S'abonner
Article de revue

« Nous n’avons plus peur ». Chronique des mobilisations contre les violences sexuelles en Espagne (2017-2019)

Pages 11 à 21

Citer cet article


  • Ceballos Cuadrado, A.
(2019). « Nous n’avons plus peur ». Chronique des mobilisations contre les violences sexuelles en Espagne (2017-2019) Mouvements, 99(3), 11-21. https://doi.org/10.3917/mouv.099.0011.

  • Ceballos Cuadrado, Antonia.
« “Nous n’avons plus peur”. Chronique des mobilisations contre les violences sexuelles en Espagne (2017-2019) ». Mouvements, 2019/3 n° 99, 2019. p.11-21. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-mouvements-2019-3-page-11?lang=fr.

  • CEBALLOS CUADRADO, Antonia,
2019. « Nous n’avons plus peur ». Chronique des mobilisations contre les violences sexuelles en Espagne (2017-2019) Mouvements, 2019/3 n° 99, p.11-21. DOI : 10.3917/mouv.099.0011. URL : https://shs.cairn.info/revue-mouvements-2019-3-page-11?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/mouv.099.0011


Notes

1« Yes, I’m a feminist ». C’est le message, imprimé sur un tee-shirt, qu’a choisi de porter Carmen Calvo, ministre de l’Egalité et vice-présidente des relations avec le Parlement, femme forte du Parti Socialiste espagnol (PSOE), pour la nuit électorale du 28 avril 2019 : la nuit au cours de laquelle nous avons érigé un barrage face au pire de nos fantômes, le fascisme incarné par Vox. Face au discours de haine ultra-machiste, cette femme politique est sortie fêter la victoire de la gauche, advenue avec un record de participation (75,76 %) dans l’histoire de notre démocratie, en affichant un message féministe.

2Comment en est-on arrivé là ? Il est nécessaire de revenir sur le mouvement des femmes en Espagne qui commence avant la vague #MeToo et continue après, revivifié chaque fois qu’il est nécessaire. Le 4 décembre 1997, Ana Orantes, une femme andalouse, rompt le silence et raconte à la télévision son histoire de violence conjugale. Treize jours après, le 17 décembre, son mari la brûle vive avec du carburant. Cette histoire nous a toutes bouleversées. La lutte contre les violences machistes en Espagne a connu un avant et un après la souffrance et le témoignage de cette femme courageuse. Grâce à elle et à la lutte de beaucoup d’autres femmes, en 2004, le gouvernement socialiste de José Luis Rodríguez Zapatero a fait voter la loi contre la violence de genre. Dans un pays où chaque année 65 femmes sont assassinées en moyenne par leurs compagnons ou anciens compagnons (le terrorisme machiste a tué déjà plus de gens que le terrorisme d’ETA !), cette loi, clairement insuffisante pour défendre notre droit à ne pas être tuées, a été utilisée par la droite et l’extrême droite pour faire la campagne la plus agressive contre les femmes de mémoire de féministe.

3En 2007, la loi organique pour l’égalité effective des femmes et des hommes, élaborée dans l’idée de combattre plus amplement le machisme, a été approuvée malgré l’abstention du Parti Populaire (PP) qui a même essayé de la suspendre via le Tribunal Constitutionnel. Pas de surprise, le PP a toujours été contre tout progrès social, comme le mariage entre personnes de même sexe, par exemple. Ce n’est pas pour rien que le fondateur du parti était un ancien ministre du dictateur Francisco Franco.

