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Le quotidien à l’épreuve de l’événement : les reformulations du temps dans les écrits personnels féminins en 1830 et 1848

Pages 27 à 51

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  • Matamoros, I.
(2021). Le quotidien à l’épreuve de l’événement : les reformulations du temps dans les écrits personnels féminins en 1830 et 1848. Participations, 31(3), 27-51. https://doi.org/10.3917/parti.031.0027.

  • Matamoros, Isabelle.
« Le quotidien à l’épreuve de l’événement : les reformulations du temps dans les écrits personnels féminins en 1830 et 1848 ». Participations, 2021/3 N° 31, 2021. p.27-51. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-participations-2021-3-page-27?lang=fr.

  • MATAMOROS, Isabelle,
2021. Le quotidien à l’épreuve de l’événement : les reformulations du temps dans les écrits personnels féminins en 1830 et 1848. Participations, 2021/3 N° 31, p.27-51. DOI : 10.3917/parti.031.0027. URL : https://shs.cairn.info/revue-participations-2021-3-page-27?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/parti.031.0027


Notes

  • [1]
     Amicie Delacoste, Souvenirs de la marquise Delacoste, Lille, Lefort, 1886, p. 167. Très pieuse, amie proche de l’écrivain catholique Louis Veuillot, Amicie de Nédonchel, marquise Delacoste, est une mère de famille dévouée à ses filles, à qui elle destine ses souvenirs. Pour l’ensemble des citations, la graphie originale a été conservée.
  • [2]
     Ibid., p. 173.
  • [3]
     Ces textes, publiés ou inédits, ont été recensés dans le cadre de ma thèse de doctorat sur les pratiques de lecture des femmes au début du xixe siècle, portant sur un corpus plus large d’écrits personnels de 66 femmes. Voir Matamoros (2017).
  • [4]
     Le célibat féminin, assez important à l’époque (environ 14 % de la génération née après la Révolution française), est en partie la conséquence d’une surpopulation féminine à la suite des guerres du tournant du siècle. Réprouvé moralement, il place les femmes dans une condition de fragilité économique. Malgré les modestes revenus qu’ils procurent, les métiers de l’enseignement ou du soin aux enfants absorbent cette population surnuméraire.
  • [5]
     La question du temps de travail des femmes, qu’il soit ouvrier ou paysan, salarié ou domestique, est en revanche très largement absente des représentations de l’époque.
  • [6]
     Pieuse, très cultivée, Eugénie de Guérin (1804-1848), fille d’un propriétaire foncier du Tarn et sœur du poète Maurice de Guérin, a acquis une certaine notoriété grâce à son Journal, rédigé entre 1834 et 1841 et publié pour la première fois en 1862. Elle y raconte son quotidien au Cayla, la demeure familiale qu’elle ne quitte guère.
  • [7]
     Née à Strasbourg, Amélie Weiler (1822-1892) témoigne de son quotidien de jeune fille de la petite bourgeoisie protestante, dans un journal riche de plus de 1800 pages, couvrant les décennies 1840 et 1850 et dont une partie a été publiée en 1994.
  • [8]
     Eugénie de Guérin, Journal, édition établie par Émile Barthès, Paris, Lecoffre, 1934, p. 109.
  • [9]
     Ibid., p. 141.
  • [10]
     Amélie Weiler, Journal d’une jeune fille mal dans son siècle (1840-1859), édition établie par Nicolas Stoskopf, Strasbourg, La Nuée Bleue, 1994, p. 128. Entrée du 20 septembre 1843.
  • [11]
     Ibid., p. 75. Entrée du 7 juillet 1842.
  • [12]
     D’autres exemples contemporains de ces écritures quotidiennes du temps qui passe sont donnés par Le Gall (2016).
  • [13]
     Eugénie de Guérin, Lettres à Louise de Bayne, édition établie par Émile Barthès, Paris, Lecoffre, 1924.
  • [14]
     Justine Guillery (1789-1864) grandit à Versailles dans une famille bourgeoise acquise aux Lumières et aux idéaux révolutionnaires. Ruinée après le décès de sa mère, elle devient institutrice et émigre en Belgique auprès de ses frères. Ses Mémoires, qu’elle rédige entre 1825 et 1848, ne sont publiés qu’en 2006.
  • [15]
     Justine Guillery, Mémoires,1789-1846, édition établie et annotée par Marie-Paule de Weerdt-Pilorgue, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006, p. 166.
  • [16]
     Pauline Craven, Récit d’une sœur. Souvenirs de famille, Paris, Perrin, 1890, p. 252. Dans cet ouvrage à succès, Pauline Craven raconte l’histoire de sa famille à partir de souvenirs personnels et d’extraits de journaux, dont celui de sa belle-sœur Alexandrine.
  • [17]
     Ibid., p. 253.
  • [18]
     Clémentine de Como, Émancipation de la femme. t. 2 1841-1853, reproduction en fac-similé, Bruxelles, Wallada, 2009 [1853], p. 466. La vie de Clémentine de Como (1803-1871) se déroule entre la Provence, où son père, d’origine piémontaise, a émigré après sa désertion de l’armée, et la Lombardie. Elle prépare son noviciat chez les Sœurs de Saint Charles avant de partir fonder des écoles pour filles dans le nord de l’Italie. C’est à Turin que paraît, en français, son autobiographie Émancipation de la femme en 1853.
  • [19]
     Élisabeth de Bonnefonds (1825- ?) passe l’essentiel de sa vie dans le village de l’Allier où elle est née, dans une famille de la petite noblesse rurale bien implantée localement. Célibataire, elle participe aux revenus de la famille, ruinée en 1848, par de modestes travaux d’aiguille.
  • [20]
     Élisabeth de Bonnefonds, Mes souvenirs, Paris, Jacques Lecoffre, 1869, p. 76-77.
  • [21]
     Fille d’un agent de commerce, Henriette Berthoud (1831- ?) se décrit comme étant « d’une bonne famille mais sans fortune ». Elle perd ses deux parents lorsqu’elle est très jeune. En 1848, elle réside en Normandie auprès de ses tuteurs. Mon frère et moi. Souvenirs de jeunesse, publié en 1876, mêle souvenirs personnels et correspondance adelphique.
  • [22]
     Entre juillet 1847 et février 1848, l’opposition au gouvernement conservateur de François Guizot se réunit lors de banquets, dont le caractère privé permet de contourner l’interdiction de réunion politique. L’interdiction de celui du 14 janvier 1848 joue un rôle décisif dans le déclenchement de la révolution de février 1848.
  • [23]
     Henriette Berthoud, Mon frère et moi. Souvenirs de jeunesseaccompagnés de poésies d’Eugène Berthoud, Paris, J. Bonhoure et Cie, 1876, p. 96-97.
  • [24]
     Élisabeth de Bonnefonds, op. cit., p. 75.
  • [25]
     Ibid., p. 164.
  • [26]
     Marie de Beausacq, Mémoires de la Comtesse Diane, inédit, vol. 1, fol. 71, BnF – NAF 24055. Marie de Beausacq (1829-1899), connue sous le pseudonyme de la Comtesse Diane, est la fille d’un haut officier de la marine, Alfred de Suin, nommé préfet maritime de Lorient en 1848. Salonnière célèbre sous le Second Empire, elle publie quelques ouvrages de maximes et d’anecdotes sur la vie parisienne avant de rédiger ses mémoires en 7 volumes à partir de 1887. Une version très abrégée a été publiée en 1903.
  • [27]
     Henriette Berthoud, op. cit., p. 96-97.
  • [28]
     Blanche de Roederer, Notices et souvenirs de famille, Bruxelles et Paris, Compagnie générale d’impression, 1884, p. 237. Cladie (Claudine) de Corcelle (1800-1882) est la sœur cadette de Blanche de Roederer (1797-1884). Élevées à Lyon dans la grande bourgeoisie libérale opposée à la Restauration, Cladie épouse le député libéral Auguste de Schoenen tandis que Blanche, après son mariage avec le comte de Roederer, part s’installer en Normandie. C’est cette dernière qui prend l’initiative de rédiger des souvenirs de famille, tout en y reproduisant une partie de sa correspondance avec sa sœur.
  • [29]
     Archives départementales de Seine-Maritime (94 J 1-2) : Adélaïde Bauche, Souvenirs d’Adélaïde Bauche, inédit, t. 2, p. 88. Adélaïde Bauche (1797-1869), issue d’une famille de fabricants rouennaise, vit la révolution de 1830 à Rouen puis celle de 1848 à Poitiers. Jamais mariée, elle s’occupe de l’éducation de ses neveux et dispense des cours dans diverses institutions. Elle rédige les dix tomes de ses souvenirs entre 1837 et 1866.
  • [30]
     Soline Pronzat de Langlade, Pensées intimes et notes de mes souvenirs (1833-1835), inédit, non paginé, Association pour l’Autobiographie (APA 2610).
  • [31]
     Eugénie de Guérin, Lettres à Louise de Bayne, op. cit., p. 44.
  • [32]
     Clémentine de Como, op. cit., p. 466.
  • [33]
     Comme l’ont montré les travaux sur la participation des femmes aux mouvements révolutionnaires, elles ont davantage recours aux manifestations, aux pétitions, aux prises de parole publiques.
  • [34]
     Adélaïde Bauche, op. cit., p. 60. Les « Vésuviennes » désignent les femmes combattantes lors de la révolution de 1848. Utilisée d’abord dans la presse à des fins satiriques, l’expression est reprise par les révolutionnaires.
  • [35]
     Henriette Berthoud, op. cit., p. 111.
  • [36]
     D’origine modeste, fille d’un pêcheur breton, Henriette Renan (1811-1861) exerce le métier d’institutrice à Paris dans les années 1830 avant de devenir gouvernante des enfants de la famille Zamyoski en Pologne dans les années 1840. Outre le témoignage que son frère, le célèbre historien et philosophe Ernest Renan, a laissé sur elle, on possède sa correspondance, en partie publiée : Ernest Renan, Lettres intimes (1842-1845), Paris, Calmann-Lévy, 1896 ; Nouvelles lettres intimes (1846-1850), Paris, Calmann-Lévy, 1923.
  • [37]
     Henriette Berthoud, op. cit., p. 97.
  • [38]
     Eugénie de Guérin, Lettres à Louise de Bayne, op. cit., p. 40.
  • [39]
     Ibid., p. 44.
  • [40]
     Ibid., p. 40.
  • [41]
     Suivant une distinction particulièrement forte au xixe siècle entre types de journaux et sexe du lecteur. La presse politique et son média le plus représentatif, le quotidien, s’adressent à un lectorat pour l’essentiel masculin ; les revues féminines adoptent une périodicité autre (hebdomadaire, mensuelle…), et n’évoquent qu’à de très rares exceptions les événements politiques, au point qu’Évelyne Sullerot notait que « quiconque ne connaîtrait pas les événements traversés par la France entre 1797 et 1815 serait bien incapable de les soupçonner en lisant, même attentivement, les textes du Journal des Dames et des Modes » (É. Sullerot, 1966, p. 101).
  • [42]
     Adélaïde Bauche, op. cit., t. 2, p. 85.
  • [43]
     Justine Guillery, op. cit., p. 166.
  • [44]
     Ibid.
  • [45]
     Ernest Renan, Nouvelles lettres intimes (1846-1850), Paris, Calmann-Lévy, 1923, p. 150.
  • [46]
     Justine Guillery, op. cit., p. 166.
  • [47]
     Adélaïde Bauche, op. cit., t. 6, p. 2.
  • [48]
     La question de l’étude de l’événement dans ses différentes temporalités a fait l’objet d’une bibliographie significative, dont on trouvera un bilan exhaustif dans Goetschel et Granger (2011).
  • [49]
     Adélaïde Bauche, op. cit., t. 2, p. 83.
  • [50]
     Clémentine de Como, op. cit., t. 2, p. 466.
  • [51]
     Justine Guillery, op. cit., p. 166.
  • [52]
     Élisabeth de Bonnefonds, op. cit., p. 101.
  • [53]
     Henriette Berthoud, op. cit., p. 120.
  • [54]
     Amélie Weiler, op. cit., p. 241. Entrée du 19 mars 1848.

