Le médiateur de l'information de France 2 : une « mise en places » de la médiation
- Par Jacques Noyer
Pages 47 à 75
Citer cet article
- NOYER, Jacques,
- Noyer, Jacques.
- Noyer, J.
https://doi.org/10.3917/ls.115.0047
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- NOYER, Jacques,
https://doi.org/10.3917/ls.115.0047
Notes
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[1]
Parallèlement à celle d?une médiatrice des programmes.
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[2]
Au sens de critique émise par les téléspectateurs et rendant compte de modes de réception de l'information.
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[3]
Nous entendrons par « rôle », dans le prolongement des travaux de Linton (1977) ? cité par Patrick Charaudeau (2002 : 513) ? « les attitudes, les valeurs et les comportements que la société assigne à une personne et à toutes les personnes qui occupent ce statut ».
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[4]
Rappelons ici, à la suite de François Flahault (1978 : 58), que « le concept de ?place?, dont la spécificité repose sur ce trait essentiel que chacun accède à son identité à partir et à l'intérieur d?un système de places qui le dépasse, ce concept implique qu?il n?est pas de parole qui ne soit émise d?une place et convoque l'interlocuteur à une place corrélative ; soit que cette parole présuppose que le rapport de places est en vigueur, soit que le locuteur en attende la reconnaissance de sa place propre, ou oblige son interlocuteur à s?inscrire dans le rapport ».
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[5]
Sur ce plan, nous rappellerons, avec Bernard Delforce (1999 : 27), que « si les statuts et les rôles connaissent bien des déterminations sociales, ils n?existent que matérialisés dans des discours qui les rendent reconnaissables ».
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[6]
On pense ici aux approches des ethnométhodologues et des conversationnalistes, en particulier.
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[7]
Celui qu?on peut considérer comme l'allocutaire.
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[8]
Le médiateur, le plus souvent mais aussi, comme on vient de le voir, un responsable de la chaîne ou les téléspectateurs eux-mêmes.
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[9]
Nous ne prenons ici que deux facettes, selon nous exemplaires, au sein d?un système d?adresse implicite dont nous aborderons ultérieurement d?autres composantes.
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[11]
Premier médiateur de l'information de France 2. Les propos cités sont extraits d?une interview dans Libération du 12 septembre 1998 (« France 2 ouvre son info à la critique »).
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[12]
Au sens qu?on peut lui donner dans certains travaux sociologiques, comme celui de Cyril Lemieux (2000), récemment.
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[13]
JCA pour Jean-Claude Allanic, médiateur de l'information de France 2 durant la période de collecte du corpus.
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[14]
Ainsi que la partie suivante l'illustre.
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[15]
Et de « réaiguiller » vers le discours du téléspectateur lorsqu?un autre discours ? généralement du journaliste présent sur le plateau ou de la médiatrice des programmes, comme c?est le cas dans l'interaction citée ci-dessous ? a tendance à venir le recouvrir ou à trop intervenir en son nom : ? Ils ont des arguments très précis pour dire : « Voilà, ça j?apprécie, ça je n?aime pas, vous auriez dû, etc., etc. » (Geneviève Guicheney). ? On a un téléspectateur avec nous? comme pratiquement toujours dans l'émission (JCA). ? Oui. On va en profiter (GG).
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[16]
Ce qui conduit, dans un certain nombre de cas, le médiateur à hiérarchiser les niveaux critiques en évoquant, par exemple, après une sorte de phase liminaire de reproches rapportés, « un téléspectateur beaucoup plus critique » (JCA, 24-2-01).
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[17]
« En tant que médiateur, je reçois souvent du courrier avec des reproches contradictoires » (JCA, 8-12-01) ; « Une année importante et les téléspectateurs sont toujours très vigilants à l'égard des chaîne publiques ? c?est normal ? mais des opinions parfois contradictoires se dégagent parfois [sic] de votre courrier » (JCA, 8-9- 01)?
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[18]
« Je sais aussi que, Charles, vous êtes habitué aux reproches inverses » (JCA, 8-12-01). Au travers de ce type de remarque, on sent bien les phénomènes de tension qui parcourent l'interlocution dans une opération comme la médiation : il s?agit d?être porteur de la critique du téléspectateur et, conjointement, de « négocier » implicitement avec celui à qui on signale cette critique un rapport d?empathie exprimant, à la fois, le cadre énonciatif conventionnel dans lequel on se situe nécessairement en tant que médiateur (« cette critique n?est pas la mienne ») et la reconnaissance commune des difficultés d?exercice du métier (« ce métier est le nôtre »).
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[19]
On renverra, sur ce point, aux travaux de Penelope Brown et Stephen Levinson (1978) ainsi qu?à ceux de Catherine Kerbrat-Orecchioni (1992).
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[20]
On en retrouve une émergence récente dans le domaine de l'audiovisuel à propos du conflit de janvier-février 2004 opposant Radio France et le ministère de la Culture où un médiateur a été réclamé, par la station publique (mais finalement refusé, par le ministère).
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[21]
Cette volonté d?engagement dans la démarche pour y exprimer ce que l'on souhaite rendre public n?est pas contradictoire, selon nous, avec le fait d?entretenir pour soi-même l'illusion de cette neutralité.
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[22]
La modification du cadre participatif qu?une formule comme celle-ci amorce rejoint les développements de Goffman (1987) sur ce qu?il dénomme « footing » dans les interactions.
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[23]
Ce premier plan pourra néanmoins, dans certains cas comme celui du 28 avril 2001 évoqué plus loin, venir renforcer le second.
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[24]
« C?est le problème de la hiérarchie de l'information. »
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[25]
Cette démarche s?accompagne aussi d?un travail de reformulation permettant l'« enclenchement » de l'argumentation du téléspectateur invité : « Vous avez écrit comme un certain nombre de téléspectateurs en nous disant qu?on avait accordé, ce jour-là, trop de place au tennis par rapport au tremblement de terre. »
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[26]
Notion qui, on s?en souvient, est au fondement du projet de médiation sur les chaînes publiques de télévision et que réaffirmera l'un de ses concepteurs, dans une interview accordée aux Dossiers de l'Audiovisuel : « Seule l'exigence du public peut amener une amélioration qualitative des médias » (Du Roy 2003 : 43).
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[27]
Sic.
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[28]
Dont les signes étaient lisibles dès la création de la démarche, ainsi que le rappelle G. Guicheney (2002 : 46) : « Dire que l'idée souleva l'enthousiasme serait repeindre les faits aux couleurs de l'angélisme. » Façon d?esquisser de façon euphémisée ce que Mario Mesquita (1998), médiateur dans la presse généraliste portugaise en 1997-1998, assimile ? dans ce qu?en révèle la perception interne ? à un « traître institutionnel ».
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[29]
Cette perception, tant interne qu?externe à la profession et liée à des phénomènes socio-économiques de concurrence, a été soulignée par Michel Mathien (1992). La réaction de Robert Namias, directeur de l'information de TF1, accusant France 2 de « démagogie », est éloquente de ce point de vue (« Un peu démagogique », Libération, 12-9-1998).
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[30]
Au sens où (même si cela déborde le cadre de cet article) le croisement des remarques des téléspectateurs a tendance à révéler des échelles de critères au nom desquels on juge plus ou moins acceptable telle façon de médiatiser.
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[31]
Relativisable, ajouterions-nous, selon l'avancée dudit débat, le jeu de l'interaction modifiant parfois sensiblement le système de places initial.