4Le PP (Parti populaire) et ses politiques anti-droits humains ont paradoxalement permis aux femmes espagnoles de remporter une première très grande victoire avant l’éclosion de la quatrième vague féministe : celle contre la réforme de l’IVG en 2014. Le gouvernement socialiste avait en effet changé la loi de 1985, qui conditionnait le recours à l’avortement (en cas de viol, malformation du fœtus ou danger pour la mère) en faveur d’une loi qui établissait désormais un recours sans condition avec un terme légal de quatorze semaines d’aménorrhée. Une des premières mesures du gouvernement du PP, dont le mandat a commencé en 2011, a été de proposer à nouveau un changement de la loi dans un sens plus restrictif qu’auparavant. Les femmes espagnoles ont alors commencé à s’organiser : en février 2014, l’initiative El tren de la libertad (le train de la liberté) a rassemblé plus de 30 000 femmes à Madrid contre ce projet de loi du PP. Une telle mobilisation, sans précédent en Espagne, a mis un coup d’arrêt à la réforme et a conduit à la démission du ministre qui était à son initiative, Alberto Ruiz Gallardón. Après la « défaite » du mouvement des indigné.es du 15-M, c’était une période sans victoires pour les mouvements sociaux, et seul le mouvement féministe a été assez fort pour sauvegarder des droits. Un an après la victoire contre la réforme de l’avortement, les femmes espagnoles ont organisé une deuxième marche historique coordonnée par 337 organisations féministes : des milliers de femmes sont descendues dans les rues le 7 novembre 2015 pour crier leur rage contre les violences machistes, en exigeant que l’État prenne davantage au sérieux cette question. Le lendemain, les Unes de tous les journaux nationaux ont gardé un silence douloureux sur ce réveil des femmes. La leçon à tirer de ce silence était claire : nous transformerions cette société et nous défendrions nos corps et nos vies sans la visibilité de ces médias, grâce à un travail de fourmi. Nous avions même obtenu un Pacte d’État contre la violence de genre, en accord avec la Convention d’Istanbul, traité signé et ratifié par l’Espagne, mais pas respecté dans les faits. Mais dans ses budgets généraux, le PP « avait oublié » la promesse qu’il avait faite aux femmes : zéro euro octroyé pour nous protéger.

La justice patriarcale en Espagne au moment de #MeToo : les affaires Juana Rivas et « la Manada »

5L’année 2017, année du #MeToo, a été marquée par la confirmation du caractère patriarcal de la justice. Deux procédures judiciaires ont joué un rôle clé dans le réveil et la construction d’une conscience féministe collective cette année-là en Espagne : Juana Rivas d’un côté et « la Manada » (« la Meute ») de l’autre. Juana Rivas est une survivante de violence machiste qui a voulu protéger ses enfants d’un père maltraitant – la « justice » ayant commis beaucoup d’irrégularités, les mettant en danger. Elle a refusé de livrer les enfants à leur père italien qui en avait obtenu la garde, après avoir déposé contre elle une plainte pour enlèvement international d’enfants, et a commencé à être persécutée. La vague de solidarité féminine a été incroyable. Les réseaux sociaux ont été inondés avec le message #JuanaEstáEnMiCasa (Juana est chez moi) pour montrer que cette mère Courage n’était pas seule et que nous étions des milliers à soutenir sa lutte. Avec Juana Rivas, beaucoup d’Espagnoles qui ne s’intéressaient pas au féminisme ont fait preuve d’empathie et ont débuté, par une forme très primaire mais fondamentale, dans la lutte féministe. Dans un pays andalouphobe, où le sud est en permanence stigmatisé, décrit comme une région sous-développée et inculte, il est ainsi remarquable que deux femmes andalouses, Ana Orantes et Juana Rivas aient ouvert, par leur lutte et leur témoignage, des discussions féministes clés dans un langage que tout le monde peut comprendre et aient changé pour toujours la lutte pour une Espagne sans violences machistes. Malheureusement, l’histoire s’est mal terminée pour Juana et ses enfants puisqu’elle a été condamnée à cinq ans de prison et jugée inapte à exercer l’autorité parentale. Plus grave, les enfants vivent désormais en Italie avec leur père qui empêche Juana de leur parler, et ils ont été récemment hospitalisés pour mauvais traitements. L’avis des enfants n’a jamais été écouté dans les tribunaux, même s’ils ont manifesté leur volonté de rester avec leur mère.

6L’autre procédure judiciaire clé pour le féminisme en Espagne pendant l’année du #MeToo est celle de « la Manada » (« La Meute »). Le 7 juillet 2016, lors de la fête de Sanfermines, immortalisée par le roman The Sun Also Rises d’Ernest Hemingway, une femme de 18 ans a été violée brutalement par cinq hommes (dont un membre de la Guardia Civil – une force de police à statut militaire – et un militaire) dans le vestibule du 5 Rue Paulino Caballero, à Pampelune. Elle a ensuite été retrouvée en pleurs sur un banc. Les violeurs lui avaient volé son portable, la laissant encore plus vulnérable.

