Article de revue

Les femmes socialistes et le Parlement

Témoignage d'Yvette Roudy

Pages 19 à 26

Citer cet article


  • Castagnez, N.
(2006). Les femmes socialistes et le Parlement Témoignage d'Yvette Roudy. Parlement[s], Revue d'histoire politique, 6(2), 19-26. https://doi.org/10.3917/parl.006.0019.

  • Castagnez, Noëlline.
« Les femmes socialistes et le Parlement : Témoignage d'Yvette Roudy ». Parlement[s], Revue d'histoire politique, 2006/2 n° 6, 2006. p.19-26. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-parlements1-2006-2-page-19?lang=fr.

  • CASTAGNEZ, Noëlline,
2006. Les femmes socialistes et le Parlement Témoignage d'Yvette Roudy. Parlement[s], Revue d'histoire politique, 2006/2 n° 6, p.19-26. DOI : 10.3917/parl.006.0019. URL : https://shs.cairn.info/revue-parlements1-2006-2-page-19?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/parl.006.0019


Notes

  • [1]
    Après avoir présidé le Secrétariat aux droits des femmes au PS, Yvette Roudy est ministre aux Droits des femmes de 1981 à 1986.
  • [2]
    Yvette Roudy, Allez les femmes, Paris, Bord de l’eau, 2005.
  • [3]
    Sisters or Citizens? Women and Socialism in France since 1870, Cambridge, Cambridge University Press, 1982.
  • [4]
    Yvette Roudy, Mais de quoi ont-ils peur ? Un vent de misogynie souffle sur la politique, Paris, A. Michel, 1995.
  • [5]
    Laurent Baumel est délégué national au PS.
  • [6]
    David Assouline est sénateur et secrétaire national au PS.

1Q : Féministe, socialiste et ancienne ministre[1], vous avez écrit plusieurs ouvrages évoquant les femmes socialistes et la politique, dont le récent Allez les femmes [2]. Mais nous souhaiterions que vous reveniez sur certains points. Quelles sont les femmes qui comptent au PS quand vous le rejoignez à Épinay ?

2YR : En arrivant au PS en 1971 avec François Mitterrand, après le Congrès d’Épinay, j’ai découvert l’univers d’une SFIO que je ne connaissais pas.

3Un petit monde fermé, où le féminisme était considéré comme un avatar de la bourgeoisie, depuis l’époque où Proudhon, grand dirigeant du socialisme français du xixe siècle, déclarait qu’il ne voyait que deux rôles pour la femme : celui de ménagère ou de courtisane. Une attitude singulière car, au même moment, en Allemagne, Bebel, Marx et Engels acceptaient le féminisme comme une composante du socialisme et Rosa Luxembourg et Clara Zetkin étaient reconnues comme des égales au sein de l’Internationale socialiste. Le parti socialiste français souffre encore de cette tache originale.

4En 1971, deux femmes existaient au PS : Irma Rapuzzi, sénateur (elle aurait sûre-ment refusé l’appellation de sénatrice), férocement antiféministe, qui m’avait accueillie d’un ton sévère en me disant : « tu sens le souffre ». Et il y avait Jeannette Brutelle, autre gardienne du temple, qui présidait la commission « femmes » et la « protégeait » des miasmes des mouvements féministes qui agitaient la société. Je rappelle que 1971 était l’année où, de mon côté, je signais avec Colette Audry le manifeste des 343 « salopes », un texte de provocation où les signataires déclaraient avoir avorté alors que cet acte était encore considéré comme un crime et était puni par la loi. Au sein de la SFIO, l’événement fut ignoré, mais trois ans plus tard les meilleurs soutiens de la loi qui porte le nom de Simone Veil ont été, sans contexte, les hommes du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, conduits par Gaston Defferre, alors qu’aucune femme n’y siégeait. En dehors de Jacqueline Thome Patenotre, radicale.