1 « On me mit des vésicatoires, je pris du lait d’ânesse, et la révolution de 48 me trouva à peine remise, et mes chères filles commençant une coqueluche. La santé eût cependant été nécessaire dans ce terrible moment » [1]. Lorsque survient la révolution de 1848, la marquise Amicie Delacoste (1808-1884), issue d’une des plus anciennes familles de l’Artois (où elle passe l’essentiel de sa vie), semble davantage préoccupée par les soucis de santé de ses proches que par la déflagration en cours. Celle-ci pourtant perturbe sa « tranquille solitude » [2], comme elle désigne sa vie d’épouse et de mère. Cloîtrée dans son appartement parisien, elle attend inquiète que le « délire » et la « démence » qui, de son opinion de femme farouchement attachée à la branche aînée des Bourbons, se sont emparés de la capitale, s’apaisent enfin. Amicie Delacoste ne prend aucune part à la révolution de 1848. Il n’empêche que l’ampleur de l’événement l’oblige à interrompre le cours linéaire du récit de sa vie, jusque-là rythmé par les aventures privées et familiales. L’histoire est entrée dans son quotidien.

2 Comme Amicie Delacoste, de plus en plus de femmes ont écrit sur elles-mêmes au xixe siècle et pour la plupart, ces journaux personnels, lettres ou mémoires féminins documentent l’histoire de la vie privée, celle des émotions intimes ou des pratiques d’écriture de soi (Lejeune, 1993 ; Artières, Laé, 2011 ; Lyon-Caen, 2016). On y recherche plus rarement des témoignages sur les grands événements du siècle, à commencer par les révolutions de 1830 et de 1848, conséquence de leur exclusion de la sphère publique depuis la Révolution française. Pour les femmes, les possibilités d’agir en politique, par le vote, par les armes ou par la plume sont limitées en ce premier xixe siècle, même si, à l’aune d’une histoire genrée des révolutions, de nombreux travaux ont montré que, dès 1789, les moments révolutionnaires ont donné lieu à des engagements féminins et/ou féministes (Godineau, 2004 [1988] ; Primi, 2010 ; Riot-Sarcey, 1994). Mais cet article repose sur un parti pris différent : celui d’étudier un petit nombre de femmes, douze au total, qui de premier abord sont restées à l’écart des révolutions. Loin donc des célèbres George Sand ou Daniel Stern (pseudonyme de Marie d’Agoult), témoins engagées de 1848, l’une par son activité de journaliste, l’autre par l’écriture d’une magistrale Histoire de la Révolution de 1848, loin aussi des pétitions ou journaux publiés par des femmes du peuple et des ouvrières, aucune n’a participé aux insurrections, n’a pris la plume spécifiquement à cette occasion, en qualité de témoin ou d’actrice, ou n’a laissé de traces dans la postérité de l’événement. Toutes cependant ont décrit ce que l’événement faisait à leur quotidien, au détour d’une entrée de journal, d’une lettre, de quelques pages de souvenirs. La démarche adoptée ne consiste donc pas à étudier des écrits de femmes pour mettre en lumière les lignes de partage genrées dans le domaine littéraire, pour questionner l’invisibilisation subie par nombre d’autrices du xixe siècle et explorer les significations de leur entrée en écriture : les historiennes de la littérature s’y sont déjà attelées brillamment (Finch, 2000 ; Planté, 2015 [1989]). En suivant ces douze femmes avant, pendant et, dans la mesure du possible, après l’événement, on se rapprochera davantage des propositions de la nouvelle biographie (Grogan, 1998 ; Margadant, 2000 ; Walton, 2000), selon lesquelles l’approche par les histoires individuelles, à une époque où les femmes sont d’abord pensées en termes collectifs, prémunit de tout déterminisme.

