Chapitre 1 - Les « valeurs » dans la sociologie de Montesquieu
- Par Olgierd Kuty
Pages 9 à 58
Citer ce chapitre
- KUTY, Olgierd,
- Kuty, Olgierd.
- Kuty, O.
https://doi.org/10.3917/oked.kuty.2020.01.0009
Citer ce chapitre
- Kuty, O.
- Kuty, Olgierd.
- KUTY, Olgierd,
https://doi.org/10.3917/oked.kuty.2020.01.0009
Notes
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[1]
Nous remercions ici les nombreux chercheurs qui nous communiqué leurs publications et répondu à nos questions. Nous exprimons plus particulièrement notre gratitude à l’égard de trois collègues qui, grâce à de longs échanges, nous ont aidé à entrer dans l’univers culturel des XVIIe et XVIIIe siècles : que Catherine Volpilhac-Auger, Christian Lazzeri et Antony McKenna trouvent ici l’expression de notre reconnaissance pour nous avoir permis de remplir ce rôle de passeur des travaux sur la pensée des Temps Modernes vers la théorie sociologique. Que tous soient remerciés, même si nous n’avons pas toujours suivi leurs suggestions.
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[2]
Cette idée d’instance supérieure supra-conflictuelle doit être bien comprise. À première vue, elle est facilement recevable pour les champs juridique et scientifique car les conflits internes pouvaient y être perçus comme très secondaires ou ignorés des « acteurs ordinaires ». Par contre, elle doit être précisée en ce qui concerne le champ religieux qui est de toute évidence traversé par de nombreux conflits entre religions, ou de dissensions internes entre sous-groupes. La supra-conflictualité doit ici se comprendre comme telle au sein des familles religieuses, leurs membres adhérant globalement aux mêmes convictions.
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[3]
Chartier (1989, pp. 116-137) a noté le tournant des années 1750 qui marque une accélération du tempo de la déchristianisation.
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[4]
On peut rappeler, parmi d’autres, le néo-stoïcisme depuis la fin du XVe siècle, le machiavélisme et la Raison d’État, le néo-épicurisme des libertins érudits depuis le XVIe, le cartésianisme, les théories du contrat social, les Raisons juridiques, la raison empirique de Newton, etc.
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[5]
Il avait écrit, évoquant Dieu et le monde humain : « Les deux mondes, ils se gâtent l’un l’autre ; il y en a trop de deux ; il n’en fallait qu’un » (Pensée n° 1176). De même, on verra plus loin que son concept fondateur est celui de « Nature », repris aux néo-stoïciens et l’on sait que « L’idée de nature est une idée païenne » (Ehrard, 1970, p. 12).
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[6]
Depuis quelques années, une nouvelle appréciation des influences respectives de ces deux courants sur la pensée de Montesquieu est en cours, accordant une place plus significative au néo-épicurisme (voir infra).
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[7]
C’est à partir des années 1960 que la sociologie européenne renoncera progressivement au thème supra-conflictuel des savoirs de légitimation. Avec le grand tournant des négociations (Crozier, 1963), puis des justifications (Boltanski et Thévenot, 1991) et de la reconnaissance du pluralisme normatif et des multiples rationalités, le fondement des normes perdra son caractère supra-conflictuel issu de la tradition et reposera sur de nouveaux modes de délibération qui se déploieront au sein des controverses (Kuty et Dubois, 2019).
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[8]
Jusque dans les années 1990, l’interprétation classique de l’Esprit des Lois tournait essentiellement autour des concepts bien établis de principe et de nature, ainsi que de séparation des pouvoirs. Mais depuis le milieu des années 1990, une grande œuvre collective de réexamen de l’œuvre de Montesquieu a été entreprise sous la direction de Jean Ehrard et de Catherine Volpignac-Auger. La consultation du dictionnaire électronique consacré à la publication des travaux de toute l’équipe est indispensable : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/accueil/.
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[9]
Opposons succinctement ces deux voies et, pour rendre les choses plus claires, recourons au vocabulaire du XXe siècle, celui des intérêts et des valeurs. Avec le contrat social, la nouvelle orientation anglo-saxonne optera pour une analyse unidimensionnelle de la société, axée sur les seuls intérêts : on retrouvera les noms de Hobbes et Locke, puis plus tard ceux de Bentham et surtout de Spencer contre lequel se dressera Durkheim. De son côté, Montesquieu fera le choix d’une théorie sociale bidimensionnelle articulant les deux perspectives, l’axiologique et l’instrumentale, les intérêts et les valeurs. Nous avons rappelé plus haut que, pour lui, l’institution est une structure sociale articulant des éléments axiologiques (comme l’honneur, les mœurs ou les manières) et des éléments instrumentaux (comme la taille des États ou le climat). Cette dernière sera à l’origine de la tradition intellectuelle continentale (Seidman, 1987).
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[10]
« C’est aux institutions humaines qu’il faut référer l’esprit. Elles doivent être opposées aux institutions divines [et] aux institutions de la nature » (Binoche, 1995, p. 157).
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[11]
Précisons immédiatement que cette distinction, évidente aujourd’hui, ne l’était pas du temps de Montesquieu (voir ci-après les analyses de J. Ehrard) et que, suivant nos critères du XXe et du XXIe siècle, seule la Raison normative est source de légitimation.
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[12]
Ce premier volet est promis au grand avenir que connaîtra la structure dans les sciences humaines. Des lecteurs aussi importants que Hegel salueront cet « Esprit » comme « totalité des rapports dont les diverses combinaisons conditionnent l’existence d’un phénomène » (Binoche, 1998, p. 153).
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[13]
Mais on peut également y voir un « héritage du malebranchisme : l’Ordre des raisons conçues comme la loi de la nature qui s’impose à Dieu-même » (courriel de A. McKenna).
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[14]
« L’ordre naturel des choses auquel croit Montesquieu implique de la transcendance dans l’immanence : la nature porte la marque de la Sagesse qu’il a créée : “la loi est la raison du grand Jupiter” » (Courriel de Jean Ehrard d’octobre 2017).
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[15]
« La nature des choses est elle-même normative au lieu de se réduire au fait » (Binoche, 1995, p. 67).
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[16]
Ici aussi, A. McKenna souligne que ces thèmes culturels (rapports de perfection, causalité et occasionalisme) révèlent l’influence de Malebranche.
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[17]
Ehrard fait observer que l’optimisme de Montesquieu n’a pu empêcher sa lucidité de découvrir les limites de son approche et de percevoir la contradiction entre ces deux dimensions de la nature. Les exemples les plus célèbres en sont la polygamie, le despotisme et surtout l’esclavage. Tous trois sont conformes aux nécessités du climat, mais absolument contraires à la morale naturelle (Ehrard, 1970, p. 382 ss).
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[18]
Une telle approche ne peut que nous surprendre, nous qui séparons les faits et les valeurs, l’indicatif et l’impératif. Nous pensons que la naissance de la sociologie a également été celle de cette distinction, mais en 1748, si Montesquieu autonomise un raisonnement sociologique à l’égard de la théologie, il participe encore à l’esprit de son temps : « En réalité, Montesquieu n’aperçoit que très confusément une distinction qui nous paraît aller de soi. Pour lui, comme pour ses contemporains, toute philosophie de la nature est à la fois une philosophie scientifique et une philosophie morale. Le droit naturel fait partie intégrante de la “nature des choses” ; et les lois de la morale naturelle ont autant de réalité objective que les lois mathématiques du monde matériel. […] La foi dans la rationalité de la “nature des choses” […] émane du moraliste et du philosophe, aussi bien que du savant » (Ehrard, 1970, pp. 372 et 422).
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[19]
Ce qui implique la reformulation d’une des propositions que nous venons d’émettre : la Raison-Système a aussi, au XVIIIe siècle, une composante normative puisque « les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses » expriment « la Raison du grand Jupiter » (Pensée n° 1874).
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[20]
C’est ici que l’on perçoit le plus clairement que l’approche sociologique de l’institution est aux antipodes des théories du contrat social de l’époque : « Le schéma contractualiste n’est donc plus au cœur de la théorie de la société élaborée par Montesquieu. Or cette “éclipse” du contrat permet d’ouvrir un nouvel espace pour la science politique : non celui de la fondation de la souveraineté, mais celui de l’étude des sociétés et des gouvernements » (Spector, 2013 – Société).
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[21]
« C’est donc l’alliance de la raison et des observations que Montesquieu met en avant pour opposer les lumières du discours scientifique aux mystères du discours religieux » (Casabianca, 2013).
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[22]
Charles Bonnet, entomologiste genevois, lui écrira en 1753 : « Newton a découvert les lois du monde matériel : vous avez découvert, monsieur, les lois du monde intellectuel » (Casabianca, 2013 – Newton).
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[23]
« Montesquieu reste fidèle aux leçons des oratoriens et du père Lamy (1640-1715) en particulier. De ce dernier, les Entretiens sur les sciences dans lesquels on apprend comme l’on doit se servir des sciences pour se faire l’esprit juste et droit, avec la méthode d’étudier le cœur (1684, rééd. Paris, PUF, 1966), ne préconisaient-ils pas, aux côtés de la méthode géométrique, la méthode expérimentale et la méthode génétique et philologique » (Ben Messaoud, 2013 – Études ; Ben Messaoud, 2013 – Oratoire).
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[24]
Ajoutons ici que cette conception de la Raison de Montesquieu qui s’appuie sur les faits (et la Nature empirique) trouble certains intellectuels des Lumières qui viennent d’adopter un tout autre discours de légitimation de l’ordre social. Le ton est encore aux théories du contrat social au début du XVIIIe siècle. Sans vouloir caricaturer les philosophes des Lumières et les théoriciens du contrat social, rapportons ici la phrase célèbre de Rousseau qui, six ans après De l’Esprit des Lois, marque la différence : « Commençons donc par écarter tous les faits. » Cette phrase programmatique tirée des premières lignes du Discours sur l’inégalité (1754) signale une différence fondamentale. Tout l’Esprit des Lois est au contraire rempli d’une masse de faits (règles de droit, légales ou jurisprudentielles) que Montesquieu cherche à ordonner, ce qui rebute les théoriciens du contrat social.
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[25]
Montesquieu ne sera pas toujours bien compris lorsqu’il rassemblera une masse de faits juridiques provenant de divers pays et de nombreuses époques. Voltaire n’hésitera pas à le brocarder : « Je cherchais un guide dans un chemin difficile : j’ai trouvé un compagnon de voyage qui n’était guère mieux instruit que moi ; j’ai trouvé l’esprit de l’auteur, qui en a beaucoup, et rarement l’esprit des lois ; il sautille plus qu’il ne marche » ! (https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_Garnier_tome27.djvu/329).
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[26]
La téléologie aristotélicienne est donc abandonnée (Strauss, 1965-1966, texte inédit cité par Spector, 2013 et Taylor, [1989] 1998) : « Pour Strauss, la redéfinition des “principes” au livre III ouvre ainsi une nouvelle facette de la Querelle des Anciens et des Modernes, qui concerne la morale politique : les “principes” de Montesquieu ne sont plus les fins du régime (le télos aristotélicien), mais leur cause efficiente (les passions) » (Spector, 2013 – L’exégèse straussienne).
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[27]
Comme le souligne Casabianca (2013 – Descartes), il y a une « nébuleuse cartésienne » qui rassemble des partisans tant « dévots » que « critiques ». « Le cartésianisme critique […] de Montesquieu peut s’entendre comme un “cartésianisme authentique ou rigide” [se dressant contre] le cartésianisme dévot et engageant le savant à s’interroger sur la nature en dehors de tout questionnement théologique ». Voir aussi Géhin (1973).
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[28]
Tout comme il ne suivra pas Malebranche pour lequel « la causalité est propre à Dieu et à Dieu seul. […] Au contraire, les causes secondes retrouvent ici un rôle décisif. Non seulement de “grandes choses” gouvernent les hommes et mériteraient bien le nom de grandes causes – le climat, les mœurs, les lois ou la religion (EL, XIX, 4) – mais les agents historiques eux-mêmes, à un degré moindre, recouvrent aussi une efficace, tels les Antonins (Romains, xvi) » (Barrera, 2013 – Malebranche).
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[29]
« La Raison cartésienne est centrale, certes, mais c’est aussi une raison a priori, ne se fondant pas sur l’expérience, mais sur la définition des substances […] le recours à la cause efficiente renvoie déjà à la démarche de Gassendi et de Pascal : par exemple, les théories scientifiques étant des hypothèses pour expliquer les phénomènes tels qu’ils nous apparaissent » (courriel d’A. McKenna).
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[30]
Nous suivons ici Binoche (1995) qui montre que l’abandon de la cause finale n’a pas été irréversible puisqu’un intellectuel comme Comte y recourt encore dans les années 1820 : « Comte ne peut le percevoir que par défaut car, pour lui comme pour la plupart de ses contemporains, en advenant comme Histoire, l’histoire est redevenue téléologique (“le développement naturel de la civilisation”) [...] L’évidence métaphysique entre-temps survenue d’une téléologie immanente à l’histoire et la constituant comme procès le rend paradoxalement bien plus proche de Bossuet que ne pouvait l’être Montesquieu : “C’est certainement à notre grand Bossuet qu’il faudra toujours rapporter la première tentative de l’esprit humain pour contempler, d’un point de vue suffisamment élevé, l’ensemble du passé social” (Comte, Cours, XLVII, t. II, p. 97). Mais, du coup, l’Esprit des lois devient en toute rigueur illisible : en effet, faute d’être ordonné téléologiquement, il apparaît dépourvu de tout ordre, réduit à une “stérile accumulation de faits” » (ibid., p. 86) ».
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[31]
Le célèbre passage de l’Esprit des Lois sur le « rapport nécessaire qui dérive de la nature des choses » révèle un « esprit tourné vers le monde réel, plus exactement encore vers la “nature des choses” nouée elle-même par l’idée de complexité et de connexion interne […]. Et la raison éclairée découvre que toute société politique, par l’interconnexion des rapports qui sont autant de lois, forme, au terme de l’analyse, une totalité spécifique ; […] la superposition, l’interdépendance des lois-rapports (climat, espace, mode de vie, religion, statut des femmes, système pénal, etc.) finit nécessairement par dessiner une configuration singulière [qui renvoie à] chaque forme politique particulière (république, monarchie, despotisme) » (Goldzink, 2013 – Raison).
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[32]
McKenna nous écrit : « Cette formulation de Montesquieu est quasiment une citation de Malebranche » et nous communique cet extrait du Père de l’Oratoire : « Ôtez les idées, vous ôtez les vérités, car il est évident que les vérités ne sont que les rapports qui sont entre les idées. [...] Faites attention que ce mot, vérité, ne signifie que rapport. Car 2 et 2 sont 4 n’est une vérité que parce qu’il y a un rapport d’égalité entre 2 et 2 et 4. De même 2 et 2 ne sont pas 5, n’est aussi une vérité, que parce qu’il y a un rapport d’inégalité entre 2 et 2 et 5. Qu’entendez-vous donc par souveraine vérité ou souverain rapport ? [...] Comme c’est dans l’Être infiniment parfait, ou, pour parler comme vous dans le Ly, que nous voyons toutes les vérités ou tous les rapports qui sont entre les idées éternelles et immuables qu’il renferme, il est clair que nous y voyons les rapports de perfection, aussi bien que les simples rapports de grandeur ; les rapports qui règlent les jugements de l’esprit et en même temps les mouvements du cœur, aussi bien que ceux qui ne règlent que les jugements de l’esprit ; en un mot, les rapports qui ont force de loi, aussi bien que ceux qui sont purement spéculatifs. Ainsi, la loi éternelle est en Dieu et Dieu même, puisque cette loi ne consiste que dans l’ordre éternel et immuable des perfections divines » (Entretien d’un philosophe chrétien et d’un philosophe chinois [1707]).
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[33]
Ce que confirme Spector (2013 – L’exégèse straussienne) dans son commentaire du cours de Strauss consacré à Montesquieu : « Chez Montesquieu, la loi n’est pas immédiatement comprise comme une norme donnée à la liberté ou à l’obéissance de la volonté, mais d’abord comme un “rapport nécessaire qui dérive de la nature des choses”. »
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[34]
Rappelons ici l’opinion de Bonnet (voir supra, et Casabianca, 2013 – Newton).
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[35]
« Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses ; et, dans ce sens, tous les êtres ont leurs lois, la divinité a ses lois (La loi, dit Plutarque, est la reine de tous mortels et immortels), le monde matériel a ses lois, les intelligences supérieures à l’homme ont leurs lois, les bêtes ont leurs lois, l’homme a ses lois » (EL, I, 1).
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[36]
Ici aussi apparaît clairement l’influence de Malebranche : « Pour que, dans aucun cas, l’anormal ne se produisît ; pour que, dans chaque cas, une âme sur le point de commettre le péché ne succombât point à la tentation ou, y ayant succombé, obtînt la grâce nécessaire pour se repentir, il faudrait supposer un Dieu qui interviendrait à tout moment ; qui, à tout moment, se dérangerait pour accomplir des miracles ; qui violerait lui-même les lois qu’il a établies comme inviolables : au désordre se substituerait la multiplicité infinie des contre-ordres divins » (Hazard, 1961, p. 181 – Les rationaux).
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[37]
Mais simultanément, il se distancie de Malebranche car pour fonder la sociologie, il doit s’appuyer sur les causes efficientes « particulières » ou « secondes », et écarter les causes (divines) « générales » : « [C’est ici que] Malebranche, qui ne saurait supposer chez Celui qui peut tout cette indigne prodigalité de moyens, intervient pour nous dire que Dieu agit par des volontés générales et non particulières » (Hazard, 1961, p. 181 –Les rationaux). Et Barrera (2013 – Malebranche) ajoute : « Enfin, Montesquieu ne partage nullement la conviction essentielle de l’Oratorien concernant la causalité, propre à Dieu et à Dieu seul. De fait, Malebranche n’aurait jamais accepté l’idée que Dieu “emploie les causes secondes”, moins encore qu’il veuille bien s’y “soumettre” […]. Au contraire, les causes secondes retrouvent ici un rôle décisif. »
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[38]
L’objectif de Montesquieu était de « donner à cette notion de nature facilement fluctuante et commode un véritable statut conceptuel qui la dégage de toute interrogation abstraite sur l’origine et de toute dépendance d’une normativité externe, tout autant qu’il permet de traiter rigoureusement de son acception originelle, engendrement et devenir » (Benrekassa, 2013 – Nature). Et Spector (2013 – L’exégèse straussienne) ajoute dans le même sens : « Raison parce que le véritable “problème” de l’Esprit des lois est bien celui d’une normativité politique indépendante de toute normativité religieuse, morale ou métaphysique, et que l’histoire y accède à la dignité philosophique. »
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[39]
La naissance de l’histoire comme historicité a été largement débattue (Hazard, 1961 – Première partie ; Strauss, 1969 ; Benrekassa, 1987 ; Koselleck, 1990 ; Colliot-Thélène, 1992 ; Binoche, 1995 ; Manent, 1994 ; Gauchet, 2003 ; Hartog, 2003 ; Schiavone, 2003).
