Les motivations des agriculteurs pluriactifs du Nord-Pas-de-Calais
Pages 115 à 130
Citer cet article
- CERIANI-BAILLIF, Clarisse
- et DJOUAK, Amar,
- Ceriani-Baillif, Clarisse.
- et al.
- Ceriani-Baillif, C.
- et Djouak, A.
https://doi.org/10.3917/med.182.0115
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- Ceriani-Baillif, C.
- et Djouak, A.
- Ceriani-Baillif, Clarisse.
- et al.
- CERIANI-BAILLIF, Clarisse
- et DJOUAK, Amar,
https://doi.org/10.3917/med.182.0115
Notes
-
[1]
Les Hauts-de-France est une région administrative du Nord de la France, créée par la réforme territoriale de 2014 ; elle fusionne les anciennes régions Nord-Pas-de-Calais et Picardie.
-
[2]
La littérature identifie parfois des pluriactifs « oisifs » ou des « hobby farmers » pour lesquels l’agriculture est plus un loisir, une volonté de vie rurale (voir Mage, 1976). Pour ces pluriactifs, l’activité à la ferme rapporte peu ou pas de revenus et l’agriculture a essentiellement un objectif d’autoconsommation. Dès lors, ces agriculteurs pluriactifs sont difficilement assimilables à des agriculteurs professionnels et ne respectent pas notre définition de la pluriactivité professionnelle.
-
[3]
Voir les travaux de Laurent, Mouriaux et Mundler (2006) sur la polysémie de la notion de pluriactivité et les enjeux non négligeables de la définition de la pluriactivité agricole dans l’accès aux aides économiques et aux dispositifs de soutien.
-
[4]
Telles que le Centre d'études pour le développement d'une agriculture plus autonome et solidaire (cedapas) et Arcade - Paysans et Ruraux solidaires.
-
[5]
Dans cette étude, est considéré en polyculture-élevage toute exploitation dont la production animale et végétale est destinée à la vente.
1 La pluriactivité agricole, ici définie comme la combinaison de deux activités professionnelles pour un même actif, a souffert durant de nombreuses années d’un manque de reconnaissance assez général. Pour la profession agricole, elle était synonyme de « bricolage » mis en place par de « mauvais agriculteurs » ou des agriculteurs « oisifs », et les institutions publiques ont longtemps considéré la pluriactivité comme un phénomène transitoire et marginal, et donc négligeable (Boudy, 2009). Toutefois, cette pluriactivité est très ancienne, et elle s’inscrit dans l’histoire agricole de nombreuses régions françaises. Dans le Nord-Pas-de-Calais (NPdC), elle était courante dans le Cambrésis jusqu’au 19ème siècle pour les agriculteurs-tisserands ou pour les agriculteurs-verriers à la Cristallerie d’Arques. En effet, aux XIXème et XXème siècles en Cambrésis, petite région agricole du NPdC, les tisserands en cave du Cambrésis partaient travailler aux champs de juin à novembre en Normandie (Hubscher, 2005). Une forte pression foncière et la présence d’opportunités d’emplois dans les bassins industriels de la région sont probablement des facteurs explicatifs de cette stratégie agricole. Cependant, ces raisons sont loin d’expliquer à elles seules ce phénomène économique et social qui connaît, en France, et en particulier dans le Nord-Pas-de-Calais, une réelle dynamique sociétale, et qui pourrait impacter le métier d’agriculteur de demain.
2 La pluriactivité s’inscrit souvent dans un projet de vie permettant de satisfaire une passion pour l’agriculture ou un désir de combiner deux activités riches de sens (Tallon, 2011 ; Fiorelli et al., 2011). Néanmoins, il existe une grande variété de pluriactivités en milieu rural, avec des situations plus ou moins subies et transitoires (Bessant, 2000 ; Barlett, 1986 ; Mage, 1976). Peu d’études ou de recherches ont été conduites en France sur le sujet depuis 20 ans, encore moins sur l’ancienne Région Nord-Pas-de-Calais. Au-delà d’approches typologiques assez courantes, aucun travail n’a porté sur les motivations profondes et les attentes des agriculteurs pluriactifs. Or, ces aspects sont essentiels pour comprendre les stratégies affichées ou « masquées » de ces agriculteurs et, par la suite, de pouvoir les accompagner plus efficacement dans leurs projets et/ou leur activité agricole.
3 L’objectif de ce travail est d’étudier les motivations et les raisons de la pluriactivité en Nord-Pas-de-Calais et d’établir des types de pluriactivités en lien avec les motivations. Notre travail s’appuie sur une enquête originale, basée sur des entretiens individuels qui permettent d’aborder les motivations de la pluriactivité, ses avantages et ses contraintes dans un cadre dynamique en intégrant non seulement l’histoire de l’exploitant mais aussi ses projets futurs. Dans un premier temps, nous expliquons notre méthodologie et la construction de notre typologie de pluriactivité dans un contexte régional particulier, ainsi que les données utilisées. Dans un deuxième temps, nous présentons les résultats quant aux motivations profondes des agriculteurs pluriactifs de la région. Enfin, nous concluons ce travail en discutant le caractère évolutif des motivations de la pluriactivité pour un agriculteur.
