Le fait d’être venue régulièrement avec mon enfant, qui n’avait pas un an lors des premières cafet’ migrants du mercredi après-midi, a facilité mon insertion auprès des différents acteurs et actrices du centre social, en créant une proximité qui n’était pas évidente de prime abord par mon statut d’universitaire. Il a ainsi été possible de saisir les attitudes graduées de refus, d’évitement et d’expression du politique dans une pluralité de situations et de suivre les participant·es d’un espace à l’autre. L’enquête inclut la réalisation d’une quinzaine d’entretiens et de nombreux échanges informels avec des membres de l’équipe salariée et du CA, des usagers et usagères et des militant·es d’associations locales, ainsi qu’une analyse documentaire (projets sociaux, rapports d’activité, etc.). La dimension collaborative de la recherche Engagir s’est traduite sur le terrain par des discussions régulières sur les objectifs, les thématiques et les avancées de la recherche, ainsi que par l’animation de plusieurs débats autour du pouvoir d’agir.
L’intérêt de cette approche monographique est de saisir les échanges formels et informels dans une grande diversité d’espaces au sein d’un centre social, dans une perspective ethnographique qui s’appuie sur la description dense des scènes observées dans la durée (Cefaï et al., 2012). La réflexion relève ici d’une « pensée par cas » qui consiste en « l’exploration et l’approfondissement des propriétés d’une singularité accessible à l’observation […] parce qu’on espère en extraire une argumentation de portée plus générale, dont les conclusions pourront être réutilisées pour fonder d’autres intelligibilités » (Passeron, Revel, 2005, p. 9, souligné dans le texte). Le centre social de Chinon peut être considéré comme un « cas-limite » car il s’inscrit faiblement dans la culture des centres sociaux du fait de son histoire, de son rapport distancié à la fédération et de son fonctionnement en délégation de service public (DSP). Ces caractéristiques permettent de construire une configuration problématique autour des obstacles à l’expression du politique dans les centres sociaux, qui peuvent y être plus saillants que dans d’autres structures davantage impliquées dans les réflexions autour du « pouvoir d’agir ». Ce cas joue ainsi un rôle de miroir grossissant des difficultés d’appropriation du projet fédéral par les acteurs et actrices des centres sociaux, que la recherche Engagir a repérées dans l’ensemble des structures de la région Centre-Val de Loire de manière différenciée en fonction de leur rapport au fédéralisme, de leur statut et de leurs relations avec les pouvoirs publics (Nez, Neveu, Garnier, 2023).

Les raisons d’un évitement du politique

11 À de multiples reprises au cours de mon enquête, j’ai entendu des personnes revendiquer le caractère « apolitique » de leur action. Mais cette posture est loin d’être partagée par l’ensemble des membres du centre social, les différences d’interprétations de ce qui relève ou non du politique dépendant des trajectoires individuelles. L’expression d’un malaise vis-à-vis de la politique institutionnelle en général, et d’une posture de contestation à l’égard des pouvoirs publics en particulier, s’explique tant par les relations ambiguës qu’entretiennent les centres sociaux aux institutions qui les financent que par la centralité de la convivialité dans leur projet social. L’introduction de la catégorie du pouvoir d’agir ravive ces tensions inhérentes à l’histoire des centres sociaux, en mettant en exergue une posture de contre-pouvoir que la plupart des acteurs et actrices rejettent, contrairement à d’autres associations locales.

Un « apolitisme » inégalement revendiqué

12 Il ressort de l’observation d’une dizaine de réunions du CA à Chinon un rejet des questions politiques dès lors qu’elles impliquent des enjeux partisans, par exemple lorsqu’un élu d’opposition interpelle le centre social.

Encadré 2. Le refus d’entrer dans « des jeux politiques »

CA du 8 janvier 2019. Le sixième point à l’ordre du jour concerne le centre de loisirs que gère l’association. Celui-ci se trouve historiquement sur un site dans un cadre naturel, mais la municipalité a décidé de construire un nouveau centre plutôt que de le réhabiliter. L’équipe salariée et le CA étaient divisés à ce sujet, ce dernier s’étant positionné à six voix contre cinq contre le projet. Le directeur demande ce soir aux membres du CA de se positionner à nouveau, au regard de nouveaux éléments – le coût de la construction a explosé et les travaux prennent du retard – et car « on a reçu un mail d’un élu d’opposition contre le projet ». Il insiste sur les « enjeux politiques de positionnement » : « On est en train de négocier sur le renouvellement de la DSP. Est-ce que ce n’est pas maladroit de se mettre en porte-à-faux à l’association en allant dans le sens d’un élu d’opposition ? » La présidente précise que « derrière il y a du financement et derrière des salariés ». Françoise « ne voit pas la nécessité de réaffirmer notre désaccord » et rappelle : « On a dit qu’on ne faisait pas de politique ». Le directeur insiste : « Il y a des enjeux politiques derrière. On ne peut pas ne pas faire de politique dans un CA. » Marie propose de « rencontrer [l’élu] pour lui faire part de ces éléments sans prendre position ». Bruno craint que « l’élu de l’opposition se serve de l’association pour appuyer ses revendications ». Pour Brigitte, « c’est dangereux que cet élu veuille se servir de l’association pour défendre un point de vue politique ». Bruno acquiesce : « On n’a pas à entrer dans ce jeu. » Quatre membres du CA indiquent ainsi ne pas vouloir répondre, ce à quoi le directeur rétorque : « Mais on est dans des jeux politiques ». Brigitte réagit : « On est apolitiques. » Bruno ne souhaite pas entrer dans les dynamiques partisanes : « Ça sent la campagne électorale […] qu’un membre de l’opposition puisse se servir du CA, ça me gêne. » Paul, ancien élu, est le seul à interroger les enjeux tels que définis par le directeur (« le fait qu’on ait voté contre n’a pas eu d’impact négatif sur nos relations avec la com com [communauté de communes], pourquoi ça les entacherait aujourd’hui ? ») et propose une solution qui fait consensus : « C’est peut-être la seule réponse à apporter, qu’il n’a pas à utiliser la position de l’association dans le cadre de sa démarche politique. »

13 En revendiquant leur « apolitisme » dans cette réunion, certaines administratrices et administrateurs réduisent le politique aux élections et aux partis. De la même manière, quand le directeur propose aux membres de la commission usagers de définir « ce qu’est un centre social pour vous » le 15 janvier 2018, le refus du politique s’exprime par l’association du terme à des enjeux partisans : il s’agirait d’un lieu où « on vient librement », qui est « sans étiquette » et qui doit être « apolitique ». Ces réticences vis-à-vis de la politique instituée rejoignent celles exprimées dans d’autres associations ou espaces de la démocratie locale. Comme le montrent M. Carrel et J. Talpin (2012) en observant des instances participatives à Roubaix, « le débat politique peut émerger dans ces espaces à condition de ne pas être suspect de politique partisane ou politicienne, c’est-à-dire de ne pas chercher à faire le jeu d’un parti. La politique, dans l’acception ordinaire des conseils de quartier, mais qui est probablement valable bien au-delà, c’est avant tout le jeu des partis et de leurs leaders » (p. 100). Le rejet du politique serait donc lié, dans les centres sociaux comme ailleurs, à ce qu’on entend par « politique » et correspondrait avant tout à une mise à distance de la politique électorale et institutionnelle. M. Carrel et J. Talpin montrent que la frontière entre ce qui relève du civique et du politique, qui fait l’objet d’une séparation dans les dispositifs institués pour se prémunir de toute instrumentalisation de la participation, est dans les faits plus poreuse selon les participant·es et selon les situations.

