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Article de revue

De l’amour du foot au mouvement Gezi : enquête sur le processus de politisation des supporteur.es de « Çarşı »

Pages 128 à 139

Citer cet article


  • Tuncel, G.
(2017). De l’amour du foot au mouvement Gezi : enquête sur le processus de politisation des supporteur.es de « Çarşı » Mouvements, 90(2), 128-139. https://doi.org/10.3917/mouv.090.0128.

  • Tuncel, Gökçe.
« De l’amour du foot au mouvement Gezi : enquête sur le processus de politisation des supporteur.es de “Çarşı” ». Mouvements, 2017/2 n° 90, 2017. p.128-139. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-mouvements-2017-2-page-128?lang=fr.

  • TUNCEL, Gökçe,
2017. De l’amour du foot au mouvement Gezi : enquête sur le processus de politisation des supporteur.es de « Çarşı » Mouvements, 2017/2 n° 90, p.128-139. DOI : 10.3917/mouv.090.0128. URL : https://shs.cairn.info/revue-mouvements-2017-2-page-128?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/mouv.090.0128


Notes

  • [*]
    Gökce Tuncel conduit depuis septembre 2016 un travail doctoral en sociologie sur le mouvement Gezi et ses impacts sur l’espace politique de la Turquie au sein de l’EHESS.
  • [1]
    H. Lefebvre, Le droit à la ville, Paris, Anthropos, 1968. D. Harvey, Rebel Cities : From the right to the City to the Urban Revolution, New York, Verso, 2012.
  • [2]
    Le 20 mai 2013, sept jours avant le mouvement Gezi, le cinéma Emek, l’un des bâtiments historiques d’Istanbul préservés, construit en 1884, a été démoli dans le cadre d’un projet d’aménagement. Ce projet était contesté depuis 2010 par plusieurs collectivités et organisations politiques sans que cela donne lieu à une mobilisation de grande échelle.
  • [3]
    Le ministère de l’intérieur estime que 2,5 millions de personnes ont manifesté dans 79 des 81 départements du pays (Journal Milliyet, 2013 : http://www.milliyet.com.tr/2-5-milyon-insan-79-ilde-sokaga/gundem/detay/1726600/default.htm)
  • [4]
    Enquête réalisée dans le cadre du mémoire de master 2 en 2016 « Du stadium aux rues : construction de l’agir politique du groupe de supporteurs Çarşı » au sein de l’université Paris 8.
  • [5]
    C. Bromberger et al., Le match de football : ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples Et Turin, Paris, Maison Des Sciences De L’homme, 1996.
  • [6]
    P. Mignon « « Footbolisation » de la politique », Politix : sport et politique, n° 50, vol. 13, 2000, pp. 49-71.
  • [7]
    B. Ginhoux, « Est-ce la fin du mouvement ultra en France ? », Mouvements : peut-on aimer le football ?, n° 78, 2014, pp. 103-109.
  • [8]
    Le Passolig est une carte de crédit indispensable pour acheter des billets pour les matchs de football en Turquie instauré moins d’un an après le mouvement Gezi. C’est un système de fichage performant qui permet aux autorités publiques d’identifier très rapidement les supporteur-euse-s dans l’espace des stades.
  • [9]
    Lorsque le conflit, l’action collective et la politique confluent, les revendications deviennent collectives, nécessitant une certaine coordination (politique). L’intersection de ces trois éléments transforme les groupes en des acteurs politiques capables d’élaborer un agir politique. S. Tarrow, C.Tilly, Politique(s) du conflit : de la grève à la révolution, Paris, Sciences Po, 2015.
  • [10]
    Esperi est un genre d’aigle sauvage qui ne peut pas être apprivoisé. Ce nom est une référence au symbole de l’équipe de Beşiktaş, l’aigle.
  • [11]
    Le stade d’Inönü, construit en 1947, a été démoli en 2013 pour construire un nouveau stade appelé Vodafone Arena, qui est également situé dans le quartier de Beşiktaş.
  • [12]
    L’honneur du stade désigne le coté fermé du stade et se situe au milieu de deux poteaux. Appelée également la boîte fermée par les ultras.
  • [13]
    Les deux statues sont construites en 2003, l’une pour célébrer le centième anniversaire du club de foot Beşiktaş et l’autre suite à la victoire de l’équipe dans la Coupe et ligue de Turquie. La troisième statue est construite récemment en 2013.
  • [14]
    J. Bale, Sport, Space, and the City, London, Routledge, 1993.
  • [15]
    Le quartier des supporteur-euse-s du club de football Fenerbahçe.
  • [16]
    C. Tilly, La France conteste de 1600 à nos jours, Paris, Fayard, 1986.
  • [17]
    P. Cormier, « La gauche en Turquie : une histoire fragmentée », Notes Franco-turques, n° 11, l’IFRI, juillet 2014.
  • [18]
    « Le hooliganisme apparaît dans un pays en période de crise socio-économique et […] il revêt un aspect protestataire, renforcé en cas de défaillance des mouvements traditionnels de protestation sociale », A. Tsoukala, Hooliganisme en Europe : Sécurité et liberté publiques, Outremont, Athéna Editions, 2010, p.81-82.
  • [19]
    Pour une explication détaillée du rapport entre les ultras et leurs désirs de paraître dans le stade et/ou le quartier, voir A. Ehrenberg « La rage de paraître », Autrement, n° 80, 1986, pp. 148-158.
  • [20]
    B.Türkmen, « L’individualisme solidariste des actrices de Gezi et l’émergence de nouveaux sujet », Agora : Débat/Jeunesse, dossier : les jeunes alteractivistes d’autres manières de la politique ?, n° 73, vol. 3, 2016, pp. 119-133.
  • [21]
    Leurs noms viennent des quartier de Caferağa et Yeldeğirmeni situés dans la commune de Kadıköy.

