Qu'est-ce que le poststructuralisme français ?
A propos de la notion de discours d'un pays à l'autre
Pages 17 à 34
Citer cet article
- ANGERMULLER, Johannes,
- Angermuller, Johannes.
- Angermuller, J.
https://doi.org/10.3917/ls.120.0017
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- Angermuller, J.
- Angermuller, Johannes.
- ANGERMULLER, Johannes,
https://doi.org/10.3917/ls.120.0017
1 Comment se fait-il que les théoriciens du discours comme Michel Foucault, Jacques Lacan et Louis Althusser soient souvent perçus en Allemagne comme des représentants d’un mouvement intellectuel – celui du « poststructuralisme » – qui est inconnu en France ? Situation incongrue : Que les figures de proue de l’analyse du discours en France soient proches de ce qu’on a coutume d’appeler le « structuralisme », cela les Français le concèdent facilement, mais le « poststructuralisme », qu’est-ce que c’est ? Dans une interview « Structuralism and Poststructuralism » parue dans la revue américaine Telos, les réponses de Michel Foucault en 1983 sont révélatrices. Face à ses interlocuteurs qui le prient de se situer par rapport au poststructuralisme, le père intellectuel de ce mouvement finit par dire : « autant je vois bien que derrière ce qu’on a appelé le structuralisme il y avait un certain problème qui était en gros celui du sujet et de la refonte du sujet, autant je ne vois pas, chez ceux qu’on appelle les postmodernes et les poststructuralistes, quel est le type de problème qui leur serait commun. » (Foucault 2001 : 1266). Quelle tragédie : un chef d’école qui n’a aucune idée de ce qu’est son école !
2Aujourd’hui, le succès de Foucault à l’échelle internationale est bien connu en France ; quelques ouvrages récents intitulés French Theory (Cusset 2003) ou Fresh Théorie (Alizart et Kihm 2005) en témoignent. Pourtant, la réaction des Français est toujours marquée de stupéfaction quand leurs collègues européens et américains évoquent la question du « poststructuralisme français », paradigme pluridisciplinaire sous la houlette de Michel Foucault et Jacques Derrida. Comment, se demande-t-on en France, attribuer une telle étiquette à deux penseurs aussi différents et singuliers ? Et qu’en est-il avec cet étrange préfixe post, alors que ce fut précisément la controverse autour du structuralisme des années 60 qui fut l’événement marquant pour ces penseurs ?
3Même si l’étiquette du « poststructuralisme » n’a jamais été adoptée par les théoriciens français concernés, une réflexion sur ce phénomène de réception est pourtant incontournable si l’on veut comprendre l’essor récent de l’analyse du discours en Allemagne. C’est le détour par la problématique du poststructuralisme qui me permettra de montrer de quelle façon la réception des théoriciens du discours comme Foucault et Derrida, Althusser et Lacan a déclenché un vif débat sur le discours, et de mettre en valeur quelques différences entre les champs français et allemand d’analyse du discours (Angermüller 2006). Dans cette contribution, ma tâche consiste à esquisser ce qu’on appelle habituellement poststructuralisme et à retracer le développement de ce paradigme qui a commencé dans des départements américains de la critique littéraire pour être ensuite repris par des théoriciens en Europe, notamment en sciences sociales et culturelles allemandes. En Allemagne, la notion de discours s’est imposée comme une problématique vis-à-vis des traditions plus anciennes, notamment de l’herméneutique ou de l’interactionnisme, qui, à travers ce changement de climat intellectuel, se sont trouvées face à une critique du sujet parlant et du sens immédiat.
