Investissement langagier et économie politique
Pages 73 à 96
Citer cet article
- DUCHÊNE, Alexandre,
- Duchêne, Alexandre.
- Duchêne, A.
https://doi.org/10.3917/ls.157.0073
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- Duchêne, A.
- Duchêne, Alexandre.
- DUCHÊNE, Alexandre,
https://doi.org/10.3917/ls.157.0073
Notes
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[1]
Je remercie Amélia Lambelet de m’avoir rendu attentif à cette affiche.
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[2]
Cette recherche a été conduite par une équipe composée de Renata Coray, Mi-Cha Flubacher, Pierre-Yves Mauron et de l’auteur du texte comme investigateur principal. Elle a été financée par le Centre Scientifique de compétences sur le Plurilinguisme (CSP) de l’Université de Fribourg et de la Haute École pédagogique. Je remercie Renata Coray, Mi-Cha Flubacher, Monica Heller, Patricia Lambert, Agnès Millet, Thérèse Jeanneret et Anne-Christel Zeiter et ainsi que l’éditrice pour leurs précieux commentaires. Les propos tenus ici sont cependant de la seule responsabilité de leur auteur.
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[3]
Il s’agit d’un pseudonyme.
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[4]
L’étude quantitative effectuée par l’équipe de l’Université de Lausanne dans le cadre de ce projet souligne que les conseillers considèrent la « motivation » du demandeur d’emploi comme un facteur primordial dans la réussite d’une réinsertion à l’emploi : cf. l’étude complète accessible sous : www.centre-plurilinguisme.ch/IPL_Arbeitsmarkt_Schlussbericht_A4-web.pdf (dernier accès : 5 février 2016).
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[5]
http://www.espace-emploi.ch/jobsuche/Standortbestimmung/ (dernier accès : 2 janvier 2016).
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[6]
« Certes, le fait d’avoir suivi une MMT représente pratiquement toujours un atout dans la recherche d’un emploi. Mais les crédits de l’assurance-chômage (AC) étant des crédits affectés, les prestations de l’assurance doivent être strictement limitées aux cas dans lesquels la fréquentation d’une MMT s’impose pour des motifs inhérents au marché du travail. » Bulletin LACI MMT, janvier 2014, SECO (Secrétariat d’État à l’Economie).
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[7]
Rapport : Évaluation des mesures du marché du travail. Incidence sur le comportement et les chances des postulants, SECO 2014.
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[8]
Le suivi de M. Kowalski et la transcription des entretiens ont été effectués par Pierre-Yves Mauron.
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[9]
Conventions de transcription : CO= Conseiller ; KW= M. Kowalski ; (()) = commentaires métalinguistiques ; MAJ= accentuation ; / = intonation montante ; \ = intonation descendante ; : : = allongement syllabique ; (-), (--), (---) = pauses
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[10]
Certes, nous avons pu observer dans le suivi des autres demandeurs d’emploi dans leurs interactions avec d’autres conseillers une variabilité possible dans l’interprétation de l’allocation des MMT. Certains vont allouer des cours de langues pour des demandeurs qui n’entrent pas dans le schéma classique. Certains vont aussi proposer aux demandeurs des espaces autres pour acquérir ces compétences. Reste que, comme pour la situation envisagée ici, les logiques de l’investissement sont systématiquement à l’œuvre. Soit elles sont appliquées à la lettre, soit elles sont partiellement « subverties », ce qui souligne leur omniprésence dans le processus d’accompagnement (cf. aussi Flubacher et al., sous presse).
1 En 2012, une école privée de langues a entrepris une vaste campagne publicitaire dans une grande partie de la Suisse francophone. Destinée à inciter des personnes à devenir clientes de cette école, la campagne s’est déclinée sur la base d’une idée a priori simple : apprendre les langues peut rapporter gros. Une affiche [1] en particulier a utilisé cette rhétorique économique en interpellant le lecteur – futur consommateur – par la question suivante : « Combien d’argent aimeriez-vous gagner plus tard ? » et en mettant à sa disposition trois affirmations possibles, tel un questionnaire à choix multiples : 50000 CHF (environ 45000,00 euro) ; 100000 CHF (environ 90000,00 euro) ; 1000000 CHF (environ 900000,00 euro). La publicité concluait par une nouvelle question, « Quelles langues devez-vous connaître pour répondre à vos ambitions ? », incitant alors à prendre contact avec l’école en question pour obtenir une réponse. Quelques années auparavant la même entreprise avait diffusé une campagne similaire représentant un dessin d’une femme blonde qui posait la question suivante : « Un salaire plus élevé ? Apprends les langues étrangères ! » ([Mehr Lohn ? Lerne Fremdsprachen !]).
2 Ces campagnes m’ont interpellé pour plusieurs raisons qui informent l’existence même de cet article. En effet, la logique sous-jacentequ’elles déploient résonne en écho avec d’autres discours dans différents espaces sociaux. Pensons au terrain de l’éducation et de la formation où les débats sur l’enseignement des langues sont souvent associés à la possibilité de former de futurs citoyens aptes à agir dans des espaces de travail plurilingues (p.ex. Stotz 2006). Pensons aussi aux discours du Conseil de l’Europe, où au plurilinguisme comme ressource cognitive s’ajoute l’idée d’apports, en termes économiques, des usages des langues, incitant le citoyen désireux de maximiser ses chances de mobilités professionnelles à acquérir des compétences langagières dans les langues de l’UE (Sokolovska sous presse). Pensons enfin aux discours publics et politiques sur l’immigration, qui tendent à construire l’apprentissage de la langue d’accueil par les immigrants comme un facteur prépondérant en vue de l’intégration dans le marché du travail et en ce sens comme une contribution économique à la société d’accueil (Flubacher 2014). Si ces discours sont certes de natures différentes, ils convergent cependant par le fait qu’ils produisent une équation explicite entre l’apprentissage des langues et l’acquisition de ressources financières ; en termes bourdieusiens, ils s’appuient sur l’idée qu’un capital linguistique et culturel peut être aisément convertible en capital économique. Cette conversion présuppose alors un investissement de la part de l’apprenant (en temps, en argent), investissement qui peut s’avérer payant (sans pour autant que l’on nous explique vraiment comment) dans une logique de « retour » sur investissement.
