Impact économique des événements sportifs sur le territoire : une méthode d'analyse basée sur les échanges entre les parties prenantes
- Par Eric Barget
- et Alain Ferrand
Pages 96 à 112
Citer cet article
- BARGET, Eric
- et FERRAND, Alain,
- Barget, Eric.
- et al.
- Barget, E.
- et Ferrand, A.
https://doi.org/10.3917/mav.057.0096
Citer cet article
- Barget, E.
- et Ferrand, A.
- Barget, Eric.
- et al.
- BARGET, Eric
- et FERRAND, Alain,
https://doi.org/10.3917/mav.057.0096
Notes
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[1]
Eric Barget, Maître de Conférences HDR, Université de Limoges, OMIJ-CDES, eric.barget@unilim.fr
-
[2]
Alain Ferrand, Professeur des Universités, Université de Poitiers, CEREGE (EA 1722), alain.ferrand@univ-poitiers.fr
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[3]
Maltese (2009) distingue les ressources partenariales, les ressources relationnelles, les ressources de réputation, les ressources humaines et de réputation.
1Les événements sportifs sont gérés par de grandes organisations internationales (e.g. CIO, FIFA, UEFA, ATP...). Elles prennent en compte les aspects géopolitiques lorsqu’il s’agit de choisir les lieux où seront organisés les événements dont elles détiennent les droits. Leur organisation est confiée à une société commerciale ou à un comité d’organisation, qui doit gérer des relations avec un grand nombre de partenaires publics et privés. Les organisateurs de ces événements sportifs et leurs partenaires publics soulignent le fait qu’ils favorisent le développement socio-économique d’un territoire (Gratton, Shibli, Coleman, 2006) ce qui apporte une valeur au territoire en opposition à la globalisation. Cet impact est le résultat d’une action coordonnée entre l’organisateur et ses parties prenantes. Maltese (2009) souligne qu’un événement sportif doit être appréhendé en tant qu’entité au cœur d’un ensemble de parties prenantes qui sont indissociables de la réussite du projet sportif, social et économique. Cela conduit les organisateurs à gérer des relations avec une multitude de personnes et d’organisations (Masterman, 2004 ; Ritchie, 1984). Ces relations conduisent à des échanges qui permettent à l’organisateur d’obtenir les ressources nécessaires et de générer l’impact économique de l’événement sur un territoire donné (Preuss, 2006). La dimension territoriale est d’autant plus importante que les collectivités locales apportent des ressources essentielles et qu’elles recherchent à maximiser l’impact sur leur territoire.
2Dans ce contexte, la mesure et l’optimisation de l’impact économique d’un événement sur un territoire donné constitue une question essentielle dans le management de ces spectacles sportifs. Les méthodes actuelles de calcul de l’impact économique ne permettent pas de prendre en compte précisément les relations d’échange entre l’organisateur et ses parties prenantes qui sont à l’origine de celui-ci sur un territoire donné. Ce constat montre l’intérêt d’une méthode d’évaluation permettant d’analyser précisément les flux monétaires entre les parties prenantes, en particulier entre la société organisatrice, ses partenaires (financeurs), et ses fournisseurs (bénéficiaires des dépenses), en relation avec une zone géographique. Dans une première partie, nous présenterons de manière plus détaillée le cadre théorique et conceptuel de cette recherche. Nous présenterons ensuite la méthodologie mise en œuvre ainsi que les résultats. Nous conclurons en développant les perspectives managériales pour les organisateurs et leurs parties prenantes.
1 – Cadre théorique et conceptuel
3Le cadre théorique repose sur la théorie de la base, modèle labellisé dans le champ de l’économie régionale et urbaine, qui permet de replacer la dimension spatiale au cœur de l’analyse. Ce sont les échanges entre le territoire à l’étude et l’extérieur qui peuvent potentiellement générer un impact économique. En complément de ce corpus théorique central, il est apparu nécessaire de dresser au préalable le réseau de parties prenantes de l’événement, afin de cerner l’ensemble des flux monétaires qui sont liés à l’événement sportif.
