La domination de la finance : origines, mécanismes, alternatives
- Par Rémy Herrera
Pages 127 à 146
Citer cet article
- HERRERA, Rémy,
- Herrera, Rémy.
- Herrera, R.
https://doi.org/10.3917/maorg.019.0127
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https://doi.org/10.3917/maorg.019.0127
Notes
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[1]
Estimation fin décembre 2010. Cf. le rapport de la Banque des Règlements internationaux de juin 2011.
Introduction
1Cet article analyse successivement : 1) la domination de la haute finance étasunienne, depuis ses origines controversées, entre « barons voleurs » et va-t-en-guerre, aux États-Unis, puis à l’extérieur de ceux-ci, jusqu’à l’heure présente du néolibéralisme (première partie) ; 2) les différents aspects de sa récente entrée en crise, analysée dans ses causes et ses effets (deuxième partie) ; et 3) le passage des fausses politiques anticrise orthodoxes actuellement appliquées aux vraies solutions à définir en termes de possibles contrepouvoirs et contrôles, jusqu’à des propositions globales pour tendre vers un monde plus équilibré, car multipolaire (troisième partie).
1 – La finance, de ses origines controversées à sa domination hégémonique actuelle
1.1 – « Barons voleurs » et « va-t-en-guerre »
2L’origine de la haute finance étasunienne est pour le moins controversée. H. Zinn a décrit, sans fard, les comportements de ceux qu’il appelle les « barons voleurs », et « qui contrôlent le peuple avec l’argent du peuple », dans son ouvrage A People’s History of the United States. Lisons plutôt ce qu’il écrit de J.P. Morgan : « Pendant la guerre de Sécession, Morgan acheta à un arsenal militaire cinq mille fusils à 3,5 dollars pièce qu’il revendit à un général 22 dollars chaque. Ces fusils défectueux auraient arraché le pouce de tout soldat qui s’en serait servi. Le fait fut signalé par un rapport du Congrès, mais il se trouva un juge fédéral pour objecter que cet échange commercial s’appuyait sur un contrat juridiquement valide. Morgan avait échappé au service pendant la guerre en se payant un substitut pour 300 dollars. John D. Rockefeller, Andrew Carnegie, (...) et James Mellon firent de même ». Et d’ajouter : « Le gouvernement des États-Unis confia à la banque Drexel, Morgan & Co. la tâche d’émettre pour 260 millions de dollars de bons du [Trésor]. [Il] aurait pu le faire lui-même, mais il préféra apparemment verser 5 millions de dollars de commissions aux banquiers. (...) En 1895, la réserve d’or [de l’État] était au plus bas alors que 26 banques new-yorkaises renfermaient dans leurs coffres près de 129 millions en or. Un syndicat de banquiers emmené par J.P. Morgan & Co. offrit au gouvernement de lui confier de l’or en échange de bons du Trésor. Les banquiers revendirent immédiatement les bons à un prix plus élevé, empochant une plus-value de 18 millions de dollars ». Quant à J.D. Rockefeller, après avoir acheté sa première raffinerie pétrolière et créé la Standard Oil Compagny of Ohio en 1870, « il se débarrassa de la concurrence. À Buffalo, une raffinerie concurrente fut détruite dans une (...) explosion organisée par des responsables de la Standard Oil. La fortune des Rockefeller atteignit bientôt deux milliards de dollars ». Ou encore : « En 1900, Andrew Carnegie (...), lors d’un dîner, accepta de vendre ses aciéries à J.P. Morgan. Il en griffonna le prix sur un bout de papier : 492 millions de dollars » (Zinn, 2002, pp. 296-298).
3La collusion entre affaires publiques et privées, parachevant l’utilisation de méthodes parfois illégitimes, nuance la thèse juridique traditionnelle d’une opposition entre le droit et la force, faisant croire à la neutralité d’un État qui, situé au-dessus des conflits de la société, incarnerait la rationalité politique universelle, alors qu’en réalité, il subordonne des citoyens fictivement « libres et égaux » aux intérêts de ceux qui en ont finalement pris possession, dans la logique de généralisation de la propriété privée des moyens de production. Cette « acquisition » de l’État par les propriétaires les plus puissants – i.e. les élites de la finance – s’effectue pour l’essentiel à travers des mécanismes économiques, notamment la dette publique, tombée entre les mains des oligopoles financiers. La finance put s’organiser en puissance dominante dans la forme de l’État moderne, après la fusion des activités de banque et d’industrie. L’État, dont le caractère répressif s’est vu accentué face aux rébellions populaires, gérant aussi la monnaie en assurant sa reproduction comme équivalent général dans la circulation, fut placé sous contrôle étroit d’une aristocratie de rentiers spéculant sur les valeurs d’État convertibles. C’est ce contrôle du financement de l’État qui joua un rôle d’accélérateur de l’accumulation par l’expansion des marchés financiers, transformant l’argent improductif en capital reproductible. Ainsi tenue, la dette publique servit d’impulsion aux sociétés par actions, au commerce de titres négociables et aux jeux boursiers. L’État, agissant indépendamment des capitalistes individuels et parfois contre leurs intérêts immédiats, put ainsi préserver les conditions générales de reproduction et de stabilité du système, tout en résolvant les oppositions entre fractions dominantes.
4C’est également sous la conduite de la haute finance que le gouvernement des États-Unis s’est lancé à la conquête des marchés mondiaux, qui commença avec la guerre de Cuba de 1898. Car, sous la domination coloniale espagnole, cette île des Caraïbes était très tôt entrée dans la dépendance économique étasunienne. À la veille de la guerre d’indépendance (1895), Cuba, premier exportateur mondial de sucre, constituait le deuxième marché extérieur des États-Unis. C’était un pas décisif dans la marche vers l’hégémonie sur le système mondial. La guerre qui opposa les États-Unis à l’Espagne, par laquelle ils lui enlevèrent la suprématie sur Cuba (plus Porto Rico, les Philippines…), révélait leur volonté de puissance, qui avait projeté leurs armées plus d’une centaine de fois par-delà leurs frontières depuis 1776 : Argentine (1852), Japon (1853), Chine (1859), Angola (1860), etc. Cette guerre était engagée quelques années après la fermeture de la « frontière intérieure » (en 1890, date du dernier massacre des Indiens à Wounded Knee). Car, si Louisiane et Floride avaient été acquises par achat pacifique, tel ne fut pas le cas pour le Sud et l’Ouest, arrachés par la force. La guerre contre l’Espagne fut conduite par des agents du pouvoir étatique : T. Roosevelt au sein de l’exécutif, Mahan dans l’armée, Lodge et Foraker au Congrès… Au moment du partage du monde entre grandes puissances, son but était de mettre la main sur des points stratégiques pesant sur leur zone d’influence déclarée depuis la doctrine Monroe. Mais l’aspect nouveau, qui distinguait cette guerre de celles du passé, est qu’elle était l’effet de la poussée du capital financier étasunien, et la condition de sa pénétration à l’extérieur.
