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Article de revue

Éthique langagière féministe et travail du care dans le discours. La pratique du trigger warning

Pages 41 à 61

Citer cet article


  • Husson, A.-C.
(2017). Éthique langagière féministe et travail du care dans le discours. La pratique du trigger warning. Langage et société, 159(1), 41-61. https://doi.org/10.3917/ls.159.0041.

  • Husson, Anne-Charlotte.
« Éthique langagière féministe et travail du care dans le discours. La pratique du trigger warning ». Langage et société, 2017/1 N° 159, 2017. p.41-61. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-langage-et-societe-2017-1-page-41?lang=fr.

  • HUSSON, Anne-Charlotte,
2017. Éthique langagière féministe et travail du care dans le discours. La pratique du trigger warning. Langage et société, 2017/1 N° 159, p.41-61. DOI : 10.3917/ls.159.0041. URL : https://shs.cairn.info/revue-langage-et-societe-2017-1-page-41?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ls.159.0041


Notes

  • [1]
    Je remercie Vanina Mozzicconacci pour sa relecture amicale, érudite et pertinente d’une première version de ce travail.
  • [2]
    On peut la définir, dans une première approximation, comme une pratique native du web consistant à procurer des avertissements de contenu spécifiquement destinés aux personnes souffrant de stress post-traumatique. Cette pratique est particulièrement répandue dans les communautés cyberféministes anglophones.
  • [3]
    Le terme de care renvoie à un vaste domaine d’investigation philosophique et psychologique, qui a des ramifications du côté des sciences sociales et de l’économie. S’il a pu être traduit par des termes-concepts proches comme attention, soin, bienveillanceou encore sollicitude, aucun ne permet cependant de couvrir la richesse sémantique de care. C’est pourquoi je choisis de ne pas traduire ce terme.
  • [4]
    En dépit de la distinction traditionnelle entre morale et éthique, qui associe généralement la première à des pratiques sociales et culturelles gouvernées par des normes, et la seconde aux analyses philosophiques et descriptives de telles pratiques, je traite (avec des philosophes comme Canto-Sperber 2011) les deux termes comme de quasi-synonymes et les utilise donc de manière interchangeable. La distinction entre morale et éthique, bien que très ancienne, fait en effet toujours l’objet de nombreuses controverses. En outre, les deux termes sont souvent utilisés de manière interchangeable en philosophie morale et analytique : cet usage reflète la difficulté à distinguer principes et pratiques, normes et valeurs, etc. Pour plus de détails sur les dimensions analytiques et morales de ce problème, cf. Paveau (2013 : 21 sq).
  • [5]
    J’emploie le terme au sens, notamment, de Niedzielski et Preston (1999) ; Paveau (2008).
  • [6]
    Mot anglais composé de fan (fanatic) et dom (abréviation de domain), fandom désigne des communautés de fans que rassemble un intérêt commun pour une œuvre d’art ou un·e artiste. Ces communautés peuvent être actives en ligne (sur la plateforme Tumblr en particulier) et/ou hors-ligne (conventions, fanzines...).
  • [7]
    Depuis quelques années, un débat qui agite certaines universités des États-Unis, et commence à s’exporter en Europe, voit s’opposer les partisans de trigger warnings dans les cursus universitaires (notamment de littérature) et ceux qui y voient un appauvrissement culturel pour les étudiants.
  • [8]
    Shakesville (originellement nommé Shakespeare’s Sister) est un blog étatsunien commencé en 2004, présenté en page d’accueil comme « un blog féministe progressiste à propos de politique, de culture, de justice sociale, de trucs mignons ».
  • [9]
    Ou, à partir de 2012, des variantes appelées content notes ; pour des raisons de simplicité et de clarté, je n’emploie que le terme trigger warning.
  • [10]
    Ces billets ont reçu entre 50 et 300 commentaires chacun.
  • [11]
    Je choisis de ne pas traduire les mots relevant de ce paradigme afin de conserver la métaphore originale.
  • [12]
    Toutes les traductions sont de moi.
  • [13]
    Bien que cette recherche s’inscrive dans le cadre d’une analyse du discours numérique soucieuse de l’intégrité contextuelle des énoncés étudiés (Paveau 2012), il n’a pas été possible, pour des raisons techniques, d’utiliser des captures d’écran des énoncés du corpus dans cette version de l’article. Je ne considère cependant pas un énoncé numérique comme se réduisant à sa dimension verbale. On trouvera sur mon profil HAL une version d’auteur où le corpus se présente sous forme de captures d’écran (hal-univ-paris13.archives-ouvertes.fr).
  • [14]
    « Le fait de procurer des notes de contenu est un échange auquel les lecteurs/trices doivent participer : nous communiquons l’information, et les lecteurs/trices doivent juger de leur propre capacité immédiate à gérer le contenu des catégories signalées, puis agir en connaissance de cause. »
  • [15]
    Version du déterminant personnel de 3e personne.
  • [16]
    « Un trigger est quelque chose qui évoque un traumatisme survécu ou un trouble en cours. Par exemple, une personne qui a été violée peut être triggered, c’est-à-dire que son viol peut lui être rappelé par une description détaillée d’une agression sexuelle, et ce rappel peut, surtout si le/la survivante souffre de stress post-traumatique, être accompagné d’anxiété, dont les manifestations peuvent aller d’une certaine agitation à l’auto-mutilation ou à une crise d’angoisse grave. »
  • [17]
    J’intègre l’analyse du discours numérique à mon cadre de référence, ce qui nécessite d’utiliser des concepts spécifiques à la description de contenus natifs du web, mais aussi d’analyser les énoncés dans leurs environnements numériques. L’utilisation des captures d’écran s’inscrit dans cette méthodologie.
  • [18]
    C’est le nom d’un collectif de militant·es et d’universitaires qui publient ce qu’on peut appeler des « analyses de discours folk » sur le site lmsi.net.
  • [19]
    La responsabilité a déjà fait l’objet d’un tel traitement (par exemple, Moirand et Porquier 2008).
