Article de revue

Inquiétante étrangeté du handicap dans un établissement médico-social à l’heure de la désinstitutionnalisation

Pages 31 à 45

Citer cet article


  • Ployé, A.
(2021). Inquiétante étrangeté du handicap dans un établissement médico-social à l’heure de la désinstitutionnalisation. La nouvelle revue - Éducation et société inclusives, 91(5), 31-45. https://doi.org/10.3917/nresi.091.0031.

  • Ployé, Alexandre.
« Inquiétante étrangeté du handicap dans un établissement médico-social à l’heure de la désinstitutionnalisation ». La nouvelle revue - Éducation et société inclusives, 2021/5 N° 91, 2021. p.31-45. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-nouvelle-revue-education-et-societe-inclusives-2021-5-page-31?lang=fr.

  • PLOYÉ, Alexandre,
2021. Inquiétante étrangeté du handicap dans un établissement médico-social à l’heure de la désinstitutionnalisation. La nouvelle revue - Éducation et société inclusives, 2021/5 N° 91, p.31-45. DOI : 10.3917/nresi.091.0031. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-nouvelle-revue-education-et-societe-inclusives-2021-5-page-31?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/nresi.091.0031


Notes

  • [1]
    La recherche est incluse dans le projet européen Erasmus + Unlocking Freedom dont je suis partenaire, comme l’est l’institution à laquelle je propose le principe d’une analyse des pratiques dans ses murs.
  • [2]
    Afin de garantir l’anonymat des personnes qui ont accepté le protocole de recherche, j’utiliserai des pseudonymes pour les désigner, et remplacerai la désignation précise de leur établissement médico-social par l’expression « l’Institution ».
  • [3]
    Soulignons que la figure équivoque d’une « institution pleine », telle que je l’ai nommée, toute-puissante, aux relents totalitaires, traverse également l’imaginaire des enseignants spécialisés en formation (Ployé, 2020).

1L’heure est en France comme ailleurs à une critique de l’institution médico-sociale. Portée aussi bien par l’ONU que par l’Union européenne, cette critique incite les pouvoirs publics à initier ou accélérer, selon les contextes nationaux, un processus de désinstitutionnalisation : à partir d’une dénonciation des effets délétères des institutions sur les sujets qu’elles sont censées soigner ou accompagner, il s’agit de prôner l’ouverture des établissements sur ce que les Anglo-Saxons nomment la communauté. Parfois, de manière plus radicale, on recommande de les fermer au profit de l’organisation de services médico-sociaux déconcentrés, ambulatoires, ou encore de l’independent living. D’un point de vue éthique, la désinstitutionnalisation s’appuie sur le nécessaire empowerment des personnes en situation de handicap, que rendrait impossible le maintien des liens institutionnels traditionnels, et s’oppose à l’histoire longue des pratiques d’enfermement. À ce titre, la désinstitutionnalisation participe d’un « imaginaire de la libération » (Castel, 1981, p. 26) né dans les années soixante-dix et poursuivant sa trajectoire jusqu’aux très récentes recommandations de l’experte onusienne Catalina Devandas-Aguilar à propos des pratiques institutionnelles françaises. Le rapport qu’elle rédige à l’issue de sa visite en France « demande instamment à la France de fermer les établissements médico-sociaux existants afin de permettre à tous les enfants handicapés d’être scolarisés dans des établissements ordinaires et de bénéficier de l’aide appropriée » (ONU, 2019, p. 10). Dans le champ des politiques concernant le handicap et notamment la loi 11 février 2005, l’inclusion sociale et la désinstitutionnalisation du secteur médico-social sont sœurs et suivent un cours parallèle qui, en mettant en cause le fonctionnement classique des établissements médico-sociaux, interroge le travail des professionnels ; ceux-ci doivent s’adapter à de nouvelles normes, examiner leurs habitus professionnels et leurs représentations de manière critique, à l’aune des nouvelles prescriptions dont ils sont destinataires.

2Cet article vise donc à comprendre comment des professionnels du milieu médico-social parviennent à situer leur action quotidienne dans le cadre des nouvelles prescriptions. Comment, depuis l’intérieur d’un établissement médico-social, pense-t-on son action professionnelle quand on est enseignant notamment, mais aussi moniteur d’atelier ou éducateur, au moment où la direction pose la désinstitutionnalisation comme objectif à décliner en nouvelles pratiques au quotidien ? Comment, confrontés à l’altérité parfois radicale du handicap mental et psychique, les enseignants spécialisés et autres professionnels d’une grande institution médico-sociale parviennent-il à penser le développement des usagers, leur autonomisation et l’ensemble des valeurs sous-tendues par le projet de désinstitutionnalisation ? Leur rapport à l’altérité du handicap constitue-t-il un ressort pour ou un obstacle à la désinstitutionnalisation ?

3Cet article repose sur une recherche conduite dans une institution de la région parisienne qui accueille un public de personnes en situation de handicap mental ou psychique. Il s’agissait pendant l’année de cette recherche [1] de donner la parole à un groupe de 12 professionnels issus de tous les services (IME, Esat, foyer de vie, etc.) dans le cadre d’un cycle d’analyse clinique des pratiques professionnelles. Ces professionnels travaillent pour la plupart avec des enfants et des adolescents de l’IME, mais aussi avec certains adultes et travailleurs de l’Esat. La recherche s’étaye sur une clinique d’orientation psychanalytique.