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[40]
À la suite de Koselleck (1990), Hartog (2003, pp. 28 et 85) situe dans la seconde moitié du XVIIIe siècle l’émergence d’un nouveau régime d’historicité de la modernité, dont la Révolution de 1789 constituera un nœud central. Dans cet ouvrage, il ne cite pas explicitement Montesquieu mais, dans une communication personnelle (janvier 2018), il reconnaît également « l’importance de Montesquieu (et donc l’expérience de l’historicité) » pour ce concept. Rappelons qu’en 1789, ce régime est caractérisé par une nouvelle image du futur, liée à la Révolution. Pour la première fois dans l’Histoire, un gouvernement politique est institué au nom de la Raison et ne procède pas de Dieu (les révolutions anglaises du XVIIe siècle, comme celle menée par Cromwell et les puritains, invoquaient Dieu). L’historicité perçue par Montesquieu est une condition préalable pour cette nouvelle image du futur.
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[41]
C’est en ce sens que Manent (1994) peut dire qu’avec Montesquieu apparaît, en Occident, au XVIIIe siècle, un troisième principe de légitimité : « l’autorité de l’Histoire », faisant suite à la Nature des Anciens et à la Grâce des chrétiens.
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[42]
Le cosmos grec existait de toute éternité avec ses dieux et les hommes. Il était « déjà là ». De plus, la conception du temps était cyclique chez les Grecs (Monod, 2002) : les structures politiques passaient toujours par les mêmes phases et l’ordre se reproduisait. Il en allait de même à Rome (Schiavone). Sur ces deux points précis, la conception judéo-chrétienne était différente puisque le monde ayant été créé par Dieu, il n’existait pas de toute éternité ; de plus, le temps juif n’était pas cyclique (Monod, 2002), mais « fléché » (Delsol, 2011). Mais toutes trois partageaient la même idée d’un monde stable, immuable (même si le chrétien participe au plan de Dieu).
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[43]
La monarchie antique est à ne pas confondre avec la monarchie modérée.
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[44]
Nous avons déjà croisé cette idée plus haut, mais nous l’exprimons différemment ici. En effet, si Montesquieu garde le vocable de Nature (la « nature des choses »), la définition a subtilement changé. Il ne s’agit plus de la Nature des Anciens, éternelle et immuable. C’est une Nature moderne, une « nature historico-géographique », comme l’écrivait Binoche (1995).
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[45]
En Allemagne, la sécularisation de l’Histoire sera encore une plus longue entreprise. Elle se prolongera jusque dans les premières décennies du XIXe siècle et les grands historiens allemands comme Ranke, Droysen et Treitschke construiront des synthèses intellectuelles encore adossées au divin (voir Colliot-Thélène, 1992, chapitre 2). Ce qui témoigne à rebours de la précocité de l’expérience sociale anglaise et française, et particulièrement de Montesquieu (voir aussi Binoche, 1994).
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[46]
« Dans ce contexte, on ne s’étonnera pas que les lois des Hébreux ne constituent jamais, aux yeux de Montesquieu, un modèle dont les États modernes devraient s’inspirer. Contre Bossuet et la tradition classique, Montesquieu s’inscrit dans la ligne philosophique illustrée entre autres par Spinoza, et considère que l’on peut tirer de l’histoire des Hébreux non pas un modèle, mais plutôt des enseignements profitables pour la compréhension des problèmes politiques en général […] ces lois sont considérées comme des institutions humaines et sur un plan strictement humain. La considération des lois juives comme expression d’une théocratie est ainsi discrètement exclue » (Waterlot, 2013 – Juifs). Le commentaire de Barrera (2013 – Malebranche,) va dans le même sens : « Enfin, poussant à l’extrême une distinction déjà présente chez Malebranche, l’écrivain politique achève de rendre l’idée de justice indépendante de l’idée même de Dieu, afin de préserver la première des querelles que suscite la définition du second. Six ans après la mort du penseur, un personnage persan ose écrire : “Libres que nous serions du joug de la religion, nous ne devrions pas l’être de l’équité”, quand bien même, autrement dit, “il n’y aurait pas de Dieu” » (LP, 81 [83]).
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[47]
Cette nouvelle conception d’un sens de l’histoire, dite des Lumières, est probablement apparue pour la première fois avec Turgot (1750), puis avec Condorcet (1794), avant Hegel et Comte (voir Boarini, 2011).
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[48]
Aron (1967, p. 96) rappelle que Comte, s’inspirant de Bossuet et de Condorcet, a conclu qu’il manquait à Montesquieu l’idée du progrès. Ce qui, pour J. Ehrard (1970, p. 384), doit être nuancé.
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[49]
Cette influence du néo-stoïcisme dans l’œuvre de Montesquieu a été repérée depuis longtemps (voir par exemple Spanneut, 1973, p. 331).
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[50]
Volpilhac (2013 – Écrivains latins) ainsi que Volpilhac (2013 – La tentation de l’édition : Montesquieu annotateur de Cicéron, Astérion).
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[51]
« L’idée de nature est une idée païenne » (Ehrard, 1970, p. 12) tout « comme l’honneur face à la grâce » (courriel de J.-M. Vienne).
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[52]
Pour l’exposé de l’influence respective de ces deux courants sur la pensée de Montesquieu, nous procéderons d’une manière particulière car l’attribution précise d’une idée ou d’un raisonnement de Montesquieu à l’un de ces courants soulève souvent des difficultés. Certes, les deux courants sont antagonistes au XVIIe siècle, et même si certains thèmes culturels peuvent les opposer (comme la réhabilitation de la nature), d’autres peuvent, tout en étant nominalement similaires, faire l’objet d’accentuations différentes : c’est ainsi que des thèmes originairement néo-stoïciens à la fin du XVIe siècle, se trouvent relus et réécrits, dans une perspective néo-épicurienne(comme la sociabilité, voire même la modération). D’ailleurs, dans un courriel, A. McKenna nous a écrit : « Lorsque Montesquieu lit Cicéron, il l’annote à l’aide de Bayle » (Cicéron appartenant au néo-stoïcisme et Bayle au néo-épicurisme). Les retraductions et les repositionnements étaient tels à l’époque qu’il ne faut pas s’étonner que Bayle réinterprétât l’augustinisme du prêtre catholique qu’était Malebranche comme un néo-épicurisme, alors que cette morale restait une doctrine « païenne », opposant la Nature à la grâce (Argaud, 2019). Dans la mesure où nous ne disposons pas de suffisamment de travaux récents précisant les emprunts, ou les réappropriations, il sera parfois difficile de rapporter certaines formulations, ou l’esprit d’une réflexion, à un courant défini. Par ailleurs, la littérature spécialisée récente sur Montesquieu, et à laquelle nous avons pu avoir accès (par exemple le dictionnaire électronique sur Montesquieu), évoque peu Épicure, en tout cas explicitement. Rappelons ce que nous disions dans notre introduction : depuis quelques années, une nouvelle appréciation des influences respectives de ces deux courants sur la pensée de Montesquieu est en cours, accordant une place plus significative au néo-épicurisme.
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[53]
Malheureusement, nous avons eu connaissance trop tardivement des textes de F. Bonzi (2012 et 2016) et de Benitez (2018) pour pouvoir intégrer leurs conclusions. Signalons que F. Bonzi semble souligner l’importance du stoïcisme et que M. Benitez relève celle de la thématique épicurienne.
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[54]
Montesquieu restait toutefois hostile à l’égard de la morale épicurienne : « Je crois que la secte d’Épicure, qui s’introduisit à Rome sur la fin de la République, contribua beaucoup à gâter le cœur et l’esprit des Romains » (Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, chapitre X).
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[55]
Relevons que Montesquieu ajoute lui-même Cicéron comme source de cette citation du De Legibus (https://www.unicaen.fr/services/puc/sources/Montesquieu/index.php?texte=1874).
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[56]
On sait que l’on ne retrouve pas l’argumentaire du contrat social dans l’Esprit des Lois. Voir cependant les commentaires de Binoche (1995) sur « l’éclipse du contrat », qui remarque simultanément que « l’on ne peut tirer de l’absence d’une mention explicite au contrat social la preuve de l’absence théorique de cette notion ».
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[57]
Le stoïcisme, et le De natura deorum de Cicéron, seraient à l’origine de l’idée de religion naturelle (Lagrée, 1991).
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[58]
L’éthique néo-épicurienne serait à distinguer de l’utilitarisme collectif (voir infra, l’honneur) : « Je crois que la secte d’Épicure, qui s’introduisit à Rome sur la fin de la République, contribua beaucoup à gâter le cœur et l’esprit des Romains » (Montesquieu, Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence).
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[59]
Les liens entre le déisme de Montesquieu et les garants méta-sociaux de sa théorie sociologique devraient être approfondis.
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[60]
Il faut répéter encore que le travail culturel du XVIIIe siècle a poussé au développement du néo-épicurisme (qui est un premier utilitarisme), ce qui a fait que des concepts relevant au départ du néo-stoïcisme comme la sociabilité ont très probablement été remodelés en profondeur. Dans un courriel, A. McKenna nous précise ce point qui est crucial dans l’évolution des idées : « Les épicuriens et les stoïciens préconisent la sociabilité, sans doute, mais de toute façon, ils sont moins éloignés qu’on ne croit en général. Les stoïciens recherchent le bonheur dans l’accomplissement du devoir (vertu), alors que les épicuriens le recherchent formellement dans le plaisir – mais ce plaisir ne peut pas être sans trouble si on va à l’encontre de ce qu’on croit être le bien ».
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[61]
Le mot « sociable » se trouve explicitement chez Montesquieu (EL, XIX, 6). Nous avons signalé plus haut que le thème de la sociabilité pouvait faire l’objet d’une déclinaison différente par les deux courants de l’Antiquité.
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[62]
L’accent mis sur une sociabilité naturelle écarte l’idée d’une sociabilité issue du contrat. Montesquieu ne se rallie pas aux théories du contrat social. Ainsi Spector (2013, – Société) se rallie aux conclusions de Binoche (1995) : « Toutefois, cette vision volontariste du rapport entre individu et société ne doit pas occulter “l’éclipse du contrat” (Binoche, 1995) dans l’œuvre de Montesquieu. […] Clairement, le schéma contractualiste n’est pas au cœur de la théorie de la société élaborée par Montesquieu. » Montesquieu mobilise donc une Raison qui n’est pas philosophique (comme les théories du droit naturel en vogue à son époque), mais une Raison sociologico-historique. Et Spector peut ajouter plus loin : « Or cette “éclipse” du contrat permet d’ouvrir un nouvel espace pour la science politique : non celui de la fondation de la souveraineté, mais celui de l’étude des sociétés et des gouvernements. […] Montesquieu esquisse donc une genèse de la société civile dont l’État policé n’est que l’achèvement. À la logique volontariste qui pense la rupture instituante et l’avènement de l’artifice étatique, Montesquieu substitue l’évolution graduelle des besoins et des passions qui conduisent à l’instauration d’un arbitre des litiges relatifs à la propriété. »
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[63]
Larrère (1999) attire notre attention sur le fait qu’il ne faut pas confondre, sous la plume de Montesquieu, Machiavel et machiavélisme. Il rejette Le Prince, qui renvoie au calcul politique immoral (et qu’il appelle spécifiquement : machiavélisme). Et se situant sur le même terrain que Machiavel, celui de l’efficacité, il déclare que l’honnêteté paie plus. Par contre, il admire le Machiavel républicain.
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[64]
Avec ce regard optimiste porté sur l’homme, Montesquieu participe de son époque qui nourrit une vision tout aussi positive de la nature. Dans son étude sur l’idée de Nature (de 1660 à 1760), Ehrard (1970, pp. 423 et 424) a distingué trois moments successifs de rapports avec la nature, Montesquieu appartenant au deuxième. Il les nomme : « contraignant, euphorique puis critique » ou encore « répressive, lénitive, offensive ». Le moment de l’Esprit des Lois et des élites cultivées est donc « euphorique ou lénitif », celui « d’une confiance inconditionnelle » dans la nature (Ehrard, 1970, p. 421).
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[65]
Ce qui marque la distance qu’il prend à l’égard de l’aristotélisme politique : « La problématique aristotélicienne du bien politique – le juste – se trouve transposée dans le champ moderne : la fin de tout gouvernement n’est plus d’accomplir l’excellence propre de l’homme, mais de protéger ses droits face à la violence d’autrui et aux risques d’abus de pouvoir. Montesquieu insiste sur la pluralité des biens en politique (XXVI, 2), c’est-à-dire sur la pluralité des formes possibles de la modération associée à la convenance des lois aux mœurs » (Spector, 2005).
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[66]
Ce qui a conduit C. Larrère (1999) à réviser l’ancienne hypothèse de Spanneut (1973) suggérant la disparition de ce courant à la fin du XVIIe siècle, et à donner une image très nuancée de l’auteur de l’Esprit des Lois : « Lire Montesquieu, c’est tout autant remettre en cause l’image, bien caricaturale, d’un XVIIIe siècle antireligieux, rejetant le stoïcisme chrétien du siècle précédent, pour épouser l’épicurisme. » Dans le même esprit, elle a relevé « le très net déclin de la référence au contrat, au XVIIIe siècle, particulièrement chez des auteurs qui, comme Hume et Smith, développent une théorie des sentiments moraux qui doit beaucoup à la conception stoïcienne de l’oikeiôsis. » Ce qui nous amènerait à imaginer une troisième phase du stoïcisme, soit un néo-néo-stoïcisme, après celui de l’Antiquité et du XVIIe siècle, et pouvant intégrer des éléments de néo-épicurisme. Mais, rappelons-le encore, ceci reste une hypothèse de travail à vérifier.
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[67]
Catherine Volpilhac-Auger nous écrivait : « La culture de Montesquieu est immense, il a lu toute l’Antiquité ! […] Finalement le seul auteur dont il se soit vraiment inspiré et qu’il ait considéré comme un maître à penser, c’est Cicéron : on le voit dans des œuvres de jeunesse comme le Discours sur Cicéron (OC, t. 8) et dans des notes sur Cicéron, capitales, que nous venons tout juste d’éditer (elles étaient inconnues jusqu’alors) dans notre tome 17. Son penchant pour le stoïcisme comme pour le scepticisme s’enracine chez lui » (courriel de juin 2018). Dans son article (2013) du dictionnaire électronique consacré aux « Écrivains latins », elle ajoute : « L’auteur que Montesquieu révère, sa vie durant, c’est Cicéron. […] Il le tient pour un philosophe de première importance, “un des grands esprits qui ait jamais été : l’âme toujours belle, quand elle n’était pas faible” (Pensées, n° 773). […] Si par la suite il aura l’occasion de trouver chez d’autres philosophes plus d’ambition intellectuelle, il n’en restera pas moins fidèle à celui qui lui en a donné les clés. » Voir aussi Andrivet (2013 – Cicéron). S’il semble donc que cette influence centrale de Cicéron puisse être confirmée, comme le montrent les publications récentes de C. Volpilhac, n’oublions pas qu’A. McKenna nous avait signalé que « lorsque Montesquieu lit Cicéron, il l’annote à l’aide de Bayle », ce qui rapproche encore le néo-stoïcisme du néo-épicurisme.
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[68]
Dans son analyse des formes politiques connues dans l’Occident, Manent (1987, pp. 7-30) nous montre que l’Europe a connu, comme ailleurs, l’empire et la ville-État. Et pour lui, l’Europe a également connu un autre modèle : l’Église. Il avance sur ce point une hypothèse intéressante : l’État national, autre forme politique inventée spécifiquement par l’Europe, aurait été la solution au problème posé par l’Église de manière à assurer l’indépendance du monde profane.
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[69]
« Il y a cette différence, entre la nature du gouvernement et son principe, que sa nature est ce qui le fait être tel, et son principe ce qui le fait agir. L’une est sa structure particulière, et l’autre les passions humaines qui le font mouvoir » (EL, III, 1).
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[70]
Que l’on ne se méprenne pas ! L’opposition au « despotisme » n’est pas une opposition au principe de la monarchie absolue. Le libéralisme aristocratique est une participation à l’exercice de ce pouvoir. Et ni les parlementaires ni les avocats jansénistes n’entendent toucher à ce principe politique (Di Donato, 1997 ; Cosandey et Descimon, 2002 ; Lemaire, 2010).
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[71]
L’honneur a un statut théorique très particulier. Montesquieu le présente comme « intérêt » à certains moments et comme « sentiment » (valoriel) à d’autres. Ce caractère double, bi-frons, s’estompera par la suite lorsque la tradition sociologique verra fondamentalement un élément culturel dans le « principe-honneur ».
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[72]
Face à la question de la liberté, les auteurs disposaient d’une réponse unique, évidente, puisée dans la lecture des auteurs romains, renouvelée par Machiavel : la virtù, la vertu civique des citoyens. C’était le mot clé pour tous les théoriciens des XVIIe et XVIIIe siècles.
