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Article de revue

Parler politique dans un forum de discussion

Pages 9 à 55

Citer cet article


  • Marcoccia, M.
(2003). Parler politique dans un forum de discussion. Langage et société, 104(2), 9-55. https://doi.org/10.3917/ls.104.0009.

  • Marcoccia, Michel.
« Parler politique dans un forum de discussion ». Langage et société, 2003/2 n° 104, 2003. p.9-55. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-langage-et-societe-2003-2-page-9?lang=fr.

  • MARCOCCIA, Michel,
2003. Parler politique dans un forum de discussion. Langage et société, 2003/2 n° 104, p.9-55. DOI : 10.3917/ls.104.0009. URL : https://shs.cairn.info/revue-langage-et-societe-2003-2-page-9?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ls.104.0009


Notes

  • [1]
    Voir une sélection de nos publications, indiquées en références bibliographiques.
  • [2]
    Au sens strict, il ne s’agit pas d’un corpus (homogène et avec des critères de clôture explicites) mais d’un ensemble de données prélevées de manière relativement aléatoire, dont la représentativité est uniquement fondée sur notre connaissance du terrain.
  • [3]
    On parle de fils de discussion (ou threads) pour désigner les différentes discussions se déroulant dans un même forum, chacune étant ouverte lorsqu’un participant envoie un message initiatif. Un fil de discussion est supposé avoir une forte cohérence thématique; il correspond plus ou moins à l’équivalent “numérique” de la séquence dans l’organisation structurale d’une conversation en face à face (Kerbrat-Orecchioni 1990 : 218-224).
  • [4]
    Sur la question de la visualisation des fils de discussion; cf. Donath, Karahalios, & Viegas 1999, Marcoccia à paraître, a.
  • [5]
    Nous avons déjà étudié ce corpus du point de vue des stratégies argumentatives (Marcoccia 2001a) et des procédés de catégorisation (Marcoccia 2002) utilisés par les participants.
  • [6]
    Loi n°98-349 du 11 mai 1998.
  • [7]
    Depuis, Libération a changé de politique sur cette question puisque l'accès à ses forums de discussion est conditionné par une procédure d'identification des internautes.
  • [8]
    Pour la distinction entre modérateur et animateur, cf. Marcoccia 2001b : 15-17.
  • [9]
    La direction des études du Ministère de l’environnement finance depuis 1999 de nombreux programmes de recherche sur le thème « concertation, décision, environnement », dont certains sont spécifiquement consacrés au rôle des technologies de l’information et de la communication dans les processus de décision : le rôle des T.I.C. dans la controverse sur l’Erika, dans la discussion sur l’avenir du pôle chimique de Toulouse, dans le débat sur le choix d’un troisième aéroport pour Paris, etc. Voir le site http :// www. inra. fr/ sed/ environnement/ pr-cde
  • [10]
    On dit d’un message qu’il est “cross-posté” lorsqu’il est adressé simultanément à plusieurs forums de discussion. Pour le fonctionnement technique des forums Usenet, voir Fabrot (2001).
  • [11]
    Ce qui est assez logique. En face à face aussi, l’ouverture d’une séquence thématique permet d’occuper une position dominante (Kerbrat-Orecchioni 1992 : 89-90).
  • [12]
    Communication médiatisée par ordinateur (CMO ) est la traduction de Computer-Mediated Communication (CMC ), qui désigne à la fois l’objet d’étude et la sous-disci-pline qui s’est constituée dans les pays anglo-saxons depuis le début des années 90. Ce champ d’étude interdisciplinaire regroupe des recherches en linguistique (par exemple, Connoly & Pemberton (eds) 1996), en pragmatique des interactions (Lea (ed.) 1992, Herring (ed.) 1996, Pemberton & Shurville (eds) 2000), en sociologie (Jones (ed.) 1995,1998) ou en philosophie (Ess (ed.) 1996), par exemple. Des recherches francophones s’inscrivent dans ce champ (cf. Guegen & Tobin (eds) 1998, Anis (ed.) 1999, entre autres).
  • [13]
    La synthèse de référence sur les caractéristiques linguistiques de la CMO est l’ouvrage de Crystal (2001).
  • [14]
    La procédure décrite ici est schématique. Dans les faits, elle dépend entièrement du logiciel de navigation utilisé (Netscape, Internet Explorer… ).
  • [15]
    Les extraits de corpus sont reproduits tels quels, sans correction des fautes d’orthographe.
  • [16]
    Les statistiques des articles postés au forum fr.soc.politique de janvier 2001 à février 2003 montrent que 38935 articles ont été postés sur le forum, chaque auteur a posté en moyenne 24,5 articles avec une répartition très inégale : l’auteur le plus prolixe a posté 1918 articles, 646 auteurs n’ont posté qu’un article (Statistiques disponibles sur le site www. crampe. eu. org/ statfr/ fr. soc. politique. html).
  • [17]
    On notera d’ailleurs que la plupart des systèmes d’aide à la décision et à l’argumentation (les Argumentation Support Systems) sont dotés de règles pour contrôler les glissements thématiques, qui peuvent être des tactiques de diversion (Sillince & Saeedi 1999).
  • [18]
    On peut d’ailleurs noter que le succès d’une sous-catégorie peut justifier la création d’un autre forum : au fil du temps, le forum fr.education, par exemple, s’est scindé en cinq forums (divers, entraide, expression, médias, supérieur).
  • [19]
    Les thématiques sont classées selon le nombre de messages concernés.
  • [20]
    On peut discuter la thèse de Dahlgren : la démocratie moderne étant représentative, pour entrer dans le champ du politique, un sujet ou une question doivent être portés par un relais institutionnel.
  • [21]
    21. Les sites web dont les adresses figurent dans la bibliographie ont été visités en janvier 2003.