Le poststructuralisme aux états-unis et en europe
4C’est dans les départements d’anglais nord-américains des années 1970 que le terme de poststructuralisme et son concept frère, celui de postmodernité, ont commencé leurs carrières. Par « postmodernité » on entend d’habitude les nouveaux styles culturels et esthétiques devenus dominants depuis la fin des années 60 : décloisonnement et dé-hiérarchisation entre les espaces de l’art légitime et de la culture de masse, problématisation de l’authenticité de l’œuvre et mise en question de sa « profondeur » (sens, unité, idée), décentrement d’un jeu artistique qui se veut de plus en plus réflexive, perte du sens historique… (Jameson 1991). Depuis l’édition anglaise de La Condition postmoderne de Jean-François Lyotard (1984 [1979]), cette notion renvoie également à la crise des grands récits à travers lesquels les sociétés de l’Occident parviendraient à définir leur place dans une histoire linéaire et téléologique. Le poststructuralisme, en revanche, consisterait plutôt à théoriser quelques problèmes accompagnant l’avènement de la postmodernité, comme celui de la « crise de la représentation » (aux deux sens esthétique et politique), la critique de la pensée essentialiste et totalisante (ce que les américains qualifient souvent de « moderniste ») ou encore le décentrement du sujet. à part Michel Foucault et Jacques Derrida, qui sont à la tête de ce mouvement, on peut compter parmi ces figures canoniques Jacques Lacan, Gilles Deleuze, Jean-François Lyotard, Roland Barthes, Louis Althusser, Julia Kristeva, puis quelques Allemands comme Martin Heidegger et Walter Benjamin, qui ont ceci en commun de partager un certain style théorique continental.
5Aujourd’hui, pour identifier les tendances théoriques qui se sont développées en critique littéraire et en études culturelles depuis les années 70, on substitue souvent au terme de poststructuralisme, associé aux lectures déconstructivistes de l’École de Yale (de Man 1979), le terme de French Theory (ou Theory tout court) dont les figures principales sont Judith Butler (Université de Californie), connue pour sa théorie des identités sexuelles hybrides ; Gayatri Spivak (Université de Columbia) qui est l’une des protagonistes du débat sur le post-colonialisme ; le marxiste et critique littéraire Fredric Jameson (Duke University) ; Stuart Hall (Birmingham) qui a joué un rôle important dans les études culturelles britanniques ; le théoricien des hégémonies politiques Ernesto Laclau (Université d’Essex) ou encore le philosophe lacanien Slavoj Žižek (Ljubljana). Le succès de ces théoriciens, auxquels il faut ajouter d’autres noms (Terry Eagleton, Richard Rorty ou Edward Said…) se fait sur le fond des nombreuses modes et tendances qui se sont développées autour des Cultural Studies.
6En Allemagne, les étiquettes de « poststructuralisme » et de « post-modernité » ont été répandues par Jürgen Habermas, qui voulait se démarquer de la tendance « jeune-conservatrice » de la pensée outre-Rhin qui, « en rejetant en bloc les formes modernes de vie, [ont] trouvé un accueil favorable » (Habermas 1988 : 387). En fait, l’accueil du poststructuralisme n’a pas été favorable du tout si l’on prend en compte le rôle d’Habermas pour la perception allemande de ce courant durant les années 1980 et 1990. Aujourd’hui, les invectives contre le « nihilisme » et « l’irrationalité » de ses représentants sont devenues rares et, depuis quelques années, on peut même constater un rapprochement entre la théorie critique (post-habermasienne) et « la pensée française » (Frankfurter Arbeitskreis 2004). Cependant, si ce paradigme a trouvé une place dans l’imaginaire intellectuel, l’étiquette de poststructuralisme se caractérise toujours par un flou non-négligeable. Non seulement sa position transversale par rapport aux disciplines classiques la rend trop dispersée pour que ses contours puissent être facilement identifiés ; mais ce mouvement manque de leaders, d’écoles et de centres en Allemagne. Ainsi est-il plutôt rare de trouver quelqu’un qui se présente en tant que poststructuraliste (on peut noter les rares exemples de Stäheli 2000 et Moebius 2003). Terme de combat des années 1980, le poststructuralisme est souvent associé à d’autres étiquettes comme par exemple le déconstructivisme (Bublitz 1999), l’anti-essentialisme (Bonacker 2000), le constructivisme, le débat autour de la biopolitique et de la gouvernementalité chez Foucault (Bröckling, Krasmann, Lemke 2000), le tournant linguistique.