4Après avoir posé les fondations intellectuelles de la désinstitutionnalisation et avoir précisé la méthodologie de la recherche, je chercherai à décrire l’univers fantasmatique des professionnels en regard de l’altérité du handicap et à cerner comment cet univers est susceptible de constituer des obstacles au virage initié par la désinstitutionnalisation. Je montrerai en effet que le projet de désinstitutionnalisation crée pour les professionnels les conditions d’une crise qui actualise des conflits inter et intrapsychiques entre, d’un côté, l’acceptation des idéaux éthiques portés par le mouvement de désinstitutionnalisation et, de l’autre, des représentations négatives du handicap, des fantasmes au travers desquels les usagers sont perçus par le prisme de leur altérité radicale.

La desinstitutionnalisation, une remise en cause

5Il est nécessaire d’examiner les conditions socio-historiques d’apparition de la désinstitutionnalisation afin de comprendre de quel matériau est construit ce nouveau méta-cadre qui pèse sur les pratiques professionnelles en ESMS. Mon hypothèse consiste à relever deux moments fondateurs : celui d’abord de l’antipsychiatrie et des critiques radicales de l’institution des années cinquante aux années soixante-dix, puis celui, s’enchâssant paradoxalement dans le premier, des politiques néo-libérales.

Une remise en cause des pratiques asilaires après-guerre

6Autour des travaux dans les années soixante-soixante-dix de Laing et Cooper (1970) en Grande-Bretagne, de Basaglia (2007) en Italie ou encore de Goffman (1968) en Amérique du Nord, s’élabore après-guerre un réseau complexe de critiques des institutions psychiatriques, et plus particulièrement des pratiques asilaires. Ces critiques de l’asile ont servi de terreau à une contestation plus large de l’ensemble du fonctionnement institutionnel médico-social dans le monde occidental et du rapport soignants/soignés. Elles ont servi de socle idéologique et éthique à la désinstitutionnalisation. Du côté de l’antipsychiatrie britannique, on trouve sous la plume de Cooper une description du fonctionnement de l’hôpital psychiatrique, figure métonymique de toutes les institutions dans lesquelles des individus vulnérables sont placés sous la tutelle aliénante de professionnels, sous couvert d’être soignés par eux : « Si l’on doit parler de violence en psychiatrie, la violence qui crève les yeux, qui crie son nom, qui se proclame elle-même comme telle avec tant d’éclat qu’elle est rarement entendue, c’est la violence subtile et masquée que les autres, les “hommes normaux” , exercent sur ceux qu’on a baptisés fous. » (Cooper, 1970, p. 31). Le travail de ces institutions, dit Cooper, n’est pas de soigner, mais d’invalider socialement et humainement des personnes. Les institutions « mutilent » les personnalités : « Ce n’est pas seulement un lit, dans sa matérialité, qui attend le patient à l’hôpital, mais un traitement de Procuste, fait des préconceptions du personnel auxquelles le patient doit se conformer, quel que soit le prix dont il paie cette mutilation de sa personnalité » (ibid., p. 48).

7Du côté de l’Italie, l’antipsychiatrie connait un succès considérable qui se traduit en 1978 par l’adoption de la loi 180 ; elle organise la fin des admissions à l’asile et le développement d’unités sanitaires locales, inscrites dans la cité. L’altérité radicale de l’aliéné et la normalité sont conviées à se côtoyer de nouveau : « Pour Basaglia, écrivent Colucci et Di Vittorio, retrouver le droit à la santé mentale […] dans la polis, cela veut dire rendre le droit à l’expression d’une différence et mettre en question les rôles de pouvoir » (Colucci et Di Vittorio, 2007, p. 12). Les antipsychiatres, britanniques comme italiens, dénoncent ainsi les représentations déshumanisantes de la folie portées par le discours aliéniste traditionnel et lui opposent un discours humaniste resituant les « malades » dans le creuset commun à toute l’humanité et, plus encore, au cœur même de la cité. Cette éthique renouvelée n’est-elle pas également la pierre de touche d’une société plus inclusive ?

8Du côté nord-américain, c’est avec la sociologie d’Erwin Goffman que s’épanouit une pensée critique de l’institution. C’est en observant de manière ethnographique le fonctionnement d’un asile que Goffman (1968) aborde la question des « institutions totales ». Le choc que la réception de son travail produit en France, se donne à penser dans la traduction française du syntagme anglais « total institution » par « institution totalitaire » (Castel, 1968). Une telle traduction, qui radicalise le sens originel du mot total, fonctionne comme une condensation : s’y résume toute la thèse anti-institutionnelle des années soixante-soixante-dix, laquelle constitue une légende négative de l’institution. Castel résume ainsi la thèse goffmanienne : le rôle des institutions est moins de soigner ou d’accompagner que de gardienner, d’exercer un contrôle totalitaire sur les patients en les coupant du monde extérieur, cette description convenant aussi bien à l’hôpital qu’au camp de concentration (Castel, 1968, p. 11). La désinstitutionnalisation est la réponse apportée à cette critique de l’institution. Elle oppose l’ouverture à la clôture, l’autodétermination à l’aliénation, la promotion de la diversité aux effets des catégorisations nosographiques. La figure de la folie et son traitement dans le champ psychiatrique sont métonymiques des figures du handicap en général aussi bien dans le champ du soin que de l’éducation : les institutions, y compris donc l’enseignement spécialisé, construisent au nom du bien des sujets qu’elles ont à leur charge, des rapports de domination et d’aliénation, c’est-à-dire in fine d’exclusion. C’est pourquoi j’avance que dans leur principe, la désinstitutionnalisation et l’inclusion (pensée au sens de construction d’une société inclusive) participent d’un même mouvement de désassujetissement de tous ceux qui relèvent de la vulnérabilité.