1.1 – Un modèle issu de la science régionale : la théorie de la base économique
4Il existe différents types de modèles sur lesquels on peut s’appuyer pour calculer l’impact économique du spectacle sportif. Les plus utilisés sont le multiplicateur keynésien qui met l’accent sur les rondes successives de dépenses et de revenus (voir par exemple Balfousia-Savva, 2001), et le multiplicateur de Leontief qui traduit davantage le mécanisme par lequel l’injection va se propager au sein des divers secteurs de l’économie (Blake, 2005 ; Mabugu, Mohamed, 2008). Les deux multiplicateurs précédents n’intègrent pas la dimension territoriale, le supplément du niveau de consommation ou d’investissement initial n’étant pas nécessairement exogène. Ce constat pose problème lorsqu’il s’agit de calculer l’impact économique d’un événement sportif, puisqu’il convient justement de mesurer le supplément d’activité économique profitant au territoire d’accueil à la suite des dépenses des agents économiques extérieurs à l’espace local. De ce point de vue, un troisième modèle semble plus adapté, parce qu’il s’inscrit directement dans le champ de l’économie régionale et urbaine, et qu’il fait dépendre la croissance économique d’un territoire des relations qu’il entretient avec l’extérieur.
5La théorie de la base économique a été développée dans les années 1950 par des auteurs tels que Hoyt (1957), North (1955) et Tiebout (1956). Après être tombée dans l’oubli dans les années 70, la théorie de la base a été réhabilitée par Gouguet en 1981, et reprise dans divers travaux par Davezies qui parle d’économie présentielle (Davezies, 2000 et 2004). Selon cette théorie, le développement d’un espace donné (en termes d’emploi, de population et de richesse en général) dépend de ses activités exportatrices qui lui permettent de capter des flux monétaires en provenance de l’extérieur. Deux grands secteurs de l’économie sont distingués. Le secteur basique est constitué des activités inductrices, à l’origine d’un afflux exogène de capitaux dans la région (exportations, intérêts sur des placements financiers à l’extérieur). Ces activités capables de générer des flux centripètes de richesses sont traditionnellement l’agriculture, la pêche, ou l’industrie, cependant les activités tertiaires de rayonnement national, ou international, peuvent également être considérées comme basiques lorsqu’elles s’adressent à une clientèle extérieure, tel est le cas du tourisme. Le secteur induit a quant à lui pour objet la satisfaction des besoins courants de la population locale, il en est ainsi de la plupart des activités de service. Il assure la circulation - entre agents économiques locaux - de l’argent attiré initialement par le secteur basique. Le multiplicateur de la base traduit les rondes successives de revenus et de dépenses profitant au secteur induit, pour chaque unité monétaire attirée dans la région par le secteur basique. Ainsi l’événement sportif peut être considéré comme une activité basique de par les déplacements de populations et les dépenses de nature touristique qu’il engendre (Barget, 2001). Au travers du calcul d’impact économique, on cherche alors à déterminer quelle sera l’ampleur de l’accroissement total de l’activité économique qui en résultera.
6La théorie de la base apparaît comme particulièrement adaptée pour analyser les retombées économiques d’un événement sportif sur l’espace local qui en est l’hôte. L’étude d’impact commence par le choix d’un espace pertinent d’analyse, et l’impact mesuré n’a de sens que par rapport à ce niveau territorial. On considère, dans la littérature économique, que trois catégories de dépenses peuvent être à l’origine d’une injection monétaire, ce sont les dépenses des visiteurs (spectateurs habitant hors de l’espace local), les investissements en infrastructures sportives et non-sportives, les dépenses d’organisation (Jeanrenaud, 2000). L’origine et la destination des fonds doivent être analysées précisément afin d’isoler les dépenses effectuées localement et financées par des agents économiques situés hors du territoire. Il convient ensuite de déduire de cette injection monétaire brute les fuites sous forme d’épargne, de taxes, et d’achats de produits importés afin de passer à l’injection nette ; en pratique cela revient à appliquer le taux valeur ajoutée locale, qui indique pour chaque euro injecté, la part qui demeure sur le territoire et constitue un supplément de revenus pour les agents locaux. Le surcroît total de richesse lié à l’événement est finalement calculé par application du coefficient multiplicateur à l’injection monétaire initiale (Preuss, 2006).