3 C’est à une analyse critique de ce type de discours sur l’investissement langagier et des pratiques institutionnelles qui leur sont adossées que se consacre cet article. Il s’agit ici d’explorer les rouages d’une doxa qui présuppose que l’investissement dans l’apprentissage d’une langue s’articule de facto à une forme de retour sur investissement en termes économiques, et de mettre cette doxa à l’épreuve d’une analyse empirique. Pour ce faire, je m’appuierai sur un terrain ethnographique particulier, les agences étatiques de conseil, de contrôle et de placement des chômeurs en Suisse (équivalentes à Pôle emploi en France), qui constitue un lieu de production discursive favorable à l’observation des pratiques institutionnelles et interactionnelles autour de la question de l’investissement langagier. Cet investissement y étant pensé en termes économiques, et plus précisément en termes d’employabilité, j’analyserai la manière dont ces discours se déploient, dont ils sont mis en œuvre au sein de pratiques institutionnelles, et les conséquences de ces pratiques sur les conditions mêmes d’apprentissage des langues.
4 Je m’attacherai plus particulièrement à montrer a) que tout individu n’a pas les mêmes possibilités matérielles d’investir dans la langue et queces possibilités sont – au-delà de la volonté individuelle de l’apprenant – également tributaires des structures et des acteurs qui ont le pouvoir de décider de la légitimité ou de l’illégitimité non seulement de l’investissement, mais aussi du type d’investissement langagier jugé pertinent par les organismes investisseurs, b) que la légitimité de l’investissement langagier en termes économiques s’appuie sur des interprétations quant aux conditions du marché du travail et du marché langagier – tous deux par ailleurs difficilement prédictibles et souvent instables (Duchêne et Daveluy 2015) –, mais que ces interprétations ne sont pas nécessairement partagées par l’ensemble des protagonistes impliqués dans le processus d’investissement, révélant des rapports inégaux et des intérêts en tension entre l’apprenant investi et les acteurs de l’institution qui investit dans l’apprenant.
5 Tout en reconnaissant pleinement le fait que l’investissement langagier ne peut être uniquement pensé en termes économiques et qu’il existe en ce sens une multitude de raisons qui font que des acteurs sociaux s’engagent dans l’appropriation d’une langue (Zeiter 2015), je propose ici une lecture critique en dedans des discours économiques de l’investissement, ceci afin d’expliquer comment ces logiques fonctionnent, ce qu’elles font aux gens qui y sont confrontés (Narotsky et al. 1997) et comment elles contribuent à la reproduction des inégalités sociales.
1. Penser l’investissement langagier en termes d’économie politique
6 Au-delà des discours publics qui s’appuient de manière implicite ou explicite sur l’idée d’investissement pour problématiser l’apprentissage des langues, il est intéressant de noter que ce terme apparaît également dans le discours scientifique. C’est dans les années 1990 que la linguiste, Bonny Norton, spécialisée dans l’apprentissage des langues secondes introduit ce terme. Dans le contexte de la linguistique appliquée nord-américaine de l’époque, caractérisée à la fois par une approche structurale et fonctionnelle de l’apprentissage des langues, ainsi que par une approche cognitiviste centrée sur l’individu, un article (Norton Peirce, 1995), très largement cité depuis, va chercher à proposer une lecture alternative des processus d’apprentissage des langues. Dans son article, Norton critique le fait que les linguistes de l’acquisition « have drawn artificial distinctions between the language learner and the language learning context » (ibid., p. 10) les amenant ainsi à expliquer les différences inter-individuelles entre les apprenants comme résultants, pour les uns, de filtres affectifs, de structure de personnalité ou encore de motivation individuelle, pour les autres dela distance sociale à l’exposition sociale dans la langue cible de certains groupes sociaux et ethniques. Cette dichotomie entre l’individuel et le social est alors réfutée par la chercheuse qui la considère comme une impasse théorique tout autant qu’empirique, et plaidant alors pour une théorie de l’identité sociale de l’apprenant qui « assumes that power relations play a crucial role in social interactions between language learners and target language speakers » (p. 12).
7 C’est dans le cadre de cette réflexion qu’émerge le terme d’investissement. Cette notion permet de critiquer la notion de motivation du sujet parlant à apprendre les langues et à les pratiquer, en insistant sur le capital linguistique, sur les enjeux identitaires et sur les rapports de pouvoir. En s’appuyant sur les travaux de Bourdieu et Passeron (1970), Norton considère que :
if learners invest in a second language, they do so with the understanding that they will acquire a wider range of symbolic and material resources, which will in turn increase the value of their cultural capital. Learners will expect or hope to have a good return on that investment – a return that will give them access to hitherto unattainable resources (ibid. p. 17).
9 Pour pondérer la notion de motivation proposée par Gardner et Lambert (1972), Norton considère que l’engagement d’un apprenant dans l’apprentissage d’une langue n’est pas qu’une seule question de motivation individuelle, homogène et statique, mais aussi la résultante d’une lecture – parfois ambivalente, paradoxale et changeante – de l’ordre social. Cette lecture de sa réalité par l’apprenant permet en grande partie de comprendre comment et pourquoi il s’engage dans l’apprentissage en évaluant les bénéfices possibles – ou non – que l’apprenant pourrait escompter d’une telle démarche.
10 Cette approche a le grand mérite de pointer vers la complexité des contextes d’apprentissage dans lesquels l’apprenant se meut et de souligner le fait que ces contextes s’articulent à un processus de construction de sens par l’apprenant. Cela permet d’articuler les divers processus d’appropriation langagière à l’identification d’une pertinence sociale, pertinence qui n’est ni linéaire, ni figée mais, pour reprendre les termes de Norton, dynamique et articulée à l’identité sociale de l’apprenant. Si l’apport des travaux de Norton et des recherches qui en découleront (entre autres Pittaway, 2009 ; Lee McKay et Wong, 1996, Potowski, 2004, Byrd-Clark 2014) est indéniable et constitue une forme de rupture ontologique et épistémologique avec les approches dominantes en acquisition de l’époque dans le contexte nord-américain, ces travaux restent quelque peu en retrait lorsqu’il s’agit de saisir la variabilité, non pas uniquementdes désirs de l’apprenant, mais bien des conditions mêmes de l’exercice de l’investissement et de sa reconnaissance sociale. Ils ne permettent pas non plus de comprendre comment les apprenants naviguent au sein d’un marché complexe et quelle valeur est accordée par qui et comment à l’expression et à la réalisation de cet investissement.