14 On observe également des controverses à ce sujet au centre social de Chinon, la trajectoire des bénévoles et leurs modes d’entrée au CA influant sur leur positionnement vis-à-vis des institutions. Selon le bilan d’exercice 2017 présenté à l’AG du 13 avril 2018, le CA de l’association qui gère le centre social de Chinon est composé de douze membres élu·es, ayant entre 54 et 72 ans, avec une majorité de femmes et de retraité·es. Leurs professions (secrétaire, comptable, assistante sociale, infirmière, ingénieur, institutrice, etc.), en majorité dans le secteur public, les situent pour la plupart dans les classes moyennes. Comme dans d’autres centres sociaux, les administratrices et administrateurs sont souvent cooptés parmi les usagers ou usagères de la structure et ne s’engagent pas forcément pour le projet politique. Ces modes de recrutement expliquent qu’une partie des membres du CA prennent peu la parole dans les réunions et montrent peu d’intérêt pour les enjeux politiques, voire les rejettent. Le CA apparaît ainsi enfermé à Chinon dans la gestion quotidienne du centre social, les questions de gouvernance et de ressources humaines (du fait de sa fonction d’employeur) étant prédominantes dans la liste pléthorique des points à l’ordre du jour, alors que les enjeux de fond sont peu débattus. Lorsque le directeur du centre social ou plus rarement un administrateur ou une administratrice propose un débat sur un sujet potentiellement clivant qui permettrait d’engendrer une discussion politique, comme l’accueil des migrant·es ou la dépendance du centre social vis-à-vis des pouvoirs publics, il suscite peu de réactions. Les questions organisationnelles qui se posent tous les ans, comme les moyens d’atteindre le quorum pour l’AG ou de préparer les listes d’émargement pour les votes, font l’objet de beaucoup plus d’échanges. Comme le montre C. Neveu (2015), une grande partie des administrateurs et administratrices sont ainsi devenues des bénévoles gestionnaires plus que des militant·es : « Certains administrateurs ont à peine conscience d’être partie prenante d’un “mouvement”, voire même d’un projet social et politique local, leur engagement dans le CA étant plutôt fondé sur la “bonne volonté et le souci de “restituer” au centre social et au quartier les bénéfices qu’ils en ont eux-mêmes retirés à l’époque où ils le fréquentaient en tant qu’usagers » (p. 86).

15 C’est le cas de Brigitte et Bruno qui revendiquent le plus ouvertement une position apolitique dans la scène observée (encadré 2). Cette secrétaire administrative et ce retraité de l’agroalimentaire ont intégré le CA « il y a 10 ou 15 ans » pour Brigitte et plus récemment pour Bruno, à partir de leur implication comme usagère et usager dans les activités du centre social (ateliers céramique, cuisine, etc.). Lorsque Brigitte présente sa candidature à l’AG du 5 avril 2019, pour le renouvellement du CA qui se fait par tiers tous les ans, elle indique qu’elle « se sent bien dans l’association » et « veut continuer à faire un bout de chemin avec, pour voir des projets aboutir », comme l’inauguration du nouveau centre de loisirs. Au CA du 12 mars 2019, le directeur organise un débat sur le rapport au politique des administratrices et administrateurs qu’il perçoit comme problématique, suite aux échanges de la réunion précédente et aux critiques formulées par plusieurs membres du CA à propos de la participation de l’association au Grand débat national. Brigitte assure alors : « De toute façon on est apolitiques à l’association, on l’a toujours été ». Bruno évoque « des œillères dans certaines prises de position » et reconnaît : « Quand je suis arrivé au CA, ça m’a gêné le fait qu’il y ait des avis politiques qui s’expriment ». D’autres membres, qui ont des engagements associatifs, syndicaux et/ou partisans par ailleurs, assument au contraire une démarche politique. C’est le cas de Paul, un ingénieur à la retraite qui se définit comme militant écologiste et a exercé un mandat municipal sur une liste de gauche, de Gérard qui était représentant syndical ou encore de Pierre qui est retraité de la fonction publique : « Moi quand je viens dans un CA je viens avec tout ce que je suis, je suis une personne entière, donc avec mes valeurs, mes idées, j’ai donc pu exprimer des positions politiques, mais si je ne peux pas le faire, je ne serais pas là. » Ces échanges permettent de nuancer l’idée selon laquelle les administrateurs et administratrices des centres sociaux de la région Centre-Val de Loire auraient une très faible « culture politique » (Neveu, 2016, p. 183), car leurs engagements et leurs conceptions du politique sont diversifiés. Si certain·es mettent en avant leur « apolitisme », d’autres revendiquent « des positions politiques » en lien avec des « valeurs » et des « idées ». On perçoit donc ici une autre définition du politique, qui n’est plus seulement associé aux élections et aux partis, mais qui correspond au fait d’exprimer publiquement des opinions. La posture de « neutralité politique », valorisée au cours de l’histoire des centres sociaux (Louis, 2021), est donc à la fois revendiquée et contestée par les membres du CA en fonction de leurs trajectoires d’engagement et de leurs motivations pour s’impliquer dans l’association.

16 Or, cette posture est fortement questionnée avec l’introduction du pouvoir d’agir dans le projet des centres sociaux. L’aversion d’une partie des membres du CA vis-à-vis de la politique instituée explique l’accueil au départ mitigé qu’a reçu le projet Engagir en raison de sa problématique centrée sur le pouvoir d’agir. Lorsque je leur présente la recherche au CA du 12 décembre 2017, mon exposé provoque peu de débats et suscite l’embarras de certaines administratrices et administrateurs. En amont de la réunion, au cours d’un entretien le 23 octobre, le directeur du centre social se demande si la question du pouvoir d’agir doit être présentée telle quelle car les termes de « pouvoir » et « d’agir » peuvent « faire peur » : « La participation, ça évoque un passage ou quelque chose de ponctuel dans son engagement, alors qu’agir j’y vois quelque chose de plus engageant, de plus militant peut-être et je me dis que d’associer le pouvoir avec tous les enjeux qu’il y a derrière, ça peut être un peu effrayant. » Le directeur préfère ainsi le terme de « participation » à celui de « pouvoir d’agir » qui lui semble trop engageant et conflictuel. À 43 ans, cet animateur qui a dirigé pendant onze ans un centre social en périphérie de Tours, avant de prendre la direction de celui de Chinon en 2015, se dit « convaincu » de la participation qui constitue « un peu le fil rouge de ma vie ou de ma carrière »  [7]. Il associe cette notion au fait d’aller à la rencontre des habitant·es et d’identifier les besoins des « principaux concernés », notamment lors des diagnostics pour élaborer le projet social du centre social. Cette approche vient principalement de ses formations et de son engagement professionnel qui est « presque un acte militant ». S’il fait le lien entre participation et « contre-pouvoir », et n’hésite pas à utiliser le vocable de « pouvoir d’agir » au cours des deux ans de la recherche collective, le directeur reste soucieux que le centre social ne s’expose pas trop vis-à-vis des pouvoirs publics qui le financent : le rôle des salarié·es est de « faciliter la participation et l’expression des revendications sans pour autant porter ces revendications ».

Un rapport ambigu aux institutions

17 Les débats autour du caractère politique de leur action portent donc aussi sur la dépendance économique des centres sociaux aux institutions. Dans la scène observée (encadré 2), le directeur alerte sur les risques de s’associer avec un élu d’opposition alors que le centre social négocie le renouvellement de la délégation de service public, et la présidente insiste sur la crainte de perdre des financements et de mettre en danger des postes salariés. On voit bien ici l’ampleur des contraintes qui pèsent sur les centres sociaux avec la réduction des financements, la place croissante de la « commande publique » et le fonctionnement par projets (Bresson, 2002). Si ces structures jouissent d’une certaine stabilité financière contrairement à d’autres associations de quartier, leur financement majoritairement public – via leurs partenariats avec les caisses d’allocations familiales (CAF) et les municipalités – est obtenu dans le cadre de contrats, avec la condition de présenter des diagnostics, des projets et des évaluations de manière régulière. Or, la catégorie de pouvoir d’agir interroge directement ce modèle économique : alors que la dépendance vis-à-vis des pouvoirs publics n’est pas problématique tant que la structure reste dans son rôle de prestataires de services et d’activités, elle l’est bien davantage dès qu’il s’agit de jouer un rôle de contestation. Un exemple est particulièrement révélateur à Chinon, lorsqu’une association de quartier invite le centre social à s’associer à une démarche revendicative face aux pouvoirs publics locaux.