7Le modèle de la base économique rend bien compte des enjeux et des rouages du développement territorial en relation avec un choc exogène de demande. Son application au calcul d’impact économique des événements sportifs a progressé depuis deux décennies au travers d’un approfondissement de la réflexion sur le caractère additionnel de la dépense : meilleure prise en compte des déplacements temporels de dépense (Preuss, 2004), des effets d’éviction (Fourie, Siebrits, Spronk, 2009), et des doubles comptes (Barget, Gouguet, 2010). Si ces améliorations sont significatives, elles n’empêchent pas les approximations découlant du fait que le territoire est uniquement considéré comme une « boîte noire » dans laquelle entrent, et de laquelle sortent des flux monétaires. La connaissance de l’événement, et de la complexité des relations qu’il établit ou renforce reste globale et incomplète.
8La ventilation des produits et des charges d’organisation, selon respectivement leur origine et leur destination géographique, est généralement effectuée de manière globale à dire d’expert, et non poste par poste. Un entretien avec le directeur du comité d’organisation permet d’estimer la proportion des fonds provenant de l’extérieur du territoire et dépensée localement. Cela n’est pas pleinement satisfaisant parce qu’il existe souvent un écart important entre la perception par l’organisateur de la structure territoriale du budget et la réalité ; l’organisateur a tendance à surestimer le montant dépensé localement, ainsi que les financements d’origine externe, et donc l’injection. Cela peut s’expliquer par le biais stratégique (délibéré), ou une mauvaise perception de la réalité. La mesure de l’impact est moins précise, mais également moins détaillée puisqu’il n’est pas possible de ventiler l’impact global en fonction des différents types de dépenses d’organisation qui le génèrent.
9L’imprécision est accrue par l’omission de certaines relations entre les parties prenantes de l’événement. En effet, au-delà de trois types de dépenses traditionnellement distingués (investissement, fonctionnement, consommation des visiteurs), les dépenses de communication et de relations publiques, qui ne transitent pas par la plateforme du tournoi, ne sont pas considérées. Elles concernent essentiellement les principaux sponsors et partenaires qui vont faire appel à des prestataires afin de valoriser leur partenariat avec l’événement. De plus, les ressources mobilisées dans le cadre de programmes associés, ne sont pas intégrées aux calculs. Ces actions de nature diverse (sportive, sociale, environnementale) peuvent être à l’origine d’un afflux monétaire significatif sur le territoire hôte. Pour surmonter ces limites, nous proposons de mobiliser en complément de l’approche par la base économique, la théorie des parties prenantes, dans le domaine de la gestion. Nous avons souligné que l’organisation d’un grand événement sportif nécessite l’implication d’un grand nombre de parties prenantes et ce sont leurs relations avec le comité d’organisation qui génèrent son impact économique sur un territoire donné (Preuss, 2006).
1.2 – Théorie des parties prenantes
10La théorie des parties prenantes popularisée par Freeman (Freeman, 1984) prend plus particulièrement en compte la nature des relations entre l’organisation et ses parties prenantes. Elle vise à comprendre la relation entre l’organisation et les groupes. Pesqueux (2006) synthétise les grands principes sur lesquels elle est fondée. 1) l’organisation est en relation avec plusieurs groupes de parties prenantes qui affectent et sont affectés par ses décisions (Freeman, 1984) ; 2) elle prend en compte la nature de ces relations en termes de processus et de résultat vis-à-vis de la société et des parties prenantes ; 3) les parties prenantes construisent une constellation d’intérêts qui sont à la fois coopératifs et concurrentiels (Donaldson & Preston, 1995) ; 4) les intérêts des parties prenantes ont une valeur intrinsèque et aucun intérêt n’est censé dominer les autres (Clarkson, 1995 ; Donaldson & Preston, 1995) ; 5) la théorie considère également la prise de décision managériale (Donaldson & Preston, 1995).