3 Nées entre 1789 et 1829, ces femmes ne représentent pas un groupe social homogène : certaines appartiennent à l’aristocratie légitimiste (Amicie Delacoste, Soline Pronzat de Langlade) ou à la grande bourgeoisie libérale (Blanche de Roederer, Marie de Beausacq) ; d’autres à la petite noblesse rurale (Eugénie de Guérin, Élisabeth de Bonnefonds) ou aux capacités urbaines (Amélie Weiler, Justine Guillery) ; deux sont issues de milieux plus populaires, l’artisanat (Adélaïde Bauche) ou la pêche (Henriette Renan) ; d’autres enfin ont des trajectoires familiales plus chaotiques, comme Clémentine de Como, fille d’un soldat piémontais déserteur et d’une aristocrate ruinée, ou Henriette Berthoud, orpheline élevée dans une pension protestante en Dordogne [3]. Quelques-unes se sont mariées, les autres (six) sont demeurées célibataires et ont alors, pour la plupart, exercé le métier d’institutrice ou de gouvernante, rares professions ouvertes aux femmes en ce premier xixe siècle [4]. Toutes possèdent une bonne instruction. Elles ont laissé qui un journal personnel, qui une correspondance, qui des mémoires, mais sont rarement passées à la postérité : la plus célèbre, Eugénie de Guérin, est connue surtout par les spécialistes de littérature et d’histoire du catholicisme. Dès lors, qu’ont-elles à nous apprendre sur la manière dont des individus, ici des femmes demeurées pour la plupart des inconnues de l’histoire, ont vécu les bouleversements révolutionnaires ? Comment réagencent-elles leur récit de soi à l’aune des événements ? Elles nous montrent que les événements travaillent d’autant plus les sociétés qu’ils touchent aussi, et non pas de façon périphérique comme on le croit d’habitude, celles et ceux qui s’en situent au plus loin, les obligeant à se positionner par rapport à eux. L’écriture de soi, par le travail réflexif qu’il suppose, devient alors l’un des lieux pour appréhender ce paradoxe. En fonction du type d’écriture – diaristique, épistolaire ou autobiographique –, les manières de dire l’événement oscillent entre le besoin de coucher sur le papier, dans l’immédiateté, le trouble ressenti, et la réécriture passée au filtre de la mémoire, réinjectée dans la trajectoire de l’individu.

4 Pris dans leur ensemble, ces textes donnent à lire le vécu des événements révolutionnaires dans une temporalité bien précise, celle d’une vie quotidienne qui se laisse surprendre par leur surgissement. Avant l’événement, toutes s’accordent pour dire que leur temps à elles, rythmé par les activités ménagères ou de loisir, n’est ni le temps de la politique, celui des discussions animées des salons masculins ou des débats à la Chambre, ni le temps de l’histoire, sur lequel elles s’estiment illégitimes à écrire. Après l’événement, toutes reprennent le cours de leur vie. En conséquence, on ne trouvera pas le récit d’un engagement féministe ou de l’émergence d’une citoyenneté contestataire. Mais aucune d’entre elles ne reste silencieuse lors des révolutions : elles disent l’émotion ressentie lorsqu’éclatent les premiers combats, l’angoisse de l’attente, le besoin impérieux de suivre le déroulé des événements dans la presse, leur sentiment, aussi, de vivre un moment historique. Elles mettent des mots sur une nouvelle expérience du temps, un temps qui devient « public, identique pour tous, mesuré aux mêmes repères, aux mêmes présences, qui, en s’imposant à tous simultanément, imposent à tous la même présence au même présent » (Bourdieu, cit. in Goetschel, Granger, 2011). C’est vrai pour les insurgé‧es de 1830 et de 1848, et ça l’est aussi pour ces femmes restées en dehors des débats et des combats. En alignant leur temps quotidien sur celui de l’événement, elles en viennent alors à questionner les normes qui les inscrivent dans un temps social particulier, celui du foyer, un temps apolitique voire anhistorique.

5 Cet article cherche donc à confronter les vies de ces femmes, ancrées dans un quotidien répétitif, à deux événements vécus, dès les premières secousses, comme des ruptures historiques. Comment ceux-ci viennent-ils ébranler leur quotidien, ouvrant alors une brèche dans leur temps socialement ordonné ? Comprendre la manière dont elles reformulent leur rapport au temps implique de s’arrêter sur trois moments de leur trajectoire, qui constitueront les trois moments de la démonstration : tout d’abord, on verra comment, avant l’événement, elles inscrivent leur quotidien dans une temporalité hors du politique, répondant ainsi aux assignations de genre ; pendant l’événement, leurs récits permettent de prendre la mesure des transformations à l’œuvre, alors qu’elles se trouvent impliquées dans un présent collectif à la fois excitant et angoissant ; enfin, on mettra en lumière la manière dont a posteriori la mémoire retravaille le vécu de l’événement, lorsqu’est venu le moment de le raconter.

Écrire le temps qui passe

6 Il est une idée largement partagée en ce début de xixe siècle selon laquelle les femmes, reléguées dans la sphère privée à la suite de l’adoption du Code civil de 1804, n’auraient que peu de prise sur le temps public des affaires de la cité, un temps masculin de la socialisation et de l’action politique, fièrement tourné vers le progrès, susceptible d’accélérations subites qui soudain marquent l’histoire. Dans les représentations de l’époque, les femmes quant à elles évolueraient dans une autre temporalité : celle au long cours des mœurs ; celle de l’otium léger et futile des bourgeoises et aristocrates ; celle enfin des journées rythmées par les tâches du foyer que, progressivement, les manuels d’économie domestique s’emploient à routiniser dans un emploi du temps précis [5]. « Leur histoire à elles, c’est le roman », lance Charles Nodier en 1832 dans L’Europe littéraire, situant les femmes dans un temps anhistorique, comme insensible aux événements de l’époque. Mais dans quelle temporalité elles-mêmes situent-elles leur quotidien et ce faisant, à quelles injonctions répondent-elles ?

Le décompte des jours

7 Quiconque s’est attelé à l’étude des journaux, lettres ou souvenirs féminins a fait l’épreuve d’une lecture parfois monotone : l’anecdotique, mêlant les informations sur la santé des unes et des autres, les conditions météorologiques, les dires et les faires de tel parent ou telle connaissance, y est comme amplifié. N’enlevant rien à leur valeur de document historique (Dauphin, 2002 ; Bardet, Ruggiu, 2015), on ne serait pourtant guère tenté d’y rechercher les clés d’intellection ou les témoignages saillants des grands événements du siècle. Le carcan étroit d’un quotidien fait de la réitération de gestes peu signifiants aux yeux du monde guide de fait l’écriture personnelle, ce que met en lumière la comparaison des journaux d’Eugénie de Guérin [6] et d’Amélie Weiler [7]. « J’ai lu quelques pages, écrit un peu, pensé beaucoup et fait une fusée charmante, et tout cela s’appelle un jour, un de mes jours » [8], résume Eugénie de Guérin le 15 février 1838. L’aristocrate, dont le journal publié à titre posthume a été offert comme un modèle du genre aux jeunes filles du Second Empire, s’ennuie au Cayla, la demeure familiale isolée dans la campagne tarnaise. Quelques semaines plus tard, le 12 mai, elle déplore encore : « Je suis demeurée trop tranquille aujourd’hui, ce qui fait mal, ce qui donne le temps de croupir à un certain ennui qui est en moi » [9]. Les journées se ressemblent dans les journaux personnels des femmes de l’aristocratie ou de la grande bourgeoisie qui, comme Eugénie de Guérin, consacrent une part essentielle de leur temps à des activités de « loisir » – la lecture, l’écriture, la musique –, à des exercices pieux ou à des sociabilités locales. Chez la jeune Amélie Weiler, ce sont les activités prosaïques du ménage qui scandent les jours et les saisons : « C’est la saison des lessives : nous sommes réclamées de toute part » [10] ; « Que je suis encroûtée dans les détails de ménage ! » [11] se lamente-t-elle encore. Fille d’un avocat strasbourgeois peu habile en affaires, elle prend en charge l’intégralité de la gestion du foyer après le décès maternel en 1842. Bien que de nature différente, ces occupations sont représentatives des activités féminines dans des milieux sociaux très éloignés. En assignant les femmes à la sphère domestique, le xixe siècle a également instauré une répartition genrée des espaces et des activités. Ainsi de la lecture par exemple, qui, pour les femmes, doit concerner des ouvrages utiles et instructifs certes, mais ni trop compliqués, eût égard à la faiblesse supposée de leur intelligence, ni trop subversifs, comme certains romans qui les détourneraient de leurs obligations (Lyons, 2001 ; Matamoros, 2017). La société française en cours d’industrialisation, soucieuse de l’emploi productif du temps (Corbin, 1991, p. 11), ne reconnaît par conséquent aucune valeur matérielle à ces activités. Elles remplissent néanmoins l’essentiel de l’emploi du temps de ces scriptrices. Paradoxalement, qu’il s’agisse d’une journée, d’une semaine ou d’une année, elles agencent le récit de leur vie sur une cyclicité dont elles ne dévient que rarement, et pourtant, lorsqu’elles font le décompte laconique des jours, des mois, des saisons, ceux-ci finissent par sembler interchangeables [12].