1. Méthodologie et données
4 Cette étude sur les motivations de la pluriactivité s’inscrit dans une recherche plus large dont le but est de caractériser la pluriactivité en Nord-Pas-de-Calais. Le NPdC est une région française (les Hauts de France depuis 2014 [1]) située à l'extrême nord du territoire, frontalière à la Belgique. L’agriculture y est très présente et occupe les deux tiers du territoire : en 2010, la surface agricole utilisée (SAU) représente plus de 66% de la superficie de la région. L’agriculture reste très diversifiée : grandes cultures, élevage (bassin laitier de l’Avesnois et du Boulonnais), maraîchage (en proximité des villes, notamment) (Agreste, 2015). Comme ailleurs en France, le NPdC souffre d’une baisse sensible du nombre de ses exploitations (1 sur 4 a disparu depuis 2000) liée à l’insuffisance du renouvellement générationnel. Si le flux d’installations en agriculture n’augmente pas significativement, l’agrandissement des structures d’exploitation restera la seule alternative. Or, cette région est l'une des plus urbanisées de France, ce qui entraine une pression foncière importante sur les terres agricoles (Lefebvre et Rouquette, 2011 ; Slack et Lee, 2007) et donc une difficulté d’accès à la terre pour les jeunes qui souhaitent s’installer: entre 2012 et 2013, le prix des terres et des prés libres non bâtis a augmenté de 18% dans la région de Lille, de 14% dans le Cambrésis (Agreste, 2014). Ces particularités régionales influencent probablement les stratégies agricoles comme la pluriactivité, phénomène ancien en NPdC (Hubscher, 2005) qui, en 2010, concernait environ 10% des exploitants (Taleng, 2012). Pourtant, à notre connaissance, il existe peu de données et d’études sur la pluriactivité agricole dans la région, si bien qu’il semble difficile aujourd’hui de dresser un portrait (ou des portraits) de l’agriculteur pluriactif. Pour pallier ce manque, nous avons entamé une recherche pour caractériser la pluriactivité dans la région. Nous nous intéressons aux caractéristiques individuelles, familiales et professionnelles des pluriactifs, à leurs attentes et à leurs motivations, ainsi qu’à la manière dont s’organise la pluriactivité (horaire de travail sur la ferme, recours à de la main-d’œuvre salariée, aide familiale). Les résultats présentés dans cet article portent sur les motivations et les attentes de la pluriactivité car ces questions nous semblent essentielles pour mieux comprendre la pluriactivité et ses évolutions potentielles.
5 La pluriactivité agricole a longtemps été considérée comme une stratégie temporaire utilisée par des agriculteurs en difficulté financière ou en accompagnement de l’arrêt de l’activité agricole. En réalité, la pluriactivité est un choix complexe dont les motivations et les finalités sont très variées. En 1976, Mage utilise des données relatives à la durée et à la fréquence de la pluriactivité, aux avantages qu’elle procure et identifie plusieurs types de pluriactivité dont la plupart sont durables. Entre autres, elle trouve que 20% des agriculteurs interrogés combinent activité agricole lucrative et emploi permanent en dehors de la ferme et sont dans une pluriactivité non seulement durable mais satisfaisante. Dix ans plus tard, Barlett (1986) rejette également l’idée d’une pluriactivité essentiellement transitoire et subie avec une enquête de terrain permettant d’étudier qualitativement les motivations de la pluriactivité et les attentes des agriculteurs. Les résultats montrent que si la première motivation de la pluriactivité est souvent la hausse des revenus, la plupart des agriculteurs justifient aussi leur pluriactivité par des finalités sociales (amour pour le métier d’agriculteur, être son propre patron ou envie de faire autre chose) et patrimoniales. Barlett insiste, particulièrement, sur les trajectoires de vie et les motivations ayant amené les personnes interrogées à la pluriactivité agricole. Elle identifie de ce fait trois types de pluriactivité ou trois « passages » vers la pluriactivité. Le premier est transitoire et rassemble peu d’agriculteurs (17%). Tous ont commencé l’agriculture directement après l’école et à temps plein et pour la plupart ce sont les difficultés financières de l’exploitation qui motivent l’exercice d’un autre emploi. Ces agriculteurs sont plutôt pessimistes concernant leur avenir agricole et certains sont même « dégoûtés » du milieu agricole. Les deux autres types de pluriactivité sont durables et c’est souvent l’agriculture qui est venue s’ajouter à un autre emploi. Barlett distingue donc une pluriactivité patrimoniale (17%) qui rassemble les agriculteurs ayant hérité de leur ferme dont l’activité extérieure est prépondérante en termes de revenus et de temps. Pour ces derniers, l’activité agricole n’est pas nécessairement un choix ou une volonté et il existe chez eux une motivation forte de préservation ou de transmission du patrimoine. La pluriactivité « standard » est le dernier type identifié par Barlett. Il rassemble à-peu-près deux tiers des agriculteurs interrogés et généralement l’autre emploi est un emploi à temps plein, qualifié ou non, qui génère des revenus non négligeables pour la famille. Plus récemment, dans un ouvrage consacré à la pluriactivité, Boudy (2009, 56) collecte et compile un ensemble d’études sur la pluriactivité agricole et remarque que « L’exercice de la double-activité révèle des stratégies individuelles parfois fort dissemblables. Son caractère durable ou provisoire constitue un critère de différentiation déterminant. La pluriactivité peut en effet constituer une simple étape, ou un état destiné à perdurer. » Il distingue ainsi des pluriactivités temporaires au moment de la reprise par exemple, quand l’exploitation est trop petite pour faire vivre deux générations d’agriculteurs ou quand il faut financer des investissements et le développement de l’exploitation, et des pluriactivités durables qui peuvent avoir, par exemple, une finalité de conservation du patrimoine. Boudy (2009) remarque également que les motivations de la pluriactivité sont très hétérogènes : une question de survie pour certains, un accomplissement personnel pour d’autres.