11La théorie des parties prenantes possède certaines limites. Mercier (2010 : 143) après avoir conduit une analyse historique constate qu’il « reste beaucoup à faire pour améliorer la robustesse du concept de stakeholder, ainsi que le pouvoir explicatif des courants théoriques le mobilisant ». En dépit de ces critiques il souligne l’utilité de ce concept car il constitue d’une part une grille de lecture pertinente des relations qui se développent entre l’organisation et ses parties prenantes et d’autre part parce qu’il « permet d’appréhender l’entreprise comme étant un instrument de création de valeur pour ses parties prenantes et ouvre la voie à un questionnement plus abouti autour de la création et de la répartition de cette valeur créée » (Mercier, 2010 : 154).
12Cette approche constitue une grille de lecture pertinente des relations qui se développent entre l’organisation et ses parties prenantes. Cette théorie permet d’analyser les échanges entre le comité d’organisation d’un grand événement international et ses parties prenantes qui génèrent son impact économique. Hakansson et Snehota (1995) ont développé un modèle dans lequel les marchés inter-organisationnels sont fondés sur trois groupes de variables : les acteurs, les activités et les ressources. Ce cadre permet de mesurer l’impact économique d’un grand événement sportif à partir des activités, des relations entre les parties prenantes et de l’échange de ressources.
13Les méthodes de calcul de l’impact économique à court terme liées à l’organisation d’un événement sportif ne prennent pas en compte l’ensemble des échanges entre les parties prenantes générant l’impact économique. Ces limites peuvent être levées en posant, comme préalable à l’application de la théorie de la base, une représentation précise du réseau de parties prenantes sans lesquels l’événement ne pourrait avoir lieu, et qui sont à l’origine de l’impact économique. Cela conduira à cerner l’ensemble des flux de dépenses liés à l’événement, et à améliorer la qualité de la mesure des retombées économiques ; la démarche va être illustrée à partir du cas de l’Open de Tennis de Moselle.
2 – Méthodologie
2.1 – L’Open de tennis de Moselle et son réseau de parties prenantes
14L’Open de tennis de Moselle, est un tournoi ATP 250 qui figure au 5ème rang des tournois professionnels de tennis masculins en France. Il s’agit certes d’un événement majeur, mais qui ne peut être considéré comme un méga-événement sportif. Son réseau de parties prenantes n’est pas aussi dense et complexe, ce qui est parfaitement approprié pour le test d’une nouvelle méthodologie qui pourra ensuite être étendue aux plus grands événements mondiaux, si elle est considérée comme performante. La première édition de l’Open se déroula en 2003, lorsque le Conseil Général de Moselle saisit l’opportunité qui lui était offerte d’attirer ce tournoi.
15L’organisation de l’événement est appréhendée comme un système de parties prenantes qui est activé par l’événement lui-même, et ses programmes associés. Chaque relation possède un contenu qui pourvoit des bénéfices pour les parties prenantes impliquées. Il existe différents types de parties prenantes au sein du système « Open de Moselle ». Les parties prenantes primaires (Clarkson, 1995) sont celles dont l’implication est essentielle pour organiser l’événement. Il s’agit de Lagardère Sports - Sport Five (détenteur des droits), du comité d’organisation “Open de Moselle”, de l’Association des Tennismen Professionnels (ATP), de la Fédération Française de Tennis, et du Conseil Général de Moselle (partenaire principal garant de la tenue du tournoi). Il y a aussi des parties prenantes secondaires dont l’implication donne son plein potentiel à l’événement. Ce sont les institutions sportives (clubs de tennis, comité départemental de tennis…), les collectivités territoriales (Ville de Metz…), les partenaires privés et fournisseurs (JB Communications, Marcotullio, Lanson…), les partenaires médias (Paris Première, Le Républicain Lorrain…), et les écoles.
