Article de revue

Intimités piégées. La violence conjugale en Suisse

Pages 57 à 80

Citer cet article


  • De Puy, J.,
  • Gillioz, L.
  • et Ducret, V.
(2002). Intimités piégées. La violence conjugale en Suisse. Nouvelles Questions Féministes, . 21(1), 57-80. https://doi.org/10.3917/nqf.211.0057.

  • De Puy, Jacqueline.,
  • et al.
« Intimités piégées. La violence conjugale en Suisse ». Nouvelles Questions Féministes, 2002/1 Vol. 21, 2002. p.57-80. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2002-1-page-57?lang=fr.

  • DE PUY, Jacqueline,
  • GILLIOZ, Lucienne
  • et DUCRET, Véronique,
2002. Intimités piégées. La violence conjugale en Suisse. Nouvelles Questions Féministes, 2002/1 Vol. 21, p.57-80. DOI : 10.3917/nqf.211.0057. URL : https://shs.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2002-1-page-57?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/nqf.211.0057


Notes

  • [1]
    La recherche a débuté à l’automne 1993, la phase de terrain a eu lieu en 1994 et nous avons publié les résultats en 1997 dans un ouvrage intitulé Domination et violence envers la femme dans le couple.
  • [2]
    Pour être tout à fait cohérentes, il faudrait donc commencer, comme nous l’avons fait dans le rapport complet d’enquête, par mettre en évidence les formes douces de domination dans les couples en Suisse, pour arriver ensuite à ses formes dures que sont les violences. Dans les limites imparties à cet article, nous nous concentrerons sur ce dernier aspect.
  • [3]
    On trouvera en annexe I la liste des indicateurs de violence utilisés.
  • [4]
    Les résultats complets et détaillés peuvent être trouvés dans notre ouvrage (Gillioz, De Puy et Ducret, 1997).
  • [5]
    Voir aussi l’article de Marylène Lieber dans ce même numéro de NQF, qui donne quelques indications méthodologiques sur Enveff et notamment sur les critères définissant les violences subies dans l’espace public, alors que notre attention ici porte sur les violences conjugales qu’Enveff a également analysées.
  • [6]
    Voir à ce propos la synthèse de Yllö, 1993.
  • [7]
    Dans le cadre de notre recherche, seuls les trois premiers niveaux du modèle de Heise ont été pris en compte. Les influences du quatrième niveau n’ont pas été mesurées, mais il est vraisemblable que des situations macrosociales contribuent aux risques de violences (par exemple inégalités entre hommes et femmes, normes de tolérance des violences, préjugés sur les violences).
  • [8]
    L’analyse multivariée a l’avantage de « nettoyer » chaque variable des interférences éventuelles avec d’autres variables et de révéler ainsi leur effet « net ».
  • [9]
    Voir Annexe II pour une description des indicateurs de pouvoir.
  • [10]
    Les risques de violences sont au moins doublés.
  • [11]
    Les risques de violence n’atteignent pas le double.
  • [12]
    Les risques de violences sont au moins doublés.
  • [13]
    Les risques de violence n’atteignent pas le double.
  • [14]
    Comme indiqué dans l’annexe II, les ressources relatives de la femme dans le couple sont un indice construit à partir du revenu, du niveau de scolarité, de la formation et du statut professionnel de chacun·e des deux partenaires.
  • [15]
    Les indicateurs tels qu’ils sont reportés dans les tableaux sont rappelés ici entre parenthèses et en italique.
  • [16]
    Surtout lorsque l’association bivariée, pour sa part, est par contre significative.

1Phénomène fort ancien, la violence conjugale à l’égard des femmes n’a été « découverte » ou, plus exactement, construite comme problème social que très récemment. On ne peut manquer d’être frappé·e lorsque l’on examine l’émergence de ce problème dans la société et dans le champ des sciences sociales dans les années 70, par ce qui apparaît, à première vue, comme une étrangeté : les préposé·e·s au savoir et au déchiffrement du réel – chercheuses et chercheurs, scientifiques, académicien·ne·s, professeur·e·s d’université – sont pendant longtemps passé·e·s à côté du phénomène. Aujourd’hui la famille est reconnue comme une des institutions les plus violentes de la société après la police et l’armée en temps de guerre (Straus, Gelles et Steinmetz, 1980), alors que jusqu’à la fin des années 60, on tenait la violence familiale pour rare et ses auteurs pour des individus déséquilibrés. La sociologie de la famille avait pourtant fait ses preuves et scruté sous toutes ses faces l’institution familiale, elle a néanmoins été aveugle à la violence qu’elle abrite. Quant à la sociologie de la déviance, qui depuis longtemps déjà avait braqué son objectif sur les comportements délictueux et criminels et leurs conditions d’apparition, elle aussi a ignoré les violences commises dans la sphère privée.

2Comment comprendre la cécité de ces disciplines, sans remettre en question la « neutralité » de la science et sans poser la question de l’influence du positionnement social (ici en termes de genre) du ou de la chercheuse sur sa pratique ? Sans faire référence à la monopolisation du champ académique par les hommes ? On sait en effet que les groupes dominants ont toujours eu tendance à méconnaître et à sous-estimer la violence qu’ils infligent aux groupes dominés. Le champ scientifique n’échappe pas à cette vérité sociologique. C’est parce qu’ils n’avaient aucun intérêt à mettre en lumière une violence sexiste, et à découvrir par là les mécanismes de domination d’un sexe sur l’autre, que les scientifiques ont pu si longtemps l’ignorer.

3Ce sont en fait des individues extérieures au champ scientifique, les militantes féministes des années 70 qui, pour la première fois, « découvrent » les violences faites aux femmes, les thématisent et portent le débat sur la place publique. Les violences exercées par les hommes contre les femmes font partie des thèmes du mouvement féministe et sont envisagées comme un problème sociopolitique. C’est parce qu’il existe, au sein de notre société, des rapports d’inégalité ou de domination entre les sexes, que les hommes peuvent s’autoriser à frapper leur compagne. Dès lors, les sciences sociales ne pourront plus ignorer le phénomène et de nombreuses recherches vont fleurir dans le monde anglo-saxon. Ce ne sera guère le cas du monde francophone où les premières grandes recherches sur la question n’apparaîtront que dans les années 90.

4D’un point de vue épistémologique, il est intéressant de constater que la science, toujours prompte à se méfier d’une posture scientifique féministe qui ne pourrait conduire qu’à des partis pris, est en ce cas redevable à des militantes et à leur engagement d’avoir vu ce que les scientifiques n’ont pas été en mesure d’apercevoir.

5La recherche présentée dans cet article trouve son origine dans une demande adressée par Solidarité femmes Genève (Foyer d’hébergement et centre de consultation pour femmes subissant de la violence) au Bureau de l’égalité des droits entre homme et femme, en vue de quantifier l’ampleur de la violence conjugale ; il s’agissait ainsi d’attirer l’attention sur un problème largement sous-estimé. Rappelons qu’on ne disposait, à ce moment-là, d’aucune statistique ou étude, ni même d’estimation, chiffrant l’ampleur de la violence conjugale dans la société suisse. Le projet de recherche fut lancé par le Bureau de l’égalité de Genève et financé par un programme national de recherche (PNR35) dépendant du Fonds national suisse de la recherche scientifique [1].

6Si la demande première était centrée sur la prévalence du phénomène, notre projet s’est voulu plus ambitieux puisqu’il a aussi intégré l’étude des fonctionnements familiaux associés à la violence, les conséquences des violences sur les victimes ainsi que les stratégies qu’elles mettent en œuvre pour faire face aux comportements violents, cela sur la toile de fond des rapports sociaux de sexe existant dans la société suisse.