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[32]
On peut renvoyer, sur ce point, aux positions de Georges Vignaux (1988) : « Le responsable du premier pas énonciatif est celui qui pose le thème à traiter, qui établit encore frontière entre ce qu?il faut et ne faut pas considérer, qui asserte donc l'existence d?une certaine situation avec des objets qu?il choisit pour les y inclure, en les affectant de propriétés qui vont les montrer selon un ?éclairage? déterminé. L?interlocuteur est alors contraint à ?entrer sur ce terrain?, à discuter de cette situation, de ces objets : il doit s?impliquer à son tour dans cette situation énonciative. »
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[33]
Ou son quasi-synonyme, fréquent lui aussi dans le discours critique des téléspectateurs : la « surmédiatisation ».
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[34]
À entendre comme « la position argumentative définie par rapport à l'énoncé du thème du débat, qu?un débatteur devra occuper au cours du débat » (Doury 1997 : 60).
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[35]
Médiations de natures différentes, que l'on peut considérer comme « médiation verticale » dans le premier cas, « médiation horizontale » dans le second cas.
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[36]
Rappelons ici son pouvoir essentiel de gate-keeper dans la sélection des critiques parvenant à France 2.
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[37]
Il est rare que ces « réactions aux réactions » trouvent place dans l'émission, même comme éléments signalés en périphérie d?un autre thème.
1Les démarches de médiation, depuis les trois dernières décennies, se sont développées dans les médias ? la presse écrite ayant été précurseur dans ce domaine qui, désormais, touche aussi bien la radio que la télévision. L?expérience de France Télévisions, de ce point de vue, est particulièrement révélatrice d?une sorte de mouvement de fond instituant la médiation comme moyen d?une plus grande attention au public, à la pluralité de ses composantes et aux discours qui en révèlent les identités. La mise en place d?un médiateur de l'information à France 2 [1], en 1998, va dans le sens d?une tendance générale qui institue une relation renouvelée au public, par la possibilité de réaction à l'offre informative qui lui est offerte.
2L?émission d?une vingtaine de minutes qui, chaque samedi, après le journal de 13 heures, rassemble les tendances fortes de la critique téléspectatorielle [2] de la semaine écoulée servira de matériau d?analyse pour l'approche d?un aspect des pratiques de médiation plus particulièrement envisagé ici. Cette émission ? « L?Hebdo du médiateur » ? n?est, de fait, que la face visible d?un processus de médiation qui ne s?y limite pas mais nous considérerons les discours qui y sont produits comme symptomatiques, par les récurrences observables, des démarches réflexives proposées par la chaîne publique à l'égard de l'information qu?elle diffuse et des réactions qu?elle génère. À partir d?un corpus d?une année, collecté sur la période décembre 2000 - décembre2001 et intégralement transcrit, ce texte se propose de situer ce qui, dans le cours de l'activité de médiation, s?opère discursivement et permet de caractériser ? au moins partiellement ? ce qu?est l'opération de médiation quand elle consiste à prendre en compte comme objet d?attention l'acte d?informer.
3Plus spécifiquement, il examinera la « place » centrale du médiateur dans l'émission de médiation et les différents « rôles [3] » auxquels elle est reliée. Nous faisons, à cet égard, la double hypothèse que :
- la place occupée par le médiateur ordonne corrélativement le système de places dans lequel les acteurs du débat viennent s?inscrire
- Flahault 1978 [4] ) ;
- cette place est elle-même, en partie, régulée par celles que viennent occuper (ou ne pas occuper) ces différents acteurs.
4Ces démarches s?organisent, autour d?un objectif-clé : l'expression du téléspectateur et de l'ensemble des avis dont il est porteur en matière d?information. C?est donc la façon dont le projet institutionnel de France 2 se matérialise en activité discursive de médiation [5] qui mérite, selon nous, d?être observée attentivement.
5On ne saurait cependant analyser cette activité de médiation sur le plan discursif sans la relier aux phénomènes d?interactions verbales où elle prend une partie de sa consistance : dans l'échange des discours et des croyances qu?ils expriment, dans la circulation des paroles et des rapports qu?elles signifient. Sans qu?on se fixe ici comme objectif d?interroger en eux-mêmes les concepts propres à ces démarches interlocutives ? comme ils pourraient l'être dans des travaux internes à un tel mode d?approche [6] ?, ils seront ici envisagés comme des outils nécessaires pour mieux situer les enjeux d?une situation de communication dont il faut rappeler, avec Robert Vion (1993 : 69), qu?« elle est aussi bien donnée que construite par les interactants ». Inscrite dans un cadre conventionnel avec le téléspectateur ? cadre dont certaines dimensions sont parfaitement explicites comme l'atteste la récurrence d?une formule comme « donner la parole » dans le discours du médiateur, et d?autres beaucoup plus implicites ?, l'émission est aussi ce qu?en font les acteurs qui y participent et ce que leurs interactions modifient, éventuellement, du cadre initialement fixé.
UNE DOUBLE RELATION TRIANGULAIRE
Si on a créé cette séquence de « L?Hebdo du médiateur », c?est pour que les critiques arrivent jusqu?à l'antenne et pour que les téléspectateurs puissent avoir les réponses aux critiques qu?ils formulent (13-1-01).
7Ces propos de Pierre-Henri Arnstam, directeur de l'information avant l'arrivée d?Olivier Mazerolle à ce poste à la rentrée 2001, constituent une forme d?expression de cette relation contractuelle avec le téléspectateur sur laquelle l'émission se fonde. Cette relation contractuelle est néanmoins, ici, l'objet même du discours et c?est ce qui rend ce propos remarquable. Dans cette émission qu?on peut considérer comme « performative » dans le sens où elle accomplit, par les discours des différents acteurs qu?elle rend possibles, la médiation annoncée et réalise le lien au public qui constitue son programme de départ, on peut constater que le redoublement métadiscursif est ressenti parfois comme une nécessité : c?est notamment le fait du médiateur mais, à l'occasion, aussi celui d?un responsable hiérarchique invité sur le plateau de l'émission. Ce que réaffirment, au fond, lespropos de ce responsable, c?est non seulement la légitimité d?une parole du public et la vocation de l'émission à en être le lieu d?accueil, mais aussi la nécessité de sa remontée. Par-delà la légitimité, également exprimée ici, d?un retour explicatif de la part des journalistes comme « réponses aux critiques », on ne peut s?empêcher de relier un tel propos au statut de celui qui l'émet et de sentir l'intérêt, stratégique pour la chaîne, de telles remontées en disposant d?une sorte de « thermomètre » qualitatif en continu sur la façon dont l'information est ressentie.
8Cependant, c?est au niveau du système de « places occupées » que nous souhaiterions ici nous arrêter un instant. Le rappel des intentions qui ont présidé à la création de l'émission est certes un acte cohérent par rapport au statut dominant qu?occupait Pierre-Henri Arnstam à l'époque et le « on » utilisé signifie, au-delà du collectif, la légitimité particulière de l'acteur à opérer ce rappel; mais ce qui mérite ici d?être souligné est davantage de l'ordre du destinataire. En effet, si ce propos est, en surface, adressé au médiateur auquel il répond, on peut également ? et sans doute d?abord ? l'entendre comme adressé à l'ensemble des téléspectateurs de l'émission. Le fait que le médiateur soit, par définition, le dépositaire des principes qui gouvernent l'émission et donc celui auquel un rappel public serait non seulement inutile mais aussi quelque peu incongru, amène à considérer ce propos comme bi-adressé, l'adresse apparente étant à prendre comme la mise en scène de l'adresse effective : par la destination de ce message au médiateur, ce sont bien les téléspectateurs qu?en réalité on vise.
9Il nous semble que cela constitue un mouvement général par lequel on peut caractériser le système de places dans la médiation : le destinataire direct [7] peut n?être qu?un intermédiaire ? et donc, d?une certaine façon, un « médiateur » ? vers un destinataire indirect, avant tout visé par l'opération. En ce sens, le public invité pourrait bien être la face seulement apparente d?une interlocution dont l'objectif est bien davantage un public implicite. Symétriquement, il nous faut considérer que le journaliste partenaire de l'interlocution sur le plateau est celui par le biais duquel on [8] tente de s?adresser aux journalistes de la chaîne dont il est, le temps d?une émission, le représentant [9].