7S’agissant des agresseurs, José Ángel Prenda, 28 ans au moment de l’agression, avait été condamné à deux ans de prison pour un délit de vol en 2009. Il était le leader d’une organisation ultra de football appelée Sevilla C. F., Biris Norte. Alfonso Jesús Cabezuelo, militaire, 29 ans, le plus âgé, membre aussi des Biris, avait été condamné en 2015 à deux ans de prison pour coups et blessures. Ángel Boza Florido, 24 ans, le plus jeune, avait des antécédents judiciaires pour conduite en état d’ivresse et sous l’influence de drogues ; il était à l’initiative du voyage à Pampelune. Jesús Escudero Domínguez, 26 ans, est coiffeur ; il était le dernier à quitter le vestibule. Antonio Manuel Guerrero Escudero, 27 ans, était membre de la Guardia Civil et travaillait à Pozoblanco (Córdoba). Tous les cinq s’appelaient entre eux « La Manada » (« La Meute »). Ils avaient organisé le viol via un groupe Whatsapp où, par exemple, ils partageaient des photos avec les armes du militaire et du membre de la Guardia Civil, ou plaisantaient sur la burundanga (une drogue également connue sous les noms de scopolamine ou hyoscine, qui peut être mélangée à l’alimentation ou à la boisson et utilisée pour annihiler la volonté de la victime). C’est précisément avec de la burundanga que tous, à l’exception de Ángel Boza pour qui Pampelune a fait office de voyage initiatique, avaient déjà violé une jeune femme en mai 2016, deux mois avant le viol de Pampelune, à Pozoblanco où le Guardia Civil travaillait. Pendant l’enquête sur le viol de Pampelune, une vidéo a été découverte sur leur groupe Whatsapp où l’on pouvait voir une femme inconsciente en train d’être abusée.

8L’enquête s’est terminée le 26 avril 2017. Le procureur a demandé une peine de 22 ans et 10 mois d’emprisonnement pour chacun des accusés pour les crimes d’agression sexuelle, d’intimidation et de vol à main armée, ainsi qu’une indemnité conjointe de 100 000 euros pour le préjudice moral causé. La défense de la jeune fille a réclamé 24 ans et 9 mois de prison. Et des accusations populaires, exercées par le conseil municipal de Pampelune et le gouvernement de Navarre, ont demandé plus de 25 ans de prison. Le procès a débuté le 13 novembre 2017, en pleine agitation consécutive à #MeToo à l’échelle mondiale. La défense des hommes a utilisé pendant le procès un rapport d’un enquêteur privé pour « démontrer » que la fille continuait à mener une « vie normale », ce qui prouverait que l’agression n’avait pas existé. Le rapport a été admis comme preuve et la rage collective a éclaté. Deux actrices féministes (Zúa Méndez et Teresa Lozano, connues comme Towanda Rebels) ont fait une vidéo avec la devise « Yo te creo » (« Je te crois ») qui est devenue virale. Les femmes sont descendues massivement dans la rue pour dire clairement qu’elles croyaient la jeune femme, qu’elle n’était pas seule et que la vraie meute, ce sont toutes les femmes prêtes à combattre en faveur de leur sœur – comme en témoignait le slogan « Tranquila hermana, aquí está tu Manada » (Ne t’inquiète pas ma sœur, voici ta meute à toi).

9Le 28 novembre 2017, le procès a été mis en délibéré. Les cinq hommes ont plaidé leur innocence. L’avocat de quatre d’entre eux, Agustín Martínez Becerra, qui aujourd’hui encore continue à faire le tour des plateaux télé, a assuré que ces hommes, avec des antécédents judiciaires pour violence, sont des « ploucs », des « imbéciles », qu’ils sont « simples » et « primaires », mais que néanmoins, ce sont des « ouvriers » et de « bons fils/garçons ». Ce sont les « dignes enfants » du patriarcat en effet ! Le jugement a été prononcé après le succès du 8 mars 2018, journée de grève générale féministe. Nous avons réussi à mobiliser des secteurs peu engagés comme les journalistes femmes qui ont organisé en un temps record un mouvement de plus de 8 000 professionnelles appelé #LasPeriodistasParamos (#FemmesJounalisteEnGrève). Ce mouvement dénonçait les inégalités de salaires, le plafond de verre, la précarité, le manque de partage des responsabilités dans les tâches domestiques et éducatives, les abus sexuels subis au travail et enfin, le regard partiel et androcentré que reçoivent les citoyen.ne.s à travers les moyens de communication.