La captation néo-libérale de la désinstitutionnalisation

9Selon certains auteurs cités ci-après, il existerait un lien direct entre l’univers intellectuel des années soixante-dix et le discours néo-libéral actuel, lequel, à son tour, produit une critique radicale des institutions s’incarnant à l’échelon européen par la diffusion de textes de cadrage invitant à refonder les pratiques du secteur médico-social. Ainsi, il n’y aurait qu’un pas de la revendication d’un sujet libéré des tutelles institutionnelles oppressives, dont la personne handicapée institutionnalisée est le parfait exemple, à la promotion néo-libérale du citoyen auto-entrepreneur de lui-même et de son empowerment. Le philosophe Dany-Robert Dufour (2015) pointe dans l’effacement actuel de l’État la promotion d’une bonne gouvernance dans laquelle l’individu est seul souverain, contre les institutions. Il devient « auto-entrepreneur de sa santé mentale » (Veit, 2017, p. 24). Dans un tel schéma, les institutions sous leur forme classique deviennent inutiles et illégitimes, quand elles ne sont pas décrites comme dangereuses. Citons à titre d’exemple un texte de cadrage, les Lignes directrices européennes, publié par la Commission européenne en 2012 : le texte dénonce sans nuance une « culture institutionnelle » dans laquelle « les usagers ne disposent pas d’un contrôle suffisant sur leur vie et sur les décisions qui les concernent » (p. 24). La culture institutionnelle produit « dépersonnalisation, rigidité de la routine, traitement en groupe, distance sociale, dépendance, obligation de justification minimale, etc. » (p. 26). Les détestables orphelinats roumains de l’ère post-Ceausescu sont ainsi cités dans ce texte en exemple des pratiques institutionnelles…

10Veit décrit ainsi un nouveau contre-modèle de l’usager appelé à être acteur de ses soins en s’appuyant librement sur des offres de services techniques déconcentrés. L’institution s’efface derrière l’ordonnancement réticulaire et communautaire de l’offre de soins. Dans une version libérale de la désinstitutionnalisation, l’État n’est plus légitime à mettre en œuvre une politique sociale du handicap autrement qu’en organisant l’initiative privée, ce dont il peut tirer prétexte pour fermer des structures qui auraient le double désavantage d’être trop coûteuses et trop peu compatibles avec l’éthique nouvelle.

11Ainsi donc, la définition du citoyen comme individu, véritable monade déliée des institutions surplombantes et cohésives, (déliaison qui s’opère au nom de l’idéal de son auto-réalisation), constitue l’horizon du néo-libéralisme actuel qui organise une reprise (qui est aussi une forme de dévoiement) des idéaux émancipateurs anti-institutionnels des années soixante et soixante-dix. L’individu contre les institutions. La conjonction de ces deux systèmes de pensées s’opère à la fois autour de l’idéal d’autonomie de la personne et de la suspicion envers les institutions anciennes.

12Au terme de cet effort de mise en perspective socio-historique de la désinstitutionnalisation, recentrons le questionnement autour des professionnels travaillant quotidiennement dans des établissements à la fois héritiers de l’ère institutionnelle et pilotes aujourd’hui de leur propre désinstitutionnalisation dans un contexte de société inclusive. Tel est le cas de l’institution médico-sociale terrain de cette recherche : elle concentre un nombre conséquent de services organisant la scolarité, l’emploi, l’occupation et les soins d’une importante population de personnes en situation de handicap mental et psychique et elle a mis au travail ses équipes autour du thème de la « désins », comme dit la culture locale, inscrite au projet de l’établissement. Comment les professionnels parviennent-ils à se saisir dans leur exercice quotidien de ce nouveau méta-cadre qui prône ouverture, participation sociale, autonomisation ? Quel regard portent-ils sur les usagers et leurs capacités ? Comment fantasment-ils leur pouvoir d’agir et celui de ceux dont ils ont la charge ?

Méthodologie et cadre théorique de la recherche

13Afin de répondre aux éléments de problématisation que je viens de dégager, il convient de définir une démarche de recherche et un environnement théorique congruent à celle-ci.

Contexte et organisation des groupes de parole

14Pendant une année, j’ai réuni au sein même de l’Institution [2] terrain de ma recherche un groupe de 12 professionnels. Nous disposions une fois par mois d’un créneau de deux heures trente pris sur leur temps de travail. Notons que j’ai dû réaffirmer à plusieurs reprises l’étanchéité des groupes de parole face aux tentatives d’immixtion de la hiérarchie de l’Institution. Celle-ci n’a jamais été présente directement ni indirectement dans les groupes et aucun compte rendu de séance ne lui a été adressé. Afin de me départir des injonctions latentes et des fantasmes dont j’étais l’objet de la part de la direction, il m’a fallu comprendre la demande qui m’était faite sourdement : la direction m’avait fait part de ses doutes quant à la capacité des professionnels à accueillir le changement impliqué par le projet de désinstitutionnalisation. Ce dernier nécessite reconnaissance du pouvoir d’agir des usagers, participation citoyenne, auto-détermination et choix d’une vie indépendante hors des murs de l’institution… Il s’agit ainsi d’entrer dans une logique capacitante à laquelle une tradition de regard défectologique porté sur le handicap pourrait faire obstacle, position qu’une représentation négative des têtes pensantes de l’Institution attribue majoritairement aux personnels. Ainsi, les groupes de paroles que je devais conduire étaient fantasmés par la direction comme des appuis à sa politique afin de lever les résistances des professionnels. Une réunion bipartite a permis de mettre au jour ces enjeux. J’ai pu y réaffirmer un positionnement éthique et une totale indépendance en réaffirmant mes appartenances universitaires.