  • [20]
    Shulman proposait dès 2011, de façon très convaincante, de lire l’œuvre de la philosophe sous l’angle de sa préoccupation pour la blessure (injury) et la vulnérabilité. Un des chapitres du Pouvoir des mots ([1997] 2004) était d’ailleurs intitulé « De la vulnérabilité linguistique ».
  • [21]
    On retrouve cette préoccupation pour une vulnérabilité constitutive de l’humanité dans les travaux de Butler, qui, quand elle analyse les États-Unis post-11 Septembre, observe : « […] nul n’échappe au fait d’être, pour une large part, politiquement constitué par la vulnérabilité sociale de son corps – comme lieu de désir et de vulnérabilité physique, comme lieu à la fois d’affirmation et d’exposition publiques. Perte et vulnérabilité viennent de ce que nous sommes des corps socialement constitués, attachés aux autres, menacés de perdre ces attachements, exposés aux autres, menacés de violence du fait de cette exposition » ([2004] 2005 : 46).
  • [22]
    « Ce qui m’énerve dans l’article de Breslin c’est le présupposé jamais questionné selon lequel les lecteurs hommes n’auraient jamais besoin ni ne demanderaient de trigger warning. Je trouve ça ridicule. Les hommes peuvent aussi souffrir de stress post-traumatique et d’autres troubles anxieux après avoir été victimes de crimes violents [...]. »
  • [23]
    « Absolument. [TW] Dans cet espace, nous incluons aussi des trigger warnings, pour prendre ne serait-ce qu’un exemple, à propos d’histoires concernant des violences commises contre des hommes gais. Et j’ai reçu des mails (ou des commentaires) d’hommes gais qui me remercient de faire ça, donc l’idée que ce sont juste des femmes, ou même des survivant·es d’agressions sexuelles, ou je ne sais quoi, qui veulent et apprécient lestrigger warnings, c’est complètement faux. »
  • [24]
    « On peut espérer que vous tiendrez compte de cette information et que vous vous demanderez si, plutôt que ce soient ces dames de Feministing et leur lectorat qui soient trop sensibles, ce ne serait pas vous qui ne le seriez simplement pas assez. Parce que, franchement, je suis assez sûre de pouvoir prouver de manière convaincante et les deux mains attachées dans le dos que ridiculiser un site féministe pour ses égards envers les survivant·es, c’est la preuve d’un manque de sensibilité. »
  • [25]
    La notion de compétence telle qu’elle est employée en pragmatique n’a, certes, pas de dimension morale, mais il est peut-être possible de la faire dialoguer avec la compétence qu’évoque Tronto à propos du processus de care, c’est-à-dire avec la qualité morale qui correspond au travail de soin (care giving).
  • [26]
    « Je ne comprendrai jamais pourquoi quiconque voudrait être le salaud complet qui rappelle à quelqu’un les souvenirs de son agression en l’attaquant par surprise avec une blague sur le viol (ou une image, une métaphore, ou quoi que ce soit), sous prétexte d’« humour ». […] Je ne comprends pas – et je crois que je ne comprendrai jamais – pourquoi quiconque voudrait être la personne qui lui fait ressentir ce frisson le long de sa colonne vertébrale, qui lui fait brûler les yeux de larmes à l’évocation d’un souvenir qu’elle veut oublier, pendant que tout le monde se tape sur les cuisses. »
  • [27]
    Rappelons que les psychologues soulignent l’extrême particularisation des triggers, ces déclencheurs liés aux circonstances particulières du traumatisme vécu par une personne. Cette nécessaire particularisation conduit certain·es à douter de la possibilité d’éviter les triggers et à nier l’utilité des trigger warnings ; ce à quoi McEwan répond que cela ne l’empêche pas d’essayer d’aller au-devant des besoins de ses lecteurs. On peut ajouter que la pratique peut s’appuyer sur des éléments objectifs, liés à la connaissance du public d’un blog féministe et de ses vulnérabilités potentielles. Pour autant, on peut aussi se demander si un échange sans triggers n’est pas, pour une personne souffrant de stress post-traumatique, virtuellement impossible.
  • [28]
    « Un trigger warning, ça ne veut pas dire, « oh tu es tellement sensible qu’il faut que je te protège du grand méchant monde dehors » – ça implique de reconnaître qu’il y a des gens, plein de gens, qui ont connu des violences terribles et de faire le strict minimum pour les empêcher d’être touchés de nouveau par un rappel de ces violences. Ça implique de reconnaître la souffrance et les traumatismes des gens, et de reconnaître que c’est légitime. »
[…] présenter la norme comme étant au service de la raison et de l’idéal d’unicité qui caractérise celle-ci, n’est-ce pas, en conséquence, lui ôter dès le départ, pour un motif d’économie, toute capacité d’innovation, c’est-à-dire de changement, ou écart par rapport à l’ordre, qui aille dans le sens, non d’un débordement ou d’une régression, donc d’une chute dans le chaos, mais d’une amélioration ou d’un dépassement, selon une dynamique tendant vers la réalisation d’un ordre meilleur, qui se référerait à d’autres critères d’appréciation et supposerait l’invention de nouvelles normes ?
(Macherey 2011)

Introduction

1 Comme tout militantisme visant une transformation de la société, le féminisme critique les normes dominantes et poursuit l’établissement de nouvelles, censées, selon les mots de Macherey, permettre « la réalisation d’un ordre meilleur ». Les discours féministes peuvent, en particulier, être considérés comme un laboratoire pour l’invention, la négociation et l’expérimentation de nouvelles normes langagières.La pratique du trigger warning[2] est intimement liée à une telle entreprise et constitue un exemple particulièrement explicite du travail decare[3] tel qu’on le trouve à l’œuvre dans le discours féministe. Pour analyser ce travail, je pars d’un double constat : non seulement les discours féministes sont fortement marqués sur le plan éthique, mais les métadiscours féministes ont eux-mêmes tendance à porter sur la dimension éthique [4] du (rapport au) langage, en particulier sur l’éthique discursive interpersonnelle.