Encadré 3. La défection du centre social dans une mobilisation associative locale

Au printemps 2018, l’association Les Jardiniers des Hucherolles interpelle le centre social pour signer une lettre, destinée à la mairie, qui revendique une tarification réduite pour le bus en fonction de critères sociaux. Les habitant·es des Hucherolles, un des deux principaux quartiers populaires de la ville, sont particulièrement concerné·es en raison de leur localisation sur les hauteurs de Chinon. Lors d’une discussion informelle à la fête de quartier des Hucherolles, le 24 juin 2018, le directeur du centre social me précise qu’il était d’accord avec le projet, mais il se demandait « si ça allait passer avec la com com », sachant qu’ils [au centre social] sont liés à la communauté de communes par la délégation de service public. Il décide alors d’appeler leur élu de référence, délégué aux associations et également aux transports, « pour en avoir le cœur net ». Celui-ci lui indique qu’une réflexion est en cours sur ce projet qui se fera à terme, « mais effectivement ce ne serait pas bien vu par la com com que le CLAAC s’associe aux Jardiniers des Hucherolles sur ce type d’initiative, ce n’est pas n’importe quelle association, c’est connoté ». L’élu sous-entend ici que l’association, très active localement à partir d’un projet de jardins partagés, est dans une logique de confrontation avec les pouvoirs publics. La participation à l’une des réunions hebdomadaires des Jardiniers des Hucherolles, le 8 juin 2018, confirme leur posture revendicative. Le président me dit avant le début de la réunion : « On se bagarre pour tout. Le poulailler, au début Val Touraine Habitat nous disait que ce n’était pas possible, on a dû batailler et on a obtenu gain de cause. Mais c’est pareil pour tout, pour planter sur les pelouses, pour mettre des haies. Là on mène la bataille pour la tarification sociale du bus parce qu’ici on est relégués et mal connectés au centre-ville ». Quand j’expose les raisons de ma présence, la catégorie du « pouvoir d’agir » parle immédiatement à la petite quinzaine de participant·es, des militant·es et des habitant·es du quartier appartenant aux classes moyennes et populaires : « On est en plein dedans ! » La tonalité de la rencontre, très revendicative (« On ne va pas se laisser faire ! »), tranche avec le caractère beaucoup plus formel et feutré des échanges dans les réunions du centre social. Après avoir consulté un administrateur qui était adjoint au maire lors du précédent mandat, le directeur répond finalement aux Jardiniers des Hucherolles que le centre social soutient l’initiative mais qu’il ne signera pas la lettre, et qu’il pourrait par contre proposer une concertation plus large avec les habitant·es dans le quartier. C’est, selon lui, le « type de limite que rencontre notre intervention dans le contexte qui est le nôtre » : « En même temps on est amenés à soutenir ce type d’initiative, même à les inciter, et on a une certaine relation à maintenir avec la ville du fait de la DSP  [8]. »

18 On voit bien ici combien la délégation de service public, qui représente un tiers des produits de l’association, est un cadre contraignant pour que le centre social accompagne les mobilisations des habitant·es. Le premier réflexe du directeur, consistant à demander son accord à l’élu à qui s’adresserait la lettre, rend compte de la très forte proximité et dépendance du centre social vis-à-vis des pouvoirs publics locaux qui le financent. Cet élu participe d’ailleurs très régulièrement aux réunions du CA de l’association, comme personnalité invitée, ce qui limite les discussions en son sein sur des actions plus revendicatives. Par exemple, à l’issue du CA du 12 mars 2019, un administrateur m’indique avoir été gêné par la présence de l’élu pour énoncer certains arguments en faveur d’un investissement accru du centre social dans la cafet’ migrants, afin de se positionner comme interlocuteur de la mairie sur les cas difficiles des débouté·es du droit d’asile. La question avait été posée à une réunion de bilan des deux ans de la cafet’ migrants, le 14 janvier 2019. Devant les regrets d’une bénévole pour qui « le CA n’a pas intégré la problématique des migrants », le directeur du centre social avait répondu : « Non, parce que l’association se veut apolitique. […] La position militante peut être portée par les administrateurs, après on a des contraintes réelles, on a une délégation de service public, ce qui n’empêche pas que le CA peut se positionner en mesurant les conséquences ». On observe ainsi des effets d’autocensure, le directeur ou des membres du CA anticipant une réaction des élu·es à l’échelle locale qui pourrait mettre en péril l’équilibre financier de la structure. L’association, qui est bien implantée localement dans le secteur de l’animation socioculturelle, aurait-elle vraiment pris un risque en signant cette pétition ? Cette réaction ne tient-elle pas davantage au zèle d’un directeur plus qu’à un effet de la DSP ? Si la question peut se poser, de nombreux exemples montrent que les équipes des centres sociaux qui accompagnent des habitant·es dans des actions revendicatives peuvent être rappelées à l’ordre par les mairies qui les financent (voir les articles d’Hélène Balazard et Anaïk Purenne ou de Valérie Cohen dans ce numéro). L’introduction de la catégorie du pouvoir d’agir révèle ainsi les difficultés des centres sociaux à développer une conception plus agonistique de la démocratie, en raison notamment de leur modèle économique. Cette situation met en tension la posture des professionnel·les, dont l’action est par ailleurs marquée par le référentiel dominant de la cohésion sociale.

Quand la convivialité prime sur le débat

19 La recherche de la convivialité et de la mixité sociale, structurante dans l’histoire des centres sociaux (Cortesero, 2013), explique également l’aversion au conflit et l’absence de débats qui traversent l’ensemble des activités du centre social. Le souci de « faire communauté » – très présent dans les centres sociaux comme dans d’autres associations comme le montrent N. Eliasoph et C. Hamidi – tout en prônant la « mixité des publics » engendre bien souvent un évitement du conflit et du politique, afin de se centrer sur le festif et la convivialité. L’AG annuelle, qui rassemble l’ensemble des acteurs et actrices pour définir les principales visées de l’association et élire les membres du CA, est ici paradigmatique. J’en ai observé deux à Chinon, en étant surprise non seulement par la revendication de « l’apolitisme » comme valeur de l’association, mais aussi par l’absence totale de débat en leur sein. Comme me le fait remarquer un administrateur à l’AG du 13 avril 2018, la présidente « n’a même pas demandé aux gens s’ils avaient une question ou une remarque sur les rapports avant de les voter ». L’équipe salariée et le CA cherchent à mettre en avant le caractère festif de la soirée pour atteindre le quorum, en expédiant les aspects réglementaires d’une réunion jugés rébarbatifs (les rapports moral, financier et d’activité) en une heure, pour ensuite « faire la fête » autour d’un apéritif, d’un repas à thème et d’activités ludiques (quiz musical, karaoké, concert, etc.). Il est d’ailleurs intéressant de voir comment se fait le choix de la thématique de la soirée : lors du bilan de l’AG au CA du 17 avril 2018, le directeur suggère d’organiser la suivante sur le thème des Antilles. L’administrateur qui s’occupe de la cafet’ migrants propose un thème sur les migrations. Personne ne réagit, à l’exception d’une administratrice qui demande : « Pourquoi les Antilles ? » Le directeur défend cette idée, qui sera retenue par l’équipe salariée : « Pour que ça reste participatif, ça marche bien quand c’est autour d’un pays et parce qu’il y a une grosse communauté antillaise à valoriser. » Si le caractère festif de l’AG est inclusif, en permettant une manifestation qui reflète la diversité des publics du centre social, le politique (au sens large des conditions du vivre-ensemble et de la résolution des conflits d’intérêts inhérents à une société) est complètement absent des échanges.