5Les intérêts de la haute finance avaient déjà acquis leur fabuleuse puissance aux États-Unis, et étaient sur le point de dominer mondialement. C’est en ce sens qu’elle a pu être interprétée comme la première guerre impérialiste de l’histoire des États-Unis, dont le capitalisme, au tournant du 20e siècle, achevait sa mutation monopolistique. À l’époque, malgré sa petitesse, Cuba offrit des opportunités non négligeables pour l’exportation de capitaux, investissements productifs, mais aussi placements de portefeuille (dont la dette publique, où se cristallisèrent les logiques financières délictueuses et la subordination du pays par ses élites corrompues). Ainsi, l’amendement du sénateur Platt, qui autorisait les États-Unis à intervenir militairement et leur cédant une partie du territoire (Guantánamo), avait été rédigé par l’avocat (Root) du banquier Speyer, ami personnel du président Roosevelt, commandant les opérations militaires durant la guerre. C’est un prêt de la banque Speyer qui finança le désarmement de l’armée cubaine de libération, bientôt remplacée par une armée de métier encadrée par les États-Unis. En 1902, un traité de Réciprocité garantit à ces derniers l’exclusivité du marché cubain.
6C’est dans ce contexte que fut implantée sur l’île, en 1900, la première compagnie à capitaux étasuniens, la Cuba Co., dans le conseil d’administration de laquelle siégeaient des agents des deux groupes financiers qui allaient dominer l’économie du pays : Morgan et Rockefeller. Cette conquête a été menée sous occupation militaire et selon les méthodes de l’accumulation primitive. Les concessions minières furent distribuées aux capitalistes étasuniens par ordre du général Wood. Entre 1914 et 1924, la finance, emmenée par Morgan, s’empara du secteur sucrier cubain. Les sociétés anonymes prenaient leur essor et, en 1915, quand arriva la Cuba Cane Sugar Co., les fonds étaient levés sur les marchés boursiers des États-Unis. La Cuba Cane Corp., première firme directement dirigée par la finance étasunienne à Cuba, et surtout la maison Morgan, fit l’acquisition de terres et de centrales qui lui firent peu à peu contrôler la récolte sucrière. Cette évolution de la structure de propriété du capital concentrait les centrales cubaines dans les portefeuilles des holdings étasuniens, fonctionnant par ententes.
7L’essor était conduit par des groupes financiers dont les plans d’investissements cessaient d’être ciblés sectoriellement pour être intégrés dans un schéma global, opérant tous azimuts. En 1925, la finance avait la mainmise sur les mines sous la coupe de la Bethlehem Steel Corp. et de l’American Metal, contrôlées par Morgan, comme l’U.S. Steel Corp. Le monopole de l’électricité était détenu par la General Electric – contrôlée par Morgan – ; celui du téléphone par la Cuba Telephone dont la quasi-totalité du capital appartenait à l’International Telephone & Telegraph, allié à American Telephone & Telegraph et à Western Union, propriétés de Morgan. Une bonne partie des chemins de fer était tenue par la Cuba Railway, filiale de Cuba Co. dans laquelle on retrouvait, par des intermédiaires, Morgan et, en participation directe, la Chase Manhattan des Rockefeller. En 1920, la loi de liquidation du système bancaire marqua la faillite des établissements locaux, qui furent vite absorbés, comme la National City Bank, par les Stillman-Rockefeller. C’est d’ailleurs la finance étasunienne qui gérait les comptes du Trésor cubain, et l’État lui-même tomba dans la dépendance par la dette publique. J.P. Morgan domina bientôt le pool de créanciers, en compagnie des Rockefeller, par la Chase Manhattan. La corporation finance opérait comme elle l’avait fait plus tôt chez elle, sans scrupule aucun. Le chemin qui lui permit de contrôler l’économie cubaine dès 1920 est jonché de scandales financiers, corruption politique et pressions militaires, à côté du rachat à bon prix de sucreries géantes et de plantations latifundiaires… En 1925, Cuba était le troisième pays destinataire des exportations de capitaux étasuniens dans le monde.
1.2 – Le retour de la domination de la finance à l’ère du néolibéralisme
8L’essor mondial de la finance connut une parenthèse après 1929, jusqu’au néolibéralisme. Nous définirons ici ce dernier comme le système doctrinal sur lequel se développe la stratégie globale de domination de la haute finance moderne munie de la superstructure institutionnelle et idéologique qu’elle commande. Composée des puissants oligopoles bancaires et financiers contrôlant le capital mondialement dominant, cette finance a son centre de gravité au cœur de l’hégémonie du système mondial, c’est-à-dire aux États-Unis. Elle s’est imposée à partir de la décennie 1970, au cours de laquelle fut démantelé le cadre institutionnel de l’étalon de change-or dit de Bretton Woods, instauré au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Le déclin des taux de profit enregistré dans les principaux pays du centre dès la fin des années 1960 s’est approfondi au cours de la décennie suivante en une crise généralisée, avec le basculement du système dans le chaos monétaire et l’explosion des inégalités. Le point tournant de ce retour au pouvoir de la finance – née à la fin du 19e siècle et placée sous surveillance après la crise de 1929 – intervint, surtout lorsqu’en 1979, la Federal Reserve Bank des États-Unis, prêteur en dernier ressort du système financier mondial, décida de relever brutalement et unilatéralement ses taux d’intérêt. Cette hausse, qui visait à tenter de résoudre le problème de la baisse du taux de profit observé depuis dix ans, s’interprète comme un « coup d’État financier » par lequel la haute finance étasunienne est parvenue à reprendre le pouvoir – qu’elle perdit au cours de la Dépression des années 1930 – sur le système mondial. Les conséquences de cette réorientation monétariste furent planétaires, frappant tant les économies du Nord, dont les politiques plièrent sous la contrainte extérieure pesant sur les composantes externe et interne de leur politique monétaire (taux de change et offre de monnaie), que celles du Sud, en installant les conditions mêmes de l’éclatement de la crise de la dette à venir.