2 Il serait erroné, voire fallacieux, de parler d’un seul féminisme en ignorant la variété des mises en application, des idéologies et des principes d’action de la cause des femmes ; de même, il n’existe pas de manière unique de penser les pratiques langagières et leur dimension éthique d’un point de vue féministe. Mais il ne s’agit pas non plus de tomber dans le piège d’une particularisation à outrance, en suggérant qu’il existerait autant d’éthiques langagières féministes que de conceptions singulières du féminisme. À travers l’étude d’une pratique discursive répandue dans le féminisme en ligne, j’entends éclairer certaines préoccupations féministes à l’égard du langage largement répandues dans les discours contemporains. Ce travail part d’un questionnement sur les normes perceptives de la linguistique folk [5] et s’attache aux critères éthiques des discours tels qu’ils sont formulés par les agents-locuteurs ; autrement dit, ma perspective exclut la norme telle que l’entend le déontologismekantien pour se concentrer sur les agents-locuteurs, leurs discours et les motifs qu’ils avancent pour leurs actions (Paveau 2013). Il s’agit de montrer que, moyennant aménagements pour une théorisation discursive, l’éthique du care et ses concepts propres peuvent contribuer de manière fructueuse à ce que Paveau appelle « l’analyse morale des discours ». Ils permettent en effet de rendre compte – dans le cadre d’une épistémologie féministe – d’une éthique langagière bien spécifique et de penser la question de la norme à propos d’une communauté discursive qui se pense et se construit comme hors-norme.

3 Au sein de l’« espace de la cause des femmes » (Bereni 2015), je me concentre plus particulièrement sur le féminisme en ligne. Il ne se caractérise pas par une ligne idéologique particulière mais plutôt par le rôle joué par la démultiplication des moyens d’information et d’expression en ligne, la relative jeunesse de ses actrices et acteurs et l’influence considérable exercée sur la Toile par les féministes anglophones (Keller 2012). Leurs concepts et manières de parler se diffusent de manière globale et se retrouvent parfois tels quels, non traduits, dans d’autres langues. C’est le cas pour le terme trigger warning, qui désigne une pratique originaire des fandoms[6] et communautés féministes en ligne, qui s’est par la suite diffusée dans d’autres domaines, voire hors-ligne [7]. Pour appréhender l’éthique langagière propre au féminisme 2.0, je me concentre plus spécifiquement sur des métadiscours au sujet de cette pratique, produits au sein de la micro-communauté féministe réunie autour du blogShakesville[8]. Son animatrice et principale autrice, Melissa McEwan, utilise les trigger warnings[9] ; elle a aussi écrit, entre 2010 et 2014, plusieurs billets dans lesquels elle revient sur cette pratique et la défend face à des critiques parfois très vives.

4 Le corpus porte sur cinq billets de blog augmentés (c’est-à-dire accompagnés de leurs commentaires [10]) et deux pages statiques : une page d’introduction au féminisme et une autre portant sur les critères de modération. Les énoncés du corpus sont considérés comme étant issus d’une communauté au discours relativement homogène. Cette homogénéité est due à une politique de modération stricte ainsi qu’à un système de votes permettant de mettre en avant les commentaires approuvés par le plus grand nombre. Ces énoncés ne présentent donc qu’un côté du débat et les métadiscours hostiles aux trigger warnings n’y sont mentionnés que sous forme de citation ou d’allusion. De tels métadiscours ne sont pas propres à Shakesville : ils s’inscrivent dans une éthique du rapport discursif à autrui et une politique des émotions (EMOPOL 2015) qui caractérisent une large partie du féminisme contemporain sur internet, largement nourri par les concepts et pratiques des féministes anglophones. Dans la première partie de l’article, je définis et décris les trigger warningsen tant que pratique native du web. Pour ce faire, je replace cette pratique dans son contexte historique, psychologique et idéologique, ainsi que dans celui de l’analyse des discours numériques ; cela me permet d’introduire les métadiscours défendant les trigger warnings qui constituent mon corpus. La deuxième partie présente une définition psychologique et philosophique du concept de care, ainsi que ses liens avec des concepts proches, comme ceux de vulnérabilité et de décence. Je propose dans cette partie un cadre théorique dans lequel de tels concepts peuvent être utilisés pour comprendre les relations entre éthique et discours en général, plus particulièrement entre l’éthique langagière qui sous-tend les discours féministes et l’usage des trigger warnings.

1. Trigger warnings : de la pratique technodiscursive aux métadiscours

5 Pour McEwan, les trigger warnings « signalent les endroits où du contenu potentiellement troublant ou triggering[11] peut être trouvé dans un billet [12] » (SH_CN). Il s’agit d’avertissements qu’on trouve en général au début d’un billet de blog, d’un article, d’un tweet, etc., visant à prévenir de la présence d’un contenu potentiellement choquant (au sens fort) pour certaines personnes. McEwan ne les conçoitpas comme un simple appendice mais comme un outil s’inscrivant dans une relation non hiérarchique [13] :

6

Content Notes : Content Notes, indicating where potentially troubling or triggering material may be found in a post, will be provided where applicable. We make a good faith effort to identify content associated with common triggers, e.g. violent imagery or slurs, and sensitive subject matter, but please be advised that we cannot predict every reader’s individual needs. Content Notes are provided to give readers the option to assess whether they’ve got the spoons to process material that is potentially triggering to them. The provision of Content Notes is an exchange in which readers must participate : We communicate the information, and readers must assess their own immediate capacity to process content in the noted categories, then proceed accordingly.
Commenters are also asked to make a similar good faith effort to note potentially troubling or triggering content in comments, as has become community habit (SH_CN, je souligne) [14].

