Les usages hétérogènes des réseaux sociaux au sein des organisations syndicales : entre ressources organisationnelles, expertise technique et savoir-faire militant
Pages 15 à 33
Citer cet article
- BENEDETTO-MEYER, Marie
- et WILLEMEZ, Laurent,
- Benedetto-Meyer, Marie.
- et al.
- Benedetto-Meyer, M.
- et Willemez, L.
https://doi.org/10.3917/neg.038.0015
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- Benedetto-Meyer, M.
- et Willemez, L.
- Benedetto-Meyer, Marie.
- et al.
- BENEDETTO-MEYER, Marie
- et WILLEMEZ, Laurent,
https://doi.org/10.3917/neg.038.0015
Notes
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[1]
Les pages Facebook les plus suivies sont celles de la CGT et de la CFDT (avec environ 75 000 followers pour la CGT et 24 000 pour la CFDT en juillet 2022) et les comptes Twitter ayant le plus d’abonnés sont ceux de la CFDT et de la CFE-CGC (environ 60 000 abonnés à la même période).
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[2]
Par commodité, nous utiliserons ici le terme de CM d’une manière générique.
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[3]
Ce qui rappelle d’autres formes homologues d’intervention confédérale, comme l’aide à la normalisation comptable (Bourguignon & Yon, 2018b) ou la mise en place de dispositifs de suivi des mobilisations (Giraud, 2019).
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[4]
Nous avons, dans le cadre de ce travail, rencontré uniquement des hommes. Notre échantillon s’étant constitué par recommandations de « proche en proche », nous n’avons pas pu être maîtres de cette variable dans le choix des interviewés.
1 Interroger la place du numérique dans les relations professionnelles peut s’entendre de plusieurs manières. On peut par exemple questionner la manière dont le numérique participe à la transformation des modes d’action syndicale. Cette question a alimenté depuis le début des années 2000 toute une littérature scientifique anglo-saxonne, qui porte sur la manière dont les syndicats utilisent internet, en montrant à la fois les promesses et les potentialités du numérique, mais aussi la faiblesse de l’investissement réel et les difficultés rencontrées face à cette acculturation aux nouveaux modes de communication (Diamond & Freeman, 2002 ; Greer, 2002 ; Kerr & Waddington, 2014). L’arrivée du Web 2.0, autrement dit d’outils participatifs permettant les échanges, notamment sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter…), a permis aux chercheurs de se demander si ces nouveaux outils ne permettraient pas de résoudre les problèmes cruciaux du syndicalisme, en particulier les questions liées aux enjeux démocratiques dans les organisations ou l’ouverture aux populations habituellement éloignées des syndicats (Hodder & Houghton, 2015 ; Panagiotopoulos & Barnett, 2015 ; Hennebert et al., 2021). Ces travaux concluent souvent à de faibles usages, au fait que les RSN contribuent au renforcement des difficultés classiques du monde syndical (Carneiro, 2018), ou encore qu’ils sont utilisés d’une manière très particulière dans un syndicalisme américain extrêmement fragile (Hocquelet, 2020).
2 En France, malgré l’activité importante de certains syndicats sur les réseaux sociaux numériques (Brusadelli & Caveng, 2014), l’audience des comptes des confédérations reste globalement faible au regard de celle d’autres institutions et personnes morales, comme les partis ou mouvements politiques, les ONG, etc. [1] À l’inverse, une simple observation des réseaux sociaux numériques (RSN) permet de constater la grande vitalité des comptes tenus par les entités fédérales, locales, sectorielles, plus ou moins « officielles », qui foisonnent sur un réseau comme Facebook. Ce constat empirique suscite un certain nombre d’interrogations sur les usages des réseaux sociaux par les organisations syndicales en France. Comment expliquer que les RSN soient le théâtre d’usages qui semblent, à première vue, très locaux, hétérogènes et désorganisés ?
3 Cette interrogation inductive croise une question théorique plus vaste sur le statut des outils numériques au sein des pratiques syndicales. Si les RSN ne semblent pas constituer véritablement de nouveaux répertoires d’action syndicale (Giraud, 2009), on peut considérer qu’ils opèrent néanmoins comme de nouvelles ressources à la disposition des acteurs syndicaux, permettant de renouveler les modes d’action traditionnels (relayer une grève, appeler à une manifestation, etc.), mais aussi de modifier les relations internes au sein des organisations syndicales. Dès lors, en mobilisant les travaux de Christian Lévesque et Gregor Murray (2010) sur les fondements du « pouvoir syndical », on peut se demander à quelles conditions les RSN constituent des moyens d’agir, et quels éléments peuvent être déterminants dans la manière dont certains s’en saisissent. Autrement dit, quel est le rôle joué dans la mobilisation différenciée des RSN, d’une part par les ressources dont ces acteurs disposent, ressources entendues ici au sens de « capitaux ou […] attributs déterminés […], auxquels un acteur peut normalement accéder et qu’il peut mobiliser », d’autre part par les aptitudes des acteurs syndicaux, c’est-à-dire l’« ensemble des dispositions, des compétences, des capacités, ou des savoir-faire sociaux » (Lévesque & Murray, 2010, p. 43-44). La question est alors de savoir en quoi ces usages sont susceptibles de transformer les relations, à la fois entre les syndicats et leurs militants et adhérents, mais aussi au sein des organisations syndicales elles-mêmes, entre l’organisation faîtière et les instances locales ou décentralisées.