10Dès lors, la relation triangulaire du plateau qui repose sur l'échange ? le « trilogue » (Kerbrat-Orecchioni 1995, Plantin 1995) ? entre médiateur, téléspectateur(s) et journaliste(s) n?est que la face émergée d?une relation moins apparente qui se joue, dans un autre triangle, entre le médiateur, l'ensemble des téléspectateurs de la chaîne et l'ensemble de l'équipe journalistique de cette même chaîne. L?instance de réception est donc dédoublée ? ou redoublée ? et c?est bien cette instance implicite, chez les téléspectateurs comme chez les journalistes, qu?il s?agit avant tout de convaincre (Vion 1992) ou de ne pas décevoir. On rejoint ici une perspective qui, dans les travaux d?Erving Goffman (1987), consiste à distinguer des « overhearers », à savoir ceux dont « l'émetteur est conscient de la présence dans l'espace perceptif [10] » (Kerbrat-Orecchioni 1990 : 86), cette conscience n?étant pas sans influer sur la nature des propos émis ou sur le fait qu?on décide de les tenir ou pas. Et c?est bien, nous semble-t-il, parce que la médiation est publicisée ? et que les acteurs en ont conscience ? qu?elle impose, pour son étude, de prendre en compte ces phénomènes complexes d?hétérogénéité d?adresse et de réception; phénomènes particulièrement révélateurs du fait que la médiation est aussi, par bien des aspects, une opération de négociation des faces et de préservation de celles-ci par-delà les critiques adressées et les arguments échangés.
11Dans ce processus, le médiateur apparaît par conséquent comme l'élément charnière d?un double triangle conjuguant l'espace interlocutif du plateau et l'espace relationnel plus large où l'on trouvera aussi bien le public des téléspectateurs que celui des journalistes de la chaîne. Considérer comme « public » ces journalistes est pour nous, on le soulignera, une façon de signifier qu?en tant qu?instance de réception des propos émis par un confrère, ils constituent un destinataire indirect de ce trilogue dont on peut penser qu?il joue un rôle premier dans le choix des arguments développés et dans la façon de les énoncer.
LE CADRE PARTICIPATIF
Composantes externes et internes à la rédaction
12La situation de communication ainsi constituée repose donc sur cette base relativement fixe où, autour d?un point central (le médiateur), s?affrontent deux pôles distants l'un de l'autre par le point de vue exprimé ? et qui sont généralement incarnés par un téléspectateur d?une part, un journaliste d?autre part. On doit cependant d?emblée considérer qu?un tel schéma n?exprime que grossièrement la réalité de la pratique de médiation dans une émission où de nombreuses variations peuvent complexifier cette trame de départ.
13Si nous ne prenons, pour l'instant, que les « participants ratifiés » (Goffman 1987) du débat, on peut tout d?abord noter que le nombre de ces pôles d?expression ne correspond pas forcément au nombre de participants : deux téléspectateurs ? ou davantage ? peuvent, dans certains cas, être présents sur le plateau et adopter des rôles différents depuis la place identique où ils sont sollicités. À d?autres moments, deux journalistes pourront être présents sur le plateau comme porteurs symboliques du point de vue journalistique et l'exprimer, eux aussi, sur des modes différents.
14Il apparaît, par ailleurs, que les personnes invitées sur le plateau, quand elles ne sont pas journalistes, ne le sont pas systématiquement en tant que téléspectateurs mais à partir d?un statut et de rôles sociaux qui légitiment leur présence sur ce plateau. S?il est rare, au demeurant, que cette légitimité soit explicitée par le médiateur ? ce qui amène généralement l'invité en question à délivrer différents indices justificatifs de sa présence et de sa compétence à prendre position voire à juger ? il est patent, par contre, que c?est au nom d?une « place à occuper » que de tels invités sont sollicités par le médiateur.
15S?il ne s?agira pas, ici, de décliner les formes d?inscription des différents acteurs dans les places qui leur sont en quelque sorte préattribuées, on peut néanmoins souligner que ce cadre participatif est d?emblée construit par le choix d?invitation et le discours désignatif du médiateur qui placent l'invité dans un mode d?inscription au sein du débat et dans un mode de perception de son rôle suggéré au téléspectateur de l'émission.
16Le cadre participatif, ainsi constitué, est donc induit par les choix de problématisation du médiateur dont on peut considérer qu?ils sont eux-mêmes induits par le courrier reçu. En même temps, ils orientent vers des rôles relativement stables où, entre les pôles antagonistes téléspectateur-journaliste, la médiation pourra consister à venir placer un acteur-intermédiaire, supposé dépositaire de compétences permettant de l'identifier comme « expert ».
17D?un point de vue plus interne, la démarche de mise en débat sur laquelle repose l'émission impose, pour répondre aux critiques des téléspectateurs, la présence de ceux qui sont concernés par ces critiques. Rappelons ici que cette démarche s?inscrit dans un cadre préalable où, comme le signalait Didier Épelbaum [11] dès la création de l'émission, ce n?est « pas comme accusés » que les journalistes sont sollicités pour venir sur le plateau mais dans un objectif qui, loin de toute logique de procès, tient davantage de l'explicitation des conditions d?exercice du métier. Cela n?exclut pas pour autant, de la part des téléspectateurs, des formes d?adresse critique qui peuvent constituer des actes de mise en cause plus ou moins directe du travail des journalistes. Il n?empêche que la place a priori attribuée dans la médiation aux journalistes invités correspond à la position « haute » (Bateson 1977) d?un savoir sur l'activité : la dimension d?acculturation du téléspectateur aux pratiques professionnelles des journalistes et notamment aux conditions techniques de conception des produits médiatiques n?est pas qu?un argument de défense ponctuel mais, à nos yeux, un élément transversal de la régulation des places.
18On pourra dès lors considérer que, sous l'activité du médiateurplateau assurant la distribution et la circulation des paroles et des arguments dans la médiation, une autre activité moins visible et plus exploratoire du médiateur existe qui consiste à opérer un travail reconstitutif des conditions de production du reportage incriminé, l'enjeu de ce travail « quasi archéologique » étant double : faire à rebours le trajet critique dans une démarche compréhensive [12] mais aussi faire en sorte d?avoir, sur le plateau, l'un des co-auteurs de cette création collective.
19Sous les présences journalistiques à « L?Hebdo du médiateur » s?expriment, à des degrés divers, des acceptations tacites d?entrer dans le débat. On pourra néanmoins observer qu?il existe aussi des façons subtiles de ne pas forcément s?y inscrire ou de le faire dans des termes tels qu?ils signifient implicitement la réticence à ? voire le « refus » de ? véritablement y entrer.
UNE (AUTO)DÉFINITION DES RÔLES DU MÉDIATEUR
20Si saisir la place et le(s) rôle(s) du médiateur, c?est avant tout identifier, au travers des discours produits par l'ensemble des acteurs qui participent au processus de médiation, les représentations que les uns et les autres s?en font, on considérera qu?une étape préalable pour progressivement comprendre cette activité est d?observer les discours produits par le médiateur lui-même pour qualifier sa fonction.