INTRODUCTION

1Parmi les nombreux sites où se déroulent des discussions politiques profanes, il convient de noter l’apparition depuis quelques années des forums de discussion accessibles par l’internet. Certains forums de discussion asynchrones spécialisés sont consacrés à des sujets de nature politique et sociale; ils sont accessibles par le réseau Usenet (comme le forum fr.soc.politique) ou par les sites web de journaux, d’institutions ou d’associations. Ces forums s’inscrivent dans une logique de mise en place d’espaces de débat profane, ou, pour reprendre une expression à la mode, de “parole citoyenne”, que ce soit par les médias de masse traditionnels (comme la télévisionforum, cf. Darras 1999) ou par des institutions (comme les conférences de citoyens; cf. Boy, Roqueplo & Donnet-Kamel 2000). Ces dispositifs permettent à des individus qui ne sont ni des politiques ni des experts de débattre de sujets politiques et sociaux et reposent de manière évidente sur une valorisation de la parole ordinaire, largement diffusée et publicisée.

2De nombreuses recherches (essentiellement dans le champ des sciences politiques nord-américaines) sont consacrées au rôle que peut jouer l’internet dans l’émergence de ces formes spécifiques de parole politique. Nous ferons dans la première partie de cet article un tour d’horizon de ces travaux, en présentant leurs problématiques principales et leurs limites. On notera que de très nombreux travaux sont prospectifs (l’internet va-t-il révolutionner la démocratie ?) et/ou normatifs (avec le modèle de l’espace public élaboré par Habermas comme cadre de référence) et que les recherches descriptives, par exemple d’inspiration sociolinguistique, sont moins nombreuses. Pourtant, les corpus ne manquent pas : plus de 30000 messages ont été postés au forum fr.soc.politique en 2001, par exemple.

3Dans la deuxième partie de cet article, nous mettrons en évidence les spécificités de la communication médiatisée par l’internet en tant qu’interaction langagière ou « conversation numérique »: l’importance de l’interface, la structuration des échanges et leur cadre participatif, la progression thématique de la discussion, et les procédés de mise en scène de l’identité des participants.