7Étant donné les limites de cet article, nous nous contenterons de présenter l’étude et d’indiquer dans un premier temps quelques résultats issus de la partie quantitative de notre recherche, centrés sur la prévalence de la violence ainsi que sur les situations familiales et sociales à risque. Dans un deuxième temps, nous nous servirons de certains résultats de la partie qualitative pour compléter, affiner et approfondir les acquis de la partie quantitative. D’une part, nous mettrons en évidence les formes que peut prendre la violence sexuelle dans les couples, violence difficilement saisissable à travers une enquête utilisant un questionnaire fermé et restée souvent inexplorée dans les études sur la violence conjugale. D’autre part, nous montrerons les stratégies que mettent en œuvre les femmes pour faire face à la violence, stratégies qui remettent en question l’idée fort commune de la passivité des victimes.

Construction de l’objet scientifique et cadre théorique

8Nous nous sommes gardées d’une approche épistémologique naïve qui assimilerait l’objet sociologique au problème social de la violence tel qu’il est porté à l’attention des chercheurs et chercheuses (voir à ce sujet Bourdieu, 1990). Ce dernier constitue un objet préconstruit qu’il s’agit de dépasser pour l’élaborer scientifiquement. En effet, l’objet visé par la sociologie n’est pas la violence, qui en tant que fait n’a pas de pertinence sociologique. Elle n’en acquiert qu’en référence à un contexte social qui lui donne sens. Ainsi, on ne saurait traiter de la même manière la violence du dominant et la violence du dominé, sous peine d’amalgamer des phénomènes sociologiquement différents. L’objet sociologique pertinent est donc la relation sociale sous-jacente à la violence, à savoir les rapports de domination entre femmes et hommes au sein des couples.

9Nous nous distançons donc de certains courants positivistes, présents dans la sociologie américaine, qui étudient toutes les formes de violence familiale, quel qu’en soit l’auteur·e ou la victime – violence des hommes envers leurs femmes, des femmes envers leurs maris, des enfants envers leurs parents ou des parents envers leurs enfants, sans prendre en compte la problématique du genre. Le fait violent et son dénombrement sont ainsi privilégiés au détriment d’un modèle théorique donnant sens aux faits observés. Ce type d’approche a pu conduire à des biais d’interprétation. Considérant comme équivalents un acte violent ayant pour finalité le contrôle d’autrui et un acte d’autodéfense, certaines études en sont arrivées à établir des taux de violence féminine et masculine semblables.

10En contraste avec cette approche, nous nous rattachons au courant théorique féministe qui envisage la violence conjugale dans le cadre des rapports sociaux de sexe et la considère comme une stratégie des hommes visant à contrôler les femmes en vue de conserver leurs privilèges.

11Cette posture théorique commande que l’on évite d’instaurer une coupure radicale et simpliste entre couples avec violence et couples sans violence, et que l’on inscrive la violence conjugale dans le continuum des formes de domination qui ont cours dans la famille. Ce continuum peut être visualisé sous la forme d’un axe comportant à l’une de ses extrémités les formes « douces » de la domination, telles par exemple l’assignation des femmes au travail domestique non rémunéré, et à l’autre ses formes « dures » comme la violence [2].

12Notre point de départ a donc été l’approche féministe. Si, au niveau macro-social, celle-ci est très éclairante, en revanche, au niveau micro-social, elle reste insatisfaisante car elle ne permet pas d’expliquer pourquoi à l’intérieur d’une même société fondée sur la domination masculine, certains hommes recourent à la violence et d’autres non. Nous avons donc tenté de faire un pas supplémentaire dans la compréhension du phénomène afin de mettre en évidence les facteurs sociaux et familiaux entraînant la violence. Notre démarche se situe donc au point de rencontre de deux courants de recherche : premièrement les théories féministes, de nature macro-sociale, qui inscrivent le problème de la violence dans la problématique des rapports sociaux de sexe ; deuxièmement la sociologie de la famille, qui a théorisé les rapports de pouvoir au sein de la famille et les types d’interaction qui y prennent place.

Méthodologie et opérationnalisation du concept de violence

13L’étude comprend deux grands volets : une enquête quantitative portant sur un échantillon représentatif de 1500 femmes résidant en Suisse, âgées de 20 à 60 ans, vivant en couple (hétérosexuel) ou séparées depuis un an ou moins, et interrogées par téléphone au moyen d’un questionnaire structuré ; une étude qualitative reposant sur une trentaine d’entretiens approfondis avec des femmes victimes de violence.

14Trois grands types de violence ont été examinés : la violence physique, la violence sexuelle et la violence verbale ou comportementale.

15Une des premières difficultés qui se présentent à des chercheuses féministes est le choix de la méthode de recension des violences. L’instrument le plus utilisé en matière de violence physique, les Conflict tactic scales (CTS), présente l’avantage d’être divisé en catégories clairement définies et de se référer à des actes (par exemple gifler, mordre, frapper) et non à des concepts sujets à interprétation (par exemple la violence). Il s’agit d’un avantage décisif quand il faut quantifier des comportements. L’instrument présente néanmoins des limites et inconvénients et a fait l’objet des critiques des milieux féministes. Il lui était notamment reproché d’enregistrer les actes violents indépendamment du contexte dans lequel ils se produisent et du sens qu’ils prennent, ainsi que d’amalgamer des actes aux conséquences très différentes (un coup de poing peut briser une épaule ou n’entraîner qu’une légère douleur sans conséquence).

16Les taux importants de violence féminine auxquels ont abouti certaines recherches nord-américaines sont imputables aux limites et biais de cet instrument. Malgré ses défauts et limites, nous l’avons néanmoins retenu, du fait de son utilité, mais en veillant à éviter ses effets dangereux. Ainsi avons-nous étudié uniquement les violences infligées aux femmes par leur conjoint ou partenaire et non l’ensemble des violences commises dans un cadre familial. De plus, nous avons réuni un maximum d’éléments sur le contexte de la violence (répartition du travail rémunéré et domestique, rapports de pouvoir dans le couple, dominance de l’homme dans les interactions, etc.), cela afin de dépasser une interprétation simpliste et réductrice des résultats [3].

Quelques résultats de l’enquête quantitative

Prévalence des violences

17Les violences faites aux femmes dans les couples, forme dure de la domination masculine, représentent un phénomène qui est loin d’être exceptionnel, en Suisse comme ailleurs. Les résultats de l’enquête suisse montrent en effet que 6,1 % des femmes interrogées, soit environ une sur seize, ont subi de la violence physique et/ou sexuelle au cours des douze mois précédant l’enquête. Près d’une femme sur quatre attaquées physiquement a été blessée (20 sur 84). Près d’un tiers des femmes blessées l’ont été à plus de deux reprises (7 sur 20). La violence verbale ou comportementale est encore plus fréquente : 26,2 % des femmes en ont subi au cours de l’année précédant l’enquête, soit plus d’une sur quatre.

18Si on limite l’observation aux femmes qui se sont séparées de leur mari au cours de l’année précédant l’enquête, on constate que la prévalence de la violence physique et/ou sexuelle est beaucoup plus élevée ; elle atteint 20,3 %. Quant à la violence verbale et/ou comportementale, sa prévalence est de 40,3 % [4].

19Comparaison avec l’enquête Enveff : Il peut être intéressant de comparer nos chiffres avec ceux de l’enquête Enveff (Jaspard et al., 2001) menée en France en 2000 et portant sur un échantillon représentatif de la population féminine âgée de 20 à 59 ans (N = 6970) [5]. L’enquête Enveff, à la différence de la nôtre, a étudié l’ensemble des violences commises contre les femmes, dont la violence conjugale. En l’occurrence, la seule comparaison possible – et l’on tentera de voir pourquoi – concerne les données sur la violence physique.

20Il en ressort que la prévalence de la violence physique contre les femmes dans les couples au cours des douze derniers mois est de 5,6 % pour la Suisse et de 2,5 % pour la France. Le taux suisse de violence physique est donc environ deux fois plus élevé que le taux français.