Une écoute clinique d’orientation psychanalytique du sujet professionnel en institution

15Mon travail s’inscrit un cadre inspiré par la démarche clinique d’orientation psychanalytique (Blanchard-Laville, Chaussecourte, Hatchuel, Pechberty, 2005). Il est étayé par la conception freudienne de l’inconscient pour penser les professionnels et leurs discours. La clinique psychanalytique postule que les dires d’un sujet, fût-ce un sujet engagé sur sa scène professionnelle, charrient une puissante dimension d’imaginaire. En effet, dans leur travail quotidien, les professionnels ne sont pas seulement susceptibles de respecter les protocoles en vigueur et de mobiliser les gestes idoines. Ils sont également des sujets, porteurs d’un imaginaire singulier, véhiculant à leur insu et dans leur rapport aux personnes en situation de handicap des fantasmes qui leur sont propres et qui donnent une couleur particulière aux relations qu’ils construisent. Ces sujets sont aussi construits par un type de rapport à l’altérité : la psychanalyse a montré l’importance du rapport à l’autre dans la construction de l’identité du sujet. Ici, je pose le postulat selon lequel l’identité professionnelle des enseignants ou des éducateurs de l’Institution est une construction dynamique toujours à renégocier dans le rapport quotidien à l’altérité des personnes en situation de handicap. Pour comprendre ces dynamiques identitaires professionnelles à l’œuvre dans un projet de transformation aussi vaste que le chantier de la désinstitutionnalisation, il m’a donc fallu être à l’écoute de l’imaginaire singulier et collectif du groupe ainsi qu’au type de rapport à l’altérité que traduisent les fantasmatiques perceptibles dans la dimension latente des discours.

16J’ai ainsi mis en place un dispositif d’analyse clinique de la pratique professionnelle. Un tel dispositif se réfère théoriquement aux groupes de supervision de la pratique médicale inventés par M. Balint (1896-1970) au Royaume-Uni et s’inspire de la reprise théorique et pratique de cette médiation groupale par C. Blanchard-Laville. Le dispositif possède une double dimension de recherche et de formation. Comme le précise C. Lecomte, un tel dispositif vise à « favoriser les processus de subjectivation, c’est-à-dire la réflexivité et l’autonomie des sujets » (Lecomte, 2015, 78). L’analyse groupale des pratiques professionnelles offre ainsi un espace de transformation de contenus psychiques (fantasmes, représentations, modalités défensives, injonctions surmoïques, etc.), un décollement du professionnel et du personnel et une plus grande fluidité dans le jeu des instances psychiques de chacun. Le rôle du chercheur dans le groupe est de prendre soin de la parole, c’est-à-dire de la reconnaitre dans sa dimension singulière et de contenir sans jugement les affects qui parfois la saturent. Cette dimension de contenance prend forme dans l’organisation d’un cadre ritualisé et l’observance de quelques règles, lesquelles sont négociées avec les membres du groupe lors de la première séance : discrétion, confidentialité absolue, écoute bienveillante réciproque, disposition circulaire dans lequel l’animateur du groupe est inscrit, refus de toute prise de notes ou d’enregistrement et régularité des réunions selon un planning fixé à l’avance. Chaque séance débute par un temps de reprise de la séance précédente (sauf la séance initiale, introduite par la négociation des règles) : la personne qui y avait fait un récit est invitée à reprendre succinctement celui-ci afin de mesurer d’éventuelles inflexions. Puis une autre personne prend la parole et organise librement son propre récit. À l’issue de celui-ci, chacun peut poser des questions visant à éclairer les points obscurs de la narration. Enfin, un dernier temps, le plus long, laisse libre cours aux reprises associatives individuelles et à la co-construction du sens. Le narrateur du jour conclut les échanges. Après chaque séance je prends des notes : ce compte rendu constitue mon matériau et n’est partagé avec personne. Il se compose des traces des échanges dans un effort de remémoration (en particulier autour des points de vigilance autour desquels se focalise mon attention : imaginaire lié au handicap et rapport à l’altérité), du climat émotionnel qui traverse le groupe, des associations qui me viennent dans l’écriture.

17Pour analyser les discours tenus pendant les groupes de parole, je suis attentif à ne pas réduire le sujet qui s’exprime au manifeste de ses dires. La langue n’est pas transparente à elle-même. Elle masque autant qu’elle dévoile ; c’est pourquoi, au-delà des déclarations manifestes, il s’agit d’entendre la dimension latente du discours. Cette conception bidimensionnelle du langage est d’autant plus nécessaire à prendre en compte, précise Korff-Sausse, que le handicap est le domaine des faux-semblants ou des attitudes bienveillantes qui masquent la conflictualité psychique interne. Or, « la psychanalyse permet justement de dévoiler les représentations inconscientes qui sont à l’origine de ces attitudes, bien souvent à l’insu de leurs auteurs » (Korff-Sausse, 2013, p. 177).