20 Cette dynamique, observée dans les instances de gestion et de pilotage d’autres centres sociaux de la région, prévaut également dans les comités d’usagers, mis en place dans plusieurs structures pour assurer la dimension démocratique de leur gestion. À Chinon, une commission usagers est créée en 2015 pour « valoriser l’activité des uns et des autres » et associer usagers et usagères à l’élaboration du projet du centre social et du projet associatif  [9]. Animées par le directeur, les réunions se tiennent trois fois par an avec des représentant·es de l’ensemble des activités de l’association. On pourrait s’attendre à ce que cette commission soit un lieu de politisation, car des personnes qui viennent pour une activité (un cours de langue, un sport, l’espace rencontre, etc.) sont invitées à avoir un regard plus large sur le centre social et à se positionner sur des enjeux stratégiques pour l’association. L’observation de deux ans de fonctionnement de cette commission montre que c’est en partie le cas, des participant·es affirmant à plusieurs reprises y découvrir la diversité des activités et des missions d’un centre social. Cet espace permet la prise de parole en public de personnes qui y sont peu habituées, comme les femmes de l’espace rencontre qui sont majoritairement issues des fractions précarisées des classes populaires. Toutefois, ce processus de politisation reste limité, car la grande majorité du temps est consacrée à la présentation des activités et à la recension des besoins matériels. Il reste donc peu de temps pour les débats sur le projet du centre social, qui sont très encadrés par le directeur et limités par le caractère consultatif de cette instance. Le directeur insiste d’ailleurs pour que le format reste court et convivial, que ce soit « un moment d’échanges pas prise de tête » où « on tient le cadre horaire, on fait un accueil avec un coup à boire »  [10].

21 Même lorsque les actions menées au sein du centre social portent sur des enjeux dont l’actualité permettrait de leur donner aisément une portée plus générale, elles sont rarement considérées comme politiques par les équipes salariées et bénévoles. C’est le cas de la cafet’ migrants, qui se tient les mercredis de 15 à 17 heures dans les locaux du centre social de Chinon. L’initiative est lancée en janvier 2017 par des habitant·es qui souhaitaient mettre en place un lieu de rencontre entre les migrant·es arrivé·es sur la commune dans le cadre de la procédure de demande d’asile et la population chinonaise, afin de faciliter l’interconnaissance et répondre à certains besoins. Si les bénévoles qui s’y investissent s’intéressent à la problématique des migrations, celle-ci fait l’objet de peu de débats à la cafet’ migrants. L’actualité politique est pourtant riche en la matière, la réforme du droit d’asile ayant un impact direct sur la situation des migrant·es qui viennent chaque semaine au centre social, pour certain·es débouté·es du droit d’asile. L’administrateur qui s’occupe de la cafet’ migrants fait certes des allusions à l’actualité dans ses comptes rendus hebdomadaires (envoyés à une liste de 200 bénévoles), en évoquant par exemple « le très controversé projet de loi “pour une immigration maîtrisée et un droit d’asile effectif” » ou « l’Aquarius et ses 600 naufragés [qui] errent en Méditerranée à la recherche d’un port d’accueil ». Mais ces questions ne sont pas reprises ensuite dans les conversations. On ne débat donc pas des problématiques liées aux migrations à la cafet’ migrants, au-delà de quelques discussions informelles sur les trajets migratoires facilités par l’affichage d’une carte du monde sur les murs de la cafétéria. Le centre social ne se saisit pas non plus de la présence de la cafet’ migrants pour avoir un débat autour de cette nouvelle problématique sociale à Chinon, alors que l’arrivée de candidat·es à l’asile dans la commune génère des tensions dans certaines de ses activités comme l’accompagnement scolaire. Les interactions parfois difficiles entre les enfants venant des migrations et ceux du Chinonais posent des problèmes inédits à l’équipe salariée et bénévole, que le centre social peine à prendre en charge. Le choix est plutôt de valoriser la cafet’ migrants comme un espace de convivialité, les comptes rendus hebdomadaires célébrant ainsi « ces moments chaleureux et pleins de vie ». C’est aussi dans une logique de convivialité et de promotion de la mixité sociale que les migrant·es sont invité·es à participer à la sortie de fin d’année organisée par l’espace rencontre. Dans un contexte de durcissement des politiques migratoires, la démarche d’accompagner des familles migrantes lors d’une journée à la mer quel que soit leur statut est en soi très politique (car orientée vers le bien commun, la dénonciation d’injustices ou la revendication de droits), comme le fait d’accueillir la cafet’ migrants dans ses locaux. Mais ce positionnement politique n’est ni explicité ni revendiqué comme tel par le centre social.

22 De nombreux facteurs expliquent donc la mise à distance du politique dans les centres sociaux, qui est liée non seulement à une restriction du terme au champ de la politique électorale et institutionnelle, mais aussi à certains éléments structurants de leur histoire comme la dépendance vis-à-vis des pouvoirs publics et la promotion de la cohésion sociale plutôt que de la conflictualité. On observe pourtant des formes d’expression du politique en leur sein, davantage dans les conversations informelles que dans les discussions publiques, ce qui rejoint les observations de N. Eliasoph (1998).

Des formes variées et limitées d’expression du politique

23 Nous avons observé dans les espaces ordinaires de sociabilité des centres sociaux de la région Centre-Val de Loire, comme à l’espace rencontre de Chinon, diverses formes d’expression du politique qui concernent le partage de problèmes du quotidien, l’expression de critères de justice ou encore les catégories de l’engagement. On peut ainsi repérer des processus de politisation qui restent toutefois limités et débouchent rarement sur des mobilisations, en raison notamment des motivations des participant·es et de la posture des professionnel·les.

Des partages d’expérience sans mobilisation

24 L’espace rencontre se tient le mardi de 13 heures 30 à 15 heures 30 à la cafétéria du centre social de Chinon. Le projet, lancé en septembre 2016 sous l’impulsion du nouveau directeur pour développer les « actions collectives », est mis en place par la coordinatrice famille avec deux usagères impliquées depuis plusieurs années dans des ateliers cuisine. Cette salariée de 45 ans, qui a intégré l’association comme animatrice au centre de loisirs quand elle était lycéenne, anime cet espace en binôme avec un·e collègue. L’objectif mis en avant par le directeur est de « constituer un groupe » qui puisse être un support au développement du pouvoir d’agir : « Il est difficile de partir de rien et de mobiliser sur rien. C’est possible dès lors que t’as un groupe existant  [11]. » La visée du pouvoir d’agir est donc sous-jacente, mais elle n’est pas présentée de cette manière aux participantes  [12]. L’espace rencontre est en effet annoncé comme un espace de convivialité, où faire des rencontres et réaliser des activités diversifiées. La chargée d’accueil oriente souvent les personnes qui viennent au centre social vers cet espace, en identifiant ce qu’elles « recherchent vraiment », soit « de la présence, de l’écoute, un lien social », plus qu’une activité donnée  [13].

25 Un groupe s’est ainsi progressivement constitué et connaît une certaine stabilité qui donne une impression de forte interconnaissance, voire d’entre-soi, quand on l’intègre. La participation évolue au fil des mois, les départs étant souvent liés au fait de trouver du travail, mais elle est régulière autour d’une dizaine à une quinzaine de personnes par séance. Si l’équipe salariée du centre social cherchait initialement à attirer les mères de famille, ce sont essentiellement des personnes isolées qui viennent, presque exclusivement des femmes, plutôt âgées. La majorité connaissent des situations de précarité, en ayant arrêté de travailler suite à un licenciement et/ou une maladie longue, et vivent des aides sociales et/ou de petits boulots. Quelques jeunes femmes sont en situation de handicap physique ou psychique. Pour les participantes, l’espace rencontre est l’occasion de parler de leurs difficultés du quotidien concernant par exemple l’emploi, le logement ou les aides sociales. L’homogénéité du groupe facilite ainsi le partage d’expériences communes, comme cela a été observé dans des espaces de convivialité présentant d’autres configurations d’entre-soi, à l’instar des mères issues des migrations dans les quartiers populaires (Chevallier, 2019 ; Nez, Rétif, 2023). Ces discussions sur des conditions de vie marquées par l’isolement, la précarité et/ou le handicap ont lieu essentiellement dans le cadre de discussions informelles – dans des petits groupes qui se forment à l’écart de la discussion principale lorsque le groupe est réuni autour d’un café ou pendant les ateliers cuisine, les activités manuelles ou les sorties. Elles ont rarement lieu en grand groupe, où les prises de parole se font davantage sur le mode des plaisanteries et des taquineries. Un processus de montée en généralité est ainsi amorcé, à partir du moment où plusieurs personnes se rendent compte qu’elles sont confrontées au même problème, mais il inclut rarement des références à la « grande société » et ne débouche pas sur des démarches collectives pour essayer de les résoudre.