11 En effet, Codó (2015) et Garrido Sarda et Codó (2014) montrent bien que des immigrants en Catalogne sont confrontés à des logiques de choix compliqués quant à la variété de langues à apprendre (catalan vs.castillan) et que la légitimité - ou non – de s’investir dans l’apprentissage de telles ou telles variétés s’articulent aux idéologies langagières et politiques à l’œuvre dans les espaces dans lesquels circulent les apprenants. L’investissement langagier se confronte aussi à des intérêts contradictoires entre les désirs de l’apprenant et les intérêts de ceux qui ont le pouvoir de créer les conditions de l’investissement. De manière similaire, Géa (ici-même) souligne que, dans le cadre de la Corse, les immigrants marocains ne semblent pas trouver dans l’éducation bilingue français-corse, conçue comme un facteur de cohésion sociale et d’inclusion, une distinction de profit, tant ils s’avèrent par ailleurs sujets à des formes de stigmatisation qui rendent l’investissement dans la langue corse compliqué. Les insécurités en langue corse auxquelles ils font face, ainsi que les enjeux de (dé) légitimité langagière, tendent alors à reproduire par l’apprentissage de la langue corse certaines formes de minorisation sociale préexistante. Violette (2015), quant à elle, révèle que les choix d’immigrants francophones à venir s’installer dans la province bilingue du Nouveau Brunswick étaient en partie guidés par une possibilité d’élargir leur répertoire langagier avec l’anglais, se retrouvant en contradiction avec les besoins des francophones locaux, pour qui l’immigration francophone est avant tout perçue comme un investissement dans le maintien de la communauté francophone sujette à un relatif déclin démographique. De plus, l’investissement langagier est également soumis à des processus de légitimation qui permettent et limitent la possibilité et la reconnaissance de cet investissement, ceci en fonction de ce qui compte comme locuteur légitime dans un espace donné. Ainsi, Watts (1999) souligne comment, dans une situation diglossique (dialecte-standard), le non investissement dans l’apprentissage du dialecte par les non-dialectophones est construit par la population comme un indice de non-intégration, mais que paradoxalement l’engagement dans l’apprentissage du dialecte peut également être perçu comme incongru et relevant d’une appropriation non-légitime aux yeux de locuteurs de « souche » qui seraient les seuls habilités à pratiquer cette variété.
12 Ces études ont en commun de pointer vers les conditions sociales et structurelles qui permettent de comprendre comment l’investissement dans l’apprentissage d’une langue s’opère mais aussi comment il est sujet à des évaluations constantes et à des logiques de reconnaissances variables. En ce sens, comprendre l’investissement langagier nécessite non pas uniquement de comprendre comment l’apprenant – investi ou pas dans la chose – interprète le contexte social dans lequel il évolue, mais requiert aussi une analyse des processus qui conduisent ou empêchent l’apprenant à s’investir dans la langue, en prenant en compte les acteurs, les structures, et les conditions du marché qui définissent la légitimité et créent les conditions de l’investissement.
13 À l’aune de ces réflexions, il me semble à présent possible de proposer une relecture de cette notion d’investissement langagier en prenant en considération les points évoqués plus haut. Pour ce faire je considère ici que l’investissement langagier doit être pensé en termes d’économie politique. Si l’économie politique peut référer à un champ complexe, parsemé de positionnements et de théorisations souvent divergents, elle converge vers une attention soutenue quant à la manière dont les modes de production, les échanges, la distribution et la consommation des biens s’articulent à des logiques régulatives politiques et gouvernementales. Alors que ces questionnements ont été abordés dans le cadre de théorisations économiques et au sein d’une économie planifiée, je me réfère dans ce travail avant tout à des approches développées en anthropologie économique qui cherche à comprendre « the recurring interaction of individuals, within and between social groups and with the wider environment, with the object of providing material goods and services necessary for social reproduction » (Narotzky 2001, p. 4069). Ainsi, il s’agit d’analyser les logiques organisationnelles de production et de distribution des ressources matérielles et symboliques, comment elles sont agies dans divers espaces sociaux et sont appropriées, reproduites ou encore résistées par divers acteurs, et comment l’économie politique constitue un principe organisateur des relations sociales qui régule l’accès à certaines formes de reconnaissances sociales (Harvey 2000, Browning et Kilmister, 2006, Narotzky et Besnier 2014).
14 Investiguer le langage dans cette perspective, c’est chercher à comprendre la manière dont une valeur est accordée - ou non et à des degrés divers et variés - à des locuteurs, en fonction de leurs compétences et pratiques langagières, et comment ils peuvent accéder par ce biais – ou encore être privés d’accès - à des ressources symboliques et matérielles (Bourdieu, 1977 ; Gal 1989 ; Irvine 1989). Il convient alors d’apporter une attention particulière aux conditions matérielles et historiques danslesquelles les pratiques langagières observées contribuent à la construction des inégalités et des différences (Philips, 2004 ; Heller et Boutet 2006 ; Heller 2002). Penser l’investissement langagier en termes d’économie politique, c’est en ce sens analyser les processus de valuation associés à un certain investissement langagier, et c’est aussi chercher à comprendre l’investissement comme un processus dynamique, contradictoire et historiquement situé, mis en acte discursivement et organisé par des institutions et des acteurs (et non seulement des apprenants), observables dans des pratiques, qui ont des incidences quant à l’accès et à l’allocation des ressources que l’investissement est supposé permettre (cf. également Del Percio, Flubacher et Duchêne sous presse).
2. Les offices de placement des chômeurs comme terrain de l’investissement langagier
15 Envisager la question de l’investissement langagier dans son appropriation et son instrumentalisation sociales ainsi que dans ses conditions de possibilité et d’impossibilité nécessite un véritable examen empirique pour comprendre comment les logiques d’investissement opèrent. S’il existe de nombreux terrains où ce type d’observables peuvent être récoltés, j’ai privilégié ici l’examen de ces processus sur le terrain de l’emploi et plus particulièrement sur celui de l’accès au marché du travail, ceci pour plusieurs raisons. D’une part, la rhétorique de l’investissement langagier et surtout du retour sur investissement s’appuie fortement sur le trope de l’emploi comme un lieu où le retour sur l’investissement peut s’opérer. Par ailleurs, l’emploi est fortement articulé à l’accès à des ressources matérielles et aux revenus afférents.
16 Concrètement le terrain dont sont issues les données de cet article est celui des Offices Régionaux de Placement (ORP) des chômeurs en Suisse. L’objet n’est pas d’abord de générer un savoir sur l’accompagnement des chômeurs (à ce sujet cf. le numéro thématique de la revue Langage et Sociétéédité par Demazières et Glady en 2011)) mais plutôt de considérer les ORP comme un terrain à la fois d’expression de l’investissement langagier (dire et montrer son investissement) et comme un terrain de re/méconnaissance de cet investissement par les logiques évaluatives qui régimentent les pratiques de l’accompagnement et participent à la distribution des ressources matérielles et symboliques. Par ailleurs, l’article va clairement mettre l’accent sur l’investissement dans l’apprentissage d’une langue et sur un mécanisme clé de l’accompagnement, à savoir les mesures relatives au marché du travail (ci-après MMT) avec un accent sur l’allocation des cours de langues, qui constitue une part conséquente des MMT proposées.