Yvette Roudy et Georgina Dufoix, premier Conseil des Ministres, mai 1981

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Yvette Roudy et Georgina Dufoix, premier Conseil des Ministres, mai 1981

5Q : Quels sont, avant et après la loi sur la Parité, les critères d’investiture des femmes aux élections ?

6YR : Avant la loi sur la Parité, il n’y en avait pas. C’était le laissez-faire absolu. Les désignations se faisaient au sein des sections selon une pratique qualifiée de démocratique car seuls les adhérents du parti désignaient leur candidat par vote. Sauf que les sections étaient créées, dirigées, faites par des hommes et pour des hommes : pratiques, mœurs, coutumes, méthodes, dans un genre parfaitement guerrier – la politique n’est-elle pas une manière de faire la guerre autrement ? Cela eut pour effet – et jusqu’à aujourd’hui – de reproduire à l’identique le profil de nos élus : masculins, blancs, chrétiens ou laïques (l’équivalent des Wasp américains en quelque sorte). Les rares femmes qui acceptaient d’y rester n’avaient pour toutes responsabilités que celles d’« auxiliaires » selon l’expression de Charles Sowerwine, auteur d’une étude sur les femmes et les socialistes [3].

7Pour briser ce système de reproduction de « clones », j’ai proposé la stratégie des quotas, système autoritaire, vexatoire à la fois pour ceux qui l’appliquent à leur propre organisation – reconnaissant ainsi qu’ils n’ont pas été capables d’y assurer la démocratie par les voies normales – et pour les bénéficiaires, qui acceptent mal de n’avoir pas été choisies en fonction de leurs mérites propres… N’était-ce pas honteux de reconnaître qu’on avait été contraints d’en arriver là ? Il m’arrivait d’être saisie par le découragement. Mais comme me le faisait remarquer André Boullouche à chaque fois que j’étais sur le point d’abandonner, « la pratique actuelle est encore plus honteuse. »

8Force est de constater que les partis politiques français sont les plus résistants à l’arrivée des femmes dans les hauts lieux de décisions. Je ne vois que l’Église catholique romaine qui puisse les égaler.

9Je passe sur les diverses étapes qui ont jalonné ce long combat pour la parité, combat qui n’est pas achevé. Après la bataille au congrès de Suresnes en 1974, qui fixait un quota de 10 %, il y eu celle du congrès de Nantes en 1977, qui faillit le porter à 20 %, mais ce fut finalement 15 %. En 1979, j’obtins de François Mitterrand et Pierre Mauroy leur soutien pour que sur nos listes européennes de 1979, 30 % de femmes socialistes soient en situation éligible.

10Q : Pouvez-vous nous expliquer comment cela s’est passé ? Dans votre livre, vous expliquez que ce fut compliqué parce qu’il fallait concilier la règle des tendances et celle des quotas de femmes.

11C’est un exercice difficile dont la rigueur n’est pas toujours respectée. Ainsi, en 1979, la première femme de la liste des élections européennes, la mitterrandiste Édith Cresson, figurait en troisième position. La deuxième, la rocardienne Marie-Claude Vayssade, était au neuvième rang, la troisième, la mauroyiste Françoise Gaspard, occupait la dixième place, la quatrième, Gisèle Charzat, pour le Cérès, la seizième place. Seconde mitterrandiste, je venais au dix-huitième rang, devant la seconde mauroyiste, Yvette Fuillet, en vingt-et-unième position. Au final, six des vingt-deux socialistes élus étaient des femmes. J’avais bien failli me retrouver hors de la zone éligible alors que j’avais été celle qui avait proposé, s’était battue et avait arraché l’engagement des 30 %…

12Q : Aujourd’hui, avez-vous des exemples à nous donner des critères au PS ?