8 Plus que toute autre forme d’écriture de soi, la rédaction d’un journal personnel repose sur une écriture itérative. Pratique héritée du modèle agendaire, régie par des règles morales et scripturaires, c’est bien l’ordinaire des jours qu’on y consigne, à l’invitation d’un directeur de conscience ou d’une mère garants de l’innocence sublimée des jeunes filles (Lejeune, 1993, 2009). C’est pourquoi jusqu’à la fin du xixe siècle au moins, rares sont les traces d’une libération de la parole ou d’une contestation ouverte des normes de genre (Lecarme-Taborne, 2010). Qu’il s’agisse de la lettre, du journal ou des mémoires, les jeunes filles apprennent à écrire comme il faut, sans laisser leur « moi » y prendre trop de place, sans se présenter, non plus, comme le témoin d’une époque ou d’une génération. Ce faisant, elles apprivoisent des dispositions morales telles que le repli sur soi ou l’introspection, dans le but d’accepter l’attente d’un horizon tourné vers le mariage. D’autres activités plus prosaïques comme l’entretien du linge ou la couture remplissent la même fonction (Iuso, 2012).

9 Exemple frappant de la manière dont les scriptrices ont assimilé ces principes, celles-ci en viennent à dépouiller leur acte d’écrire de toute intention autre qu’un récit au plus près de leur quotidien. Le 21 juin 1830, à l’approche des élections législatives qui font suite à la dissolution de la Chambre par Charles X, Eugénie de Guérin réclame des nouvelles à son amie Louise de Bayne : « J’attends impatiemment le journal que vous m’annoncez ; il me sera bien plus agréable que La Gazette qui nous vient de Paris, qui ne fait parler que politique. » [13] Le journal tant attendu, ce n’est pas le quotidien royaliste auquel est abonné Joseph de Guérin, son père, mais bien la chronique des journées de sa correspondante, une chronique qui s’étend sur les dix-sept années de leur correspondance. À la même période, Justine Guillery [14], institutrice dans une bonne famille bruxelloise, trompe son ennui en rédigeant un journal, entendu ici au sens du média imprimé. Elle l’appelle son Microscope, et ce nom n’a rien d’anodin : l’objet papier devient la lunette par laquelle elle observe son propre microcosme, composé de ses deux élèves, de son employeuse la baronne de Ponty, des curés des villages voisins. Si, grâce à lui, l’institutrice amuse cette petite société provinciale durant quelques mois, elle en vient à confronter son quotidien avec l’histoire en marche : « Tandis que dans mon Microscope, je grossissais les événements de notre société, que des plus légères intrigues je faisais de la politique, la révolution de 1830 allait éclater en France et préparait celle de la Belgique. » [15] Chez Eugénie de Guérin comme chez Justine Guillery, la confusion régnant dans l’emploi du terme « journal », d’un côté le cahier sur lequel on écrit sa vie, de l’autre l’organe de presse, suggère bien l’existence de deux temporalités différentes (Planté, Thérenty, 2022) : la leur, répétitive, dans laquelle ne survient que l’ordinaire ; l’autre, sujette aux ruptures, guettant l’extraordinaire. La politique, celle des joutes oratoires de la Chambre, prolongées dans les pages de la grande presse d’opinion, ne semble avoir aucune prise sur leur temps à elles, engoncé dans une quotidienneté faite de petits riens.

Une éducation féminine apolitique

10 De politique, il est de fait rarement question dans l’éducation des filles au xixe siècle, qui se charge surtout de les préparer à la nuptialité et à la maternité. Coudre, travailler patiemment à quelque ouvrage, lire de bons livres, peindre un peu, fréquenter une société choisie d’amies, voilà ce qui constitue la vie « de toutes les jeunes filles de notre temps » [16]. S’occuper « fémininement » [17], explique l’aristocrate Alexandrine de la Ferronays, signifie dès lors ne pas prendre part aux discussions politiques, aux débats animés des réunions amicales et familiales, aux agitations de la vie publique. Hors de chez elles, l’homosocialité qui règne dans les cercles de sociabilité de la France bourgeoise constitue un marqueur fort de l’affirmation de la masculinité (Harrison, 1999). Quel que soit leur statut social, les jeunes filles savent que leur opinion ne compte guère, elles qui, par ailleurs, n’ont pas le droit de voter, d’ester en justice ou encore d’exercer librement le métier qu’elles désirent. « Je ne parle point non plus de la politique qui est si peu le fait de la femme, à cause de l’instruction à peine ébauchée qu’on lui donne » [18], déplore Clémentine de Como, modestement instruite dans la petite école de son village provençal. Dans la petite ville de l’Allier où a grandi Élisabeth de Bonnefonds [19], il est de coutume de se réunir le dimanche soir chez les Bonnefonds, maires de père en fils, pour débattre de philosophie, d’histoire et de politique. Élisabeth sait quelle est sa place de jeune fille :

11

« J’écoutais en silence la conversation. Chaque fois que je voulais y prendre une part plus active, un regard sévère de ma mère faisait expirer les paroles sur mes lèvres. “Une femme, me disait-elle, et surtout une jeune fille, ne doit pas avoir d’autres opinions que celles des personnes chargées de la diriger”. » [20]

12 Certes, toutes les femmes ne se satisfont pas d’un statut de mineure qui, en les plaçant sous l’autorité d’un père, d’un mari ou d’un frère, les prive d’une parole critique et quelques-unes se révoltent ouvertement (Walton, 2000). Mais la majorité reste silencieuse, et pour ne pas subir les foudres de l’autorité maternelle, elles écoutent les conversations à la dérobée. Henriette Berthoud [21], fille orpheline d’un agent de commerce, passe l’hiver 1847-1848 à Paris auprès de ses tuteurs. Elle n’a que dix-sept ans lorsqu’ils l’introduisent dans le salon de Monsieur D., un riche industriel. Alors que la campagne des banquets, organisée par l’opposition réformiste [22], alimente la rumeur d’une insurrection à venir (Robert, 2010), la jeune fille saisit l’occasion : « Leurs entretiens m’intéressaient fort et, sans en avoir l’air, j’étais tout yeux et tout oreilles pour n’en rien perdre » [23], confesse-t-elle dans les semaines précédant l’explosion de février 1848.

13 Sans en avoir l’air, à la dérobée, de manière oblique ou détournée : comment qualifier ces pratiques d’écoute de la part d’individus, ici des jeunes femmes, dont on attend la passivité et l’acceptation d’une position subalterne ? Entre mise à l’écart subie et indifférence feinte, elles tentent de déjouer les conventions sociales. Tout en ne dérogeant pas à sa position, Henriette Berthoud est à l’affût de tout ce que cette société masculine, composée d’industriels et d’officiers supérieurs, peut lui apprendre. Si de nombreux travaux en sciences sociales ont tenté de qualifier les manières dont les individus illégitimes rusent pour contourner les injonctions des discours dominants (de Certeau, 1980 ; Hoggart, 1970 [1957]), peu s’attachent en revanche à la situation de ces jeunes femmes, pour la plupart de bonne famille et à qui l’on enjoint dès leur plus jeune âge d’attendre en silence. Mais céder n’est pas consentir, pour reprendre la célèbre formule de Nicole-Claude Mathieu sur la conscience dominée des femmes (Mathieu, 1984). « Intérieurement, je protestais contre ce despotisme […]. Tout ce que j’apprenais je le mettais en réserve pour l’heure fortunée où il me serait permis de n’être plus avare de mes trésors » [24], projette Élisabeth de Bonnefonds.