21À de nombreuses reprises, en effet, le médiateur se trouve amené à repréciser les rôles sur lesquels repose cette fonction : cela apparaît comme une constante ? ou presque ? de l'activité, soit que cela devienne nécessaire à un moment où le débat évolue vers des perspectives qui sortent du cadre fixé par la démarche, soit que les circonstances se prêtent ? comme exemple spécifique à un moment donné ou comme rappel utile dans des circonstances propices ? à un discours réaffirmant le bien-fondé du choix de la médiation. Ce rappel des principes prend souvent la forme d?un discours autocentré où le médiateur requalifie les différentes facettes d?une activité multiforme. Le rassemblement de ces divers énoncés, émis dans des contextes non moins divers, peut sans doute permettre de mieux observer comment l'acteur central du processus se représente sa propre place et ses propres rôles.
Le médiateur comme porte-parole
22« Porter » la parole du téléspectateur et s?en faire le relais auprès de la rédaction est l'une des attributions de base du médiateur. Le discours du médiateur est donc à prendre, pour partie, comme du discours rapporté : un discours qui trouve son origine chez le téléspectateur ayant utilisé la possibilité qui lui était offerte de s?exprimer et à qui, en même temps qu?à beaucoup d?autres, on renvoie son propos. Le médiateur, en ce sens, est donc d?abord un vecteur discursif de paroles qui lui sont externes : il est le moyen ? ou, en tout cas, l'un des moyens ? par lequel le discours des téléspectateurs devient audible pour la « communauté télévisuelle » : téléspectateurs comme journalistes.
Alors, vous savez, Dominique, que le médiateur est là pour poser les questions des téléspectateurs (JCA [13], 16-6-01).
Je pense qu?au moins, ce débat aura eu le mérite de permettre à chacun d?expliquer franchement ce qu?il pense et, je l'espère, de rapprocher les points de vue. En tant que médiateur, il m?appartient de répercuter vos réactions auprès de la rédaction qui généralement y est sensible (JCA, 8-12-01).
24À côté du (des) téléspectateur(s) invité(s), le médiateur est porteur d?une parole téléspectatorielle complémentaire, qui pourra venir en écho de cette première parole mais, dans d?autres cas, en opposition à celle-ci [14]. C?est donc bien toute la diversité du discours des téléspectateurs que le médiateur est chargé de faire entendre : par la présence d?invités externes sur le plateau mais aussi par ces « répercussions » qu?il livre publiquement aux participants du débat et à l'ensemble des téléspectateurs de l'émission.
25En ce sens, il nous paraît important d?insister sur le caractère polyphonique de ce rôle de porte-parole que remplit le médiateur : s?il s?agit globalement de témoigner d?une attention à la diversité de ces discours [15], il est question, en même temps, de rendre aussi compte des tensions qui parcourent ces discours lorsqu?on les conjoint et de manifester publiquement la multiplicité et la complexité des phénomènes de réception de l'information.
Le médiateur comme gestionnaire de la pluralité des discours
26Le fait de « donner la parole », comme engagement prioritaire de la
médiation, mérite par conséquent d?être appréhendé comme phénomène se posant à plusieurs niveaux :
? Donner la parole n?est pas seulement l'attribuer « sur un plateau »
mais, dans certains cas, revenir sur la façon dont on l'a attribuée ou
rapportée dans tel ou tel reportage :
Quand nous donnons la parole aux Israéliens ou aux Palestiniens, cela veut-il dire que nous approuvons les propos tenus par des personnes qui sont interviewées ? (JCA, 2-6-01).
Sur notre antenne, Jean-Christophe Mitterrand à sa sortie de prison a dit que le juge Courroye suait la haine avant même d?ouvrir la bouche. Alors, est-ce qu?on est responsable des propos qu?on retransmet ? (JCA, 13-1-01).
28Ces remarques du médiateur posent toute la question de la réception par le public des logiques de distribution de la parole dans l'information télévisée et des intentionnalités supposées auxquelles le téléspectateur peut les raccorder. Elles signalent, par ailleurs, de façon implicite, l'importance de la dimension énonciative dans l'acte de « reproduction » des propos au sein d?un reportage. Un téléspectateur pourra fréquemment induire, de la façon dont les propos des différents protagonistes de l'action sont rapportés, des formes d?adhésion ou de valorisation contrevenant ? dans la représentation qu?il peut avoir du rôle de l'information ? à ce que doit être la place du journaliste dans le relais de ces paroles. L?analyse de ce type de question recouvre donc fréquemment une dimension normative implicite : ce au nom de quoi on conteste cet aspect particulier de la médiatisation qu?est la façon de rapporter les propos des acteurs. Une telle analyse est donc inséparable du système de représentation des places et des rôles a priori des journalistes dont sont porteurs les téléspectateurs : les critiques émises sont donc d?abord significatives du système de représentation du travail journalistique qui les sous-tend.
29? Donner la parole sur le plateau de l'émission, c?est aussi mettre en avant la dimension plurielle des réactions des téléspectateurs :
Je vous rappelle que le principe de « L?Hebdo du médiateur », c?est de donner la parole aux uns et aux autres, c?est-à-dire parfois avec des opinions qui sont pas forcément partagées par tout le monde. Le médiateur ouvre le dialogue en toute liberté et en direct (JCA, 29-9-01).
Le rôle du médiateur, c?est en tout cas de confronter les points de vue et d?ouvrir le dialogue, un dialogue que nous allons poursuivre avec Joël Bruandet (JCA, 10-2-01).
31Rendre compte de façons multiples de recevoir l'information [16] ? de l'entendre, de la regarder et de la comprendre ? est une façon de donner à voir une des caractéristiques du courrier reçu, à savoir sa nature fréquemment contradictoire [17]. Diverses formes d?expression de cette contradiction peuvent d?ailleurs apparaître : dans certains cas, un reproche sera cité par le médiateur qui signalera immédiatement après que le reproche inverse existe [18]. Dans d?autres cas, seront réunis sur le plateau deux téléspectateurs défendant des thèses opposées quant au sens à accorder à telle ou telle information. Pointer ces discours interprétatifs divergents est certes une manière de montrer la variété des processus interprétatifs auxquels l'information est soumise; c?est aussi, semble-t-il, une façon de renvoyer dos à dos des critiques qui, en quelque sorte, s?annulent mutuellement.
32On sent bien, par conséquent, que ce « gestionnaire entre univers de discours » (Moirand 2000 : 45) qu?est le médiateur est aussi un gestionnaire des « faces » des acteurs dont ces discours sont porteurs ou que ces discours peuvent venir atteindre. Cette forme d?invalidation de la critique par annulation symétrique observée ci-dessus est, au fond, un bon exemple pour montrer que, derrière la parole portée, ce sont aussi des enjeux de préservation des faces des acteurs qui se jouent [19]. La médiation ne saurait être la mise en accusation publique unilatérale de journalistes qui acceptent de se soumettre à cette critique; mais, dès lors, se pose la question des distances exprimées vis-à-vis des acteurs permettant de ne pas laisser apparaître cette préservation comme de la protection.
Le médiateur comme régulateur de distances
33Nous proposons de considérer que la place que s?auto-attribue le médiateur, dans la conduite de l'émission et par rapport aux différents acteurs engagés dans ce débat, est lisible à travers un certain nombre d?indices qui transparaissent dans le discours : « distance ou familiarité, dominance ou égalité, connivence ou conflit » (Kerbrat-Orecchioni 1995,14), les régulations de places qui s?opèrent dans le discours sont autant de traces de la façon dont la relation se construit et s?ajuste dans l'opération de médiation.
34C?est là, sans doute, que la place traditionnellement attribuée au médiateur dans les démarches sociales de médiation [20] vient « rencontrer » celles que le discours du médiateur de l'information de France 2 laisse apparaître comme places effectivement occupées.
35La représentation idéale du médiateur le situe à l'exact milieu des couples oppositifs que signale Catherine Kerbrat-Orecchioni. « Tiers neutre et impartial » (de Briant Palau 1999; Milburn 2002), il est censé avoir cette position de non-engagement que viendrait traduire un discours exempt de toute trace d?implication.