7Mais au-delà des problèmes autour de ce terme, il semble y avoir un certain accord pour dire que le débat sur le poststructuralisme tournerait autour de la crise de la représentation. On y associe habituellement : a) la critique du sujet parlant souverain, b) le privilège accordé à la matérialité langagière et discursive, c) la non-clôture et l’hétérogénéité des terrains symbolique et social, d) la mise en cause des modèles postulant la transparence du monde, e) la critique d’un sens profond, d’une rationalité latente ou encore d’une réalité objective cachée derrière les signes et, enfin, f) une certaine réflexivité du travail théorique. On n’est peut-être pas loin de ce qu’on appelle structuralisme en France, mais il ne faut pas oublier les différences entre le structuralisme (des Français) et le poststructuralisme (international), comme par exemple l’orientation plus exclusivement théorique et la quasi-absence de la linguistique chez le dernier.
8Si le poststructuralisme allemand s’inspire de la Theory nord-amé-ricaine, il l’a infléchi d’une certaine manière. D’abord, il faut souligner un déplacement vers le terrain disciplinaire des sciences sociales et de la philosophie tandis qu’aux États-Unis, la Theory est l’affaire des humanities, de la critique littéraire et des études culturelles surtout, avec quelques tendances postmodernistes en anthropologie et en histoire, mais sans répercussions notables en sciences sociales, philosophie et linguistique. En prenant de la distance par rapport à des questions chères aux intellectuels américains comme celle de la postmodernité ou des identités culturelles, la discussion allemande s’est accrochée surtout à la problématique du sujet dont la capacité d’action, de parole et de décision est désormais en jeu. Cette critique du subjectivisme, qui s’inspire des modèles théoriques français des années 1960, semble venir à la fois d’un pôle mou (les études culturelles et l’esthétique) et d’un pôle « dur » (plus scientifique). Concernant le pôle mou, c’est la réception des études culturelles anglaises et américaines (Cultural Studies), riche foyer de production et de diffusion des théoriciens poststructuralistes, qui a mis en cause l’héritage philologique et herméneutique des sciences humaines allemandes (Geisteswissenschaften, Reckwitz 2001). Ainsi, les années 1990 ont-elles vu une croissance de tendances nouvelles qui misent sur l’hétérogénéité du terrain social et qui privilégient l’analyse de la matérialité des formes et des pratiques symboliques alors qu’ils considèrent le sujet comme imbriqué dans des matrices de pouvoir sociales et historiques.
9Cette version allemande de la crise de l’humanisme s’accélère avec le déclin de la philosophie normative de Jürgen Habermas au cours des années 1990. C’est la théorie des systèmes de Niklas Luhmann (1998) qui la relaie en tant que paradigme intellectuel dominant tout en s’inspirant des modèles épistémologiques des sciences naturelles, notamment des sciences cognitives. En mettant l’accent sur la contingence des processus sociaux et l’impossibilité d’un regard d’aigle dans la production de la connaissance, Luhmann propose un « constructivisme radical », une sorte d’anti-humanisme pour le pôle plus dur des sciences humaines. Par conséquent, les distinctions faites par le philosophe Wilhelm Dilthey au 19e siècle, constitutives pour les humanités (les Geisteswissenschaften traditionnelles), entre les objets humains et culturels d’une part et les objets physiques et naturels d’autre part, entre le Verstehen (le « comprendre ») et l’Erklären (l’« expliquer ») s’avèrent de plus en plus contestées. Quoique la mise en question de la vieille philologie humaniste et historique ne soit peut-être pas aussi marquée qu’en France à la fin des années 1960 ou aux États-Unis autour de 1980, c’est le décentrement du sujet pensant qui, à partir du milieu des années 1990, fraie le chemin à une nouvelle configuration intellectuelle en Allemagne. Désormais, le poststructuralisme semble devenir un terme générique réunissant ces courants post-classiques, notamment du côté mou, ciblant ce que Luhmann dénigre – bien avant et sans rapport avec la formule de Donald Rumsfeld – comme la pensée de la « vieille Europe » (Alteuropa).