Encadré 4. Partager des difficultés et des solutions individuelles

Espace rencontre du 23 octobre 2018. Nous cousons avec Sophie et Béatrice des sacs de lavande pour le marché de Noël. Sophie (33 ans, en situation de handicap) raconte qu’elle a jusqu’à un an d’attente à l’ESAT  [14] pour avoir un poste fixe. Elle s’inquiète pour le paiement de son loyer et espère trouver des vêtements à Emmaüs. Béatrice, une femme de 62 ans très investie au centre social, lui indique qu’elle se rend aussi à Emmaüs et à la recyclerie de Saumur où il y a des habits très soignés.
Espace rencontre du 13 novembre 2018. En prenant le café, nous discutons avec Laila, Béatrice et Sophie. Il est question du chauffage dans les appartements HLM. Béatrice se plaint d’avoir trop chaud car les radiateurs sont bloqués. Laila et Sophie confirment que c’était le même problème quand elles étaient en HLM, on ne peut pas baisser le chauffage gaz qui est collectif. Béatrice a contacté le bailleur social, qui lui a répondu que plusieurs locataires se plaignent mais personne ne veut appeler le numéro vert. Elle les a appelés et un technicien devait passer cet après-midi.

26 Dans ces discussions informelles, les femmes expriment des problèmes qu’elles rencontrent pour se loger, travailler ou se vêtir, et se rendent compte qu’elles les partagent dans leur quotidien. Cette mise en commun de problèmes individuels peut être un support de politisation car elle permet de désingulariser son expérience (Nez, 2017 ; Hamidi, 2021), mais elle ne s’accompagne pas d’une recherche de solutions collectives ou de la définition d’un sujet ayant des intérêts communs à défendre. Les solutions ne sont pas toujours abordées, et lorsqu’elles le sont, elles restent à l’échelle individuelle : se rendre dans une recyclerie pour trouver des vêtements bon marché, appeler le bailleur pour régler un problème de chauffage, etc. Parfois, ces échanges autour des difficultés du quotidien sont davantage orientés vers la dénonciation d’injustices, par exemple lors d’une discussion sur les aides sociales qui ne débouche cependant sur aucune revendication ou action collective.

Encadré 5. Du partage de problèmes à la dénonciation d’injustices

Espace rencontre du 12 juin 2018. Autour d’un café, Laila et Solène, deux mères de famille d’une cinquantaine et d’une trentaine d’années qui se trouvent dans des situations précaires, échangent sur les moyens de financer un départ en vacances et sur les aides qu’elles reçoivent de la CAF. Jeanne, retraitée, dit qu’il n’y a pas d’aide quand on a un seul enfant. Laila précise qu’elle reçoit 110 euros pour sa fille de 18 ans. Solène reçoit un peu plus pour un enfant plus jeune. Selon Jeanne, qui semble avoir une meilleure situation économique, « ça doit dépendre des revenus ». Laila lui répond qu’elle n’a aucun revenu : elle est au RSA, à 300 euros. Elle insiste sur le fait que « les 100 euros de la CAF ce n’est rien : il faut que j’en profite tant que ma fille est au lycée… enfin profite, j’en profite même pas ! Je peux même pas faire mes courses avec ! »

27 On retrouve dans ces échanges l’une des trois composantes de la politisation telle que la définit William A. Gamson (2010) : « l’injustice », soit le sentiment indigné de l’existence d’une injustice. Mais les deux autres éléments sont absents : « l’agency » (l’impression qu’il est possible de modifier la situation par l’action collective) et « l’identité » (la constitution d’un « nous » qui s’oppose à un « eux » perçu comme ayant des valeurs et intérêts différents). Malgré l’orientation de ces échanges vers la dénonciation d’injustices, la politisation de la discussion reste inachevée. Pour comprendre pourquoi ces partages d’expérience ne débouchent pas sur une mobilisation collective autour des préoccupations de ces femmes, il est important de savoir ce qui les incite à venir dans ces espaces de convivialité. Elles sont généralement à la recherche de « liens de sociabilité légère » (Hamidi, 2010) qui invitent plus à l’adoption d’un ton léger qu’à l’expression de conflits, ces moments de rencontre hebdomadaire constituant une sorte de respiration dans leur quotidien. Ces objectifs sont très clairement énoncés par les participantes, lors de la discussion que nous animons avec les salariées le 5 février 2019 autour de leurs motivations pour venir et rester à l’espace rencontre. Qu’elles aient obtenu l’information par leur assistante sociale, à l’accueil du centre social ou au forum des associations, elles cherchaient avant tout à « voir du monde », à « sortir » de chez elles et à « avoir des échanges »  [15]. Les attentes des participantes diffèrent donc de celles des animatrices, qui s’interrogent en fin de séance sur ce décalage. La plus jeune, arrivée récemment dans l’équipe, se demande « si on est vraiment dans le pouvoir d’agir » et remarque « qu’elles ne viennent pas pour ça ». La coordinatrice famille confirme : « C’est évident, ce sont nous qui cherchons à impulser quelque chose à partir de ça. Notre projet c’était de former un groupe pour pouvoir mener des actions collectives, ce n’est pas le leur. »

28 Ce décalage, lié aux paradoxes d’un projet d’empowerment impulsé par le haut, s’observe très clairement dans les modes d’organisation du groupe. Les activités menées ensemble font l’objet d’une programmation en début de mois. Comme le raconte la référente famille, l’idée initiale était que « ça vien[ne] du groupe […], que le groupe propose en fait, se structure », même si dans les faits « longtemps on l’a fait nous, ici, en fait on proposait »  [16]. L’organisation retenue – un atelier cuisine et une sortie par mois, les autres séances étant dédiées à des activités manuelles après un café partagé – est donc probablement issue d’une proposition des salarié·es, même si elle est régulièrement validée par le groupe. La coordinatrice famille s’est vite rendu compte « qu’ils viennent pas tant chercher une activité » et « ne sont pas si demandeurs que ça », mais elle a tout de même cherché avec son collègue à « impulser » des activités, car « on avait l’impression de “pas faire” entre guillemets notre travail […] et on s’autorisait pas à se dire, ben c’est pas grave, si on discute pendant une après-midi ». Si elle définit le pouvoir d’agir autour du « faire ensemble » et insiste sur les évolutions des manières de faire (« Avant on faisait “pour” […] Là on fait plutôt “avec” »), cette salariée relativise les changements : « Il y a des moments aussi où si on est honnête, on fait pas tant avec. […] On a beau laisser l’envie de faire, si on n’impulse pas un truc, c’est pas si simple. » On voit bien ici comment la catégorie du pouvoir d’agir met en tension les postures professionnelles (Garnier, Nez, 2023) : comment faire pour que les initiatives « viennent des habitants » si elles n’émergent pas et comment les « impulser » sans donner l’impression d’en être à l’initiative ?

29 À l’espace rencontre, la posture des salarié·es joue également un rôle dans la politisation inachevée des discussions. Lorsque je lui fais part de mes premières observations sur le partage de difficultés du quotidien, au cours d’un entretien le 27 avril 2018, l’animatrice de l’espace rencontre réagit aussitôt : « Tu crois que nous, à ce moment-là, en tant que professionnels, on devrait se saisir de ça ? » Elle poursuit : « On s’en saisit pas parce que peut-être qu’on n’y fait pas attention à ce moment-là, notre regard il est sûrement porté sur autre chose […]. On n’est peut-être pas si armé pour pouvoir y répondre, mais même pour pouvoir le percevoir ou l’entendre. » Ayant le souci de bien faire leur travail, les salarié·es des associations se trouvent aussi souvent dans l’urgence de devoir répondre à des problèmes sociaux, auxquels ils et elles cherchent à offrir une solution rapide, efficace, parfois psychologisante et souvent dépolitisée (Hamidi, 2010). La tendance consiste ainsi à mettre en avant un traitement individualisé du problème, sans en soulever les causes collectives, sociales ou politiques, ce qui est particulièrement visible à l’espace rencontre au cours d’un atelier sur l’eau.