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[73]
Citons Dornier (2013 – Vertu) et sa synthèse de la vertu antique chez Montesquieu : « Maîtrise et dressage des passions et des conduites, effort sur soi, engagement de l’individu pour des valeurs qui lui imposent un dépassement et qui sont des conditions du lien social. […] Quel que soit le sens que lui donne Montesquieu, la vertu se distingue toujours de l’abandon à l’intérêt immédiat (EL, V, 17-18 ; VII, 4 ; IX, 6). […] La vertu républicaine est “un renoncement à soi-même” (IV, 5) ; elle suppose un contrôle social exercé par les citoyens les uns sur les autres (IV, 7), une intériorisation des contraintes que l’analogie avec la vie monastique, dans le contexte de l’époque, contribue à déprécier (V, 2). » À propos de la règle monastique, Manent (1994) a rédigé des pages très éclairantes sur « la règle qui afflige le moine ». Et dans la foulée de cette observation de Montesquieu sur le contrôle social (« attention singulière de tous les citoyens les uns sur les autres » (EL, IV, 7), il faut évoquer la distinction du privé et du public qui est étroitement liée à ce développement de nouvelles manières et de la sociabilité. Si l’Édit de Nantes de 1598 avait été à l’origine d’un premier for interne en matière religieuse (Koselleck, 1990), les historiens nous apprennent qu’il n’y avait pas de vie privée avant le XVIIIe siècle (Ariès, 1975 [1960] ; Lebrun, 1975 ; Flandrin, 1976 ; Ariès et al., 1986/1999). Tout se déroulait sous le regard des autres. À ce moment se constitue une sphère de relations privées dont Tocqueville sera le premier théoricien en 1840.
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[74]
« Cet honneur bizarre fait que les vertus ne sont que ce qu’il veut, et comme il les veut : il met, de son chef, des règles à tout ce qui nous est prescrit ; il étend ou il borne nos devoirs à sa fantaisie, soit qu’ils aient leur source dans la religion, dans la politique ou dans la morale » (EL IV, 2).
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[75]
Paradoxe des paradoxes : cette fausseté de l’honneur ne détruit pas toute l’argumentation. On verra plus loin l’origine janséniste de ce retournement du « faux en vrai ». Spector (2013 – Honneur) le démontre clairement : « La fausseté de l’honneur, toutefois, n’aboutit nullement à son invalidation en tant que principe politique. À la suite de Montaigne, Bayle, Fontenelle ou Mandeville, Montesquieu met l’accent sur les effets bénéfiques de l’illusion qui permet de contenter la vanité des hommes grâce à la seule monnaie symbolique des honneurs. Il y a là une sorte de ruse de la raison : le désir de réputation et de gloire, quelle que soit la vacuité de son objet, est plus efficace pour la société que la vertu elle-même, car sa force est celle des passions et de l’imagination. […] La puissance motrice de l’intérêt inhérent à l’honneur réside précisément dans cette recherche des récompenses symboliques, converties par la vanité en satisfactions réelles. »
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[76]
Drévillon (2010, p. 385) conclut ainsi ses analyses : « Montesquieu concédait volontiers que l’honneur avait ses caprices et qu’il reposait sur une base philosophique erronée. Cet assemblage de préjugés, d’orgueil et de vanité possédait même la faculté de soumettre les principes de la morale et de la loi à son empire : “l’honneur, se mêlant partout, entre dans toutes les façons de penser et toutes les manières de sentir, et dirige même les principes. Cet honneur bizarre fait que les vertus ne sont que ce qu’il veut.” Le caractère arbitraire de l’honneur au regard des principes de la raison et de la morale a alimenté la critique augustinienne qui lui a dénié toute capacité à former la base d’un pacte social. Jusqu’à ce que Mandeville, intégrant l’héritage de cette tradition, en opère le renversement complet. À la variabilité arbitraire de l’honneur, Pascal opposait la vérité ferme et intangible de la vertu et des principes religieux. Contre le duel, il invoquait la soumission absolue et non négociable à la Loi qui proscrit l’homicide : “Cette défense générale ôte aux hommes tout pouvoir sur la vie des hommes.” L’examen casuistique des situations où un homme pouvait être fondé à se battre en duel, lui semblait constituer une concession au droit de tuer. Concession illimitée, car la loi de l’honneur “portera jusqu’à tuer pour les moindres choses, quand on mettra son honneur à les conserver ; je dis même jusqu’à tuer pour une pomme”, dès lors que, aux yeux des duellistes, “le droit de se défendre s’étend à tout ce qui leur est nécessaire pour se garder de toute injure”. »
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[77]
C’est la grande idée de Montesquieu : la liberté, qui était liée à la vertu dans les républiques antiques, est également possible dans les monarchies modérées (d’où la vertu a disparu) grâce à l’honneur, et le despotisme n’y est dès lors pas inéluctable : « L’honneur […] peut, joint à la force des lois, conduire au but du gouvernement comme la vertu même » (EL, III, 6). Mais l’honneur n’est pas une vertu. « L’indignation suscitée chez les lecteurs philosophes de l’Esprit des lois ne saurait donc surprendre : que ce soit au nom des principes républicains ou au nom d’une défense de la monarchie absolue éclairée, une telle conception de l’honneur ne pouvait que choquer des esprits accoutumés, dans la continuité de la tradition aristotélicienne, à voir l’honneur défini comme “prix de la vertu” » (Spector, 2013 – Honneur).
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[78]
Dans un courriel d’octobre 2017, Jean-Michel Vienne avançait avec prudence l’hypothèse suivante : « L’honneur est une notion plus “romaine” que chrétienne, et la grâce est théologiquement l’inverse de l’honneur : elle est un don reçu de Dieu sans mérite de la part de l’homme (les querelles autour du jansénisme ont en France renouvelé ces problématiques). J’aurais donc tendance à voir dans les attitudes privilégiant l’honneur, une réaction contre l’attitude chrétienne (de soumission) et un retour à la pensée antique classique. »
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[79]
« La source principale de Mandeville est Bayle : il est possible même qu’il ait assisté à ses cours à Rotterdam et on a démontré ses emprunts aux Pensées diverses de Bayle dans la Fable des abeilles » (Courriel de A. McKenna). Bayle était à l’époque un pivot central dans la défense et la diffusion du néo-épicurisme (cf. McKenna, 2008 et 2012 ; Argaud, 2019). Et parmi les autres sources de Mandeville, H. Mauroy nous ajoute dans un courriel : « Nous sommes certains qu’il a lu La Rochefoucauld et Jacques Esprit. Je pense qu’il connaissait aussi très bien Pierre Nicole. Comme les moralistes de Port-Royal, Mandeville trouvait le système de Hobbes très insuffisant (Hobbes ne donnant aucune importance au souci de l’estime de soi). »
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[80]
Sa première version parut en 1705 avec un titre (en français) qui était déjà tout un programme : La ruche bourdonnante ou Les crapules virées honnêtes (ou encore : Les coquins devenus honnêtes).
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[81]
Plus fondamentalement, le message de Mandeville était interpelant : « La Fable des abeilles avait posé avec brutalité le dilemme suivant : être vertueux et pauvre, ou riche et perverti » (Rétat, 2013 – Luxe). Et effectivement, la pauvreté guette les peuples vertueux : « L’Angleterre y est comparée à une ruche corrompue mais prospère et qui se plaint pourtant du manque de vertu » (https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Fable_des_abeilles). « C’était le scandale de la prospérité du vice » (Latouche, 2001). Voir aussi Mauroy (2011 et 2014).
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[82]
Sur Pascal, voir McKenna (2008 et 2017).
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[83]
La réinterprétation néo-épicurienne de la doctrine de la grâce des jansénistes ou des catholiques traditionnels par leurs adversaires (comme Bayle) peut être assez saisissante avec cette idée d’une « jouissance de la grâce comme plaisir » : « Cependant, il est parfaitement possible d’être néo-épicurien et néanmoins critique du rapport entre plaisir et raison, dans la mesure où au lieu de les conjoindre comme le fait Locke, on peut parfaitement les disjoindre comme le font les jansénistes qui procèdent d’une théorie du plaisir pour critiquer la validité des calculs rationnels et, ainsi, éliminer la possibilité de construire une éthique rationnelle susceptible de concurrencer la religion, tout en valorisant le salut irrationnel de la religion qui se trouve dans la jouissance de la grâce (qui n’est rien d’autre qu’un plaisir extrêmement puissant capable de contrebalancer les plaisirs mondains... ) » (courriel de C. Lazzeri).
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[84]
« Quant au néo-épicurisme, [il faut relever le rôle] de Gassendi, qui cherche à réhabiliter Épicure. L’influence d’une conception épicurienne de l’amour-propre est évidente aussi chez Malebranche, de sorte qu’on a pu parler du jansénisme comme d’un “néo-épicurisme chrétien”. […] Antoine Arnauld a livré une grande bataille contre Malebranche sur ce thème […] [et son argument] réside dans la “réhabilitation de l’amour-propre”, et Bayle y est intervenu de façon décisive. C’est sur cette même réhabilitation de l’amour-propre que Voltaire fonde sa formule : “Il est [...] impossible qu’une société puisse se former et subsister sans amour-propre. [...] C’est l’amour de nous-même qui assiste l’amour des autres ; c’est par nos besoins mutuels que nous sommes utiles au genre humain ; c’est le fondement de tout commerce ; c’est l’éternel lien des hommes » (Lettres philosophiques [1734], XXV, rem. 11) (courriel d’A. McKenna).
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[85]
Avec Bayle, « la théologie augustinienne de la grâce, se fondant sur la conception d’une “délectation victorieuse” se révèle être un épicurisme chrétien, légitimant la recherche du plaisir et, en attendant la grâce, revendiquant les passions d’une nature réhabilitée » (McKenna, 2008).
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[86]
Dans un courriel, A. McKenna souligne ce qui s’est joué dans les dernières décennies du XVIIe siècle : « Selon l’analyse de Bayle, les calvinistes, comme tous les chrétiens, n’accomplissent les actes qu’ils considèrent comme vertueux que dans la perspective d’un bonheur infini dans l’au-delà : c’est ce principe qui est pointé par Bayle chez les augustiniens (et les calvinistes sont des augustiniens) comme un principe épicurien (voir la thèse d’E. Argaud, Une affinité paradoxale : épicurisme et augustinisme dans la pensée de Pierre Bayle […]. Bayle montre que les chrétiens n’accomplissent pas le bien pour le bien, mais en vue d’une récompense ; seul l’athée est capable d’accomplir le bien parce que c’est le bien. Cela mine peut-être l’association des calvinistes et de l’ascèse. Bien sûr, comme les jansénistes, les calvinistes font preuve de plus de rigueur morale – mais le fondement de leur morale n’est qu’un bonheur personnel, et non pas le bien en soi. D’où l’association apparemment paradoxale d’augustinisme (ou calvinisme) et épicurisme. […] On pourrait dire que l’athée vertueux accomplit des actes vertueux par ambition ou orgueil, etc., mais cela vaut aussi pour les chrétiens : l’argument de Bayle vise à démontrer que seul l’athée est capable d’accomplir des actes de vertu en faisant le bien pour le bien et non pas dans l’espérance d’une récompense, alors que le chrétien suit les commandements divins parce que Dieu promet une infinité de bonheur après sa mort. »
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[87]
Dans une de ses Lettres persanes, Montesquieu manifestait déjà en 1721 qu’il avait recueilli cet héritage : « [Les Persans] qui “connaissent la justice et aiment la vertu”, conçoivent que “l’intérêt des particuliers se trouve toujours dans l’intérêt commun ; que vouloir s’en séparer, c’est vouloir se perdre ; que la vertu n’est point une chose qui doive nous coûter ; qu’il ne faut point la regarder comme un exercice pénible ; et que la justice pour autrui est une charité pour nous” » (extrait cité par A. McKenna). La leçon de l’abbé de Saint-Pierre porte ainsi ses fruits sous la forme d’« une sollicitude commune pour l’intérêt commun ».
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[88]
La réinterprétation néo-épicurienne de la doctrine de la grâce des jansénistes ou des catholiques traditionnels par leurs adversaires (comme Bayle) peut être assez saisissante avec cette idée d’une « jouissance de la grâce comme plaisir » : « Cependant, il est parfaitement possible d’être néo-épicurien et néanmoins critique du rapport entre plaisir et raison, dans la mesure où au lieu de les conjoindre comme le fait Locke, on peut parfaitement les disjoindre comme le font les jansénistes qui procèdent d’une théorie du plaisir pour critiquer la validité des calculs rationnels et, ainsi, éliminer la possibilité de construire une éthique rationnelle susceptible de concurrencer la religion, tout en valorisant le salut irrationnel de la religion qui se trouve dans la jouissance de la grâce (qui n’est rien d’autre qu’un plaisir extrêmement puissant capable de contrebalancer les plaisirs mondains... ) » (courriel de C. Lazzeri).
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[89]
Nous empruntons cette citation de Paganini concernant Gassendi à une publication de Darmon (2004) qui, du côté des esprits libertins, pressent une ligne qui va de Gassendi à Mandeville. Il cite un extrait explicite de l’analyse de son collègue italien qu’il est utile de rapporter : « Les problèmes qu’on rencontre dans la maîtrise des appétits irrationnels n’impliquent aucun pessimisme ; ils exigent plutôt l’usage de techniques rationnelles visant à modérer (non pas à supprimer) les passions. Le contraste entre les passions et la raison, entre le vice et la vertu se présente comme un conflit entre intérêts à court terme et intérêts à long terme, entre utilités trompeuses et utilités bien comprises. »
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[90]
Cette analyse montre que Montesquieu est pleinement conscient que la fortune mobilière a pris une importance décisive face à la fortune immobilière, ancien siège de la puissance aristocratique.
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[91]
De nouveaux mécanismes sont apparus dans la société, mécanismes qui viennent contrebalancer l’exercice de la puissance royale. Les Rois doivent mieux analyser leurs projets de décision et en peser les conséquences : « Il a fallu, depuis ce temps, que les princes se gouvernassent avec plus de sagesse qu’ils n’auraient eux-mêmes pensé : car, par l’événement, les grands coups d’autorité se sont trouvés si maladroits que c’est une expérience reconnue qu’il n’y a plus que la bonté du gouvernement qui donne de la prospérité. On a commencé à se guérir du machiavélisme, et on s’en guérira tous les jours. Il faut plus de modération dans les conseils. Ce que l’on appelait autrefois des coups d’État ne serait aujourd’hui, indépendamment de l’horreur, que des imprudences. Et il est heureux pour les hommes d’être dans une situation où, pendant que leurs passions leur inspirent la pensée d’être méchants, ils ont pourtant intérêt de ne pas l’être » (EL, XXI, 20).
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[92]
La démonstration de Montesquieu est tellement brillante que l’on risque de ne pas s’apercevoir que, même s’il reprend le vocabulaire de Machiavel (le Prince, la méchanceté, la prudence), il s’en est cependant éloigné, et en a modifié ses conclusions. Comme le souligne Pierre Manent, « l’intérêt des Princes parle ainsi un autre langage au temps de Montesquieu qu’au temps de Machiavel, loin de susciter l’initiative de “coups d’autorité” destinés à conforter leur pouvoir, la nécessité leur conseille d’être bon et de modérer leur désir de domination. […] la prétendue prudence du machiavélisme est devenue une véritable imprudence » (cité par Spector, 2013 – Commerce). L’atmosphère politique de 1748 n’est plus celle de 1513.
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[93]
« Les Anciens, qui ne connaissaient pas la distribution des trois pouvoirs dans le gouvernement d’un seul, ne pouvaient se faire une idée juste de la monarchie » (EL, XI, 9).
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[94]
Au Roi : le pouvoir exécutif, à la noblesse : certaines compétences judiciaires de la Chambre des Lords et au peuple des villes : le pouvoir législatif de la Chambre des Communes. Ce qui ne doit pas nous méprendre, car l’aristocratie anglaise exerce une influence prépondérante. En effet, la haute aristocratie est présente dans la Chambre des Lords et l’aristocratie moyenne de la gentry est seule capable d’affronter les dépenses pour se faire élire à la Chambre des Communes (communication de F. Balace de l’ULiège).
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[95]
« Ces trois puissances devraient former un repos ou une inaction. Mais comme, par le mouvement nécessaire des choses, elles sont contraintes d’aller, elles seront forcées d’aller de concert » (EL, XI, 6). Larrère (2013) ajoute : « Montesquieu montre alors que la constitution fonctionne comme une machine à même de corriger les déséquilibres constants que représentent les tentatives des différents pouvoirs d’empiéter les uns sur les autres. Personne donc n’est obligé de vouloir le bien commun, mais il se produit comme un résultat : c’est celui de la généralité de la loi, qui assure la liberté. »
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[96]
« On voit ainsi se mettre en place, dans la réflexion que mène Montesquieu sur le stoïcisme dans ses œuvres de jeunesse une valorisation de la sociabilité, et tout particulièrement de la tolérance, qui reste un thème constant de ses œuvres de maturité. […] Dès ses premiers écrits, Montesquieu, à travers Cicéron, fait des références positives et détaillées à des thèmes stoïciens : la sociabilité, la religion naturelle. [Il y découvre] la tolérance dans la religion romaine, si accueillante aux dieux étrangers. […] La religion naturelle est ainsi une des formes de réalisation du principe stoïcien de sociabilité : elle permet aux hommes de vivre ensemble, en paix. […] Les stoïciens, dont la philosophie justifie la tolérance, y apparaissent comme un modèle auquel la modernité, divisée religieusement, pourrait se référer » (Larrère, 1999).
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[97]
Van Kley (2002) note ainsi que se retrouveront, à l’orée de la Révolution française, dans le parti patriote, les opposants jansénistes, protestants (huguenots) et philosophes alors que les jésuites et autres acteurs catholiques constituent le parti ministériel.
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[98]
106eLettre persane (Gallimard, La Pléiade, vol. 1, pp. 288-289).
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[99]
C’est un tout autre regard qui est porté sur le travail. Ce n’est plus l’injonction biblique, sanction d’un péché. Au contraire, le travail est devenu une « vertu » (EL, V, 6) et il y a maintenant une obligation de travailler : « Un homme n’est pas pauvre parce qu’il n’a rien, mais parce qu’il ne travaille pas » (EL, XXIII, 24). Idée que Tocqueville reprendra dans De la démocratie en Amérique (Kuty et Dubois, 2019, p. 74).
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[100]
Ce qui n’empêche pas Montesquieu de rester lucide sur les aspects négatifs de ce nouvel esprit de commerce : chaque médaille a son revers, comme la perte de certaines vertus. Il en est ainsi de l’hospitalité : « La privation totale du commerce produit au contraire le brigandage, qu’Aristote met au nombre des manières d’acquérir. L’esprit n’en est point opposé à certaines vertus morales : par exemple, l’hospitalité, très rare dans les pays de commerce, se trouve admirablement parmi les peuples brigands » (EL, XX, 2).