1Le mouvement « Gezi Park » est initié en mai 2013 par une poignée de militant.es écologistes, avec la volonté de s’opposer publiquement à la décision prise par le premier ministre de l’époque Recep Tayyip Erdoğan de détruire le parc Gezi afin d’y construire un centre commercial. L’occupation et la défense du parc Gezi – l’un des rares espaces verts du centre d’Istanbul – illustre notamment la montée des revendications urbaines sous la bannière d’un droit à la ville [1] et l’opposition à une privatisation de l’espace urbain [2] devenue de plus en plus écrasante avec l’arrivée au pouvoir du Parti de la justice et du développement en 2002 (AKP).

2La première occupation du parc, le soir du 27 mai 2013, prend rapidement une ampleur inédite avec le renfort, en très peu de temps, de nombreux.ses citoyen.nes, collectivités et autres organisations politiques, pour se transformer progressivement en contestation nationale [3]. Pendant l’occupation qui durera plus de trois semaines, le parc de Gezi devient un espace de débat, de protestation, de fête et de vie collective (avec infirmerie, bibliothèque, jardin potager, etc.) où se rassemblent, en plus des écologistes, tou.tes les citoyen.nes mécontent.es et frustré.es par la politique de l’AKP. Loin d’être un ensemble homogène, le mouvement Gezi aura été marqué par le rassemblement de groupes contestataires divers, comme par exemple les Musulman.es anticapitalistes, le mouvement politique kurde, les laïcs-républicain.es et le collectif de lesbiennes, gays, bisexuel.les, transsexuel.les (LGBT) cohabitant et se coordonnant dans les luttes sociales.

3Parmi ces divers groupes contestataires, les supporteur.es du club de football Beşiktaş, Çarşı, représentaient le fer de lance du mouvement Gezi. Présents tout au long de l’occupation du parc de Gezi, ils.elles ont largement contribué à la survie et au renforcement de la résistance grâce à leur savoir-faire militant acquis dans l’espace des stades et de la commune de Beşiktaş. Fondé en 1982 par les supporteur.es les plus passionné.es afin d’organiser des nuits blanches devant le stade d’Inönü pour occuper les sièges les plus prestigieux du stade avant les supporteur.es de Galatasaray et de Fenerbahçe (les deux principaux clubs de football d’Istanbul), Çarşı est connu pour son style spectaculaire de supportérisme et pour ses projets humanitaires (collectes pour acheter des vêtements aux enfants des milieux défavorisés ; collaboration avec Greenpeace contre un projet de centrale nucléaire). Comment Çarşı, acteur a priori non impliqué dans les questions politiques, s’est-il intégré au mouvement Gezi ?

4S’appuyant sur les résultats d’une enquête récente [4], cet article analyse le processus de politisation du groupe de supporteur.es Çarşı. Il cherche à mettre en évidence la façon dont l’engouement collectif d’un groupe de supporteur.es peut donner lieu à l’émergence d’une communauté politique de gauche qui contribue à la structuration de nouveaux espaces pour l’action politique dans un contexte défavorable à l’émergence d’acteur.trices contestataires.