6 Notre travail s’inspire de ces études pour définir une typologie de pluriactivité basée sur les motivations et les attentes des pluriactifs qui tienne compte des spécificités du Nord-Pas-de-Calais. Tout d’abord, nous pensons qu’il existe dans la région des pluriactivités de « sortie » de l’agriculture et de « nécessité » dues aux difficultés économiques croissantes que connaît le secteur agricole, spécialement les exploitations laitières très nombreuses dans la région ; des pluriactivités que nous qualifierons « de confort » motivées par les ressources supplémentaires que procure la pluriactivité et le désir d’exercer un autre métier dont la mise en place peut être facilitée dans une région très urbanisée et industrialisée comme le NPdC ; et des pluriactivités patrimoniales que l’on peut expliquer par le prix élevé des terrains agricoles et des installations hors cadre familial, peu nombreuses dans la région (Chambre d’agriculture, 2016). Étant donnée la forte pression foncière liée à l’urbanisation, nous émettons l’hypothèse qu’il existe aussi dans la région une pluriactivité dite « de développement », regroupant des agriculteurs dont l’objectif serait de financer le développement de l’exploitation pour qu’elle devienne autosuffisante, avec, à terme, un arrêt de l’autre métier. Notre typologie de pluriactivité présente donc 5 types, détaillés ci-dessous.
7 La pluriactivité de « nécessité » : la motivation principale est économique et justifie le maintien de l’activité en dehors de la ferme. Il s’agit d’agriculteurs dont l’exploitation est en difficulté financière et ne permet pas de subvenir aux besoins de l’exploitant et de sa famille. Cette situation se veut transitoire ; elle est plutôt mal vécue par l’agriculteur qui souhaite avant tout être à 100% sur son exploitation ; il s’agit d’un « transitional part time farmer » pour Barlett (1986).
8 La pluriactivité « patrimoniale » : l’exploitation familiale a été héritée et la motivation principale est le maintien du patrimoine familial ou sa transmission. L’exploitant a un travail à temps plein, souvent qualifié, et n’a jamais été (ni même souhaité être) à 100% sur l’exploitation. L’activité agricole peut d’ailleurs être perçue comme une contrainte, ce qui explique parfois un faible investissement de la part de l’exploitant. L’exploitation est généralement autosuffisante et le revenu qu’elle génère est secondaire, il s’agit des « Investors » pour Barlett (1986) et des « hobby farmers » pour Mage (1976).
9 La pluriactivité « de confort » : la double activité est permanente. Même si l’exploitation agricole n’est pas en difficulté financière, l’autre activité est perçue comme essentielle au revenu du ménage. Il s’agit d’abord d’augmenter les revenus de la famille pour permettre plus de confort et réduire le risque inhérent à la variabilité des prix agricoles. Toutefois, d’autres fonctions de la pluriactivité, sociales et liées au style de vie, existent. Les agriculteurs ont souvent évolué dans un milieu agricole – l’exploitation est familiale – ; ils évoquent la passion pour le métier d’agriculteur, l’élevage ou le travail de la terre, mais également une envie et un besoin de « faire autre chose » (ce que Mage (1976) appelle le « persistent type » et Barlett (1986) le « standard type »).
10 La pluriactivité de « développement de l’exploitation » : sa finalité est essentiellement économique, puisque cette pluriactivité a pour but de financer des investissements sur la ferme et/ou d’acquérir de nouvelles terres pour agrandir l’exploitation et les revenus qu’elle génère. Si la pluriactivité est programmée et organisée au moment de l’installation, elle se veut transitoire : à terme, l’agriculteur souhaite être à 100% sur son exploitation (ce que Mage (1976) appelle le « aspiring type »).
11 La pluriactivité de « sortie » : l’agriculteur travaille à l’extérieur de la ferme pour préparer sa sortie de l’agriculture ou financer son départ à la retraite (Bessant, 2000).