4 Pour répondre à ces questions, nous nous appuyons sur une enquête menée entre 2019 et 2021, financée par la CFTC, dans le cadre de l’Agence d’objectifs de l’IRES (Benedetto-Meyer & Willemez, 2021). Une première partie de l’étude visait à interroger chaque personne en charge de la communication numérique dans les grands syndicats français (CFDT, CFE-CGC, CFTC, CGT, FO, Solidaires). Ces entretiens ont permis de comprendre la structuration des entités dédiées à la communication sur les RSN (taille, histoire, place dans le syndicat), le parcours des community managers, leurs modes d’action et les relations qu’ils entretiennent avec d’autres acteurs ou entités au sein de l’organisation. Nous avons ensuite rencontré une quinzaine de militants syndicaux ayant investi les réseaux sociaux. Cette série d’entretiens a été complétée par l’extraction et l’analyse quantitative de l’intégralité des posts et commentaires publiés sur les pages Facebook des grandes confédérations d’octobre 2019 à mars 2020 (soit 1 537 posts et 35 237 commentaires). Nous avons enfin procédé à l’observation qualitative, sur plusieurs semaines, des échanges sur les pages Facebook et Twitter des confédérations et de certaines pages ou comptes d’autres entités (fédérations, unions locales voire pages personnelles de militants).
5 Notre analyse permet de montrer les ressources nécessaires à l’implication des syndicats dans les RSN. On montre notamment l’importance des ressources organisationnelles (moyens financiers et organisationnels, place et reconnaissance de l’expertise des acteurs en charge de l’animation des réseaux), mais également des ressources narratives (c’est-à-dire les discours et croyances partagés, par exemple sur le rôle de la communication institutionnelle, l’intérêt d’organiser des espaces de débat démocratique, les « valeurs » des syndicats, etc.). Ces ressources nécessitent par ailleurs, pour être activées, des aptitudes, des savoir-faire, des compétences, c’est-à-dire des formes de socialisation et des dispositions qui sont inégalement réparties. Fabien Granjon montre ainsi que dans les mouvements sociaux, les principaux leaders investissant dans le numérique ont un « capital technique » et un rapport particulier à ce domaine (Granjon, 2018). Sur le terrain du syndicalisme, cette disposition au numérique joue de deux manières. D’une part, au niveau confédéral, elle renvoie à des enjeux de professionnalisation et d’expertise technique. Cela nécessite donc aussi de revenir sur les acteurs de ce développement du numérique au sein des organisations faîtières, et plus largement sur les formes d’expertise qu’il nécessite. Ce qui pose, pour le cas français au moins, la question de la légitimité de ces formes d’expertise technique, voire professionnelle. D’autre part, la question des dispositions au numérique se joue aussi au niveau local, à travers la place de ces compétences numériques dans l’engagement des militants et à travers le rapport entre cet outil et les autres activités.
1. Au niveau national : des RSN pris dans les enjeux d’expertise professionnelle
6 Les structures confédérales constituent les instances les plus visibles des syndicats français. Il semblerait logique que ce soit à ce niveau que les RSN soient les plus développés et les plus puissants. L’enquête montre pourtant une fragilité certaine concernant ce type d’activité syndicale, liée notamment à la difficulté pour les professionnels de la communication digitale de mobiliser les ressources organisationnelles à même de donner toute leur efficacité aux RSN.
1.1. Une expertise professionnelle empêchée
7 Alors que les RSN sont souvent perçus par les organisations syndicales comme nécessitant peu de ressources, il apparaît que l’activité numérique s’est fortement professionnalisée et technicisée depuis plusieurs années autour de la figure du community manager(CM) ou du social media manager(SMM) [2] (Olivesi, 2016). Comme dans toutes les autres organisations, l’usage des RSN par les confédérations syndicales exige donc une expertise et la mobilisation de compétences professionnelles. Or, ces processus de spécialisation sont souvent contrecarrés par des contraintes politiques (nécessité de rester dans la ligne politique, attention particulière aux conflits internes, etc.). Ce mécanisme contribue à limiter et affaiblir le rôle des RSN au sein des confédérations.
8 Toutes les organisations syndicales disposent aujourd’hui d’un service dédié à la communication numérique, et les quelques personnes qui exercent cette activité (un à trois permanents) sont souvent rattachées à celui, plus vaste, de la communication et de la presse. Il s’agit concrètement pour elles de réaliser un travail d’édition, de diffusion, d’animation et de modération des pages de la confédération. Leur activité se centre principalement sur Facebook et Twitter ainsi que sur les plateformes de vidéo (YouTube notamment), les autres réseaux comme Instagram ou LinkedIn faisant l’objet d’un investissement moindre.
9 Or, ces CM doivent s’appuyer à la fois sur leur expertise professionnelle et un savoir-faire proprement politique. Ils doivent en effet articuler, d’une part, une bonne maîtrise des techniques de communication sur le web et, d’autre part, une connaissance très fine de l’environnement politique du syndicat et la détention d’importants savoir-faire d’articulation et d’intermédiation. Ce rôle, fondé sur des dispositions très différenciées et liées à des socialisations distinctes voire contradictoires, est rare et compliqué à tenir. On est ici renvoyé à l’enjeu plus large de la professionnalisation au cœur des confédérations, qui interroge « l’évolution et la concurrence des modes de légitimité au sein des syndicats » (Guillaume & Pochic, 2009, p. 49). La ressource organisationnelle que constitue la présence croissante de spécialistes dans le cadre d’un syndicalisme fondé sur la relation de service et des logiques entrepreneuriales (Kelly & Heery, 1994) est en effet souvent présentée comme remettant en cause le primat des formes plus classiques de l’activité syndicale. On retrouve concernant les RSN des enjeux du même type.