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[101]
Il est fort possible que Montesquieu reprenne le raisonnement néo-épicurien pour le champ économique. Mais, comme le souligne C. Lazzeri dans un courriel, on peut se demander s’il se rallie à cette Raison de « la composition des intérêts en ce qui concerne les activités économiques. Il paraît se contenter d’une simple théorie du commerce (laisser-faire l’intérêt individuel) [et n’accède pas à] une théorie du marché impersonnel et à son mécanisme de nature quasi providentielle ainsi que le fait Boisguilbert. »
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[102]
La théorie volera en éclats avec les guerres du milieu du XVIIIe siècle, puis celles de Napoléon.
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[103]
Ici aussi, il faut vérifier si le néo-épicurisme ne renforce pas le néo-stoïcisme originaire. Et plus généralement, il serait nécessaire d’approfondir les continuités avec « l’honnête homme » du XVIIe siècle et les formes de sociabilité qui étaient alors apparues.
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[104]
Ce concept n’a été découvert et théorisé que récemment. Si l’Esprit des Lois a été discuté en profondeur depuis sa parution en 1748, et donc depuis plus de deux siècles, la reconnaissance du concept de « manières » remonte à la fin du siècle dernier. Il a fait l’objet d’un article remarqué de J. Pocock (1998 [1985]), avant que Céline Spector (1998) ne le reprenne dans une analyse plus approfondie.
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[105]
B. Cravieri (2003) a montré l’influence capitale des Salons tenus par les femmes, qui dès le XVIIe siècle, sous Louis XIII, feront évoluer la langue française : ce sont elles qui « inventeront » le français que l’on parlera alors et qui amèneront les hommes à cette délicatesse de l’expression, et ainsi à se socialiser en hommes « sociables » (le mot « sociable » se trouve chez Montesquieu, EL, XIX, 6).
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[106]
Un fait attire beaucoup l’attention de Montesquieu : le dîner. C’est une institution française : on se reçoit, on y brille par la conversation. Rien de tel à Londres. « Comment les Anglais aimeraient-ils les étrangers ? Ils ne s’aiment pas eux-mêmes. Comment nous donneraient-ils à dîner ? Ils ne se donnent pas à dîner entre eux » (Montesquieu, Notes de voyages sur l’Angleterre, Paris, Gallimard, La Pléiade, vol. 1, 1949, pp. 876-877).
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[107]
Nous devons à Ph. Raynaud (2013 – Angleterre) le relevé des citations de Montesquieu (extraites de ses Pensées et de ses Notes de voyages) rapportées dans cette section, ainsi que leur analyse. Pour les références paginales, l’édition des Pensées et des Notes de voyages de Montesquieu est celle de la Pléiade, 1949). Nous avons fait figurer en plus, entre crochets, les références de l’édition à laquelle renvoie Raynaud.
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[108]
Montesquieu lie la politesse française à l’existence d’une structure sociale monarchique : « Dans les monarchies, la politesse est naturalisée à la cour. Un homme excessivement grand rend tous les autres petits. De là les égards que l’on doit à tout le monde ; de là naît la politesse, qui flatte autant ceux qui sont polis que ceux à l’égard de qui ils le sont ; parce qu’elle fait comprendre qu’on est de la cour, ou qu’on est digne d’en être. […] Enfin, l’éducation dans les monarchies exige dans les manières une certaine politesse. Les hommes, nés pour vivre ensemble, sont nés aussi pour se plaire ; et celui qui n’observerait pas les bienséances, choquant tous ceux avec qui il vivrait, se décréditerait au point qu’il deviendrait incapable de faire aucun bien » (EL, IV, 2).
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[109]
« Mais ce n’est pas d’une source si pure que la politesse a coutume de tirer son origine. Elle naît de l’envie de se distinguer. C’est par orgueil que nous sommes polis : nous nous sentons flattés d’avoir des manières qui prouvent que nous ne sommes pas dans la bassesse, et que nous n’avons pas vécu avec cette sorte de gens que l’on a abandonnés dans tous les âges » (EL, IV, 2).
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[110]
Mais l’analyse de la sociabilité anglaise ne peut se limiter à ces conduites. Il faut aussi prendre en compte les importantes remarques de Montesquieu sur le « malaise » que connaissent les Anglais : il s’agit du sentiment de « malaise » qu’ils éprouvent. Cette notion prolonge l’uneasiness de Locke, qui fut elle-même vulgarisée par les Lettres philosophiques de Voltaire (1734), et que reprendra Tocqueville (1840) dans son analyse des Américains (voir notre section consacrée à « L’inquiétude et l’agitation » des Américains (dans Kuty et Dubois, 2019). Voir aussi Vernazza (2014) sur ce thème de l’inquiétude.
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[111]
La phrase complète est : « L’homme, cet être flexible, se pliant dans la société aux pensées et aux impressions des autres, est également capable de connaître sa propre nature lorsqu’on la lui montre, et d’en perdre jusqu’au sentiment lorsqu’on la lui dérobe. »
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[112]
Le thème de la douceur n’est pas seulement descriptif. Il est profondément théorique, inscrivant la nouvelle société dans un ordre nouveau, renonçant à la vertu et s’appuyant sur la liberté des Modernes. « L’ordre politique moderne se conçoit sans vertu. La modernité est le temps de la douceur des mœurs, de la tolérance liée à la communication des peuples et à la fin des préjugés destructeurs, même si cette douceur doit s’accompagner d’une forme de corruption morale ; l’impureté des mœurs est le prix de la liberté. Il faut désormais se satisfaire d’une forme sociale de vertu, associée à l’humanité et non à la discipline de soi. Le mouvement de la Vertu à la Liberté […] implique une rupture non seulement avec la philosophie classique, mais également avec le christianisme. Liberté, donc, plutôt que vertu » (Spector, 2013 – RMM).
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[113]
Le parallèle s’impose ici avec La société de Cour de Norbert Elias (1974) qui rattache des traits de personnalité fort similaires à la Cour de Louis XIV. Elias s’appuyait sur Saint-Simon alors que Pocock part de Montesquieu. Le marché et l’État sont les deux grands mécanismes sociologiques identifiés par les auteurs.
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[114]
Pocock (1981) se penche sur le phénomène culturel clé de l’époque : la toute nouvelle attention portée aux choses (res) et aux biens, phénomène en lien avec le développement du capitalisme.
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[115]
« Chez Montesquieu, ce n’est pas la vertu qui devient raffinement ; elle demeure austère et farouche ; c’est dans les monarchies, corrélativement à leur principe, que l’on trouve selon nous l’équivalent de ce concept. Il s’agit alors de dire que l’humeur sociable est compatible avec la liberté, abstraction faite de toute vertu » (Spector, 1998, p. 156).
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[116]
Cette société se donne notamment comme perspective la recherche du bien-être, permise par l’enrichissement. C’est le moment d’évoquer Smith (1776) qui écrivait dans le même sens, trente ans après l’Esprit des Lois : « Une augmentation de fortune est le moyen par lequel la majeure partie des hommes se proposent et souhaitent d’améliorer leur sort : c’est le moyen le plus commun et qui leur vient le premier à la pensée » (cité par Hirschman, 1980, p. 40).
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[117]
Les citations de ces trois auteurs sont rapportées par Spector (2013 – Honneur).
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[118]
« L’extension du principe est délicate à déterminer : est-il réservé aux nobles qui forment pour l’essentiel la “nature” de la monarchie (ce pourquoi les lois doivent travailler à “soutenir cette noblesse, dont l’honneur est, pour ainsi dire, l’enfant et le père” (EL, V, 9) (voir Althusser, 1959, pp. 79-81) ou s’étend-il à toutes les conditions, en régnant souverainement “sur le prince et sur le peuple” » ? (Spector, 2013 – Honneur). Voir aussi Laval (2014).
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[119]
Pour Laval (2014) également, « la notion de l’honneur chez Montesquieu ne s’arrête point aux limites de la noblesse mais couvre tout le champ social. […] l’élément hiérarchique, inégalitaire, ségrégatif qu’est “l’honneur aristocratique” dans le régime féodal est devenu cette dimension universelle qui unifie paradoxalement la société monarchique où l’envie de distinction caractérise la commune condition humaine. »
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[120]
« Dans l’Esprit des lois, Montesquieu établit que l’honneur est un principe du gouvernement dans la monarchie. Souvent, ce postulat a été considéré comme l’expression d’une nostalgie aristocratique. Or la culture de l’honneur n’est pas restée l’apanage exclusif des duellistes ou des gentilshommes “malcontents”. Elle a été partagée par l’ensemble des individus de la société d’ancien régime. L’honneur, en effet, est une équation personnelle par laquelle un individu définit ce qu’il doit aux autres et ce que les autres lui doivent. En ce sens, ce principe ne forme pas un système inerte, mais constitue bien une pratique sociale par laquelle un individu affirme son adhésion à un ensemble de codes et de valeurs formant une identité collective, dont il se proclame l’incarnation et le juge souverain. En ce sens, le sentiment de l’honneur a contribué à l’émergence de l’individu dans le cadre d’une société d’ordres et de privilèges » (Drevillon, 2010).
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[121]
En lien avec cette hypothèse sur l’honneur français au XVIIIe siècle, on ne s’étonnera pas que, plus de deux siècles après l’Esprit des Lois, la permanence de tels traits aristocratiques s’observera toujours, en plein XXe siècle, au cœur de la culture française : il faut lire les pages mémorables que Michel Crozier a consacrées à la persistance de la « valeur aristocratique » et à la « peur des relations face-à-face » qui lui est liée, dans sa thèse Le Phénomène bureaucratique de 1963 ainsi que La Logique de l’honneur de Ph. d’Iribarne (1989).
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[122]
Cette note reprend extensivement des extraits des courriels que C. Lazzeri nous a fait parvenir pour clarifier, à notre demande, certains points de la pensée des Temps Modernes.
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[123]
Par ailleurs, il faut ajouter cette réflexion de C. Lazzeri en ce qui concerne l’intérêt. « C’est au début du XVIIe siècle que l’on commence, dans le cadre de la Contre-Réforme religieuse, à relier étroitement l’intérêt et l’amour propre. [Jusqu’alors] l’analyse de l’intérêt s’était développée séparément depuis l’utilitas communisetpublica du droit romain, jusqu’à la pensée politique du XVIIe, alors que l’analyse de l’amour-propre semble s’être développée selon une voie séparée qui passe plutôt par la théologie morale de Grégoire le Grand, Bernard de Clairvaux et d’autres théologiens médiévaux ; [et puis] dans cette quasi-fusion de l’intérêt et de l’amour-propre, ce dernier en vient à désigner aussi bien l’intérêt matériel (“amour-propre de commodité”) que l’intérêt symbolique (“amour-propre de vanité”). C’est à partir du XVIIe siècle, me semble-t-il [mais il est possible que cela se soit produit au cours du XVIe siècle], que l’on commence à distinguer de façon plus fine les deux versants de l’amour-propre, amour-propre lié aux biens matériels et amour-propre lié à l’orgueil, à la glorification, etc., peut-être (c’est là une hypothèse) sous l’effet de la croissance de l’économie marchande. […] Et c’est en tout cas clairement à partir de là que l’on voit apparaître une tension entre les deux puisque, selon certains auteurs comme Hobbes, La Rochefoucauld ou Nicole, l’intérêt matériel égoïste domine, alors que chez des auteurs comme Pascal, c’est le versant symbolique de l’amour de soi qui l’emporte. Les auteurs jansénistes, au XVIIe siècle, ont donc affiné le concept augustinien.
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[124]
S’il n’adhère pas à une Loi du Progrès, comme Turgot (1750) ou Condorcet (1794), Montesquieu ne rejette pas toute idée d’une avancée de l’humanité (Ehrard, 1970, p. 384).
Chapitre 1 - Les « valeurs » dans la sociologie de Montesquieu [1]
1. La Raison néo-stoïcienne et la Raison néo-épicurienne dans l’œuvre de Montesquieu
1.1. Un argumentaire de légitimation
1L’objectif de cet article est de clarifier, dans De l’Esprit des Lois (ci-après : EL), les croyances que se donnent les hommes pour fonder leur société. On sait que Montesquieu a saisi, avec son concept de « Monarchie modérée », la nouvelle société apparue en son temps. Une de ses originalités est d’avoir associé deux perspectives d’analyse : ce que l’on appellera plus tard les valeurs (notamment avec l’honneur) et les intérêts (par exemple avec la taille des États ou le climat).
2La question qui se pose ici se situe à un autre niveau conceptuel, celui de la source de la légitimité de cet ordre social. Montesquieu identifie la « Raison » active à ce niveau. Avec celle-ci, il s’agit de la composante « normative » de l’appareil conceptuel de la sociologie. Notre tâche sera alors de mettre en lumière l’argumentaire des ressources de légitimité qu’il va puiser dans le néo-stoïcisme et le néo-épicurisme. Plus précisément, nous retrouverons ces deux courants culturels dans ce rôle de légitimation : le néo-stoïcisme pour les passions, et le néo-épicurisme pour les intérêts.
1.2. Immanence supérieure et « garants méta-sociaux supra-conflictuels »
3Cette Raison que mobilise Montesquieu pour son système conceptuel se retrouve aussi, bien évidemment, dans l’analyse des conduites des acteurs (Montesquieu étant l’un d’eux). Dans le champ social de son temps, il dégage avec la Raison un nouveau lieu de légitimation des passions et des intérêts. Cette instance immanente supérieure (que nous pouvons également appeler avec prudence « transcendance sociologique ») trouvait hier son caractère transcendant dans les savoirs de légitimation (religion, philosophie, droit, science) qui étaient perçus comme neutres et incritiquables, et donc hors conflit, comme le prétendaient les élites. Ils étaient, ainsi que le disait très justement Alain Touraine (1975), des « garants méta-sociaux supra-conflictuels » [2].
4À l’époque de Montesquieu, les hommes se tournaient vers Dieu ou vers la Raison, vers une transcendance religieuse ou laïque (Goldzink, 2013 – Raison). Plus précisément, en France, la première moitié du XVIIIe siècle a connu la confrontation de plusieurs garants méta-sociaux. Il y avait d’abord la religion, encore hégémonique [3] (Chartier, 1989) : c’était le catholicisme « classique » avec la monarchie de droit divincomme instance théologico-politique (Cosandey et Descimon, 2002) ; c’était aussi le second jansénisme, postérieur à la bulle Unigenitus de 1713 (Van Kley, 2002 ; Maire, 2013 – Jansénisme) ; ce n’était plus la religion protestante, pourchassée depuis 1685. Toutefois, les couches cultivées s’éloignaient de l’idée du Dieu chrétien créateur et étaient à la recherche de nouveaux garants de légitimité pour le nouvel ordre sociopolitique. C’était le temps de la lente montée des différentes modalités de la Raison moderne [4] qui avait cheminé tout au long des XVIe et XVIIe siècles conduisant à l’essor de la philosophie des Lumières.
5Montesquieu se situe à ce moment charnière où se prépare, parmi nombre d’intellectuels, le basculement d’un univers culturel vers un autre. Il se distancie de la religion [5] et de la grâce et opte pour les nouveaux thèmes culturels promis à un grand avenir : la Nature et la Raison.
6Notre tâche sera d’identifier les figures de la Raison qu’invoquait Montesquieu au milieu du XVIIIe siècle avant l’idéologie du Progrès de la philosophie des Lumières. Confronté aux tensions entre deux des courants majeurs de son temps, le néo-stoïcisme et le néo-épicurisme (ce dernier étant un proto-utilitarisme), il proposera dans l’Esprit des Lois sa synthèse accordant, selon toute vraisemblance, une place dominante au néo-stoïcisme comme garant de la Monarchie modérée. Telle est l’hypothèse que nous examinerons dans ce texte [6].
7Ce faisant, il inaugure dans le champ des sciences sociales, le paradigme spécifiquement sociologique qui articule les intérêts et les valeurs autour de la Raison et qui se prolongera, au travers de nombreux renouvellements, jusqu’au dernier tiers du XXe siècle [7].
8Sur le plan méthodologique, signalons que nous nous appuierons sur les nombreux travaux de collègues, philosophes, romanistes et historiens qui, depuis une trentaine d’années [8], ont renouvelé en profondeur la compréhension de l’œuvre de Montesquieu. Nous nous livrerons donc à une analyse secondaire de cette littérature scientifique récente et n’hésiterons pas à recourir à de nombreuses citations de chercheurs pour nous aider à entrer dans ce monde des XVIIe et XVIIIe siècles. Notre intention étant de nous rapprocher le plus possible de ce « Monde que nous avons perdu » (Laslett, 1969), nous avons également jugé nécessaire de rapporter de nombreux extraits des ouvrages de Montesquieu pour le suivre dans la formulation de sa pensée, avec ses propres mots et ses propres tournures.
2. Institution et Nature, Raison-Système et Raison normative
9Le premier temps de notre réflexion sera d’identifier la notion d’institution, création conceptuelle majeure de Montesquieu. C’est sa contribution capitale dans le débat de son époque, face à la théorie du contrat social. Il faut être conscient qu’il y avait au XVIIIe siècle deux voies majeures de légitimation rationnelle de l’ordre social : le contrat social et l’institution [9]. Et donc deux visions concomitantes de la Nature, car le concept d’institution articule lui aussi la Nature avec la Raison, mais d’une manière différente. Nous entreprendrons ensuite, dans un deuxième temps, la clarification de son concept de Nature, d’abord tel qu’il était compris et défini par ses contemporains : à la fois réalité empirique et idéal normatif ; et ensuite, nous nous pencherons sur sa propre définition, hautement novatrice en 1748, d’une Nature historiquement datée et située, soit « sociologisée ». Ce qui nous conduira enfin dans un troisième temps à distinguer dans l’œuvre de Montesquieu une Raison normative et une Raison-Système, cette dernière étant structurée par le nouveau savoir sociologique.
2.1. Une innovation conceptuelle majeure : l’institution
10Pour repenser la vie des hommes en société, deux grands modèles de Raison vont s’imposer au milieu du XVIIIe siècle. La théorie du contrat social (Terrel, 2001) est la plus connue et on a longtemps pu croire qu’elle occupait seule tout le nouvel espace de légitimation, articulant la Raison et la Nature. On ne sait pas toujours que la direction prise par Montesquieu a été une réelle alternative à celle du contrat social. Il a apporté le concept d’institution qui a exercé pendant deux siècles une influence incalculable sur les théoriciens du continent.