4Dans les parties suivantes (3 à 6), nous utiliserons les outils de l’analyse pragmatique et conversationnelle, reposant sur l’empirisme descriptif et l’analyse de données authentiques, pour décrire et analyser la manière dont se construit collectivement une discussion politique profane en ligne, en nous attachant particulièrement à l’analyse des quatre phénomènes décrits précédemment. À travers l’analyse de données authentiques, cet article aura pour but de décrire certaines caractéristiques générales des discussions en ligne pour analyser leurs conséquences sur la dynamique d’une discussion politique. Les forums de discussion politique fonctionnent globalement comme tous les forums mais leurs caractéristiques générales renvoient à des enjeux spécifiques lorsqu’il s’agit de discussion politique. En d’autres termes, il s’agira pour nous de mettre en évidence les effets qu’ont les forums en ligne, en tant que dispositifs, sur les discussions politiques profanes. Au-delà de cet objectif, il s’agira aussi d’explorer l’hypothèse selon laquelle les forums de discussion favoriseraient l’émergence de nouvelles modalités de prise de parole politique par des “citoyens profanes”.

5Ce travail sera fondé à la fois sur notre connaissance préalable des dynamiques interactionnelles et des procédés langagiers observables dans les forums de discussion [1] et sur l’observation de deux corpus. Dans cet article, nous ne ferons pas de ces corpus une analyse systématique détaillée, mais nous les utiliserons comme exemples pour illustrer les quatre points étudiés.

6Le premier corpus [2] est composé de vingt-cinq messages envoyés au forum de discussion asynchrone fr.soc.politique, enregistrés le 4 décembre 2002, entre 14 et 17 heures. Fr.soc.politique est un forum non modéré accessible sur le réseau Usenet, consacré aux discussions de nature politique et sociale. Comme tout forum Usenet, il est organisé en plusieurs “fils de discussion” (les threads) [3] constitués d’un message et des réactions qu’il a suscitées, elles-mêmes organisées en une arborescence permettant la visualisation – pas toujours aisée – de la structuration des échanges [4].

7Le second corpus [5] est composé de soixante messages adressés à un forum de discussion asynchrone accessible sur le site web du journal Libération. Ces messages ont été envoyés du 11 septembre au 11 novembre 1997; ils sont consacrés à l’avant-projet de loi relatif à l’entrée et au séjour des étrangers en France et au droit d’asile, dite RESEDA ou loi-Chevènement. Cette loi fut discutée et adoptée à l’Assemblée Nationale et au Sénat, entre les mois d’octobre 1997 et mai 1998 [6]. Tout au long de la procédure de discussion parlementaire, cette loi donna lieu à de nombreux débats entre ses partisans et ses adversaires et occupa le terrain de nombreux espaces publics (de la rue aux plateaux de télévision). Sur le site web du journal Libération, on trouvait, dès septembre 1997, un dossier assez complet sur l’avantprojet de loi RESEDA (articles en ligne, textes complémentaires) et l’accès à un forum de discussion permettant aux internautes de «réagir » (le journal Le Monde avait mis en place un dispositif similaire). Ce forum n’était à l’époque [7] ni modéré (filtré par un éditeur) ni animé [8]. Ce forum a été ouvert le 11 septembre 1997 (soit un mois avant que la procédure parlementaire ne débute) et n'a été fermé qu’en 2000, après être resté en sommeil pendant deux années. Au cours des deux premiers mois, soixante messages ont été envoyés au forum, ce qui témoigne d’une participation assez faible et très irrégulière : de cinq messages par jour à aucun message durant cinq jours. Cette participation est assez représentative des forums de discussion et constitue même un de leurs traits définitoires. On peut en effet parler de conversation discontinue (Marcoccia à paraître, a) ou persistante (Erickson 1999) pour désigner le type d’interaction auquel correspondent les forums de discussion : une discussion toujours en cours, un « état de parole ouvert », pour reprendre l’expression utilisée par Goffman (1987 : 144) pour décrire les conversations de bureau.