10 Par ailleurs, la maîtrise des codes propres aux réseaux sociaux est une compétence difficilement objectivable (Jammet, 2015) et faiblement valorisée dans tous les secteurs, qu’il s’agisse du monde marchand, des médias (Pignard-Cheynel & Amigo, 2019) ou des organisations politiques (Beauvallet & Ronai, 2005). Les organisations syndicales ne dérogent pas à la règle : même si quatre CM sur les six sont titulaires d’un master spécialisé dans ce domaine, c’est la figure du « jeune geek » exerçant son activité comme un hobby qui reste prégnante et gêne la reconnaissance d’une expertise professionnelle. Dans une des organisations, la page Facebook est même confiée à un militant non permanent et éloigné (géographiquement et organisationnellement) de la confédération. Les CM interrogés se plaignent également de l’insuffisance du budget qui est consacré à la communication en ligne et, plus généralement, du faible intérêt pour ces questions.
« [Lors des congrès], la communication, ça vient souvent la dernière après-midi, la moitié de la salle est partie parce qu’ils ont un train… […] Pour eux, c’est un gadget. » (Arnaud, CM confédéral)
12 À cette faible légitimité professionnelle s’ajoute le caractère délicat et sensible pour les organisations de l’intervention sur les RSN, comme pour toute expression d’une parole institutionnelle. C’est pourquoi une autre aptitude doit être mobilisée au quotidien par les CM, qu’on peut qualifier de « sens politique », et qui n’est reconnue qu’aux personnes ayant été recrutées parmi les militants. Ceux-ci, ayant un profil plus politique, sont davantage autonomes dans la gestion des pages confédérales ou même des pages personnelles du secrétaire général. Ainsi, à la CFDT, les deux CM semblent être particulièrement autonomes. Proches des politiques, ils avancent que les RSN sont « vraiment rentrés dans l’arsenal des modes de communication que peut avoir la confédération ». Leur travail sur les réseaux ne fait l’objet d’aucune validation, contrairement aux communiqués de presse par exemple. Ainsi, le plus souvent, les compétences propres aux réseaux sociaux sont dominées par les savoir-faire politiques, qui restent déterminants dans l’organisation même s’ils sont inégalement répartis.
« C’est des postes dans lesquels on a besoin d’avoir ce bagage politique, parce que sinon, on demande une validation sur chaque phrase ! Parce que, si on ne sait pas si on peut y aller [pour poster ou twitter]… Donc c’est important, aussi, d’avoir ce marqueur politique. Quelle que soit l’organisation. » (Marc, CM confédéral)
14 Une dernière raison de ces difficultés tient à des enjeux de ressources narratives. La plupart des confédérations ont en effet du mal à « s’engager dans la bataille de la communication », et particulièrement de la communication numérique, qu’ils associent à des outils patronaux et managériaux et qu’ils ont des difficultés à s’approprier (Olivesi, 2013). Le rapport à l’écrit et la personnalisation forte autour de la figure du responsable confédéral peuvent renforcer cette difficulté ou cette gêne à définir une politique de communication cohérente, fût-elle digitale. Il n’est donc pas étonnant de retrouver une réflexion moins aboutie vis-à-vis de cette activité à la CGT, tandis qu’à la CFE-CGC comme à la CFDT, plus à l’aise avec les actions de formation et de communication et plus avancées dans les pratiques numériques (Brusadelli & Caveng, 2014 ; Delmas, 2015), cette activité semble davantage inscrite dans la vie interne.
15 Ainsi, du fait de la faiblesse dans l’usage des ressources organisationnelles qui sont au cœur des logiques de professionnalisation de l’activité syndicale et de la difficulté à intégrer la communication dans les ressources narratives, les RSN restent un domaine souvent peu investi et dans lequel la réflexion stratégique est peu présente.
1.2. Entre communication institutionnelle et tentatives de production d’une identité collective
16 Malgré ces difficultés, l’analyse de l’activité concrète des CM montre qu’ils essaient d’utiliser au quotidien l’ensemble de leurs savoir-faire experts, issus de leur formation et de leur expérience professionnelle, dans la communication digitale. Cela contribue à faire des RSN des ressources organisationnelles, même si ces pratiques sont systématiquement confrontées à des enjeux politiques.
17 En premier lieu, la recherche de l’audience et de la notoriété est au cœur de leur activité. Parce qu’elles constituent une préoccupation commune aux professionnels du web et aux organisations syndicales, les metrics de l’activité, et particulièrement les audiences des pages, des posts et des tweets, sont observés avec attention. Les CM se sont dotés d’outils pour répondre aux responsables confédéraux qui demandent et commentent les audiences, le nombre de followers, etc.
« Ce qui a convaincu [le secrétaire général] de continuer, c’était que, en augmentant tendanciellement le trafic, on augmente aussi le nombre de visites sur la page “Contact” et le nombre de demandes d’adhésion. » (Arnaud, CM confédéral)
19 Les CM mobilisent aussi leur connaissance des « codes » des médias sociaux (hashtags populaires, emojis, en-têtes entre crochets) qui facilitent le référencement et la thématisation des posts et donnent une meilleure visibilité à la communication syndicale. Une des CM rédige ainsi tous les lundis un post se déterminant par le hashtag #mondaymotivation, hashtag très utilisé sur les réseaux, ce qui accroît sensiblement la visibilité de ces posts. La fréquence (un à trois posts par jour selon les syndicats) et la régularité (y compris dans les heures de publication) révèlent aussi une maîtrise de la communication et des moyens de produire de l’audience. Concernant le contenu, les publications en restent souvent à une communication institutionnelle classique, mais adaptée aux RSN. Ainsi, pour deux des organisations étudiées (FO et la CFDT), 90 % des posts sur la page Facebook du syndicat « pointent » vers le site Web de l’organisation. Les réseaux sociaux sont d’abord conçus comme des relais du site, qui reste la « vitrine » du syndicat. Le contenu de ces posts peut concerner l’actualité de l’organisation syndicale ou être davantage tourné vers des apports pratiques (juridiques par exemple). Dans trois organisations (CFDT, CFE-CGC et CFTC), on note qu’environ 20 % des posts mentionnent le nom d’un membre du bureau national.