16Sur la base d’interviews administrées à ces parties prenantes primaires et secondaires, il a été possible de dresser le réseau de relations qui ont été créées, ou se sont intensifiées. Si, dans la littérature sur la théorie des parties prenantes (Parent, 2008), plusieurs types de liens sont distingués, nous ne retiendrons que les relations de nature économique dans cet article, puisque la finalité est de proposer une mesure de l’impact économique d’un événement donné. La nature et la force de ces liens, ainsi que les ressources financières allouées, ont été précisées lors d’entretiens en face à face. Ces investigations constituent le fondement du calcul d’impact économique qui va suivre. Le Conseil Général étant le sponsor principal, et l’événement rentrant dans le cadre d’une politique publique d’accueil d’événements, c’est le département de Moselle qui a été retenu comme territoire pertinent pour la mesure des retombées économiques.
2.2 – Calcul de l’impact économique de l’Open de tennis de Moselle
17En intégrant la dimension territoriale des relations (distinction entre agents locaux et extérieurs au département de Moselle) il est possible de préciser le modèle économique d’ensemble de l’événement (Figure 1). Cette représentation reste globale dans la mesure où un schéma détaillé dans lequel figurerait l’ensemble des relations entre les parties prenantes de l’Open serait illisible. Uniquement les relations donnant lieu à un échange monétaire apparaissent, et ceci seulement lorsque ces relations impliquent un agent extérieur (trait pointillé) et un agent du département (trait plein), de sorte qu’elles vont donner lieu à une injection d’argent neuf dans l’économie locale.
Le modèle économique de l’Open de tennis de Moselle
Le modèle économique de l’Open de tennis de Moselle
18Quatre types de dépenses sont susceptibles de générer une injection monétaire si elles émanent d’une partie prenante localisée hors du département et profitent à un agent économique de Moselle.
19- Les spectateurs de l’Open et les personnes qui les accompagnent dépensent de l’argent dans l’enceinte (tickets, achats de souvenirs, boissons…). Ces relations sont de type R0, elles interviennent entre les spectateurs (niveau N1) et Sport Five l’organisateur (niveau N0). Les dépenses des visiteurs hors de l’enceinte sont de type R2, elles relient les spectateurs (niveau N1) et les entrepreneurs qui en tirent des profits (niveau N2). La collecte des données a été effectuée lors d’une enquête auprès de plus de 800 spectateurs interrogés sur l’ensemble de la semaine. Le profil des spectateurs a été analysé et leurs dépenses estimées.
20- Les dépenses des joueurs et officiels (ramasseurs de balles, arbitres…) durant leur séjour concernent le logement et divers achats. La part qui bénéficie à des entrepreneurs locaux a été déterminée. Ces flux de type R2 vont du niveau N1 (les joueurs et officiels) au niveau N2 (entrepreneurs qui bénéficient de leurs dépenses durant le tournoi). Les dépenses ont été estimées sur la base de plusieurs entretiens auprès des joueurs professionnels.
21- Les dépenses de fonctionnement sont effectuées par le comité d’organisation de l’Open, sous forme d’achats de biens et services et de rémunérations versées. Elles bénéficient partiellement à des fournisseurs locaux, et une partie prend la forme de fuites hors territoire. Il est également important d’observer la manière dont ces dépenses sont financées ; plus l’argent vient de sociétés, de collectivités publiques, et de spectateurs (achats de billets) situés hors Moselle, et plus l’impact est important. Ces relations sont notées R0 dans le schéma, elles interviennent entre le niveau N0 (Comité d’organisation - Sport Five), et le niveau N1 (entreprises fournissant la prestation). Plusieurs entretiens avec les personnes en charge du comité d’organisation furent nécessaires afin de ventiler le budget selon une logique territoriale.