17 Les données que j’utilise sont issues d’une recherche [2] menée de 2013-2015 dans différents ORP du canton de Fribourg en Suisse. Elle a consisté à suivre trente chômeurs dans leur processus d’accompagnement au sein de l’ORP. Elle s’inscrit dans une approche méthodologique ethnographique, où nous avons d’une part cherché à comprendre la manière dont l’institution fonctionne, les contraintes qui pèsent sur les activités des conseillers, les logiques sous-jacentes à l’accompagnement des chômeurs et les instruments juridiques qui conditionnent ces pratiques. Nous avons par ailleurs accordé une grande importance aux entretiens réguliers que les conseillers mènent avec les demandeurs d’emploi, en assistant physiquement aux rendez-vous et en enregistrant ces interactions entre conseillers et demandeurs d’emploi. Nous avons par ailleurs assisté à diverses formations financées par les ORP auquel les demandeurs d’emploi participaient (cours de langues, cours de présentation de soi, etc.). Finalement nous avons alimenté ces données d’entretiens semi-directifs avec les demandeurs d’emploi ainsi qu’avec les conseillers.
18 Dans le cadre de cet article, je porterai une attention particulière aux types de données suivants. D’une part, je m’appuierai sur une série de documents institutionnels qui portent sur l’investissement. Ces données me permettront de mettre en évidence le type de discours auxquels les demandeurs d’emploi sont exposés dès leur arrivée dans l’institution. D’autre part, j’examinerai les interactions conduites dans le cadre d’entretiens de conseil avec un de nos participants, M. Kowalski [3]. Les pratiques interactionnelles que je décrirai me permettront de mettre à jour la manière dont l’investissement langagier exprimé se déploie dans les interactions, comment il est interprété et entendu par le conseiller et comment dans ces conversations situées se déploient des tensions au cœur desquelles l’investissement est questionné, effacé et réapproprié en fonction des logiques divergentes dans lesquelles les participants de ces interactions se meuvent. En ce sens, je rejoins pleinement les approches analytiques proposées entre autrespar Cicourel et Knorr-Cetina (1981), Cicourel (1992), Mehan (1986) ou encore Heller (2001) qui proposent de suivre la manière dont les participants agissent au sein d’un cadre donné et comment ces actions se déploient au fil d’interactions, elles-mêmes conditionnées et révélatrices d’un certain ordre social.
3. Les logiques institutionnelles de l’investissement (langagier)
19 Lors de notre terrain ethnographique, deux logiques co-existantes de l’investissement (langagier) ont émergé et feront ici l’objet de notre première section analytique. La première logique porte sur l’investissement comme un prérequis du « travail » du demandeur d’emploi et comme l’expression d’un engagement dans la recherche d’emploi. La seconde porte sur l’investissement comme un mode de calcul par l’institution de l’allocation des mesures relatives au marché du travail (MMT, pour rappel les mesures destinées à la réinsertion professionnelle).
20 La première logique de l’investissement est celle qui met l’accent sur l’importance pour un demandeur d’emploi de s’investir pleinement dans sa recherche d’emploi ainsi que dans un projet professionnel. De nombreux conseillers ont insisté sur la responsabilité individuelle du chômeur à prendre en main son avenir et à démontrer une volonté active de retourner sur le marché du travail. Souvent construit sous l’angle de la motivation du demandeur, ce type d’investissement est considéré comme le plus important en vue de s’insérer professionnellement [4]. L’investissement du demandeur d’emploi est construit comme une clé de réussite en vue de l’objectif central de l’accompagnement qui est de réinsérer le chômeur sur le marché du travail. L’importance de cet investissement est palpable non seulement dans les entretiens d’accompagnement (je le mettrai en évidence par la suite) mais aussi dans les discours institutionnels dans lesquels les demandeurs d’emploi se trouvent immergés dès leur entrée dans le processus de l’assurance chômage. Les demandeurs d’emploi ont à disposition des brochures mais aussi un site internet, le même pour l’ensemble de la Suisse. Ces supports leur permettent d’apprendre les rudiments centraux pour une bonne réinsertion professionnelle. Outre des informations pratiques sur l’assurance chômage, ce sont des conseils qui leur sont prodigués.
21 Dans la section du site internet intitulée « les quatre phases d’un plan de parcours professionnel » [5] le demandeur d’emploi est invité à procéder à 1) une « réflexion sur soi-même – qui suis-je ? » où il doit déterminer ses forces et ses faiblesses ; 2) la « définition d’un objectif – où est-ce que je veux aller ? » où il est amené à définir ses buts professionnels ; 3) la « gestion de soi – que dois-je entreprendre ? » où il doit identifier les moyens afin d’atteindre ses buts (formations continues, cours de langues, etc.) et 4) la « promotion de soi – comment présenter ses forces ? » où il doit se questionner sur la manière dont il peut se « vendre ». Ces quatre phases du projet professionnel sollicitent l’investissement du demandeur d’emploi dans un projet professionnel qui, tel que le stipule le site internet,
demande du temps et de la concentration. C’est une tâche laborieuse mais qui en vaut la peine. Seul celui qui sait ce dont il est capable, ce qu’il veut et ce qu’il aime faire est susceptible de s’épanouir dans son travail. http://www.espace-emploi.ch/jobsuche/Standortbestimmung/ (dernier accès : 2 janvier 2016).
23 Ainsi, bien que le respect des quatre phases auxquelles les demandeurs d’emploi devraient se conformer soit chronophage et exigeant, cette étape est considérée comme un investissement qui « en vaut la peine » car il permet une clarification des compétences et des désirs professionnels, clarification qui contribuerait alors pleinement à l’épanouissement professionnel. D’impératif moral, l’investissement devient alors une clé du bien-être professionnel. Il est par ailleurs important de souligner que ce discours s’établit aussi sur l’idée qu’être au chômage permet justement un travail réflexif et un réexamen de ses perspectives professionnelles. Enfin, ce discours laisse également entrevoir la possibilité pour le demandeur d’emploi d’obtenir des moyens, par l’assurance chômage, afin de réaliser ses objectifs. Ces moyens sont listés sur le même site internet qui explique aux chômeurs les mesures relatives au marché du travail qui sont disponibles. Le site internet préconise de faire part à son conseiller ORP de ses souhaits de MMT : « En tant qu’assuré, vous pouvez en tout temps prendre l’initiative de soumettre une demande à votre ORP en vue de bénéficier de ces mesures ». Ce discours sur les MMT ainsi que les incitations à formuler un projet laissent entrevoir un ensemble de possibilités au demandeur d’emploi afin de réaliser le projet dans lequel il souhaite s’investir.