10Pendant la grève du 8 mars 2018, nous avons mis à l’agenda les quatre axes de la grève féministe : la grève du travail, des soins, de la consommation et des études. Nous avons su organiser en mouvement collectif toute la rage accumulée pendant des décennies de violences contre nous, qui avait explosé en plein jour l’année précédente avec les procès de Juana Rivas et « la Manada ». Pour la première fois, les Unes des grands journaux nous appartenaient. La devise « la calle también es nuestra » (« la rue est aussi à nous ») était plus vraie que jamais. Un rêve devenu réalité ! Mais nous ne savions pas encore que ce rêve se transformerait en cauchemar. Le 26 avril 2018, le tribunal qui jugeait le viol de Pampelune a rendu son jugement affirmant que cinq hommes avaient utilisé la force pour acculer une femme dans un vestibule contre sa volonté, l’avaient pénétrée en éjaculant sans préservatif (faits prouvés), et avaient enregistré tout cela avec leurs portables ; pourtant, le tribunal a considéré que ce n’était pas un viol mais un abus méritant seulement neuf ans de prison pour chacun et 50 000 euros. Pire encore, l’un des trois juges, Ricardo González, a demandé l’acquittement sous prétexte que la survivante n’avait pas ressenti de douleur et que les violeurs n’avaient utilisé ni la violence ni l’intimidation et que ça ne constituait donc pas une agression sexuelle.

#Cuéntalo, le #MeToo espagnol

11À partir de la lecture du jugement, la mobilisation des femmes a été spectaculaire. La journaliste Virginia Pérez Alonso, codirectrice du journal Público – un quotidien progressiste apparu en 2007, refusant toute publicité pour des services de prostitution – et présidente de la Plateforme de défense de la liberté d’information (PDLI), a publié un article intitulé « Le non-viol » [1]

12dans lequel elle racontait une histoire personnelle d’agression sexuelle dans un bus pendant un voyage en Angleterre quand elle avait treize ans. Cet article a poussé Cristina Fallarás [2], une autre écrivaine et journaliste de Publico à écrire un tweet [3] : « Compañeras, il faut qu’on raconte les agressions et les viols. Ils nous ont dérobé ce récit. Nous devons le reconstruire pour que d’autres se reconnaissent dedans » avec un hashtag : « Cuéntalo » (« Raconte-le »). Environ 79 000 femmes ont partagé leurs histoires d’agressions sexuelles dans presque 3 millions de tweets [4], beaucoup d’entre eux parlant au nom de femmes assassinées (« Je le raconte parce qu’elle ne peut plus le faire », lisait-on souvent). Des milliers de femmes ont raconté des histoires survenues dans l’enfance et l’adolescence, des violences sous toutes leurs formes [5], n’importe où, à toute heure du jour et de la nuit et dans toutes les situations de la vie, quotidienne ou non.

13Carme Freixa, psychologue et journaliste ; Virginia Gil, directrice de la Fondation Aspacia ; Alba Pérez, porta-parole de la Plate-forme 7N et Beatriz Ranea, sociologue, ont analysé pour le journal Público les points forts du #Cuéntalo [6]. Il s’agit de l’effet miroir qui fait sortir les femmes de la solitude et de la honte ; du coup d’arrêt à la normalisation des agressions, en rendant visible ce qui demeurait caché ; de la mise en évidence des multiples formes de violences sexuelles qui fondent le système patriarcal ; des liens rendus possibles par l’activisme féministe en réseau ; de la mise en évidence que la lutte contre les violences machistes doit être une question d’État.

14Cristina Fallarás a prêté sa voix aux femmes du #Cuéntalo dans le Parlement Européen. En 2018 s’est en effet développé le mouvement « Me too European Parliament » qui, par l’intermédiaire d’un blog [7], a permis aux victimes de dénoncer anonymement les cas d’abus sexuels dans cette institution. Grâce à ce travail de visibilisation des abus et des tentatives pour les éradiquer, une conférence a été organisée le 6 février 2019 sur le harcèlement dans les institutions européenn es. Au cours de celle-ci, le groupe « Me Too European Parliament », a présenté un texte sous la forme d’un serment contre le harcèlement que pourraient adopter les candidat.es aux élections européennes. Fallarás, en tant que conférencière invitée, a souligné que ces trois millions d’histoires recueillies par le #Cuéntalo de Público n’auraient jamais pu apparaître dans les médias traditionnels, dominés par les hommes et sous influence de l’Église catholique [8].

Le scandale machiste sous couvert de normalité [9]

15Le 5 octobre 2017, le New York Times publiait un reportage sur les abus continus du magnat du cinéma Harvey Weinstein. Le 15 octobre, l’actrice Alyssa Milano récupérait la devise de Tarana Burke #MeToo pour diffuser des appels à l’action. Le succès fut immédiat en Espagne comme ailleurs. Des milliers d’Espagnoles anonymes ont participé à la campagne, mais qu’ont fait nos stars ? Presque rien.