9Cette reconquista moderne de la finance opéra sur les ruines des anciens piliers du système mondial, avec la remise en cause de la régulation dite « fordiste » du capitalisme au Nord (stagflation des années 1970), l’échec des programmes des bourgeoisies nationales au Sud (crise de la dette des années 1980) et l’effondrement du bloc soviétique à l’Est (fin de l’URSS et du CAEM au début des années 1990). La conjonction historique de ces trois événements provoqua une profonde modification du rapport de force capital-travail à l’échelle mondiale. C’est dans ce contexte de recul général des positions conquises sous la pression des luttes des travailleurs et des peuples que se comprend l’offensive de l’idéologie néolibérale. Ses dogmes sont connus : ils s’attaquent à l’État que les stratégies volontaristes de développement avaient précédemment placé, chacune à sa façon, au cœur de leur projet respectif de transformations des formations sociales, afin de tenter d’autonomiser les conditions de leur accumulation et de leur reproduction dans les relations globales : « compromis keynésien » au Nord, planification à l’Est et dans le Sud socialiste, « développementisme » des bourgeoisies nationales ailleurs. Au niveau national, il s’est agi de pousser la logique anti-étatique par la déformation de la structure de propriété au profit du secteur privé et la réduction de dépenses publiques à finalité sociale et d’imposer une rigueur salariale comme pivot d’une désinflation prioritaire sur toute autre considération – avec partage de la valeur ajoutée favorisant le capital. Au niveau global, les objectifs sont de perpétuer la suprématie du dollar sur le système monétaire international (changes flexibles) et de promouvoir le libre-échange par la levée d’obstacles protectionnistes et la libéralisation des transferts internationaux de capitaux.
10La normalisation planétaire de cette stratégie de dérégulation – c’est-à-dire de re-régulation du système par les seules forces des oligopoles financiers – et de mondialisation financière – aux effets amplifiés par l’absence d’entité politique supra-étatique face aux marchés globalisés (Herrera, 2009) – relevait des fonctions des institutions monétaires locales (banques centrales « indépendantes ») et des organisations internationales. Ces dernières prodiguèrent alors à l’adresse de leurs paysclients des recommandations de good governance visant à infléchir les politiques des États nationaux dans le sens de l’instauration d’institutions plus favorables à l’ouverture des marchés du Sud au capital financier globalisé. Indissociable de la marche du néolibéralisme, la bonne gouvernance est au fond le symétrique inversé de ce que l’on attendrait d’un bon gouvernement. Niant leur droit au développement, son but est le contraire d’une participation démocratique des individus et des peuples aux processus de décision engageant leur devenir collectif. En refusant la nécessité d’une alternative qui imposerait à la dynamique du capital des limites externes à sa logique de profit, le discours de la bonne gouvernance choisit de durcir la critique des défaillances de l’État, jusqu’à conseiller au Sud l’abandon de fonctions régaliennes : substitution de la monnaie par une devise étrangère, privatisation de la collecte d’impôts, délégation de défense nationale… D’où ce paradoxe de ces appels lancés aux États pour qu’ils internalisent des politiques ultralibérales imposées de l’extérieur au moment où les oligopoles financiers pénètrent les structures de propriété de leur capital et les dépossèdent de toute souveraineté nationale. Gérer les appareils d’État du Sud depuis le centre du système, en neutralisant leur pouvoir d’État, voilà, vu du Nord, le « secret » de la gouvernance idéale. L’idée de forger une stratégie de développement hors du capitalisme est dès lors prohibée (Herrera, 2010).
11Une idée de la manière dont se structure le réseau global de la haute finance a été proposée par Vitali, Glattfelder et Battison (2009), qui montrent que 737 compagnies contrôlent 80 % des firmes transnationales et que 147 d’entre elles en contrôlent plus de 40 % – appelées la super entité, dont la moitié vient des États-Unis (le Royaume-Uni arrive loin derrière, puis le Japon, la France, la Suisse, les Pays-Bas, l’Allemagne, le Canada…). Parmi les 25 compagnies ayant les connexions les plus denses, douze appartiennent à la finance : Barclays, J.P. Morgan Chase, Morgan Stanley, Goldman Sachs, UBS, Merrill Lynch, Deutsche Bank, Crédit Suisse, Bank of New York Mellon, Mitsubishi Financial, Société Générale et Bank of America, soit quelques-unes des plus puissantes institutions financières de Wall Street et de la City de Londres, notamment. Ce sont elles qui tiennent la structure de propriété du capital des firmes transnationales, par contrôle majoritaire, participation minoritaire leur assurant une influence décisive parmi les actionnaires du fait de prérogatives spéciales, ou via divers établissements dont dépend une cascade d’entreprises endettées. Elles aussi qui se sont subordonnés les États de maints pays périphériques, et jusqu’à ceux du centre du système mondial – ce que traduit pour partie, du fait de l’endettement public, la déstabilisation d’États qui ont nationalisé des dettes privées (pour en reporter le coût sur la population) et de collectivités locales, dont les difficultés de finances publiques mettent en péril le proche avenir des budgets sociaux. Dans cet enchaînement, par lequel ces réseaux financiers globaux captent une large part de la richesse productive réelle, en particulier grâce à leurs efforts stratégiques communs, ni l’Europe ni même les États-Unis ne sont épargnés. Ce sont ces réseaux financiers que W. Dierckxsens a appelés des « États privés sans frontières », qui opèrent sans rendre de compte, dans le secret d’un « capitalisme sans citoyenneté », pour le contrôle du capital transnational (Herrera, Dierckxsens, Nakatani, 2013).
12C’est cette finance qui a vu sa stratégie de domination globale conduire récemment la plupart des économies à la catastrophe. Quand elles n’accusent pas l’errance de l’intervention étatique (parfois à juste titre, comme dans le cas de certaines opérations irresponsables de government sponsored enterprises étasuniennes) ou des « bugs » informatiques (les ordres de transactions financières étant passés par ordinateur, avec des temps de réaction mesurés en nanoseconde), les interprétations traditionnelles de la crise actuelle ont pointé les excès de comportement de quelques agents – allant des fraudes de Ponzi à la Madoff au trou laissé par M. Kerviel. De surcroît, il est connu depuis fort longtemps, comme l’ont montré d’éminents spécialistes de la « finance criminelle » et du blanchiment d’argent par le crime organisé, que « les marchés financiers sont de plus en plus soupçonnés de jouer un rôle important dans le recyclage des masses d’argent sale qui polluent l’économie mondiale » (Dupuis, 1997, p. 90). Toutefois, et fondamentalement, ces opérations spéculatives (légales ou illégales) ne sont pas des excès ou des erreurs de la corporate governance. La spéculation est une potion magique contre le mal structurel du système capitaliste, un remède pour contrer la tendance à la baisse du taux de profit et pour offrir des débouchés aux masses de capitaux ne trouvant plus à s’investir dans la sphère productive de façon rentable – l’éclatement des bulles étant le prix à payer (à payer par les peuples). Ce qui est problématique en réalité, ce n’est pas seulement la spéculation, mais la concentration de la propriété privée et la logique capitaliste de maximisation du profit individuel. Dès lors, c’est la conception d’un État considéré comme entité séparée de la sphère économique et non dominée par les intérêts du capital qui doit être rejetée, car les crises font parties intégrantes de la dynamique contradictoire de la reproduction élargie du capital.