21Cette différence pourrait, en bonne partie, être imputable à des différences méthodologiques. D’une part, la liste des items d’agression physique était plus détaillée dans l’enquête suisse puisqu’elle en comprenait dix contre cinq dans l’enquête française. D’autre part, les femmes interrogées en France étaient invitées à dire si chaque type de violence survenait jamais, rarement, quelquefois, souvent ou systématiquement, alors qu’en Suisse on leur demandait combien de fois chacun des actes de violence avait été commis. On sait en effet, lorsqu’il s’agit d’étudier des problèmes sociaux faisant l’objet de stigmatisation, qu’en posant une question induisant des réponses de type oui/non, on risque de recueillir davantage de réponses négatives – parce qu’elles sont plus acceptables socialement – qu’en demandant d’emblée « combien de fois ». Dans ce dernier cas, la formulation sous-entend que le phénomène n’est pas rare et la charge stigmatisante s’en trouve réduite. Ce fait a été prouvé notamment dans des enquêtes sur l’avortement, lorsque celui-ci était encore un acte illégal.

22Par ailleurs, dans l’enquête française, les questions sur la vie de couple venaient après d’autres modules qui les interrogeaient en détail sur un grand nombre de thèmes et après plusieurs autres questions sensibles (alcoolisme, sexualité, sida, santé psychique, agressions physiques et sexuelles, harcèlement moral ou sexuel dans le milieu professionnel et d’études, dans les consultations à domicile). Il est possible qu’au moment d’aborder le module consacré à la vie de couple, puis les expériences avec des ex-conjoints ou amis, les femmes interrogées aient été saturées par le cumul de questions sur des sujets sensibles. S’il n’est pas facile de reconnaître et de dévoiler à autrui son intimité, il est sans doute encore plus difficile de le faire à plusieurs reprises, sur des sujets différents, et d’autant plus si les problèmes sont vécus au présent. En tout état de cause, ces problèmes seraient à examiner dans des études de nature méthodologique.

23Il est à noter, enfin, que la partie quantitative de l’étude suisse n’a pas intégré les formes de dominance dans sa définition des violences et les a traitées comme une catégorie séparée, alors que l’enquête Enveff a inclus dans sa définition des violences psychologiques des comportements de jalousie, de contrôle, de dénigrement et d’isolement social, de même qu’elle a inscrit dans les violences économiques le fait d’empêcher l’accès aux ressources. Chacune des deux approches se justifie. À l’époque où l’étude suisse a été développée, la plupart des données sur les violences avaient été recueillies en Amérique du Nord. Il a été jugé utile, s’agissant d’une des premières enquêtes européennes, de séparer dominance et violences afin de ne pas trop distendre le concept de violence et risquer ainsi de lui faire perdre de sa force et de sa pertinence.

Pouvoir masculin et violences

24L’un des objectifs de l’étude suisse consistait à mettre en évidence les facteurs sociaux et familiaux associés aux violences. À partir d’analyses bivariées, notre étude montre peu de variation des taux de violences en fonction de variables sociodémographiques (niveau d’éducation, catégorie socioprofessionnelle, nationalité, milieu rural ou urbain des partenaires). Ce phénomène est en effet prévalent dans tous les milieux sociaux. En revanche, les violences sont associées à plusieurs caractéristiques familiales : une mauvaise communication dans le couple, un système familial peu ouvert sur l’extérieur, la consommation d’alcool de l’homme et surtout la dominance de l’homme, cette dernière étant comprise comme un ensemble de stratégies par lesquelles celui-ci impose sa volonté à sa partenaire (voir Gillioz, De Puy et Ducret, 1997).

25Une attention particulière a été accordée dans cette recherche au rôle joué par le pouvoir masculin dans les violences faites aux femmes dans le couple, qui avait été jusqu’alors surtout documenté dans des études qualitatives [6]. Aucune étude quantitative sur échantillon national n’avait, jusque-là, tenu compte d’autant de manifestations différentes du pouvoir. En outre, peu d’études quantitatives ont approfondi cette question en relation à deux types de violences : physiques et/ou sexuelles d’une part, verbales et/ou comportementales d’autre part.

26L’importance du pouvoir masculin dans ses dimensions structurelle et comportementale : À partir des données suisses et des analyses effectuées par l’une d’entre nous dans sa thèse de doctorat en sciences sociales (De Puy, 2001), les résultats présentés dans cette partie de l’article sont centrés sur les formes de pouvoir masculin qui entraînent des risques de violences, et leur importance en comparaison à d’autres situations à risque. Comme tout phénomène social, le pouvoir masculin n’agit pas de manière isolée mais participe de systèmes complexes d’influences. Il s’agit d’échapper à une explication positiviste, qui suggère qu’une cause donnée entraîne à coup sûr un effet déterminé. Le modèle théorique intégré utilisé pour notre recherche s’inspire d’une perspective féministe telle qu’elle a été développée dans les travaux de Yllö (1993) ou Heise (1998), selon laquelle le pouvoir masculin est un élément essentiel mais non suffisant pour expliquer les violences faites aux femmes.

27Le modèle de Heise (1998) propose quatre niveaux sociaux d’analyse des facteurs ou situations à risque associées aux violences faites aux femmes en général (dans et hors de la famille) : 1) les parcours de vie personnels ou caractéristiques individuelles ; 2) le microsystème ou la structure et l’organisation familiales ; 3) l’exosystème, qui représente les positions et relations sociales hors de la famille ; 4) le macrosystème, qui se réfère aux normes et structures sociales. Nous avons repris ce modèle pour organiser nos propres résultats sur le rôle et l’importance du pouvoir masculin dans le microsystème du couple [7], et avons recouru à des instruments d’analyse statistique multivariée (régression logistique multiple) pour l’analyse [8]. La sélection des variables a été opérée selon des critères théoriques et d’ordre statistique. Le pouvoir masculin est appréhendé dans ses dimensions structurelle (ressources relatives des partenaires dans le couple) et comportementale (formes de dominance), et les indicateurs sont insérés dans un système intégré de situations à risques de violences, localisées à différents niveaux sociaux [9].

28Le premier niveau est constitué par les parcours personnels ou situations individuelles, intégrant les facteurs suivants : l’abus d’alcool de l’homme/de la femme (boit plus de 3 verres par jour) ; les antécédents de violences dans la famille d’origine de l’homme/de la femme (il/elle a été témoin ou victime de violences dans son enfance) ; l’âge des partenaires.

29Le second niveau, le microsystème du couple, prend en compte : la dimension structurelle du pouvoir (ressources socio-économiques relatives de la femme dans le couple) ; la dimension comportementale du pouvoir (six formes de dominance : domination dans les conflits, contrôle, dénigrement, restriction sociale, privation économique et domination sexuelle) ; la communication dans le couple (l’homme/la femme se confie peu à sa/son partenaire) ; la différence d’âge entre les partenaires.

30En troisième lieu, l’analyse de l’exosystème s’appuie sur : le manque de soutien social (l’homme/la femme n’a pas d’ami·e·s sur qui compter) ; le statut socio-économique des partenaires.

31Du point de vue statistique, il convenait toutefois d’éviter d’intégrer des variables tautologiques, susceptibles de s’annuler mutuellement dans la procédure multivariée. Il s’est avéré nécessaire de ne retenir qu’une variable de statut socio-économique et d’âge. Dans le premier cas, le choix s’est porté sur le niveau de scolarité de la femme, en partant du principe qu’un faible niveau de scolarité peut constituer un facteur de vulnérabilité aux violences. Dans le second cas, c’est l’âge de l’homme qui a été retenu, car de nombreuses études montrent que les hommes jeunes sont plus violents.

32Les résultats de l’analyse multivariée sont présentés dans les tableaux 1 et 2, en pages 65 et 66.