12 La pluriactivité agricole peut s’envisager à différents niveaux : à celui du ménage agricole (le ménage est dit pluriactif si au moins un des conjoints travaille en dehors de l’exploitation), ou à celui du chef d’exploitation, considéré comme double actif dès lors qu’il/elle exerce un emploi rémunéré en dehors de sa ferme. C’est cette deuxième approche que nous avons choisie de retenir dans cette étude car elle pose la question essentielle du profil de l´agriculteur de demain. En centrant l’analyse sur l’exploitant, nous souhaitons nous concentrer sur la pluriactivité en tant que (nouvelle) stratégie professionnelle dont les modalités sont complexes. De plus, la définition d’un agriculteur pluriactif retenue dans ce travail repose sur la définition juridique de la pluriactivité et correspond, pour un exploitant agricole professionnel [2], au fait d’exercer une autre activité professionnelle, salariée ou non. Cette définition n’inclut pas les activités de diversification qui, étant un prolongement de l’activité agricole, n’ouvrent pas à un autre statut. En revanche, cette étude ne pose pas de limites quant au poids respectif des activités, dès lors qu’elles sont professionnelles, ou à leur complémentarité [3].
13 Au final, nous avons réalisé 67 entretiens individuels auprès d’agriculteurs pluriactifs en Nord-Pas-de-Calais. Les entretiens, qui ont duré entre 1h et 1h30, ont été menés par téléphone et enregistrés. Il est important de noter que notre définition de l’exploitation agricole diffère sensiblement de celle utilisée lors du Recensement général agricole, puisque seules les exploitations agricoles dégageant des revenus agricoles réguliers sont considérées dans notre étude. Les agriculteurs interrogés sont donc agriculteurs à titre principal, à titre secondaire, et également cotisants de solidarité jusqu’à un certain niveau de professionnalisation/revenu. À cela s’ajoutent les exploitations dites « hors-normes », constituées d’élevages de chiens, d’escargots, d’abeilles… En outre, un agriculteur est considéré comme pluriactif s’il exerce une activité professionnelle en dehors de son exploitation et que cette autre activité est régulière (permanente ou saisonnière).
Carte 1 : Communes des agriculteurs interrogés
Carte 1 : Communes des agriculteurs interrogés
14 Les agriculteurs interrogés ont été contactés de plusieurs manières. Tout d’abord, le Groupe de recherches et d’études concertées sur l’agriculture et les territoires (GRECAT – ISA Lille) a mené par le passé des enquêtes de terrain auprès de l’ensemble des agriculteurs de certaines communautés de communes du Pas-de-Calais (Desvres-Samer, Trois Pays). Parmi ces agriculteurs, nous avons sélectionné aléatoirement 43 agriculteurs pluriactifs. Nous avons ensuite étendu notre échantillon à d’autres territoires du Nord-Pas-de-Calais, en contactant diverses associations agricoles [4] de cette région (avec un taux de réponse de 60%). Au final, nous nous sommes entretenus avec 67 pluriactifs agricoles répartis sur l’ensemble du territoire, avec néanmoins une certaine surreprésentation dans l’Ouest (carte 1). De plus, l’absence – pour le Nord-Pas-de-Calais – de statistiques spécifiques à la pluriactivité, ainsi que la pluralité des définitions d’une exploitation agricole et d’un exploitant pluriactif ne permet pas de tester la représentativité de notre échantillon. Les résultats doivent donc être interprétés avec prudence. Toutefois, afin de limiter les effets d’une représentativité limitée de notre échantillon, nous nous sommes efforcés d’inclure des profils très diversifiés, tant du point de vue de l’exploitation que de l’histoire familiale et des trajectoires de vie. Le questionnaire comportait des informations classiques relatives à l’exploitation (surface agricole utile (SAU), type de production, situation financière..), au(x) chef(s) exploitant(s) (âge, diplôme, situation familiale,…) et à un ensemble d’autres questions ouvertes concernant, entre autres, les motivations de la pluriactivité, les avantages et les inconvénients de ce modèle d’exploitation, le désir de rester pluriactif à moyen/long terme… Par conséquent, nous avons demandé aux agriculteurs de nous raconter leur installation, les grandes étapes de l’histoire de l’exploitation, ainsi que la façon dont ils envisageaient l’avenir (rester pluriactif). Il nous semble, en effet, que les attentes de la pluriactivité et ses motivations ne peuvent faire l’objet de questions fermées et doivent s’analyser au travers de l’ensemble du discours de l’agriculteur pluriactif.