36On peut tout d?abord constater que cette représentation idéaltypique du rôle du médiateur n?est pas sans entretenir certains rapports avec la vision non moins idéalisée du rôle du journaliste dans la société. Tout autant que l'idéal d?objectivité comme fiction fondatrice de l'activité journalistique (Delforce 1985,1996), l'idéal de neutralité du médiateur est à considérer comme une représentation nécessaire à l'engagement des différents acteurs dans la démarche [21].
37En ce sens, ce qui rend acceptable la parole du médiateur, c?est la représentation d?une « équidistance » (Plantin 1995 : 119) de celle-ci entre le téléspectateur et le journaliste. Le fait de rendre possible la confrontation des « lectures » de l'actualité et d?entretenir le principe d?une absence de prise de position du médiateur vis-à-vis de ces lectures est ce qui permet de réactiver la croyance partagée en une intercession de la médiation comme porteuse d?améliorations qualitatives de l'information.
38Toutefois, on peut se demander ce qu?il en est de cette « équidistance » telle qu?elle est signifiée dans les discours produits par le médiateur. Il nous semble, sur ce point, que l'on doit faire une distinction allant dans le sens des propositions de Patrick Charaudeau (1992), séparant « être social et psychologique » et « être de parole ».
39Se demander s?il n?y a pas conflit entre le rôle à endosser lorsque l'on est médiateur et la place antérieure de journaliste que l'on a pu occuper (« êtres sociaux ») ne peut s?éclairer qu?au travers de ce que les discours tenus laissent apparaître de ce conflit de places : c?est donc l'« être de parole » construit dans le discours, lors de l'opération de médiation, qui ? nous en faisons l'hypothèse ? peut être le révélateur de ce type de tension. Considérer que l'on ne s?abstrait pas aussi facilement de la place première de journaliste et que, en tout état de cause, celle-ci laisse dans la place de médiation occupée ultérieurement quelques « sédiments » révélateurs de l'identité préalable est, par conséquent, une piste que nous nous proposons d?explorer à présent dans le discours à travers quelques indices ? notamment énonciatifs ? porteurs d?indications sur la façon dont ce type de tension identitaire se révèle et se gère dans le débat.
Le médiateur selon ses « postures »
40Parmi ces indices, il en est un qui, à l'évidence, porte la marque d?une position implicite du médiateur dans le jeu des positions possibles. Le nous (ou le on) que l'on trouve parfois, de la part du médiateur, dans les échanges sur telle ou telle question débattue, est le signe le plus net d?une place que ? par-delà le rôle à assurer ? « on » continue à occuper (et à signifier) :
C?est un choix douloureux auquel on est confronté en permanence, nous les journalistes, surtout lorsqu?il s?agit de conflit (JCA, 20-1-01).
Alors, c?est vrai que parfois le public a l'impression qu?on est totalement maître des images qu?on montre; en fait, ça dépend des circonstances, des collaborations de la police, des personnes qui sont impliquées dans les affaires? (JCA, 3-2-01.)
42Ces propos que l'on ne s?étonnerait pas de trouver dans la bouche d?un journaliste invité sont, en fait, tenus par le médiateur lui-même. Ce on est l'indice patent du fait que, dans le système de places qu?ouvre la médiation, certaines positions « naturalisées » par le statut antérieur le sont au point de continuer à être mobilisées à la place où elles devraient, légitimement, être questionnées. De fait, ce on marque une forme de pérennisation de l'identité antérieure dans le nouveau statut : là où le téléspectateur pourrait, en principe, s?attendre à une mise à distance des croyances de la profession, se trouve réaffirmée l'appartenance au groupe professionnel d?origine [22].
43On ne s?étonnera pas, dès lors, que certaines conséquences de ces débats susceptibles d?être traduites en termes d?engagements de la chaîne le soient au travers de formules où le médiateur lui-même s?inclut :
S?il y a donc un engagement qu?on pourrait prendre, c?est donc (sic) d?annoncer plus clairement les rectificatifs (JCA, 28-4-01).
En fait, ce qui s?est passé, c?est que le sujet était trop long et que l'interview de M. Charasse a été supprimée et bien évidemment, Pierre-Henri Arnstam, je suppose qu?on lui redonnera la parole? (JCA, 13-1-01.)
45L?appartenance au collectif d?origine guide l'énonciation du discours par-delà le rôle qu?a à assurer l'acteur dans la situation donnée. Ce qui, dans une perspective développée par P. Charaudeau (1995), témoigne du fait qu?il ne suffit pas de déclarer et de vouloir mettre en ?uvre le « rôle social » que l'on entend assurer ; encore celui-ci doit-il s?accompagner des signes de reconnaissance qui, dans le discours, signifient le fait que l'on s?y situe.
46Cela nous conduit à considérer que, dans un certain nombre de situations générées par ces débats, l'énonciation mais aussi l'argumentation mobilisées par le médiateur sont potentiellement porteuses de contradiction par rapport à la place revendiquée. Celle-ci correspond, en effet, à un certain nombre de « postures » (Delforce 1999; Delforce Noyer 1999) qui peuvent être envisagées comme les mises en scène discursives requises socialement, dans des situations données, pour signifier l'adéquation au rôle dans la situation et les formes de pertinence ? aussi bien langagières que comportementales ? qui s?y trouvent a priori légitimées.
47En ce sens, les indices énonciatifs que les formules citées laissent apparaître peuvent être considérés comme autant de ruptures posturales par rapport à une préservation des distances à laquelle le téléspectateur peut s?attendre ? ce qui peut suffire, dans un certain nombre de cas, à ce qu?il cesse assez rapidement de croire qu?il a affaire à une médiation, où ces distances sont supposées « réglées » et contrôlées. Cela ne signifie pas pour autant que le téléspectateur en question perde tout intérêt à une émission de ce type, mais c?est sans doute à partir d?un autre regard que cet intérêt se reconstruit.
Le médiateur comme auxiliaire argumentatif
48Dans un certain nombre d?autres situations, ce n?est pas tant sur le plan de l'énonciation que certains signes d?alliance seront perceptibles que sur celui de l'argumentation développée [23]. Dans l'émission du 10 février 2001, par exemple, où il est question de la difficulté de « couvrir » un tremblement de terre ayant eu lieu en Inde, l'activité liminaire du médiateur, qui consiste à cadrer le débat ? en le thématisant [24] ? et à l'ouvrir en citant certaines des questions des téléspectateurs révélatrices d?un sentiment plus général [25], se convertit en activité affirmative qui se substitue aux paroles du journaliste répondant. Plus précisément, il s?agit, d?une certaine façon, de prendre en charge partiellement la dimension argumentative du propos susceptible d?être adopté par le journaliste. En suggérant des pistes de réponse possibles aux critiques reçues, le médiateur prend sans doute le risque de renforcer, chez le téléspectateur, le sentiment d?une « équidistance » bousculée, sinon malmenée :
Et il faut préciser aussi que? enfin, deux choses : d?une part, l'Inde et le Pakistan ne s?entendent pas très bien (JCA).
(?)
? Et que les communications aussi sont forcément compliquées après un tremblement de terre donc, on se déplace pas comme ça facilement (JCA, 10-2-01).
50Le discours du journaliste vient alors s?inscrire dans ce que l'on peut considérer comme un sillon argumentatif proposé par le médiateur. C?est à partir de la connaissance de l'activité journalistique que ce type de proposition peut être fait et c?est, nous semble-t-il, ce qu?à de tels instants la médiation laisse d?abord entendre : une intimité du médiateur avec l'activité évoquée et une proximité avec le journaliste interrogé. Encore une fois, le téléspectateur n?ignore pas que Jean-Claude Allanic était journaliste avant d?être médiateur; c?est l'adoption d?une place qui renforce l'identification sous le premier aspect avant le second qui, dans ce type de cas, peut sans doute perturber la perception par le téléspectateur du rôle assuré par l'acteur central de la médiation.