11Montesquieu donne une définition précise de l’institution qu’il appelle aussi « l’Esprit général d’une nation » ou encore « l’esprit des lois et des mœurs » (Binoche, 1998) [10]. Sous sa plume, cet Esprit général rassemble les éléments suivants : « Plusieurs choses gouvernent les hommes : le climat, la religion, les lois, les maximes du gouvernement, les exemples des choses passées, les mœurs, les manières ; d’où il se forme un esprit général qui en résulte » (EL, XIX, 4). Les clés de compréhension de cette institution-Esprit général nous sont données dès les deux premières pages de l’Esprit des Lois, lorsqu’il avance deux types de notions que nous devrons distinguer : d’un côté, la « loi » et la « nature des choses » et, de l’autre, la « Raison primitive » et les « rapports de justice antérieurs aux lois ». La Nature et la Raison, telles sont donc les deux notions clés que l’institution articule.
12Soit une Nature ordonnée par la Raison. Mais sous la simplicité de la formulation se cache une réelle complexité qui tient à l’univers culturel du XVIIIe siècle. Car le mot Nature a, à cette époque, deux facettes tout comme la Raison qui la structure.
13Dans ce texte, notre analyse de l’Esprit des Lois devra distinguer les deux aspects de la Raison : une Raison que nous appellerons Raison-Système et une Raison normative [11].
14La Raison-Système est à l’origine de la cohérence des éléments de l’Esprit général ou de la « convenance » (Casabianca, 2013 – Convenance) qui le constituent. C’est l’idée actuelle d’une structure des faits sociaux. C’est un des premiers apports de Montesquieu à la sociologie [12].
15Ensuite, à un second niveau, cet agencement interne des phénomènes, cette cohérence, relève d’un second aspect de la « nature des choses » : ils sont aussi le fruit d’une Raison normative, d’une Raison garante, issue notamment de son adhésion au néo-stoïcisme [13].
16Tel est le programme intellectuel que se donne Montesquieu : l’étude de la Nature-Institution structurée par la Raison-Système et ordonnée par la Raison normative.
2.2. La Nature des choses et sa double facette
17Mais il faut d’abord rappeler la thèse pionnière de Jean Ehrard défendue en 1963. Celui-ci a donné une analyse aussi lumineuse que brillante de la position de Montesquieu, analyse qu’il est opportun de rapporter fidèlement, car elle fait toujours autorité. Il nous présente la Nature [14] au travers d’une série de couples très pertinents.
18« La nature exprime à la fois le réel et l’idéal, le fait et le droit : idée positive et normative en même temps. […] Les “rapports nécessaires” [qu’elle édicte] sont autant des rapports de perfection que des lois de causalité » (Ehrard, 1970, pp. 423 et 421) [15]. Ou encore, comme ajoute Benrekassa (2013) : « Il s’agit bien, comme l’a montré Jean Ehrard, d’un concept ambivalent qui conjoindrait ce qui est et ce qui doit être, qui chercherait à rendre compte à la fois de l’ordre des choses, des lois ou des causes de son devenir, et de la possibilité qui y est inscrite de passer à un ordre meilleur [16]. »
19« Cette ambivalence de la notion de nature, qui implique à la fois nécessité et finalité, prend place dans une conception optimiste, voire providentialiste, de l’ordre général du monde » (Ehrard, 1970, p. 372) [17]. Bref, nécessité et finalité, réel et idéal, idée positive et normative, « c’est la souplesse apaisante d’une notion dont la particularité est d’unir les inconciliables » (Ehrard, 1970, p. 421) [18].
20Pour nos esprits contemporains, il est normal de distinguer analytiquement ces deux facettes, les jugements de fait et les jugements de valeur, mais il en allait autrement pour les esprits du XVIIIe siècle. Il ne s’agissait pas de deux aspects strictement distincts ; au contraire, il y avait un lien intrinsèque essentiel, joignant étroitement ces deux éléments comme J. Ehrard l’a démontré [19].
21Nous voici arrivés au cœur de ce travail : découvrir les figures de la Raison mobilisées par Montesquieu et leur contenu. Nous commencerons par la Raison-Système car elle structure la légitimité de son nouveau regard sociologique sur les phénomènes humains. Elle organise les matériaux empiriques avec les notions de cause effective, de Loi et d’Histoire, notions nécessaires pour passer ensuite à la démonstration de la Raison normative.
2.3. Raison-Système et Nature « sociologisée »
22Penchons-nous d’abord sur la Raison-Système, révélatrice du nouveau type de Nature qu’imagine Montesquieu. Lui aussi, il raisonne sur cette Nature comme les théoriciens du contrat social, mais avec le concept d’institution, il inaugure de nouvelles routes. Car pour lui, la Nature n’est pas un concept philosophique, une essence permanente : la Nature est institutionnelle. Ce qui veut dire qu’elle est largement empirique dans sa substance, à l’opposé de la position de Jean-Jacques Rousseau qui écrira quelques années plus tard : « Écartons tous les faits. »
23C’est une Institution-Nature, « située et datée », comme on le dira plus tard, une Nature que Binoche (1995) appelle « historico-géographique » car, comme le précise Spector, « cette nature des choses est elle-même historique ». Dès lors, il n’y a pas « une » Nature éternelle, mais il y a des Natures. Ainsi, quand il analysera la France ou l’Angleterre, il les saisira chaque fois comme des natures sociopolitiques spécifiques. Et chaque fois, il s’agira d’une « Nature locale, d’une nature conjoncturelle et liée aux circonstances (Binoche, 1998). La Nature doit être « sociologisée » (c’est-à-dire incarnée dans un état de la société à un moment historique donné) [20].
24L’institution est donc une structure sociale historique. Il nous reste maintenant à découvrir la manière dont Montesquieu construit un nouveau regard, sociologique, pour la saisir.
3. La Raison-Système et ses quatre éléments
25Cette section consacrée à la nouvelle Raison sociologique est d’ordre épistémologique. Elle montre le rôle de la Raison des Temps modernes dans la constitution du nouveau savoir que Montesquieu invente. La Nature, l’institution, la monarchie modérée ne sont pensables par Montesquieu que grâce à la sociologie qu’il fonde. Nous savons que tout concept n’existe que par la méthode qui le produit : il est intrinsèquement et consubstantiellement lié à la démarche scientifique qui le rend visible. Nous retiendrons ici quatre axes de ce nouveau cadre cognitif découvrant une nouvelle Nature-institution : la priorité empirique, la cause efficiente, la loi scientifique et l’Histoire.
3.1. Une démarche empirique
26L’option empirique reconnaissant l’importance des faits, libérés de leur enchâssement interprétatif religieux, lui vient du climat culturel de l’époque qui mettait l’accent sur l’observation [21], l’expérience et la comparaison. Certains voudront voir l’influence de Newton dans l’adhésion de Montesquieu à cette Raison scientifique : jeune magistrat à Bordeaux, il y avait étudié la physique mais cette hypothèse ressort davantage de l’hommage que d’une réalité établie [22]. Il faut plutôt souligner l’enseignement qu’il avait reçu chez les oratoriens, dont la pédagogie scientifique était plus développée que chez les jésuites [23].
Cause efficiente
27Cette priorité empirique ne se limite pas à une simple accumulation de faits [24], mais repose au contraire sur une approche organisée qui les ordonne. Elle exige un regard structurant [25], qui prend appui sur deux notions essentielles que Montesquieu met au cœur de sa nouvelle démarche : la cause efficiente et la loi scientifique.
28Dans sa philosophie des quatre causes, Aristote avait distingué la cause finale (les fins que poursuit l’homme) de la cause efficiente (la manière dont les choses s’agencent). Les savoirs normatifs traditionnels, comme la théologie ou la philosophie chrétienne, accordaient la première place à la cause finale et nourrissaient une représentation de l’homme, pécheur, tendu vers Dieu pour sa rédemption.
29Montesquieu privilégie résolument les causes efficientes (c’est-à-dire les causes secondes au sens de Malebranche) et se concentre sur la manière dont les hommes agissent. Pour lui, les « passions », comme l’honneur, sont les causes efficientes agissant au sein de la monarchie modérée [26]. En cela, il est héritier de la pensée de Descartes [27] et des pré-cartésiens (Gregory, 2000), qui avaient écarté la cause finale au profit de la cause efficiente (Duflo, 1996) [28]. La Raison cartésienne [29] est donc centrale dans sa démarche scientifique [30].
La Loi scientifique
30Ce recours à la cause efficiente n’est qu’une première étape car les faits qu’elle révèle doivent être reliés. Montesquieu est devant la tâche de définir une toute nouvelle notion de loi, établissant des corrélations entre ces faits empiriques [31]. Ce sera là un nouvel apport dans la pensée du siècle : c’est la loi scientifique. Jusqu’à son époque, la loi avait un sens théologique ou juridique (Barret-Kriegel, 1979 ; Skinner, 2001 ; Brague, 2005). Avec l’Esprit des Lois, elle aura maintenant un sens scientifique, et ce dans le domaine des faits humains. On en trouve la définition à la toute première ligne de l’Esprit des Lois, ce qui témoigne de l’importance qu’il lui accorde dans sa réflexion : « Les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses » (EL, I, 1) [32]. Et il ajoute dans sa préface : « Bien des vérités ne se feront sentir qu’après qu’on aura vu la chaîne qui les lie à d’autres. » C’est un emploi tout à fait nouveau du mot qui exprime des relations entre les choses, ou encore un ensemble de corrélations.
31Si, aujourd’hui, cette idée de loi scientifique est une évidence, ou une proposition très banale à nos yeux de contemporains, par contre, à l’époque de Montesquieu, c’est une avancée remarquable. Introduire l’idée de « corrélation » est d’une immense audace intellectuelle car il y a là une triple innovation. Tout d’abord, Montesquieu entend se situer au niveau factuel, en établissant simplement des relations de concomitance ou de convenance : « Dans tout ceci, je ne justifie pas les usages, mais j’en rends les raisons » (EL, XVI, 4). L’exemple de l’esclavage en est une illustration célèbre : relié au climat, il ne l’est pas au droit naturel.
32Ensuite, il y a la prise de distance à l’égard du courant moderne du droit naturel, issu de Hobbes qui voit « dans la loi, l’expression d’une volonté, ou plutôt une rencontre de deux volontés, celle qui commande et celle qui obéit. […] Montesquieu écarte ce primat de la volonté liant au contraire, dès ses définitions initiales, loi et Raison, sans s’appuyer sur la volonté » (Larrère, 1999) [33].
33Et enfin, le champ d’application de sa Loi déborde du domaine des choses matérielles [34] pour s’adresser à l’esprit humain, et même à Dieu ! Bien sûr, les sciences de la nature avaient déjà appliqué ce principe depuis Copernic et Galilée : l’explication de l’univers n’était plus reliée à une « cause divine ». Mais Montesquieu est probablement parmi les premiers à mettre ce principe en œuvre pour les activités humaines : avec lui, le raisonnement scientifique porte sur les causes secondes présentes dans la vie sociale. C’était une tâche redoutable vu la puissance de ses adversaires, théologiens ou philosophes : l’âme ou l’esprit des hommes était en jeu et, comme le rappelle Casabianca (2013 – Rapports) : « Ce n’est pas tant l’idée que la nature a ses lois qui choque, que le fait qu’on applique à l’être créé et à Dieu des catégories réservées aux corps matériels. » Et Montesquieu fait preuve d’une grande assurance qui lui vaudra une accusation de spinozisme (Kingston, 2013 – Religion). N’a-t-il pas également osé écrire ces phrases très provocatrices en son temps, mais profondément révélatrices d’une nouvelle conception du monde : « La divinité a ses lois [35]. » Ou encore : « Ainsi la création, qui paraît être un acte arbitraire, suppose des règles aussi invariables que la fatalité des athées. Il serait absurde de dire que le créateur, sans ces règles, pourrait gouverner le monde, puisque le monde ne subsisterait pas sans elles » (EL, I, 1) [36].
34Tout comme Montesquieu doit à Descartes cette priorité donnée à la cause efficiente, il doit à Malebranche cette nouvelle définition de la Loi-rapport [37] : « La définition de loi comme rapport est un héritage évident du malebranchisme, et ces lois constituent un Ordre qui préside à l’œuvre de Dieu […] la loi de Dieu est l’Ordre des raisons […] Dieu doit respecter la “nature des choses”, c’est-à-dire l’Ordre qui définit le bien et le mal : Dieu ne peut pas faire que le crime ne soit pas crime, etc. » (communication de A. McKenna).
35Bref, avec les notions de cause efficiente et de Loi, Montesquieu a fondé le nouveau savoir sociologique. L’immanence sociologique, la cause efficiente et la loi sont les trois faces d’une même idée. En effet, mettre l’accent sur les relations « internes » entre lesdits éléments sociaux et ne renvoyer à aucun principe externe (comme à aucune volonté divine) [38] est un critère clé qui nous permet de dire que c’est une explication réellement immanente qui est invoquée pour expliquer les conduites humaines.
3.2. Une nouvelle perspective historique
36Le dernier élément constitutif de la Raison sociologique de Montesquieu est une nouvelle conception de l’Histoire [39]. Nous sommes ici devant une découverte fondamentale du XVIIIe siècle et l’Esprit des Lois participe à cette œuvre collective des intellectuels européens (Koselleck, 1990 ; Hartog, 2003 ; Knee, 2014) [40]. L’ancienne définition de l’Histoire comme recueil de hauts faits, venue des siècles antérieurs, doit être abandonnée. Car il est ici question de tout autre chose. C’est une nouvelle Weltanschauung. Les hommes vont se voir comme des « êtres historiques ». La nouvelle perspective historique signifie que les sociétés sont historiques : tout évolue sans cesse, tout change. Il n’y a pas de permanence des structures sociales depuis la nuit des temps, liées à des instances religieuses [41]. C’est à cette époque que les hommes rompent avec leur approche traditionnelle car les conceptions grecque, romaine et chrétienne, étaient différentes [42].
37Comment Montesquieu arrive-t-il à imaginer que les hommes créent du neuf et qu’ils sont en quelque sorte des mutants ? Sa réflexion l’amène à conclure que les modèles anciens de société politique (la république, le despotisme, la monarchie antique [43]) ne sont plus à l’ordre du jour et que quelque chose de tout à fait nouveau a été inventé par les Anglais et les Français. En effet, à travers leurs nouvelles pratiques, ils se donnent de nouvelles orientations culturelles (l’honneur ou l’esprit de commerce) et une nouvelle structure politique (la balance des pouvoirs). Ils sont dans un processus de création continue de leur société [44]. À leurs yeux, le récit de la vie des hommes en société ne sera plus une reproduction sans fin de leurs conditions sociales dans une permanence structurelle.
38Précisons les conditions de ce tournant intellectuel en France, où vit Montesquieu [45]. Jusqu’alors, l’Histoire y était, soit une collection peu organisée de faits et de péripéties, un « chaos » écrira même Binoche (1995), soit un ensemble structuré et régi par la Providence divine. Dans cette dernière perspective, Bossuet venait de rédiger, dans les toutes dernières années du XVIIe siècle, La Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte (ouvrage publié à titre posthume en 1709). Dans ce texte destiné à l’instruction du dauphin, il venait de réaffirmer avec force les interprétations traditionnelles de la religion catholique. Voie que Montesquieu refusera de suivre [46].
39L’Esprit des Lois de Montesquieu se trouve ainsi entre deux conceptions de l’Histoire et de la Liberté, entre Bossuet et les Lumières, entre la transcendance religieuse et la future transcendance laïque du Progrès [47]. Avec Montesquieu se dessine le premier portrait sociologique du nouvel acteur de la société moderne du XVIIIe siècle. C’est un acteur qui s’autonomise à l’égard de la transcendance religieuse traditionnelle, un acteur dont les « passions » ne sont pas subordonnées à un ordre divin. Mais c’est aussi un acteur qui crée une Histoire a-téléologique : le devenir de la Liberté n’est pas écrit d’avance. Il n’adhère pas à une philosophie du progrès commandant l’avenir [48]. Il pense que les hommes produisent leur société et construisent des ordres sociaux nouveaux qui sont le fruit d’une nouvelle liberté, la Liberté des Modernes, que Benjamin Constant théorisera à sa suite en 1819.
40Ajoutons une ultime considération de Montesquieu qui complétera ce portrait des acteurs : la spécificité nationale. C’est l’idée que chaque nation suit sa trajectoire propre. Qui dit évolution historique dit aussi variation de développement entre les sociétés. Les sociétés modernes ne sont pas logées à la même enseigne : chaque société suit un chemin, « un sentier » particulier. Ainsi, la France et l’Angleterre sont et seront profondément différentes. Dès lors, pour comprendre la singularité de chaque « nature historico-géographique » (Binoche, 1995), la notion de « loi-rapport » s’impose davantage encore pour saisir ces relations de cohérence interne, commandée par l’Esprit général d’une nation.
4. Les grands axes de la Raison normative
41Dans les pages qui suivent, nous mettrons en lumière la Raison néo-stoïcienne ainsi que la Raison néo-épicurienne. Il est fort vraisemblable que la Raison néo-stoïcienne soit l’axe dominant, donnant sa tonalité à l’Esprit des Lois [49]. C’est même sa version cicéronienne (Larrère, 1999 ; Volpilhac, 2013 [50]) qui serait hégémonique dans l’œuvre de Montesquieu et qui structurerait sa définition de la Nature [51]. Dans cette hypothèse, nous nous limiterons ici à la présentation de quatre grands thèmes néo-stoïciens qui traversent toute son œuvre et que nous retrouverons dans ses analyses de la monarchie modérée et de la société civile : la Raison de Jupiter, la religion naturelle, la sociabilité naturelle de l’homme et enfin l’idée de juste milieu et de modération. Pour ce qui est du néo-épicurisme, probablement moins présent comme nous l’avons dit plus haut, nous examinerons son influence dans le cadre de l’honneur, là où il intervient avec force dans la monarchie modérée.