1. L’INTERNET COMME DISPOSITIF DE “PARTICIPATION POLITIQUE”

1.1. Internet, démocratie et espace public

8L’internet est présenté par ses promoteurs comme un instrument permettant d’améliorer les fonctionnements démocratiques en instrumentant de nouvelles formes de participation au débat public. L’internet peut intervenir dans quatre séquences du processus démocratique : l’information (par la consultation des portails gouvernementaux, par exemple), la mobilisation, le débat, et la prise de décision (Vedel 2000). Les applications dédiées au débat sont les forums de discussion ou les listes de diffusion, qui sont supposés atténuer l’effet des filtres traditionnels entre gouvernants et gouvernés et élargir l’espace public par la multiplication des espaces de discussion. En bref, l’internet peut être vu comme une « réplique électronique de l’agora athénienne » (Vedel 2000 : 25), et comme une réponse à la crise des institutions. Sur ce dernier point, on peut souligner une coïncidence : « l’internet s’est trouvé au-devant de la scène précisément au moment où la vitalité des institutions démocratiques traditionnelles semblait décliner » (Dahlgren 2000 : 160). Cette constatation suffit à certains pour affirmer que l’internet va ranimer la démocratie (Rheingold 1995 : 280) ou que la simple utilisation du réseau “crée” de la démocratie (Thornton 2002). Pour relativiser ces affirmations, on peut noter que la démocratisation est un argument qui est presque toujours avancé pour promouvoir les technologies de communication (par exemple, la télé par câble, comme le rappelle Gurak 1995).

9L’apport essentiel de l’internet à la vie démocratique réside pour le moment dans la possibilité offerte aux internautes de participer à des discussions politiques en ligne. Cet aspect n’est pas négligeable. En effet, la conversation en ligne peut être vue comme une forme élémentaire de la participation politique car elle développe la capacité d’identifier et d’exprimer des intérêts et contribue à développer les méthodes nécessaires pour le débat politique dans “la vie réelle” (Schneider 1997 : 13). Ainsi, parler politique dans un forum de discussion peut être un moyen d’affûter et de mettre à l’épreuve les arguments à partir desquels on détermine ses choix politiques. L’investissement apparemment désintéressé de nombreux internautes à des discussions politiques en ligne témoigne en tous les cas de leur croyance dans le rôle démocratique du cyberespace, croyance qui constitue bien souvent le seul système de valeurs qu’ils partagent (Zappen, Gurak & Doheny-Farina 1997).

10Certains chercheurs tentent de saisir ce phénomène en analysant l’internet et les dispositifs de discussion en ligne selon le modèle idéal de l’espace public élaboré par Habermas. Dans une approche normative, on peut alors concevoir l’internet comme espace public si un certain nombre de conditions sont remplies : l’autonomie par rapport aux pouvoirs politiques et économiques, l’adoption d’un modèle de l’échange rationnel, la capacité de critiquer ses propres valeurs et intérêts, d’écouter les autres et d’accepter leurs critiques, la sincérité dans l’engagement et l’égalité entre participants. Savoir si l’internet remplit ces conditions est une question que l’on retrouve dans une grande partie des travaux en sciences politiques (voir par exemple Poster 1997 ou Dahlberg 2001). Ainsi, selon Dahlberg, l’autonomie de l’internet subsiste dans de nombreux espaces, comme les forums de discussion. L’égalité des participants et leur libre accès à la discussion et à son élaboration comptent parmi les caractéristiques de la communication médiatisée par ordinateur, qui atténuerait la dimension hiérarchique des échanges (selon la equalization theory; cf. Chenault 1998). En revanche, la communication médiatisée par ordinateur ne favoriserait pas l’échange discursif rationnel mais au contraire la production de messages brefs, pas toujours pertinents et de flames (les insultes en ligne; cf. Danet 1988). La possibilité de masquer son identité (Jaffe, Lee, Huang & Oshagan 1995) pose le problème de la sincérité des engagements et des opinions dans les discussions en ligne. De même, la communication par réseau atténue le sens des responsabilités envers les autres : rien n’oblige un participant à répondre aux autres, à être cohérent ou constant dans ses déclarations (Roobsky 1997). Enfin, l’égalité des participants à un forum ne serait qu’apparente; l’invocation du savoir-vivre sur le réseau (la nétiquette) est bien souvent utilisée comme un moyen de discriminer certains internautes (McLaughlin, Osborne & Smith 1995, Marcoccia 1998 : 28-29).