15 Parmi les 67 exploitants interrogés, 64 sont dans une pluriactivité dite permanente et, pour plus de la moitié, l’emploi à l’extérieur de l’exploitation est à temps plein (42 agriculteurs), ce qui explique la grande variabilité du temps passé sur la ferme : 45 exploitants travaillent quotidiennement sur l’exploitation à raison de 22 heures par semaine en moyenne ; 10 interviennent le week-end et/ou durant leurs congés uniquement, les autres participent de manière ponctuelle ou saisonnière. Les pluriactifs interrogés ont des statuts variés (fonctionnaire, salarié du privé ou artisan) et les emplois exercés en dehors de la ferme présentent une grande variété (électromécanicien, gérant de camping, directeur d’école), même si, pour 52% des pluriactifs interrogés, les deux activités sont complémentaires (salarié agricole, enseignant dans un lycée agricole ou conseiller à la chambre d’agriculture, par exemple). Une grande majorité des pluriactifs interrogés se sont installés dans le cadre d’une reprise familiale et sont donc issus du milieu agricole (55 pluriactifs sur les 67 interrogés). L’âge moyen est de 43 ans, ce qui est plus faible que l’âge moyen des exploitants de la région (49 ans en 2010). La SAU de l’exploitation est en moyenne de 59 hectares, proche de la moyenne de la région. Notre échantillon rassemble peu d’exploitations en élevage (seulement 11%, contre plus de 30% dans la région), ce qui peut s’expliquer par les contraintes de temps et les besoins de main-d’œuvre plus importants de ce type d’exploitations souvent peu compatibles avec la pluriactivité (Taleng, 2012). Cependant, presque la moitié des exploitations sont en production mixte (polyculture-élevage [5]), les autres étant en grandes cultures et maraîchage (42%).
2. Les motivations de la pluriactivité en nord-pas-de-calais
16 Après avoir récolté des informations concernant leur âge, l’orientation technique de l’exploitation, la surface agricole, nous avons demandé aux agriculteurs les motivations actuelles de leur pluriactivité. La plupart des agriculteurs nous ont donné trois, voire quatre motivations ou raisons de leur pluriactivité, justifiant parfois le travail en dehors de la ferme ou, au contraire, le maintien de l’exploitation.
17 Il est possible de classer ces motivations et, donc, de distinguer celles ayant trait aux revenus que procurent la pluriactivité, de celles liées à l’amour pour le métier d’agriculteur, ou l’ouverture sociale que permet l’autre métier… La figure 1 présente les motivations évoquées par les agriculteurs interrogés et leur fréquence (la question posée étant à choix multiples). Comme Barlett (1986), nos résultats montrent l’importance des revenus dans le choix de la pluriactivité : 70% des agriculteurs évoquent une dimension économique pour justifier leur pluriactivité. Cet atout financier peut être la garantie d’obtenir un salaire stable (parmi les agriculteurs qui évoquent l’aspect financier de la pluriactivité, 22% mettent en avant la sécurisation des revenus), un revenu complémentaire ou vital lorsque l’exploitation ne permet pas de faire vivre la famille de l’exploitant. Il peut aussi s’agir d’un moyen d’investir sur l’exploitation (possibilité d’injecter une partie du salaire extérieur dans l’exploitation et d’emprunt facilités) (figure 2).
Figure 1 : Les raisons de la pluriactivité
Figure 1 : Les raisons de la pluriactivité
Figure 2 : Quelles finalités économiques ?
Figure 2 : Quelles finalités économiques ?
18 La motivation la plus fréquemment évoquée après l’aspect financier est d’ordre patrimonial (39%), c’est-à-dire, la possibilité de conserver et de maintenir des biens familiaux hérités. La passion que suscite le métier d’agriculteur est également fréquemment évoquée : plus de 37% des pluriactifs déclarent vouloir combiner deux activités pour pouvoir « vivre sa passion », ainsi que « l’ouverture d’esprit » et « les échanges avec l’extérieur ».
19 Les résultats précédents soulignent la complexité des motivations de la pluriactivité et l’intérêt d’une analyse qualitative des motivations de la pluriactivité en NPdC. L’utilisation d’entretiens semi-directifs permet notamment de contextualiser les motivations en les intégrant dans l’histoire familiale de l’agriculteur et dans les trajectoires d’exploitation. En outre, lors de ces entretiens, nous avons demandé aux agriculteurs de nous raconter leur installation, les grandes étapes de l’histoire de l’exploitation et la façon dont ils envisageaient l’avenir. Nous avons également questionné les agriculteurs sur les avantages et les inconvénients ressentis de la pluriactivité, sur leur envie de rester pluriactifs… C’est l’ensemble de ce discours, qui retrace les trajectoires de vie et les raisons de la pluriactivité, que nous utilisons pour classer les 67 agriculteurs dans un des cinq types de pluriactivité précédemment définis. Bien que, dans la majorité des cas, ce récit soit suffisamment marqué pour permettre de classer sans ambiguïté les agriculteurs, pour d’autres cette classification s’est avérée plus compliquée et nous avons dû départager des types de pluriactivité en utilisant d’autres critères tels que la situation financière de l’exploitation et les évolutions envisagées pour cette exploitation. Souvent, ces difficultés de classification portaient sur :
20 - la pluriactivité de confort, qui peut être confondue avec la pluriactivité patrimoniale en fonction de la prépondérance de la motivation patrimoniale dans le discours de l’exploitant ;
21 - la pluriactivité de nécessité et la pluriactivité de développement : la différence réside dans la volonté de devenir agriculteur à 100% (les pluriactifs de nécessité peuvent vouloir arrêter l’agriculture s’ils ne s’en sortent pas) et dans l’utilisation du revenu de l’autre emploi. Les pluriactifs de nécessité utilisent les revenus extérieurs pour subvenir aux besoins du ménage et pour rembourser les dettes. Les pluriactifs de développement injectent leurs revenus extérieurs dans l’exploitation pour la développer ;
22 - la pluriactivité de confort et la pluriactivité de développement : la différence entre ces deux types réside bien dans l’évolution souhaitée de la pluriactivité. Si les pluriactifs de confort sont satisfaits de leur situation et souhaitent rester pluriactifs, les pluriactifs de développement, en revanche, envisagent la pluriactivité comme une étape et, à terme, ils se voient comme agriculteurs à plein temps.