7 La dénomination trigger warning repose sur une métaphore utilisée d’abord dans le champ psychologique et psychiatrique. Le nom triggerdésigne la gâchette d’une arme, tandis que le verbe to trigger signifie « déclencher », « provoquer ». Dans un article sur les origines du trigger warning, Vingiano (2014) explique que le sens psychiatrique de cette métaphore remonte au lendemain de la Première Guerre mondiale et aux efforts des médecins pour comprendre ce qu’on appelait alors « obusite » (shellshock en anglais) et aujourd’hui « stress post-traumatique » – appellation apparue après une autre guerre, celle du Vietnam. Le stress post-traumatique se définit comme un trouble anxieux sévère, lié à des idées de mort et se manifestant à la suite d’une expérience vécue comme traumatisante. À partir des années 1980, les psychologues essaient d’identifier la nature des triggers, c’est-à-dire ce qui provoque chez les personnes souffrant de ce trouble des symptômes comme de profondescrises d’angoisse ; ils arrivent rapidement à la conclusion que ces triggerssont extrêmement particularisés et dépendant de l’origine et des formes du stress post-traumatique de chacun·e. Or les anciens soldats ne sont pas les seuls concernés par ce trouble : un accident, une catastrophe naturelle ou une agression, notamment une agression sexuelle, peuvent être à l’origine d’un stress post-traumatique.

8 La pratique du trigger warning telle qu’elle se développe en ligne vise à permettre aux lecteurs/trices de repérer et, au besoin, d’éviter de telstriggers, qu’ils soient visuels ou verbaux. McEwan les évoque en termes discursifs, et décrit ainsi les effets qu’ils peuvent provoquer :

9

A trigger is something that evokes survived trauma or ongoing disorder. For example, a person who was raped may be "triggered", i.e reminded of hir [15] rape, by a graphic description of sexual assault, and that reminder may, especially if the survivor has post-traumatic stress disorder, be accompanied by anxiety, manifesting as anything ranging from mid agitation to self-mutilation to a serious panic attack (SH_2010_1) [16].

10 Même si les trigger warnings peuvent être utilisés à propos de tous types de sujets, c’est la préoccupation des communautés féministes en ligne (et au-delà évidemment) pour les effets des traumatismes causés par les agressions sexuelles et les viols qui les conduit à développer de tels avertissements à la fin des années 1990. Les personnes concernées par les trigger warnings sont désignées dans le corpus comme « survivant·es de divers traumatismes et de blessures graves », « une personne qui a été violée », « un·e survivant·e d’agression sexuelle » ou encore « un·e survivant·e de violences sexuelles ». Le trigger warning est une pratique non seulement discursive mais technodiscursive [17] (Paveau 2012), dans la mesure où elle est née en ligne et s’est stabilisée sous ses formes actuelles en fonction des contraintes propres aux genres et aux supports numériques où elle apparaît. La dimension technodiscursive influe sur la forme prise par les trigger warnings, sur leurrelation avec le contenu ainsi commenté mais aussi sur les conditions de l’échange qui se met en place. Il s’agit en effet d’une interlocution médiatisée et non-simultanée entre un·e auteur·e et une audience virtuellement infinie. Ces critères contribuent à justifier, pour ses défenseurs, l’existence du trigger warning, puisque l’auteur·e ne peut voir en temps réel l’impact produit par ses propos sur son auditoire, qui ne peut communiquer en retour son éventuelle détresse.

3

Exemple de trigger warning : blog

Description de l'image par IA : Image montrant un article avec un avertissement de trigger warning sur un site web.

Exemple de trigger warning : blog

4

Exemple de trigger warning : blog

Description de l'image par IA : Illustration en noir et blanc d'un groupe de personnes marchant.

Exemple de trigger warning : blog

5

Exemple de trigger warning : Twitter

Description de l'image par IA : Capture d'écran d'un tweet avec un avertissement de contenu.

Exemple de trigger warning : Twitter

11 Il faut souligner que ce discours féministe se caractérise par une importante réflexivité, pour laquelle on peut avancer au moins deux raisons. D’abord, ce discours se pense comme hors-norme et exprime une conscience forte de sa propre situation par rapport au discours et aux normes dominantes ; cela ne l’empêche pas pour autant de développer ses propres normes, dont le trigger warning fait partie. Ensuite, en raison de cette position de groupe minoritaire, qui produit lui-même une réflexion sur la minorisation sociale des femmes, ce discours féministe exprime aussi une conscience très forte des effets produits par le langage sur des catégories sociales vulnérables. Ce constat s’appuie d’ailleurs sur un principe sans cesse réaffirmé par la linguistique folk, selon lequel « les mots sont importants [18] » parce qu’ils ont un impact réel, concret (Boutet 2016). C’est dans ce cadre qu’on peut comprendre le caractère doublement métadiscursif du corpus. Les trigger warnings constituent en eux-mêmes des métadiscours, dans la mesure où ils font retour sur le contenu d’un discours (qu’il soit le sien ou celui d’une autre personne) : il s’agit d’étiqueter ce discours afin de procurer un outil accompagnant la lecture. Mais je m’intéresse ici aux discours produits sur la pratique du trigger warning, c’est-à-dire à des métadiscours à forte valeur axiologique portant sur des métadiscours eux-mêmes descriptifs. Les énoncés font donc retour sur de multiples discours, aux statuts différents, le tout dans une visée apologétique. Ils concernent plus particulièrement les effets produits par nos discours, ainsi que la relation, d’ordre éthique, entre scripteur et destinataires.