42Au sujet de cette hypothèse, nous avons encore à préciser un point à propos de notre démarche. Compte tenu des difficultés [52] rencontrées, nous avons opté pour la prudence et nous nous sommes appuyé sur les travaux qui nous paraissent suffisamment indicatifs des grandes lignes de ce qu’était l’interprétation dominante sur Montesquieu, autour de l’an 2000. Nous retrouverons ici les noms de C. Larrère, de C. Lazzeri, d’A. McKenna, de C. Volpilhac et de C. Spector [53]. Très précisément, nous sommes parti, d’une part, d’un article de synthèse de C. Larrère (1999) qui privilégie une lecture néo-stoïcienne de Montesquieu et nous nous adosserons, d’autre part, aux travaux de A. McKenna et C. Lazzeri, portant surtout sur le XVIIe siècle, qui soulignent l’importance montante du néo-épicurisme dans les esprits, nous offrant des clés d’interprétation utilisables pour l’Esprit des Lois. Ceci fondera notre hypothèse prudente d’une hégémonie néo-stoïcienne dans l’Esprit des Lois, associée à une mineure néo-épicurienne [54], la tâche de recherche restant la mesure de l’ampleur de l’influence épicurienne.
4.1. La Raison néo-stoïcienne cicéronienne
La Raison et non la volonté
43Cette Raison néo-stoïcienne a la charge insigne de maîtriser les passions et d’ordonner le monde. Le grand thème fondamental est celui de la Loi. Il y a dans le monde, pense Montesquieu, une « raison primitive » (EL, I, 1) et « la Loi est la raison du grand Jupiter » (Pensée n° 1874), ce qui témoigne du jusnaturalisme de Montesquieu. « L’importance du rapport à Cicéron et au stoïcisme est évidente », ajoute Larrère (1999), citant Postigliola qui « relève l’expression de “raison primitive” et la rapproche de la définition de Cicéron : “la loi véritable et primitive, fondée à ordonner et à défendre est la droite raison de Jupiter souverain” (ratio est recta summi Jovis) » [55].
44On connaît ces célèbres lignes, écrites par un Montesquieu rejetant la volonté, la théorie du contrat social [56] et le positivisme : « Il y a donc une raison primitive. […] Avant qu’il y eût des lois faites, il y avait des rapports de justice possibles. Dire qu’il n’y a rien de juste ni d’injuste que ce qu’ordonnent ou défendent les lois positives, c’est dire qu’avant qu’on eût tracé de cercle, tous les rayons n’étaient pas égaux. […] Il faut donc avouer des rapports d’équité antérieurs à la loi positive qui les établit » (EL, I, 1).
45L’évocation de cette « Raison primitive » n’est pas anecdotique : « Ce qui frappe en effet, dans ces définitions initiales, c’est qu’elles lient loi et raison, sans s’appuyer sur la volonté. […] Il n’y a pas de théorie du contrat dans la conception stoïcienne de la loi naturelle. […] En s’en tenant à la conception stoïcienne de la justice, trouvée chez Cicéron, sans lui adjoindre le volontarisme moderne, Montesquieu peut “fonder sur la ‘sociabilité’ l’existence de rapports de justice, antérieurs à la loi qui les prononce. […] C’est en cela que Montesquieu se distingue du droit naturel moderne et de la composante volontariste qui le caractérise” » (Larrere, 1999 ; Terrel, 2013 – Droit des gens).
La religion naturelle
46Le second thème est celui de la religion naturelle [57]. Montesquieu refuse le matérialisme et c’est une des raisons pour lesquelles il rejette notamment l’éthique néo-épicurienne [58], la doctrine rivale du néo-stoïcisme (qu’elle supplantera au XVIIIe siècle).
47Pour Montesquieu, qui est déiste [59] (Shackleston, 1977 ; Kingston, 2013 – Religion), il y a un Dieu qui préside au fonctionnement de l’univers. Nous savons « qu’à travers Cicéron, il fait des références positives et détaillées à des thèmes stoïciens […] comme la religion naturelle (et que dans ce système) on ne sépare pas la nature créée de son principe de génération, ou l’on juge que “Dieu participe, par sa nature, à toutes les choses d’ici-bas” [et que] l’existence de Dieu est, pour les stoïciens, une notion commune » (Larrère, 1999).
La sociabilité
48Et la religion naturelle nous amène à la sociabilité car « la religion naturelle est ainsi une des formes de réalisation du principe stoïcien de sociabilité : elle permet aux hommes de vivre ensemble, en paix » (Larrère, 1999) [60]. C’est le thème de la bienveillance générale pour le genre humain qui est ici central. Le thème de la sociabilité [61] naturelle de l’homme est une affirmation fondamentale de l’optimisme de Montesquieu qu’il oppose notamment aux positions de Machiavel et Hobbes. C’est ici que l’on voit clairement qu’iI se positionne contre les théories du contrat social [62].
49La sociologie de Montesquieu révèle un ton qui tranche avec celui de Machiavel dont l’analyse repose sur la phrase fameuse : « l’homme est méchant ». En effet, le Prince de Montesquieu est différent de celui du Florentin [63]. C’est un Prince apprivoisé (Mansfield, 1994) : le pouvoir est démembré en trois pouvoirs et, en simplifiant quelque peu, le Prince n’exerce que le pouvoir exécutif dans un jeu d’équilibre et de contrôles réciproques. Faut-il y voir aussi l’effet d’une autre anthropologie ? À la différence de Machiavel et de Hobbes, Montesquieu pense que la nature impose aux hommes une règle de paix : « À la guerre universelle née d’un désir d’hégémonie ou d’une volonté de puissance, […] dont il souligne le caractère “déraisonnable” (EL, I, 2), il oppose une loi primordiale de paix » (Goyard-Fabre, 1973, p. 104). Et l’on peut conclure avec Catherine Larrère (2013) que « Montesquieu refuse de supposer “les hommes pires qu’ils ne sont peut-être” [et entend] reconnaître leurs qualités, même quand il s’agit de puissants : “Je suis le premier homme du monde pour croire que ceux qui gouvernent ont de bonnes intentions”, écrit-il dans ses Pensées (n° 1873). Montesquieu n’hésite pas à retravailler la phrase de Machiavel, jusqu’à presque l’inverser : “Les hommes, fripons en détail, sont en gros de très honnêtes gens ; ils aiment la morale” (EL, XXV, 2). » Et C. Larrère ajoute : « Pour Montesquieu, les hommes sont “raisonnables” et pas seulement rationnels. […] Il ne prête pas seulement aux hommes la capacité d’un calcul intéressé, mais un sens de la réciprocité et de la règle commune. Ce qui leur permet de s’accorder entre eux [64]. »
Le juste milieu et la modération
50Ensuite, au sein de cet ordre naturel, règne une notion de juste milieu. Cette notion capitale est l’élément central qui définit un ordre politique fondé sur la liberté et le légitime. Son absence est le signe du despotisme. On retrouve ici le lien essentiel entre « le réel et l’idéal » (Ehrard, 1970, p. 423).
51C. Spector (2005) a particulièrement mis en évidence cet aspect de la pensée à la fois philosophique, sociologique et politique de Montesquieu, comme en témoignent les extraits suivants.
52« L’art politique modéré doit préserver une juste mesure entre deux extrêmes, par excès et par défaut : “Je le dis, et il me semble que je n’ai fait cet ouvrage que pour le prouver, l’esprit de modération doit être celui du législateur ; le bien politique, comme le bien moral, se trouve toujours entre deux limites” (EL, XXIX, 1). […] La juste mesure se définit désormais au regard de la rationalité des rapports de corrélation entre les phénomènes inhérents à la nature des choses, afin d’éviter l’abus de pouvoir. […] La théorie classique de la justice comme égalité proportionnelle se trouve de la sorte réinterprétée à la lumière de la redéfinition moderne de la liberté comme protection des droits contre l’arbitraire et l’abus de pouvoir [65]. »
53On comprend alors l’étroite proximité entre le juste milieu et le thème de la modération : il y a « des rapports de proportion que le législateur doit respecter s’il entend contribuer à la modération du gouvernement et à la conservation de son État. […] Le législateur modéré est celui qui respecte ces rapports, le politique despotique celui qui les rompt de façon arbitraire » (Spector).
4.2. Le néo-stoïcisme cicéronien de Montesquieu
54On sait que sa conceptualisation de la nature entretient une parenté avec les idées de l’Antiquité, et on a cru pouvoir rattacher assez directement Montesquieu à Aristote et en faire un de ses héritiers au XVIIIe siècle. Ainsi S. Goyard-Fabre (1973 et 1993) a consacré deux de ses livres à démontrer la grande proximité avec l’œuvre du Stagyrite et a cru y voir une filiation assez étroite. En d’autres termes, Montesquieu serait un aristotélicien, et donc davantage un Ancien qu’un Moderne. Toutefois, les travaux menés depuis une vingtaine d’années ont dessiné un autre portrait intellectuel de l’ancien parlementaire de Bordeaux, inscrivant sa voie propre (celle de l’institution) dans le courant des Modernes. Car Montesquieu est d’abord et avant tout un héritier des néo-stoïciens des XVIe et XVIIe siècles. Ces deux siècles ont été marqués par une résurgence de la morale stoïcienne et le nom de Juste Lipse, parmi d’autres, inaugure cette nouvelle tradition intellectuelle dans l’Europe. On a longtemps pensé que le néo-stoïcisme avait décliné et même disparu au XVIIIe siècle devant l’essor du néo-épicurisme, mais C. Larrère (1999) a démontré que Montesquieu était profondément marqué par Cicéron dès ses œuvres de jeunesse [66]. Et plus généralement, si nous connaissions le rôle des intermédiaires romains de ce courant philosophique grec (comme Sénèque et Marc-Aurèle), c’est surtout le rôle clé de Cicéron qui a fait l’objet d’une complète réévaluation depuis une vingtaine d’années (Skinner, 2001) [67].
5. La Raison et la Société politique (la Monarchie)
55Il s’agit maintenant de découvrir comment Montesquieu mobilise la Raison, fondatrice de la légitimité des monarchies française et anglaise. Nous retiendrons ici trois de ses démonstrations sur la naissance d’une nouvelle « institution » en Europe, apparue avec la monarchie. La première nous montrera que « l’institution monarchique » est structurellement définie par la « modération », incarnation du juste milieu et expression majeure de la Raison néo-stoïcienne. La deuxième approfondira la connaissance de deux variantes de la monarchie européenne : en France, la Raison structure le nouveau principe culturel qu’est l’honneur ; en Angleterre, la Raison est au cœur du trinôme religion-liberté-commerce qui a profondément redéfini le pays. Et enfin, pour terminer, on découvrira le tout nouveau champ d’action que se donne la Raison avec la création de la société civile. L’émergence de ce domaine nouveau dans les monarchies du XVIIIe siècle est étroitement liée à la nouvelle sociabilité apparue alors et que son néo-stoïcisme l’aidera à identifier.
56En substance, on découvrira que la Raison néo-stoïcienne occupe une place dominante dans ces trois raisonnements, tout en accordant une place significative à la Raison néo-épicurienne pour la compréhension du rôle de l’honneur.
5.1. L’institution monarchique
57Repartons des textes. La réponse se trouve dans « la nature des choses », c’est-à-dire dans la « nature historico-géographique » (Binoche, 1998) des systèmes politiques européens. En effet, l’Europe a inventé une forme inédite : la monarchie occidentale. C’est une création tout à fait originale qui était ignorée dans l’Antiquité : « Les Anciens ne [la] connaissaient point. […] L’embarras d’Aristote paraît visiblement quand il traite de la monarchie » (EL, XI, 8 et 9) [68].
58Et effectivement, la première manifestation de cette règle de la Raison, celle du juste milieu, se révèle dans le célèbre principe : « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir » (EL, XI, 4). La disposition des choses repose essentiellement sur l’association de l’aristocratie au pouvoir politique du roi, association qu’il retrouve dans la théorie germaniste du marquis de Boulainvilliers (Spector, 2013 – Féodalité). L’argument se développe en deux temps : une association directe de l’aristocratie, puis indirecte. Tout d’abord, dans les tribus de Germanie, le roi a toujours exercé un pouvoir limité. Montesquieu invoque l’autorité de Tacite pour établir le fait essentiel de la liberté politique originaire des Francs : « Si l’on veut lire l’admirable ouvrage de Tacite sur les mœurs des Germains, on verra que c’est d’eux que les Anglais ont tiré l’idée de leur gouvernement politique. Ce beau système a été trouvé dans les bois. [...] Tacite dit qu’ils ne donnaient à leurs rois ou chefs qu’un pouvoir très modéré » (EL, XI, 6 et XVIII, 30).
59Par la suite, le principe de la représentation a dû être inventé : « Les nations germaniques qui conquirent l’empire romain étaient, comme l’on sait, très libres. […] Les conquérants se répandirent dans le pays ; ils habitaient les campagnes et peu les villes. Quand ils étaient en Germanie, toute la nation pouvait s’assembler. Lorsqu’ils furent dispersés dans la conquête, ils ne le purent plus. Il fallait pourtant que la nation délibérât sur ses affaires, comme elle avait fait avant la conquête : elle le fit par des représentants. Voilà l’origine du gouvernement gothique parmi nous » (EL, XI, 8).
5.2. Deuxième démonstration : les deux monarchies
60La monarchie, comme « Nature », connaît deux variantes de cette représentation aristocratique, la française et l’anglaise : « Les Anciens ne connaissaient point le gouvernement fondé sur un corps de noblesse [en France], et encore moins le gouvernement fondé sur un corps législatif formé par les représentants d’une nation [en Angleterre] » (EL, XI, 8).
61Le cœur du raisonnement est bien connu : c’est la distinction principe-nature [69], qui associe en France la sociologie des élites au droit constitutionnel : soit l’honneur et les pouvoirs intermédiaires au sein de la monarchie modérée. Par contre, en Angleterre, ce sera une tout autre réalité : une balance des pouvoirs, associée au triptyque religion-commerce-liberté (EL, XX, 7).
5.3. La France et la dynamique de l’honneur
62Avant d’en venir à l’honneur français, et de découvrir que son efficacité repose sur un autre raisonnement que le néo-stoïcisme, présentons une particularité française qui témoigne du rôle de l’aristocratie : la présence de la Haute Robe dans l’exercice de la modération.
En France, l’aristocratie parlementaire des robins
63Un des grands exemples français de cette association roi-aristocratie, mais malheureusement en péril depuis 1661, est le rôle tenu par les hauts magistrats des Parlements et Cours souveraines. Ces juristes de l’élite politique, ces hommes de robe, appartiennent à l’aristocratie seconde, par rapport à l’aristocratie première, la noblesse d’épée.
64Le raisonnement de la modération y prend une couleur particulière avec l’opposition que l’on observe entre les exigences du travail judiciaire et le rythme des décisions du pouvoir central : « Le gouvernement monarchique a un grand avantage sur le républicain : les affaires étant menées par un seul, il y a plus de promptitude dans l’exécution. Mais, comme cette promptitude pourrait dégénérer en rapidité, les lois y mettront une certaine lenteur. Les corps qui ont le dépôt des lois n’obéissent jamais mieux que quand ils vont à pas tardifs, et qu’ils apportent, dans les affaires du prince, cette réflexion qu’on ne peut guère attendre du défaut de lumières de la cour sur les lois de l’État ni de la précipitation de ses Conseils. Que serait devenue la plus belle monarchie du monde si les magistrats, par leurs lenteurs, par leurs plaintes, par leurs prières, n’avaient arrêté le cours des vertus même de ses rois […] » (EL, V, 10) [70].
65En d’autres termes, on retrouve ici la valeur de modération, porteuse d’un climat culturel fait de « sagesse, de tranquillité, d’ordre et de règle » (EL, V, 6), bref de modération, termes que retiendra Montesquieu lorsqu’il traitera d’une autre situation (l’Esprit de commerce, comme on le verra plus loin), mais qui décrit manifestement une caractéristique générale de la monarchie modérée.
La dynamique culturelle de l’honneur [71]
66L’opérateur sociologique de la modération au sein de la monarchie modérée française est l’honneur de l’aristocratie, « principe » culturel de cette forme de gouvernement : « Dans les États monarchiques et modérés, la puissance est bornée par ce qui en est le ressort ; je veux dire l’honneur, qui règne, comme un monarque, sur le prince et sur le peuple » (EL, III, 10) [72].
67Il faut s’attarder un instant sur l’importance de cette mutation qui voit l’honneur se substituer à la vertu. Celle-ci, principe des républiques antiques avait disparu, devenue impraticable dans des pays qui ont profondément changé avec le développement du commerce et du « luxe » : « Les politiques grecs, qui vivaient dans le gouvernement populaire, ne reconnaissaient d’autre force qui pût le soutenir que celle de la vertu. Ceux d’aujourd’hui ne nous parlent que de manufactures, de commerce, de finance, de richesses et de luxe même » (EL, III, 3). C’est ici que l’on saisit le mieux que ce basculement de la vertu vers l’honneur est aussi celui du néo-stoïcisme, christianisé ou libertin, vers le néo-épicurisme, en phase avec la disparition de l’attitude de renoncement [73] (EL, III, 5).
68Avec ces précisions, nous pouvons revenir à la question de Montesquieu : comment l’honneur agit-il pour créer les conditions de cette liberté politique dans une monarchie modérée et y garantir sa possibilité ? C’est un réel défi intellectuel pour Montesquieu, car articuler l’honneur et la Raison représente une tâche difficile : il est très conscient de ce que l’honneur est « bizarre » [74], voire « faux ».
69Même si cette perception critique de l’honneur s’inscrit très certainement dans celle de son siècle (Dornier, 2013 – Morale ; Pappas, 1982), il est particulièrement lucide. Et il nous aide à saisir toute la distance qui nous sépare du monde aristocratique car les nobles sont appelés au culte de la grandeur et leur univers culturel juge leurs actions différemment de notre époque de nous : « On n’y juge pas les actions des hommes comme bonnes, mais comme belles ; [non pas] comme justes, mais comme grandes ; [non pas] comme raisonnables, mais comme extraordinaires » (EL, IV, 2).
70Il fait preuve d’une grande clairvoyance : « L’honneur est naturellement sujet à des bizarreries (EL, III, 10) […] [c’est un] honneur bizarre (EL, IV, 2). […] Il est vrai que, philosophiquement parlant, c’est un honneur faux qui conduit toutes les parties de l’État » (EL, III, 7) [75]. En conséquence, nous ne devons pas nous étonner que l’honneur soit un sentiment marqué par une certaine « irrationalité » (mot que Montesquieu n’emploie pas, car il vient d’écrire : « pas raisonnable » [76]).
71Puis l’on arrive à la phrase capitale de son argumentation, le cœur de sa découverte : « Dans les monarchies, la politique fait faire les grandes choses avec le moins de vertu qu’elle peut. […] L’honneur fait mouvoir toutes les parties du corps politique ; il les lie par son action même ; et il se trouve que chacun va au bien commun, croyant aller à ses intérêts particuliers » (EL, III, 5 et 7) [77].