23 Le tableau 1 présente les résultats de cette classification. Dans notre échantillon, aucun agriculteur ne correspond au profil de pluriactivité de « sortie ». Ce résultat s’explique probablement par le fait que nous ne prenons pas en compte les exploitations agricoles ne générant pas de revenus, et par la petite taille de notre échantillon qui ne permet pas de détecter ce type de pluriactivité, surtout si elle est peu présente sur le territoire.
24 Six agriculteurs pluriactifs sont dans une pluriactivité « de nécessité », provoquée, en particulier, par une mauvaise situation financière de l’exploitation : la moitié déclare que leur exploitation est en mauvaise situation financière et aucun ne pense que l’exploitation est en bonne santé financière. Ces agriculteurs qui ne souhaitent pas être pluriactifs utilisent l’autre emploi pour maintenir le niveau de vie et faire face (ponctuellement) à la faiblesse des revenus agricoles. D’ailleurs, deux exploitants de ce type sont dans une pluriactivité régulière sans être permanente, l’un des deux – surveillant de nuit au tunnel sous la manche – est dans une situation d’échec puisqu’il envisage prochainement de quitter l’agriculture, l’autre – prestataire de service en entraide pour d’autres agriculteurs – pensant rester pluriactif, plus par dépit que par conviction car les « finances », selon ses dires, ne lui laissent pas le « luxe de choisir ». On notera, également, que les projets d’agrandissement de l’exploitation sont peu nombreux car ils sont incompatibles avec les difficultés financières de l’exploitation.
25 Une pluriactivité de « développement » a pu être mise en évidence chez neuf pluriactifs. Ces agriculteurs ont choisi cette alternative pour financer le développement de leur exploitation qui est rarement en mauvaise situation financière (2 sur 9). Ils ne sont pas insatisfaits de leur situation, cependant la pluriactivité se veut transitoire : à terme, la majorité des exploitants souhaitent être à 100% sur l’exploitation et aucun ne justifie la pluriactivité pour les contacts et l’ouverture sociale qu’elle permet. D’ailleurs, la persistance de la pluriactivité peut être vue comme un échec par l’exploitant et peut même le pousser à abandonner l’activité agricole, ce qui est envisagé par l’un des pluriactifs de cette catégorie.
26 Finalement, nos résultats indiquent que la pluriactivité en NPdC serait plutôt une stratégie durable visant à améliorer le confort de vie et à préserver le patrimoine familial. La pluriactivité de « confort de vie » est en effet la plus fréquente dans notre échantillon, puisqu’elle concerne 31 agriculteurs. Ces agriculteurs ont tous grandi dans un environnement agricole, pour la plupart l’installation s’est faite dans un cadre familial et en tant que pluriactif. Selon ces agriculteurs, la situation financière de leur exploitation est bonne ou moyenne. Passionnés par l’agriculture, le fait de combiner deux activités est perçu comme une garantie et un confort financier supplémentaire, mais les contacts que procure l’autre emploi et l’envie de faire autre chose sont fréquemment évoqués : « Oui, c’était un désir d’être pluriactif, en fait je ne me voyais pas agriculteur à temps plein… j’étais animé d’un vrai amour et d’un vrai intérêt pour l’agriculture, mais en même temps, j’avais la volonté d’avoir une activité salariée, physiquement d’être en mouvement, de pouvoir voyager un petit peu… donc l’agriculture me semblait un peu trop sédentaire en fait » répondait – à titre d’exemple – l’un des agriculteurs pluriactifs interrogés appartenant à cette catégorie quand on posait la question sur son désir d’être pluriactif à l’installation. On remarque, toutefois, que les trois quarts de ces agriculteurs, aujourd’hui satisfaits de leur situation, auraient aimé être uniquement agriculteur.
27 La pluriactivité « patrimoniale » est également très importante puisqu’elle concerne 21 agriculteurs de l’échantillon. Tous évoquent leur envie de maintenir l’héritage familial, mais l’agriculture semble parfois une contrainte. D’ailleurs, les agriculteurs de ce type ne souhaitent pas être à 100% agriculteurs et la plupart sont pluriactifs depuis leur installation. Les motivations financières sont présentes chez un agriculteur sur trois, même si la plupart des exploitations sont en bonne santé financière et l’agriculture est une activité secondaire, voire un « loisir ». L’activité externe est principale et désirée.