1.2. Le rôle politique de l’internet : quelques études de cas

1.2.1. Internet et démocratie participative

11Pour résoudre ces questions d’une manière non normative, de nombreux chercheurs ont mené des études empiriques sur le rôle politique de l’internet. Ces études sont consacrées à quatre fonctions de l’internet dans le processus démocratique.

12Tout d’abord, quelques études traitent du rôle de l’internet dans la démocratie participative et dans l’aide à la décision pour les politiques locales (Boullier 2000, Pailliart 2000) ou nationales, comme la politique environnementale [9] ou l’aménagement du territoire (par exemple, le tracé de la RN19; cf. Frerot & Chatignoux 2002). Ces travaux montrent que l’internet va généralement de pair avec une forte exigence des utilisateurs sur la qualité des débats et, plus encore, sur la réactivité des institutionnels dans leur capacité à apporter les informations. L’utilisation des T.I.C. favorise la co-construction de l’information par les institutions et les “citoyens” et l’ouverture de la discussion à des gens non directement concernés.

1.2.2. L’internet comme méthode de consultation

13L’internet utilisé comme méthode de consultation (comme dispositif de démocratie directe) présente des intérêts et des limites. L’anonymat des participants libère leur parole, mais favorise les comportements perturbateurs. Les participants sont peu représentatifs et une minorité d’entre eux envoie une majorité de messages. Les échanges sont peu suivis et de nombreux messages sont peu pertinents par rapport aux sujets traités (Vedel 2002). Ces observations sont globalement confirmées par nos analyses de corpus (voir plus loin).

1.2.3. Internet et action collective

14Divers travaux sont consacrés à l’utilisation de l’internet dans le militantisme et l’action collective et montrent, par exemple, comment l’internet sert à diffuser des « informations secrètes » dans le cadre de l’action collective altermondialiste (George 2001), comment il peut être utilisé pour amplifier la portée d’une polémique (les on-line protests étudiés par Gurak 1997), pour favoriser des formes de militantisme par projet (Granjon 2001) ou par un groupe “socialement désavantagé” pour être assisté dans sa lutte par un groupe plus “avantagé” (par exemple, un groupe de femmes afro-américaines s’opposant à la démolition de leur HLM à Wilmington vont chercher dans les forums de discussion des urbanistes susceptibles de leur proposer des solutions alternatives; cf. Mele 1999).