14 Éduquées à se tenir à l’écart de la politique, ces femmes retranscrivent dans leurs écrits personnels une perception de leur temps propre qui répond aux assignations de genre : l’ancrage dans un quotidien itératif et prévisible comble la vacuité des horizons possibles. À celles qui n’osent transgresser les normes de genre, il reste les pages blanches du cahier, sur lesquelles nourrir une résistance en sourdine prompte à alimenter un sentiment d’injustice et qui, espèrent-elles, portera les germes d’une indépendance future.

Lorsque l’événement surgit : genre et participation en temps de lutte

15 Rares sont ainsi les écrits personnels dans lesquels le temps politique est totalement absent : preuve en sont les réactions consignées lors des révolutions de 1830 et de 1848, lorsque le décompte des jours laisse place à la surprise et à l’émotion. Alors que leur quotidien s’en trouve profondément bouleversé, elles ajustent la temporalité dans laquelle elles situaient jusqu’alors leur récit sur celle de l’événement, plus courte et saccadée, excitante car ouverte sur l’indétermination. Les différentes manières d’en présenter les effets, de l’ivresse ressentie pendant les quelques jours de tumulte, à la volonté de tout savoir, disent l’impossibilité à rester hors du temps de l’événement.

Dire le bouleversement en cours

16 En 1848, alors que les mouvements révolutionnaires gagnent la plupart des pays européens, Élisabeth de Bonnefonds estime avoir perdu son innocence :

17

« Dans notre petit cercle de jeunes filles, nous avions laissé de côté les rêveries sentimentales qui faisaient battre nos cœurs, pour donner toute notre attention aux graves événements qui s’accomplissaient. Nous entendions, glacées de terreur, la marche triomphale et rapide du char révolutionnaire à travers la vieille Europe. » [25]

18 Son temps de jeune fille est comme écrasé par celui de l’histoire en marche. La terminologie employée dans les écrits personnels signifie bien la rupture qui survient : la « terrible explosion », la « grande révolution », la « crise », les « grands événements »… Loin d’être prises au dépourvu, laissées dans l’ignorance de la politique, les scriptrices disent ressentir l’imminence de la crise. « Nous sommes sur un volcan », s’inquiète la très légitimiste Eugénie de Guérin le 4 août 1830, deux jours après l’abdication de Charles X. « À peine nous étions installés 332 rue Saint honoré que les inquiétudes politiques envahirent toutes les conversations. On parlait d’un banquet » [26] ; « Dans cette mémorable année 1848, la politique revenait sans cesse dans les causeries, car, de semaine en semaine, la situation s’aggravait, une crise était imminente » [27]. En 1830 comme en 1848, l’acmé de la crise, des premiers combats aux abdications royales, concentre toutes les attentions et accélère le rythme du récit. L’émotion, si souvent contenue dans le récit de soi, surgit alors, et elles emploient un langage du corps qui exprime la manière dont l’événement met en mouvement les affects. Justine Guillery manque de s’évanouir le 27 juillet 1830 lorsqu’elle apprend la nouvelle de l’insurrection parisienne ; Cladie de Corcelle, fille du député et membre de la Charbonnerie Claude Tircuy de Corcelle, ressort « toute étourdie » [28] de l’intense journée de combats du 29 juillet. Le lendemain, le rejet de l’abdication de Charles X au profit de son petit-fils le duc de Bordeaux provoque un « torrent de larmes » [29] chez Adélaïde Bauche, institutrice rouennaise attachée aux Bourbons.

19 Allant de quelques lignes à plusieurs centaines de pages, comme dans le cas du sixième volume des Souvenirs d’Adélaïde Bauche, consacré en grande partie à l’année 1848, le récit des événements occupe une fonction bien spécifique dans les journaux et encore plus dans les mémoires féminins : il rompt l’écriture itérative du temps singulier pour inclure les scriptrices dans un présent collectif, dont témoigne le partage des émotions. Par-là, il les conduit à questionner les normes de genre présidant à leur comportement comme à leur manière d’écrire :

20

« Les lois sont passées !… plus de liberté ! Plus de garanties !… comme l’on te joue, pauvre peuple !… Comme l’on vend tes droits, misérable esclave !… Voilà la première fois que j’écris quelques lignes de politique. La politique ne doit pas être l’objet des méditations d’une femme. Cependant, quand tout remue autour de soi, comment rester impassible ? » [30]

21 En septembre 1835, depuis la demeure familiale près de Rennes, la pieuse et solitaire Soline Pronzat de Langlade (1812-1884), issue de l’aristocratie catholique et légitimiste, s’émeut du vote des lois dites « scélérates » mettant fin aux libertés accordées par la charte de 1830. Elle d’habitude si discrète sur les événements extérieurs à la vie familiale, consignant dans son cahier ses pensées sur le temps qui passe et sur la mort, ne peut rester impassible face à l’événement qui clôt les espoirs portés par les Trois Glorieuses.

Comment agir en temps de lutte ?

22 La brèche ouverte par l’événement impose un retour réflexif sur soi, puisqu’il a mis en cause, ou du moins rendu plus incertaines, les représentations genrées du temps. Impossible dès lors de rester hors du temps politique, car « qui n’en fait pas aujourd’hui » [31], s’interroge Eugénie de Guérin quelques jours avant la révolution de Juillet. Les scriptrices adoptent en conséquence différentes postures, allant de l’engagement physique à la mise à distance de l’événement.

23 Désormais impliquées dans le présent de l’action, quelques-unes franchissent les frontières physiques et symboliques qui les retiennent chez elles pour parcourir la ville en ébullition (Rogers, 2000). « Il fallait me voir empressée, courant d’une croisée à l’autre, exclamant, pleurant, riant, battant des mains, descendant la rue, ramassant des cailloux, les emportant là-haut, pour les lancer ensuite au besoin » [32], raconte Clémentine de Como durant les Cinq Journées de Milan, qui, du 18 au 22 mars 1848, soulèvent la capitale lombarde contre l’occupant autrichien. Leur participation aux journées révolutionnaires reste pour la plupart d’entre elles limitée, se contentant d’être les témoins oculaires d’une sédition (Adélaïde Bauche, Cladie de Corcelle) ou de déambuler dans les rues une fois la tension redescendue (Justine Guillery). Il n’empêche : si l’événement ne provoque pas de ruptures biographiques et ne modifie pas fondamentalement leur manière d’être au monde, il leur octroie le sentiment d’être, un instant, les héroïnes de leur propre vie et des actrices de l’histoire en cours. Pourtant, Clémentine de Como, si enthousiaste de prime abord face à l’opportunité de pouvoir enfin agir, en vient à s’interroger sur la nature des femmes, qui les pousserait à éprouver une telle empathie profonde pour les blessés qu’elles refuseraient de faire couler le sang. Alors elle poursuit sa participation aux journées de mars 1848 en confectionnant des drapeaux et en recueillant des insurgés blessés. La politisation de certaines activités traditionnelles féminines (la couture, le soin) en période révolutionnaire rappelle que, dans le récit de l’ordinaire du politique, loin de signifier le trivial ou l’anecdotique, peut émerger une critique sociale (Auslander, 2010 ; Le Gall, Offerlé, Ploux, 2012).