28 Malgré les points de convergence, les discours des pluriactifs patrimoniaux concernant les conditions d’installation en agriculture et l’aménagement actuel de leur double activité diffèrent considérablement. L’analyse des trajectoires individuelles et des conditions de reprise de l’exploitation fait apparaître deux groupes distincts : le premier se caractérise par des exploitants ayant une passion pour le métier d’agriculteur et qui au moment de la reprise souhaitent être agriculteur à 100% ; le deuxième regroupe des exploitants qui n’ont jamais envisagé le métier d’agriculteur autrement que comme une activité contrainte et secondaire : « Comme mes parents étaient malades, je devais reprendre la ferme, j’ai dû donc arrêter la fac… je pense que j’aurais voulu continuer l’université, je serais peut-être autre part, je pense ! Enfin, il faut l’accepter, c’est la vie… » expliquait avec résignation l’un des pluriactifs interrogés. Pour affiner ce résultat, nous avons croisé ces profils avec des facteurs liés à l’organisation de la production et de l’aménagement de la pluriactivité. En particulier, nous avons utilisé des informations concernant la main-d’œuvre sur l’exploitation, la fréquence et le type de tâches effectuées sur la ferme par l’exploitant pluriactif,… Les résultats confirment l’existence de deux groupes à l’intérieur même de la pluriactivité patrimoniale. Il apparaît, en effet, que les pluriactifs patrimoniaux « non passionnés » par l’agriculture interviennent sur l’exploitation essentiellement pour des tâches administratives (comptabilité…), les tâches agricoles étant assurées par des salariés (voir tableau 2).
Tableau 2 : Les pluriactivités patrimoniales
| « managériale » (8) | « passion » (13) | |
| Le travail extérieur est un emploi de cadre et assimilé | 6 agriculteurs/8 | 6 agriculteurs/13 |
| 2ème emploi lié à l’agriculture | Oui pour 4 agriculteurs, tous en tant que cadre (cadre commercial, conseiller clientèle, …) | Oui pour 7 agriculteurs dont 3 en tant qu’ouvrier agricole/13 |
| Temps sur l’exploitation (par semaine) | Moyenne : 11,5 heures Ecart-type : 8,62 heures « Essentiellement du travail administratif » | Moyenne : 14,5 heures Ecart-type : 8,91 heures |
| Temps sur l’autre emploi (par semaine) | Moyenne : 38,37 heures Ecart-type : 6,80 heures | Moyenne : 35,4 heures Ecart-type : 9,55 heures |
| Travail quotidien sur exploitation | 2 agriculteurs/8 | 6 agriculteurs / 13 |
| SAU | Moyenne : 90,25 ha Ecart-type : 29,37 ha | Moyenne : 45 ha Ecart-type : 35,45 ha |
| Type de production | 5 agriculteurs/8 en grandes cultures, le reste en polyculture-élevage | 5 agriculteurs/13 en grandes cultures, le reste en polyculture-élevage |
| Salarié permanent sur la ferme | Oui pour 8 agriculteurs/8 | Oui pour 1 agriculteur/13 |
| Autre main-d’œuvre régulière (famille,…) | / | Oui pour 9 agriculteurs/13 « essentiellement famille, collègues, voisins » |
Tableau 2 : Les pluriactivités patrimoniales
29 Les agriculteurs du premier groupe (pluriactivité patrimoniale-passion) sont à la tête d’une exploitation familiale sur laquelle ils travaillent seuls ou avec une aide régulière, généralement non salariée et familiale. L’exploitation n’a pas pour but de dégager un revenu et dans presque la moitié des cas l’autre emploi est un emploi de cadre ou assimilé complémentaire à l’activité agricole (parmi les pluriactifs interrogés dans cette catégorie, il y avait des enseignants, des fonctionnaires, ainsi que des conseillers agricoles). L’exploitation est plutôt envisagée comme un moyen de continuer à vivre dans le monde agricole et représente peu d’heures de travail en moyenne (15h/semaine) : « Oui, c’est une reprise familiale, c’est pour le patrimoine oui, mais ça m’a pas dérangé car j’avais la passion du métier, j’aimais ça… Il faut bien gagner sa vie quand même, il faut savoir faire autre chose… » assurait l’un de nos interrogés en réponse à des questions en lien avec son installation et sa pluriactivité.
30 Le deuxième groupe, que l’on peut qualifier de « pluriactivité patrimoniale-managériale », rassemble des agriculteurs ayant hérité d’une exploitation qui génère du profit et de type « grandes cultures », ce qui diminue la contrainte de travail. Ils travaillent moins sur l’exploitation (11 heures par semaine) et, le plus souvent, il s’agit d’un travail de type administratif. Ces pluriactifs n’intervenant pas eux-mêmes sur l’exploitation ont tous recours à des salariés à temps plein ou partiel. L’exploitation est « autosuffisante », elle ne dégage pas nécessairement de profits, mais elle permet de payer les salariés. L’emploi extérieur de l’exploitant est souvent un emploi de type cadre ou assimilé (une diversité de profils a été rencontrée, allant de l’informaticien jusqu’au directeur d’école d’ingénieurs, en passant par la commerciale ou la conseillère agricole) : « J’étais diplômée, j’ai trouvé un boulot comme conseillère agricole, puis mon papa m’a proposé de reprendre l’exploitation familiale, ma volonté n’était pas de devenir agricultrice mais de garder le patrimoine… je suis plus organisée quand je travaille à l’extérieur… je suis quelqu’un qui a besoin de beaucoup de contacts… je n’ai pas repris l’exploitation pour avoir un complément de revenu » racontait l’une des pluriactifs patrimoniaux interrogés.