2. Le care, un concept utile pour penser les rapports entre morale et langage dans les discours féministes

12 Pour montrer l’apport possible de l’éthique du care à l’analyse morale des discours, un simple transfert de concepts ne saurait être suffisant :en effet, le care n’offre pas d’appui, en soi, à une telle entreprise. Il ne s’agit pas non plus simplement de réaffirmer le lien, maintes fois énoncé, entre philosophie éthique et langage : il faut que l’analyste du discours puisse « se saisir de la morale », mais aussi « poser la question éthique à la linguistique » (Paveau 2013). Je m’attache donc d’abord à définir le care et à montrer en quoi il peut intéresser la linguistique, pour montrer ensuite son utilité dans un dispositif d’analyse morale des discours.

2.1 Définir le care

13 On peut définir le care de façon double : il s’agit d’une attention exacerbée portée à autrui, mais aussi de l’activité de soin qui découle de cette attention. Cette éthique a été pensée d’un point de vue féministe et ne peut être dissociée de ce positionnement, ce qui ne signifie pas qu’elle fasse l’unanimité parmi les féministes. Elle s’appuie sur les travaux fondateurs, en psychologie, de Gilligan ([1982] 2008) et est définie dans Un monde vulnérable par la politiste Tronto comme « une activité caractéristique de l’espèce humaine qui inclut tout ce que nous faisons en vue de maintenir, de continuer ou de réparer notre « monde » de telle sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde inclut nos corps, nos individualités (selves) et notre environnement, que nous cherchons à tisser ensemble dans un maillage complexe qui soutient la vie » ([1993] 2009 : 143).

14 L’éthique du care est souvent présentée, à tort, comme une éthique proprement féminine. Les théoriciennes féministes du care montrent qu’elle est en fait associée de manière privilégiée au féminin, plus précisément à l’expérience morale des femmes. Contre les définitions psychologisantes, qui tendent à confiner le care dans la sphère intime et à confirmer sa dévalorisation par le politique, Tronto propose de mettre l’accent sur la « série d’expériences ou d’activités » qui, concrètement, le constituent. Son objectif est de dénaturaliser à la fois le careet son sujet. Elle le conçoit comme un processus qu’on peut diviser en quatre phases, chacune correspondant à une qualité morale (ou à une « vertu » au sens aristotélicien du terme). La première phase est celle du « caring about », c’est-à-dire de la reconnaissance de la nécessité d’uncare, de l’existence d’un besoin auquel on doit répondre. À cette phase correspond la qualité d’attention. La deuxième est un passage à l’action : c’est celle du « taking care of », de la prise de responsabilité (deuxième qualité). Il s’agit d’une réponse morale à une sollicitation du monde, qui passe, à cette étape, par la mise en place de moyens permettantd’accomplir l’objectif du care ; l’accomplissement lui-même arrive avec la troisième étape, celle du « care giving », de l’activité de soin, fortement marquée du point de vue du genre. Il s’agit donc d’un travail, auquel est associée la qualité de compétence. Tronto remarque que si les deux premières étapes du processus sont évaluées très positivement dans nos sociétés, la dévalorisation intervient quand on en arrive à l’activité de soin. La dernière étape, enfin, est celle de la réception de l’activité decare (le « care-receiving »), puisqu’un bon care, pour Tronto, se définit de manière interactive (il faut que l’activité réponde de manière adaptée au besoin constaté). À cette étape correspond la réceptivité.

15 Même si toutes ces qualités morales étaient susceptibles (moyennant, toujours, certains aménagements) d’un traitement discursif [19], je me concentre seulement ici sur l’attention et la responsabilité, que j’articule avec un autre élément essentiel de la définition du care : l’importance accordée à la vulnérabilité. Cette dernière connaît un regain d’intérêt en philosophie et en sciences sociales ces dernières années (Pelluchon 2012 ; Butler [2004] 2005 ; Butler [2012] 2014 [20]). Théoricienne du care, Paperman explique que cette éthique procède à une « respécification de la vulnérabilité », en accordant une « place centrale […] à la vulnérabilité des personnes, de toutes les personnes » (2009 : 93, italique dans l’original). C’est le titre d’un de ses articles : « Les gens vulnérables n’ont rien d’exceptionnel » (2005). L’éthique du care ne traite pas la vulnérabilité et la dépendance comme des « accidents de parcours » mais comme des dimensions constitutives de l’humanité, touchant tout le monde, et non pas seulement certains groupes [21]. Paperman note que « la prise en compte de cette vulnérabilité constitutive bouscule le traitement habituel qui en fait le pivot d’inégalités et d’injustices selon les lignes de genre, de raceet de classe » (2009 : 93). Ces lignes de partage doivent pourtant être prises en compte dans la mesure où elles définissent (au moins dans les représentations) des groupes vulnérables, la vulnérabilité étant traditionnellement associée au féminin.

16 Les locuteurs du corpus critiquent justement cette association : plutôt qu’une essence, la vulnérabilité ne serait selon eux qu’une situation n’entretenant aucun lien avec le genre. Par exemple, en réaction à l’article (publié ailleurs) d’une certaine Susannah Breslin, qui critique violemment les trigger warnings, McEwan commente : « L’argument de Breslin ne marche que si les lectrices féministes sont infantilisées, si les femmes (avant tout) sont traitées comme des bébés stupides et passifs à qui on ne peut pas faire confiance pour prendre des décisions pour elles-mêmes » (SH_2010_2). Une commentatrice renchérit :

17

[commentaire d’Ailei]
What’s been getting to me about Breslin’s pieces (well, one of the many things) is the unquestioned assumption that male readers would never need or want trigger warnings. I find that ridiculous. Men can also suffer PTSD and other stress related issues from being the violence of a violent crime. Men get raped and assaulted, too. I don’t want to be all "what about the menz ?" because that isn’t my style at all, but the way Breslin just ASSUMES that trigger warnings are only to protect poor fragile silly feminist wimmenz really ticks me off (SH_2010_2) [22].