51Une variante de cette démarche consistant à se faire « auxiliaire argumentatif » du journaliste soumis à la critique peut s?observer sur un mode plus complexe. Dans l'émission du 28 avril 2001, l'une des séquences mises en débat concerne la grève des sages-femmes et notamment leurs revendications salariales. Après passage à l'écran de la séquence posant problème et d?extraits de courriers reçus par le médiateur, celui-ci interroge la journaliste qui a effectué ce reportage sur le mode suivant :
Alors, Audrey, expliquez-nous, vous avez parlé d?une augmentation qui allait de mille huit cents francs à quatre mille francs : d?où viennent ces chiffres contestés ?
(?)
Oui, alors vous avez aussi parlé d?une enveloppe de cent millions de francs débloquée par le ministère de la Santé puis le chiffre qui est apparu sur l'écran, dans votre reportage, c?était cent mille millions de francs, ce qui est beaucoup plus intéressant ! Quel est le bon chiffre ?
(?)
Alors, le lendemain, vous aviez rectifié en complétant cette information sur les rémunérations. Ce sont des informations qui n?ont pas été comprises. Donc on voit cette forme de rectification.
(?)
Alors, vous voyez, nous avons tenu compte de vos réactions immédiates pour donner des chiffres plus conformes à la réalité? (JCA).
53Si nous ne sommes pas tout à fait dans la même démarche que précédemment, nous pouvons toutefois considérer qu?en termes d?objectif recherché, nous nous en approchons : il y a certes bien, ici, un certain nombre d?interrogations adressées à la journaliste par un médiateur se faisant le porte-parole des reproches formulés par les téléspectateurs. Le cheminement adopté dans le questionnement est tel, toutefois, qu?il est manifestement orienté vers la rediffusion de la séquence rectificative, séquence témoignant de la prise en compte rapide des remarques reçues. On se trouve par conséquent dans un trajet où, par-delà la concession d?erreur initiale, c?est la démonstration de la réactivité de la rédaction qui est visée au travers de la reformulation de la critique. De ce point de vue, le changement de destinataire séparant le « vous » initial du « vous » conclusif est parfaitement significatif : le questionnement de la journaliste est le tremplin concessif nécessaire de la prise à témoin finale du téléspectateur où se trouve réaffirmée l'attention aux remarques qu?il émet. De cette réaffirmation collective, symptomatiquement appuyée sur ce « nous » final, le médiateur est, au total, l'artisan premier.
Le médiateur et la difficile gestion des finalités de la médiation
54Que l'activité critique du téléspectateur soit orientée vers un certain nombre de finalités qui viennent donner sens au « coût » que représentent la décision et l'acte d?écrire est une perspective dont on peut penser qu?elle anime plus d?une volonté téléspectatorielle de s?adresser au médiateur. Que le discours du médiateur lui-même vienne renforcer ? voire générer ? cette perspective en rappelant les objectifs initiaux d?amélioration de l'information et l'intérêt de la contribution de chacun à une réflexion collective sur les moyens de sa « qualité [26] » fait partie de ce qu?un téléspectateur habituel de « L?Hebdo du médiateur » pourra identifier comme une doxa de la médiation.
55Encore faut-il que le téléspectateur en question puisse « mesurer »
les effets de cet investissement critique. La conscience, chez le médiateur, d?une telle attente est ce qui, manifestement, le conduit à un certain nombre de discours métacommunicationnels qu?on peut catégoriser en deux niveaux :
? Des énoncés-d?acheminement-de-la-critique qui, sous leur aspect
apparemment anodin, témoignent d?une « compétence d?orientation »
faisant implicitement partie des attributions de la fonction de médiation mais que le discours du médiateur, régulièrement, explicite :
Les deux médiateurs vont transmettre les messages à nos [27] directions (JCA, 24-11-01).
Tout le courrier que vous m?adressez est transmis aux journalistes concernés (JCA, 8-12-01).
L?info a été transmise? (G. Guicheney, 30-4-01).
57? Des promesses d?intervention opérationnelle desquelles le téléspectateur peut inférer un pouvoir d?influence ? néanmoins modalisé, ici ? du médiateur sur la rédaction :
Le médiateur va essayer d?intervenir pour essayer? pour effectivement que les images soient mieux expliquées, mieux siglées, mieux identifiées (JCA, 1-12-01).
59L?affirmation d?un aiguillage adapté de la plainte tout autant que la promesse d?intervention auprès de la rédaction apparaissent alors comme les éléments d?une démarche de type contractuel ? ou perceptible comme telle ? qui est, il faut le souligner, potentiellement génératrice de déception et d?insatisfaction chez le téléspectateur. Le médiateur est en effet dans une position que l'on peut considérer comme en porte-à-faux et, de fait, l'obstacle qu?il a régulièrement à affronter, c?est le double écueil d?une légitimité soumise à appréciations variées [28] dans l'institution et d?une perception contrastée de l'utilité de son rôle. De ces aspects, le métadiscours du médiateur est également révélateur :
Donc, la difficulté d?un médiateur ou d?une médiatrice, c?est de se faire entendre. Moi, j?ai de la chance, aujourd?hui, j?ai des gens de la rédaction qui entendent, qui rectifient les erreurs. Est-ce que c?est facile aussi du côté des programmes ? (JCA, 30-6-01.)
61Déclarer publiquement la difficulté de « se faire entendre » par sa hiérarchie dans une émission créée, en principe, « à fin d?être entendu » est une façon de manifester la tension de fond qui parcourt la médiation et l'émission qui en est le lieu d?expression : faire entendre ne produit pas nécessairement le fait de « se faire entendre ».
62L?existence d?une médiation, même médiatisée dans une émission, ne saurait suffire à satisfaire le contrat implicite de finalisation que le téléspectateur peut induire de la mise en place de « L?Hebdo du médiateur ». De ce point de vue, la formule du médiateur laisse justement entendre que le niveau principal de difficulté est précisément là : générer de l'écoute publique en n?étant pas forcément entendu des premiers concernés, à l'interne, et décevoir, par conséquent, l'attente de résultat et d?évolution qui se trouve à l'origine des courriers envoyés. La précision circonstancielle ? « aujourd?hui » ? est, de fait, un indice significatif du trajet parcouru pour aboutir à un constat, au final déclaré comme satisfaisant mais doublement relativisé : temporellement ? cette satisfaction n?est que récente ? et organisationnellement ? la question de sa transposition au secteur des programmes se pose.
63On pourra constater, au demeurant, une certaine fréquence des réitérations déclaratives du médiateur, assurant le téléspectateur de la « productivité » de la médiation :
Alors vous avez entendu. La preuve que cela sert à quelque chose d?écrire au médiateur, on va le voir avec cette fameuse carte qui maintenant a été corrigée. Donc la prochaine fois qu?on parlera du Pérou, de la Bolivie, de la Colombie, donc voilà la carte corrigée qu?on passera grâce à votre vigilance (JCA, 30 6 01).
Sachez en tout cas que vos remarques sont entendues par la rédaction et assez souvent prises en compte? (JCA, 20-10-01.)
65On pourrait pourtant penser, en principe, que la perception par le téléspectateur de ces évolutions puisse se traduire par le tarissement critique sur l'aspect rectifié ? ce que certaines récurrences critiques viennent manifestement contredire. Ces déclarations d?utilité et de productivité de la médiation nous semblent par conséquent révélatrices, en creux, du risque d?« auto-invalidation » de l'émission, et de la conscience qu?en a le médiateur : le préconstruit (Pêcheux 1975) d?une telle formule serait, au fond, l'inutilité ou l'improductivité concrète de la démarche de médiation et on peut se demander si la simple affirmation du contraire ? au surplus, énoncée par celui qui est l'acteur central du processus ? peut suffire à convaincre un téléspectateur constatant la reproduction des mêmes « erreurs ».