5Ce choix de questionnement inscrit, pour l’essentiel, notre démarche dans l’approche de Christian Bromberger [5], et nous appréhendons le football et les groupes de supporteur.es ultras comme de possibles catalyseurs de communautés politiques non extrêmes. Le football, en fournissant l’occasion de rassemblements réguliers et périodiques d’individus dans des espaces publics physiques (stades, cafés, quartiers etc.), favorise le développement de liens de sociabilité et peut permettre la formation d’une communauté dotée d’une culture et d’une identité collectives [6]. Le terme ultra évoque le modèle italien de supportérisme, qui se différencie du modèle anglais incarné par les hooligans. « Les bandes de hooligans sont informelles, ne réalisent pas d’animation organisée et privilégient la bagarre avec les bandes rivales et les forces de l’ordre. En revanche, les ultras sont des groupes constitués en associations loi 1901 (statuts déposés à la préfecture, bureau) et leurs activités sont scrupuleusement organisées. Le supportérisme ultra est juvénile, populaire, autonome et à dominante masculine […] [7]. » Dans le cas des ultras de Çarşı, les hommes dominent le groupe et l’espace du stade, mais quelques femmes y sont présentes. L’une de nos enquêtées a par exemple été très engagée et active au sein du groupe. Lors de notre enquête, elle s’est vu interdire l’entrée du stade à cause des affrontements physiques avec les forces de l’ordre durant les manifestations contre le Passolig [8] organisées par Çarşı en 2014. Elle est également engagée politiquement au sein de quelques collectifs politiques de gauche. De même, dans le café du groupe Çarşı, nous avons repéré deux femmes ultras qui regardaient un match et soutenaient l’équipe de Beşiktaş en compagnie d’hommes ultras. Elles fréquentaient assez régulièrement le café mais se sont montrées hésitantes à faire un entretien avec nous.

6À partir de ce cadrage théorique, nous faisons l’hypothèse que les logiques d’action de Çarşı relèvent de trois sphères sociales distinctes et enchevêtrées, qui se traduisent par trois formes d’engagement : (1) la sphère sportive, qui conduit le groupe à s’engager dans une pratique communautaire ; (2) la sphère politique, car le groupe s’engage politiquement en se montrant ; et (3) la sphère publique, le groupe s’engageant dans un espace public à la fois physique et symbolique. La notion d’engagement, employée par Charles Tilly et Sidney Tarrow dans leur modèle politique du conflit [9], inspire notre questionnement : dans quelle mesure l’engagement du groupe d’ultras Çarşı dans l’une des trois sphères en particulier configure-t-elle l’engagement au sein des autres sphères et permet-elle l’ouverture de nouveaux espaces à l’action politique ? Notre objectif est de voir comment ces trois sphères interagissent entre elles et si cette interaction transforme ou non les membres de Çarşı en acteurs politiques.

7L’article s’organise en trois moments. Il aborde d’abord la fondation du groupe Çarşı dans le quartier de Beşiktaş et tente d’expliquer la naissance d’une communauté en mettant l’accent sur l’importance des espaces publics tout au long de ce processus. Dans un second temps, il analyse le processus de politisation de ce groupe d’ultras en prenant en compte le contexte socio-politique particulier de la Turquie des années 1980. Dans un troisième et dernier temps, il montre l’implication de Çarşı dans le mouvement Gezi et explique en quoi il permet l’ouverture de nouveaux espaces pour l’action politique.

8Cette analyse est fondée sur des observations participantes, durant le mois de février 2016, à l’Esperi pub, l’un des principaux cafés où les supporteur.es se retrouvent pour socialiser et regarder les matchs dans leur quartier. Il s’appuie également sur vingt-cinq entretiens semi- directifs menés avec les principaux membres de Çarşı au cours de la même période.

La fondation de Çarşı : amour du lieu et passion collective

9Sarı Cem (le surnom de Cem Yakışkan, qui signifie « Cem le blond ») et Optik Başkan (le surnom de Mehmet Işıklar, littéralement « le président optique », par allusion à ses lunettes) fondent Çarşı en 1982 dans le quartier de Çarşı (en français : le marché) de la commune de Beşiktaş à Istanbul. Çarşı porte ainsi le même nom que son lieu d’origine. Ses fondateurs aux tendances politiques de gauche appartiennent à la classe moyenne. Optik Başkan, décédé en 2007, était professeur de lycée et enseignait l’histoire à Ankara. Connu comme supporteur gauchiste, il avait quitté son travail pour retourner à Istanbul afin de pouvoir se rendre aux matchs de Beşiktaş dans le stade d’Inönü. Sarı Cem est actuellement le propriétaire de l’Esperi pub [10], situé dans le quartier de Çarşı, où les ultras se retrouvent chaque jour.