L’honneur : une argumentation néo-épicurienne
72Il faut mettre ici en lumière le raisonnement clairement néo-épicurien dans l’Esprit des Lois [78]. Notre développement repose sur deux idées qui structurent cette voie d’analyse qui va devenir dominante au XVIIIe siècle. Tout d’abord, la réhabilitation des passions où le rôle de Malebranche sera capital, ensuite la convergence involontaire des intérêts (ou la logique non intentionnelle du système. Il faut s’arrêter sur ce raisonnement car il annonce l’utilitarisme qui prendra une place croissante dans les siècles à venir jusqu’à aujourd’hui.
73Mais au préalable, avant d’approfondir ces deux lignes de pensée, il faut présenter l’œuvre princeps qui a marqué Montesquieu : la Fable des abeilles. Ce raisonnement néo-épicurien s’est imposé à son esprit à la lecture d’un pamphlet de Mandeville [79], qui avait voulu démontrer l’existence d’une harmonie naturelle des intérêts économiques. Ce dernier avait rédigé en 1714 et développé en 1724 cette Fable qui avait beaucoup impressionné Montesquieu et qui entendait prouver l’existence d’une alchimie mystérieuse, transformant les vices privés en vertu publique : le bien-être provenait davantage des actes immoraux ou délinquants que de la vertu [80]. Il avait ainsi cherché à établir les effets positifs pour l’économie, par exemple de la prostitution ou de l’alcoolisme, ou plus simplement de drames comme le grand incendie de Londres de 1666, source de maux innombrables, mais aussi d’une campagne de reconstruction bénéfique pour la production de matériaux et la création d’emplois [81].
Néo-épicurisme et réhabilitation de l’amour-propre
74Au départ, autour de 1650, l’amour-propre était condamné par les augustiniens comme Pascal [82] (« le moi est haïssable »), Nicole ou encore La Rochefoucauld, pour lesquels « toutes les passions étaient coupables car elles ont toutes leur source dans l’amour-propre » (McKenna et Brugère 2008). Mais, à la fin du siècle, le vent avait tourné après le travail de réhabilitation de l’amour-propre entrepris dans la Recherche de la vérité (1674-1675) par Malebranche, personnage clé que nous avons déjà rencontré dans la définition de la Loi. N’écrit-il pas : « Si Dieu n’avait pas voulu que nous éprouvassions la passion de l’amour, il ne nous aurait pas créés tels que nous éprouvions inévitablement cette passion » (citation communiquée par A. McKenna) ? Cette analyse, qui reste chrétienne dans l’esprit de ce prêtre catholique, se renverse donc au XVIIIe siècle par l’effet de la réhabilitation de l’amour-propre et de la nature humaine qui en découle : « La conversion sociale de l’amour-propre, la transformation de l’égoïsme en honnêteté et en sociabilité constituent ainsi une conséquence du mouvement lancé par Malebranche et annoncent un trait caractéristique du moralisme du XVIIIe siècle » (McKenna et Brugère 2008) [83] [84].
75La controverse théologico-philosophique bat son plein. Face à Malebranche se dressent les analyses de Bayle [85] soulignant, dans sa relecture critique de la vertu, ce qu’il considère être le néo-épicurisme du prêtre oratorien (qui le conteste) [86]. Ce qui compte ici, ce ne sont pas les positions officiellement proclamées, mais l’inflexion implicite qu’a prise le catholicisme avec Malebranche.
76L’abbé de Saint-Pierre, grand lecteur de Malebranche et ami estimé de Montesquieu, est éclairant sur cette évolution : « Dès lors que l’amour-propre est innocent, les passions sont innocentes : toute la question est donc de savoir si elles sont utiles. Les passions utiles seront innocentes, et ces passions utiles suffisent à “mettre les hommes en mouvement pour la plus grande utilité publique” » « L’amour-propre n’est pas nié ; tout se fonde, au contraire, sur un calcul d’intérêt ; mais ce calcul, cet appétit, cet égoïsme n’est plus féroce ni tyrannique : il est innocent et il fonde “l’essentiel de la religion raisonnable” (écrit encore l’abbé de Saint-Pierre) » (McKenna et Brugère 2008) [87].
Néo-épicurisme et convergence non intentionnelle des intérêts
77Le second raisonnement néo-épicurien qu’adopte Montesquieu est celui d’une Raison porteuse d’une convergence involontaire des intérêts entraînée par l’honneur et source d’effets que la sociologie théorisera ultérieurement comme les célèbres effets inattendus, pervers ou encore contre-intuitifs.
78De la sorte, Montesquieu s’écarte du raisonnement néo-stoïcien valorisant un recours à la raison liée à la volonté dans la maîtrise des passions et opte pour un recours à la raison comprise comme un « calcul des plaisirs [...]. La raison, ici, n’est pas l’instrument de la volonté, mais l’instrument du plaisir qui l’utilise. […] Ce qui débouche, dès avant Bentham, sur des calculs rationnels d’utilité dont on peut trouver le modèle, par exemple, chez Hobbes, Gassendi, Bernier, Malebranche et Locke. […] [Et cette raison comprise comme] un “calcul des plaisirs” conduit de manière générale à une sorte de combinatoire dans laquelle on se demande si l’on doit rechercher un petit plaisir suivi d’une grande douleur, une petite douleur suivie d’un grand plaisir, d’un grand plaisir suivi d’un petit plaisir, etc. » (courriel de C. Lazzeri) [88].
79Ce calcul peut prendre la forme suivante chez un des premiers libertins (néo-épicuriens) du XVIIe siècle, Gassendi (1592-1655), pour lequel « le contraste entre les passions et la raison, entre le vice et la vertu se présente comme un conflit entre intérêts à court terme et intérêts à long terme, entre utilités trompeuses et utilités bien comprises » [89].
80On sait que C. Lazzeri (1999) a élaboré une typologie de l’articulation de la raison avec les passions, au sein de l’immense production de la pensée morale du XVIIe siècle. Si l’on prend un peu de recul, on peut se demander si son troisième cas, survenu à la fin du siècle, n’est pas lié à la réhabilitation des passions due à Malebranche. En effet, ses deux premiers modèles de composition des intérêts traitent d’une raison individuelle. Dans le premier cas, il y a une acceptation de son rôle, mais dans le second, c’est une exclusion car il y a « un refus de l’idée que la raison individuelle puisse constituer un opérateur d’organisation des intérêts individuels : les passions, à elles seules, suffisent à assurer ce processus d’organisation. Cette position est partagée, entre autres, par Pascal et La Rochefoucauld. »
81Par contre, et c’est ce qui à retenir ici, la troisième voie « admettant elle aussi le lien entre amour-propre et intérêt, soutient que la raison individuelle n’intervient pas dans l’organisation des intérêts, admet l’intervention d’une raison. Cependant, celle-ci n’a rien d’individuel : elle se confond avec un processus collectif inintentionnel d’organisation des intérêts et relève de la structure de l’échange marchand telle que l’étudie l’économie politique naissante. Cette position est celle de Boisguilbert. » Et Lazzeri ajoute dans un courriel que « si Boisguilbert en donne une version plus “mondaine”, via l’exercice de la Providence par le biais du marché, Mandeville en donne une version “athée” ».
82Il est clair que les grands modèles théoriques de la sociologie des XXe et XXIe siècles sont déjà présents.
83Revenons à l’honneur : si une main cachée préside à l’harmonie des intérêts, comme l’écrira Adam Smith qui reconnaîtra s’être inspiré de Mandeville, il ne s’agit pas ici d’une « main économique », mais d’une « main politique » : « Bons citoyens sans le savoir ni le vouloir, c’est parce qu’ils ne se soucient pas de l’État qu’ils le servent, guidés par une main invisible qui n’est pas celle du marché, mais du principe » (Goldzink, 2013 – Principes).
84Et pour les commentateurs de Montesquieu, c’est bien ce qui se passe sur le champ politique : « La convergence involontaire des intérêts est d’abord politique » (Spector, 2013 – Honneur) ou encore : « L’honneur résout sans effort la contradiction centrale de la république, l’opposition entre intérêt public et intérêt particulier. Il conjoint le bien de l’État et l’égoïsme ou l’amour-propre » (Goldzink, 2013 – Principes).
85En conclusion, si un « effet Mandeville » joue dans le champ économique (avec « les vices privés »), il y a aussi un « effet Montesquieu » avec l’honneur agissant dans le domaine politique.
La lettre de change et la modération française
86Cette modération se retrouve aussi dans d’autres champs d’activité qui n’engagent pas directement l’aristocratie, mais qui bénéficient d’un même climat de limitation de l’arbitraire royal. Il s’agit de l’exemple fameux de la lettre de change. D’après lui, les banquiers juifs, en butte aux exactions royales, ont inventé la lettre de change qui rend leur fortune mobilière invisible [90] et leur permet d’échapper aux tentatives de rançonnement royal. « Ils inventèrent les lettres de change : et par ce moyen, le commerce put éluder la violence, et se maintenir partout ; le négociant le plus riche n’ayant que des biens invisibles, qui pouvaient être envoyés partout, et ne laissaient de traces nulle part […]. Ainsi nous devons […] à l’avarice des Princes l’établissement d’une chose qui met [le commerce] en quelque façon hors de leur pouvoir » (EL, XXI, 20) [91].
87Il semble qu’ici l’argumentaire de la modération trouve son point d’appui dans la théorie de l’équilibre des intérêts: l’intérêt politique royal face à celui des banquiers. Ce raisonnement machiavélien, davantage présent dans les Discorsi, est introduit subrepticement dans le Prince revisité par Montesquieu [92].
5.4. L’Angleterre et la liberté extrême
88L’argumentaire est d’une tout autre nature lorsqu’il s’agit de l’Angleterre car Montesquieu a bien saisi qu’il se trouve à Londres devant une réalité très différente. Dans les décennies précédant son séjour à Londres, le pays a connu un profond bouleversement à tous les niveaux. Ce qui peut expliquer que si la France est le pays de la liberté modérée, l’Angleterre est celui de la « liberté extrême » (EL, XI, 6). Les pouvoirs intermédiaires à la française y ont disparu tout comme l’honneur et, du coup, l’analyse ne peut se concentrer ni sur ce « principe » ni sur l’aristocratie.
89L’Angleterre connaît une situation inédite et originale qui tient d’une part à sa « balance des pouvoirs » (Troper, 2013) et d’autre part à un fonctionnement nouveau que révèle cette belle formule : « [L’Angleterre], c’est le peuple du monde qui a le mieux su se prévaloir à la fois de ces trois grandes choses : la religion, le commerce et la liberté » (EL, XX, 7).
90En premier lieu, la balance des pouvoirs renvoie à deux idées fondamentales : un démembrement [93] des pouvoirs ainsi que leur chevauchement (Troper, 2013), ce qui ouvre la voie à la nécessité de négociations (elle est donc improprement appelée séparation des pouvoirs). « Pour former un gouvernement modéré, il faut combiner les puissances, les régler, les tempérer, les faire agir ; donner pour ainsi dire un lest à l’une, pour la mettre en état de résister à une autre » (EL, V, 14). C’est l’idée d’un équilibre des puissances sociales [94] qui favorise le maintien des libertés publiques, c’est l’idée fondamentale d’une autorégulation interne des éléments composant le tout social, qui renvoie à la conception d’une machinerie sociale dans laquelle le jeu des rouages est essentiel [95].
91En second lieu, la formule sur « la religion, le commerce et la liberté » montre que Montesquieu a compris qu’il se trouvait devant une profonde restructuration des trois grandes instances sociétales en Angleterre. Et son analyse sociologique en révèle deux dimensions. D’une part, ces trois instances qui jusqu’alors étaient liées entre elles et commandées par le politique au sein d’un régime dit « politiste » s’autonomisent les unes à l’égard des autres et entrent dans un nouveau régime dit « civiliste », plus avancé qu’en France. D’autre part, chacune de ces instances connaît sa propre mutation interne, marquée par une libération à l’égard des contraintes antérieures qu’elle connaissait dans son domaine propre, et que nous allons successivement examiner.
92Il y a tout d’abord la nouvelle liberté religieuse. Le fait marquant à Londres, et qui impressionne Montesquieu, est une tolérance religieuse surprenante. Tolérance relative, certes, puisqu’elle exclut les papistes et les athées, mais dont témoigne, par exemple, la Lettre sur la tolérance de Locke (1689). Montesquieu y décèle l’œuvre de la Raison néo-stoïcienne promouvant une religion naturelle dont la marque est la tolérance : telle est « l’idée introduite dès la Dissertation sur la religion des Romains (1716). Les stoïciens, dont la philosophie justifie la tolérance, y apparaissent comme un modèle auquel la modernité, divisée religieusement, pourrait se référer » (Larrère, 1999) [96]. Le contraste est frappant avec la France où sévit une politique religieuse répressive, pourchassant les huguenots depuis la Révocation de l’Édit de Nantes (1685).
93Ensuite, sur le plan politique, la balance des pouvoirs s’accompagne très logiquement de la liberté de presse et d’un grand nombre de journaux (Cottret 2007), ainsi que d’un nouveau système de partis. Alors que la censure règne toujours en France, apparaît aussi de l’autre côté de la Manche une nouvelle organisation des partis à la suite de la Révolution de 1688 : c’est l’émergence du dualisme spécifiquement politique des Tories et des Whigs, se définissant davantage comme des associations d’individus déliés des affiliations religieuses antérieures. Alors qu’en France il faudra attendre la fin du XVIIIe siècle pour que se structurent un « parti ministériel » et un « parti patriote » (Van Kley, 2002) dont les premiers contours resteront encore marqués tout au long de la première moitié du XIXe siècle par les anciennes divisions religieuses [97].
94Enfin, sur le plan économique, l’effervescence qui avait soutenu une expansion incomparable tout au long de la seconde moitié du XVIIe siècle, depuis l’Acte de navigation de 1651, avait tourné l’Angleterre vers le grand large et l’international, et donc vers les immenses bénéfices alors que la France développée du Nord investissait dans sa partie méridionale avec des retours financiers moindres (Wallerstein, 1984, pp. 105-133).
95Une conclusion émerge progressivement dans l’esprit de Montesquieu qui associe « la liberté extrême [anglaise] » à « une nation où la république se cache sous la forme de la monarchie » (EL, V, 19).
6. La Raison et la société civile
96Tournons-nous maintenant vers le dernier grand chantier de la Raison légitimatrice du nouvel ordre social : l’invention de la société civile. Ici aussi la Raison néo-stoïcienne est aux premières loges, notamment dans le champ économique avec l’Esprit de commerce ou le doux commerce. Mais c’est surtout son action dans le monde des relations sociales qui nous retiendra, avec les Salons et l’hypothèse de la naissance d’une nouvelle personnalité.
6.1. La Raison néo-stoïcienne et le champ économique
« L’Esprit de commerce » et la modération
97Nous commencerons brièvement avec le champ économique où la Raison néo-stoïcienne n’est jamais loin, comme le montre la modération présente dans l’Esprit de commerce. La comparaison des « manières » françaises et anglaises nous a introduits à la réalité du commerce et du marché. « C’est l’esprit de commerce qui domine aujourd’hui. Cet esprit de commerce fait qu’on calcule tout » (Pensées, n° 810). Et si le « luxe » transforme alors l’Europe occidentale, cette nouvelle « passion de s’enrichir [qui repose sur] le travail et l’industrie » [98] se déploie à l’intérieur d’un cadrage culturel. Montesquieu met en lumière les nouvelles normes culturelles [99] qui gouvernent l’activité économique et la modération est ici aussi un des axes culturels centraux qui structurent cet esprit de commerce : « C’est que l’esprit de commerce entraîne avec soi celui de frugalité, d’économie, de modération, de travail, de sagesse, de tranquillité, d’ordre et de règle » (EL, V, 6), idées de calme et de retenue que reprendront Adam Smith (Hirschman, 1980, p. 64) et Tocqueville (Kuty et Dubois, 2019) [100]. Ajoutons pour mémoire qu’il est fort possible que Montesquieu reprenne également le raisonnement néo-épicurien de Mandeville pour le champ économique mais nous n’en avons pas de preuve certaine [101].
Le doux commerce
98La modération est également présente au niveau international. Montesquieu croit que le commerce mondial est source de paix entre les nations et que la page de la guerre est tournée [102]. C’est sa théorie du « doux commerce » : « Le commerce guérit des préjugés destructeurs et c’est presque une règle générale que, partout où il y a des mœurs douces, il y a du commerce […] qu’on ne s’étonne donc point si nos mœurs sont moins féroces qu’elles ne l’étaient autrefois (EL, XX, 1). […] L’esprit de commerce produit dans les hommes un certain sentiment de justice exacte, opposé d’un côté au brigandage, et de l’autre à ces vertus morales qui font qu’on ne discute pas toujours ses intérêts avec rigidité, et qu’on peut les négliger pour ceux des autres » (EL, XX, 2).
6.2. La Raison néo-stoïcienne [103] et les nouvelles relations sociales
99La nouvelle société civile connaît un second déploiement avec les Salons et les « manières » qui y règnent et, plus généralement, avec l’invention d’un nouveau type de relations sociales et d’une nouvelle personnalité.
Les « manières » et la sociabilité nouvelle des Salons
100Avec les « manières », Montesquieu propose un nouveau concept culturel [104]. Il s’agit d’un nouveau style de relations humaines, que Binoche (1995) appelle les « rites d’interaction », ou encore, suivant l’Esprit des Lois, la « conduite extérieure » (EL, XIX, 16).
101C’est la comparaison des conduites des Français et des Anglais qui l’a rendu sensible aux nouvelles « manières » de ses compatriotes. Attentif au fait de sociabilité dont parlaient les stoïciens de l’Antiquité, il en découvre une forme nouvelle dans les Salons de Paris, par comparaison avec l’Angleterre qui ne les connaissait pas.