10Au-delà du flou inhérent au poststructuralisme, il est difficile de ne pas voir son efficacité pour le discours intellectuel et sa portée bien au-delà des milieux académiques restreints. En effet, sa portée intellectuelle semble de plus en plus analogue à celle du marxisme et de la psychanalyse des années 1960 et 1970. Cela est particulièrement le cas pour Foucault qui a été accueilli par certains militants dès la fin des années 1970 pour se démarquer de la philosophie de Jürgen Habermas perçue comme soit « consensualiste » (concernant certaines conséquences politiques de son projet), soit « romantique » (si l’on pense à sa distinction entre système et monde vécu par exemple). Ces intellectuels souvent aux marges du champ académique saluent Foucault comme un analyste critique du régime néolibéral en train de s’imposer dans les sociétés occidentales. Le versant politique du débat poststructuraliste s’est accentué depuis les années 90. Si, autour de 1980, ce débat s’était cantonné encore aux départements américains d’anglais et de littérature comparée, ayant pour objet des textes littéraires et philosophiques canoniques, son centre de gravité s’est déplacé vers l’Europe depuis, notamment avec l’entrée en lice des philosophes et des théoriciens politiques comme Etienne Balibar et Alain Badiou en France, Toni Negri et Giorgio Agamben en Italie, Ernesto Laclau et Chantal Mouffe en Grande-Bretagne et Slavoj Žižek en Slovénie qui ont mis l’accent sur les questions plus politiques, notamment la biopolitique, l’exclusion, la souveraineté ou la globalisation. Pour moduler une formule de Spivak (1988), la crise de la représentation est passée du problème de la représentation esthétique (Darstellen) à celui de la représentation politique (Vertreten).
11Pour résumer, je propose un schéma qui distingue les trois conjonctures donnant naissance au poststructuralisme actuel : le structuralisme français autour de 1970 en France, la Theory anglo-américaine autour de 1980 et le débat plus récent en Europe.
12S‘il est difficile de rendre compte du débat intellectuel en Allemagne sans examiner le phénomène du poststructuralisme, c‘est d‘autant plus vrai pour le champ d‘analyse du discours qui voit un nouvel élan provenant des sciences sociales depuis 2000 environ. Effectivement, depuis les années 70, la problématique du discours telle qu’elle avait été définie chez Michel Foucault, Jacques Lacan ou Louis Althusser avait déjà été évoquée de façon régulière par leurs commentateurs poststructuralistes. Ainsi, de nombreux travaux sociohistoriques d’orientation foucaldienne, notamment sur la sexualité et la gouvernementalité, reprennent-ils la catégorie du discours afin de rendre compte de l’intrication du langage avec le pouvoir et la subjectivité. Dans les études culturelles britanniques, en revanche, le discours est considéré, à l’instar d’Althusser, comme un système symbolique organisant des subjectivités sur un terrain social troué de failles et de lacunes. Chez les théoriciens politiques proches de Lacan ou Althusser, le discours désigne en règle générale la dimension symbolique du processus politique. Ce qui réunit ses différents usages, c’est l’accent accordé à la fonction sociale du discours. Souvent proche des termes les plus généraux comme idéologie, culture et société, le discours désignerait une matrice symbolique organisant les pratiques des individus qui n’arrivent pas à le contrôler ou le maîtriser.
13à la différence du texte, notion clé pour les spécialistes de littérature autour de l’École de Yale, le discours du débat poststructuraliste est toujours resté entouré par un flou terminologique considérable, ce qui a créé un certain décalage entre les théories du discours, disposant d’une forte présence intellectuelle, et l’analyse du discours telle qu’elle est pratiquée en France, qui n’a que peu intéressé la réception internationale (non francophone). Or, depuis qu’il y a un débat poststructuraliste sur le discours dans les sciences sociales allemandes, ce qui commence à poser problème c’est précisément ce déséquilibre entre théorie et analyse. Que le discours au sens poststructuraliste devienne l’objet des sciences sociales – disciplines empiriques qui, il faut le souligner, ne font guère partie de la Theory aux États-Unis –, cela constitue certainement un facteur important pour la façon dont les Allemands ont accueilli les théories du discours. Mais quels sont les axes organisateurs de ce nouveau champ en Allemagne ? Dans la deuxième partie de cette contribution, mon but sera d’examiner le champ de l’analyse du discours en Allemagne à la lumière de la réception poststructuraliste des théoriciens comme Foucault, Lacan et Althusser.