20 Il peut alors paraître étonnant que le travail des CM concerne assez peu les mobilisations portées par les confédérations. Certes, la diffusion des informations, des appels à des manifestations ou à des grèves nationales fait partie de leur activité, mais cela ne paraît pas central. Ils ne constituent que des relais, comme pour amorcer la viralité des appels à mobilisations. Leur travail semble s’arrêter à cette diffusion et, à l’exception des quelques CM qui sont directement intégrés dans l’appareil dirigeant (comme à Solidaires par exemple), sans qu’ils participent à la production des discours, réservée au secteur dit « revendicatif » ou même directement au secrétaire général et à son entourage. Cette manière de perdre la main sur ces enjeux centraux renvoie une fois de plus à la difficulté que vivent les CM de se saisir des ressources organisationnelles et à la faible légitimité de la fonction face aux enjeux proprement politiques.
21 Les CM développent cependant d’autres usages, moins institutionnels, moins visibles et moins reconnus par leur direction, qui contribuent à leur donner un véritable rôle dans la production des ressources narratives des syndicats. Ces pratiques misent davantage sur le Web 2.0, c’est-à-dire sur la dimension horizontale des réseaux, par l’animation et l’organisation des échanges entre internautes. Cela est d’autant plus nécessaire que, pour la CGT et la CFDT, les deux organisations principales en taille et en nombre de followers sur Facebook, le nombre de réactions par post est important (jusqu’à 300 réactions et partages en moyenne) et nécessite une activité de modération et d’animation. Même si les réactions sont moins nombreuses dans les autres syndicats, les commentaires des internautes peuvent être l’occasion d’approbation ou de mise en débat des positions confédérales, et ils doivent faire l’objet d’une réponse. Quand le besoin s’en fait sentir, les CM n’hésitent pas à intervenir publiquement et d’une manière argumentée pour défendre la position de leur structure.
22 En cela, les RSN jouent un rôle central en termes de ressources narratives, non seulement comme espaces de débat, mais aussi et surtout comme lieux d’affirmation d’une identité collective et de partage de valeurs communes. Une large partie des commentaires est en effet postée par des militants ou sympathisants souvent éloignés de la confédération. Les CM utilisent ainsi les RSN pour fournir des espaces de socialisation en termes de valeurs partagées, d’explicitation des positions syndicales, de rapports aux autres syndicats… Une CM interrogée donne l’exemple de la diffusion, sur un mode « viral », des résultats obtenus aux élections professionnelles :
« Les militants […] adorent qu’on diffuse les résultats électoraux […]. Ça aide aussi les gens qui sont dans les sections à faire partie […] de ce sentiment d’appartenance… Ça sert à tout ça, un réseau social. » (Françoise, CM confédérale)
24 Le travail sur ces ressources narratives, qui est la partie la plus visible de l’activité des organisations syndicales sur les RSN, n’est cependant pas privilégié par certains CM qui y voient une perte de maîtrise et un risque d’affaiblissement de l’activité, qui est pour eux et elles au cœur de leurs compétences professionnelles : maîtriser et homogénéiser le discours porté par et sur leur syndicat.
1.3. Un travail d’homogénéisation délicat
26 Cette difficulté à maîtriser le discours syndical se combine avec un fonctionnement organisationnel d’une grande complexité, qui entrave la capacité d’action des CM et les stratégies de communication numérique (Pierson, 2013). Les organisations syndicales sont, on le sait, caractérisées par l’autonomie des niveaux, mais aussi par des difficultés d’articulation entre ces niveaux dans tous les domaines d’activité, qu’il s’agisse par exemple de la formation (Ethuin & Yon, 2014), de la syndicalisation ou des mobilisations (Giraud, 2015). C’est là un autre aspect, tout aussi central, de la faiblesse des ressources organisationnelles qui vient affecter la capacité d’action confédérale dans le domaine des RSN.
27 Les CM font ainsi face à la multiplication des pages Facebook, Twitter ou Instagram, tenues par des entités locales (unions départementales, syndicats d’entreprise), voire par des élus, des militants ou même de simples adhérents. Sur ces pages, ils affichent leurs opinions ou présentent leurs actions, mentionnant leur appartenance syndicale et parfois même utilisant le logo de la confédération, ce qui pose aux CM de redoutables difficultés. Si les organisations faîtières sont en effet soucieuses de maintenir une certaine homogénéité ou a minima une cohérence dans la forme et le contenu des publications qui se revendiquent comme émanant d’elles, elles sont néanmoins tenues de laisser une certaine liberté d’action aux entités locales et aux adhérents. À ce titre, les CM se sentent peu légitimes pour intervenir sur les pages locales, à quelques exceptions près, notamment à l’occasion de ce qu’ils jugent comme des « dérives ». Cette situation est perçue comme dommageable pour la visibilité et la réputation des syndicats en raison du risque de voir les messages confédéraux brouillés ou dilués, voire contredits par des prises de position divergentes.