Conclusion
31 La pluriactivité est une stratégie agricole ancienne et longtemps dénigrée, qui concerne aujourd’hui de plus en plus d’agriculteurs. Pourtant, on dispose de peu d’informations sur les agriculteurs pluriactifs, l’organisation des exploitations ou les motivations de ce choix. Cette étude s’intéresse aux motivations de la pluriactivité en NPdC et propose de classer les agriculteurs pluriactifs selon leurs motivations et leurs attentes. Comme Barlett (1986), nos résultats confirment l’existence d’une pluriactivité transitoire ayant pour but de sauver l’exploitation, cependant ce type de pluriactivité n’est pas majoritaire dans la région. La plupart des agriculteurs pluriactifs interrogés voient en effet dans la double activité le moyen de combiner des activités riches de sens en plus du confort et de la sécurité qu’apporte l’autre emploi. La dimension patrimoniale est également très présente et aboutit parfois à une pluriactivité « managériale », avec des exploitants qui interviennent peu dans les travaux de la ferme.
32 La pluriactivité de développement dont le but est de financer l’agrandissement et le développement de l’exploitation pour la rendre à terme auto-suffisante et quitter la pluriactivité s’avère peu présente parmi les agriculteurs interrogés. Dans un contexte régional de forte pression foncière et de rareté des terrains agricoles, ce résultat est surprenant et semble contredire notre hypothèse. L’analyse qualitative des entretiens et des trajectoires individuelles montre néanmoins que la plupart des agriculteurs aujourd’hui ancrés dans une pluriactivité de confort ou patrimoniale (entre autres par passion) auraient souhaité, au moment de la reprise familiale, être agriculteurs uniquement (75% des pluriactifs « confort » et 85% des pluriactifs « patrimonial passion »). Autrement dit, au moment de leur installation en agriculture, la plupart ne souhaitaient pas être pluriactifs ou ne souhaitaient pas rester pluriactifs : cette stratégie se voulait donc transitoire et en accompagnement d’une installation progressive. Ils ont finalement, au fils des années et au gré des crises agricoles, abandonné le projet de quitter la pluriactivité parce qu’ils ont trouvé dans l’emploi extérieur le moyen d’améliorer leurs conditions de vie et de réduire le risque relatif aux revenus. Pour d’autres, l’agriculture est devenue une activité secondaire, voire annexe du point de vue des revenus qu’elle génère, et c’est la passion pour l’agriculture ainsi qu’une volonté forte à vouloir préserver l’héritage familial qui justifie aujourd’hui le maintien de l’exploitation : « l’agriculture, on a ça dans le sang dans la famille… j’aurais bien aimé n’être qu’agriculteur mais bon, il faut essayer de trouver autre chose pour arriver à sortir un revenu raisonnable et en vivre » résumait l’un des pluriactifs interrogés sur la question de la place qu’occupe la passion pour l’agriculture dans ses choix. Malheureusement, la pluriactivité de développement peut aussi se transformer en une pluriactivité de nécessité, très insatisfaisante pour l’exploitant et souvent non viable à long terme. Parmi les pluriactifs de nécessité, deux sont en effet d’anciens pluriactifs de développement qui se sont installés progressivement avec l’objectif d’être rapidement à 100% sur l’exploitation. Cette transition ne s’est pas faite car la ferme n’est pas assez rentable et aujourd’hui ces deux agriculteurs, plutôt insatisfaits de leur situation, envisagent l’arrêt de l’agriculture.
33 Une question centrale réside donc dans l’évolution des motivations de la pluriactivité et la transition vers une pluriactivité satisfaisante et pérenne. Une évolution « positive » de la pluriactivité est-elle liée aux caractéristiques individuelles de l’exploitant, à l’organisation de la ferme ? Nos entretiens ne permettent pas de traiter ces questions de façon satisfaisante mais il ressort tout de même que l’organisation de la production et l’aménagement du temps de travail (en particulier quand il y a peu, ou pas, de main-d’œuvre bénévole sur l’exploitation) semblent important dans la pérennité de la pluriactivité. Une analyse plus fine de l’articulation des temps de travail et des problèmes associés à la gestion de la double activité permettrait de proposer des accompagnements spécifiques et de ce fait de favoriser la mise en place d’une pluriactivité soutenable dans la région. Tout d’abord, un accompagnement en phase d’installation pour aider le futur agriculteur pluriactif à gérer au mieux la complexité d’une double vie professionnelle/personnelle. L’accompagnement peut aussi passer par une détection des manques en termes de compétences, spécialement pour la partie agricole, dans les dimensions administratives et financières, et, par conséquent, proposer les formations ad hoc qui contribueront à la pérennité du projet.
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Mots-clés éditeurs : agriculteurs pluriactifs, motivations, pluriactivité, typologie
Date de mise en ligne : 14/06/2018
https://doi.org/10.3917/med.182.0115