33Le pouvoir masculin – une situation à haut risque de violences : Les résultats de cette analyse (tableaux 1 et 2) mettent en évidence le rôle essentiel que jouent certaines formes de pouvoir masculin sur les violences faites aux femmes dans le couple.

Tableau 1

Situations associées aux violences physiques et/ou sexuelles [10][11]

Tableau comparatif des risques de violences physiques et/ou sexuelles, classés par importance et associations non significatives.
Risques importants Variables augmentant fortement les risques de violences10 1) Parcours personnels et caractéristiques individuelles • L’homme a moins de 40 ans. 2) Microsystème du couple • L’homme exerce une dominance sur la femme, sous forme de : – privation économique ; – contrôle ; – restriction sociale ; – la femme dispose de ressources relatives faibles dans le couple. • L’homme est plus âgé que sa partenaire (10 ans et plus). • La femme est plus âgée que son partenaire (3 ans et plus). 3) Exosystème Risques modérés Variables augmentant modérément les risques de violences11 • La femme a un niveau de scolarité moyen. Association non significative Variables n’affectant pas les risques de violences de manière statistiquement significative • L’homme ou la femme abuse d’alcool. • L’homme/la femme a des antécédents de violences dans sa famille d’origine. • L’homme exerce une dominance sur la femme, sous forme de : – domination sexuelle ; – domination dans les conflits ; – dénigrement. • L’homme se confie peu à sa partenaire. • la femme se confie peu à son partenaire. • L’homme/la femme manque de soutien social.

Situations associées aux violences physiques et/ou sexuelles [10][11]

Tableau 2

Situations associées aux violences verbales et/ou comportementales [12][13]

Tableau comparatif des risques de violences avec des variables augmentant ou non les risques.
Risques importants Variables augmentant fortement les risques de violences12 1) Parcours personnels et caractéristiques individuelles • L’homme a des antécédents de violences dans sa famille d’origine. 2) Microsystème du couple • L’homme exerce une dominance sur la femme sous forme de : – privation économique ; – dénigrement ; – domination dans les conflits. • La femme se confie peu à son partenaire. 3) Exosystème Risques modérés Variables augmentant modérément les risques de violences13 • L’homme abuse d’alcool. • L’homme a moins de 40 ans. • L’homme exerce une dominance sur la femme sous forme de restriction sociale. Association non significative Variables n’affectant pas les risques de violences de manière statistiquement significative • La femme a des antécédents de violences dans sa famille d’origine. • La femme abuse d’alcool. • L’homme exerce une dominance sur la femme, sous forme de : – domination sexuelle ; – contrôle ; – la femme dispose de ressources relatives faibles dans le couple. • L’homme se confie peu à sa partenaire. • La femme est plus âgée que son partenaire (3 ans et plus). • L’homme est plus âgé que sa partenaire (10 ans et plus). • La femme/l’homme manque de soutien social. • La femme a un niveau de scolarité moyen.

Situations associées aux violences verbales et/ou comportementales [12][13]

34L’une de ces formes tient à la supériorité du capital socio-économique de l’homme, donc à la dimension structurelle du pouvoir : lorsque la femme dispose d’une faible part de l’ensemble des ressources socio-économiques du couple (moins de 30 %) [14], les risques de violences physiques et/ou sexuelles sont importants.

35Également essentielle, l’influence de la dominance masculine – dimension comportementale du pouvoir – varie selon les formes que prend cette dernière et selon le type de violences exercé. D’un côté, les formes de dominance qui augmentent les risques de violences physiques et/ou sexuelles sont les restrictions économiques (privation économique)[15] et sociales (restriction sociale) que l’homme impose à sa partenaire, ainsi que la surveillance qu’il exerce sur elle (contrôle). On peut les interpréter comme les manifestations d’un pouvoir de limiter, d’enfermer et de porter atteinte à l’autonomie des femmes. Aux agressions physiques et/ou sexuelles s’ajoutent le fait de ne pas recevoir assez d’argent de leur partenaire pour leurs besoins courants, le contrôle constant de leurs faits et gestes et la perte de liens sociaux.

36De l’autre côté, les risques de violences verbales et/ou comportementales sont accrus par la propension de l’homme à critiquer sa partenaire (dénigrement), à avoir le dernier mot en cas de désaccord (domination dans les conflits) et à ne pas couvrir ses besoins courants (privation économique). Ainsi, ces formes de dominance nous paraissent être l’expression d’un pouvoir qui met la femme en position d’infériorité. On peut supposer en effet qu’elles affectent les possibilités de s’affirmer et l’estime de soi que ces femmes victimes d’agressions verbales et/ou comportementales peuvent développer.

37L’analyse effectuée ici permet donc d’affiner les conclusions de diverses recherches qualitatives suggérant que les diverses stratégies de dominance sont liées de manière identique aux violences. Notre propre recherche démontre au contraire que ces stratégies diffèrent et que les schémas de pouvoir varient selon le type de violences. À ce titre d’ailleurs, nos résultats s’apparentent à ceux d’autres études quantitatives, notamment aux travaux de Hamby (1996) sur la dominance, qui ont mis en relief l’importance du contrôle masculin dans les violences physiques et/ou sexuelles. Lenton (1995) a également dégagé l’effet du contrôle et de la privation économique sur les violences physiques et/ou sexuelles. De même, l’équipe de l’étude Enveff (Jaspard et al., 2001 : 54) a mis en évidence, avec une analyse factorielle des correspondances, que les violences physiques et/ou sexuelles sont associées à des comportements de contrôle (« il vous a imposé votre façon de vous habiller, de vous comporter en public ») et de restriction sociale (« il vous a empêchée de rencontrer des amis ou membres de votre famille »).

38D’autres situations entraînent également des risques importants de violences : En accord avec les bases théoriques de cette recherche, selon lesquelles le pouvoir masculin est un élément essentiel mais non suffisant pour expliquer les violences, les résultats montrent que d’autres situations localisées aux trois niveaux sociaux examinés sont associées de manière significative aux violences. On se limitera ici à commenter les facteurs et situations entraînant des risques importants de violences.

39Il apparaît que les hommes jeunes (âgés de moins de 40 ans) sont plus enclins à être violents envers leur partenaire physiquement et/ou sexuellement que les hommes plus âgés. Cet effet pourrait être interprété en relation avec les tensions inhérentes aux premières années de la vie conjugale, et notamment à la négociation des rôles sexués, en particulier lors de la naissance d’un enfant. Certains hommes vivent mal l’arrivée des enfants, parce qu’ils ne sont plus le centre des attentions de leur compagne. Par ailleurs, selon les théories criminologiques et du contrôle social, les hommes jeunes, moins intégrés socialement, seraient davantage portés à enfreindre les lois et normes sociales. Une autre raison de la surreprésentation des hommes jeunes tient à un effet de sélection : ayant plus de chances de divorcer ou de se séparer, les couples dans lesquels l’homme est violent sont moins représentés dans les catégories d’âges plus avancés.

40En ce qui concerne les différences d’âges entre partenaires, leur rôle important dans les violences physiques et/ou sexuelles peut être compris à l’aide de la perspective féministe. Lorsque l’homme est sensiblement plus âgé que sa partenaire, cela peut lui conférer davantage d’autorité dans le couple en accentuant des schémas de domination masculine. L’asymétrie des âges est, par ailleurs, susceptible d’être associée à des inégalités socio-économiques (revenu, statut professionnel) particulièrement marquées. Il se pourrait alors que le recours aux violences, dans de telles situations, soit étroitement lié à des enjeux de pouvoir. À l’inverse, lorsque la femme est plus âgée que son partenaire (de trois ans ou plus), les agressions pourraient être expliquées par des tentatives de l’homme de maintenir une position dominante dans le couple, menacée par le fait que sa partenaire est plus âgée que lui – en contradiction avec les normes traditionnelles du mariage.