essor récent de l’analyse du discours en Allemagne
14La notion de Diskurs n’est certainement pas une invention récente en Allemagne. Depuis les années 1970, ce terme est au centre d’un grand nombre de courants de recherche. Pour ne citer que les plus importants : l’éthique discursive de Jürgen Habermas, le discours en situation des ethnométhodologues et des analystes de conversation, l’histoire conceptuelle (Reinhart Koselleck) et la sémantique historique (Dietrich Busse), le discours de la linguistique du corpus et l’analyse critique du discours (critical discourse analysis). En mettant l’accent sur l’entremêlement entre langage et pouvoir, cette dernière, représentée par des spécialistes du discours politique comme Siegfried Jäger, était peut-être la plus proche de la notion française du discours, notamment celle de Foucault, mais ni l’analyse critique du discours ni les autres courants n’étaient à même de donner naissance à un véritable champ d’analyse du discours dans les années 1980. Cet échec s’explique non seulement par le grand nombre de notions de discours différentes, voire opposées et incompatibles (philosophique, historique, linguistique, socio-logique), mais peut-être aussi par l’existence d’une forte tradition herméneutique et interprétative en sciences sociales, les courants dits qualitatifs partant du point de vue de l’acteur, visent à la reconstruction du sens donné par les acteurs (Angermüller 2005b). Ainsi, il apparaît que l’analyse critique du discours, quoique ses représentants majeurs comme Siegfried Jäger et Ruth Wodak soient des linguistes, constitue plutôt un sous-champ des tendances qualitatives en sciences sociales. Cela dit, problématique transversale par excellence, le Diskurs n’a jamais été marqué par une discipline particulière. Est-ce pour cela que celui-ci a pu si facilement entrer dans des champs d’investigations divers ?
15Dans les années 1990, cette situation un peu confuse commence à s’éclaircir. Alors que la domination intellectuelle de Habermas s’amoindrit sans que les courants plus linguistiques arrivent à s’imposer au-delà de leurs champs de spécialité, la notion foucaldienne du discours finit par devenir un point de repère général pour le champ de l’analyse du discours en Allemagne (voir la contribution de Juliette Wedl dans ce numéro). C’est à partir de 2000 environ que de nouvelles approches sont mises en avant qui répondent d’une façon ou d’une autre à la question du poststructuralisme (Angermüller 2005a).
16Le courant structuraliste est probablement le seul à présenter un courant homologue en France. Dans la lignée de Saussure, ses praticiens envisagent d’isoler les éléments constitutifs du discours qui ne consiste qu’en différences. Pour Rainer Diaz-Bone (2002), par exemple, les discours sur la musique techno et heavy metal se caractérisent par des régularités qui coordonnent les éléments du système. Produisant, à l’instar du Foucault des Mots et les choses, de grands tableaux où chaque élément est défini par sa valeur dans le système, Diaz-Bone occupe une position ambivalente par rapport au poststructuralisme : s’il partage la critique poststructuraliste du sujet parlant, il reste, avec Bourdieu, fidèle à une notion de structure totalisante où tout élément a une place et une valeur précise. Une autre approche qui s’est retrouvée face-à-face avec le poststructuralisme, c’est la sociologie de la connaissance telle qu’elle est pratiquée par Reiner Keller (2005). En mobilisant l’approche discursive de Michel Foucault, Keller participe également à l’affaiblissement de l’acteur et du monde vécu (Lebenswelt), origine du sens et du savoir. C’est le discours, considéré comme un stock de savoir collectif, qu’il introduit dans la sociologie qualitative en vue de dépasser la situation d’interaction et le milieu local. Moyennant l’approche « ouverte » de la théorie ancrée dans le matériau (Glaser & Strauss 1967), Keller vise à reconstruire des structures de sens et par là à reconstruire le savoir partagé par les acteurs et distribué d’une certaine façon dans une société. C’est pour cette orientation interprétative, que Keller partage d’une certaine manière avec Diaz-Bone, qu’il est également difficile de situer dans le camp poststructuraliste.