66Le risque, de ce point de vue, est donc que le projet de « qualité » informative recherché au travers de la médiation et identifié comme tel par certains téléspectateurs ? « maintenant donc, je pense que toute entreprise se soucie d?avoir une démarche qualité; je crois que France 2 en l'occurrence le fait par votre médiation, mais donc? il y a du pain sur la planche » (Olivier Manesse [téléspectateur], 28-4-01) ? soit nié par leur perception que « le pain reste toujours aussi abondant sur la planche et tel qu?on l'y avait laissé la fois précédente ». Dans une telle version, la médiation pourrait alors être considérée comme simple outil de relations publiques (Bernier 2002) et instrument de construction d?image de la chaîne [29], dans une optique stratégique où le téléspectateur et son discours seraient seulement des cautions nécessaires. L?« impératif de communication » (Lemieux 2000) des journalistes comme contrainte de justification des choix opérés, orientée selon un principe de régulation vers des gains qualitatifs, se limiterait alors à n?être qu?un principe d?autojustification publique.
67Si, donc, on considère la notion de « qualité » comme une notion valide pour analyser ce type de question, le véritable enjeu nous semble alors celui des représentations dont une telle notion est porteuse. Le constat de certaines inerties, qu?elles soient, par hypothèse, reliables ou non à un déni de légitimité des discours des téléspectateurs sur l'activité, devient dès lors totalement insuffisant ? même s?il peut être révélateur. Ce qui devient, en revanche, essentiel, c?est ce que les discours tenus révèlent des conceptions ? souvent totalement implicites ? de ce que serait une information acceptable, voire une « bonne » information. On ne peut donc s?attendre à trouver dans les remarques des téléspectateurs des références explicites à une telle notion, mais c?est bien à partir de ce que les discours révéleront de ces formes graduelles [30] d?acceptabilité de l'information que l'on peut tenter de reconstruire cette notion absente des discours et paradoxalement constante dans ce qui les sous-tend.
Ouvrir et clore le débat : deux moments symboliques
68Il nous semble enfin que, au-delà des discours du médiateur sur la façon d?envisager son activité, l'approche de certains moments symboliques de cette pratique puisse être révélatrice de ce que l'on pourrait appeler l'« identité construite du médiateur ».
69Parmi ces moments-clés, on distinguera tout d?abord celui de l'ouverture du débat.
70On sait à quel point tout début, toute entrée en matière est significative dans une interaction :
- elle est, d?abord, le signe implicite d?une « autorité » à pouvoir le faire : autorité qui, en amont de l'émission, comme nous l'avons vu, permet de gérer des flux de réactions et de générer des thèmes d?émissions à partir de ces flux. Ce pouvoir est donc un pouvoir de publicisation, de mise en accession au public de l'émission d?une parole qui en émane mais à laquelle on donne un écho qui en accroît la portée publique;
- en cela, et nous suivons sur ce point Catherine Kerbrat-Orecchioni (1992), elle est l'indice d?une position dominante dans le débat [31] ? position qui, dans le cours de l'émission, ne fera pas apparaître comme illégitimes certaines interruptions, certaines relances, certains changements d?orientation thématique internes au débat;
- enfin, en tant que détenteur de cette autorité à fixer le cadre thématique, le médiateur sera aussi celui qui en fixera le « cadre de problématisation » c?est-à-dire les questions à partir desquelles on fixe un programme de débat, avec des axes de réflexion d?emblée privilégiés, certaines positions d?interlocution pré-attribuées et certains enjeux exclus d?entrée de jeu par le cadre choisi [32]. Nous en prendrons, parmi beaucoup d?autres, deux exemples :
Bonjour. Des gendarmes qui arrêtent un professeur dans un collège pour avoir fait étudier un livre jugé pornographique, des juges qui condamnent un autre professeur pour avoir fait respecter la discipline, une élève qui frappe son professeur. Trois reportages qui vous ont fait réagir. Il s?en passe de drôles à l'Éducation nationale? (JCA, 9-12-2000.)
Bonjour. Que s?est-il réellement passé au centre commercial de la Défense, la semaine dernière, lorsque des bandes rivales se sont affrontées ? Les médias ont-ils exagéré ou minimisé l'événement ? A-t-on trop tendance à confondre jeunes délinquants et jeunes des banlieues ? Autant de questions que vous avez soulevées dans votre courrier? (JCA, 3-2-01.)
72S?il est clair que l'entrée dans l'émission est révélatrice d?un enjeu de captation du public (Charaudeau 1997) qui consiste à donner des signaux référentiels d?une parole rapportée mais aussi, parfois, à faire le choix de présentations paradoxales de phénomènes sociaux (être condamné « pour avoir fait respecter la discipline »), il est non moins clair que la démarche de problématisation se fait dans des cadres qui, d?une certaine façon, enserrent le débat à venir dans des limites révélatrices de certaines logiques privilégiées de « localisation du débat » : que ceci soit imputable aux façons des téléspectateurs de poser les termes d?un débat que le médiateur ne ferait que rapporter ou que cela soit révélateur des modes journalistiques de configuration des problèmes de médiatisation ? à moins que ce ne soit les deux, conjointement ? dépasse pour l'instant la question des rôles du médiateur que nous traitons. On soulignera néanmoins que des questions comme celle de l'« exagération [33] » ou de la minimisation événementielle, par exemple, nous semblent typiques d?une façon de poser les problèmes où la dimension implicite du cadre de problématisation est sans doute l'élément le plus significatif du débat : il existerait, en somme, une « juste mesure » à partir de laquelle on pourrait considérer qu?il y a excès ou réduction de l'importance accordée à une occurrence événementielle ? juste mesure qui apparaît dès lors comme un élément essentiel du programme argumentatif [34] développé, sur cette base, dans l'émission. Les rôles endossés par les participants pourront alors se situer à différents points de ces deux pôles oppositifs ? y compris les plus extrêmes ? et venir confirmer publiquement des paroles critiques apparaissant dans les extraits de courrier publiés à l'écran. Se trouvera néanmoins ainsi entretenue l'idée que, par le débat, on peut atténuer ces divergences de vue mais sans que soit contesté le cadre de problématisation qui « organise » ce débat ? cadre fréquemment binaire que l'on pourra voir réapparaître avec de multiples variantes :
Madame, monsieur, bonjour. Les images des attentats contre les États-Unis ont-elles manipulé l'opinion publique ? Les journalistes de télévision jouent-ils davantage sur l'émotion que sur la raison ?? (JCA, 22-9-01.)
Madame, monsieur, bonjour. Mauvaise plaisanterie ou psychose organisée ? Les alertes à la poudre blanche ont été largement répercutées par les médias? (JCA, 20-10-01.)
74On signalera, au demeurant, que ces phénomènes de mise en opposition radicale, s?ils sont particulièrement visibles dans ces amorces de débat, n?en sont pas moins fréquents dans le cours de ces débats et qu?ils contribuent fortement à les structurer. Cependant, le caractère très ritualisé de l'ouverture des débats (André-Larochebouvy 1984), notamment lorsqu?ils sont médiatisés et qu?ils constituent un rendez-vous hebdomadaire, a tendance à renforcer ce jeu de positions symétriques venant légitimer d?emblée la médiation comme intercession entre ces positions ? que ces distances, ainsi mises en avant, soient celles de positions contradictoires entre téléspectateurs et journalistes ou entre téléspectateurs eux-mêmes [35].