24 Mais à comparer les témoignages des douze femmes rassemblés ici, on saisit le lent cheminement nécessaire pour prendre conscience de la légitimité à agir dans l’espace public. Au contraire, l’ouverture des possibles déclenchée par les révolutions peut aussitôt se refermer sous le poids du genre (Hauch, 2020). Sans le déplorer ou le contester, les scriptrices relatent une situation révolutionnaire sur laquelle les femmes n’ont que peu de prise. Majoritairement, les acteurs sont masculins ; ce sont les hommes qui se rendent à l’Hôtel de Ville pour y acclamer les nouveaux gouvernements, comme le beau-frère de Blanche de Corcelle ; eux qui prennent les armes dans la garde nationale et accourent à la fête de la Fraternité organisée le 20 avril 1848 à Paris, à l’instar d’Eugène, le neveu d’Adélaïde Bauche ; eux, enfin, qui votent lors des élections d’avril 1848. Qu’il s’agisse de l’engagement dans un corps armé, de la participation aux fêtes civiques, de l’exercice du suffrage, ces répertoires d’action convoquent une communauté essentiellement masculine (Dalisson, 1999 ; Le Gall, 2014). Seule une minorité de femmes prit part aux révolutions de 1830 et de 1848, déployant alors des modalités d’intervention qui leur sont propres [33]. Les autres, celles qui assistèrent aux événements en restant à l’écart, ont-elles espéré se joindre aux révolutionnaires ? De loin, Adélaïde Bauche regarde passer les Vésuviennes, cette « certaine classe de citoyennes » [34] qui transgresse ouvertement l’ordre genré, mais dans laquelle elle ne se reconnaît pas. Pour elle comme pour les autres scriptrices, les journées révolutionnaires sont avant tout synonyme d’attente : Henriette Berthoud décrit la « vive anxiété » et l’« angoisse cruelle » éprouvée durant les journées insurrectionnelles de juin 1848, alors qu’elle attend des nouvelles de son frère Eugène [35]. Elle l’implore de ne pas prendre les armes, requête qu’adresse également Henriette Renan [36], depuis son exil à Varsovie où elle a trouvé un emploi de gouvernante, à son frère Ernest. Confinées dans leurs appartements, ces femmes guettent les nouvelles à la fenêtre, lieu frontière au statut ambigu, matérialisant à la fois le retranchement dans la « douceur du foyer » (Jauss, 1990 [1978], p. 288-325), mais aussi un espace féminin d’écoute et d’observation (Giachetti, 2007). Elles sont alors enfermées dans des rôles ancillaires, le soin et l’attente, sublimés en tant que qualités civiques féminines et synonymes de dévouement et d’oubli de soi (Plumauzille, Mazeau, 2015). Se soucier de l’autre offre la possibilité, en temps révolutionnaire, d’agencer son temps sur celui de l’autre, celui qui participe aux combats ou aux débats : on l’a vu à partir de l’exemple de Clémentine de Como. Mais c’est aussi bien souvent une manière de faire disparaître sa propre individualité derrière une fonction sociale.

25 Car pour autant que l’irruption de l’événement dans le quotidien implique les femmes dans une temporalité désormais rythmée par les émeutes, les déclarations publiques, les chutes des uns et les gloires des autres, toutes ne se sentent pas légitimes dans ce nouvel ordre des choses. Peu coutumière de la grammaire politique qui s’active alors, et loin de posséder la plume et l’esprit d’une Eugénie de Guérin, Henriette Berthoud ne parvient pas à décoder tout ce qui se joue lors des débats animés chez Monsieur D. : « La politique en fît d’ordinaire les frais » [37], admet-elle amèrement. L’usage de l’ironie dans le discours devient alors un outil utile, comme pour se prémunir d’un procès en inexpérience. Eugénie de Guérin y recourt lorsqu’elle dévoile à son amie Louise de Bayne la teneur des débats pré-électoraux en juin 1830 :

26

« Ces débats sont assez amusants quand il y a des gens d’esprit de part et d’autre ; autrement, c’est comme les différends de M. Archbla et de sa femme. Croyez-vous qu’il jaillisse beaucoup de feu du choc de ces deux pierres ? Pardon, vous allez crier à la malice. Voilà comme la politique fait dire du mal ! Qui sait tout celui que je dirais si… mais laissons là cette méchante politique, laissons-la aller son chemin traînant ceux-ci à droite, ceux-là à gauche, et M. Rest jusqu’à Albi… » [38]

27 Face à l’événement, Eugénie de Guérin consent finalement à prendre part aux débats, bien qu’elle s’excuse de faire de la politique « en courant » [39], et raille les attitudes que suscitent les discussions politiques, les rangeant du côté de l’anecdotique, de la brouille conjugale ou des petits intérêts locaux. Elle qui évolue dans un milieu catholique et légitimiste use d’une distance ironique pour mieux conjurer l’impact qu’auront les élections à venir sur son quotidien. Pourtant, « tout le monde ne parle que de ça ». Et elle-même se prend au jeu, imagine la possibilité d’une citoyenneté féminine qui l’autoriserait à donner sa voix à Charles X et à peser, ainsi, sur le cours de l’événement : « Papa viendra porter sa voix au Roi. Que n’ai-je aussi une carte d’électeur ! » [40], soupire-t-elle à la veille des élections de juin 1830.

La presse, une fenêtre ouverte sur l’événement

28 Comment déjouer cette situation inégalitaire ? Si l’événement est connu, ressenti, toutes n’en font pas l’expérience directe, loin de là. La lecture de la presse rétablit alors l’équilibre, en introduisant une temporalité propre. Pourtant, avant les crises, aucune des scriptrices ne se présente en lectrice assidue de la presse, encore moins des quotidiens politiques [41] – hormis Eugénie de Guérin ; encore leur pratique est-elle placée sous le signe de l’hétéronomie : elles y accèdent via leur père, leur mari, leur frère, premiers lecteurs des grands quotidiens, cette censure ne s’abolissant que très progressivement au cours du siècle (Thiesse, 1984). Mais à l’heure de l’entrée des Français et des Françaises dans l’ère médiatique, la lecture du journal a déjà produit une modification du rapport à la quotidienneté (Vaillant, Thérenty, 2001 ; Thérenty, 2007), qu’intensifient encore les révolutions : les journaux d’information sont des outils indispensables de la participation populaire en 1830 comme en 1848, des « instruments essentiels de tout mouvement révolutionnaire et des instruments d’enregistrement, des sismographes qui transcrivent sur leur propre corps ces tremblements de terre qui constituent les phénomènes révolutionnaires » (Popkin, 1997 ; voir aussi Hayat, 2014). En accélérant le rythme de la diffusion sociale de l’événement, et alors que la recherche d’information se fait impérieuse, ils introduisent une demande d’immédiateté : « J’aurais voulu savoir à toute heure ce qui se passait à Paris » [42], réclame Adélaïde Bauche dans les premières heures des journées de Juillet. Durant les quelques jours, semaines ou mois que durent les crises de 1830 et de 1848, si la rumeur de la rue, les lettres des parents et amis, l’affiche placardée apportent leur lot d’informations plus ou moins officielles, c’est la presse qui fait prendre le pouls des événements et va rythmer l’expérience qui en est faite, jusqu’à imposer sa propre cadence. Alors que son emploi d’institutrice privée la retient dans la campagne bruxelloise, au plus loin des troubles révolutionnaires de l’été 1830, Justine Guillery s’efforce chaque jour de tempérer son empressement : « On avait peine à se procurer les journaux, on se les disputait, on les arrachait au courrier qui les apportait. » [43] Pour celles et ceux qui ne participent pas directement aux événements, la journée révolutionnaire s’organise en fonction de l’arrivée du journal, vécue comme une libération, venant confirmer ou infirmer ce qui, pour le moment, n’était qu’un ouï-dire. Le 27 juillet 1830, Paris, épicentre des troubles révolutionnaires, est à feu et à sang. Justine Guillery se souvient : « Le lendemain en lisant les journaux, je faillis m’évanouir. Que je souffris pendant les moments d’incertitude de cette révolution ! » [44] Rappelons que, jusqu’au Second Empire, les quotidiens ne proposent qu’une seule édition, le matin, institué de ce fait en moment paroxystique de la journée révolutionnaire tandis que le soir, lorsque chacun‧e se retire, réintroduit l’attente en suspendant le temps de l’information.