2 – Le temps de la crise
2.1 – Les causes de la crise
13La crise actuelle n’est pas d’abord ni seulement un phénomène financier, par lequel la sphère réelle de l’économie se trouverait contaminée par des perturbations survenues dans la sphère financière. Il s’agit, en réalité, de l’aggravation d’une crise structurelle du capital, dont l’une des manifestations la plus visible – et médiatisée – s’est révélé dans la sphère financière en raison de l’extrême financiarisation du capitalisme contemporain. Nous avons affaire à une crise systémique, donc multidimensionnelle, qui touche désormais le cœur même du système capitaliste, i.e. le centre du pouvoir de la finance qui contrôle l’accumulation depuis plus de trois décennies. Cela se traduit par un excès de production vendable, non pas du fait d’une insuffisance de personnes ayant le désir de consommer, mais en raison d’une concentration des richesses qui tend à exclure une proportion grandissante de la population de la possibilité d’acheter des biens. Ici, au lieu d’avoir affaire à une surproduction standard de marchandises, l’essor du crédit et des marchés financiers permet désormais au capital de s’accumuler sous des formes de capital-argent toujours plus fictives. Le concept de capital fictif, dont le principe est la capitalisation d’un revenu dérivé d’une survaleur à venir, est important pour analyser cette crise. Son lieu de formation est l’intersection entre firmes et États capitalistes : actions en bourse, crédits bancaires, fonds de pensions, fonds d’investissement spéculatifs (hedge funds, et leurs paradis fiscaux), mais aussi dettes publiques… À l’heure présente, des vecteurs privilégiés de ce capital fictif sont la titrisation (transformation d’actifs en titres) et les échanges de produits dérivés (qui actionnent plusieurs degrés de capital fictif). Dans un contexte où la monnaie change de forme pour devenir plus immatérielle, ce concept permet d’appréhender les mouvements fictifs du capital, qui incluent le système de crédit et le capital monétaire. L’analyse de la reproduction élargie doit être menée en liaison avec l’expansion exorbitante des formes de plus en plus irréelles du capital, en tant que sources de valorisation autonomisées, en apparence séparées de la plus-value, et appropriées sans travail – comme par magie. Ce capital fictif est de nature complexe, dialectique, à la fois irréel et réel, car s’il est en partie parasitaire, il bénéficie d’une distribution de plus-value (puisque sa liquidité donne à son propriétaire le pouvoir de le convertir, sans perte en capital, en monnaie, liquidité par excellence). Et, par-là, il peut alors alimenter une accumulation de capital fictif additionnel comme moyen de sa propre rémunération (Carcanholo, Souza Sabadini, 2010, pp. 16-18).
14La crise qui éclata sur le compartiment subprime du marché immobilier étasunien avait été préparée par des décennies de suraccumulation de capital fictif. Elle doit donc se comprendre dans la perspective de long terme d’une aggravation des dysfonctionnements des mécanismes de régulation du système mondial, depuis au moins la suraccumulation de capital-argent des années 1960, liée aux déficits étasuniens, aux tensions sur le dollar et à la multiplication des eurodollars, puis des pétrodollars, sur les marchés interbancaires. Dans ce processus, certains événements ont eu un rôle décisif, parmi lesquels, nous l’avons dit, la décision des États-Unis à partir de 1971 de démonétiser l’or, flexibiliser les régimes de changes et déréglementer les marchés monétaires et financiers avec, à la fin de la décennie 1970, la libéralisation des taux de changes et des taux d’intérêt. Aux origines profondes de la crise, il y a à l’œuvre ces vagues de dérégulation et d’intégration des marchés financiers au sein d’un réseau globalisé, déplaçant le centre de gravité du pouvoir mondial vers la haute finance, et lui permettant d’imposer ses diktats aux économies. Mais il convient surtout de saisir la crise actuelle à l’articulation des sphères financière et productive, car certains de ses facteurs sont de nature réelle, dus à l’austérité : la crise des subprimes, par laquelle des familles pauvres se sont retrouvées en défaut de paiement, s’explique aussi par les politiques néolibérales menées depuis plus de trente ans et poussant à la rigueur, qui casse les salaires, flexibilise l’emploi, massifie le chômage, dégrade les conditions de vie ; politiques qui ont brisé la demande et actionné des ressorts la rendant artificielle, et donc insoutenable. Ainsi, la croissance n’a pu être maintenue durant le régime néolibéral qu’en dopant la demande de consommation privée et en tirant sur les lignes de crédit – et l’essor extraordinaire du crédit finit par révéler la crise de suraccumulation, dans sa version moderne.
15Au cours de cette nouvelle ère néolibérale – qui reste un mot creux si elle n’est pas rattachée au pouvoir des oligopoles de la haute finance –, les marchés financiers ont été modernisés, notamment à travers l’introduction d’instruments de couverture. Les produits dérivés, contrats supportant des transactions et fixant les flux financiers futurs selon les variations de prix d’actifs sous-jacents, sont précisément ces outils de couverture, rendus nécessaires par la flexibilisation même des changes et des taux d’intérêt, mais qui servent le plus souvent à des stratégies de spéculation, en jouant sur leur hybridation et l’« effet de levier » par prise de risque à partir d’un placement de mise limitée – surtout quand ils donnent lieu à des ventes à découvert (short sells). Il en a résulté que les montants correspondant à cette création de capital fictif (entre autres, les échanges de contrats over-the-counter, négociés de gré à gré – enregistrés hors bilan, avec peu de règles prudentielles –) ont vite, et largement, dépassé ceux destinés à la reproduction du capital productif. On a estimé les échanges de produits dérivés à 600 000 milliards de dollars, soit dix fois plus que les productions réelles [1]. Les montants échangés, mesurés en téradollars par jour, le sont par un nombre fort restreint d’oligopoles financiers, spécialement les primary dealers, que la Fed appelle le « G15 » : Morgan Stanley, Goldman Sachs et quelques autres. Ce sont surtout les dérivés de crédit qui ont posé – et qui continuent de poser – problème, avec des montages synthétiques extrêmement complexes, par exemple, de dettes adossées à des actifs (CDO) ou de swaps de défaut de crédit (CDS), transformant la vision du crédit car mettant en jeu plusieurs degrés ou « puissances » de capital fictif, tels que les CDO2 ou, innovation financière récente, les CDO3, CDO de CDO2). Inévitable était donc l’effondrement de ces pyramides, comme dans la faillite d’AIG, qui interprétait son métier d’assureur jusqu’à jongler avec plusieurs centaines de millions de dollars de CDO composées elles-mêmes de CDS sur pools d’obligations adossées à des prêts (RMBS)… incontrôlables.