24 Cependant, au-delà de ce discours du possible, le fonctionnement institutionnel est certainement plus compliqué que les documents lelaissent entendre. Le site internet précise que « En règle générale, il appartient à l’office régional de placement de décider si le choix de telle ou telle mesure est opportun et judicieux ». Cette précision a son importance et révèle une autre logique de l’investissement, celle de l’investissement comme mode de calcul par l’institution de l’allocation des mesures relatives au marché du travail.
25 En effet, le rôle du conseiller est entre autres d’évaluer « l’aptitude et la disponibilité au placement de l’assuré » (Ordonnance sur l’assurance-chômage, Art. 22-OACI - RS 837.02). Il s’agit pour lui de déterminer si l’assuré possède les compétences requises pour être « placé », cette aptitude étant mesurée à l’aune des attentes du marché du travail (art. 59 LACI - RS 837.0). Sur la base du diagnostic d’aptitude, la loi permet de prodiguer des MMT. À côté de l’investissement individuel du demandeur dans sa réinsertion (la « disponibilité » mentionnée dans la loi), c’est l’institution, à savoir l’État, qui investit financièrement dans des mesures afin de s’assurer une reprise rapide et durable du travail. Cet investissement est du ressort du conseiller, qui est alors amené à accepter – ou refuser – des demandes ou encore à conseiller – ou exiger – du demandeur d’emploi de suivre des MMT. Il est donc demandé au conseiller de se conformer à une logique d’évaluation où le bien-fondé d’un investissement dans des MMT est évalué en fonction des retours sur investissement escomptés (cf. aussi Flubacher, Coray et Duchêne (sous presse) pour une analyse détaillée). [6]
26 Pour cela le conseiller fait également l’objet de contrôles par le biais d’un logiciel qui monitore la manière dont ces mesures sont allouées. La logique de l’investissement est un point crucial des MMT. Elle a par ailleurs donné lieu à un rapport circonstancié [7] qui a investigué la pertinence de l’investissement financier pour les ORP dans les MMT. Ce rapport commandité suit une logique claire : l’analyse de la rentabilité de ce type d’investissement, ces deux termes (rentabilité et investissement) étant omniprésents dans le rapport. Dans cette logique, le contrôle de l’allocation des ressources et en particulier des « mesures » pour l’accèsau marché du travail est soumis à la rationalisation des coûts et requiert de s’assurer que les mesures en question sont allouées aux bonnes personnes et au bon moment, ceci afin d’éviter par ailleurs que des personnes bénéficient de formations sur lesquelles un retour sur investissement n’interviendra pas.
27 D’une certaine manière ces deux logiques sont interdépendantes. Si le demandeur est incité à s’investir dans un projet professionnel afin de favoriser son retour au travail, la réalisation de son investissement dans ce projet dépend en partie des mesures qui lui seront allouées. De plus l’allocation de ces mesures présuppose une évaluation de la pertinence du projet par le conseiller, pertinence qui est conditionnée par une analyse en termes de retour sur investissement et in fine interprétée à l’aune de l’employabilité du demandeur d’emploi.
28 Ce sont ces logiques que je souhaite examiner à la mesure des pratiques d’accompagnement, ceci afin de saisir comment elles se réalisent dans des interactions et en quoi elles influent sur la réalisation de l’investissement langagier.
4. La mise en œuvre interactionnelle des logiques de l’investissement langagier
29 Dans ce qui suit, je vais présenter une série d’entretiens entre un conseiller et un demandeur d’emploi. En suivant pas à pas a) la manière dont une demande de MMT est exprimée par un demandeur (en termes d’investissement dans son avenir professionnel) et b) la manière dont cette demande est évaluée par le conseiller dans la logique d’investissement rentable pour l’institution, je développerai l’argument que les deux logiques, si elles sont toutes les deux conformes aux attentes codifiées (celle du chômeur investi et celle du conseiller soucieux de respecter la logique de l’investissement dans l’allocation des mesures), sont révélatrices de tensions idéologiques qui permettent un réexamen de la notion d’investissement langagier.
30 Le demandeur d’emploi que je me propose de suivre est un homme âgé de 43 ans, M. Kowalski [8], originaire de Pologne où il a effectué une formation professionnelle d’opérateur ferroviaire. Passionné de trains, M. Kowalski n’a cependant pas pu exercer son métier en Pologne et après plusieurs emplois comme maçon, il entreprend un parcours migratoire qui le mène tout d’abord en Italie où il travaille dans le bâtiment, puis enNorvège où il trouve un emploi dans une « usine à fleurs » pendant trois ans. Il arrive ensuite en Suisse où après avoir travaillé dans une entreprise agricole, il est engagé comme maçon dans le secteur de la construction dans le canton de Fribourg, ceci pendant près de 6 ans. Il perd son emploi suite à une restructuration des effectifs au sein de l’entreprise où il travaillait et se retrouve au chômage.