17Une approche qu’on peut compter parmi les classiques du poststructuralisme, c’est la théorie de l’hégémonie d'Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe de l’Université d’Essex. Théorie préférée des politologues, cette approche part de la contingence de la praxis discursive qui articule des hégémonies. Selon ces deux postmarxistes, qui s'inspirent de Lacan et d'Althusser, une hégémonie est une structure non fermée qui lie des éléments hétérogènes dans un espace antagoniste. L'intérêt de cette approche consiste à lier la description des discours politiques concrets avec une théorie du politique. Le politique, selon Laclau et Mouffe, est le domaine où un signifiant particulier devient le représentant de l'universel par des actes discursifs dont la contingence est irréductible. Dans ce processus, le signifiant devient le « lieu-tenant » de l'ensemble entier de l'hégémonie ce qui entraîne la perte de son contenu (Brodocz 2002 ; Marchart 2005), d'où l'importance centrale du « signifiant vide » (Diez 2001) ou bien, comme l'a remarqué Martin Nonhoff, du « signifiant vidé » (2001). Le politique – domaine des décisions et actes contingents – est donc opposé au social – domaine des contraintes et nécessités dont l'objectivité ne peut être que limitée.
18Ensuite, il y a ce qu’on peut appeler un pôle foucaldodéconstructiviste. Réutilisés par certaines féministes ainsi que par les queer studies (études des sexualités hybrides) à l’instar de Judith Butler, les outils de la critique déconstructiviste accentuent la critique poststructuraliste du sujet parlant. Ainsi les déconstructivistes féministes comme Hannelore Bublitz (2003) s’engagent-elles dans une sorte de critique de l’idéologie (au sens althussérien) qui consiste à montrer comment les effets de subjectivité sont mobilisés par le discours et de quelle manière le sujet se trouve imbriqué dans un réseau de pouvoir historique et social. Ce regard critique a également joué un rôle important pour le débat biopolitique sur le régime néolibéral que les déconstructivistes féministes associent à un « sujet masculin et entrepreneur » qu’elles visent à décentrer. Comme ce courant se concentre sur la réflexion théorique et méthodologique, on peut se demander s’il ne s’agit pas d’une théorie du discours plutôt que de son analyse. Les questions soulevées par les déconstructivistes informent le débat actuel sur la théorie sociologique où un certain rapprochement se laisse deviner entre les courants les plus poststructuralistes, c’est-à-dire entre le déconstructivisme, la théorie des hégémonies et la théorie des systèmes (Stäheli 2000).
19Les figures canoniques du débat poststructuraliste, notamment Foucault, ont donc joué un rôle important pour assurer l’unité et la cohérence d’un terrain d’investigations dont les contours sont sans doute plus flous et instables qu’en France. Effectivement, ayant une valeur souvent plus métaphorique que technique, le Diskurs en sciences humaines et sociales allemandes semble cacher une grande diversité d’orientations théoriques et de pratiques de recherche dont je n’ai pu présenter de façon rapide que quelques unes. D’autres travaux sont en cours de réalisation dans ce contexte, notamment en histoire (Sarasin 2001, Landwehr 2003), en géographie humaine (Mattissek & Reuber 2004) ou en éducation (Höhne 2003, Wrana 2006). Pour terminer, je soulignerai quelques axes organisant l’analyse du discours en Allemagne en jetant un regard comparatif vis-à-vis de la situation française.
- Compte tenu des nombreuses lectures différentes dont l’œuvre de Foucault fait l’objet en Allemagne, on peut croire qu’il est devenu le représentant de l’analyse du discours française. Qu’il soit assimilé à un critique des idéologies dominantes chez Jäger, à un historien déconstructiviste chez Bublitz, à un phénoménologue reconstruisant des savoirs intersubjectifs chez Keller, à un grammairien bourdieusien des styles de vie chez Diaz-Bone, il y a là de quoi étonner l’observateur français, mais Foucault n’est certainement pas le seul pionnier de l’analyse du discours en France. Chef d’une véritable école d’analyse du discours en France, Michel Pêcheux, en l’absence de traductions, est difficile d’accès pour les Allemands – d’abord à cause de la barrière langagière, mais aussi en raison d’une configuration intellectuelle plus générale en Allemagne dans laquelle, depuis la crise de la théorie critique, le marxisme et la psychanalyse – courants dans lesquels Althusser et Lacan ne se sont pas imposés – ont perdu leur valeur paradigmatique dans le discours intellectuel.