29 L’impatience à recevoir des nouvelles révèle à quel point le rythme instauré par la presse et l’effet miroir qu’il produit procurent aux individus le sentiment d’être partie prenante de l’ensemble (Bédard, 2016). En être privée accentue le sentiment d’éloignement et d’incompréhension : la soif d’information est encore accrue chez celles qui, comme Justine Guillery en 1830, ont vécu les événements français depuis l’étranger. Le 12 mars 1848, depuis Varsovie, Henriette Renan implore son frère Ernest de lui relater « les détails de la terrible explosion qui vient encore une fois d’ébranler notre patrie […]. », car, explique-t-elle : « Je ne puis plus avoir de journaux français, et tu comprendras facilement que ceux d’Allemagne me laissent beaucoup à désirer dans un pareil moment » [45]. La lecture de la grande presse d’opinion, écrite par des hommes pour un lectorat avant tout masculin, bouleverse alors la hiérarchie entre lecteurs et lectrices. Le « nous » et le style direct employés par les lectrices signifient aussi leur sentiment de vivre l’événement révolutionnaire sans décalage temporel et, ce faisant, les incluent dans une communauté d’opinion. Incapables de rester impassibles, elles se sentent d’autant plus impliquées que leur lecture leur permet de participer aux émotions collectives : chez Adélaïde Bauche, c’est le détail d’un massacre, pénible à lire, qui provoque l’effroi et la douleur ; chez Henriette Renan, le récit du succès des révolutionnaires qui suscite le désespoir. Avec la verve romantique et lyrique qui caractérise ses Mémoires, Justine Guillery résume bien tous les effets produits par la temporalité imposée par la presse :

30

« Un matin que la baronne de Ponty [son employeuse] s’était plu, je crois, à me tourmenter en me racontant qu’un français de la garde de Charles dix, qu’elle avait vu la veille, prétendait que tout allait se terminer par le châtiment des révoltés, ne pouvant demeurer en place dans mon agitation, j’allai chez la fermière du château ; à ma grande surprise, j’y trouvai le journal qu’un voisin y avait envoyé. Je le saisis, le parcourus… émotion inexprimable ! Saint amour de la patrie et de la liberté ! C’était le récit du triomphe de notre cause : la fuite de Charles dix, la proclamation de La Fayette. » [46]

31 La foi affichée dans la parole journalistique, qui apporte la preuve « positive » [47] du déroulé des faits, fait entrer les lectrices de plain-pied dans la civilisation du journal (Kalifa et al., 2011). Le journal devient leur fenêtre sur le monde et tend ainsi « une passerelle entre le domestique et l’espace public » (Bédard, 2016). En 1830 comme en 1848, la politique n’est pas confinée en un seul lieu ; celles qui demeurent derrière leurs fenêtres y accèdent aussi par ce biais. Qu’il s’agisse de la très royaliste Gazette pour Eugénie de Guérin en 1830 ou du conservateur Les Débats, recommandé par Ernest Renan à Henriette en 1848, le journal, en tant qu’instance médiatrice, participe à la politisation des individus et atteint celles qu’on considère exclues de l’activité politique.

Relire l’événement : les trajectoires individuelles au prisme de l’événement

32 Chercher à saisir les reformulations du rapport au temps causées par l’événement implique aussi de prendre en compte les différentes temporalités dans lesquelles il s’inscrit [48]. De quelle manière les femmes étudiées ici, bien que faiblement impliquées dans l’événement en lui-même, participent-elles à la construction de sa signification collective ? On sort ici du temps présent de l’expérience de l’événement pour interroger sa dimension historique.

« J’arrive après coup » : mémoires et réécriture de l’événement

33 Lors des mouvements révolutionnaires du xixe siècle, qu’il s’agisse des révolutions européennes ou du mouvement d’émancipation nationale canadien de 1837 (Bédard, 2016), l’engagement des femmes, dans leur majorité, ne passe ni par l’émeute ni par la prise de parole publique, mais par une politisation de certaines pratiques quotidiennes – ainsi de la lecture ou de la couture – et par des pratiques d’écriture privée. Écrire sur soi n’est pas un acte anodin. Les logiques de justification du passage à l’écriture, ainsi que les références au passé mobilisées dans les mémoires et les souvenirs, sont chargées de sens : il s’agit ainsi de réinscrire l’histoire personnelle dans l’histoire collective.

34 L’écriture des mémoires repose sur un ensemble de conventions, parmi lesquelles la modestie, feinte ou réelle, du ou de la mémorialiste (Zanone, 2006). Sans y déroger, les scriptrices se dédouanent d’écrire l’histoire, ou, si elles accordent quelque valeur à leur témoignage, elles se désolidarisent du champ historique. « Ce n’est pas à moi d’écrire l’histoire de la révolution de Juillet » [49], déclare ainsi Adélaïde Bauche, préférant livrer aux lecteurs et lectrices ses « impressions ». S’excusant sur un mode convenu de leur inaptitude à écrire l’histoire, elles font preuve d’une fausse pudeur à dire « je » : « L’histoire des révolutions lombardes a été écrite avec fidélité par d’habiles historiographes ; moi, j’arrive après coup, et ne dis que deux mots en passant, comme pour payer un tribut de mon hommage à ces grands événements, auxquels mon cœur prit une part si active. » [50]

35 Le détour par l’histoire personnelle leur octroie un privilège, dans la mesure où la forme subjective du récit de soi libère de la méthodologie, de l’impassibilité, de la recherche de sens (Zanone, 2006). Il a pour corollaire la méfiance avec laquelle l’analyse historique a souvent abordé les écrits personnels. Mais plutôt que d’y traquer les incohérences ou les erreurs, il convient de saisir la portée de l’acte d’écriture : le fait même d’écrire sur l’événement signifie vouloir avoir une prise sur lui, ou sur sa mémoire. Dans les cas qui nous occupent, l’acte d’écrire ne sert pas à « se justifier, se mettre en avant, demander une place, disqualifier [ses] ennemis » (Fureix, Lyon-Caen, 2014), posture fréquente des mémorialistes au lendemain des révolutions et des restaurations du siècle. C’est celle, par exemple, de la comtesse de Boigne ou de la duchesse de Maillé qui, dans leurs mémoires, s’accordent des rôles de premier plan, ne voulant pas donner l’image d’être des témoins en retrait mais au cœur de la révolution de 1830 (Giachetti, 2007). Nous n’avons pas non plus affaire ici à une écriture de lamentation, que l’on retrouve dans nombre de mémoires d’aristocrates témoins de 1789 (Rossi, 1998 ; Mouquin, 2020). Au contraire, plutôt que de se présenter comme des héroïnes révolutionnaires, il s’agit bien d’arrimer l’histoire personnelle à l’histoire en marche et ce faisant, de s’inclure dans un temps collectif qui déborde l’individu et le privé. Sur un ton empreint de lyrisme ou de fatalisme, Justine Guillery comme Élisabeth de Bonnefonds expriment dans leurs souvenirs un rapport singulier au temps de l’événement. Justine Guillery raconte avoir senti l’événement arriver : « Une nuit, (ici la vérité ressemble à la poésie) une nuit, je m’éveillais trois fois en frissonnant. C’était la nuit où mes compatriotes se battaient entre eux. Mystérieuse sympathie ! Sublime instinct de l’âme ! » [51] ; quant à Élisabeth de Bonnefonds, elle regarde « l’avenir d’un œil inquiet » [52] tandis que son père, reconduit dans ses fonctions de maire, n’a pas le temps de prendre le recul nécessaire pour évaluer les répercussions sur le long terme de la révolution de 1848. Anticipation de l’événement, prévision des conséquences : cet « œil inquiet » leur permet d’endosser un rôle face à l’histoire en marche, qui atténue leur position d’extériorité. À défaut d’être des actrices de l’événement dans le présent, elles le saisissent sur la durée.

36 Au xixe siècle, peu de femmes ont écrit sur l’histoire des révolutions récentes. Daniel Stern représente, avec son Histoire de la Révolution de 1848, une exception notable (Ernot, 2009 ; Riot-Sarcey, 2016). Loin de s’ériger en historiennes, les scriptrices présentées ici font néanmoins preuve d’un rapport neuf à l’histoire. Et lorsque se rencontrent le temps privé de la destinée individuelle et le temps public de l’histoire, « l’individu se découvre sujet historique » (Zanone, 2006).