31 Après un premier entretien destiné avant tout à informer le demandeur d’emploi du fonctionnement de l’accompagnement et de l’assurance, M. Kowalski revoit son conseiller afin de faire le point quelques semaines après. L’entretien d’une durée de 38 minutes démarre par la remise du diplôme de formation professionnelle d’opérateur ferroviaire obtenu en Pologne par M. Kowalski. Le conseiller interroge alors le demandeur d’emploi sur la nature de cette profession. M. Kowalski s’exécute avec enthousiasme et soumet au conseiller son désir de trouver du travail dans un secteur d’activité lié au transport ferroviaire :
CO : mais là vous avez suivi une formation de TROIs ans et obtenu le diplôme\
KW : ouais
CO : ok
KW : ici pas arrive trouver une chose pour train travail/ la gare j’sais pas\ nettoyage j’sais pas\ pour changer comment s’appelle/
CO : mais vous dites par rapport à ce que vous faisiez avant/
KW : ou chose comme ça
CO : bon alors apRÈs ça c’est euh : : dans le cadre de vos recherches d’emploi/
KW : ça c’est fribourg non/
CO : //oui alors il faudrait essayer auss Alors euh vous vous avez un ordinateur à la maison\
KW : oui
CO : voilà\ ((rires)) alors (--) euh : : la première chose ça serait de voir aussi sur les sur le site des cff parce que peut-être ils mettent des postes où ils disent voilà/ on cherche tel ou tel euh : tel ou tel euh : comment on dit PROfession et j’imagine que ils ont/
KW : compris moi pas avoir besoin tout en haut moi seulement pour nettoyer rame tout changer pièces pour le comment s’appelle
CO : le train/
KW : voilà ça/ compris/ moi copain si lui travaille aussi pour CFF lui changer pièces [9]
(Entretien CO-KW-août)
33 Cette séquence nous éclaire sur l’investissement de M. Kowalski dans son projet d’avenir professionnel. En effet, et ce sera un thème récurrent au fil des divers entretiens, M. Kowalski émet le désir de se rapprocher de sa formation initiale, signalant par ailleurs sa difficulté à trouver un emploi dans ce domaine. S’il semble lucide sur le fait que des débouchés dans le même secteur de travail soient difficilement envisageables, c’est autour de l’espace de travail que son désir s’exprime, mentionnant explicitement son ouverture à des travaux subalternes pour autant que ces derniers soient en relation avec les trains auxquels il nous dira vouer une passion. La séquence souligne également la reconnaissance par le conseiller de ce désir, lui suggérant des pistes pour prendre connaissance de postes disponibles dans la compagnie suisse de transport (les CFF). Jusque-là nous pouvons constater que M. Kowalski entre parfaitement dans le schéma de l’investissement attendu du demandeur d’emploi par l’institution. Il exprime un projet professionnel, qui est ancré dans une certaine forme d’expertise sanctionnée par un diplôme et qui est également « réaliste » dans le sens où son analyse du marché le conduit à envisager un emploi en bas de l’échelle. Il exprime en ce sens une volonté de s’insérer professionnellement ainsi et démontre un investissement dans sa recherche d’emploi. Il exprime ses désirs et ses souhaits, comme les injonctions réflexives de l’institution le requièrent (cf. supra). Le conseiller quant à lui soutient la démarche en le conseillant sur la marche à suivre pour s’informer sur les offres d’emploi disponibles. La suite de l’entretien va mettre par ailleurs en évidence l’ouverture de M. Kowalski à divers secteurs d’activité, et en même temps sa volonté de trouver un emploi en dehors du secteur de la construction. Cette insistance va alors conduire le conseiller à rappeler à M. Kowalski que ce projet professionnel autre ne doit pas l’amener à négliger une recherche d’emploi dans le secteur dont il est issu :
CO : mais ça fait partie du truc\ euh : : ce qui y’a c’est que par contre c’est importANT vous devez continuer à faire vos recherches d’emplOI dans la maçonnerie parce que vous avez une BONne expérience en Suisse\
(Entretien CO-KW - août)
35 Si le conseiller, à ce stade de l’accompagnement, ne rejette pas le projet de M. Kowalski, et en ce sens l’investissement dans un projet professionnel de M. Kowalski n’est pas délégitimé, il n’en demeure pas moins que l’objectif central des ORP – posé par la loi – est de remettre au plus vite et de manière durable les demandeurs d’emploi sur le marché du travail. Ainsi, pour le conseiller, M. Kowalski est avant tout un travailleur du bâtiment et c’est avant tout dans ce secteur d’activité que le conseillerva devoir s’assurer que le demandeur d’emploi postule. Il est important de souligner ici que si le terme « travail » est utilisé par les protagonistes, il ne recoupe pas nécessairement les mêmes univers de sens. Pour M. Kowalski, par son insistance sur le secteur des transports ferroviaires, le travail est conçu non seulement comme « emploi » mais plus largement comme « travail » qui fait sens, qui est relié à des questions de dignité, de relations sociales, de reconnaissance. Pour le conseiller, c’est plutôt un resserrement sur le premier univers de sens qui s’opère, son « travail » étant non pas de fournir à M. Kowalski une activité salariée digne et désirée mais avant tout de s’assurer que ce dernier retrouve un « emploi » (cf. Maruani 2011 ou encore Piotet 2007 pour une analyse approfondie de cette distinction). C’est observable au fil de l’entretien, durant lequel le conseiller évoque le nom d’agences intérimaires spécialisées dans la construction, fournit une information sur les périodes de l’année où le secteur du bâtiment connaît un plein-emploi, suggère de contacter certaines entreprises de construction en particulier. À la reconnaissance d’un projet autre, c’est la logique d’une employabilité immédiate qui prend le dessus, lui expliquant alors que, s’il reçoit des offres d’emploi dans le milieu du bâtiment, il les transmettra à M. Kowalski qui devra alors obligatoirement postuler (je vais vous envoyer ce qu’on appelle une assignation\). À chacune des interventions du conseiller, les réponses de M. Kowalski démontrent qu’il connaît bien ce secteur de l’emploi, expliquant également les démarches qu’il a déjà entreprises et les démarches qu’il pourrait faire. Si M. Kowalski n’a pas renoncé à son projet (de travailler dans le secteur ferroviaire et en tous les cas de quitter le secteur de la construction) il s’avère cependant réceptif aux propositions du conseiller. À la toute fin de l’entretien, M. Kowalski pose cependant une question au conseiller qui va introduire la séquence suivante :
KW : moi demander pour cours (-) ouais/ français\ (-)
CO : alors on va
KW : ça c’est comment payer ça
CO : ça c’est le chômage qui prend en charge SI on estime que c’est : : nécessaire
KW : compris/ comme ça moi peut-être prendre course français pour euh : commencer après pour écrire aussi comme ça c’est plus chance ça pour trouver boulot non/ bon travail / (--) aussi \
CO : ((rit)) alors ce qui y a c’est qu’on va
KW : écoute parler () ça fait premier cours quand commence premier cours/
(Entretien CO-KW- août)
37 En exprimant le désir de pouvoir suivre des cours de français, il sollicite en ce sens son conseiller pour avoir des informations sur les modalités d’inscription. M. Kowalski démontre une connaissance de l’existence de telles mesures au même titre qu’il a identifié un besoin formatif en la matière. En reconnaissant la possibilité institutionnelle d’allouer et de financer des cours de langue tout en insistant sur le fait que ces mesures ne peuvent être octroyées que si elles sont jugées nécessaires (et l’accentuation du SI évoque alors pleinement la conditionnalité assortie à l’allocation de ce type de ressources), le conseiller s’aligne ainsi sur la logique des mesures relatives au marché du travail comme un investissement financier qui ne peut être alloué que lorsque l’on peut justifier un certain retour sur investissement. Pour M. Kowalski, la nécessité de cours de langues semble apparaître effectivement comme nécessaire, il parvient d’ailleurs à articuler la demande de cours de français à l’objectif même de ces mesures (à savoir permettre un placement durable et rapide dans le marché du travail). Ce qui pour le conseiller était une mise en garde sur la non-automaticité de l’attribution de telles mesures, constitue pour M. Kowalski une prise interactionnelle pour justifier la pertinence de sa demande en des termes institutionnellement conformes (comme ça c’est plus chance ça pour trouver boulot non/ bon travail /), arguant ainsi que ces mesures constituent effectivement un bon investissement. Les rires ainsi que la tentative de prise de tour de parole du conseiller qui initie une séquence explicative interrompue par M. Kowalski qui requiert des informations sur la date de démarrage du cours, souligne le non-alignement des deux logiques de l’investissement. Reprenant la parole le conseiller parvient cependant à formuler une séquence explicative portant sur le fonctionnement de l’allocation des mesures relatives au marché du travail :