18Pour conclure cette partie, je garde également à l’esprit qu’une analyse clinique ne permet que d’approcher (au sens mathématique du terme) le sens potentiel des situations qu’elle analyse. Aussi, les connaissances construites dans cette recherche sont-elles situées et contextualisées et ne peuvent prétendre à une généralisation abusive. Cependant, elles permettent un dialogue récursif entre le singulier et le général, ce dialogue fondant le régime de scientificité des recherches cliniques. Les récits qui me sont livrés par les professionnels forment des cas qui organisent un raisonnement scientifique de type inférentiel, tel que Canguilhem, cité par Ciccone, l’illustre ainsi : « Le singulier joue son rôle épistémologique non pas en se proposant lui-même pour être généralisé, mais en obligeant à la critique de la généralité antérieure par rapport à quoi il se singularise. Le singulier acquiert une valeur scientifique quand il cesse d’être tenu pour une variété spectaculaire et qu’il accède au statut de variation exemplaire » (Ciccone, 2014, p. 74). Ainsi donc, les cas ici analysés s’inscrivent-ils sur une toile de fond, qu’en retour ils modifient.

Analyse

Idéal du moi professionnel ressourcé par la désinstitutionnalisation et conflictualité psychique

19La première séance permet à Maxime, éducateur spécialisé et l’un des plus jeunes membres du groupe de déplier un long propos qui définit la tonalité générale des échanges sur plusieurs séances. Dans une première partie de son récit, il évoque l’insupportable « œil » de l’Institution. Toute-puissante, omnisciente, celle-ci est décrite avec des exemples qui renvoient à un imaginaire du totalitarisme. Rien ne peut lui être caché, elle finit par toujours tout savoir. Les associations ont été nombreuses dans le groupe pour décrire une institution/hydre qui m’a évoqué dans l’écriture de mon compte rendu, une figure du panoptique tel que décrit par Foucault (1977) : rien ne peut échapper à son regard et, au nom du souverain bien des usagers, elle exerce une surveillance de tous les instants [3]. Ainsi, Maxime se déclare favorable (dans un premier temps) à la désinstitutionnalisation : il la décrit comme un mouvement centrifuge, du dedans vers le dehors, qui permet de desserrer l’étau institutionnel. On reconnait là l’imaginaire de la libération décrit par Castel. Maxime indique alors que l’accompagnement à l’autonomie en est le cœur. On entend chez ce professionnel que cette définition du métier constitue un socle renforcé à partir duquel se construit son identité professionnelle.

20Je m’arrête ici sur le récit de Maxime car ce jeune homme parvient de par ce discours au sein du groupe d’analyse à cristalliser des mouvements psychiques qui vont durement s’opposer. Dans le premier mouvement, celui initié chez Maxime et présent également chez les enseignants spécialisés et les plus jeunes des éducatrices présentes, on reconnait le travail d’un idéal du moi professionnel régénéré par le projet de désinstitutionnalisation. Il véhicule une éthique de l’accompagnement qui autorise à penser les personnes en situation de handicap de manière positive, c’est-à-dire comme étant capables de s’emparer de l’aide qu’on leur fournit pour devenir plus autonomes. Ici, leur altérité n’est pas fantasmée comme radicale et ne constitue pas un obstacle à la pensée de leur développement.

21Mais un second mouvement, très opposé au discours de Maxime, s’engage autour de l’évocation du projet d’une vie indépendante hors des murs de l’Institution (le passage de l’IMpro au monde du travail ou encore de la vie en foyer à la vie en appartement). Il s’incarne dans la prise de parole d’un « ancien » qui livre ainsi, en quelques mot crus ou phrases qui sonnent comme des sentences définitives (« untel n’est même pas capable de se faire cuire un œuf »), un imaginaire négatif des personnes handicapées. Cet imaginaire finit par trouver un écho parmi l’ensemble des membres du groupe, Maxime y compris qui parait abandonner son positionnement optimiste sur la désinstitutionnalisation : ce moment montre ainsi que la conflictualité interne au groupe (favorable/défavorable au projet) est également interne à chacun dans le groupe : ainsi Maxime peut délivrer à la fois des propos congruents avec son idéal d’autonomisation (qu’il dit d’ailleurs cohérent avec son métier d’éducateur qui consiste étymologiquement à conduire hors de…) et des propos dévalorisant sur le handicap mental, tandis que d’autres membres du groupe traduisent cette conflictualité en dilemmes professionnels : Laura, une éducatrice, indique qu’elle est favorable à la désinstitutionnalisation mais que dans sa pratique réelle, elle est d’abord la surveillante d’usagers dangereux pour eux-mêmes. Agnès, enseignante spécialisée se déclare, quant à elle, favorable à la création d’une unité d’enseignement externalisée dans une école proche, mais doute de la capacité de maints élèves de l’IME à intégrer les apprentissages fondamentaux…