22- Les dépenses de communication et de relations publiques en dehors de la plateforme proposée par le tournoi sont de type R1, lorsqu’il s’agit d’achats de biens et services profitant à un autre sponsor de l’Open (par exemple les achats de bouteilles de Champagne par un partenaire profitent à Lanson qui est le fournisseur officiel du tournoi). Les dépenses sont de type R2 lorsqu’elles interviennent entre un partenaire du tournoi (niveau 1) et des fournisseurs non directement impliqués dans le tournoi (niveau 2). Les données ont été recueillies lors d’interviews avec les dirigeants des sociétés concernées.
23Un résumé des dépenses qui peuvent se transformer en impact économique, de même que le niveau auxquelles elles interviennent, est proposé Table 1.
Catégories de dépenses et niveaux de relations
Catégories de dépenses et niveaux de relations
24Une méthodologie classique de mesure d’impact dans le cadre de la théorie de la base économique a ensuite été utilisée, mais de manière plus fine et détaillée que de coutume (voir Table 2). La première partie du tableau est relative à l’origine de l’argent. Chacune des quatre catégories de dépenses précédemment décrites est désagrégée autant que possible (col.1), la finalité de la dépense est mentionnée, elle peut être à dominante économique, sociale ou environnementale (col.3), de même que la modalité d’action, seul ou en collaboration (col.4). A partir de la dépense (col.5), la somme d’argent provenant d’agents situés hors de la Moselle a été estimée (col.6). La seconde partie du tableau porte sur la localisation des agents profitant de la dépense. Ces parties prenantes sont identifiées (col.7), et le montant qu’ils reçoivent indiqué, il constitue l’injection brute (col.8). L’injection nette (col.9) est calculée en appliquant le taux de valeur ajoutée locale, ce qui permet de prendre en considération que certains biens et services contiennent des produits importés. La théorie de la base est à nouveau mobilisée ensuite pour calculer le coefficient multiplicateur et l’impact économique (col.10). A partir des travaux de Vollet et Bousset (Vollet, Bousset, 2002), le multiplicateur a été estimé à 1,85 ce qui signifie que 1€ injecté dans l’économie locale génère 1,85€ de revenu.
Calcul d’impact économique détaillé
Calcul d’impact économique détaillé
3 – Résultats et implications de la recherche
25L’impact économique de l’Open de Tennis de Moselle se monte à 651 909€ au total. Par application du ratio entre la valeur ajoutée et l’emploi dans le département, il apparaît que 10.06 emplois équivalent temps plein ont été créés. Le constat est donc le même pour les événements de taille moyenne que pour les méga-événements, l’impact apparaît significatif, mais faible en comparaison de l’activité économique globale du territoire (il y a 362 024 emplois temps plein en Moselle). L’impact est aussi assez limité au regard du budget du comité d’organisation (environ 2 M€).
26Pour ce qui concerne la structure de l’impact selon la catégorie de dépenses qui l’a induite (Table 3), les dépenses de consommation des spectateurs représentent seulement 102 776€ ou 15.8% de l’impact global. Il semble qu’il y ait un manque d’intérêt de la part du public, et que le tournoi ne puisse pas être considéré comme véritablement populaire. Le nombre limité de spectateurs assistant à l’événement (14 000), associé à une faible proportion provenant de l’extérieur de la Moselle (21%), et une dépense moyenne réduite (43€) contribuent à la faiblesse de l’impact économique global.
Nature de l’impact économique
Nature de l’impact économique
27Les bénéfices résultants de la consommation des joueurs et officiels (nommés « participants »), représentent 30,1% de l’impact total. Il semble difficile d’accroître ce type de retombées parce que le nombre de participants ne peut rester que limité, et qu’ils dépensent déjà de manière importante dans la ville.