13YR : Il n’y en a toujours pas. Il n’y a pas de règles. Cela dépend chaque fois d’une bataille pour arracher une décision du premier secrétaire, qui a le pouvoir de fixer un objectif pour la prochaine élection, mais sans garantie pour l’avenir… À chaque fois on risque de revenir à la case de départ. C’est pourquoi l’idée d’une loi a commencé à germer à l’extérieur des partis, dans l’esprit de certaines féministes, après la sortie d’une Charte de l’Union européenne en 1992, engageant les États à prendre des mesures pour assurer la Parité. L’arrivée de ce concept nouveau et du mot « Parité » dans le champ politique, issu d’une réflexion du Conseil de l’Europe en 1989, représente un tournant dans la bataille. Les associations féminines et féministes en France ont alors multiplié les événements et les actions, sans pour autant réussir à intéresser les hommes politiques qui seuls détiennent la décision.

14Comme rien ne bougeait – en dépit des efforts du monde associatif des femmes – j’ai eu l’idée, en 1996, de proposer à Simone Veil, que j’avais connue au Parlement européen, une action commune de quelques femmes, anciennes ministres de droite et de gauche.

15Q : C’est le manifeste des Dix ?

16YR : Exactement. Il fallait une idée neuve pour créer un choc susceptible d’intéresser à la fois les dirigeants politiques et les médias que le sujet laissaient indifférents. Nous avons travaillé à dix comme je l’explique dans mon livre. Avec le soutien de L’Express, nous avons sorti un manifeste et sept propositions qui ont servi de base à la loi de 2000, que Lionel Jospin a mise en route après avoir fait modifier la Constitution.

17Q : Donc, en dehors du fait du prince, il n’y a pas de solution ?

18YR : Il faut d’abord un mouvement social, une pression des féministes, des propositions, de l’extérieur, mais il est vrai que sans l’oreille d’un grand décideur politique on ne peut pas grand chose. Lionel Jospin a été l’un de ceux qui nous a entendues. Déjà, en 1995, j’avais sorti un livre [4] où je préconisais la stratégie norvégienne, à savoir une augmentation graduelle du pourcentage de femmes à chaque élection décidée par les partis (les Norvégiennes aujourd’hui sont à près de 45 % avec cette méthode).

19Le 21 septembre 1996, Lionel Jospin, premier secrétaire du PS, décide qu’aux prochaines élections législatives le PS présenterait 30 % de femmes. Le choix des circonscriptions fut laborieux mais grâce à ce « fait du prince », comme vous dites, en 1997, on a vu le pourcentage de femmes dans le groupe socialiste tripler et atteindre 17 %. Une petite révolution culturelle, sauf que la plupart d’entre elles, choisies par des hommes, étaient loin d’être féministes. Mais soit. Cela représentait une avancée.

20L’étape la plus importante fut la décision de Jospin, Premier ministre, de modifier la Constitution pour permettre le vote d’une loi « favorisant l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives ».

21Q : Pourquoi changer la Constitution ?

22YR : C’est un peu compliqué. Je l’explique dans mon livre. De très nombreuses personnes et non des moindres sont opposées en France à l’utilisation de la loi pour favoriser l’entrée des femmes dans les lieux de décision. Ils sont opposés à ce que l’on appelle « les actions positives » susceptibles de réduire les inégalités. Ils y sont opposés mais ne proposent rien pour remédier ce défaut de démocratie.

23Q : Que dit la loi ?

24YR : Elle ouvre largement la voie aux femmes pour les élections européennes, régionales, municipales, dans certains cas le Sénat, mais elle ne change rien aux élections législatives, ni à celles des conseils généraux, non plus que pour les exécutifs. Il faudra la compléter.

25Q : Dans quels domaines ?

26YR : Et bien pour l’exécutif des conseils municipaux notamment, et pour les communautés de commune, pour les Conseils généraux et pour les élections législatives, où l’esprit de la loi a été lourdement, honteusement dévoyé.

27Q : Comment ?