41Le rôle des antécédents de violences chez les hommes violents envers leur partenaire est bien connu. Toutefois, selon nos résultats, ces antécédents ne se répercutent directement que sous forme de violences verbales et/ou comportementales et non de violences physiques et/ou sexuelles. Cela nuance les explications fondées sur les théories de l’apprentissage social selon lesquelles une socialisation aux violences dans la famille d’origine prédispose aux violences, et contredit les résultats de plusieurs études concernant les violences physiques et/ou sexuelles (cf. Hotaling et Sugarman, 1986). Il est vraisemblable, dans ce dernier cas, que la relation apparue dans des analyses bivariées soit en réalité médiatisée par d’autres variables.

42Par ailleurs, les risques de violences verbales et comportementales sont accrus par le fait que la femme se confie peu à son partenaire. Ce résultat pourrait bien refléter une causalité inversée entre communication et violence. Si la femme subit des agressions d’ordre verbal et/ou comportemental, par exemple des insultes ou des menaces, elle évite de se confier à son partenaire. Il pourrait s’agir d’un effet paralysant (« chilling effect ») tel qu’il a été identifié par Cloven et Roloff (1996) : la femme tend à taire toute réclamation lorsque son partenaire est susceptible de réagir de façon agressive. Le schéma de pouvoir associé aux violences verbales et/ou comportementales va dans le sens de cette explication : lorsque l’homme a le dernier mot dans les conflits ou est prompt aux critiques, sa partenaire n’a sans doute pas envie de partager ses préoccupations avec lui. À ce propos, Sinclair et McCluskey (1996) observent, dans une étude auprès de couples, que certains individus, identifiés comme souffrant de « difficultés d’attachement », font obstacle aux tentatives de communication de leur partenaire pour se prémunir contre des informations désagréables, et tendent par ailleurs à contrôler leur partenaire et à interférer dans ses relations sociales.

43L’ensemble de nos résultats mène à souligner, une fois encore, que les situations à risques ne sont pas les mêmes selon les formes de violences. Seules trois situations à risques sont associées à la fois aux violences physiques et/ou sexuelles et aux violences verbales et/ou comportementales : dominance de l’homme sous forme de restriction sociale, dominance de l’homme sous forme de privation économique, et âge de l’homme inférieur à 40 ans. Pourtant, les deux types de violences sont étroitement liés : les violences physiques s’accompagnent dans huit cas sur dix de violences verbales ou comportementales (Gillioz et al., 1997 : 76). Il serait donc aisé de croire, sur la base de cette corrélation, que toutes les violences s’expliquent de la même manière. À ce titre, l’analyse de régression a évité de faire des amalgames inappropriés.

44Enfin, en ce qui concerne les variables n’affectant pas les violences de manière statistiquement significative, il faut se garder d’en conclure à une absence totale de lien [16]. Il pourrait s’agir d’une relation indirecte, médiatisée par d’autres variables. Néanmoins, nos résultats démentent un certain nombre d’explications couramment avancées à propos des violences faites aux femmes dans le couple. Pensons par exemple, pour ne citer que lui, au rôle important attribué à l’abus d’alcool chez les hommes physiquement violents. On sait en effet que chez les conjoints qui abusent d’alcool, les taux de violences physiques ou sexuelles sont plus élevés que dans la moyenne de la population, mais les résultats multivariés suggèrent que l’effet de l’abus d’alcool sur ce type de violences est conditionnel à la présence d’une autre variable. On notera également que ce sont les situations des agresseurs, et non des victimes, qui expliquent principalement les violences. Cette tendance a été confirmée dans d’autres études (cf. Hotaling et Sugarman, 1986), allant ainsi à l’encontre de la croyance selon laquelle une femme ayant vécu des violences dans sa famille d’origine tend à devenir victime de violences conjugales à l’âge adulte.

45Des pistes encore à explorer : À l’issue de cette recherche, d’autres pistes d’investigation se dessinent. Tout d’abord, il y aurait lieu de mener des études en vue de perfectionner les mesures de dominance masculine, notamment leur fiabilité et leur validité. Des mesures de pouvoir masculin (dimensions structurelle et comportementale) devraient être intégrées systématiquement dans de futures recherches quantitatives. Il serait opportun de tester et compléter les tendances dégagées en intégrant des variables indépendantes supplémentaires et en recourant à des analyses statistiques permettant de construire des modèles de situations à risque. Notamment, de futures études pourraient inclure des facteurs de stress, tels que les tensions professionnelles, l’arrivée d’un enfant, la qualité de vie dans le quartier ou encore la nature et la fréquence des conflits dans le couple. En outre, il y aurait lieu d’examiner les rapports à la masculinité qu’entretiennent les hommes violents. Les violences et les formes de pouvoir qui leur sont associées pourraient être liées, chez les agresseurs, au besoin de correspondre à des normes masculines de supériorité des hommes sur les femmes, remises en cause par les aspirations de leur partenaire à plus d’égalité. S’il est illusoire d’envisager les rapports intimes sans relation de pouvoir, il faudrait mieux comprendre comment des relations de pouvoir plus ou moins oppressives se mettent en place dans le couple (Meyer, 1991). Des recherches pourraient aussi se diriger vers les formes « habilitantes » (cf. Giddens, 1987) que peut prendre le pouvoir dans le couple, dans le sens du terme anglais « empowerment », notamment en termes d’encouragements, de respect et de soutien à l’autonomie de l’autre.

46L’une des hypothèses de l’étude Enveff est fort intéressante : lorsque des violences sont vécues dans un domaine de la vie (public, professionnel, conjugal), cela accroît la vulnérabilité aux agressions dans d’autres domaines et au risque de cumuler les situations (Jaspard et al., 2001 : 24). Enfin, de futures recherches seraient appelées à être entreprises dans le sens de la promotion de rapports de pouvoir favorisant la non-violence et l’égalité entre femmes et hommes, non seulement au sein du couple, mais dans d’autres types de relations hors du cadre de l’intimité et de la famille.

Quelques résultats de la partie qualitative

Des violences sexuelles occultées mais bien présentes

47Dans la partie quantitative de notre enquête, la violence sexuelle, et surtout celle vécue au moment de l’investigation, a certainement été sous-estimée puisque seules 0,8 % des femmes en déclarent. D’une façon plus générale, les recherches sur la violence conjugale ont peu mis en évidence l’existence de violences sexuelles. Cette lacune s’explique notamment par la difficulté d’aborder le sujet, du fait que les femmes n’en parlent pas. Si elles se sentent humiliées d’avoir été battues ou maltraitées verbalement, elles ressentent une infinie honte face à la violence sexuelle. En outre, parler de sexualité dans notre civilisation judéo-chrétienne demeure encore un tabou et les chercheuses et chercheurs n’échappent pas à cette norme. A cette difficulté s’ajoute la croyance que les rapports sexuels sont absents chez les couples où règne la violence conjugale. Comment oser avouer être victime de violence conjugale et par ailleurs reconnaître avoir des rapports sexuels avec son partenaire ? Soucieuses de mettre en lumière cette forme de violence, nous avons systématiquement interpellé les femmes que nous avons interviewées dans le cadre des entretiens qualitatifs en leur demandant : « Dans le domaine sexuel, est-ce que votre conjoint vous impose des rapports ou des choses que vous n’aimez pas ? Vous, qu’est-ce que vous aimeriez ? Avez-vous pu en discuter avec votre mari ? » Ces pistes de réflexion ont permis à beaucoup de femmes de révéler des événements qu’elles n’avaient jamais confiés à personne. Seules trois femmes sur les trente interrogées disent ne pas rencontrer de problèmes ou de violences sexuelles avec leur mari ou leur compagnon. Les autres, en revanche, ont subi soit un viol, soit ont dû entretenir des rapports sexuels ou des actes de nature sexuelle alors qu’elles n’en avaient pas envie, soit encore ont subi des pressions ou des attitudes de rejet. On peut regrouper en cinq catégories la violence d’ordre sexuel vécue par les femmes : le viol ; les rapports sexuels contraints ; le harcèlement sexuel ; l’amour-réparation ; le rejet.