18 Ce à quoi McEwan répond, en incluant un trigger warning dans le fil de son commentaire :

19

Absolutely. [TW] We also include trigger warnings in this space for, as but one example, stories that include violence against gay men. And I have received emails (or comments) from gay men who thank me for doing that, so the idea it’s just women, or even survivors of sexual assault, or whatever, who want and appreciate trigger warnings is flatly wrong (SH_2010_2) [23].

20 Pour autant, la vulnérabilité est toujours abordée de façon détournée, souvent par le biais de la sensibilité (sensitivity) excessive dont on crédite ceux qui demandent des trigger warnings. Les locuteurs du corpus critiquent même le terme vulnerability, employé uniquement par l’adversaire : « Souffrir de stress post-traumatique ou d’un autre trouble mental causé par un traumatisme n’est pas une « vulnérabilité ». C’est une caractérisation fausse et psychophobe (disablist) » (SH_2014_2). La pratique du trigger warning entretient donc une relation paradoxale, dans le corpus, avec la notion de vulnérabilité. Si l’on s’en tient à ce qu’en disent les locuteurs, le terme en lui-même est à rejeter, et le besoin de trigger warning ne recoupe pas les lignes de partage de groupes socialement vulnérables ; pour autant, l’émergence même de cette pratique dans des communautés féministes suppose l’identification d’un lectorat bien précis et susceptible d’être concerné par ces questions, puisqu’il faut bien pouvoir reconnaître les sujets potentiellement triggering. Ce qui transparaît, c’est l’insistance sur une vulnérabilité non pas essentielle, inhérente à tel ou tel groupe social, mais contextuelle et susceptible d’affecter tout un chacun, ce qui justifie donc une pratique qui ne peut se faire que largement à l’aveugle. McEwan veille en outre à ne pas limiter cette vulnérabilité à une simple réaction émotive. En réponse à un article critiquant le site Feministing pour son emploi des trigger warnings, elle requalifie la sensibilité (au sens de capacité à ressentir des émotions) en vertu :

21

One hopes you will take this information on board and reconsider whether it’s not that the ladie of Feministing and their readership are, in fact, too sensitive, but perhaps it’s that you were simply not sensitive enough.
Because, I gotta be honest, I’m pretty sure I could make a decent case that ridiculing a feminist site for being thoughtful to survivors is evidence of not being sensitive enough with two hands tied behind my back (SH_2010_1) [24].

22 Pour revenir à la description faite par Tronto du processus de care, la pratique technodiscursive du trigger warning est donc décrite par les acteurs-locuteurs comme une pratique éthique que sous-tend la reconnaissance d’une vulnérabilité pouvant frapper n’importe qui.De la reconnaissance de cette vulnérabilité pour ainsi dire anthropologique naît la nécessité morale d’une attention exacerbée envers autrui, de laquelle découle à son tour l’obligation (la responsabilité) de mettre en place des moyens pour répondre à cette situation de vulnérabilité.

2. 2. Du comportement discursif au caractère moral

23 Comme d’autres éthiques contemporaines, l’éthique du care opère un recentrement sur le sujet plutôt que sur ses actions. C’est là un de ses nombreux points de rencontre avec l’éthique des vertus (elles gagnent d’ailleurs à être pensées ensemble ; voir Sander-Staudt 2006). Toutes deux se situent résolument du côté des valeurs plutôt que des normes ; en d’autres termes, elles supposent, non pas l’imposition de normes abstraites venues d’ailleurs, mais l’existence de valeurs partagées, faisant l’objet d’un consensus et d’une coconstruction au sein d’un groupe social inscrit dans un environnement. Pour mettre en œuvre son projet d’analyse discursive des critères éthiques des agents-locuteurs, Paveau choisit le cadre de l’éthique aristotélicienne des vertus, remise à l’honneur pendant la deuxième moitié du XXe siècle. Ce « choix des valeurs » implique selon elle, non pas un retour en force de la subjectivité des agents, mais de donner la primeur « à leurs dispositions et capacités acceptables etreconnaissables d’évaluation et d’estimation de leurs actions, comportements et discours » (2013 : 150, italique dans l’original). Elle définit la vertu comme « la propriété ou capacité, appartenant aux humains, mais dont on pourrait métaphoriquement doter d’autres agents, qui est dédiée aux valeurs […]. Ce n’est pas une simple compétence (notion largement installée en pragmatique mais qui ne possède pas de dimension morale [25]), mais une capacité de très haut niveau qui participe profondément de l’identité des agents. La vertu définit en quelque sorte les agents » (Paveau 2013 : 159).

24 Or il est nécessaire, pour analyser les métadiscours féministes sur letrigger warning, de se doter de concepts permettant de comprendre, en se plaçant du point de vue des valeurs et du système de pensée féministes, la façon dont les critères éthiques des agents sont « élaborés et propagés dans [leurs] productions langagières » (ibidem 2013 : 147). Ces métadiscours ne mettent pas seulement en jeu les critères d’une action morale, ils posent la question cruciale des dispositions moralesdes agents-locuteurs eux-mêmes, telles qu’elles se manifestent à travers leurs discours. La relation entre la personne qui procure des trigger warnings et son lectorat est ainsi décrite en termes fortement éthiques et de telle manière que le discours de l’agent-locuteur est indissociable de ses propres dispositions morales. Le discours, et à travers lui le locuteur, peuvent donc être soumis à un jugement axiologique.