28 Intervenir auprès des militants ou des entités locales est donc délicat, car susceptible de remettre en cause les équilibres internes et les relations entre la confédération et les autres structures. Cela exige des aptitudes de diplomatie et d’intermédiation, si l’on ne veut pas donner l’impression d’un contrôle ou d’une censure :
« Je faisais attention sur ce qui était diffusé, et s’il y avait un message qui me paraissait un petit peu trop…, j’étais en contact avec la fédération ou avec l’UD. Ce n’est pas des mises en garde, mais dire : “voilà, tu as publié ça, attention…” […] C’était vu comme une démarche positive, j’apporte une connaissance… Ça pouvait paraître comme une censure, mais ce n’était vraiment pas ça ! […] J’étais toujours très diplomate, aussi […] on essaie de sensibiliser les gens à ça, à l’utilisation de Facebook avec un profil privé. » (Chloé, CM confédérale)
30 Cette activité narrative est d’autant plus complexe que les RSN sont parfois utilisés comme des espaces d’expression de désaccords et de conflits, voire de positions alternatives sur la ligne politique de l’organisation. Les RSN peuvent ainsi devenir le débouché et la vitrine de « tendances » ou de « courants » non officiels, trouvant un public. C’est le cas d’un groupe Facebook mis en place par le dirigeant d’un syndicat d’entreprise et devenu un groupe autonome à la suite de dissensions internes à la confédération. Ce groupe accueille des disputes parfois extrêmement vives et houleuses, incluant des attaques contre la politique syndicale nationale et des réponses de dirigeants confédéraux. Cependant, si cet usage de Facebook semble remettre en cause l’unité de l’expression syndicale, il produit aussi des formes de démocratie interne plus ou moins acceptées par la direction en rendant audible une parole hétérodoxe. En cela, les RSN jouent un rôle dans la revitalisation démocratique des syndicats, mais d’une manière quasiment clandestine et non voulue.
31 Il s’agit en effet le plus souvent de faire face à ces risques de perte de maîtrise du discours de l’organisation en créant des formations, des « kits » de communication, des guides de « bonnes pratiques » et en aidant les syndicalistes locaux à gérer leur compte [3]… Mais ces actions demeurent timides et peu visibles. Ce travail d’homogénéisation montre la manière dont les RSN peuvent constituer une ressource organisationnelle et narrative, mais dans des conditions organisationnelles permettant d’activer des dispositions et des savoir-faire particuliers. Les CM sont ainsi pris entre deux aptitudes opposées : une expertise professionnelle et des capacités d’intermédiation ou d’articulation, ce qui relève d’un « sens politique ». Sans cette double caractéristique, les ressources organisationnelles, par ailleurs relativement fragiles du fait de la spécificité de l’articulation entre local et national, ne peuvent qu’être faiblement mobilisées pour faire des RSN un outil d’action efficace au niveau confédéral.
2. Au niveau local : faire des RSN des ressources grâce aux savoir-faire militants
32 Si l’on déplace le regard au niveau local, notre enquête donne à voir de nombreuses expériences et des usages divers des RSN. Certaines unions locales, syndicats d’entreprise ou groupes spécifiques ont en effet investi largement les réseaux sociaux depuis plusieurs années. Nous allons montrer qu’à l’usage malaisé des confédérations répond ici un usage foisonnant. La question des savoir-faire comme celle des ressources organisationnelles est ici aussi très éclairante sur les pratiques et usages des RSN, mais elle joue de manière différente. Contrairement aux CM confédéraux, les animateurs locaux [4] ont une faible expertise technique : ils ne sont pas formés aux usages des réseaux sociaux, mais c’est leur socialisation militante qui leur confère des aptitudes leur permettant de mobiliser les ressources locales, à l’échelle de leur entité décentralisée. Ces ressources renforcent leur capacité d’action et leur permettent de faire des RSN des moyens d’agir, c’est-à-dire de diffuser des informations, de gagner en notoriété pour les élections, d’échanger avec les salariés ou de délibérer.
2.1. Des outils dans la continuité des pratiques syndicales locales
33 Au niveau local, les sites internet, les mailing lists voire les newsletters demeurent très utilisés par les détenteurs de mandats, ainsi que Facebook, Twitter et plus récemment WhatsApp, avec néanmoins des pratiques très hétérogènes.
34 Les groupes et réseaux sont initiés par des militants convaincus à titre individuel de l’intérêt de la communication numérique, ayant souvent déterminé seuls leur mode d’action, qu’ils inscrivent dans la continuité de leur pratique syndicale. Les militants que nous avons rencontrés sont à cet égard très éloignés du profil des CM agissant au niveau national. Ils ont en effet des caractéristiques très proches de celles des militants actifs dans leur ensemble en termes de genre, d’âges, de diplômes et de statuts d’emploi, la figure type étant un homme peu diplômé en CDI dans une grande entreprise ou dans une administration publique (Pignoni, 2017). Ils sont quasiment tous autodidactes en matière de pratiques numériques, qu’ils ont découvertes parfois par d’autres sphères d’activité (vie associative, politique ou familiale…). Ils sont en ce sens proches de la figure du militant dont « l’encastrement dans des réseaux de sociabilité est dense, qu’il s’agisse de relations de travail, de liens familiaux, de loisirs » (Duriez & Sawicki, 2003). Cette sociabilité va souvent de pair avec une familiarisation avec des pratiques d’animation.