Encadré 6. Une posture professionnelle à l’encontre de la politisation

Espace rencontre du 6 novembre 2018. Un atelier sur l’eau, animé par un salarié du Centre permanent d’initiatives pour l’environnement (CPIE), est proposé aux participantes qui le souhaitent. On se retrouve à cinq dans une salle de réunion. L’animateur précise qu’il s’agit d’une « causerie » et pas d’un cours : « On est là pour discuter de tout ce qui vous intéresse sur l’eau. » Quand il demande aux femmes les thématiques qu’elles aimeraient aborder, des questions pratiques de la vie quotidienne émergent comme le prix de l’eau et sa potabilité. Le salarié se lance alors dans un exposé sur le cycle de l’eau et insiste sur l’absurdité de certaines pratiques comme le fait de laver sa voiture avec de l’eau potable. Le ton est moralisateur et le discours focalisé sur les comportements individuels. Les femmes posent beaucoup de questions et contestent certaines préconisations, comme Laila : « C’est très bien tout ça, quand on a une maison et un puits, on peut laver sa voiture ou arroser son jardin avec l’eau du puits. […] Mais comment je fais moi en HLM ? J’habite aux Hucherolles, je n’ai pas de puits ni de collecteur d’eaux de pluie, donc je n’ai pas d’autre solution que d’utiliser de l’eau potable pour arroser mes plantes ou laver ma voiture. » L’animateur, sur la défensive, indique qu’un récupérateur collectif a été installé pour les jardins des Hucherolles grâce à l’action d’une association locale, mais il ne poursuit pas le débat sur la dimension sociale et collective du problème. Son intervention reste centrée sur ce qu’on peut faire à l’échelle individuelle pour économiser l’eau, sans remettre en cause de façon plus générale un fonctionnement sociétal et collectif.

Des critères de justice plus énoncés que débattus

30 J’ai aussi observé à l’espace rencontre des formes d’expression du juste et de l’injuste à propos de l’organisation même du groupe, autour des conditions d’accès (qui y a droit et à quel prix) à diverses activités. C’est en particulier le cas pour l’organisation d’une journée à la mer. L’idée vient du directeur, inspiré d’une expérience avortée dans un autre centre social où il exerçait auparavant, qui visait à ce que les participantes de l’espace rencontre organisent une sortie collective en définissant les objectifs, les conditions pratiques et les conditions d’accès au séjour, car « le cœur du projet est bien là : définir collectivement les critères de justice pour la participation à cette sortie collective » (Neveu, 2016, p. 177). À Chinon, le projet est porté par la coordinatrice famille qui cadre les principes de la sortie et les publics visés, qu’elle rappelle souvent au groupe, comme ce 14 mai 2019 : « Organiser une sortie pour les autres, les usagers du centre social […], qui permette à des gens qui n’ont pas forcément la possibilité de le faire de découvrir un endroit où ils n’iraient pas par eux-mêmes. » Dès que j’intègre l’espace rencontre en janvier 2018, le projet est évoqué. Il l’est régulièrement par l’animatrice au cours des mois suivants, en faisant l’objet d’acquiescements mais d’un très faible investissement des participantes. Finalement, la journée à la mer est organisée dans l’urgence quelques semaines avant le départ. Si les femmes n’expriment pas de réticence particulière à « faire pour les autres » comme dans l’expérience précédente, elles souhaitent lors de la première année la limiter au groupe de l’espace rencontre, avec une destination plus proche et un coût moindre, car il leur semble impossible de l’organiser et de la financer dans des délais très courts. Le directeur du centre social, attaché au projet initial, décide alors que l’association prendra en charge le trajet pour contourner le problème budgétaire. Les femmes de l’espace rencontre poursuivent donc l’organisation de la sortie en se focalisant sur les questions pratiques, comme la demande d’un devis au transporteur ou la recherche d’informations sur les activités. Mais la question des conditions d’accès à la sortie se repose à plusieurs reprises au sein du groupe.

Encadré 7. La définition de critères de justice pour l’accès à une sortie

Espace rencontre du 12 juin 2018. Lors du café en début de séance, la coordinatrice famille informe que le bus pour la sortie à La Rochelle s’est rempli en moins de deux jours et que des gens sont sur liste d’attente. Une solution serait de louer un deuxième bus, mais cela pose des problèmes de logistique : déjà que ce soit possible du côté du transporteur, et ensuite qu’il y ait une deuxième salariée pour accompagner le groupe. Elle rappelle que l’association prend en charge 600 euros sur les 900 du coût du bus (les participant·es contribuent à hauteur de 5 euros par adulte et 3 euros par enfant), ce qui est à multiplier par deux si on prend deux bus. Béatrice constate que « ça fait plus à payer pour l’association ». Louise, une retraitée dans une situation économique moins précaire que d’autres membres du groupe, estime qu’on pourrait proposer aux gens qui le peuvent de payer plus : elle a donné 5 euros et pourrait en donner 10. Laila propose que cela se fasse sur le quotient familial, comme pour d’autres activités de l’association : certain·es paieraient alors 5 euros et d’autres 10. L’animatrice souligne l’intérêt de poser cette question d’équité, mais la communication peut être plus difficile pour expliquer les différents tarifs. Je suggère que le prix pourrait être libre, chacun·e décidant du tarif en fonction de ses moyens. Solène et Jeanne pensent que tout le monde voudra alors payer 5 euros. Laila estime au contraire que des personnes comme elles, qui n’ont pas beaucoup de moyens, vont se dire « 10 euros ce n’est pas si cher pour ce type de sortie » : « On n’est que deux [avec ma fille] donc je vais payer 20 euros, et en même temps je vais le ressentir ensuite car ces 20 euros ils vont me manquer. » L’animatrice affirme que ce n’est pas le but et clôt la discussion.

31 La définition du juste et de l’injuste se pose fréquemment au sein de l’espace rencontre sur la question financière, pour la sortie de fin d’année comme pour les sorties mensuelles et les ateliers cuisine. Plusieurs femmes sont attachées à ce qu’il y ait une contribution financière, même si certaines ont très peu de ressources. On retrouve ici l’enjeu du don, mis en avant par C. Hamidi dans le contexte associatif à partir des travaux de Marcel Mauss :

32

« Il est essentiel que les individus occupent successivement les différentes positions de donateur et donataire […]. Sinon les positions se figent, les uns deviennent durablement les débiteurs des autres et une relation de dette s’instaure en lieu et place du cycle du don, risquant de faire perdre la face aux débiteurs. C’est bien le risque que semblent courir les individus […] lorsqu’ils sont durablement définis comme les bénéficiaires de l’aide ou de l’action sociale » (Hamidi, 2010, p. 95).

33 On peut aussi y voir une posture disciplinaire sur l’attitude jugée « profiteuse » de certaines participantes. Quand Béatrice indique que les ateliers cuisine doivent être maintenus « à une condition, c’est qu’il y ait une participation »  [17], alors qu’elle a elle-même des revenus très faibles, sa réaction s’explique par le fait qu’elle est fortement investie dans le groupe et qu’elle reproche à d’autres une attitude « consommatrice ». La mise en opposition du « mérite » de certaines et du caractère « profiteur » d’autres est une figure récurrente dans les échanges au sein de ce type d’espace (Neveu, 2016). Même si elles restent limitées à l’organisation du groupe, ces discussions autour du juste et de l’injuste peuvent relever de formes de politisation, à partir du moment où elles font l’objet d’une mise en débat collectif sur ces enjeux ou représentations, ce qui n’est pas toujours le cas.