102Montesquieu observe que le Français ne se conduit pas comme l’Anglais. Il y a un réel contraste entre les deux pays. S’il fallait faire ressortir le trait dominant que retient Montesquieu, et qui résume un peu tous les autres, c’est celui de « politesse » ou de « galanterie ». En France, les manières sont « polies » et « galantes ». En Angleterre, les relations manquent de politesse. En France, « notre liaison avec les femmes est fondée sur le bonheur attaché au plaisir des sens, sur le charme d’aimer et d’être aimé, et encore sur le désir de leur plaire, parce que ce sont des juges très éclairés sur une partie des choses qui constituent le mérite personnel. Ce désir général de plaire produit la galanterie, qui n’est point l’amour, mais le délicat, mais le léger, mais le perpétuel mensonge de l’amour » (EL, XXVIII, 22). Montesquieu a compris que c’est l’influence des femmes qui a changé beaucoup de choses en France [105].
103Et si, en France, les manières sont polies et galantes, il en va autrement en Angleterre où les relations humaines sont moins raffinées, plus dures. Le critère qui les oppose est la place du travail. En France, « l’oisiveté fait naître la politesse ». Par contre, « les Anglais sont occupés : ils n’ont pas le temps d’être polis. […] Comme on serait toujours occupé de ses intérêts, on n’aurait point cette politesse qui est fondée sur l’oisiveté ; et réellement on n’en aurait pas le temps » [106] (EL, XIX, 27 et Pensées [107], 1428 [780]).
104En France, l’influence de l’État est première : « Le gouvernement absolu produit l’oisiveté ; et l’oisiveté fait naître la politesse » (EL, XIX, 27) [108]. L’honneur fait le lien entre la politesse et la monarchie modérée [109]. Tout autre est la dynamique du marché en Angleterre où l’on manque de temps pour la politesse et où les affaires réclament de rester en éveil : « Comme on ne s’aime point ici, à force de craindre d’être dupe, on devient dur » (Montesquieu, Notes de voyages sur l’Angleterre, La Pléiade, vol. 1, p. 879) [110].
La nouvelle personnalité moderne en 1748
105Ce nouveau style d’interactions ne s’est pas limité au monde des Salons, même s’il y fut le plus visible. Les « manières », c’est une nouvelle « culture relationnelle » qui a donné sa marque à la vie urbaine. C’est une autre facette de cette nouvelle sociabilité sur laquelle Montesquieu donne de précieuses indications.
106Nous sommes devant une révolution mentale de grande ampleur : les échanges dans les Salons comme le nouveau sens du travail inscrit dans l’esprit du commerce sont riches de significations culturelles nouvelles. La sociabilité est un concept puissant car Montesquieu voit naître à cette époque un homme nouveau : raffiné, sociable, « relationnel ». C’est surtout dans sa Préface à l’Esprit des Lois qu’il nous en donne une phrase étonnante qui anticipe presque sur le portrait de l’extro-déterminé de Riesman lorsqu’il écrit : « L’homme, cet être flexible, se pliant dans la société aux pensées et aux impressions des autres [111]. » Et il ajoute : « Partout où il y a du commerce, il y a des mœurs douces. Qu’on ne s’étonne donc point si nos mœurs sont moins féroces qu’elles ne l’étaient autrefois » (EL, XX, 1) [112].
107On s’éloigne lentement de l’homme des sociétés traditionnelles et rurales dont les mœurs pouvaient être qualifiées « d’austères et de farouches » (Pocock, 1981 ; Spector, 1998). Il y a un fait fondamental qui accompagne le passage du mode de vie rural au style commercial urbain. Les activités commerciales dans les villes [113] tranchent avec celles qui sont accomplies dans le monde des campagnes : ces dernières se déroulent, tendanciellement bien sûr, dans un cadre permanent de relations stables avec les mêmes personnes. Au contraire, lorsque la vie urbaine s’intensifie, et avec elle, le commerce, on assiste à un phénomène tout à fait nouveau : la multiplication des relations avec les gens et les choses [114]. Et celle-ci nous amène à un « développement croissant de nouveaux aspects de la personnalité [humaine] », qui reposent sur le « raffinement des passions et des usages » (Pocock, 1998).
108Cet homme est donc doté de nouvelles « capacités sociales » : ce faisant, Pocock insiste sur l’idée que nous sommes loin de la virtù et des capacités seulement politiques (la Liberté des Anciens) que réclamait Machiavel en 1517 à Florence [115].
109Dernière idée à rappeler pour saisir cette mutation de personnalité : nous avons vu plus haut que pour Montesquieu la disparition de la vertu antique entraînait celle du « renoncement à soi-même » (EL, IV, 5). C’est le fait fondamental à garder à l’esprit quand on lit l’Esprit des Lois : le renoncement était au cœur de la vertu antique comme du christianisme [116].
Un nouvel honneur au XVIIIe siècle ? Un individualisme en marche ?
110On peut se demander si l’importance accordée à ces qualités sociales et relationnelles liées à la nouvelle sociabilité n’accompagne pas la naissance d’un nouvel individualisme au XVIIIe siècle.
111Il faut partir de la reconnaissance accordée alors au mérite personnel qui pourrait avoir entraîné, ou être le signe, d’une redéfinition de l’honneur aristocratique et de sa diffusion vers les autres classes sociales. Montesquieu note que l’estime sociale dépend des « qualités réelles » que constituent « les richesses et le mérite personnel » (EL, XIX, 27). Parler de « qualités réelles », et surtout du « mérite personnel » dans l’Esprit des Lois, c’est-à-dire dans un ouvrage du XVIIIe siècle, est tout sauf anodin. La reconnaissance du mérite dans une société aristocratique qui valorise la naissance et le sang témoigne d’un basculement de civilisation. Le principe hiérarchique (au sens de L. Dumont, 1966), qui a jusqu’alors structuré les sociétés, cède devant le principe égalitaire qu’analysera Tocqueville dans la foulée de la Révolution du 4 août 1789. Mais peut-être même l’égalité était-elle déjà en marche avant 1789 car, pour Montesquieu, le commerce est « la profession des gens égaux » (EL, V, 8).
112Dès lors, il se peut que se cache sous ce mot d’honneur une transformation. L’honneur est-il toujours une prérogative aristocratique, attachée à ceux qui sont bien nés dans une société d’Ordres qui nous vient de la féodalité ? Ou au contraire connaît-il au cœur du XVIIIe siècle une mutation individualiste, fruit d’une lente révolution invisible ?
113C’est l’hypothèse que formulent, depuis une vingtaine d’années, plusieurs auteurs (M. Iglesias, B. Binoche, M. Mosher, C. Spector, C. Laval et H. Drévillon), hypothèse qui suggère que la France commence à prendre conscience, sous le regard d’un de ses observateurs les plus pénétrants, d’un profond bouleversement qui affecte toute la société, et dont Tocqueville fera un siècle plus tard la théorie dans son ouvrage De la démocratie en Amérique.
114La définition que Montesquieu donne de l’honneur laisse ses commentateurs perplexes. À la fin du siècle dernier, M. Iglesias (1995) pouvait écrire : « Le principe de l’honneur est plus pénétré de l’esprit d’intérêt égoïste – caractéristique de la modernité – que du désir héroïque de gloire. » Et M. Mosher (2001) s’interrogeait : « L’honneur ne se conçoit-il pas précisément dans ce double mouvement d’expansion démocratique et de défense figée des privilèges ? » Tout comme B. Binoche (1998) qui se demandait s’il ne fallait pas « scinder la locution et envisager différemment l’honneur des personnes et l’honneur des conditions » [117]. Et enfin, Céline Spector (2013 – Honneur) confirme : « En soutenant que “le point d’honneur est entré dans toutes les conditions, chaque particulier de la nation voulant être honoré des autres” (Essai sur les causes, p. 256, l. 663-664), et en définissant l’honneur comme “préjugé de chaque personne et de chaque condition” (EL, III, 6), Montesquieu laisse planer une ambiguïté certaine [118]. »
115S’il est question d’une certaine ambiguïté pour Spector, Laval (2014), partageant un sentiment voisin, y voit un « concept à la fois ample et équivoque [comme] correspondant à la sorte de compromis intellectuel et politique qui caractérise la pensée de Montesquieu » [119].
116Penser l’honneur comme un attribut du statut de chaque personne, et non plus seulement de la noblesse, renvoie effectivement à une tout autre société qui annonce la société égalitaire. Montesquieu avait déjà relevé la place du mérite en Angleterre : « On n’y estimerait guère les hommes par des talents ou des attributs frivoles, mais par des qualités réelles ; et de ce genre il n’y en a que deux : les richesses et le mérite personnel » (EL, XIX, 27).
117Les travaux historiques sur la France de la fin de l’Ancien Régime ont effectivement confirmé la montée du mérite (Chaussinand-Nogaret, 1976). Plus récemment, l’historien Drévillon (2010) termine sa recherche sur L’honneur et la distinction de soi dans la société d’Ancien Régime, en concluant sur l’extension de l’honneur à toutes les couches sociales, pavant ainsi la voie à l’individualisme [120].
118La boucle est bouclée. On découvre une étrange extension du concept d’honneur : il ne serait plus seulement l’apanage de l’aristocratie, il pourrait être aussi une caractéristique de toutes les couches sociales. Et l’on assisterait à l’émergence d’une toute nouvelle société à travers cette société d’Ordres qui, formellement et juridiquement, reste la même [121]. Et l’on peut se demander si la diffusion de cette nouvelle conception de l’honneur ne s’inscrit pas dans le travail de la Raison (néo-épicurienne ?) créant des êtres sociables et conduisant à un nouvel individualisme.
Annexe. De la théologie à la théorie sociale [122]
119Pour notre discussion sur l’explication de la genèse immanente d’un ordre social (c’est-à-dire fondé sur la nature), il faut partir de l’augustinisme qui, dès le IVe siècle, a posé les cadres d’un débat qui s’est prolongé jusqu’au XVIIe siècle, le « siècle augustinien ».
120Il faut introduire ici le concept théologique de la grâce, concept cardinal du christianisme, et des notions païennes (comme les vertus antiques) telles qu’elles ont été retraduites dans le débat des penseurs chrétiens. Par ailleurs, une distinction essentielle de la théologie et de la morale augustiniennes, à garder présente à l’esprit, est celle entre l’amour-propre et l’amour de soi : « L’amour-propre est une version de l’égoïsme, alors que l’amour de soi constitue une version de l’intérêt coopératif, un intérêt autocentré mais qui n’exclut pas des compromis pour satisfaire les partenaires de l’interaction sociale. »
121« La conception des deux cités trace clairement une ligne de partage entre l’amour de Dieu au mépris de soi et l’amour de soi au mépris de Dieu, mais, dans le cadre de la seconde option, Augustin, sans faire de distinction, englobe tout à la fois les intérêts matériels et l’amour-propre.
122[…] En ce qui concerne l’amour-propre, une grande partie de la Cité de Dieu est consacrée à la critique des vertus des philosophes païens qui, derrière l’amour de la magnificence, de la gloire, de la magnanimité, de la générosité, etc. masquent en fait une domination de l’amour-propre. Dans ce cas, la cité terrestre enveloppe, dans une même condamnation l’intérêt matériel et l’amour-propre.
123[…] En ce qui concerne les questions de la grâce, on peut distinguer deux lignes interprétatives de la manière dont elle est dispensée et de la manière dont cette dispensation peut concourir à la construction de l’ordre social. En simplifiant considérablement, on peut faire remonter le dualisme des conceptions de la grâce à la position intransigeante d’Augustin, défenseur de ce qu’on appellera plus tard la grâce efficace, opposée à Pélage, partisan de ce qu’on appellera plus tard la grâce suffisante. Pélage soutient la thèse selon laquelle l’homme, après la chute, conserve son libre arbitre intact et sa nature, ici au sens d’une essence, n’a pas tellement pâti du péché originel. Ce débat possède des conséquences sur la construction des relations sociales et sur la genèse de l’ordre social. Si on soutient en effet, comme Pélage, que la nature humaine n’est pas entièrement corrompue après la chute et qu’il lui reste suffisamment de pouvoir pour appliquer les commandements divins et que cela se réduit tout simplement à la foi, on peut alors concevoir que l’individu humain puisse s’appuyer sur ses propres ressources naturelles pour construire un ordre social, et il en existe une qui est particulièrement importante de ce point de vue, c’est “l’amour de soi” qu’il faut absolument distinguer de l’amour-propre.
124Tout un courant théologique soutient en effet que “pour pouvoir aimer Dieu, la créature doit aussi s’aimer elle-même car, à travers cet amour d’elle-même, elle aime le créateur qui l’a produite”. L’amour de soi est donc non seulement naturel, mais encore souhaitable et nécessaire et c’est sur lui que l’on doit s’appuyer pour construire un ordre social car l’amour de soi crée les conditions de l’échange coopératif avec autrui du fait qu’il n’est pas opposé à la satisfaction de l’intérêt des partenaires de l’échange. On se trouve plutôt ici du côté de Pélage. Des théologiens comme Jean-Pierre Camus, François de Sales soutiendront clairement au XVIIe siècle cette manière de voir.
125Le second courant théologique soutient, dans la stricte lignée de l’augustinisme, qu’il n’y a pas d’amour de soi, mais seulement de l’amour-propre, ce qui rend le lien social impossible à constituer sur une base coopérative qui soit la stricte conséquence de ce désir naturel de coopérer avec les autres en considérant qu’ils possèdent des intérêts qui ne contredisent pas l’amour de soi-même. Dans ce cadre, les relations sociales deviennent rapidement concurrentielles et violentes commencent par la violence et elles ne peuvent se constituer de façon stable que lorsqu’il devient impossible à l’égoïsme radical individuel de dominer l’ensemble de la société et qu’il doit alors composer avec celui des autres en inventant des stratégies de dissimulation afin de rendre les relations sociales possibles, c’est le cas de Pascal, de Nicole, de La Rochefoucauld, et de nouveau de Mandeville (dans le cadre de la société commerciale). Dans cette perspective, au plan théologique, indépendamment de l’équilibre social des forces, seule la grâce efficace peut guérir, sur le plan moral et religieux, l’individu de cette corruption.
126Ainsi, l’une des formes de la grâce se révèle compatible avec une construction pacifique et coopérative de l’ordre social, alors qu’il n’en va pas de même pour l’autre qui doit intégrer la présence du conflit et son dépassement. Cette conception de la construction est une conséquence indirecte de l’attitude qui consiste à valoriser un peu ou pas du tout l’ordre de la nature, mais, dans les deux cas, on n’a pas besoin du concept de la grâce pour penser directement cette construction de l’ordre social. Il se construit tout seul par des interactions purement naturelles: on en pense simplement l’origine de deux manières différentes. Un pas supplémentaire sera franchi lorsque ces conceptions théologiques passeront à l’arrière-plan et qu’il ne restera plus que les concepts laïcisés d’intérêt, d’amour de soi et d’amour-propre qui apparaîtront désormais comme des concepts autosuffisants pour rendre compte de la construction de l’ordre social.
127[…] Cela étant, les auteurs chrétiens de l’époque franchissent même un pas supplémentaire, puisqu’ils montrent, en préfigurant les thèses ultérieures de l’économie politique, que là où cet intérêt individuel se présente à un premier niveau comme un dissolvant des relations sociales, il est capable à un second niveau, par le biais d’une composition spécifique des intérêts, de reconstituer des logiques d’échange économique qui stabilisent les rapports sociaux et qui illustrent le mode d’action de la providence qui, avec de la corruption, fabrique de l’ordre social, qui, avec des poisons, fabrique des remèdes, qui, avec des vices privés produit du bien public. Reste cependant que, déjà à partir du XVIIe siècle, on commence à trouver les premières analyses de la composition des relations sociales sur la base d’un intérêt [123] qui n’est plus seulement exprimé par la théologie, mais il s’agit là de tentatives isolées et unanimement condamnées, comme celle de Spinoza (Hobbes se situe à la limite). En revanche, à partir du XVIIIe siècle, il me semble que les croyances religieuses commencent à se déplacer à l’arrière-plan et qu’avec des auteurs comme Mandeville, Hume Helvétius, Montesquieu, Diderot, d’Holbach, La Mettrie, ou Smith, on parvient à penser et à composer les intérêts sans plus de recours à la théologie de la corruption. »
Conclusion
128Ce chapitre avait pour intention de mettre en lumière l’argumentaire des ressources de légitimité que se donne Montesquieu pour comprendre son temps. Il a été consacré aux « garants méta-sociaux » (Touraine, 1975) de l’ordre sociopolitique des monarchies française et anglaise du XVIIIe siècle et donc à la clarification de la composante « normative » de l’appareil conceptuel présent dans son œuvre.
129L’Esprit des Lois est une vraie réponse culturelle créatrice aux défis de son temps, qui définit tant la nouvelle société que le nouveau savoir qu’il invente pour la comprendre. Il a d’abord perçu la nouveauté de son époque : « l’intérêt est le plus grand monarque » et l’honneur est « ce maître universel qui doit partout nous conduire ». Intérêt et honneur qui tous deux s’inscrivent dans la nouvelle dynamique sociale légitimée par la Raison qu’il invoque et qui fonde un nouvel acteur plus autonome face à la coupole religieuse.
130Pour rappel, nous avons vu que Montesquieu s’est tourné vers de nombreuses modalités de la Raison : en tout premier lieu, la Raison du « grand Jupiter », néo-stoïcienne et cicéronienne qu’il articule avec la Raison néo-épicurienne lui venant des Libertins érudits et de Malebranche. On peut penser qu’il a vraisemblablement trouvé dans le néo-stoïcisme la composante normative de sa problématique des passions et dans le néo-épicurisme, avec son contenu utilitariste, la composante normative de sa dynamique des intérêts.
131Cette fondation de la sociologie prend place à un moment particulier : elle se situe à la fin de l’hégémonie culturelle chrétienne, mais aussi avant l’avènement de la Loi du progrès [124] dans la pensée sociale des Lumières françaises. On sait que les Européens se sont successivement donné comme garants : la Nature (gréco-romaine), la Grâce (chrétienne) et puis l’Histoire (sécularisée) (Taylor, 1989 ; Manent, 1994 ; Gauchet, 2003).
132Si sa sociologie s’éloigne de la tradition chrétienne de la grâce, si elle ne rejoint pas la vertu des penseurs de l’Antiquité ou de Machiavel, Montesquieu, dans cette trajectoire, occupe une place à part : il privilégie la Nature, il s’appuie sur le néo-stoïcisme et le néo-épicurisme, mais cette Nature est devenue tout autre chose : une Nature historique, « sociologisée ». C’est là le sens très moderne qu’il donne à son concept d’institution, face aux théories du contrat social qu’il rejette.
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