28Pour ce qui concerne le budget d’organisation, la structure territoriale des ressources d’une part, des dépenses d’autre part, ne sont pas favorables à la génération de revenus localement. En effet, seulement 25% du financement provient de parties prenantes externes à la Moselle, alors qu’uniquement 33% des dépenses bénéficient à des sociétés ou travailleurs du département. L’approche fine que nous avons retenue (Table 2) permet d’identifier certaines dépenses qui sont particulièrement responsables de fuites hors territoire ; les ressources allouées sous forme de prize money et de diffusion des billets sortent en totalité de l’espace à l’étude, et pour la restauration, seulement 4,8% des dépenses bénéficient à des agents économiques locaux. La destination des dépenses n’est pas optimale pour l’édition et la publicité (46,3% dépensé localement), les frais de fonctionnement (51,7%) et les achats au stade (53,7%).
29Enfin, pour ce qui est de la communication et des relations publiques, les entretiens ont montré que l’événement est jugé très satisfaisant par les sponsors et qu’ils souhaitent continuer leur partenariat avec l’Open. Incontestablement, le tournoi constitue une plateforme de relations publiques appréciée. Néanmoins, mis à part la ville de Metz et le Conseil Général, seulement trois sponsors communiquent sur leur partenariat avec l’Open et dépensent de l’argent en communication hors des Arènes de Metz. Ces dépenses de relations publiques comptent pour 26,5% de l’impact, soit 172 230€ ; elles sont en général oubliées dans les études d’impact économique classiques, et leur intégration constitue l’une des contributions scientifiques de l’approche par les parties prenantes.
30Une originalité de cette recherche est de dissocier l’impact selon le type d’actions qui le génèrent. Les actions à finalité principalement économique représentent 89,4% des revenus globaux amenés par l’événement. Les dépenses à finalité sociétales comptent pour seulement 9,8% de l’impact. Ce dernier chiffre qui peut apparaître comme décevant est expliqué par le fait que la plupart des programmes culturels, sportifs et sociaux sont initiés par le Conseil Général et la Municipalité, des institutions locales qui ont simplement redirigé de l’argent public d’autres postes de dépense publique vers l’Open. Un des enseignements est donc que, mis à part lorsque l’Etat est fortement impliqué, ce qui est le cas pour les méga-événements, l’impact des programmes sociétaux est assez faible. Les programmes environnementaux sont peu développés, seule l’opération “balles jaunes” dédiée au recyclage des balles de tennis usagées, peut y être rattachée, pour un pourcentage de 0,8% de l’impact global du tournoi.
31A partir de l’analyse précédente, des recommandations peuvent être faites aux organisateurs et aux décideurs publics. La capacité à rassembler et manager des ressources est l’une des capacités organisationnelles liées à l’événement (Ulrich, Smallwood, 2004). La manière dont les ressources des tournois de tennis peuvent être développées a déjà été analysée par Maltese (Maltese, 2009) pour Roland Garros et l’Open 13 de Marseille (ATP 250). Parmi les quatre types de ressources distinguées par l’auteur [3], nos propositions sont centrées sur le développement des ressources partenariales qui sont apportées par différents types d’institutions (collectivités publiques, sport, éducation, santé, milieux d’affaires, média…). La taille de l’impact économique induit par ces ressources, dépendra de la capacité d’attirer de l’argent émanant de parties prenantes extérieures au département, et de s’assurer que les entreprises locales fournissent l’essentiel des biens et services demandés. Compte tenu de cette nécessité, il nous semble que la situation pourrait être améliorée significativement à deux niveaux.