25 Procurer des trigger warnings est ainsi décrit comme une forme de politesse à forte dimension éthique : « C’est une politesse » (SH_2013), « C’est pas difficile, et franchement, c’est l’une des meilleures méthodes pour promouvoir un langage civil » (SH_2010_1, commentaire de bgk), « Nous procurons des trigger warnings parce que c’est poli, parce que nous ne voulons pas être le connard/la connasse qui a triggered le/la survivant·e d’une agression sexuelle à cause de notre négligence ou notre paresse ou notre ignorance » (SH_2010_1). Ou encore :

26

Well. Trivializing the concerns of a person whose traumatic experience of sexual violence has been triggered is a legitimate response. But it’s not a very kind or decent one.
I will never understand why anyone wants to be the total jerk who evokes someone’s memories of being assaulted by blindsiding hir with a rape joke (or image, or metaphor, or whatever), in the guise of « humor ». [...]
I don’t understand – and I don’t believe I ever will – why anyone wants to be the person who sends that shiver down her spine, who makes her eyes burn hot with tears at an unwanted memory while everyone else laughs and laughs (SH_2010_3) [26].

27 Les métadiscours font également intervenir des vertus comme le respect, la considération, la compassion... En réponse à un billet de 2013 (SH_2013_2), on peut lire les commentaires suivants : « Et je trouve que mettre des trigger warnings montre un niveau profond de respect pour tes lecteurs » (Secjwick) ; « J’aimerais manifester officiellement ma désapprobation à l’égard de ton habitude de montrer autant de putain de compassion et de considération (so goddamned compassionate and considerate) à l’égard de tes lecteurs » (catvoncat) ; « Merci, Melissa, d’êtresi attentive (considerate) et géniale ! » (AisForAmazing). Dans un autre billet, McEwan conclut : « D’accord. Se moquer des inquiétudes d’une personne à qui son expérience traumatique de violences sexuelles a été rappelée (has been triggered) est une réponse légitime. Mais cette réponse ne montre ni bonté, ni décence (But it’s not a very kind or decent one) » (SH_2010_3). L’adjectif à forte connotation axiologique « decent », qui apparaît à plusieurs reprises dans le corpus, sert ici à qualifier un comportement (« But it’s not a very kind or decent one »), tandis que le nom désigne une disposition vertueuse des agents. À des journalistes se moquant des trigger warnings, une commentatrice suggère cette alternative : « À moins que vous ne préfériez vous comporter délibérément comme des merdes ignorantes plutôt qu’avec professionnalisme, décence et humanité (Unless you prefer willfully ignorant turdhood over professionalism, decency and humanity) ».

28 Ce glissement du comportement dans l’interlocution à l’identité des agents-locuteurs, ainsi que l’association entre trigger warning, « decency » et « humanity », sont essentiels. Margalit théorise dans La société décenteune version forte de la décence, décrite de manière négative comme la non-humiliation, et de manière positive par l’honneur ; or, selon lui, « il y a humiliation à chaque fois qu’un comportement ou une situation donne à quelqu’un, homme ou femme, une raison valable de penser qu’il a été atteint dans le respect qu’il a de lui-même » ([1996] 2007 : 21). La décence met en jeu la dignité humaine : en effet, « l’humiliation, c’est le rejet d’êtres humains de l’ensemble de l’humanité » ([1996] 2007 : 120). Paveau emprunte ce concept de décence à Margalit pour parler de « décence discursive » et définit le « discours décent » comme « un discours, non seulement par lequel les agents ne s’humilient pas entre eux, mais qui est produit dans un environnement dont les valeurs ne permettent pas l’humiliation des agents. Cela veut dire que la décence discursive, qui définit l’ajustement entre les agents, est régulée par le collectif, puisqu’elle dépend des normes discursives de l’ensemble de l’environnement, et non pas simplement des conceptions individuelles des agents de l’échange verbal » (2013 : 233).

29 La décence discursive, ajoute-t-elle, concerne la dimension morale des échanges verbaux, « le rapport direct avec l’autre en discours, en deuxième ou troisième personne, le discours humiliant ou honorable étant un discours à l’autre ou sur l’autre » (2013 : 241). Or il ressort des métadiscours du corpus que la pratique du trigger warning interrogerait la décence discursive de manière exacerbée, voire existentielle. Paveau décrit les discours vertueux (c’est-à-dire jugés comme tels parles locuteurs) comme des discours « ajustés » au monde, aux agents et à leurs valeurs. Le trigger warning trouve précisément sa justification dans une tentative d’ajustement maximal à un lectorat potentiel [27], ajustement qui est lui-même une réponse à une prise de conscience et à la prise en compte des besoins d’autrui, permise par une attention exacerbée :

30

[Commentaire de maddiet]
I just don’t get the backlash against trigger warnings/content notes. Do not get at all. It’s such a small, easy thing to do that shows consideration for the wide variety of people who are reading what you wrote. A trigger warning is not about saying, « oh you’re so sensitive, I hate to protect you from the big harsh world out there. » – it’s about acknowledging that there are people, many people, who have experienced terrible harm and doing the bare minimum to prevent them from being hurt again by a reminder of that harm. It’s about recognizing people’s pain and trauma, and acknowledging that it is legitimate. And ultimately it is about giving people a choice and respecting their decision. It is about saying, you are the best judge of your own experience and the limits to what you can handle, so I’m going to leave it up to you (SH_2014_1) [28] .