Une vie révolutionnée ?

37 Qu’advient-il de ces femmes une fois la vague provoquée par le séisme révolutionnaire retombée ? Peut-on, dans le récit qu’elles livrent de leur trajectoire, mesurer l’écart critique qu’introduit l’événement révolutionnaire, entre un présent sur lequel le quotidien imprime sa marque et un avenir rempli d’incertitudes, cristallisant les angoisses des unes, les espoirs des autres ?

38 Il convient ici de distinguer les deux registres d’écriture principaux sur lesquels s’appuie cette démonstration. Le journal personnel, comme les correspondances, marqués du sceau de l’immédiateté, plus rapprochés de l’événement, ont l’avantage de livrer des réactions spontanées, que l’écriture autobiographique réagence rétrospectivement. Celle-ci replace l’événement dans le cours d’une vie selon un « ordre du récit » (Lejeune, 1996 [1975], p. 225), chronologique ou dialectique, ce qui permet à l’autobiographe d’expliquer qui un engagement sur le long terme, qui une prise de position constitutive de l’identité future. On voit alors comment l’événement prend de l’épaisseur au fur et à mesure de son éloignement dans le temps, dans le temps historique – quels événements sont restés en mémoire ? – comme dans le temps de l’individu – par rapport à son propre parcours. Cette différence explique que, dans les journaux ou les correspondances, le souvenir des événements s’amenuise peu à peu, quand il peut être réactivé plusieurs années plus tard dans l’autobiographie.

39 Pourtant – et là encore il s’agit d’une spécificité de ce corpus de textes, qui éclaire le peu d’intérêt qu’ils ont suscité chez les historiens et historiennes des révolutions –, les révolutions de 1830 et de 1848 n’ont en rien affecté les trajectoires des scriptrices. Si les nouvelles continuent d’arriver jusqu’au Cayla, suscitant çà et là des commentaires d’Eugénie de Guérin (au sujet du choléra en avril 1832 ou de l’emprisonnement de la duchesse de Berry un an plus tard), plus jamais la jeune femme ne s’autorise les emportements de juin 1830, lorsqu’elle s’imaginait électrice. Non, le quotidien a repris le dessus, reléguant l’événement aux oubliettes de la mémoire individuelle. « Cette terrible crise de la révolution de juin passée, nous reprîmes, mon frère ses occupations de bureau, maman et moi nos promenades dans les environs de Blois » [53], se soulage Henriette Berthoud. Seule Clémentine de Como, malgré des conditions matérielles précaires et une vie sentimentale mouvementée, fait le récit d’une bifurcation biographique : renonçant au noviciat, elle s’engage dans l’éducation des filles et continue de lutter, toute sa vie durant, contre l’oppression des femmes. La plupart ont repris le cours des occupations habituelles, le rôle dévoué de mère pour les unes, Blanche de Roederer ou Amicie Delacoste, le difficile travail d’institutrice pour d’autres, Justine Guillery comme Henriette Renan. Certaines, comme Élisabeth de Bonnefonds, pour qui 1848 était venu clore le temps de la jeunesse, font alors une nouvelle (ultime ?) expérience du temps : restée célibataire, peu fortunée, elle n’a pour seul horizon que la demeure paternelle, les visites du curé, quelques activités charitables. Un temps très long s’étire devant elle, et son écriture, devenue profondément mélancolique, s’en ressent. À comparer ces douze parcours de femmes entre les années 1830 et 1850, on est en droit de se demander si, malgré les expériences du temps très proches qu’elles décrivent, l’absence d’un collectif constitué et fondé sur l’identité de genre, auquel se référer, n’a pas eu raison d’une critique plus profonde de leur condition.

Conclusion

40 « Tout cela me laisse un calme plat », conclut Amélie Weiler après avoir mentionné les bombardements qui viennent de frapper la ville allemande de Mannheim, épicentre des révolutions de mars en Allemagne, située à quelques dizaines de kilomètres seulement de Strasbourg. La jeune strasbourgeoise regarde 1848 avec une indifférence qui surprend. Mieux, face aux bouleversements en cours, elle rétablit deux temps, l’un masculin de l’engagement, l’autre féminin des tâches domestiques : « Le gouvernement, la garde nationale, les élections émeuvent notre population masculine. L’arrivée d’une nouvelle servante, le printemps me tourmentent beaucoup. » [54] Pour Amélie Weiler, hommes et femmes ne partagent pas le même présent. Elle confère aux événements une dimension tellement banale, leur ôtant toute signification, qu’on peut voir dans cette mise à distance une façon, in fine, de se protéger en confortant le rôle qui lui a été assigné, un rôle reconnu socialement.

41 Car le détachement dont fait preuve Amélie Weiler n’est pas banal, on l’a vu. Le tour d’horizon proposé dans cet article dresse certes un bilan tout en nuances des postures adoptées lors des révolutions de 1830 et de 1848, allant du ressenti d’illégitimité à l’envie, un instant, d’en être une héroïne. Si, parfois, l’événement affleure dans les récits des scriptrices, rares sont celles à ne pas exprimer le profond trouble ressenti à ces occasions, dans la mesure où le quotidien auquel s’attache si solidement Amélie Weiler se trouve bel et bien bouleversé. La diversité des subjectivités qui s’expriment rappelle alors la nécessité de prendre en compte tout autant la singularité des expériences de l’événement que ce qui les rapproche : le sentiment de vivre un temps présent qui déborde largement l’histoire personnelle. Des traces ténues témoignent de l’implication des scriptrices dans le présent de l’événement. Elles sont décelables dans l’expression d’émotions puissantes, dans le besoin de lire des journaux ou des ouvrages historiques pour s’informer et comprendre l’histoire en marche, dans la tentation, parfois, de parcourir la ville insurgée. On voit alors comment l’événement révolutionnaire fait émerger un nouveau rapport au temps : le temps court, brusque, haletant de l’exceptionnel prend le dessus sur la sensation de répétition des jours ordinaires.

42 Mais si l’événement « prend forme à l’intérieur d’un système complexe de temporalités » (Goetschel, Granger, 2011), le genre complexifie cette question : alors même que 1830 et 1848 ont ouvert une brèche dans le quotidien, en y apportant leur lot de questionnements sur ce que signifie être une femme face à l’événement, les rôles de genre supposent deux temporalités distinctes, celle de l’action et celle de l’attente, que peu transgressent. Plus tard, en cherchant à écrire sur l’événement, les mémorialistes se raccrochent à un temps historique, celui de la postérité de l’événement, sur lequel elles ne semblent plus avoir de prise. La fenêtre ouverte par l’événement, laissant entrevoir un instant un autre monde possible, s’est refermée, quand bien même une citoyenneté contestataire a surgi de l’expérience révolutionnaire. On retrouve là un paradoxe pointé par les historiennes du genre qui ont déjà étudié la question de la reformulation du rapport au temps chez les féministes : si 1830 et 1848 ont bien introduit des discontinuités dans le temps des femmes, celles-ci trouvent difficilement leur place à l’intérieur de l’ordre nouveau qui s’installe dans les lendemains des révolutions (Gubin, Piette, Jacques, 1997 ; Riot-Sarcey, 1994 ; Primi, 2002). Les prises de position d’une Clémentine de Como sont, de fait, peu audibles dans l’Italie des années 1850-1860.

43 Les voix entendues ici résonnent certes de manière discordante par rapport à celles des insurgé‧es ou des féministes. Elles sont moins revendicatrices, moins porteuses d’une critique de la domination. Mais elles ne doivent pas pour autant être exclues de cette foule d’acteurs, de témoins, de curieux, d’observateurs, qui, collectivement, donnent leur sens à l’événement. L’histoire des événements révolutionnaires gagnerait alors à prendre en compte les expériences ordinaires de ces moments extraordinaires.

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Mots-clés éditeurs : Écriture de soi, Expérience, Femmes, Quotidien, Révolutions, xixe siècle

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Date de mise en ligne : 29/03/2022

https://doi.org/10.3917/parti.031.0027