32- Concernant l’impact organisationnel, il est approprié de chercher à accroître la part du financement externe en mobilisant des sponsors nationaux et internationaux. Les changements qui sont intervenus récemment (déplacement d’un ATP 250 de Lyon à Montpellier) peuvent ouvrir des perspectives pour un événement stable comme l’Open de Moselle. Il serait profitable également d’amplifier la préférence implicitement accordée aux sociétés Mosellanes. Cela génèrerait plus de valeur ajoutée et d’emplois, néanmoins le potentiel de l’offre locale constitue un obstacle à cette stratégie. Cela est impossible pour la diffusion des billets, difficile pour la restauration à cause de l’expertise du prestataire actuel, et plus envisageable pour l’édition et la publicité ainsi que les achats tels que les ordinateurs qui ne sont pas spécifiques.
33- Il est essentiel que le nombre de spectateurs progresse, et que la zone de chalandise du tournoi soit étendue. Un partenariat avec les institutions en charge du tourisme devrait être développé pour offrir des incitations fortes à se déplacer aux fans de tennis. Le plan de communication pourrait être revu, et le réseau de clubs mieux exploité. De plus, comme pour le BNP Paribas Masters 1000 de Paris qui souffrait d’un déficit en termes de spectateurs payants par le passé, les ventes de billets devraient être promues par un mix promotionnel et le marketing direct sur la base de la promesse d’un diversement exceptionnel. Divers événements devraient être organisés durant l’Open afin d’impliquer le public et de leur fournir une nouvelle expérience récréative. Le Conseil Général de Moselle est très actif en ce domaine, ce qui est déjà en place doit être renforcé.
Conclusion
34Dans cet article, nous avons montré qu’une approche combinant la théorie de la base et une analyse approfondie des flux monétaires entre les parties prenantes, en particulier entre la société organisatrice, ses partenaires (financeurs), et ses fournisseurs (bénéficiaires des dépenses), permettait un calcul plus précis de l’impact économique d’un événement sportif. De plus, l’évaluation est plus complète du fait de l’inclusion de flux monétaires traditionnellement omis, et rendus plus visibles par l’analyse des relations entre parties prenantes. C’est le cas des dépenses de valorisation hors stade, et des programmes collaboratifs.
35Si l’impact économique est plus précisément mesuré, la manière dont les résultats sont présentés est également plus détaillée et davantage orientée vers l’aide à la décision. En effet, les bénéfices économiques peuvent être dissociés en fonction de la nature de la relation qui les a engendrés. Il est possible d’aller au-delà de la classification habituellement rencontrée dans la littérature économique entre investissements, dépenses de fonctionnement, dépenses des spectateurs, consommation des participants. Les bénéfices économiques peuvent également être dissociés en fonction de l’objectif poursuivi (économique, sociétal, environnemental), ou de la modalité d’action (seul ou en collaboration).
36En définitive, c’est une nouvelle conception de l’impact économique qui a été développée qui s’avère particulièrement adaptée aux grands événements soutenus par les collectivités territoriales dans le cadre de politiques publiques d’accueil (Leopkey, Mutter, Parent, 2011). Sobczak et Berthoin Antal (2010 : 117) font remarquer que « partout dans le monde, les activités des entreprises font aujourd’hui l’objet d’une plus grande attention de la part d’un nombre croissant d’acteurs qui observent leurs impacts économiques, sociaux et environnementaux ». Cette méthode répond à la volonté des collectivités territoriales, des citoyens et des organisations détentrices des droits des événements sportifs de connaître leurs retombées économiques sur un territoire. Ces parties prenantes cherchent à influencer les décisions des organisateurs des grands événements sportifs pour qu’ils prennent en compte leurs intérêts.
37La démarche développée ici permet d’émettre des recommandations aux décideurs de telle manière que l’impact économique soit maximisé, ce qui ajoute une dimension prescriptive aux études d’impact qui sont généralement à dominante évaluative. Cela permet aux entreprises événementielles de mettre en œuvre un processus visant à engager leurs parties prenantes qui implique un apprentissage et un partage de connaissances. Sobczak et Berthoin Antal (2010 : 121) définissent l’engagement des parties prenantes comme « la création active de relations d’apprentissage avec les différentes parties prenantes afin de trouver des solutions aux enjeux économiques, sociaux et environnementaux ».
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