31 De la prise en compte de la possibilité d’une vulnérabilité naît donc cette forme particulière d’attention à l’autre qu’est le travail de care : il ne s’agit pas seulement de faire attention (caring about), il s’agit de prendre ses responsabilités (taking care of) et d’agir en conséquence (care giving).

Conclusion

32 Les métadiscours sur la pratique du trigger warning révèlent une forte préoccupation éthique, étroitement articulée à une certaine visionféministe du monde et des relations interpersonnelles. La mise en place de tels avertissements est liée à un système de valeurs où le careoccupe une place centrale, même si le concept lui-même n’est pas nommé. Au terme du parcours proposé, il est possible d’identifier au moins trois dimensions de la norme (ou des normes) qui interviennent dans le trigger warning et concernent directement l’analyse du discours. Il s’agit, d’abord, des normes perceptives de la linguistique folk, qui mettent en jeu le rapport au langage et les « morales sociales de la parole » (Paveau 2013) propres aux communautés féministes. Entrent aussi en ligne de compte les normes de relation entre agents-locuteurs, qui dépassent l’enjeu de politesse pour revêtir un caractère fortement éthique et existentiel. Enfin, l’analyse a mis en évidence des normes discursives coconstruites dans l’environnement, au sens cette fois de règles choisies, rationalisées et explicitées par les membres de la communauté. Cette dernière dimension éclaire la difficulté à séparer normes et valeurs (Putnam [2002] 2004), puisque les normes discursives dont il est question ne s’imposent pas aux individus à la manière de la norme kantienne : elles s’appuient sur des valeurs, qui sont elles-mêmes objectivées et explicitées, et émanent d’une volonté militante de non-humiliation.

33 L’analyse a également permis de mettre en évidence deux autres dimensions de la/des normes qui, si elles ne sont pas directement linguistiques, revêtent cependant une dimension contributive dans un dispositif d’analyse du discours. La pratique du trigger warning met en effet en jeu des normes de genre, qui sont identifiées, discutées et renégociées par les agents-locuteurs. Mais il faut aussi envisager la norme comme seuil de tolérance à l’humiliation et à l’injure, seuil devant être défini de manière à la fois subjective et intersubjective. Parce qu’elle implique une interlocution, la pratique du trigger warning est relationnelle et suppose de se faire une image de son interlocuteur potentiel. Cette image se fonde sur une connaissance abstraite (du public d’un blog féministe, des vulnérabilités potentielles de ce public) mais aussi sur un exercice actif de l’empathie. Il n’y a en effet pas de trigger warning sans représentation concrète de l’autre comme individu et sans projection sur l’autre de son propre seuil de tolérance (de sa propre vulnérabilité à l’humiliation discursive). Toutes ces dimensions ne sont pas strictement distinctes mais en interaction permanente. La vulnérabilité fait ainsi intervenir les normes de genre, ainsi que la question de l’intersubjectivité, qui entre en tension avec celle de l’ajustement et de la particularisation ; d’où, pourles agents-locuteurs, une responsabilité qui se traduit par la mise en place de normes discursives explicites.

34 Pour penser la vulnérabilité (plus particulièrement liée au deuil) et la manière dont elle affecte les relations entre les personnes, Butler convoque à la fois la reconnaissance hégélienne et l’assujettissement althussérien :

35

Le « je », qui ne peut advenir à l’être sans un « tu », est aussi fondamentalement dépendant d’un ensemble de normes de reconnaissance qui ne tirent leur origine ni de ce « je » ni de ce « tu ». Ce qui est prématurément, ou tardivement, appelé « je » est dès l’origine assujetti, quand bien même ce n’est qu’à la violence, à l’abandon, à un mécanisme ; sans doute vaut-il alors mieux être assujetti à la pauvreté ou à des abus que de n’être assujetti à rien, et de perdre ainsi la condition de son être et de son devenir. Des soins tout à fait inappropriés peuvent nous lier parce qu’il est essentiel à notre survie que nous formions des attaches : il arrive ainsi que nous nous attachions à des personnes ou à des conditions institutionnelles bel et bien violentes, appauvrissantes ou inappropriées ([2004] 2005 : 73-74).

36 Or le trigger warning peut être compris comme une pratique parmi d’autres visant à créer des environnements féministes décents (au sens de Margalit), où la prise en compte de la vulnérabilité est un principe fondamental et où des qualités comme l’attention, la considération, l’écoute et la sollicitude sont considérées comme des prérequis. Ces pratiques visent donc à mettre en place, selon une métaphore féministe bien installée, des « safe spaces » dans une société de l’« indécence » et de l’humiliation, c’est-à-dire des « espaces » où un care adapté est conçu comme réponse et antidote à la violence.

Corpus

1)

Pages

SH_CN 01/01/2010, « Commenting Policy » http://www.shakesville.com/2010/01/commenting-policy.html
SH_101 01/01/2010, « Feminism 101 » http://www.shakesville.com/2010/01/feminism-101.html
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Pages

2)

Billets

SH_2010_1 03/04/2010, « I write letters » http://www.shakesville.com/2010/04/i-write-letters_13.html
SH_2010_2 15/04/2010, « On Triggers, Continued » http://www.shakesville.com/2010/04/on-triggers-continued.html
SH_2010_3 13/08/2010, « Survivors Are So Sensitive » http://www.shakesville.com/2010/08/survivors-are-so-sensitive.html
SH_2014_1 04/03/2014, « Triggered » http://www.shakesville.com/2014/03/triggered.html
SH_2014_2 05/03/2014, « Triggered, Continued » http://www.shakesville.com/2014/03/triggered-continued.html
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Billets

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Mots-clés éditeurs : analyse du discours numérique, analyse morale des discours, care, éthique langagière féministe, éthiques du, linguistique folk, trigger warning

Date de mise en ligne : 03/02/2017

https://doi.org/10.3917/ls.159.0041