« J’avais fait un site sur le judo et le jiu-jitsu, par exemple. Pendant des années, j’avais un site là-dessus… Et puis du jour où j’ai arrêté de pratiquer, j’ai dit : “Tiens, ben là, je suis syndicaliste…” […] et j’ai créé un site sur le syndicalisme, bien sûr ! En fait, j’ai besoin de créer. Ça, c’est à titre personnel : j’ai besoin de créer. » (Jean-Baptiste, syndicat d’entreprise)
36 Les personnes interrogées, toutes impliquées très fortement dans le syndicalisme depuis longtemps, ont suivi pour la plupart un parcours syndical riche et possèdent ou ont possédé plusieurs mandats et responsabilités. Même si elles ne sont pas toutes entrées pour des raisons idéologiques dans leur syndicat (le hasard des rencontres ou des difficultés personnelles est souvent à l’origine des premiers contacts), leur identité syndicale est néanmoins très prégnante et leur engagement important. Les dispositions de ces militants, issues d’une socialisation syndicale et extra-syndicale, sont donc au cœur de leur motivation et de leur capacité à se saisir des RSN dans leur activité.
37 En effet, les initiatives (qui sont très chronophages et exigent un engagement important) apparaissent fortement guidées par un désir de reconnaissance et de mise en visibilité de soi, appelant en retour des formes de gratifications symboliques. La valorisation sociale, c’est-à-dire le fait de répondre à une injonction sociale à se « digitaliser » pour se moderniser (Benedetto-Meyer & Boboc, 2019), semble ici être autant, sinon plus importante que la reconnaissance professionnelle. Certes, la notoriété de ces animateurs est parfois aussi un moyen pour eux d’être connus ou reconnus, et d’accélérer ou de faciliter leur carrière (que cela soit au sein de l’entreprise ou du syndicat). Mais cette vision plus instrumentale n’est souvent pas au cœur de leurs motivations premières : elle peut venir progressivement, à mesure que les actions suscitent audience et visibilité et que l’utilisation du numérique opère comme un signal pour obtenir une promotion ou une forme de reconnaissance.
« Je pense que c’est à peu près pour ça que j’ai été élu président [de la fédération] : c’est que, au vu de ce que j’avais présenté […] tout le monde a pu voir notre progression [aux élections professionnelles]. » (Benoît, responsable fédéral)
39 Dans certains cas, les syndiqués sont même en conflit plus ouvert avec la confédération, ou bien se sentent isolés, ayant peu de contacts avec d’autres membres du syndicat, hormis pour les informations descendantes et à l’occasion de formations. Dès lors, l’investissement dans leur projet numérique peut constituer un moyen d’expression qui, soit répond au désir de manifester leur désaccord avec le syndicat, soit est une façon de se rendre visible et de pallier le manque de soutien des structures centrales.
40 Ces dispositions et ces savoir-faire sont mis en œuvre et rendus légitimes grâce à la présence de deux types de ressources. Il s’agit tout d’abord du caractère très décentralisé des organisations syndicales. Cette décentralisation constitue paradoxalement une ressource organisationnelle, et elle est souvent présentée par les militants comme liée aux valeurs mêmes de leur syndicat, qui valorise l’autonomie et la possibilité de s’organiser localement. Que cela soit au nom de la « subsidiarité » (à la CFTC), de « l’indépendance » (chez FO) ou d’une organisation « proche de la base » (CGT), l’enjeu est homologue pour toutes les structures : les initiatives locales sont encouragées, mais non portées, ni encadrées par les instances nationales, ce qui les rend donc légitimes et constitue une ressource pour l’action. Aux ressources organisationnelles se joignent des ressources narratives : les pratiques s’inscrivent en effet dans la revendication d’un syndicalisme de terrain, au plus près des adhérents, qui les a menés vers l’activité numérique. Cet attachement au terrain est parfois présenté en réaction à l’éloignement des instances nationales (fédérales et confédérales), qui se seraient coupées des militants « de base ».
41 Se combinent donc ici plusieurs éléments qui justifient les actions et leur donnent du sens : ressources organisationnelles et narratives, aptitudes issues de la socialisation militante, mais aussi extra-syndicales. Les militants animant les groupes numériques locaux entretiennent donc des relations complexes et paradoxales avec les instances nationales. À la fois très attachés aux « valeurs » du syndicat et revendiquant fortement leur appartenance au mouvement, ils reprochent aux instances centrales d’être trop éloignées du terrain, tout en tirant profit de cet éloignement pour justifier leurs actions et parfois être mieux reconnus dans leur syndicat. Les usages des outils numériques s’intègrent donc dans les relations complexes et subtiles entre les deux niveaux et permettent de mobiliser, voire de renforcer d’autres ressources à l’échelle locale.
2.2. Des outils de renforcement des ressources organisationnelles
42 On a vu que les militants sont pris dans un rapport dialectique entre revendication d’une forte autonomie locale (et donc latitude dans l’action) et critique de l’incapacité du national à mener une véritable politique numérique et à accompagner les instances locales ou à leur donner davantage de moyens. Dans cette situation, les RSN constituent alors des nouvelles ressources dont les militants locaux se saisissent pour renforcer leur autonomie.
« Il n’y a pas d’objectif à la [confédération] de nous dire : il faut se développer [sur les RSN]. Chaque syndicat, chaque structure départementale ou locale fait ses choix. Mais je pense personnellement qu’il faut y être, parce que si on n’y est pas, on va louper un morceau. » (David, syndicat d’entreprise)
44 Prenons le cas des instances fédérales, ou des entités nationales, mais « sectorielles » par exemple dédiées aux jeunes, cadres, etc. Ces instances, qui sont souvent en concurrence avec la confédération autour d’outils et d’initiatives, cherchent à s’imposer grâce notamment à leurs usages du numérique et des RSN.