10À la fin des années 1970, alors que le stade d’Inönü [11], également situé dans la commune de Besiktaş, est partagé entre les trois grands clubs de football d’Istanbul, Beşiktaş, Galatasaray et Fenerbahçe (les stades des deux derniers étant en cours de rénovation), Optik Başkan et Sarı Cem décident de former un groupe pour organiser des nuits blanches devant le stade afin d’occuper les sièges les plus prestigieux [12] (ce qu’on appelle l’honneur du stade) en y entrant les premier.ères, avant les supporteur.es de Galatasaray et de Fenerbahçe. Les supporteur.es de ces deux équipes adverses sont également malvenu.es dans le quartier de Çarşı car les ultras y passent la plus grande partie de leur temps et organisent leurs activités de supportérisme (réalisation des affiches, élaboration de la chorégraphie à mettre en œuvre dans le stade, etc.). Cette volonté de construire une hégémonie physique à la fois dans le quartier et le stade engendre des affrontements violents entre ces groupes de supporteur.es jusqu’au milieu des années 1990. Ces épisodes violents prennent fin lorsque les leaders des groupes d’ultras commencent à avoir une famille.

11La présence de leur stade dans la commune n’est pas la seule raison pour laquelle les Çarşı développent des liens émotionnels forts avec Beşiktaş et le quartier de Çarşı. Il faut aussi mentionner les particularités du quartier de Çarşı : alors que la commune de Beşiktaş est l’une des plus fréquentées de la ville en raison de son grand boulevard et de son port, Çarşı est essentiellement composé de ruelles piétonnes où se trouvent des cafés, bars, restaurants, petits commerces et un marché de poisson local. Avec ses bars et cafés bon marché, le quartier est très fréquenté par les étudiant.es qui s’y rendent pour faire la fête, dîner ou prendre un thé dans la journée. Pour aller de Çarşı à la place Taksim – l’autre endroit le plus fréquenté et le plus central d’Istanbul – il faut quarante minutes à pied et dix à quinze minutes en voiture, chose rare dans la grande ville chaotique d’Istanbul.

12Les ultras de Çarşı se retrouvent presque toujours dans des endroits spécifiques, tous situés dans le quartier de Çarşı : (1) le bar Kazan pour partager un verre avant et après les matchs ; (2) l’Esperi pub (dont Sarı Cem est le propriétaire) pour regarder des matchs et converser entre ami.es dans la journée ; et (3) le parc d’Abbasağa et des Poètes pour se rassembler avant et après les matchs. Au moins trois autres cafés du quartier sont tenus par les ultras de Çarşı. Pendant nos observations participantes, nous avons remarqué que Sarı Cem et ceux.celles qui entretiennent ou fréquentent régulièrement ces cafés représentent le noyau dirigeant du groupe d’ultras : ce sont eux.elles qui occupent les sièges prestigieux du stade et sont chargé.es de mettre en place la chorégraphie du supportérisme des ultras avant le match. Ils.elles animent également le public du stade durant le match et ont le dernier mot sur l’organisation des projets humanitaires. De fait, la hiérarchie interne du Çarşı ne s’établit pas selon le statut que les ultras occupent dans la société mais en fonction de leur proximité aux espaces publics physiques du quartier. Trois statues d’argile [13] évoquant le symbole de l’équipe de Beşiktaş, l’aigle, témoignent également de l’ancrage de cette équipe dans le quartier de Çarşı.

13Cette primauté des espaces publics dans la fondation et le fonctionnement actuel du groupe Çarşı montre, nous semble-t-il, que l’engagement dans ces espaces publics physiques configure et renforce tout à la fois l’engagement dans une vie communautaire. Comme l’explique le géographe du sport John Bale [14], le caractère périodique et régulier des matchs de football procure un sentiment de stabilité (sense of stability) et donne sens à un lieu (sense of place) dans l’espace urbain. De fait, les stades suscitent chez les ultras un sentiment d’appartenance à une communauté et contribuent à la formation d’une identité collective. Ces espaces deviennent ainsi des endroits sacrés à défendre et à protéger au fur à mesure que les ultras les investissent afin de former une vie collective dont le but est de multiplier le plaisir du supportérisme (l’organisation et l’exécution collectives des activités de supportérisme). C’est pourquoi ceux.celles qui menacent la présence des supporteur.es ou le déploiement de leur répertoire d’action collective dans leur stade ou quartier représentent des obstacles à éliminer pour assurer le développement et/ou le maintien de leur vie collective. Dans le cas de Çarşı, nous observons que l’investissement dans la commune de Beşiktaş, qui accueille à la fois leur stade et leurs espaces de sociabilité, rend possible l’émergence d’une communauté capable d’agir collectivement de manière très rapide et efficace : l’un des ultras souligne ce point lorsqu’il explique la différence entre le groupe Çarşı et les supporteur.es du Fenerbahçe :