CO : alors ce qu’y a/ c’est comme ça\ on va pas automatiquement vous donner un cours de français/
KW : NON/
CO : parce QUE je vais être sincère avec vous/ monsieur kowalski jusqu’à présent ça vous a pas empêché de trouver un travail\
KW : ouais\
CO : vous voyez si maintenant/ euh il est clair que vous aviez jamais pu travailler parce qu’on vous dit toujours vous parlez pas assez bien le français/ le chômage tout de suite on devrait vous payer un cours de français parce que ça améliorerait cette possibilité-là\ d’accord/ donc ce qui est fait avec vous est fait avec la majeure partie des gens c’est-à-dire qu’on va euh : : vous êtes au chômage à partir du de ce mois on va/ (-) déjà faire le point on va se revoir le onze septembre le douze septembre je vais vous donner un rendez-vous APRÈs (--)on va déjà faire le point à ce moment-là\ (--) euh : : à savoir/ où est-ce que vous en êtes dans vos recherches d’emploi\ on va pas vous payer un cours pour tout de suite si dans six semaines vous retrouvez un travail/ si on fait une proposition de demande de cours au départ voilà au départ on va dire on va/ (-) si je fais une demande de cours aujourd’hui on va dire il est au chômage depuis une semaine\ attendons de voir s’il va trouver du travail/ en plus c’est les vacances du bâtiment c’est norMAl que vous travaillez pas maintenant\
KW : oui oui oui
CO : donc si la prochaine fois y’a toujours pas de TRAvail\ on va aussi discuter des recherches d’emploi et de voir qu’est-ce que vous avez comme retour d’information/ est-ce que Chatton Manpower il vous dit toujours ouais encore une semaine encore une semaine/ le chômage on va se dire en discutant les deux BON/ qu’est-ce qu’on peut faire/ (-) et on a déjà discuté aujourd’hui vous êtes intéressé par un cours de français/
KW : ouais\ peut-être cours de français prendre l’hiver/
CO : (--) pardon/
KW : l’hiver peut-être/
CO : mais l’hiver on espère que vous soyez plus à l’a : ssurance chômage
KW : mmmh\
CO : d’ici-là (--) on est en août j’espère que vous trouverez du travail
(Entretien CO-KW - août)
39 L’explication du conseiller est révélatrice de la mise en action de la logique d’investissement dans l’allocation des ressources. D’une part l’allocation de ces ressources ne s’appuie plus sur un projet professionnel mais bien sur l’analyse de la possibilité même de retrouver un emploi. Dans le cas de M. Kowalski, il semble clair pour le conseiller que ses lacunes en langue française ne constituent pas un obstacle pour retrouver un emploi, le CV du demandeur en question attestant effectivement de cette réalité (jusqu’à présent ça vous a pas empêché de trouver un travail\). Les compétences langagières en français sont alors construites – par extension – par le conseiller comme une condition non nécessaire à l’emploi. Sans exclure cependant complètement la possibilité d’allouer ces ressources, le conseiller va s’appuyer sur son explication justificative, en introduisant une dimension temporelle à savoir un délai d’attente avant de décider du bien-fondé d’une telle mesure. M. Kowalski soutient cette démarche et propose une période précise pour le réexamen de cette demande – l’hiver, cette saison de l’année correspondant à une période de creux dans le secteur de la construction. Si le conseiller approuve cette date, tout en réitérant néanmoins l’objectif primaire assigné à M. Kowalski, à savoir la reprise au plus vite d’un emploi (mais l’hiver on espère que vous soyez plus à l’a : ssurance chômage d’ici-là (--) on est en août j’espère que vous trouverez du travail).
40 Jusqu’en hiver, la question de l’allocation des cours de français n’a pas fait l’objet de discussions dans le processus d’accompagnement de M. Kowalski. Il a retrouvé de manière sporadique un emploi partiel dans le secteur de la construction, sans pour autant obtenir un emploi permanent, l’obligeant à rester inscrit à l’assurance chômage. C’est lors d’un entretien en décembre avec son conseiller que M. Kowalski exprime à nouveau le désir de pouvoir suivre des cours de français :
KW : hé : : moi encore question pour demander pour français/ français/ pour école\ pour a : peut-être pour écri : re\ un peu pour heu
CO : alors le problème il est là
KW : ça ça c’est mieux pour moi/ après pour trouver boulot non/
CO : mais bien sÛR/ apr
KW : mais : scuse peut-être t’as trouvé boulot/ après tu veux travail après tu veux exemple/ heu : : écrire des rapports des choses comme ça/ (-) ouais/ c’est
CO : ce qu’il y a ce que monsieur kowalski c’est : moi je comprends en tant que personne\
KW : c’est : maintenant c’est hiver voilà\ profite/
CO : mais/ (-) par rapport à l’assurance chômage/ heu : comme vous avez pu le constater/ c’est pas à cause de votre niveau de français/ que vous vous trouvez pas de travail\ (1) donc les la la la on : c’est comme je vous avais expliqué la dernière fois/ c’est
KW : oui
CO : c’est PAS parce que vous parlez PAS AUSsi bien français/
KW : msieur/
CO : oui/
KW : écoute/
CO : aha il se fout de ma gueule\
KW : NON/ ((rires)) non/ écoute c’est c’est : oui/ moi d’accord avec toi/ c’est aussi problème peut-être moi trouver autre chose/ travail\ autre travail\
(Entretien CO-KW- décembre)
42 Notons tout d’abord que la requête revêt des similitudes discursives avec celle formulée en août : l’argument des compétences en français en vue d’une meilleure employabilité. Cet argument est cependant précisé quant à la nature des besoins langagiers pour le travail, à savoir les compétences à l’écrit. Dans ce cas précis, ces compétences désirées ne sont pas construites comme prérequis pour l’emploi mais plutôt comme une compétence qui permettrait de réaliser des tâches spécifiques. Cette précision est en partie liée au souhait de s’investir dans un autre projet professionnel que celui de la construction comme il le stipule en fin de séquence (c’est aussi problème peut-être moi trouver autre chose/ travail\ autre travail\) ouencore, comme il l’exprimera un peu plus tard dans l’entretien, pour avoir la possibilité d’obtenir une promotion en qualité de chef d’équipe dans le secteur du bâtiment (peut-être après moi chef équipe comment moi écrire un rapport/). Si la demande est réitérée par M. Kowalski, la réponse donnée par le conseiller est fort similaire à celle qu’il lui avait donnée antérieurement. À ceci près : envisager une mesure à une date ultérieure n’est plus de mise. Le fait que M. Kowalski a d’ailleurs retrouvé temporairement du travail dans le secteur du bâtiment est utilisé afin de justifier la non-pertinence des cours de français en vue de son placement dans ce secteur. Si le conseiller signale sa compréhension personnelle sur le désir de M. Kowalski de se réaliser dans un autre travail, (moi je comprends en tant que personne\) qui est construite comme différente que celle de sa position en tant que conseiller dans un ORP (par rapport à l’assurance chômage/), et en ce sens comme la voix de l’institution et de la logique qui la sous-tend, c’est bien cette « casquette » qui ne permet pas de répondre par la positive à l’investissement langagier du demandeur d’emploi.