« Les conceptions [de la confédération] ne sont peut-être pas tout à fait les mêmes sur le rôle de la com’. […] Il y a une petite forme… on va dire… de concurrence. […] En même temps, ils sont allés sur d’autres trucs, et tant mieux… Ils ont été informés hyper tôt de ce projet [de plateforme numérique]. Et du coup, on essaie de faire en sorte que ça ne se fasse pas concurrence. » (Fabien, fédération)
46 Cette volonté de distance ne signifie pas pour autant que les militants locaux dénient toute légitimité au niveau confédéral, bien au contraire. Les RSN constituent même un espace de réaffirmation et de revendication d’une appartenance à une organisation globale.
« Les positions de la confédération… C’est important, quand on est militant élu, d’avoir les positions, parce qu’après, quand vous vous retrouvez en négociation, malgré tout, il faut quand même essayer de respecter les valeurs de [votre syndicat]. Et après, ça permet de fédérer. » (Benoît, fédération]
48 Ainsi, les militants locaux partagent souvent les prises de position du responsable confédéral, considérant leur activité numérique comme participant à la construction de la notoriété du leader et de sa parole. C’est au moment des mobilisations nationales que la revendication de cette identité numérique syndicale apparaît le plus fortement, à travers, par exemple, la diffusion de photographies ou de films réalisés dans les cortèges des manifestations.
49 On voit ici que les usages des RSN mobilisent et renforcent par la même occasion des ressources narratives, mais aussi une forme de solidarité interne, en permettant la réaffirmation d’une identité syndicale, d’un cadre idéologique, d’une histoire et d’un leader.
2.3 Des outils de réactivation des liens de représentation
50 Les RSN deviennent ainsi, pour les militants locaux, des ressources qu’ils mobilisent dans le quotidien de l’activité syndicale locale. Ces outils permettent alors de créer ou d’approfondir des liens avec les adhérents, les militants, ou tout simplement l’ensemble des salariés de leur entreprise. Ce travail pour construire et approfondir les relations avec les adhérents et l’ensemble de leurs salariés constitue traditionnellement le cœur de leur activité militante (Gassier & Giraud, 2020). Les RSN s’intègrent dans cette activité sans véritablement la transformer, puisqu’ils sont souvent présentés dans la continuité des pratiques syndicales « classiques » : tracter, diffuser des informations, organiser des échanges, chercher à convaincre… Leur mobilisation renforce donc les ressources déjà mobilisées, en ajoutant un nouvel outil concret dans la panoplie des dispositifs de communication. Dans les syndicats d’entreprise, l’usage principal des RSN consiste en effet à se rendre visible auprès de l’ensemble des salariés en diffusant des informations sur l’action sociale, les négociations en cours, les rapports au management. L’enjeu est bien celui de l’information, qui est diffusée plus facilement par les réseaux que par des documents en format papier (journaux militants ou tracts), souvent perçus comme démodés.
« J’ai distribué quelques tracts au début, et j’ai vu que ça ne partait quasiment pas, parce que… c’est des jeunes [rires], ils sont quasiment contre le papier. Et on a une application [interne à l’entreprise], qui est l’équivalent de WhatsApp et d’Instagram. […] J’ai créé un compte, j’ai invité tout le monde dessus, et puis j’ai commencé à mettre de l’info’ utile pour tout le monde ; et j’ai fait une campagne quasiment que sur [cette plateforme]. Et donc en donnant des info’ régulièrement, et des info’ pertinentes (parce qu’ils ne connaissaient pas les accords, ils ne me connaissaient pas). Donc je ciblais les info’ qui pouvaient les intéresser. Et donc, on a fait 76 % et [un autre syndicat] a fait 24 %. Et les autres syndicats ne se sont pas présentés, ils n’ont pas présenté de liste. Donc sur 7 élus, on en a 6. Et donc on tient le CSE. » (Steve, syndicat d’entreprise)
52 Cette visibilité renvoie notamment à un impératif devenu primordial depuis la loi de 2008 pour les syndicats, celui de réaliser de bons scores aux élections de représentants du personnel (Béroud & Yon, 2014). Dans ce cadre, les RSN sont souvent fortement mobilisés dans un processus de mise en visibilité du syndicat, susceptible ensuite de produire des résultats électoraux. Ce cadre utilise ainsi beaucoup son profil LinkedIn pour populariser son organisation et son activité de délégué syndical :
« Mais voilà, si l’article [que tu publies] intéresse sur le fond, tu gagnes un intérêt, parce que les gens, ils se disent : “Ah tiens, qui c’est qui a écrit ça ? Ah ben oui, c’est le délégué syndical ! Ah, mais c’est pas con, ce qu’il a dit !” Et j’ai eu des remontées, comme ça, qui m’ont permis de consolider cette présence, je dirais presque cette aura qu’on commence à avoir dans notre boîte. Donc on va voir si ça se concrétise en 2022, l’année prochaine, pour les prochaines élections, parce qu’on est passé de 10 % à 25 %, en représentativité ; et donc là, oui, on aimerait bien tout faire exploser, et pas rester les seuls, mais pas loin ! » (Alain, syndicat d’entreprise)