14

« À vrai dire les supporters du Fenerbahçe ont eux aussi un quartier mais Kadıköy [15] est un quartier très étendu et sa population très diversifiée. Alors que le quartier de Çarşı est petit, ce qui veut dire que tout le monde se connaît ici. Comme nous passons l’essentiel de notre temps ensemble, nous sommes capables d’organiser des rassemblements ou d’élaborer des projets humanitaires très rapidement et de manière efficace. C’est pour cela que le groupe de supporters est tellement important et actif. »

L’imbrication du supportérisme avec la politique

15Comment comprendre la veine politique du Çarşı, réactivée avec le mouvement Gezi au sein duquel les ultras ont montré tant d’aisance à co-orchestrer la lutte avec d’autres acteur.trices contestataires ? Nous tenterons de retracer dans cette partie l’origine de cette veine politique en analysant la formation et l’évolution du répertoire d’action collective de Çarşı depuis les années 1980. La notion de répertoire d’action collective, élaborée par Charles Tilly [16], désigne un ensemble de routines plus ou moins rigides par le biais desquelles les acteurs.trices contestataires investissent l’espace public. Un répertoire cadre les manières d’agir(s) et permet aux acteurs.trices de s’exprimer à travers un certain nombre de pratiques, moyens et modes d’expression. Le répertoire d’action disponible est donc toujours circonstancié et contextuel.

Le contexte socio-politique des années 1980

16Çarşı est fondé juste après le coup d’état de 1980 à la suite duquel s’instaure en Turquie, jusqu’en 1983, un régime militaire. Cette date correspond en effet à un tournant dans l’histoire politique de la Turquie. Les années 1970 ont été marquées par des affrontements violents entre la gauche radicale et l’extrême-droite. Sous prétexte d’une manifestation islamiste, anti-laïque, à Konya le 6 septembre 1980, et dans un contexte de déclin économique et de crise politique, l’état-major, dirigé par le général Kenan Evren depuis 1978, perpètre un coup d’Etat le 12 septembre 1980 [17]. Le Parlement est dissous et tous les leaders politiques sont emprisonnés et exclus de la vie politique. Les activités des syndicats et des organisations professionnelles sont suspendues. Si tous les militants politiques sont poursuivis, c’est le mouvement de gauche qui est le plus durement touché. Les traces de ces années marquées par une violence brutale sont toujours présentes dans la société turque, en particulier chez ceux.celles qui avaient des liens avec la gauche, dont plusieurs militant.es ont subi des tortures ou disparu du jour au lendemain dans les commissariats. Cette empreinte se manifeste, par exemple, par la peur des mouvements sociaux ou des rassemblements politiques, même de modeste envergure, dans les espaces publics de Turquie.

17Avec le coup d’état de 1980, les universités et lycées d’Istanbul, espaces éminemment politiques dans les années 1970 du fait de l’importance du militantisme étudiant, deviennent progressivement des espaces de contrôle où les policiers procèdent à des arrestations et surveillent les activités des étudiant.es. Les espaces publics d’Istanbul deviennent des espaces militaires de contrôle et de surveillance de la population.

18Le contexte de répression des années 1980 contribue à la politisation des activités de supportérisme : plusieurs militant.es de gauche, auxquel.les l’essoufflement du mouvement de gauche laisse une impression de vide, se tournent vers le supportérisme, l’une des rares activités collectives et publiques tolérées par le gouvernement militaire. On peut également penser que ce contexte socio-politique est en partie responsable des années de hooliganisme [18] du Çarşı. En outre, la présence d’Optik Başkan (co-fondateur de Çarşı), figure très respectée des supporteur.es de Beşiktaş, comme leader du stade et dernier hooligan, exprimant ouvertement ses positions politiques de gauche, attire les supporteur.es également lié.es à la gauche. Né en 1969 dans le quartier de Kadırga à Istanbul, Mehmet Işıklar (alias Optik Başkan) a assisté à son premier match de Beşiktaş à l’âge de huit ans. Lorsque sa famille emménage dans la commune de Beşiktaş, il s’inscrit au lycée de Kabataş. Présent dans le quartier de Çarşı et au stade, il devient le leader des supporteur.es et décide, avec Cem le blond, de former le groupe de supporteur.es Çarşı. On ne sait rien de son parcours militant en dehors du groupe Çarşı, mais c’est lui qui inspire au groupe le choix du symbole anarchiste et son inclination politique à gauche : les supporteur.es le respectent surtout pour ses actes de charité – il offre à ceux.celles qui ne peuvent les payer des places pour assister aux matchs – et pour le courage dont il fait preuve en arborant, au stade, des pancartes de soutien à la gauche.