Les catégories de l’engagement et du bénévolat

34 Suite à la première journée à la mer en juillet 2018, les participantes de l’espace rencontre décident de réaliser des actions d’autofinancement pour organiser celle de l’année suivante, afin que l’association n’ait pas à payer l’ensemble des frais de transport. Les mois de septembre à décembre sont ainsi consacrés à de nombreuses activités visant à récolter des fonds, comme l’organisation de repas pour des manifestations associatives ou la confection de produits à vendre pour le marché de Noël. Or ces nouvelles activités perturbent fortement la dynamique de l’espace rencontre car elles requièrent des participantes un engagement à participer sur des créneaux horaires précis, souvent en dehors du traditionnel rendez-vous du mardi après-midi, alors que ce moment de rencontre hebdomadaire repose sur le principe – répété à de nombreuses reprises par la référente famille – selon lequel « on n’est pas obligé de venir toutes les semaines, on arrive quand on veut et on repart quand on veut ». On repère ainsi une tension croissante au sein de l’espace rencontre entre les fonctions de socialisation et d’accueil d’une part, d’engagement et de développement du pouvoir d’agir d’autre part. Cela génère des crispations au sein du groupe, lors des défections de certaines femmes qui sont incitées à justifier leur absence et hésitent parfois à revenir. Tout en ayant décidé de ces actions d’autofinancement, les participantes résistent en pratique à ce nouveau format. Plusieurs poursuivent leurs activités manuelles personnelles, alors que le reste du groupe s’affaire à préparer des produits pour le marché de Noël. Lors d’un débriefing le 8 janvier 2019, toutes expriment une volonté de retrouver « le rythme habituel de l’espace rencontre », réclamant avant tout l’organisation de sorties qu’elles n’ont pas pu faire les mois précédents. Les plus investies dans le projet proposent de scinder les deux espaces de socialisation et d’engagement : maintenir la dynamique de l’espace rencontre, et ajouter ponctuellement un autre temps pour organiser une action collective qui relève plus d’un engagement. Cette solution est également défendue par la coordinatrice famille qui se rend rapidement compte de la difficulté à concilier les logiques « de convivialité et de projet ».

35 Cependant, le fait que certaines participantes posent la question de l’engagement à l’issue de cette expérience perturbe la répartition des rôles entre les professionnel·les et les usagers et usagères, remettant en question les catégories habituellement mobilisées et les statuts traditionnellement attribués dans les centres sociaux. On peut y voir une autre forme d’expression du politique, en analysant ce que les participantes entendent par les catégories de l’engagement et du bénévolat. Certaines participantes de l’espace rencontre, surtout celles qui sont là depuis longtemps et qui jouent un rôle moteur dans le groupe, estiment qu’elles sont « bénévoles » quand elles organisent des activités, par exemple pour récolter des fonds afin de financer la journée à la mer. Les salariées insistent, par contre, pour distinguer leur rôle en fonction de l’espace dans lequel ces femmes s’investissent : elles ne sont « bénévoles » que lorsque les animatrices les mobilisent en dehors du créneau du mardi après-midi pour participer à des manifestations de l’association, comme l’AG ou le festival BD pour lesquels elles préparent les repas. La référente famille dissocie ainsi leur participation comme « usagères » à l’espace rencontre, « comme un service en fait qui leur est proposé », et leur investissement comme « bénévoles » sur d’autres manifestations, car « on les sollicite beaucoup, c’est vraiment un groupe ressource », qui répond aussi à un besoin de la structure en termes de bénévolat s’apparentant à un travail gratuit (Simonet, 2018 ; Collectif Rosa Bonheur, 2019)  [18]. Elle se demande alors si les femmes « le font pour nous faire plaisir […] comme si c’était un rendu pour l’association […], elles redonnent ce qu’elles reçoivent ».

36 Mais lorsque les participantes posent explicitement la question de leur engagement dans les activités du centre social, comme à la séance de débriefing du 8 janvier 2019, l’animatrice les replace dans leur rôle d’usagère. Certaines interprétations du bénévolat l’étonnent, comme « Isabelle qui dit qu’elle fait du bénévolat en venant à l’espace rencontre, ça peut être le cas sur des événements comme le festival BD ou l’AG, mais sinon ce n’est pas vraiment le cas »  [19]. Au cours d’un déjeuner avec l’équipe salariée, le 20 novembre 2018, la référente famille précise : « Je ne pense pas que le fait de venir à l’espace rencontre nécessite une implication, un engagement. J’ai toujours été très claire là-dessus : c’est un espace de convivialité, les gens viennent quand ils le veulent, s’ils le souhaitent, et font ce qu’ils veulent. Il n’y a pas d’obligation de venir régulièrement ou d’effectuer certaines tâches ». Dans une autre conversation informelle le 15 janvier 2019, elle reconnaît : « J’aimerais bien qu’à terme l’espace rencontre puisse fonctionner sans animatrice, mais ce n’est pas ce qu’on fait dans nos pratiques, parce que ça remet aussi en cause notre place, notre rôle ». La réflexion émerge alors qu’on discute de la cafet’ migrants et de l’intérêt, dans une perspective de développement du pouvoir d’agir, d’impliquer davantage les migrant·es dans la gestion et l’entretien du lieu intégralement pris en charge par des bénévoles chinonaises : « Mais si tu fais ça, tu es en train de retirer son rôle aux tenancières [nom donné aux bénévoles, qui sont presque exclusivement des femmes, par l’administrateur du centre social en charge de la cafet’ migrants] qui le font. Elles ne veulent pas forcément impliquer plus les migrants parce que c’est leur rôle, leur utilité. » Le parallèle que la référente famille fait alors entre la place des bénévoles à la cafet’ migrants et son propre rôle dans l’animation de l’espace rencontre montre comment les positions des équipes salariées et bénévoles sont remises en cause par un projet visant à associer davantage les usagers et usagères dans les espaces qu’ils et elles investissent au centre social. La catégorie du pouvoir d’agir fait ainsi bouger des lignes, ce qui tend à fragiliser les positions des salarié·es qui réaffirment alors une posture et une légitimité professionnelle. Le cas de Béatrice est révélateur de ces tensions liées à une perturbation de la place attribuée à chacun·e au sein de la structure.

Encadré 8. Portrait de Béatrice : une double position d’usagère et de bénévole

Cette femme âgée de 62 ans, mère au foyer de sept enfants, a eu un parcours de vie difficile, marqué par de nombreuses tentatives de suicide et des violences conjugales qui l’ont amenée à fréquenter les centres d’hébergement d’urgence et les associations d’aide alimentaire. Elle est bénéficiaire et bénévole dans plusieurs associations, comme le Secours catholique et Entraide & Solidarités qui gère une épicerie solidaire. Béatrice fréquente le centre social depuis 2008. Elle est d’abord venue pour le camion de la Halte du Cœur qui était coorganisé avec l’Entr’Aide ouvrière, pour récupérer des colis d’aide alimentaire puis pour en distribuer à d’autres. Elle s’est ensuite investie, comme « usagère » aux yeux des animatrices, dans plusieurs activités qui ont rythmé l’histoire du centre social, comme les ateliers cuisine, les vacances famille et l’espace rencontre qu’elle a aidé à mettre en place. Elle est également bénévole pour de nombreuses manifestations de la structure (corrida de Chinon, festival BD, etc.) et dans le cadre du Contrat local d’accompagnement à la scolarité (CLAS). Béatrice travaille ainsi, plusieurs soirs par semaine, avec des salarié·es du centre social sur les temps d’animation périscolaire. Elle représente l’espace rencontre à la commission usagers et participe un temps à la cafet’ migrants. Sa présence est si ancienne et régulière au centre social que le directeur, arrivé récemment, considère que Béatrice « fait partie des murs ». Pour la référente famille, la place particulière qu’elle a acquise dans l’association, tant par son ancienneté que par sa double position d’usagère et de bénévole, est « difficile » et « crée des tensions avec les membres de l’équipe salariée »  [20]. Sa jeune collègue « se demande par exemple comment se positionner par rapport à elle, comme elles vont être ensemble sur le CLAS, juste après l’espace rencontre ». Le fait que Béatrice, en arrivant au centre social, vienne déposer ses affaires dans le bureau des salariées, même quand elle se rend à l’espace rencontre où elle est perçue comme bénéficiaire, pose problème à l’équipe salariée car cette position remet en cause la séparation classique des rôles entre les animatrices et les publics de l’action sociale.