Le triptyque handicap/pulsionnalité/animalité

22Les propos négatifs sur le handicap sont légion dans les six premières séances (moins dans les dernières). Je vais en proposer une typologie. Laura : « Il faut bien qu’il y ait des règles, les usagers ne savent pas se contrôler tout seuls. » La professionnelle justifie son propos en décrivant l’appétit insatiable de l’un des ados qu’elle encadre. D’autres appuient son propos en décrivant un contexte nouveau dans l’Institution : la prise en charge d’enfants porteurs du syndrome de Prader Willi dont l’une des caractéristiques, disent-ils, est l’intempérance alimentaire. Se déplie ainsi un premier trait fantasmatique attaché au handicap : l’incapacité à juguler la pulsionnalité. Celle-ci peut être alimentaire, comme dans l’exemple de Laura. Mais c’est surtout à propos de la sexualité que se développe un discours justifiant les mesures de contrôle les plus strictes : ainsi une cadre raconte longuement l’histoire d’une femme « incapable » d’organiser sa sexualité (et donc de « prendre la pilule » avec régularité) qui tombe enceinte plusieurs fois, tout en étant jugée là encore « incapable » d’éduquer des enfants immanquablement confiés aux services sociaux. Ne faut-il pas dès lors cadrer sévèrement la sexualité des usagers et restreindre le nombre de chambres mixtes dans les foyers, ou encore, comme elle l’évoque, surveiller la sexualité clandestine dans les toilettes de l’Institution ? Comment une telle coercition serait-elle possible « hors les murs » ? On entend également que les « grands » de l’IMPro sont également à surveiller prioritairement : on suppose les garçons incapables de refreiner leurs pulsions sexuelles (le handicap renforce le trait genré sur la virilité incoercible des ados) et les filles « incapables » d’un consentement éclairé en raison de leur handicap psychique. Alors les professionnels endossent la dimension de surveillance qu’ils reprochaient à l’institution lors de la première séance. Dans ces exemples, les personnes handicapées sont fantasmées comme incapables d’intégrer les normes sociales de tempérance et les lois morales. Elles achoppent sur le processus d’hominisation.

23Ainsi un lien imaginaire s’établit entre une pulsionnalité que le sujet handicapé ne peut endiguer et l’animalité. S. Korff décrit comme classique ce fantasme associant pulsionnalité/animalité/handicap : « Dès lors qu’on évoque les cliniques de l’extrême s’impose la catégorie de l’animalité. Les êtres atteints d’un handicap, une anormalité du développement, une difformité, la déficience mentale, les phases terminales de la maladie, la grande prématurité, la vieillesse évoquent inévitablement des images de bestialité, au sens d’un débordement pulsionnel qui signerait le franchissement de la barrière anthropologique qui garantit la différence humain/animal. » (2007, p. 85). Face à une telle fantasmatique, les conceptions capacitantes du handicap s’estompent devant l’impératif de dompter l’altérité, perçue comme menaçante.

Infantilisation, parentalisation

24Un second type de fantasme, que je nommerai vision défectologique du handicap, s’enchâsse dans le premier. Le handicap évoque chez les membres du groupe le défaut irrémédiable, le manque, la diminution de l’être. Ceci s’incarne dans plusieurs récits évoquant la fragilité de tel usager, la possible régression et plus encore la mort qui organise un point de fixation récurrent tout au long des séances : Émilie, éducatrice spécialisée en foyer de vie, raconte la maladie d’un usager trisomique qui approche 50 ans. Il est, parce que malade (pneumopathies à répétition) « en pleine régression », nécessitant des soins constants et un accompagnement pour les gestes les plus ordinaires de la vie quotidienne. Une telle difficulté transforme l’activité quotidienne des professionnels. Le travail d’éducation s’estompe voire disparaît au profit d’un travail de maternage aussi bien réel (alimentation, hygiène) que fantasmatique. Certains professionnels du groupe se plaignent amèrement de ce dévoiement de leurs missions. Cet usager (re)devient incontinent, comme les enfants ; il est de surcroît incapable de décrire ses symptômes quand il tombe malade si bien que ce sont les pompiers qui découvrent un soir qu’il a une fièvre très importante dont lui ne s’était pas plaint, ou encore les urgentistes de l’hôpital qui lui diagnostiquent une pneumopathie que nul n’avait vue. La peinture de sa régression s’achève par l’évocation de sa mort probable, et nécessairement rapide car « ce genre de pathologie décline très vite », ajoute Émilie. On entend ici une synecdoque aux effets déshumanisants qui remplace le sujet trisomique par l’évocation de sa pathologie avec laquelle il se confond désormais. Jean-Marc, le plus âgé du groupe ajoute : « Avec ces usagers on n’est pas dans l’éducatif, on est dans l’assistanat ». Annabelle appuie à son tour en dépliant longuement une métaphore de la stase : ses élèves de l’IME sont incapables d’apprendre réellement, c’est-à-dire selon elle d’entrée d’entrer dans des logiques d’accumulation de connaissances qui les rendraient plus capables et plus autonomes, donc de progresser : il faut chaque jour recommencer, comme si le handicap stoppait net les processus développementaux. On comprend alors qu’un scénario fantasmatique organise les prises de parole dans le groupe autour de ce thème : les usagers seraient susceptibles de régression ou de stagnation ; les autonomiser est impossible. Cet imaginaire du handicap mental infantiliseles usagers et parentalise les professionnels, qui doivent faire respecter notamment les règles d’hygiène élémentaires comme la douche. Comment dès lors adhérer au projet de désinstitutionnalisation que le principe de réalité semble récuser ?