19Plusieurs enquêté.es ont mentionné le coup d’Etat de 1980, la présence des anciens militant.es de gauche des années 1970 et l’influence d’Optik Başkan pour expliquer l’empathie particulière des ultras à l’égard des victimes de l’injustice sociale et/ou économique.

Le répertoire d’action collective du Çarşı : la rage de paraître [19]

20Cette veine politique de Çarşı se manifeste pleinement dans son répertoire d’action collective qui comporte, dans les années 1980 et 1990, des chants et des symboles de gauche. Sur le logo de Çarşı, visible sur toutes ses affiches, pancartes, écharpes… le symbole de l’anarchisme remplace systématiquement le « a » de Çarşı. Les ultras portent des drapeaux à l’effigie de Deniz Gezmiş, principal leader du mouvement d’extrême gauche exécuté en 1972. Ils adaptent le chant révolutionnaire du mouvement de gauche des années 1970 Gündoğdu pour le stade : « Nous nous sommes baignés dans le sang pour l’amour de la révolution » devient « Nous nous sommes baignés dans les drapeaux pour l’amour de Besiktas ». Les ultras chantent systématiquement cette version avant et après les matchs, poing gauche levé. Ce n’est pas un choix fortuit : à cette époque, ne pouvant manifester publiquement leurs opinions politiques dans les espaces publics de la ville, les jeunes se tournent vers les stades qui deviennent des arènes politiques.

21Mais avec le temps, la participation de supporteur.es de diverses tendances politiques se traduit, dans Çarşı, par une hétérogénéité croissante. Les fondateurs et les leaders réagissent en modifiant son répertoire d’action collective. Pour éviter la division de la tribune de Beşiktaş dans le stade, ils cessent de lever le poing gauche en chantant leur version de Gündoğdu. En 2008, réagissant aux critiques qui l’associent à des groupes politiques de gauche, Çarşı annonce sa dissolution. Il s’agit, nous explique Sarı Cem, de montrer que Çarşı n’a pas vocation à prendre plus d’importance que l’équipe de football Beşiktaş en polarisant l’attention publique par des débats concernant sa nature. Cette primauté de la passion pour l’équipe de Beşiktaş dans la raison d’être de Çarşı explique également son approche inclusive par rapport à la participation au groupe d’ultras, de supporteur.es de droite ou d’extrême droite. La seule condition d’entrée dans Çarşı est en effet le degré de passion pour l’équipe de Beşiktaş.

22L’une des caractéristiques saillantes de Çarşı est sa forme d’action collective hautement spectaculaire. À titre d’exemple, en 2009, pendant le match de Beşiktaş avec Manchester United, les ultras atteignent 132 décibels dans le stade d’Inönü, l’équivalent du bruit généré par un avion au décollage. Le niveau de leur engagement dans la performance qu’ils.elles mettent en scène dans le stade est tel que, très souvent, ils.elles ne se rendent pas compte du score du match et le regardent à la télévision une fois rentré.es chez eux.elles. La forme de supportérisme de Çarşı au stade constitue alors une vraie mise en scène presque théâtrale puisque les slogans, les chants, les pancartes ainsi que les gestes sont minutieusement préparés à l’avance, collectivement, sous l’égide de son noyau dirigeant. Les ultras les plus actifs dirigent et motivent les autres supporteur.es pour qu’ils chantent et bougent avec eux.elles, de manière synchronisée. Nous avons notamment observé cette habitude d’orchestrer la présence physique des supporteurs lors d’un visionnage du match de Beşiktaş à l’Esperi Pub : pendant la mi-temps, quelques ultras se sont mis à chanter sur le balcon du pub pour inciter les supporteur.es de la terrasse du bas à les rejoindre.

23Si Çarşı se défait de son répertoire d’action collective empreint de signes évoquant la gauche au fur et à mesure que d’autres supporteur.es le rejoignent, il serait erroné d’y voir un groupe d’ultras apolitique, et ce pour au moins deux raisons : (1) ses membres les plus actif.ves ont ou avaient des liens avec des organisations politiques de gauche et ; (2) Çarşı fonctionne depuis les années 2000 comme une organisation d’action civique soucieuse de protéger « les opprimés et défendre ceux.celles qui n’ont pas les moyens sociaux et/ou économiques suffisants » (extrait de l’entretien avec Sarı Cem). Dans cette optique, Çarşı élabore des projets humanitaires à la fois dans et hors de l’espace des stades en s’appuyant sur sa capacité de mobilisation de masse pour agir collectivement. En 2007, les ultras collaborent avec Greenpeace contre la construction d’une centrale nucléaire en affichant une gigantesque pancarte sur laquelle figurent les mots « la Turquie sans nucléaire » lors d’un match au stade Inönü. En 2015, ils.elles brandissent une autre pancarte contre la construction d’un barrage hydroélectrique à Hasankeyf, l’une des villes historiques de Turquie. En 2011, à la suite du tremblement de terre dans la ville de Van, les ultras lancent une campagne d’aide aux enfants qui dorment dans des tentes pendant l’hiver. Récemment, en 2016, Çarşı a débuté une autre campagne de solidarité afin de collecter des vêtements et des fournitures scolaires pour les enfants de Batman, une autre région défavorisée de Turquie.