37 Pourtant, ces circulations d’un espace à l’autre peuvent jouer un rôle dans la politisation des personnes qui fréquentent le centre social. J’ai ainsi observé des parcours d’habitant·es qui, à partir d’une activité de loisir ou d’un espace de convivialité, s’investissent ensuite dans d’autres instances. Ces déplacements ne se résument pas au seul parcours d’engagement valorisé au sein des centres sociaux, visant à intégrer le CA de l’association (Neveu, dans ce numéro). À Chinon, trois femmes de l’espace rencontre se sont investies à la cafet’ migrants, alors qu’elles pouvaient tenir des propos racistes lorsque je les ai rencontrées au cours des ateliers cuisine  [21]. Les représentantes de l’espace rencontre viennent toujours à plusieurs à la commission usagers et n’hésitent pas à prendre la parole, tant pour parler de leurs activités que pour en découvrir d’autres et pour participer aux discussions sur le projet du centre social. Certaines, comme Béatrice et Laila, ont également eu l’occasion de s’exprimer devant une cinquantaine de personnes lors de l’AG de l’association le 13 avril 2018 pour raconter leur expérience des vacances en famille. Béatrice me confie, lors d’une discussion informelle quelques jours plus tard, qu’elle a commencé à prendre la parole très récemment en participant à la commission usagers et qu’elle appréhende le fait de parler en public. D’autres femmes de l’espace rencontre se sont exprimées sur des questions relevant de la politique institutionnelle au cours du débat organisé par le centre social dans le cadre du Grand débat national, même si elles regrettent comme Isabelle que « les questions ne sont pas à la portée de tout le monde »  [22].

38 L’existence d’une pluralité d’espaces où s’investir au sein d’un centre social peut donc constituer un facteur de politisation. Dans cette étude de cas, des femmes issues des fractions précarisées des classes populaires sont amenées à prendre la parole en public, à échanger avec des participant·es venant d’autres milieux sociaux et à contribuer à l’élaboration du projet de l’association. De cette manière, certains sujets abordés dans des discussions informelles peuvent prendre une portée plus générale. C’est le cas des problèmes de mobilité en milieu rural qui s’expriment d’abord à l’espace rencontre, au cours de conversations informelles puis de manière plus formalisée lors d’un débat animé par une salariée du Parc naturel régional (PNR) sur « La parole aux habitants » le 15 janvier 2019, pour être ensuite abordés en commission usagers et enfin inscrits dans le projet du centre social. Toutefois, ces femmes expriment aussi un sentiment de ne pas toujours être à leur place dans des groupes plus diversifiés socialement, ce qui peut conduire à des désengagements. Les deux participantes qui se sont le plus investies à la cafet’ migrants, Béatrice et Isabelle, sont ainsi parties après plusieurs mois en ayant l’impression de ne pas être « utiles » parmi des bénévoles qui avaient un profil plus militant – et socialement plus privilégié, la plupart étant issus des classes moyennes – et aidaient les familles migrantes par ailleurs, dans le cadre d’une association locale. Si le rappel de la distribution des rôles n’est pas autant formalisé ici que dans le cas des salariées avec Béatrice, cette distribution relève de l’implicite dans les interactions entre les usagères de l’espace rencontre et les autres bénévoles de la cafet’ migrants, marquées par une forte distance sociale et culturelle.

Conclusion

39 J’ai repéré au cours de mon enquête de terrain à Chinon de nombreux obstacles pour que le politique s’exprime et soit saisi dans les centres sociaux, mais aussi des conditions d’émergence d’une parole politique. Certaines de mes observations rejoignent celles de N. Eliasoph (1998), selon lesquelles le politique s’exprime plus facilement dans les discussions informelles que dans les grands groupes, l’évaporation du politique augmentant à mesure que le groupe s’étend et que la situation devient publique. On peut ainsi comprendre que « l’apolitisme » soit revendiqué lors d’une AG ou d’un CA, alors que d’autres cadres de conversations plus informels sont davantage propices à l’expression du juste et de l’injuste. Cette distinction entre les espaces publics et les discussions informelles est notamment liée à l’homogénéité ou l’hétérogénéité des groupes. En effet, les petits groupes peuvent être davantage homogènes et favoriser l’expression du politique, car l’entre-soi facilite l’expression de problèmes partagés, la dénonciation d’injustices et la constitution d’une identité commune (Chevallier, 2019). Mais l’entre-soi n’est pas toujours une ressource pour la politisation et ne débouche pas forcément sur une mobilisation collective, car des personnes partageant les mêmes conditions de vie n’éprouvent pas nécessairement le besoin d’en parler et surtout elles ne viennent généralement pas au centre social pour cela  [23].

40 Pour comprendre pourquoi des propos politiques débouchent ou non sur un temps d’échanges ou une mobilisation collective, la posture des salarié·es est déterminante. Ayant le souci de démontrer une capacité d’agir en cherchant des solutions et en traitant les problèmes de manière individualisée, les professionnel·les des centres sociaux ont tendance à écarter les propos politiques quand ils s’expriment plutôt qu’à s’appuyer dessus pour susciter de la politisation et de la mobilisation. Comme dans les associations locales décrites par C. Hamidi (2010), qui ont peu de moyens matériels et humains, les professionnel·les des centres sociaux « sont incité[e]s à analyser les problèmes comme étant très micro, de façon à ce que les solutions apportées, nécessairement limitées, puissent paraître satisfaisantes » (p. 175). La posture des salarié·es s’explique également par l’histoire spécifique des centres sociaux, marquée par une dépendance accrue à l’égard des financements publics et la prédominance des représentations du politique qui visent la paix sociale plus que le conflit. Le centre social de Chinon, comme la grande majorité des centres sociaux à l’échelle régionale et nationale, se trouve principalement dans la figure de promotion du lien social et de la cohésion sociale, où l’objectif est de promouvoir la personne, l’aider dans la réalisation de son projet et de son identité tout en renforçant le tissu social (Cortesero, 2013). Les équipes salariées ne s’inscrivent pas tellement dans la figure de la capacitation qui place le centre social comme « entrepreneur de mobilisation » et invite les habitant·es à monter des projets et faire entendre leur voix – sauf dans quelques centres sociaux implantés dans des quartiers politique de la ville, qui sont plus impliqués dans la dynamique fédérale et liés d’une autre façon par les pouvoirs publics loin des obligations d’une délégation de service public  [24].

41 Certaines caractéristiques des centres sociaux en font pourtant des lieux propices à la politisation, comme la coexistence dans un même lieu d’une pluralité d’espaces où s’investir. Si les frontières sociales ne disparaissent pas quand des personnes issues de différents milieux sociaux passent d’une activité à l’autre, ces circulations au sein du centre social sont à l’origine de parcours d’engagement diversifiés. Elles sont également susceptibles de remettre en cause les séparations traditionnelles des rôles entre les usagers et usagères, les bénévoles et les salarié·es. On peut ainsi enrichir l’appréhension du politique dans les associations en s’intéressant non seulement à l’élargissement du champ des préoccupations et à l’expression de critères de justice, mais aussi aux catégories mobilisées par les acteurs et actrices pour décrire leur participation et leur engagement. Cette approche permet de rendre compte du sens que les habitant·es donnent à leur investissement, qui entre parfois en conflit avec la place qui leur est octroyée dans la structure. La catégorie du pouvoir d’agir vient ainsi bousculer les représentations et les pratiques des différents acteurs et actrices des centres sociaux. Pour prolonger la réflexion, on pourrait prendre davantage en compte la dimension temporelle afin de saisir les formes et les conditions d’expression du politique, ainsi que les processus de politisation à l’œuvre dans ces structures.

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Mots-clés éditeurs : Associations, Centres sociaux, France, Intervention sociale, Politisation, Pouvoir d’agir

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Date de mise en ligne : 10/05/2023

https://doi.org/10.3917/parti.035.0101