La figure du fou, l’inquiétante étrangeté du handicap psychique

25La figure archétypique du fou, dans son versant « psychotique » relève d’un troisième type de fantasme chez les professionnels. Jean-Marc est dans le groupe celui qui a les propos les plus sévères à l’endroit des possibilités d’autonomisation des usagers. Il se justifie par l’évocation de la transformation progressive du public dans l’Institution : les déficients intellectuels seraient progressivement remplacés par des enfants et des adolescents psychotiques de plus en plus nombreux à l’IME. Ce mot désigne aussi bien une réalité (l’extension de l’agrément de l’établissement par l’ARS) que le fantasme de Jean-Marc, prompt dans son discours à décrire les « débiles », « baveux », et autres « gogoles ». Je suggère de ne pas entendre ces mots du côté d’une morale qui condamnerait le professionnel sans procès. Si Jean-Marc, bientôt suivi par d’autres, s’autorise à les dire dans le groupe, c’est qu’il a investi la dimension contenante de celui-ci et ses règles de fonctionnement. Il mobilise alors la fonction dépôt-transformation des affects propre à l’analyse groupale clinique de la pratique. Jean-Marc s’autorise ainsi, en regard d’une folie fantasmée comme envahissante (il y aurait de plus en plus de psychotiques), à élaborer un éprouvé de radicale altérité en regard d’une nouvelle catégorie d’usagers dans l’accompagnement desquels il éprouve de manière sans doute désespérante une certaine forme de vanité de son action quotidienne. Ces attaques sont à entendre comme des défenses psychiques.

26Dans mon travail de thèse (Ployé, 2016), j’ai pu montrer combien le lien construit par les enseignants aux élèves en situation de handicap pouvait se structurer autour de modalités défensives inconscientes qui épargnent aux professionnels de se confronter trop durement à l’altérité du handicap mental. Pour penser cette question de l’altérité dans ses effets sur l’inconscient des sujets professionnels, je me suis emparé du concept freudien d’Unheimliche (Freud, 1919), généralement traduit par inquiétante étrangeté. Ce concept fournit un étai pour entendre la position psychique des professionnels de l’Institution comme Jean-Marc. Selon Freud, le Unheimliche est une catégorie de l’angoisse, une « variété particulière de l’effrayant qui remonte au depuis longtemps connu, depuis longtemps familier » (Freud, 1985, p. 212). Le sentiment d’inquiétante étrangeté est éprouvé quand un sujet fait notamment l’expérience dans la rencontre avec autrui de quelque chose renvoyant pour lui à la fois à de l’altérité radicale et à du semblable. S. Korff-Sausse avance que la personne handicapée est une figure exemplaire de l’inquiétante étrangeté. Elle nous conduit à des fantasmes autour de la finitude humaine, de l’incomplétude ou encore de la définition même de ce qu’est l’humain. Radicalisant cette position théorique, J. Kristeva affirme : « l’inquiétante étrangeté est en nous : nous sommes nos propres étrangers » (Kristeva, 2011, p. 268). Ce familier qui inquiète n’est finalement que notre propre altérité dont le sentiment est avivé par la rencontre avec l’altérité du handicap, une altérité que nous cherchons à rejeter. Par l’injure, la dépréciation, les jugements négatifs (il bave !), les synecdoques ou encore les procès en humanité. Aussi, résumerai-je ainsi la question du Unheimliche : le sentiment d’inquiétante étrangeté traduit le retour d’un refoulé innommable et angoissant. La rencontre avec les sujets handicapés, parce qu’ils sont fantasmés du côté de l’équivoque, du défaut, du manque à être, de la stase ou de la régression, fournirait l’occasion d’une telle réactivation douloureuse de contenus refoulés dans la psyché. Le Moi aurait alors à se défendre contre ce retour du refoulé. Le travail du professionnel est possible à condition qu’il soit en état de faire primer ses capacités d’élaboration du trouble sur ses modalités défensives : les premières le rendent capable de nourrir un lien positif avec l’autrui inquiétant tandis que les secondes ne visent qu’à la destruction du lien. De la capacité donc à transformer le sentiment d’inquiétante étrangeté dépend finalement le pouvoir d’agir du professionnel dans l’accompagnement du sujet handicapé.

27Ici, Jean-Marc témoigne d’un désarroi professionnel qui constitue un obstacle majeur à l’adhésion au projet de désinstitutionnalisation. C’est là que se situent les conséquences du sentiment d’inquiétante étrangeté. L’éducateur témoigne du trouble que ressentent les professionnels et d’une forme de blessure de leur narcissisme professionnel : comment, pris par cet imaginaire négatif du handicap, pourraient-ils souscrire à l’idéal du moi professionnel qui, quant à lui, se constitue autour des valeurs de vie autonome, d’appartement hors les murs ou encore d’empowerment ? Les personnes en situation de handicap, aussi bien les enfants que les adultes car les différences d’âge sont estompées par le fantasme, ne sont plus perçues que par les signes les plus accablants de leur différence ; le choix de signifiants aussi brutaux que ceux que j’ai cités plus haut ne fait que dire la difficulté pour des professionnels à considérer l’autre comme un sujet, au profit d’une perception embolisante de l’altérité du handicap, à penser la dignité de l’humain derrière le manque et le défaut fantasmés du handicap.

28Telles sont alors les coordonnées de la crise qui traversent les professionnels.