24Compte tenu de ces caractéristiques (projets humanitaires, tendance politique de gauche, capacité à agir collectivement), l’implication du Çarşı au sein du mouvement Gezi, loin d’être une surprise, répondait aux attentes du monde du supportérisme.

Çarşı s’implique dans le mouvement Gezi

25En 2013, la confrontation de Çarşı avec les policiers lors du mouvement de Gezi ne constitue pas une première. Le 11 mai 2013, un mois avant l’émergence du mouvement Gezi, l’équipe de Beşiktaş joue son dernier match au stade Inönü, lequel doit ensuite être détruit pour la construction d’un nouveau stade. Avant ce match important, les ultras boivent et chantent dans le quartier de Çarşı comme ils.elles le font avant chaque match. Recep Tayyip Erdoğan, depuis son bureau de premier ministre également situé à Beşiktaş, ordonne aux policiers de disperser les ultras qui font beaucoup de bruit. Deux policiers tirent des coups de feu en l’air à cet effet. Indigné.es par le comportement des policiers qui perturbent leurs habitudes et leur deuil dans leur propre quartier, les ultras réagissent violemment en leur jetant des projectiles. Les policiers leur répondent en lançant force gaz lacrymogènes dans le quartier, y compris à l’intérieur du stade. Après cette attaque, les ultras se mettent à chanter collectivement le morceau qui deviendra célèbre un mois plus tard, lors du mouvement Gezi : « Vas-y, jette-nous du gaz lacrymogène. Flic, enlève ton casque et ta matraque, et montre si t’es un homme ! ».

26La confrontation du 11 mai suscite la colère des ultras envers le premier ministre et les policiers qui ont perturbé leur vie collective dans leurs propres espaces publics (stade et quartier). La plupart des enquêté.es mentionnent en effet cette confrontation pour expliquer leur réaction face à la violence disproportionnée des policiers. Lorsque les forces de l’ordre attaquent les jeunes manifestant.es écologistes dans le parc de Gezi et sur la place Taksim, les ultras se rendent sur les lieux afin de protéger ces dernier.ères, dépourvu.es du savoir-faire militant nécessaire pour affronter les policiers et défendre le parc. La défense de leur quartier constitue par ailleurs l’une des principales raisons de leur implication dans le mouvement Gezi : la place Taksim étant très proche du quartier de Beşiktaş, les ultras se mobilisent en prévision d’une éventuelle attaque des forces de l’ordre.

27Les Çarşı se rendent alors au parc de Gezi où ils.elles construisent des barricades, briefent les autres manifestant.es sur ce qu’il faut faire et éviter de faire pendant les attaques des forces de l’ordre, et se placent en première ligne dans les affrontements. Leur présence s’avère également capitale pour remonter le moral des manifestant.es épuisés par les attaques des forces de l’ordre. Cette orchestration de la lutte est pleinement visible par exemple dans la collaboration des ultras avec les membres de LGBT, le collectif des gays, lesbiennes, bisexuel.les et transsexuel.les : ils coordonnent la défense du parc avec le collectif LGBT et s’efforcent d’utiliser des chants et des slogans moins sexistes que d’habitude. Par ailleurs, Çarşı ne quitte pas le parc après le repli des policiers ; il continue à le protéger de ceux.celles qui viennent pour créer du désordre et de la violence entre manifestants.

28En tant que groupe d’ultras, Çarşı sait très bien canaliser la passion et l’énergie dans un ensemble d’actions spécifiques afin de soutenir et d’encourager son équipe de football préférée et de défendre sa présence dans les espaces publics de Beşiktaş contre les forces de l’ordre et les supporteur.es adverses. Les ultras possèdent donc un savoir-faire important dans le processus de mobilisation collective : se mobiliser en grand nombre rapidement et efficacement, encourager les autres à les rejoindre et collecter les ressources nécessaires à la mobilisation collective. Ce savoir-faire explique en grande partie pourquoi Çarşı a été l’une des composantes majeures du mouvement Gezi, les ultras ayant fait preuve de leur capacité à orchestrer la présence physique des manifestants afin de gagner le contrôle du Parc de Gezi. Par ailleurs, pendant le mouvement Gezi, Çarşı a mobilisé les ultras des clubs de football Fenerbahçe et Galatasaray pour former Istanbul United. Les ultras de ces trois clubs de football entretenant un conflit physique et symbolique depuis les années 1970, cette réunion constitue en effet une exception dans l’histoire du supportérisme en Turquie. L’objectif de l’Istanbul United, dissous après le mouvement Gezi, était de montrer le pouvoir de Gezi aux autorités publiques et de renforcer la mobilisation sociale. Après l’essoufflement du mouvement, Çarşı a également joué le rôle d’organisateur dans la formation et la coordination des forums citoyens du parc Abbasağa (où se retrouvent les ultras avant et après les matchs).