1.2.4. La discussion politique en ligne

15Notre article s’intéresse à une fonctionnalité plus élémentaire de l’internet : permettre la discussion politique en ligne, sans que celle-ci soit nécessairement liée à des processus de consultation, de décision ou de mobilisation collective. Sur cet aspect – qui est sans doute le moins étudié – trois recherches nord-américaines font référence dans le champ des sciences politiques et des sciences de la communication : Schneider (1997) a étudié le débat sur l’avortement sur le forum Usenet talk. abortion avec des méthodes quantitatives d’analyse de contenu, Hill & Hughes (1997,1998) ont procédé à l’analyse quantitative des différents forums politiques nord-américains accessibles par le réseau Usenet, et Bentivegna (1998) a analysé quatre forums de discussion politique italiens. Hill & Hughes (1998) apportent des résultats intéressants sur la fréquentation des forums de discussion politique aux Etats-Unis. En 1998,6,6 % des groupes Usenet font référence au mot politics (38,2 % au mot computer, 23,3% au mot sex): la politique n’est pas, loin s’en faut, le centre de préoccupation majeur de ceux qui discutent sur le réseau. En revanche, s’ils ne sont pas très nombreux, les forums de discussion politique reçoivent trois fois plus de messages par mois que la moyenne des groupes non politiques. De plus, les messages adressés à des forums de discussion politique sont plus souvent “cross-postés” [10] que les messages adressés aux autres forums (52 % des messages postés dans American Politics contre 18 % en moyenne), ce qui signale la volonté qu’ont les participants à des discussions politiques en ligne de diffuser largement leurs opinions. Ainsi, dans fr.soc.politique, un message condamnant le « jacobinisme européen » est posté simultanément dans sept forums francophones de discussion politique. Des fils de discussion complets peuvent se dérouler simultanément dans différents forums : dans notre corpus, une discussion composée de 58 messages consacrés à l’apparition de « milices musulmanes » à Anvers se déroule à la fois dans les forums fr.soc.politique et soc.culture.belgium.

16Les différents travaux en sciences politiques sur la dynamique des discussions politiques en ligne présentent aussi des résultats intéressants sur les procédés de légitimation des discours mis en œuvre dans les forums politiques, résultats qui convergent globalement avec ceux des recherches françaises appartenant au champ de l’analyse de discours (Cusin-Berche & Mourlhon-Dallies 2000), de l’étude des interactions argumentatives ou de l’analyse conversationnelle (Marcoccia 2001a, 2002). La référence à l’expérience personnelle est un procédé dominant (Marcoccia 2001a : 253). Les forums de discussion semblent ainsi favoriser l’émergence d’une parole profane (opposée ou non à une parole experte; cf. Bentivegna 1998, Cusin-Berche & Mourlhon-Dallies 2000) et l’acceptation du sens commun comme bases du discours politique. L’influence des participants sur l’orientation argumentative et idéologique des discussions semble moins liée à leur statut qu’à leur mode de participation dans la discussion. Par exemple, Hill & Hughes (1997) soulignent l’influence et le leadership de ceux qui initient des fils de discussion [11].

17Cependant, les internautes discutant politique ré-exploitent aussi très largement les informations apportées par les médias traditionnels (Bentivegna 1998 : 1). Les fonctionnalités techniques (bureautiques) du dispositif sont mises à contribution : couper-coller des articles trouvés sur le web, introduire dans son message un lien hypertextuel pointant vers un site d’information ou une dépêche de presse. Ces caractéristiques de l’écriture numérique permettent de discuter des sources de manière assez concrète. Par exemple, on peut observer dans le forum fr.soc.politique l’échange suivant : à l’intérieur d’une séquence sur le thème « Ariel Sharon veut-il déporter les Palestiniens ? », un participant évoque un article de Ha’aretz, selon lequel Sharon ne veut pas s’engager officiellement à ne pas déporter les populations palestiniennes en Jordanie. Un autre participant, sceptique, réagit en mettant en cause la source de l’information. Le premier répond en copiant l’article en question (qui est en anglais). Le second l’accuse alors de mauvaise foi en soulignant ce qui lui semble être une erreur de traduction.

18De manière générale, les discussions en ligne laissent observer de nombreux procédés de catégorisation ou de cadrage (pour reprendre le vocabulaire de l’ethnométhodologie ou de la micro-sociologie de Goffman). Les participants peuvent construire de nombreux paramètres de leur discussion politique : les sujets abordés, leurs destinataires (Marcoccia 2002), et aussi leur propre identité (Cusin-Berche & Mourlhon-Dallies 2000). Enfin, on peut souligner que les processus de gestion des forums Usenet reposent eux-mêmes sur une forme de démocratie participative (Paolillo & Heald 2002).

