Colonialisme
Pages 47 à 50
Citer cet article
- VAN DEN AVENNE, Cécile,
- Van den Avenne, Cécile.
- Van den Avenne, C.
https://doi.org/10.3917/ls.hs01.0048
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- Van den Avenne, C.
- Van den Avenne, Cécile.
- VAN DEN AVENNE, Cécile,
https://doi.org/10.3917/ls.hs01.0048
1Le terme colonialisme, selon une acception stricte, réfère à une idéologie prônant l’exploitation par une puissance politique de territoires non intégrés à son espace national et considérés comme sous-développés (économiquement, technologiquement mais également culturellement). Le colonialisme justifierait ainsi la colonisation, à partir d’arguments différentialistes, ce que Frederick Cooper appelle une « politique de la différence » (Cooper, 2010, p. 36), tous les empires coloniaux ayant dû « combiner différences et intégration » (Cooper, 2010, p. 36), traçant des frontières, et partant des hiérarchies, entre groupes et individus (en fonction de critères plus ou moins définis : langues, « ethnie », « race », religion…) pour accorder ou non des droits au sein du système colonial. La colonisation, par ailleurs, fait émerger une classe d’élites locales intermédiaires, ayant des intérêts dans le système d’administration coloniale, et de fait, produit une construction politique et culturelle, dynamique et complexe, que le sociologue Georges Balandier en 1951 avait nommée « situation coloniale », et où doivent être pensées ensemble les interactions entre métropole et colonies, entre colons et colonisés.
2C’est d’abord à partir d’une perspective postcoloniale que des auteurs issus notamment des anciens empires coloniaux ont pensé le colonialisme (que l’on pense à l’ouvrage précurseur d’Edward Saïd, L’orientalisme (1978), et aux travaux de Spivak ou Chakrabarty par exemple). Reprochant à ces approches d’envisager un « colonialisme générique - situé quelque part en 1492 et 1979 », de faire une « histoire anhistorique » (Cooper, 2010, p. 22), les historiens qui, postérieurement, se sont emparés de la question coloniale ont contribué à la ré-historiciser, tout en se nourrissant des perspectives critiques ouvertes par les études postcoloniales, démontant le grand récit téléologique de la modernité européenne, des Lumières et de la marche du progrès, remettant au centre du processus les colonisés eux-mêmes et proposant, autant que faire se peut, une « histoire à parts égales », selon la formule de l’historien Romain Bertrand.
3La situation coloniale a produit quantité d’archives écrites, la fixation par l’écrit (fixation des frontières, état civil, description fixiste des peuples et des langues, des us et coutumes, etc.) étant une des armes les plus puissantes de l’entreprise coloniale. Parmi ces écrits, ceux à « dimension linguistique » forment un corpus tout à fait conséquent. Anthropologues et historiens ont ainsi analysé comment les technologies de l’écrit européennes en situation coloniale ont fixé de façon congruente des langues, des territoires et des groupes sociaux-culturels ; comment également la différence linguistique a pu devenir une ressource pour fabriquer de la différence entre groupes, et naturaliser cette différence ; comment cela a pu avoir des conséquences postcoloniales sur la façon dont se perçoivent localement les groupes sociaux.
4Les historiens de la linguistique parlent de « linguistique coloniale » pour circonscrire un corpus de textes de description linguistique produits en situation coloniale. Si l’adjectif « coloniale » accolée à linguistique peut être sujet de controverse, tout comme celui de « missionnaire » (parce que pouvant laisser entendre qu’il existerait une épistémologie coloniale ou missionnaires), il convient de pointer le fait que la majorité des descriptions de langues extra-européennes s’est faite dans des situations coloniales, selon un mouvement de grammatisation des langues du monde, amorcé dès la fin de l’Antiquité occidentale, et qu’elles ont été majoritairement l’œuvre de missionnaires chrétiens, dans un but d’évangélisation. Et de même que les descriptions anthropologiques conduites dans le contexte colonial ont contribué à l’invention d’« ethnies », particulièrement en Afrique, les descriptions linguistiques produites par des acteurs sociaux animés par des idéologies langagières héritières du romantisme européen, ont conduit à l’invention de « langues », dont il convient de retracer l’histoire pour mieux en déconstruire les réifications, ce à quoi s’attèle un certain nombre de chercheurs (voir notamment les travaux de Makoni & Pennycook).