Conclusion

29Çarşı se transforme en un véritable acteur politique lorsque le gouvernement et/ou les forces de l’ordre menacent sa vie collective. Cette capacité à réactiver sa veine politique (héritée d’Optik Başkan et des ultras politiques des années 1980), par ailleurs peu visible, tient notamment à la force collective de Çarşı, résultant de son engagement dans les espaces publics physiques comme de sa vie collective.

30Cette dynamique se manifeste dans l’incident du 11 mai 2013 : les ultras n’ont pas hésité à s’engager dans une confrontation physique et symbolique avec les forces de l’ordre et le premier ministre qui les perturbaient dans leur quartier. De même, au sein du mouvement Gezi, les ultras se mobilisent rapidement et en masse contre l’occupation des forces de l’ordre et se mettent à défendre Beşiktaş, Taksim et le Parc de Gezi.

31Grâce à cette compétence politique et à son fonctionnement communautaire, Çarşı rend possible l’ouverture de nouveaux espaces pour l’action politique : il crée un espace (physique et symbolique) plus ou moins protégé et libre où les ultras politiques se retrouvent de manière régulière et périodique et apprennent à agir collectivement à travers les activités du supportérisme et de l’action civique. Bien qu’influencé par la gauche dans les années 1980, Çarşı ne se définit pas en référence à un mouvement politique particulier. De fait, ceux.celles qui ne s’identifient pas aux organisations politiques traditionnelles de la société turque trouvent chez Çarşı un espace plus ou moins libre mais tout à fait communautaire où ils.elles peuvent agir ensemble et lutter pour une cause commune. L’élaboration de cet agir collectif est facilitée par les ressources symboliques et matérielles rendues disponibles par Çarşı (espaces de réunion, de sociabilité, identité collective, savoir-faire dans le processus de mobilisation collective etc.).

32Çarşı n’est pas le seul acteur contestataire inhabituel à s’être politisé au cours du mouvement Gezi. Très inclusif, celui-ci a permis la rencontre et la réunion de plusieurs acteurs.trices politiques et apolitiques qui ont co-orchestré l’occupation pendant plusieurs semaines. A titre d’exemple, d’après l’enquête menée par l’institut de sondage Konda les 6 et 7 juin 2013, sur 4 411 contestataires, 44,4% déclaraient n’avoir jamais manifesté de leur vie. De cette rencontre et expérience collective (politique) sont nés des groupes et collectivités contestataires qui ont décidé de poursuivre l’activité politique dans la période post-Gezi : des femmes, qui n’étaient pas actives dans le champ politique, ont commencé, après Gezi, à fréquenter des collectifs de solidarité de quartier et des organisations féministes [20] ; constatant l’absence de couverture médiatique de Gezi par les médias de masse, plusieurs médias citoyens (formés et gérés par les non-professionnel.les) ont vu le jour dans le paysage médiatique de la Turquie (140journos, Dokuz8haber, Çapul TV etc.) ; les avocat.es qui ont participé au mouvement se sont mieux organisé.es afin de défendre les droits de ceux.celles qui ont été emprisonné.es pendant et après Gezi ; plusieurs collectivités de quartier ont émergé, telle la solidarité de Caferağa et Yeldeğirmeni [21]. La solidarité Yeldeğirmeni est dissoute depuis peu, mais la solidarité de Caferağa, essentiellement composée de jeunes, continue aujourd’hui à se réunir régulièrement pour se mobiliser contre le pouvoir en place. Cette liste non exhaustive de nouveaux.elles acteur.trices, qui annonce également de nouvelles manières d’envisager l’action politique, et l’impact du mouvement Gezi dans la politisation de ces acteur.trices, méritent sans doute des analyses détaillées si on veut comprendre l’impact et les enjeux des agir(s) politiques des acteur.trices contestataires en Turquie où les tendances totalitaires de l’Etat se font de plus en plus explicites et écrasantes.


Date de mise en ligne : 09/06/2017

https://doi.org/10.3917/mouv.090.0128