- La présence de Derrida dans le champ allemand de l’analyse du discours ne peut que frapper les observateurs français, accoutumés aux clivages entre les disciplines canoniques comme la philosophie et l’ensemble des sciences humaines dont est issue l’analyse du discours en France. Reçu comme frère poststructuraliste de Foucault, Derrida a permis à ses lecteurs allemands de s’engager dans la critique anti-humaniste des sciences humaines, critique qui n’a pas pris d’ampleur en Allemagne avant les années 1990. Que Derrida, qui est un théoricien du texte philosophique plutôt que du discours, puisse s’imposer en tant que référence en analyse du discours, cela relève également du fait qu’en sciences humaines allemandes la distinction est peut-être moins nette entre Diskurs et Text qu’en France où il faut constater une ligne de démarcation entre un champ d’investigation pragmatico-énonciatif – le discours – et une tradition sémiotique et structuraliste – le texte. En Allemagne, en revanche, la linguistique pragmatique, restée longtemps dans l’ombre des courants textuel et générativiste, les courants pragmatiques (ou, plus précisément, pragmatistes) s’associant plutôt à la découverte de l’acteur dans les années 1970. Ceci dit, l’objectif de nombreux chercheurs, à l’exception peut-être des analystes des conversations, qui se sont tournés vers le discours depuis, avaient pour objectif de mettre en cause précisément l’acteur souverain – autant dire que la pragmatique n’a pas été un événement majeur pour l’évolution de l’analyse du discours en Allemagne.
- S’il est difficile de faire la distinction entre discours et texte en Allemagne, c’est sans doute parce que la position moins centrale de la linguistique a empêché des notions linguistiques du discours de s’établir. Rien à voir avec la linguistique française considérée souvent comme science pilote dans le discours intellectuel d’une certaine époque, alors que les linguistes allemands, laissant un grand nombre de questions théoriques aux philosophes, semblent souvent hésiter à participer aux débats qui dépassent le cadre strict des spécialistes. Ce manque d’échange entre les sciences sociales et les sciences du langage est d’autant plus à regretter que l’analyse du discours française n’est, dans la plupart des cas, vue et reçue en Allemagne que sous un angle théorique, pour ne pas dire de façon exégétique. Sans doute un examen approfondi des outils linguistiques, qui se sont développés depuis trente ans en France, soulignerait-il l’orientation analytique des approches françaises et, d’une manière plus générale, leur ancrage dans la recherche empirique.
- Vers la fin des années 1970 l’analyse du discours en France a basculé du structuralisme dans l’univers pragmatico-énonciatif. Sans doute est-ce une position de force relative qui a permis à la linguistique française d’imposer ce changement de cap. Si la tournure pragmatique a été un événement majeur pour l’école française de l’analyse du discours, elle n’a quasiment pas été remarquée en Allemagne ni dans les autres pays. De nombreux problèmes ont empêché une telle réception. D’abord les problèmes de traduction qui font que l’unité de l’appareil terminologique de l’énonciation – énoncé, énoncer, énonciatif, énonciateur – est difficile à transposer dans les autres langues. On est ainsi obligé d’avoir recours à des souches morphologiques différentes telles que Äußerung (énonciation) et Aussage (énoncé) en allemand ou utterance (énonciation) et statement (énoncé) en anglais. Mais c’est aussi une configuration intellectuelle différente qui rend un tel transfert difficile. Effectivement, la problématique de l’énonciation, vue de loin, peut ressembler à quelques tendances anglo-saxonnes comme le pragmatisme américain (interactionnisme, ethnométhodologie…) ou la speech act theory dans lesquelles les poststructuralistes, pour aller vite, ont parfois vu le retour du sujet parlant. Cependant, la pragmatique française, au lieu de réinstaurer le sujet parlant créateur du sens, semble rendre compte plutôt de l’activité langagière, l’énonciation étant prise comme un événement discursif qui devient fait du discours.