43 La tension interactionnelle entre les deux protagonistes – aboutissant même à l’énoncé « il se fout de ma gueule » – peut être analysée en termes de tensions entre deux logiques qui de par leur interdépendance conditionnelle (cf. section précédente) rendent l’investissement de M. Kowalski dans son projet professionnel irréalisable – en tous les cas avec l’appui de l’institution – et impensable pour le conseiller.
44 Mais cette interdépendance est le produit d’une interprétation divergente entre les deux protagonistes quant à ce qui compte comme investissement rentable. Pour M. Kowalski l’investissement dans des cours de français (qui implique non seulement l’investissement de l’institution mais son propre investissement en termes d’engagement dans un processus d’apprentissage) est construit comme un investissement rentable dans sa logique interprétative d’un avenir professionnel meilleur et de sa possibilité de trouver un emploi durable. Pour le conseiller, l’investissement financier dans des cours de langues ne correspond pas aux instructions institutionnelles ni à l’analyse qu’il fait du marché du travail et de l’employabilité de M. Kowalski. L’investissement devient alors le terrain où certes l’agentivité du demandeur peut s’exprimer, mais où elle se heurte à une autre agentivité, celle du conseiller [10] qui incarnecelle de l’institution, qui agit et interprète la situation avec une autre lecture de la réalité et avec d’autres impératifs.
5. L’investissement langagier à saisir dans la diversité de ses conditions de possiblité
45 La situation singulière des offices de placement des chômeurs ainsi que l’étude de cas que j’ai analysée dans cet article interrogent une série de discours sociaux sur l’investissement langagier. En tant que migrant, M. Kowalski démontre un investissement dans l’apprentissage de la langue, associé à un projet de réinsertion professionnelle. Il répond donc pleinement à l’impératif moral qui requiert d’un migrant de s’intégrer socialement et professionnellement, entre autres par l’apprentissage de la langue. Cet investissement langagier exprimé se confronte cependant à une logique institutionnelle qui limite l’exercice même de cet impératif moral. Par ailleurs, si le discours public et politique (en tous les cas en Suisse) a tendance à créer des liens directs entre capital linguistique et capital économique, nous savons cependant que cette convertibilité est problématique (cf. entre autres Duchêne 2011). Ce qui est probablement tout aussi problématique, ce sont les conditions qui permettent d’envisager la possibilité d’une conversion. Le travail sur l’investissement permet en ce sens de questionner non plus seulement les mécanismes de conversion (travail que nous devons continuer à faire), mais plus en amont encore, les conditions qui permettent de pouvoir espérer une conversion.
46 Ceci vient selon moi questionner aussi les propositions avancées dans les études sur l’investissement langagier en linguistique appliquée. Si l’investissement langagier est à comprendre en lien avec l’interprétation par l’apprenant du contexte social qui l’entoure, force est de constater que cette interprétation n’est pas en soi suffisante pour saisir les rouages complexes dans lesquels l’investissement est rendu (im) possible. L’interprétation en question ne peut être du seul ressort de l’apprenant, elle est aussi pleinement articulée à d’autres logiques interprétatives de la pertinence de l’investissement. Ceci a, me semble-t-il, également des conséquences méthodologiques. Considérer que l’investissement serait le fruit d’une logique interprétative de construction de sens de l’ordre social légitime le recours au discours sur produit par l’apprenant. La recherche par entretiensd’apprenants est en ce sens tout à fait pertinente. Si, comme je le crois, l’investissement langagier est à comprendre également dans ses conditions de possibilité, il s’avère alors nécessaire de faire appel à des données et à des analyses qui sont aptes à mettre en évidence ces processus. Le recours à des terrains ethnographiques tels que celui ici permet de révéler la dynamique interprétative et la mise en action des discours sur l’investissement.
47 C’est également pour ces raisons que je plaide pour une lecture de l’investissement langagier en termes d’économie politique. Cette lecture me semble nécessaire, dans la mesure où elle nous oblige à penser les processus d’apprentissage au sein des conditions de production, de distribution, de circulation de ressources et de légitimation qui permettent – ou empêchent – l’investissement de se mettre en place ou encore qui créent l’illusion que l’investissement va forcément induire un retour sur investissement. Penser l’investissement langagier en termes d’économie politique nous invite à nous demander qui décide ce qui constitue un bon investissement pour qui, en fonction de quels critères et au sein de quelles logiques interprétatives, quelles ressources sont mises à disposition de qui, afin de légitimer quelles formes d’investissement. Nous l’avons vu, l’accent sur l’employabilité, au cœur de la mission de l’assurance chômage constitue un prisme par lequel l’investissement certes peut s’exprimer, mais s’avère aussi et surtout évalué. Si dans certaines situations cette logique permet à certains de gagner en capital, dans la situation analysée elle conduit à maintenir un demandeur d’emploi dans une position de subalternité en ne soutenant pas l’accès aux ressources langagières qu’il souhaiterait investir, limitant ainsi son espoir de réaliser le projet professionnel dans lequel il s’était investi.
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Mots-clés éditeurs : capital, chômage, économie politique, inégalités sociales, investissement langagier, sociolinguistique
Date de mise en ligne : 29/08/2016
https://doi.org/10.3917/ls.157.0073