16Dans une société où des masses d’individus toujours plus nombreuses sont exclues et sans droit, l’élargissement des débouchés offerts aux propriétaires du capital pouvait retarder la dévalorisation de l’excédent de capitaux placés sur les marchés financiers, mais pas l’éviter. L’une des manifestations de cette crise a donc été une destruction de capital fictif : en 2008, la capitalisation totale des bourses mondiales est passée de 48,3 à 26,1 billions de dollars. Cette spirale descendante des actifs en valeur s’est accompagnée d’une perte de confiance et d’une situation d’illiquidité sur le marché interbancaire – dans un monde pourtant sur-liquide (l’hypothèse la plus probable étant celle d’une insolvabilité de nombre de banques). Ainsi, sachant que les prix des titres composites et les risques associés étaient mal évalués (car non évaluables, même par les meilleures agences de notation), les problèmes se sont déplacés du compartiment subprimes vers celui de crédits de crédits immobiliers, puis des prêts solvables, avant que l’implosion de la bulle des instruments adossés aux hypothèques immobilières ne vienne contaminer les autres segments de marchés financiers et, de là, le marché monétaire. C’est alors tout le système de financement de l’économie qui s’est bloqué.
2.2 – Les effets de la crise
17La dévalorisation du capital a bien sûr eu une dimension réelle, par le biais d’une contraction du crédit, et d’abord des prêts à la consommation. Les économies sont entrées en dépression, conjoncturellement dès 2007, et, structurellement, dans un monde où un pic avait été atteint pour l’exploitation de certaines ressources naturelles stratégiques (comme le pétrole) et où la recherche de nouvelles sources d’énergie finit par poser des limites objectives à la croissance (Herrera, 2011). Il en a résulté que les indicateurs économiques se sont déréglés : chute du taux de croissance, de la consommation, des échanges commerciaux ; déficits d’entreprises industrielles ; pertes d’emplois, de logements, d’épargne… Mais on sait que les pires conséquences de cette crise sont supportées par les plus pauvres dans les classes populaires, où les dégâts sont énormes, même aux États-Unis qui sont encore la première économie mondiale, mais avec de mauvais indicateurs sociaux en comparaison de la plupart des autres pays industrialisés (espérance de vie, taux de mortalité infantile, droit à la santé, accès à l’éducation, sécurité, etc.).
18Dans les pays du Nord, les dommages observés consécutivement à la crise comprennent aussi l’aggravation d’un mal vivre généralisé, notamment sur les lieux de travail (pour ceux qui ont un emploi…), voire des phénomènes – relevés surtout par les consultations de médecine du travail – d’effondrement psychologique individuel. Nous pensons ici aux effets de stress combinés de la menace de chômage et de la pression exercée par les méthodes d’évaluation individuelle, entraînant la mise en concurrence des travailleurs au sein d’une même unité de production ; ce qui entraîne une rupture des liens de respect, de loyauté, de solidarité, de convivialité entre collègues ; d’où une méfiance entre eux, la surveillance, la peur au travail, l’autocontrôle ; comme également l’apparition de pathologies de la solitude, accompagnées de sentiments de trahison morale de soi-même, de prise de conscience du « mensonge » face aux exigences de qualité totale et de certification par le marché ; d’où encore, dans des univers où la flexibilité et l’instabilité se normalisent et où se réduisent les espaces collectifs pour penser et agir ensemble, une perte de repères moraux, du sens de la responsabilité et de la motivation pour reconquérir les instruments de transformation des rapports au travail. C’est dans ce contexte que les cas de suicides au travail (comme ceux de travailleurs sans emploi) se sont multipliés ces dernières années, y compris au sein de catégories socioprofessionnelles jusqu’alors peu touchées (agriculteurs, par exemple). Sur le plan politique, point n’est besoin d’insister sur la remontée des extrêmes droites – intégrisme religieux, communautarisme, néofascisme, etc. – au caractère contestataire, et pourtant puissamment pro-systémiques (i.e. pro-capitalistes).
19La forme extrême de dévalorisation du capital, c’est la guerre. Aujourd’hui, une grande partie de l’immense complexe militaro-industriel étasunien est tombé sous la coupe de la finance. L’emprise de cette dernière sur les firmes de l’armement va croissant et se manifeste par une prise de contrôle de la propriété de leur capital par des investisseurs institutionnels qui sont eux-mêmes détenus par les oligopoles financiers (Herrera, 2013) : au début des années 2000, cette part a atteint 95 % du capital de Lockheed Martin, 75 % de General Dynamics, 65 % de Boeing… Idem pour les sociétés militaires privées, passant aussi sous la coupe de la finance à mesure que l’État externalise ses activités de défense : MPRI a été racheté par L-3 Communications, Vinnell par Carlyle, DynCorp par Veritas… Dans un contexte où la militarisation devient la stratégie que la finance étasunienne impose au monde comme condition de la reproduction de son pouvoir et où ce sont l’État et ses agences gouvernementales qui attribuent d’astronomiques contrats militaires aux transnationales de l’armement (de General Electric à ITT), la dépense militaire devient elle-même une source de rentabilité pour le capital. Elle peut en outre, quand elle est financée par la dette publique, accroître davantage encore le capital fictif. Et la poursuite de cette logique de guerres exacerbe toujours plus les contradictions du système capitaliste…
20Depuis début 2011, aux États-Unis, un problème très préoccupant est lié à l’endettement de l’État (Trésor, État fédéral, mais également États fédérés et collectivités locales). Fin 2010, le président de la Fed, B. Bernanke, avait déjà prévenu le ministre des Finances et le Congrès qu’il ne continuerait plus à financer les déficits publics et que l’heure était au durcissement des plans d’ajustement budgétaire (Bernanke, 2010). Il faudrait, selon lui, relever les taux d’intérêt et résorber les déséquilibres en augmentant les impôts et en réduisant les dépenses publiques, par des baisses du nombre des fonctionnaires et de leurs rémunérations – soit le contraire de ce que préconisait Keynes. Le fardeau de l’austérité sera reporté sur les travailleurs – au détriment de leur santé et de leurs retraites, deux domaines où, selon Bernanke, les coupes budgétaires devaient être concentrées. Conséquemment, il n’y a de retour au « keynésianisme » ni aux États-Unis ni en Europe, et la conception dominante de l’État reste celle, néolibérale, d’un État au service du capital.
21Quels sont les effets de la crise au Sud ? D’abord, l’aggravation des transferts du Sud vers le Nord, via divers canaux, bien connus : rapatriements de bénéfices sur investissements directs étrangers ou de portefeuille, remboursement de la dette externe, transformation de réserves de changes en crédits (aussitôt accordés aux États-Unis), mais aussi échange inégal, fuites de capitaux… Ces transferts vers le Nord vont devoir encore s’accélérer à l’avenir pour tenter de financer le sauvetage du capitalisme central – sachant que l’hégémonie étasunienne dispose de la devise-clé et de l’arsenal militaire qui va avec, pour imposer ce drainage de capitaux durables du reste du monde. Les États-Unis ont jusqu’à présent pu l’imposer à tous (partenaires du Nord comme rivaux potentiels de l’Est et du Sud, Chine comprise), mais pour combien de temps ? Les effets de la crise sont variables selon les caractéristiques des pays du Sud et leur insertion dans le système mondial. Certains sont tellement exclus et noyés dans la misère que la crise semble en apparence ne pas les toucher. Elle les frappera tous, émergents ou pas.