54 Mais les outils numériques ont une autre fonction très importante, celle d’obtenir des « remontées du terrain ». Il s’agit de connaître la diversité des situations dans le lieu de travail pour connaître les difficultés rencontrées dans l’activité, mais aussi savoir comment est perçue l’action syndicale. Dans ce cadre, les « tournées » d’ateliers ou de bureaux sont complétées par la présence sur les réseaux. Le fait de réussir à saisir la parole de la « base » est évidemment un enjeu central pour des militants souvent accusés d’être éloignés du travail concret. Les RSN peuvent apparaître comme une manière privilégiée de « gérer la distance à la “base” » (Mischi, 2011), c’est-à-dire de rappeler la proximité des représentants avec les représentés et la connaissance du terrain. Un élu au comité social et économique d’établissement (CSE) raconte comment a été mis en place un système permettant, via WhatsApp, de collationner des questions de salariés pour les poser directement en séance de CSE :
« Un des buts, c’est d’avoir une interaction directe avec les salariés, et que les salariés nous disent par exemple : “S’il y a une modification de l’horaire, moi, comment je fais pour mon transport ?” Donc du coup, on peut interagir tout de suite avec la direction. […] Régulièrement, on a des questions qui sortent directement… des questions des salariés via WhatsApp. » (Damien, syndicat d’entreprise)
56 Certains militants vont plus loin encore dans l’utilisation des aspects de démocratie et d’horizontalité que permet le Web 2.0, en faisant des RSN des outils de délibération et de prise de décisions collectives. Plusieurs militants ont ainsi déclaré utiliser des groupes WhatsApp comme une des manières de « sonder » les adhérents sur des choix, des décisions, des orientations. Le confinement de mars 2020 semble avoir largement diffusé l’usage de ces applications :
« On a mis en place ce système de WhatsApp, qui a très bien fonctionné pendant le confinement. Ça a été très efficace : les gens nous ont beaucoup interpelés, puisque nous, on faisait beaucoup de réunions avec la direction, en audio. […] Et au retour du confinement […] ce qu’on a décidé de faire, c’est toutes les réunions qu’on fait, on édite au fur et à mesure les informations sur le groupe WhatsApp. » (Damien, syndicat d’entreprise)
58 Ces nouveaux groupes favorisent les échanges, les discussions, voire la délibération.
« Ce n’est pas fait pour discuter, parce que c’est impossible : quand on est quinze sur un groupe, c’est du grand n’importe quoi ! Mais par contre, sur le groupe, on dit : “Je suis d’accord”, ”je ne suis pas d’accord”. […] On est onze, je crois, dans notre conseil syndical : concrètement, si je n’ai pas la majorité, on ne fait pas. » (Steve, syndicat d’entreprise)
60 En ce sens, nos travaux rejoignent les recherches faisant des RSN des ressources pour une revitalisation démocratique (Hennebert et al., 2021), c’est-à-dire un moyen d’introduire ou de prolonger des outils de délibération nouveaux. Mais il s’agit donc là d’outils parmi d’autres pour gérer un collectif militant et les rapports aux salariés. La question de l’articulation et de la régulation de ces espaces de communication, et des dynamiques organisationnelles qu’ils pourraient ouvrir constitue alors un sujet d’attention majeur dans les organisations pour les années à venir.
Conclusion
61 La place des syndicats sur les réseaux sociaux est donc finalement plus complexe et paradoxale qu’il n’y paraît. Si la communication digitale semble institutionnalisée dans les confédérations par la présence de comptes officiels et de professionnels dédiés à leur animation, elle n’en est pas moins fragile, en raison des faibles ressources organisationnelles dont disposent ces professionnels. En revanche, leur travail d’animation peut donner lieu, de manière moins organisée, peu reconnue et largement invisible, à de nouvelles ressources narratives, lorsque les acteurs confédéraux parviennent à faire des RSN les moyens de construire ou de réaffirmer des appartenances et de relayer des discours, sinon de les homogénéiser. À l’échelle locale, c’est le savoir-faire militant qui permet de mobiliser des ressources et de faire des RSN des lieux de mise en visibilité des actions syndicales, des espaces d’échanges, voire de délibération, et finalement des moyens d’agir.
62 Ce double constat permet finalement de montrer que si les RSN ne renouvellent pas les répertoires d’action à proprement parler et qu’ils sont finalement plus pris dans des enjeux organisationnels qu’ils ne permettent de les faire évoluer, à l’instar de ce que les travaux de Françoise Pierson avaient montré avec l’usage des TIC par les organisations syndicales (Pierson, 2013), leur rôle n’en est pas neutre pour autant. Comme l’a montré Sandra Rodriguez dans sa recherche sur de jeunes militants québécois, l’engagement socionumérique constitue finalement un élargissement de l’espace des possibles militants. (Rodriguez, 2016)
63 Si notre enquête, circonscrite dans le temps et dans son périmètre, ne peut permettre de dégager des tendances à grande échelle et de long terme, on peut néanmoins en conclure que c’est sans doute en intégrant les RSN dans leur répertoire d’action classique, plus qu’en voulant faire du neuf, que les syndicats français pourront renouveler leurs pratiques par le numérique.
64 Au-delà, on peut se demander si les transformations du travail, des modes d’organisation et des formes d’emploi ne pourraient finalement pas donner un nouveau souffle aux usages des RSN, en procurant aux organisations syndicales de nouvelles ressources, souples et finalement potentiellement fédératrices face à l’éclatement des normes d’emploi, de temps, d’espaces de travail, et aux besoins renouvelés de lieux de réaffirmation d’appartenances collectives et de délibération.
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Mots-clés éditeurs : délibération, militantisme, professionnalisation, réseaux sociaux numériques, syndicats
Date de mise en ligne : 23/02/2023
https://doi.org/10.3917/neg.038.0015