28YR : La loi actuelle dit que les partis doivent présenter au moins 50 % de femmes aux élections sous peine de subir une sanction financière. La surprise et le scandale fut que les partis de gouvernement ont préféré subir la sanction financière plutôt que de présenter 50 % de femmes aux législatives. Le parti socialiste perd chaque année 1,5 million d’euros ; le parti du Président Chirac plus de 4 millions. J’ai vigoureusement dénoncé ce fait à maintes occasions depuis 2002. Ai-je été entendue ? Toujours est-il qu’au dernier congrès du PS, au Mans, le premier secrétaire François Hollande a pris deux engagements : le parti obéirait à la loi et présenterait 50 % de femmes aux législatives ; le taux de femmes au sein du groupe socialiste à l’Assemblée serait doublé, c’est-à-dire porté à 34 %.

29Q : Et vous croyez que la promesse sera tenue ?

30YR : J’ai pensé que cela valait la peine de le prendre au mot et de l’aider. J’ai commencé par travailler sur les résultats de 1997 et ceux de 2002. J’ai fait une soustraction, trouvé 117 sièges perdus en 2002 sur lesquels 58 devaient légitimement être réservés à des femmes. Ce chiffre, ajouté aux 23 femmes socialistes actuellement députées, peut porter leur présence à 34 % du groupe. Toujours si nous retrouvons le courant de 1997, si nous gagnons la présidentielle, si François Hollande tient bon, alors nous assisterons à une véritable révolution culturelle. Nous entrerons dans la cour des grands, même si ce n’est pas parmi les premiers, les Scandinaves ayant atteint plus de 45 %.

31Q : Cela fait beaucoup de « si ».

32YR : C’est vrai. Sans compter qu’il y a toujours le risque de revenir à la case de départ à l’élection suivante. Parce qu’il n’y a toujours aucune règle et que le courant masculiniste s’organise de plus en plus.

33Q : Un courant politique ?

34YR : En quelque sorte. Plutôt un trans-courant politique. Il s’agit de jeunes hommes blancs de divers courants qui se considèrent injustement sacrifiés à la Parité et à l’ouverture des circonscriptions « réservées » aux personnes dites des « minorités visibles », c’est-à-dire issues de l’immigration. Ils estiment que leur absence va porter un préjudice au parti et trouvent des oreilles attentives auprès de leurs aînés. Ils ont des animateurs habiles, tels que Laurent Baumel [5] ou encore David Assouline [6], qui a réussi l’exploit de faire prévaloir la règle des courants sur celle de la Parité et a ainsi obtenu un siège du Sénat qui devrait revenir à une femme. La misogynie feutrée, consciente ou inconsciente, est toujours présente en politique, même si l’opinion publique s’en éloigne de plus en plus.

35Q : Mais les femmes peuvent se défendre.

36YR : Elles se défendent peu. La violence du milieu en écarte beaucoup. Celles qui restent sont contraintes, pour la plupart, de jouer le jeu des tendances, sinon obéissent à une culture patriarcale de soumission. On peut dire que, contrairement aux hommes, elles ne pratiquent aucune solidarité entre elles.

37Q : Vous êtes pessimiste, alors.

38YR : À terme, non. Je suis sure que le mouvement de la société va finir par l’emporter. Le monde politique français ne peut pas rester étranger à ce qui se passe dans la société. C’est pourquoi je pense qu’il faut continuer à faire vivre les idées féministes au dehors et en dedans, même si c’est difficile dans cet univers hostile. Le féminisme est porteur de valeurs démocratiques, d’humanisme, de mieux-être pour les femmes, évidemment, mais pour les hommes aussi.

Description de l'image par IA : Image jaune avec texte noir en majuscules : "DROITS ÉLECTRONIQUES RÉSERVÉS SUR IMAGE(S)".

Date de mise en ligne : 01/01/2008

https://doi.org/10.3917/parl.006.0019