16L’actrice Leticia Dolera, qui se déclare ouvertement féministe, a écrit un article sur Eldiario.es intitulé « Le scandale machiste sous couvert de normalité » où elle dénonçait les abus qu’elle avait vécus au cours de sa carrière, en pointant du doigt le système judiciaire « qui exige pratiquement que nous ayons des situations de harcèlement enregistrées sur vidéo » ; les campagnes contre la violence machiste « qui font porter toute la responsabilité aux victimes » ; les matchs de football quand les gens chantent « c’était une pute et tu as bien fait » au footballeur Rubén Castro, dénoncé pour violence machiste, ou quand les gens brandissent une pancarte avec « Shakira appartient à tous » et que les matchs se déroulent comme si rien ne s’était passé ; les médias en mettant en cause la condamnation pour violence du mari de Juana Rivas en disant qu’« il voulait juste être un bon père » ; les juges qui demandent à une victime de viol « si elle a bien fermé les jambes ». Dolera est ainsi allée plus loin que les actrices de Hollywood et ne dénonce pas seulement un cas particulier, mais toute la structure qui soutient les millions de cas particuliers. Elle est devenue un trending topic mondial, ce qui lui a permis d’insister sur la dimension structurelle des violences : « Il ne s’agit pas de moi, ni d’un cas isolé, mais d’un système qu’on appelle le patriarcat qui exerce quotidiennement de la violence contre nous, les femmes. Violence économique, sociale, culturelle et physique. La violence qui tue. Un système que nous pouvons et devons combattre chaque jour, aux niveaux micro et macro ».

17Mais les figures comme celle de Dolera sont rares dans le panorama espagnol. D’autres actrices comme Aitana Sánchez Gijón, Carla Hidalgo, Maru Valdivieso ou Luisa Martín ont dénoncé aussi des abus, mais leur message est passé inaperçu, sauf pour certains médias « spécialisés dans l’information des femmes ». Certaines actrices ont même attaqué le mouvement #MeToo. C’est notamment le cas de Carmen Maura, personnage principal de Femmes au bord de la crise de nerfs de Pedro Almódovar, une femme qui en 2015 avait raconté son viol à la télévision, et qui a pu affirmer en 2019 : « Il faut protéger les hommes, j’en ai un peu marre du #MeToo [10] ». Ou pire encore : « Tout à coup, elles vont toutes dire qu’elles ont été violées… he bien, elles l’auraient déjà dit, la vérité est que la moitié d’entre elles, je ne les crois pas, sincèrement [11] ».

Le harcèlement sexuel du psychiatre de la haute société sévillane

18Cependant, on a eu aussi le #MeToo de la presse people. Il s’agit de la dénonciation collective (par 32 femmes) de Francisco Javier Criado, un psychiatre renommé de la haute société sévillane, pour abus sexuels. Cette dénonciation a réussi à lancer une initiative intéressante pour que les crimes d’abus sexuels ne soient plus prescrits. La première à rompre le silence, sans évoquer frontalement les abus sexuels dans un premier temps, a été Matilde Solis, ancienne épouse du duc d’Alba, la maison nobiliaire la plus importante d’Espagne après la famille royale. Sur sa page Facebook (on voit encore le rôle prépondérant des réseaux sociaux comme outil de diffusion !), elle a exposé publiquement le 11 juillet 2017 les violences qu’elle a vécues depuis l’âge de 22 ans : « Javier Criado a maltraité une personne malade, désespérée, au fil des années, ignorant les problèmes, manipulant comme un bon connaisseur des ressorts de l’esprit peut le faire », dénonçait-elle, sans toutefois parler encore de violences sexuelles. Le récit de sa tentative de suicide après une conversation téléphonique avec Criado est sans doute le moment le plus éprouvant de son témoignage. Ce post Facebook a encouragé d’autres victimes qui ont décidé de dénoncer formellement, devant les tribunaux, ce psychiatre tout-puissant. La dénonciation a aussi touché l’Église car les femmes ont écrit à l’évêché de Séville et au Vatican en demandant qu’ils agissent « en conséquence » des faits dénoncés, puisque le psychiatre était Grand Frère de la Confrérie de la Passion de Séville, l’une de plus importantes de la ville. En fait, le premier triomphe de ces femmes aura été la démission de Criado comme Grand Frère de la Passion.