22Dans un environnement de forte incertitude, les politiques anticrise qui ont été menées, et sur lesquelles nous allons revenir, ont entraîné avec la dépréciation du dollar, une guerre des monnaies. Guerre gagnée par ce dernier, pour l’instant, et pour la raison que les États-Unis disposent d’une arme : leur Banque centrale peut créer – sans limites – de la monnaie qui est acceptée par les autres pays, parce qu’elle demeure la réserve de valeur internationale, ce qui permet aux États-Unis d’imposer au reste du monde les termes d’une capitulation qui l’oblige à poursuivre les politiques néolibérales, et à subir le taux de change du dollar qui convient le mieux à leur stratégie de domination, y compris si cela implique la dépréciation des réserves de changes détenues par certains pays (comme la Chine). Les États-Unis pensent qu’un dollar déprécié résorbera leur déficit commercial et stimulera leur production intérieure. C’est une erreur, car on observe depuis plusieurs années que ces variables réagissent peu (et de moins en moins) aux baisses du dollar. Le résultat est une croissance qui reste faible aux États-Unis – malgré une récente inflexion, légère, à la hausse. Certes, la croissance du régime néolibéral était déjà de très basse intensité ; mais la situation s’aggrave, car ses causes sont maintenant liées aux problèmes, graves, de l’ensemble du système de financement de l’économie.
3 – Des fausses solutions orthodoxes et vraies alternatives anticrise
3.1 – L’échec des politiques anticrise orthodoxes
23Les politiques anticrise ont consisté, d’abord, à coordonner les actions des Banques centrales pour injecter des liquidités sur le marché interbancaire par création de monnaie « primaire », offrir des lignes de crédit spéciales aux banques et réduire les taux d’intérêt. L’objectif était d’éviter l’effondrement pur et simple du système, mais aussi de limiter la dévalorisation du capital fictif en freinant la chute des marchés pour que les dérivés soient payés au plus près des valeurs faciales. Un tournant a été la non-intervention des autorités monétaires lors de la faillite de Lehman Brothers, mi-septembre 2008. À l’évidence, les risques de déstabilisation du système n’avaient pas été mesurés. En quelques heures, un changement de cap fut décidé par la Banque centrale et le Trésor étasuniens : nationalisation d’établissements financiers en péril, suspension temporaire des short sells, ouverture par la Fed de lignes de crédits aux primary dealers à taux d’intérêt quasi nuls, aide de l’État pour les rachats et recapitalisations (Lehman fut repris par Citigroup, Merryll Lynch par Bank of America, Washington Mutual par Morgan…), création d’une structure de défaisance pour garantir les titres « toxiques », extension « illimitée » en octobre 2008 du dispositif de swap lines de la Fed aux Banques centrales du Nord et de pays-clés du Sud, plans de soutien aux fleurons de l’industrie (sans empêcher les licenciements) et, au passage, recapitalisation d’une Fed à bout de souffle… (Herrera, 2012). Le résultat est une hyper-centralisation du pouvoir des oligopoles financiers dans des structures de propriété du capital toujours plus concentrées. Mais aucune des contradictions fondamentales du système n’a été résolue.
24La violence de la crise a replacé sur le devant de la scène les thèses inspirées de J.M. Keynes. Des instruments « keynésiens » sont perceptibles dans les mesures anticrises visant à stimuler la consommation aux États-Unis – dès le plan de G.W. Bush en 2008 (rétrocession d’impôts) et, surtout, avec B.H. Obama (infrastructures). La conversion dans l’urgence des États du Nord à l’interventionnisme – actionné de façon anti-démocratique, car consistant à faire payer aux peuples le prix du sauvetage de la haute finance – ne trompe pas : la prédominance va encore aux mesures néolibérales pour sauver le maximum de richesses financières accumulées par la finance. Si les grandes Banques centrales créent massivement de la monnaie, la baisse des taux d’intérêt réels, d’apparence keynésienne, s’est révélée incapable de transférer du capital de la sphère financière vers la production et de redresser l’investissement. Les taux de la Fed demeurent dans une très large mesure dépendants de ceux fixés par les oligopoles financiers. Et le mélange de baisses de taux d’intérêt, de lignes de crédit et d’achats d’actifs bancaires reste des plus orthodoxes. Ses initiateurs sont loin de s’être extraits du dogme dominant – bien qu’il ait volé en éclats. C’est donc la ligne destructrice du néolibéralisme qui continue d’être suivie.
25Au-delà d’une régulation bancaire renforcée, certains vont plus loin et s’opposent aux coupes budgétaires (Krugman). D’autres, se réclamant d’un keynésianisme structurel, radicalisent la critique de l’ère néolibérale, qui aggrave inégalités nationales et déséquilibres mondiaux. Toutefois, ces analyses, même les plus avancées, et malgré des variantes, ne formulent que des visions à peine « réformistes » visant à introduire des modifications tout à fait minimes dans le fonctionnement du capitalisme pour le faire survivre un temps encore. Aucun de ces courants keynésiens ne suggère de réfléchir aux conditions d’un dépassement effectif du capitalisme. D’une façon ou d’une autre, tous soutiennent que l’État aurait les moyens de résoudre la crise afin de retourner à une économie régulée à l’image de celle des « années d’or » de l’après-guerre. Ils retombent ainsi dans la croyance en un État bienveillant, qui était celle de Keynes, souvent combinée à l’idée d’une bonne volonté des capitalistes (Nakatani, Herrera, 2013). C’est se bercer d’illusions que de croire en un retour possible du compromis keynésien. Le précédent (et le seul), scellé après la Seconde Guerre, ne fut pas concédé par les capitalistes, mais arraché par les luttes sociales. Aujourd’hui, la haute finance ne paraît disposée à aucune concession. Le keynésianisme, que l’on peut certes souhaiter, n’a ni réalité, ni futur. À l’heure présente, ce sont les oligopoles financiers qui dictent leur loi, pour fixer les taux d’intérêt, créer de la monnaie, ou nationaliser. Les mesures préconisées par Keynes, ou ceux qui se revendiquent de lui, ne sont désormais plus capables de résoudre les problèmes liés à la suraccumulation du capital, sous domination d’une finance mue par une quête de profit touchant à la folie.