Discussion : la crise de la professionnalité, obstacle majeur à la desinstitutionnalisation

29Pour la psychanalyse, la crise dans sa dimension subjective est liée à la division psychique du sujet : le Moi tente à la fois d’exercer son travail de refoulement du pulsionnel, tenant aux marges de la psyché la puissance du monde imaginaire, tandis que les instances surmoïques, articulées au social et aux idéologies qui le traversent, accablent le Moi de prescriptions renouvelées. Cette présentation simpliste, par trop mécanique, dit cependant quelque chose de ce que vivent les professionnels de l’Institution pendant une année d’analyse de leurs pratiques : ils ont été mis en situation d’entendre un double discours (le leur) et ses discordances. D’un côté ils ont témoigné de leur adhésion éthique aux principes de la désinstitutionnalisation qui, au-delà de la critique des institutions, porte en elle une reconnaissance du sujet handicapé, de son autonomie et de ses droits inaliénables. De l’autre, ils ont perçu la dimension d’angoisse de l’Unheimliche, qui définit leur rencontre quotidienne avec une altérité qu’ils pensent toujours plus radicale. Un « ado psychotique », à titre d’exemple, est fantasmé comme plus radicalement différent, et donc étrange, étranger, effrayant, qu’un « ado trisomique ». Ils en ont compris les effets défensifs, le travail de déliaison si antinomique avec le travail éducatif pour lequel ils sont « entrés dans la carrière ». Une figure a peu à peu cristallisé le travail défensif : l’Europe. C’est d’elle que sourd la menace contre leur Institution, qui met en crise l’identité professionnelle. Figure d’un surmoi tyrannique et cruel, l’Europe, par ses textes renouvelés, assaille la professionnalité éducative pour la reconfigurer. Les professionnels craignent alors ce que Bion (1982) appelle un « changement catastrophique » : « Toute intégration psychique de la nouveauté dans une pensée individuelle ou groupale implique […] un “changement catastrophique” ; or les éléments de ce changement sont à la source de tout processus de croissance dans l’individu et dans le groupe » écrit M. Fognini (2004, p. 145-146). Il convient alors de repousser la tentation managériale qui consiste à interpréter cette crainte d’un changement catastrophique comme une résistance indue au changement bienvenu, et donc comme un obstacle décisif à la bonne marche de la désinstitutionnalisation.

30« On marche sur la tête », dit une professionnelle, résumant ainsi ce que provoque le projet de désinstitutionnalisation et ses effets sur elle et ses collègues. Une autre évoque son « épuisement », ce qui n’est pas sans évoquer ce thème du burn-out qui traverse si violemment l’ensemble du monde éducatif. Une autre ponctue ainsi son récit : « Ce qui me rend folle, c’est que je n’arrive pas à faire mon travail ». Toutes ces réactions angoissées ne sont pas des résistances de professionnels archaïques ; elles témoignent de la force avec laquelle le travail au quotidien est adossé à l’intime psychique de chacun des professionnels confrontés à des formes d’altérité qu’on ne réduit pas avec des protocoles. La prise en compte de l’altérité du sujet handicapé par les professionnels s’opère entre deux pôles opposés : d’un côté un « éthos inclusif » (Ebersold, 2015, p. 64), plutôt situé du côté du discours conscient, et de l’autre le sentiment de l’inquiétante étrangeté qui relève du registre de l’inconscient. Cet écart fait vivre une crise au professionnel quand la mobilisation de l’éthos inclusif est battue en brèche par les défenses psychiques que génère le Unheimliche.

31Ainsi, il parait nécessaire d’accompagner la professionnalité en crise, parce qu’il y a de la croissance dans toute crise, plutôt que, réflexe naturel des institutions, de multiplier les protocoles qui à la fois rigidifient l’action au quotidien et sont perçus comme autant de signes d’une défiance de la direction envers les professionnels du terrain. La conflictualité psychique n’est pas soluble dans les référentiels professionnels. Intégrer psychiquement l’altérité de l’autre est un travail dont l’évitement se paie au prix de la répétition du fantasme et du renforcement des processus de déliaison. Redire la nécessité d’un accompagnement clinique du travail éducatif est l’enseignement principal de cette recherche. Il s’agit, selon Blanchard-Laville, de favoriser par un tel dispositif « la croissance psychique professionnelle » et la « métabolisation des affects » chez les professionnels du lien à autrui (Blanchard-Laville, 2013, p. 173). En quelque sorte, un antidote utile au venin des protocolisations défensives des métiers de la relation.

Conclusion

32Cet article a montré, dans le contexte limité d’une institution médico-sociale parisienne combien la rencontre de professionnels avec l’altérité du handicap pouvait à la fois conduire à devoir vivre avec un sentiment d’inquiétante étrangeté et provoquer les conditions d’une crise de la professionnalité qui quand elle n’est entendue que comme résistance illégitime d’éducateurs ou d’enseignants arc-boutés sur des habitus archaïques, ne peut pas déboucher sur un processus créatif.

33Si la nécessité de changer les prises en charge institutionnalisées du handicap tend à faire consensus, justifiant ainsi les choix managériaux allant dans le sens d’une désinstitutionnalisation, les professionnels entendus pendant cette recherche nous font comprendre qu’ils veulent et doivent être associés aux politiques de changement. Cela implique qu’ils soient reconnus sans jugement dépréciatif dans leur ambivalence (qui ne peut les condamner moralement, car elle est propre à chaque sujet) et que soient créés des espaces de travail pour que les dilemmes créés par celle-ci puissent s’élaborer en gestes professionnels renouvelés.

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Mots-clés éditeurs : Altérité, Désinstitutionnalisation, Étrangeté, Fantasme, Handicap

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Date de mise en ligne : 21/09/2021

https://doi.org/10.3917/nresi.091.0031