19Le 31 octobre 2017, quinze jours après #MeToo, Javier Criado a été mis sur le banc des accusés, mis en cause pour un délit d’atteinte à l’intégrité morale. Ce fut un triomphe amer : Criado ne répondrait que pour le moins grave de ses actes car tous les autres avaient dépassé le délai de prescription. Toutes les histoires coïncidaient : il utilisait sa position de médecin pour parler de sexualité aux femmes qui consultaient pour dépression, pour les toucher et avoir des relations sexuelles avec elles dans son cabinet. Loin d’être intimidées par la décision de ne pas juger ces abus, le jour de la comparution de Criado, ses victimes l’attendaient à la porte du palais de justice avec une pancarte sur laquelle on pouvait lire : « La douleur des victimes ne connaît pas de délai de prescription. La faute de l’agresseur non plus » et « Pas une de plus ». Le 14 novembre 2017, sur Facebook, Matilde Solis a explicité le genre de violences auquel elle avait fait allusion : « J’ai subi des abus sexuels. En dehors de tout le reste. Les femmes qui ont témoigné m’ont donné beaucoup de force. Laissez le psychiatre avoir honte. Moi je n’aurai plus honte » [12]. Et le 2 mai 2018, ces femmes de la haute société sont devenues activistes. Regroupées dans l’association Veritas, elles recueillent des signatures contre la prescription des délits sexuels en attendant le déroulement du procès.

Vox ou les défis du féminisme face au fascisme

20Les privilèges de la moitié de la population s’appuient sur l’oppression de l’autre moitié, mais surtout sur le silence. Une fois le silence rompu, la fin de l’oppression, donc des privilèges, est plus proche. Et personne ne renonce à ses privilèges de sa propre volonté. Comme le dit la journaliste Irantzu Varela, c’est une guerre contre le système hétéropatriarcal et toutes les oppressions.

21Le 7 octobre 2018, un an après l’effervescence de #MeToo, le parti fasciste Vox a cessé d’être un parti marginal et est devenu un choix possible pour les masses. Son discours raciste, nationaliste, homophobe et surtout machiste a conquis tous ceux qui remettent en cause les conquêtes sociales et la lutte des femmes. La bête s’est réveillée : elle est entrée au Parlement régional andalou après les élections du 2 décembre 2018, avec 12 sièges sur 109, et son soutien a été primordial pour former un nouveau gouvernement de droite.

22Or les conditions de Vox pour qu’il soutienne la constitution de ce nouveau gouvernement andalou contenaient des violations de l’État de droit et des demandes clairement anticonstitutionnelles. Vox demandait explicitement l’annulation de plusieurs lois : la loi de mesures de prévention et de protection intégrale contre la violence de genre – une violence qu’ils nient systématiquement en tant que violence structurelle pour la requalifier en violences domestiques ; la loi qui garantit les droits, l’égalité de traitement et la non-discrimination des personnes LGBT et de leurs proches en Andalousie ; et enfin l’annulation de la loi pour la promotion de l’égalité de genre en Andalousie. De plus, ce parti a exigé qu’aucun budget ne soit prévu pour ces lois qu’il qualifie d’« idéologiques ». Nous, les femmes, sommes reléguées au rôle de procréatrices qui ne devraient en aucun cas entendre parler d’égalité ni de féminisme à l’école. Le PP a accepté toutes les conditions de Vox en les déguisant sous un langage plus politiquement correct. Et cette alliance n’a pas été que rhétorique : Vox a demandé et obtenu les listes des psychologues et assistantes sociales qui travaillent avec les femmes victimes de violences machistes pour contester leur compétence professionnelle.

23Avec la victoire de Vox en Andalousie, l’Espagne sociale et progressiste était en état de choc, mais seul le mouvement féministe a su lui faire face en organisant une mobilisation contre le fascisme le 19 janvier 2019, un autre 8 mars historique et en jouant un rôle décisif dans le triomphe de la gauche le 28 avril 2019 – le PSOE le sait et c’est sûrement pour cela que Carmen Calvo portait ce tee-shirt « Yes I’m a feminist ». Vox a désormais des élus au parlement national, avec les ressources que cela suppose pour continuer à répandre son discours. Le jour même des élections, la « bête » a publié sur son compte Twitter une image de tous ses ennemi.es, les femmes incluses, et un message : « La bataille ne fait que commencer ». Maintenant, au moins, les choses sont claires. Nous, les femmes, nous sommes prêtes pour la bataille, c’est une question de vie ou mort. Et nous n’avons plus peur.


Date de mise en ligne : 02/09/2019

https://doi.org/10.3917/mouv.099.0011