26Les « caractères choquants du capitalisme », dont parlait Keynes, comme les inégalités et le chômage de masse (Keynes, 1977, p. 229), n’ont disparu ni au Sud, ni même au Nord où resurgissent actuellement des phénomènes de grande pauvreté. Les économies capitalistes développées, États-Unis, Japon et Europe en tête, seraient-elles parvenues à ce stade quasi stationnaire où tend à disparaître l’espace économique de l’accumulation productive ? Car, si le problème structurel pour la survie du capitalisme est bien celui d’une pression à la baisse du taux de profit, et si la financiarisation n’est pas une solution durable pour lui, ce que ce système offrira jusqu’à son agonie, c’est une aggravation de l’exploitation du travail. En effet, le capital fictif exige d’être rémunéré, et obtient sa rémunération par le transfert d’excédents du capital productif et une pression à l’accroissement de l’exploitation de la force de travail. Pour arriver à relancer un cycle d’expansion dans les pays du Nord, la crise actuelle devrait détruire des montants gigantesques de capital fictif ; mais les contradictions du capitalisme sont devenues si profondes et difficiles à résoudre qu’une telle dévalorisation risquerait de le pousser vers un effondrement. Conscients du danger, un certain nombre d’auteurs orthodoxes le croient, que ce soit par des enchaînements traditionnels (déficit budgétaire, dette publique, baisse du dollar…) ou par une dislocation des bases du système financier globalisé.
27Dans ces conditions, plusieurs problèmes majeurs se posent à nous. L’un d’eux, encore tabou, est lié au fait qu’une part des profits globaux réalisés par les banques et les transnationales du Nord (plus de la moitié aux États-Unis, par exemple) provient de transferts de surplus du Sud vers le Nord. À titre d’exemple, nous avons calculé, en utilisant les données disponibles du FMI, qu’entre 1980 (début de la crise de la dette) et 2006 (veille de la crise systémique), l’ensemble des 145 pays en développement ou en transition avait payé un montant cumulé de services de dette extérieure (intérêts et amortissements du capital) de l’ordre de 12 fois le solde dû en 1980, alors que, dans le même temps, cette dette avait continué d’augmenter et dépassait cinq fois le montant qui était dû initialement (Nakatani, Herrera, 2007). Ces transferts constituent ce qu’on peut appeler une rente impérialiste. Laquelle oblige, malgré elles, des directions partisanes et syndicales des forces « de gauche » du Nord à se soumettre au projet impérialiste des oligopoles financiers.
28Cette difficulté est en outre compliquée par des problèmes émanant du Sud, cette fois. Parmi les plus sérieux figure celui du choix par une large majorité des classes dirigeantes des pays émergents de la voie capitaliste ou l’une de ses variantes comme stratégie de développement. Au-delà des taux de croissance régulièrement élevés qu’elle autorise, renforçant la légitimité des élites en place, cette voie n’a pas d’issue dans les périphéries du Sud (et de l’Est), où les contradictions produites par le capitalisme sont selon nous insolubles – pour diverses raisons, notamment parce que ce système interdit l’accès à la terre aux nombreuses masses paysannes (Herrera et Lau, 2013). L’un des risques qui pèsent sur les luttes populaires au Sud est de voir leurs résistances confisquées, neutralisées, retournées en forces pro-systémiques par les élites qui dirigent les États ; alors même que ces dernières (surtout celles dont la stratégie est la plus cohérente, comme c’est le cas en Chine) ne parviendront probablement pas à avancer sans transformations internes allant dans le sens d’une modification du rapport de forces en faveur des classes populaires.
29Nous pensons en effet qu’un autre capitalisme, à visage humain, réformé, n’est pas possible. À l’heure actuelle, ce système est devenu, pour l’essentiel, destructeur, et menace l’humanité. Il est condamné. Mais il ne tombera que sous la poussée des luttes de masse, convergentes, anti-systémiques, ouvrant des transitions post-capitalistes. Avec la présente crise systémique, nous entrons dans une phase d’effondrement long, lent et graduel du capitalisme en tant que système mondialement dominant. D’où la question : comment rompre démocratiquement avec la logique de ce système afin de répondre aux besoins des peuples ?
3.2 – Face à la finance : quels contrepouvoirs et quels contrôles ?
30Les conditions paraissent aujourd’hui réunies pour que l’une des conséquences majeures de la crise soit l’accentuation de la confrontation entre le Nord et le Sud – en dépit des cooptations du G20. Le pouvoir institutionnalisé des oligopoles du centre entre de plus en plus nettement en conflit avec les intérêts de nouveaux acteurs qui montent en puissance aux périphéries du système mondial. Au sein de ce dernier, les niveaux de contradictions se complexifient, mais ce sont surtout celles entre classes dirigeantes qui prédominent. Dans ce contexte, des projets de coopération Sud-Sud ont progressé, spécialement entre pays émergents. Le rapprochement stratégique des « BRICS » laisse à penser que cet ensemble parviendrait, dans un avenir assez proche, à contrebalancer la domination du « G5 ». D’ores et déjà, la somme des PIB mesurés en parités de pouvoir d’achat de la Chine, de l’Inde, de la Russie, du Brésil et de l’Afrique du Sud approche, en statique, le niveau de richesses produites par les États-Unis, tout en contribuant, en dynamique, aux deux tiers de la croissance mondiale actuelle. Les derniers Sommets des BRICS (représentant au total 45 % de la population de la planète) ont marqué leur volonté de dépasser leurs contentieux et de coordonner leurs positions, y compris au Conseil de Sécurité des Nations unies, afin d’appeler à une réforme de l’ordre mondial.
31Une manifestation de ce rapprochement a été l’intention annoncée des BRICS d’explorer les conditions de faisabilité et de viabilité d’une nouvelle institution multilatérale de crédit gérée par eux-mêmes. Cette banque, qui viserait à financer des projets de développement soutenable et d’infrastructures dans les pays du Sud et de l’Est (et peut-être aussi du Nord), s’inscrit dans cette recherche de réponses coordonnées face à la crise systémique et d’autonomisation des décisions souveraines des gouvernements des BRICS par rapport aux solutions proposées par les organisations internationales. L’un des objectifs est d’atténuer l’importance du dollar en tant que monnaie internationale de paiement et de réserve ; et l’un des moyens d’atteindre ce but est la promotion des échanges commerciaux bilatéraux libellés en monnaies locales (et de la connexion de leurs bourses de valeurs). La réaction de la plupart des experts occidentaux insistant sur la qualité des services rendus par les institutions financières existantes et sur le manque de compétences des BRICS en matière de prêts au développement, n’a pas été à la hauteur de l’événement. Car un pas de plus a été franchi en direction de la construction d’un monde multipolaire. Même si ce n’est que si elle parvient à être poussée dans le sens du progrès social et d’une démocratie substantielle que cette marche vers la multipolarité pourrait impulser un système mondial plus équilibré et plus juste.