48Le viol : Elles sont cinq à avoir subi un ou plusieurs viols de la part de leur partenaire. Dans ces cas-là, le viol est patent, car elles ont été immobilisées afin qu’elles ne puissent se défendre :

49

« Il m’a plaquée et puis il a réussi à faire ce qu’il voulait… il m’avait dit qu’il partait de chez moi seulement si je lui donnais le bas de mon pyjama parce que c’était une preuve, parce qu’il me l’avait déchiré, puis il y avait du sperme partout. Donc, il voulait ma culotte et mon pyjama. »

50Parfois, l’acte se produit avec une extrême violence ; au viol s’ajoutent des coups et des insultes. Dans ces cas, il est plus facile pour la femme de reconnaître l’existence du viol. Sinon, elle parle plus volontiers de rapports sexuels non consentis.

51Les rapports sexuels contraints : Certaines femmes ne se disent pas violées et pourtant elles ont accepté d’entretenir des rapports sexuels contre leur volonté par crainte de représailles. Même en l’absence de menaces explicites, la femme s’expose à des reproches en cas de refus : être traitée de frigide ou d’anormale, car pour certains hommes, « c’est au moins trois fois par semaine ». En refusant, les conjointes prennent le risque d’être punies, comme par exemple cette femme qui ne reçoit pas l’argent pour les courses chaque fois qu’elle ne veut pas faire l’amour avec son mari, ou comme cette autre, qui doit faire face aux insultes de son conjoint qui lui lance qu’« une pute coûterait moins cher ». Plusieurs femmes vivent une sorte de chantage affectif. Leur partenaire n’utilise pas les menaces, il ne les force pas, mais il boude quand il ne parvient pas à ses fins, et cela peut durer plusieurs jours, voire plusieurs semaines, jusqu’à ce qu’elles acceptent. Enfin, bien des femmes se soumettent à des relations sexuelles par peur d’augmenter encore davantage la violence du conjoint.

52

« Il ne me laissait pas le choix, oui. Et j’avais peur de la violence, donc, je me disais : mieux vaut accepter et puis qu’il dorme, plutôt que de refuser, surtout au moment où j’attendais cet enfant, pendant la grossesse, ça a été très pénible pour moi. »

53Le harcèlement sexuel : Le concept de harcèlement sexuel est utilisé principalement pour décrire les comportements non désirés à caractère sexuel survenant dans le cadre du monde du travail et est en général limité aux relations entre personnes non mariées. Pourtant plusieurs femmes ont utilisé ce terme pour définir ce qu’elles vivent. Nous le reprenons, car il désigne parfaitement l’acharnement que certains hommes mettent à faire céder leur partenaire et le droit qu’ils s’octroient sur son corps. Une femme, en parlant de son mari, dit qu’il avait toujours les mains sur son corps ; quant à une autre, son conjoint ne cessait de la harceler verbalement pour tenter de la convaincre d’accepter des rapports. Plusieurs disent ne se sentir jamais tranquilles, car leur partenaire a cette obsession en tête.

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« … sexuellement, il m’attirait plus, par contre lui il avait toujours un besoin assez pressant, donc, ça maintenait une sorte d’agacement de ma part, puis il fallait vraiment… ça devenait insupportable, presque comme un harcèlement sexuel. »

55« L’amour-réparation » : Plusieurs femmes ont révélé que leur mari ou compagnon voulait toujours faire l’amour après une dispute, comme s’il fallait réparer sur l’oreiller le fait d’avoir été trop loin. Mais ce comportement ne convainc généralement pas les femmes, beaucoup se sentent encore plus humiliées.

56

« … il est capable à huit heures du soir de vraiment m’insulter comme une pourrie, et puis quand il vient se coucher, il vient se cajoler contre moi… ! Mais là je dis oh ! oh ! oh ! Je suis qui là tout d’un coup ? Je ne comprends plus, hein ! C’est comme s’il fallait… euh… me finir d’abord, pour pouvoir mieux abuser de moi ! »

57Ces femmes ne peuvent concevoir d’avoir des rapports sexuels avec leur mari alors qu’elles ont été insultées, méprisées quelques heures auparavant. Seules deux femmes trouvent un moment de réconfort et de tendresse dans les relations sexuelles après un événement violent. C’est une façon de se réconcilier, disent-elles. Elles affirment toutes qu’après des actes de violence, elles ont surtout besoin de tendresse et d’affection, ce qu’elles ne trouvent pas dans les rapports sexuels avec leur conjoint, qu’elles ressentent généralement comme une violence supplémentaire.

58Le rejet : Le rejet punitif ne constitue pas à proprement parler une violence sexuelle mais plutôt une violence psychologique à caractère sexuel dans le dessein d’humilier. Depuis qu’elle a décidé de faire chambre à part, cette femme se heurte au refus de son mari d’entretenir des rapports sexuels avec elle. Une autre femme n’a plus le droit de dormir dans la chambre à coucher conjugale pour avoir commencé une formation professionnelle. Dans d’autres cas, le rejet doit punir celles qui ne sont pas désirables, selon leur conjoint, ou ne savent pas faire l’amour.

59

« Après, quand je suis tombée enceinte du dernier, on n’a plus eu de relations, ce que j’ai trouvé très bizarre !
… il disait que de toutes façons les femmes, une fois qu’elles ont des gosses, après on se tape sur les fesses, euh… ! Il est toujours… très méchant ! »

60Dans ces situations, il ne s’agit pas tant d’une absence de désir sexuel que d’une volonté d’humilier la femme en lui signifiant qu’elle n’est plus « bonne à baiser ».

61À en juger par les différents témoignages, les violences sexuelles ou psychologiques à caractère sexuel se déclenchent lorsque les femmes refusent d’entretenir des rapports ou exigent des conditions (le préservatif, par exemple) ou lorsqu’elles décident de partir ou de mettre de la distance entre elles et leur partenaire. Il peut alors y avoir viol, menaces, contraintes, harcèlement sexuel ou inversement rejet de nature sexuelle, les hommes ne pouvant tolérer que leur partenaire échappe à leur contrôle. Quelques femmes ont d’ailleurs été violées suite à leur décision de divorcer.

Tout, sauf passives ! Les stratégies des femmes pour faire face à la violence

62Un autre aspect, également peu développé dans la littérature, est celui des stratégies que les femmes adoptent pour faire face à la violence. Nous les avons analysées afin d’examiner si l’opinion commune qui voit les femmes violentées comme passives se vérifiait ou non. Les femmes interrogées mettent en œuvre diverses tactiques de survie, d’adaptation et de résistance. Face au danger, elles se battent pour échapper au pire et trouver les moyens, faute de mieux, de vivre avec la violence, n’entrevoyant souvent aucune possibilité d’en sortir. Dans certaines situations, elles parviennent à résister, à exprimer leur désaccord. C’est au bout d’un long processus que plusieurs ont réussi à faire stopper la violence en quittant leur conjoint. Il s’agit de véritables stratégies mises en place par les femmes pour contrer la violence ou tout au moins pour l’éviter. Nous en avons identifié quatre : les stratégies de repli, les stratégies de contournement, les stratégies de résistance et les stratégies de rupture.