75Un autre moment-clé de la médiation est celui où elle s?achève ? ou plutôt, celui où elle s?interrompt temporairement. Une des caractéristiques de la médiation à la télévision est en effet d?être sur le modèle permanent de l'ouverture : ouverture au débat que globalement l'émission symbolise, ouverture potentielle des débats à venir que renforce le rappel régulier de l'adresse à laquelle le public peut écrire. Il nous apparaît, de fait, particulièrement symbolique que ces moments de clôture de l'émission soient avant tout des moments de réaffirmation de l'ouverture à la parole réactive : celle qui, à travers un avis exprimé, vient occuper cette place laissée libre afin que la « télévision du public » ne soit pas qu?un slogan ou un simple mot d?ordre.
76Le « dernier mot » de l'émission, dont on connaît l'importance dans un contexte argumentatif, est donc d?abord le moyen, ici, d?en solliciter d?autres ; ce que les propos conclusifs du médiateur viennent fréquemment renforcer :
On aura l'occasion d?y revenir (JCA, 13-1-01 : à propos de la répartition des temps de parole en période électorale).
Voilà, ben, je vous remercie tous les deux et tous, téléspectateurs, on aura l'occasion d?y revenir, sur ce genre de débat (JCA, 3-2-01 : à propos de la question dite des « violences urbaines »).
Donc je pense que nous aurons l'occasion de revenir sur ces événements importants et sur vos réactions très nombreuses (JCA, 15-9-01 : à propos des attentats du 11 septembre 2001)?
78Ce type d?annonce arrive fréquemment en compensation d?un temps d?émission généralement estimé trop court, par le médiateur lui-même. Il est courant, d?ailleurs, que l'émission soit amputée d?une partie de son temps d?antenne pour « cause de sport » ? ce qui peut laisser penser à un téléspectateur un peu régulier que ce sacrifice quasi rituel, notamment en période de tournoi des Six Nations, de tournoi de Roland-Garros? est le signe du caractère secondaire dans la grille de France 2 d?une telle émission, compressible au gré des circonstances sportives de plus ou moins grande importance.
79On ne peut ignorer cependant que, dans certains cas, le caractère apparent de promesse de ce type de formule correspond, en fait, à une stratégie dilatoire par laquelle on coupe court au débat; ce qui, au total, est encore une façon d?avoir le « dernier mot ». Le « mot de la fin » est donc ? on ne s?en étonnera pas ? un propos qui est loin d?être toujours une synthèse du débat ayant eu lieu mais qui vise d?abord à entretenir le double sentiment d?une disponibilité constante à la critique et d?une permanence du lien avec le téléspectateur.
80En ce sens, c?est bien cette dimension d?extension potentielle de tout débat ou de reprise sur d?autres référents d?un débat déjà entamé qui s?impose lorsque l'on regarde une telle émission; le médiateur est, dès lors, comme le gestionnaire ? et aussi le décideur [36] ? de cette extension potentielle quasi infinie qui, à partir d?une remarque concernant tel ou tel reportage d?un journal télévisé, conduit à une réponse d?un journaliste (ou d?un responsable), elle-même susceptible d?engendrer d?autres remarques dans un processus réactif totalement ouvert :
Voilà donc cette précision qui va peut-être susciter d?autres courriers (JCA, 7-4-01).
82La clôture de ce type de question n?est alors ? par-delà ce droit de suite sur lequel l'émission repose ? que celle qui, de fait, est contenue dans le passage à un autre débat davantage relié, la semaine suivante, à l'actualité récemment écoulée [37]. C?est cette nécessaire directivité ? tenant en particulier au format de l'émission et à l'indispensable maîtrise des contraintes temporelles mais aussi à une distribution des tours de parole qui respecte un équilibrage acceptable par les participants et les téléspectateurs ? qui caractérise également la place du médiateur et que l'on peut retrouver dans la façon dont certains moments du débat sont recadrés :
C?est un autre débat. On va pas entrer dedans. L?heure de conclure est arrivée? (JCA, 24-2-01).
Monsieur Hijazi, là il va falloir arrêter malheureusement parce que l'émission touche à sa fin et on entre dans un autre débat qui est le débat politique proprement dit et là, le médiateur, c?est plutôt un débat sur la manière dont les journalistes traitent l'information (JCA, 8-12-01).
84Le rappel des frontières ? et donc du cadre légitime ? du débat, qui fonctionne comme réaffirmation de la vocation réflexive de l'émission, est aussi une manière de marquer implicitement la spécificité d?un tel débat par rapport à ceux que France 2 organise également. Façon, somme toute, d?agir sur la posture que parfois certains téléspectateurs adoptent ? ou tentent d?adopter ? en décalage avec le rôle métacommunicationnel attendu d?eux. Le risque que l'émission devienne une tribune de certaines opinions fait donc partie intégrante ? notamment lorsqu?il s?agit d?une diffusion en direct ? des aléas que le médiateur doit contrôler, contrôle pouvant prendre la forme de ces rappels qui sont autant de recadrages à double destination : de l'interlocuteur mais aussi du téléspectateur.
85La médiation, comme activité, n?est donc guère séparable de tous ces segments d?interaction qui sont les révélateurs premiers des rapports qui unissent les participants à une telle démarche et des croyances qu?ils entretiennent par rapport à elle. Plus précisément, la médiation est fortement liée à ces composantes interlocutives dont nous avons tenté, ici, de tracer certaines des lignes selon nous principales et où, comme nous avons commencé à l'entrevoir, le médiateur a une place centrale. Cette place se construit d?abordpar le discours ? et ce que le téléspectateur perçoit de la médiation est étroitement dépendant de ce que le médiateur en laisse apparaître énonciativement et argumentativement.
86L?image que le téléspectateur a de la médiation dans « L?Hebdo du médiateur » est donc avant tout ce que le médiateur en laisse entendre à travers les places qu?il adopte; celles-ci n?ont d?existence que dans le discours du médiateur, qui leur donne consistance et qui peut venir heurter, ainsi que nous l'avons vu, une représentation idéal-typique du médiateur et de son rôle.
87Si, par conséquent, on peut estimer que le médiateur est porteur d?un ethos individuel dont on pourra trouver des marques spécifiques à travers certains signes de distance par rapport au rôle attendu ? certains étant manifestement recherchés, comme les traits d?humour réinstaurant une connivence que le rôle rend difficile, d?autres moins contrôlés comme ces indices d?alliance par rapport à la communauté professionnelle d?origine ?, on pourra aussi envisager la médiation comme une sorte de tentative de résistance permanente à l'expression de cet ethos individuel, en vue de son dépassement pour l'expression d?un ethos collectif dont le médiateur serait la figure première.
88C?est dès lors accepter de considérer que l'on se situe, d?une certaine façon, dans un double paradoxe :
- la médiation réclame une « estompe » de l'image discursive de soi que le pôle-animation de la fonction de médiateur, à l'inverse, requiert dans une émission de télévision dès lors qu?il s?agit de construire et de garder un public;
- la médiation se veut l'expression d?une image discursive collective que la remise en cause de manquements individuels peine à illustrer, sinon par le renvoi parfois incantatoire à une attention plus grande et à un respect plus scrupuleux de principes ? rarement discutés sur le plan de ce qui les sous-tend.
RÉFÉRENCES
- ANDRÉ -LAROCHEBOUVY D. (1984), La conversation quotidienne, Paris, Didier-CREDIF.
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- BRIAND V. DE PALAU Y. (1999), La médiation : définition, pratiques et perspectives, Paris, Nathan Université (coll. 128).
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Mots-clés éditeurs : discours des médias, médiateur, Médiation, places, rôles, télévision
Date de mise en ligne : 01/01/2008
https://doi.org/10.3917/ls.115.0047