32En parallèle, et depuis le début des années 2000, la marche vers la régionalisation des pays latino-américains et caribéens a connu des étapes décisives. Une première avancée avait été le rejet du projet ultralibéral étasunien de Zone de Libre Échange des Amériques (ZLÉA), grâce à la convergence des résistances de larges fractions des sociétés civiles et, en dépit de leurs différences, des gouvernements progressistes du continent. Une autre avancée fut le lancement de l’Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA) fin 2004, par Cuba et le Venezuela, rejoints par les pays de la région ayant basculé à gauche (Bolivie, Équateur…). De surcroît, d’autres initiatives régionales étaient proposées, comme Bancosur (Banque du Sud, à laquelle se sont associés le Brésil et l’Argentine). En 2004 était aussi signée la Déclaration de Cuzco, qui préparait la création d’une organisation supranationale rassemblant les pays du Mercosur ou Marché commun du Sud (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay et Venezuela), ceux de la Communauté andine des Nations (Colombie, Pérou, Équateur, Bolivie), le Chili (très lié aux États-Unis), plus le Guyana et le Surinam. L’Union des Nations sud-américaines (Unasur), qui réunit douze pays d’Amérique du Sud, fut lancée mi-2008, à Brasilia, dans le but de créer une monnaie, un passeport et un parlement communs. Ajouté à ceci, le Groupe de Rio fut appelé à jouer un rôle notable dans la résolution de différends régionaux.
33C’est dans cette dynamique d’apaisement des tensions et de tentatives de rapprochement que fut créée à Caracas, en décembre 2011, la Communauté d’États latino-américains et caribéens (CELAC). L’originalité de cette institution est de rassembler, pour la première fois, la totalité des pays souverains de la région (soit 33 États), sans y associer les États-Unis – ni le Canada. Si les avancées précises que permettra de réaliser la CELAC restent floues, et s’il n’est pas encore possible d’affirmer que ses orientations seront nécessairement progressistes, sa mise en marche constitue en soi un événement historique. Les peuples de ce continent se proposent de conduire leur régionalisation dans une optique nouvelle : celle de la prise de distance et de l’indépendance vis-à-vis de leur voisin du Nord. L’une des conséquences de la création de la CELAC est la marginalisation de fait de l’Organisation des États américains (OEA), lieu de distorsion des politiques intérieure et extérieure de l’hémisphère occidental par Washington. Bien que la CELAC n’ait encore aucune application pratique et se heurte à certains blocages, dus aux conflits idéologiques existant en son sein ou aux arbitrages entre avantages d’une union régionale et rentes tirées d’accords commerciaux bilatéraux avec les États-Unis, on imagine sans peine l’impact positif que produirait une orientation progressiste de cette intégration. Dans sa diversité, l’Amérique latine refuse désormais de voir les États-Unis lui imposer leurs diktats. Un front de résistance se dessine ainsi au Sud, laissant percevoir la formation à terme de contrepouvoirs à l’hégémonisme unipolaire de la haute finance étasunienne.
34Le changement est donc en marche. Et c’est tout le Sud qui est ici concerné par ces initiatives. La solidarité des peuples du Nord et du Sud pour la construction d’une civilisation universelle dans la diversité ne saurait être fondée sur l’assistance, ni sur l’affirmation qu’il est possible de sous-estimer les conflits d’intérêts opposant les différentes classes et nations du monde. Cette solidarité ne peut passer que par le dépassement des valeurs et des lois du capitalisme. Et c’est dans cette perspective que doivent s’inscrire les récentes régionalisations alternatives. Cela exige de ne plus opposer les travailleurs du Nord aux peuples du Sud, et d’être capable de passer de la construction d’une conscience collective à celle d’acteurs collectifs, pluriels, multipolaires, afin de mettre en échec l’extraordinaire puissance conquise par la haute finance. Les propositions d’actions immédiates sont dès lors à articuler sur celles de plus long terme : une gestion démocratique des sociétés, des ressources naturelles et de la diversité culturelle ; des régionalisations tournées vers le progrès social ; une démocratisation profonde des organisations internationales ; une réorganisation économico-politique de la mondialisation ; la construction de solidarités allant au-delà des frontières géographiques et sectorielles ; telle serait la manière d’agir dans le monde globalisé actuel pour déboucher sur des alternatives crédibles.
35Malgré les obstacles, nombreux, quelles seraient ces alternatives ? Il est faux de penser qu’il existe des recettes miracles, mais faux aussi de croire qu’il n’y a pas d’alternatives. Il y en a, et elles sont à explorer et discuter démocratiquement, urgemment. Pour repasser à l’offensive, en se libérant de la propagande médiatique et de la « pensée unique », il nous faut rouvrir des espaces de débat sur les options possibles. Parmi elles, il y a, à notre avis, celles des solutions de rupture post-capitaliste, placées au service de la satisfaction des besoins des peuples. Ce qui signifie, notamment, rompre avec ceux d’entre les engagements internationaux qui sont anti-démocratiques et antisociaux (d’où, par exemple, les impératifs d’extraire le traité de Lisbonne des blocs de constitutionnalité en Europe, ou de sortir nos pays de l’OTAN). Il faudra aussi discuter d’un rétablissement du contrôle des changes sur les flux financiers et d’un contrôle démocratique des Banques centrales. Et reparler de nationalisations des oligopoles bancaires, pour regagner une certaine maîtrise des politiques monétaire et financière, comme de secteurs stratégiques de l’économie – non pas à la manière des prises de contrôle, sans droit de vote de l’État, qui ont été récemment pratiquées sous l’égide de la finance, ni d’ailleurs de celles de type 1981, sans modification des critères de gestion ; mais plutôt en tant que processus de socialisation, avec une réelle participation populaire à tous les niveaux et une planification publique utilisant les outils les plus modernes, afin de reconquérir des éléments de souveraineté nationale, rouvrir des marges de manœuvre pour la politique économique, dégager les ressources nécessaires (qui existent) pour créer des emplois stables, réactiver les services publics et réduire fortement les inégalités sociales par une redistribution poussée de richesses. Ou comment la politique devra se réapproprier son pouvoir de décision sur l’économie, afin de défier efficacement la haute finance.
Conclusion
36La probabilité d’une aggravation de la crise actuelle, en tant que crise systémique du capital, est aujourd’hui extrêmement élevée, et toutes les conditions sont réunies pour que cela arrive. Le capitalisme est en péril, y compris au centre du système. Depuis la Grande Dépression des années 1930, le capital a su se forger les institutions et les instruments d’intervention publique lui permettant de « gérer » les crises et d’amortir leurs effets dévastateurs, au moins au Nord ; sans jamais toutefois que ces réorganisations de la domination du capital ne suppriment les contradictions qui l’accompagnent. La situation présente ressemble, non pas au début de la fin de la crise, mais à l’enclenchement d’un processus de long terme d’effondrement du stade actuel du capitalisme, oligopolistique et financiarisé. Ce processus ouvre larges les perspectives de transition post-capitaliste et oblige à reconsidérer des propositions alternatives de transformations radicales. Ne faut-il pas commencer par stopper la machine infernale actionnée par la haute finance qui lui permet de « réguler » le système mondial par la guerre permanente ? Et poursuivre par l’instauration d’un contrôle public et démocratique des oligopoles financiers ?
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Mots-clés éditeurs : alternatives, capitalisme, crise, finance, politiques anticrise
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Date de mise en ligne : 06/01/2014
https://doi.org/10.3917/maorg.019.0127