63Les stratégies de repli : Faute de pouvoir s’opposer, les femmes adoptent un profil bas pour prévenir ou apaiser la violence (laisser-faire, auto-limitation, censure de ses paroles ou de ses actes, etc.). D’une façon générale, les femmes choisissent de « s’écraser », de « baster » comme elles disent, lorsqu’elles se sentent en danger ou sont paralysées par la peur. Il s’agit bien d’un choix, bien que très limité, et non d’un acte de soumission. Elles évaluent, en effet, que dans cette situation, adopter un profil bas est la meilleure ou la moins mauvaise solution. Car elles craignent, en réagissant, de provoquer une violence encore plus grande. Sentant qu’elles n’auront de toute façon pas le dessus, elles préfèrent souvent « se soumettre » en espérant que leur conjoint se calme. C’est pour elles le plus sûr moyen de se protéger contre une violence qui semble n’avoir pas de limites, car elles ne savent jamais jusqu’où leur partenaire peut aller. Enfin, plusieurs femmes préfèrent abdiquer parce que l’énergie dépensée à s’opposer ne parvient pas à faire cesser la violence, au contraire elle l’augmente. Les femmes vont ainsi adopter les comportements adéquats pour éviter le développement de la violence et au mieux la réduire.

64Les stratégies de contournement : Face au contrôle permanent de leur conjoint, les femmes usent de « combines » (mensonge, subterfuge, ruse) pour déjouer sa surveillance et réaliser ce qu’elles désirent. Pour éviter de rester cloîtrées à la maison sans voir et sans entendre personne, elles doivent mentir, déjouer les plans de surveillance de leur partenaire, se cacher, justifier tous leurs actes. Elles doivent déployer une énergie considérable et ruser ou se cacher pour rendre visite à leur famille, sortir avec une amie, aller chez le médecin, voire même pour regarder la télévision. Les femmes trouvent aussi des subterfuges pour échapper au devoir conjugal, que certaines appellent la « corvée », en prétextant par exemple la nécessité d’accomplir une tâche domestique pour éviter de se coucher en même temps que le conjoint.

65Les stratégies de résistance : Dans certaines situations, les femmes posent activement des limites à l’agression (réplique, menace de séparation ou séparation, recours à des services spécialisés) et affrontent leur conjoint. Bien qu’elles supportent certains actes de violence, d’autres dépassent leur seuil de tolérance. Pour les unes, ce sera une gifle, pour d’autres, le contrôle du mari sur elles ou sa violence contre les enfants. Mais elles évaluent toujours la situation présente pour décider comment réagir. Ainsi une femme ignorera une gifle un certain jour, car elle sentira que si elle s’énerve la violence ne fera qu’augmenter, mais elle la rendra le lendemain. Par ailleurs, elles se permettent de résister, quand elles se sentent dans leur bon droit. Elles s’opposent également lorsqu’elles n’ont plus rien à perdre, que la relation ne peut plus s’améliorer. Toutefois, c’est lorsqu’elles décident de rompre qu’elles osent pleinement tenir tête à leur partenaire.

66Toutes les stratégies développées ci-dessus sont largement utilisées par l’ensemble des femmes rencontrées. Cependant, nous avons constaté que ces dernières ont tendance à ne pas réagir dans les cas de violences physiques ou sexuelles graves. Se sentant en danger, elles se laissent faire. Par contre, les femmes qui subissent des actes de violence physique légers et peu fréquents recourent davantage aux stratégies de résistance. Celles qui subissent uniquement de la violence psychologique utilisent relativement plus souvent des stratégies de contournement et de résistance. Enfin, précisons que ce sont surtout les femmes très contrôlées qui utilisent des stratégies de contournement. Quelles que soient les stratégies adoptées, toutes exigent une énergie considérable. Même lorsqu’elles n’adoptent pas de stratégies offensives, les femmes font preuve d’une vigilance constante pour apprécier continuellement la situation et les risques encourus et trouver des solutions pour prévenir les conflits potentiels et la violence du mari.

67Les stratégies de rupture : Parmi les trente femmes que nous avons interrogées, un peu plus de la moitié se sont séparées définitivement ; mais cinq d’entre elles sont parties à plusieurs reprises de leur foyer, le réintégrant après quelques semaines ou quelques mois, avant de rompre définitivement. La séparation est un processus difficile qui demande du temps et exige des femmes une véritable préparation tant sur le plan psychologique que matériel. Elles doivent en premier lieu affronter les menaces de leur conjoint, puis faire le deuil d’une relation à laquelle elles ont cru, quitter un mari qu’elles ont aimé et surtout admettre que leur vie de couple finit sur un échec. Elles ne peuvent par ailleurs envisager la séparation sans réunir les conditions matérielles voulues (logement, revenu, garde des enfants, etc.). Certaines femmes ont mis plus de dix ans à mettre en place les conditions qui leur permettaient de partir dignement.

68En étudiant les femmes de notre échantillon qui ont quitté définitivement leur conjoint, nous pouvons mettre en évidence trois étapes distinctes menant à la séparation : la non-reconnaissance de la violence et l’endurance, la reconnaissance du problème et l’idée de la rupture, la décision de rompre définitivement.

69La non-reconnaissance de la violence et l’endurance : Les femmes rencontrées ont toutes eu de la peine à retrouver le moment exact des premiers actes violents, surtout lorsqu’il s’agissait de violence psychologique. Cette dernière, très souvent insidieuse, se manifeste par des reproches, des critiques et des humiliations que la personne concernée, sans recul, perçoit difficilement comme de la violence. Dans un premier temps, beaucoup de femmes vont donc considérer que le comportement de leur compagnon est inévitable dans un couple ; s’il se reproduit, elles tenteront de le relativiser, car reconnaître la violence c’est admettre l’échec du couple, voire faire le deuil d’un projet de vie très souvent fondé sur le mariage et la famille.

70La reconnaissance du problème et l’idée de la rupture : Dans une seconde étape, il devient difficile pour les femmes de nier le problème, tant les actes de violence sont fréquents et les bons moments rares. Elles doivent alors se rendre à l’évidence : la vie quotidienne est désormais insupportable. Elles vont envisager de quitter leur mari. Le projet de départ ne devient que très lentement une réalité, car les femmes vont rencontrer de nombreux obstacles et leur mari tout faire pour les retenir.

71Certaines, décidées à s’en aller, voient leur mari redevenir ce qu’il était au début de la relation, gentil, aimant, doux, et surtout promettre qu’il va changer et ne sera plus jamais violent. Les femmes se laissent convaincre par les promesses qui leur sont faites car, au fond d’elles-mêmes, elles ont envie d’y croire et ne souhaitent pas quitter leur conjoint. C’est ainsi qu’elles lui accordent une nouvelle chance, pensant qu’il peut encore changer. Mais ces accalmies ne durent pas.

72D’autres se laissent apitoyer par des maris qui vont mal à la suite du souhait de leur conjointe de quitter le foyer. Les femmes n’ont-elles pas appris, au cours de leur socialisation, que leur rôle est d’aider et de secourir les autres ?

73Mais le plus grand obstacle à surmonter pour les femmes décidées à se séparer est le risque du redoublement ou du développement de la violence physique du mari. C’est dans ces moments que les hommes violents risquent d’être le plus dangereux. En effet, la perspective de la séparation leur est souvent insupportable, même si la relation de couple ne les satisfait pas. Sentant qu’ils ne peuvent plus contrôler leur épouse, ils passent alors à un degré supérieur de violence. Les meurtres conjugaux révèlent que certains hommes préfèrent tuer leur partenaire plutôt que de la voir leur échapper. Dans ce contexte, il est très difficile pour les femmes de faire des choix, elles hésitent à partir, car elles craignent avec raison les réactions de leur partenaire. De plus, la majorité d’entre elles ne savent pas où aller. D’où une ambivalence, souvent critiquée par leur entourage ou les institutions (police, justice, services sociaux, etc.) qui ont affaire à elles. Elles ont conscience que la situation ne va pas s’améliorer et qu’une rupture est nécessaire, mais craignent un avenir encore pire que ce qu’elles vivent. En outre, elles sont souvent épuisées par leur situation. Certaines attendent du coup la solution miracle.