5Les approches sociales du langage ont majoritairement abordé la colonisation « par le haut », du côté des politiques linguistiques menés par les États coloniaux, puis postcoloniaux. La colonisation a en effet engendré des situations sociolinguistiques durables : changement des équilibres au sein des agencements plurilingues locaux (lorsqu’une langue locale a été privilégiée par une administration coloniale), situations de diglossie, émergence de parlers de contact (et la créolistique d’inspiration sociolinguistique a précisément abordé ces situations coloniales, marquées par l’esclavage, qui ont donné naissance aux langues créoles). Cette approche politique des questions de langues sous-tendait l’ouvrage important dans le champ de la sociolinguistique francophone, Linguistique et colonialisme de Louis-Jean Calvet en 1974. Observant principalement la politique linguistique de la France hexagonale, il reprenait notamment la notion de « colonialisme intérieur » forgée par le sociolinguiste occitaniste Robert Lafont pour désigner, à l’intérieur des frontières nationales, l’imposition d’une langue unique et la minorisation des langues régionales réduites au rang de « patois ». L’ouvrage récent de Heller et McElhinny (2017) qui met en perspective différentes situations dans le monde, proposant une réflexion critique qui relie capitalisme, colonialisme et pratiques langagières, renouvelle l’approche et surtout la décentre. Et aujourd’hui, c’est particulièrement dans le champ de la sociolinguistique appliquée que cette question politique est retravaillée dans une perspective critique ouvrant sur des enjeux postcoloniaux contemporains (voir notamment Léglise & Migge, 2007). En effet, les politiques linguistiques menées par les États postcoloniaux ont été largement tributaires de la situation coloniale, les élites politiques actrices des indépendances, instruites dans les langues européennes, ont souvent fait des choix, en termes de politique scolaire notamment, rejouant à plus large échelle ceux effectués par les puissances coloniales européennes. L’échec scolaire et les situations d’illettrisme qui marquent notamment le continent africain sont une conséquence à long terme des politiques linguistiques coloniales, privilégiant l’enseignement élitiste des langues européennes au détriment des langues locales.
6Une approche « par le bas » des pratiques langagières en situation coloniale est également nécessaire. De fait, la « politique de la différence » au cœur du colonialisme est tissée de pratiques langagières, qui la construisent et la justifient. Cependant, alors même que les interactions langagières furent centrales dans la trame des négociations qui se jouent entre colonisateurs et colonisés, elles restent encore peu étudiées de façon précise et contextualisées, sans doute aussi parce que, d’une part, les historiens ont longtemps été peu attentifs aux usages langagiers (mais les travaux de l’historienne Camille Lefebvre notamment ouvrent de nouvelles voies fécondes) et, d’autre part, les sociolinguistes n’ont pas été formés à fréquenter les archives et à les utiliser comme sources. Les travaux précurseurs de l’anthropologue Johannes Fabian (1986), portant sur le Congo et les usages coloniaux du swahili, ont ouvert la voie sur ces questions. Et l’un des enjeux actuels de la recherche est sans doute de déployer la complexité des interactions qui tissent ces situations de contact particulier, et de redonner une voix, et partant une agentivité, aux « indigènes » colonisés.
7Renvois : Créoles ; Créoles français ; Racialisation ; Politique linguistique ; Développement.
Références bibliographiques
- Calvet L.-J. (1974), Linguistique et colonialisme, Paris, Payot.
- Cooper F. ([2005] 2010), Le colonialisme en question. Théorie, connaissance, histoire, Paris, Payot.
- Errington J. (2008), Linguistics in a Colonial World. A Story of Language, Meaning, and Power, Oxford, Blackwell.
- Fabian J. (1986), Language and Colonial Power, Oakland, University of California Press.
- Heller M. & McElhinny B. (2017), Language, Capitalism, Colonialism. Toward a Critical History, Toronto, University of Toronto Press.
- Léglise I. & Migge B. (2007), « Language and colonialism. Applied linguistics in the context of creole communities », dans Hellinger M. & Pauwels A. (dir.), Language and Communication : Diversity and Change. Handbook of Applied Linguistics, Berlin, De Gruyter, p. 297- 338.
- Van den Avenne C. (dir.) (2012), « Linguistique et colonialisme », Glottopol 20. En ligne : glottopol.univ-rouen.fr/numero_20.html.
- Van den Avenne C. (2017), De la bouche même des Indigènes. Échanges linguistiques en Afrique coloniale, Paris, Vendémiaire.