- Une autre différence qui renvoie non seulement au point de vue poststructuraliste, mais aussi à des traditions méthodologiques plus profondes : c’est la faible influence des approches lexicométriques en Allemagne. Les logiciels préférés des sociologues qualitatifs allemands comme WINqda ou Atlas.ti dans la lignée de Glaser et Strauss (Diaz-Bone & Schneider 2003) permettent de codifier le matériau empirique, alors que la lexicométrie en France part plutôt des formes graphiques brutes et non pas des signifiés, des interprétations ou du sens véhiculé par le texte, d’un sens étant d’une certaine manière caché « derrière » les formes textuelles. On peut formuler cette différence de manière imagée : là où les Français voient d’abord un grouillement de signifiants, les Allemands sont en quête du signifié. L’antagonisme entre « l’herméneutique interprétative allemande » et le « formalisme structuraliste français » ne persiste-t-il pas encore ?
De la transparence à l’épaisseur ?
21La réception des théoriciens français du discours constitue une étape importante pour l’essor actuel de l’analyse du discours en Allemagne. Pourtant, si l’importation de ces théories a contribué à l’interrogation de quelques notions clés des sciences sociales comme celles du sens et de l’acteur, la discussion en sciences humaines et sociales se caractérise souvent par un clivage entre des théoriciens (les poststructuralistes) et des praticiens (issues de la recherche qualitative). Comment éviter l’exégèse des uns et l’empirisme des autres ? Une première solution semble se dessiner qui consiste à garder l’appareillage qualitatif avec un Foucault « herméneuticisé », greffé dessus. Quelque prometteuse que cette solution puisse paraître pour la mise en œuvre de cette théorie dans la recherche empirique, je ne pense pas que ce soit une solution satisfaisante : Cela ne reviendrait-il pas à tourner à droite tout en mettant le clignotant à gauche ? Effectivement, ce sur quoi butent de nombreuses approches de recherches inspirées du poststructuralisme, c’est que l’accent qu’un Foucault, un Althusser ou un Lacan et une grande partie des analystes du discours en France mettent sur l’épaisseur du discours, sa matérialité, son opacité et sa réflexivité, ne se traduit guère dans les pratiques de la recherche, particulièrement si l’analyse est basée sur les approches dites qualitatives. Ainsi, pour nombre de ces approches, il s’agit de découvrir et de reconstruire le sens qui serait stocké dans le matériau à analyser : un monde vécu qui s’exprimerait dans le langage, un acteur qui utiliserait le langage afin de participer dans les processus sociaux, un savoir partagé par les individus. De tels modèles d’analyse ne postulent-ils pas la transparence du discours, qui serait un véhicule pour quelque chose d’autre (le monde vécu, l’acteur parlant, le sens et le savoir intersubjectif) ? De telles pratiques ne rentrent-elles pas en contradiction avec les théories du discours sous la bannière desquelles les analystes du discours allemands se sont unis depuis quelques années ? Je voudrais proposer une autre solution, peut-être plus en phase avec les postulats théoriques affichés, mais prenant de la distance par rapport aux démarches usuelles des poststructuralistes ainsi que des chercheurs qualitatifs. C’est de choisir pour modèle les approches d’analyse qui prennent au sérieux les formes symboliques, telles que les outils de la linguistique, de l’énonciation et de la sémiotique, qui ont été si importants pour l’analyse du discours en France. Une telle solution exige peut-être de mettre en cause quelques postulats théoriques dominants en sciences humaines et sociales en Allemagne, mais une telle confrontation pourrait bien contribuer à un enrichissement du débat et en Allemagne et en France.
RÉFÉRENCES
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Mots-clés éditeurs : analyse du discours en Allemagne, discours intellectuel, poststructuralisme, théoriciens français du discours
Date de mise en ligne : 01/01/2008
https://doi.org/10.3917/ls.120.0017