74La décision de rompre définitivement : Vient le moment où tout espoir a disparu. L’accumulation des comportements violents et humiliants et/ou l’apparition d’un événement qu’elles considèrent comme intolérable – par exemple la violence contre leurs enfants – décident les femmes à partir. Premier obstacle, il faut trouver un logement et présenter des garanties financières, car c’est rarement le mari qui quitte le domicile. Certaines femmes doivent se protéger car, nous l’avons dit, leur mari redouble de violence et leur vie peut être en danger. Cette violence menace parfois les femmes même après la séparation.

75On entend encore souvent dire, à propos des femmes violentées : « Elles n’ont qu’à partir ! », étant sous-entendu, « si elles ne le font pas, qu’elles s’en prennent à elles-mêmes ». Ce discours s’accompagne aussi souvent d’une représentation sexiste de la femme battue, décrite comme masochiste. Les hommes violents, eux, sont rarement blâmés.

76Les stratégies utilisées par les femmes indiquent qu’elles adoptent des comportements actifs pour se sortir de la violence. Ces attitudes contredisent le mythe de la femme passive, masochiste et consentante. Pourtant, un courant anti-féministe (composé essentiellement de thérapeutes de familles, de psychiatres et de travailleuses/eurs sociaux) parle de co-responsabilité des femmes dans le processus du développement de la violence conjugale et refuse d’y voir une quelconque démonstration des rapports de pouvoir et de contrôle des femmes par les hommes. La reconnaissance de la violence conjugale comme problème sociopolitique, s’enracinant dans les rapports sociaux entre les sexes, qui a révolutionné la compréhension de ce type de violence, n’est donc pas encore acquis dans certains milieux professionnels. En fait, derrière les prises de position des professionnel·le·s de la santé mentale et du social, qui se veulent neutres et fondées scientifiquement, se dissimule bel et bien un parti pris idéologique : le refus de prendre en compte la dimension politique et sociale du problème de la violence, c’est-à-dire les rapports asymétriques de pouvoir au sein des couples.


Annexe I

Indicateurs de violences

77Les actes suivants, repris des CTS (excepté la menace de mort), ont été utilisés comme indicateurs de violence physique :

  • jeter un objet sur quelqu’un ;
  • pousser, empoigner ou bousculer ;
  • gifler ;
  • donner un coup de pied, un coup de poing, mordre ;
  • frapper avec un objet ou essayer de frapper avec un objet ;
  • battre ;
  • étrangler ;
  • menacer de mort ;
  • menacer avec un couteau ou une arme à feu ;
  • se servir d’un couteau ou tirer un coup de feu.

78On a considéré, à la suite de Finkerlhör et Yllö (1985), comme violence sexuelle des relations sexuelles imposées par la force ou la menace.

79Les items suivants, élaborés par nos soins, ont permis de saisir la violence verbale ou comportementale :

  • insulter ou injurier ;
  • jeter, casser, écraser un objet ou donner un coup de pied dans un objet ;
  • menacer de frapper ou menacer de jeter un objet sur quelqu’un ;
  • enfermer ou empêcher de sortir ;
  • empêcher de rentrer à la maison.

Annexe II

Indicateurs de pouvoir

Dimension structurelle : indice de ressources relatives de la femme dans le couple

80L’indice de ressources relatives de la femme dans le couple a été construit en deux étapes. En premier lieu, quatre indices de ressources relatives ont été calculés, mesurant respectivement (en pour-cent) la part de la femme dans le niveau de scolarité, de formation, de revenu et le statut professionnel du couple, sur le modèle suivant : 100 * Niveau de la femme/(Niveau de l’homme + Niveau de la femme). En second lieu, l’indice global de ressources socio-économiques relatives de la femme a été calculé par l’addition des quatre indices susmentionnés. Sauf en ce qui concerne les revenus, les indices de ressources relatives des femmes sont composés à partir de variables catégorielles.

81Le niveau de scolarité représente le niveau le plus élevé d’études achevées. Il varie entre les valeurs 0 (école obligatoire) à 4 (études universitaires).

82Le niveau de formation exprime les formations achevées, et varie entre 0 (sans formation) et 5 (titre universitaire).

83Le statut professionnel indique l’activité professionnelle actuelle de la femme et de l’homme, ou la dernière exercée si la personne n’était pas en cours d’emploi au moment de l’entretien. Les valeurs vont de 1 (ouvriers/ères non qualifié·e·s) à 9 (cadres supérieur·e·s). Les pourcentages exprimant la part de la femme et de l’homme dans les ressources du couple reflètent par conséquent des tendances et non des valeurs réelles.

Dimension comportementale : six formes de dominance

841) La domination dans les conflits : La domination masculine dans les conflits est mesurée à partir d’une question sur la gestion des conflits dans le couple, adaptée de la mesure classique des prises de décisions de Blood and Wolfe (1960) :

85

« En général, quand vous n’êtes pas d’accord, qui a le dernier mot ? Vous ? Votre mari/ami ? Tantôt l’un, tantôt l’autre ? Chacun reste sur ses positions ? On est toujours d’accord/non pertinent. »

862) Le contrôle : Les tendances au contrôle sont mesurées au moyen d’une question sur la perception qu’a la femme de subir un contrôle de son partenaire :

87

« Avez-vous l’impression – souvent, parfois, rarement ou jamais – d’être contrôlée ou surveillée par votre mari/ami, de ne pas être libre de faire ce que vous voulez ? »

88La dominance sous forme de contrôle est identifiée lorsque le contrôle s’exerce souvent ou parfois.

893) Le dénigrement : Le dénigrement est mesuré à partir de deux questions portant sur la propension de l’homme à critiquer les actions de sa partenaire d’une part :

90

« Est-ce qu’il vous critique, vous fait des reproches ou trouve à redire à ce que vous faites ? »

91… et à critiquer son apparence physique d’autre part :

92

« Fait-il des remarques négatives sur votre aspect physique, votre manière de vous habiller, de vous coiffer, etc. ? »

93La dominance sous forme de dénigrement est identifiée lorsque des critiques se produisent souvent ou parfois.

944) La restriction sociale : La restriction sociale est mesurée à travers une question portant sur les fréquentations supprimées à cause du partenaire :

95

« Avez-vous arrêté de fréquenter des personnes que vous aviez l’habitude de voir, à cause de votre mari/ami ? La plupart ? Certaines ? Aucune ? »

96La restriction sociale est identifiée lorsque la femme a cessé de voir certaines ou la plupart des personnes de son entourage à cause de son partenaire.

975) La privation économique : La privation économique est mesurée à partir d’une question portant sur les tendances de l’homme à ne pas donner assez d’argent à sa partenaire pour ses besoins courants :

98

« Arrive-t-il souvent, parfois, rarement ou jamais que votre mari/ami ne vous donne pas assez d’argent pour vos besoins courants ? »

99La privation économique est identifiée lorsque l’homme ne donne pas (souvent ou parfois) assez d’argent à sa partenaire pour subvenir à ses besoins courants.

1006) La domination sexuelle : La domination sexuelle est mesurée à partir d’une question portant sur la fréquence avec laquelle les femmes ont des relations sexuelles non désirées avec leur partenaire :

101

« Arrive-t-il souvent, parfois, rarement ou jamais que vous acceptiez des relations sexuelles avec votre mari/ami alors que vous ne le souhaitez pas ? »

102Lorsque les femmes ont souvent ou parfois des relations sexuelles non désirées avec leur partenaire, cela est considéré comme un indicateur de domination sexuelle.

Références

  • Bourdieu, Pierre (1990). « La domination masculine. » Actes de la Recherche en Sciences sociales, 84, 3-31.
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Date de mise en ligne : 03/08/2015

https://doi.org/10.3917/nqf.211.0057