2. LA COMMUNICATION MÉDIATISÉE PAR ORDINATEUR

2.1. Une conversation numérique

19On parle de communication médiatisée par ordinateur (ou CMO ) [12] pour désigner quatre types de dispositifs de communication médiatisée par des réseaux informatiques, permettant la communication synchrone ou asynchrone entre deux individus (messagerie instantanée et courrier électronique) ou à l’intérieur d’un groupe (Internet Relay Chat et forums de discussion). De manière générale, on admet que la CMO est une forme de communication hybride, de l’écrit conversationnel : le code utilisé est l’écrit, mais les échanges de messages entrent dans une structure dialogale (Roulet 1985 : 60) permise par la rapidité de la rédaction et de la transmission des messages. Comparée aux autres formes de communication écrite, la CMO favorise la production de messages brefs (Crystal 2001 : 57), des « écrits spontanés naïfs » (Cusin-Berche 1999 : 68) au style marqué par l’oralité (Yates 1996, Colot & Belmore 1996 pour l’anglais. Panckhurst 1998, Anis 2000 pour le français) et par la présence de procédés de représentation du non verbal (Marcoccia 2000a, b) [13]. En bref, la CMO peut être assimilée à une “conversation numérique” (Marcoccia 1998 : 17-18, Beaudoin & Velkovska 1999 : 125-131). Cependant, l’analogie avec la conversation (en face à face) a des limites, car de nombreuses caractéristiques distinguent nettement la CMO du face à face.

2.2. Des échanges sous contraintes

20La supposée oralité des écrits se combine avec la rigidité de leur organisation formelle, souvent négligée par les analystes. Lorsqu’on rédige un message numérique, cet écrit doit correspondre à un format très spécifique, contraint par le dispositif socio-technique : la taille de la fenêtre dans laquelle le message est saisi, l’utilisation obligatoire de champs correspondant à différentes fonctions (émetteur, destinataire, sujet), hérités de la correspondance d’entreprise. Les logiciels de messagerie et leurs interfaces conditionnent les formes des échanges discursifs numériques. On verra les conséquences que peut avoir cette détermination par l’outil dans le cas d’une discussion politique en ligne (cf. 3.).

2.3. Une communication interpersonnelle de masse

21Le cadre participatif (Goffman 1987, Levinson 1988) des échanges médiatisés par ordinateur est très complexe. Pour le format de production, la médiation technique nécessaire pour l’envoi d’un message introduit une hiérarchisation possible de l’instance de production des messages, à la fois technique, sociale et humaine. Les composantes de cette instance correspondent à diverses modalités de production de message : participation (Participant), transmission (Transmission), motivation (Motive), mise en forme (Form) (Pemberton 1996) et peut s’analyser en trois niveaux : l’origine physique du message (l’ordinateur identifié par son adresse IP), l’auteur du message (celui qui l’a rédigé), son responsable (celui qui est engagé par le message) (Marcoccia à paraître, a).

22Le format de réception n’est pas beaucoup plus simple, particulièrement pour les forums de discussion. Dans un forum, tous les messages peuvent être à la fois explicitement adressés et lisibles par tous, dans un cadre participatif qui combine en fait la communication de masse et la communication interpersonnelle (Baym 1998 : 39). Ainsi, le caractère public des échanges peut cristalliser les enjeux habituels d’une discussion politique : exposition des opinions, construction des camps, gestion de la relation, mise en scène de soi. Corrélativement, la souplesse du cadre participatif d’un forum de discussion peut permettre à ses participants de construire leurs destinataires, ce qui peut constituer un enjeu ou une ressource argumentative dans une discussion politique (voir partie4).

2.4. Une discussion à bâtons rompus

23Les forums de discussion sont des interactions verbales polylogales. Comme tout polylogue, ils favorisent la fragmentation de l’interaction (Parker 1984), la scission du groupe conversationnel et l’émergence de conversations multiples (Grosjean & Traverso 1998). Ainsi, l’homogénéité thématique du forum peut disparaître au profit d’un ensemble de discussions focalisées au sein d’un espace d’interaction pas ou peu focalisée (Fornel 1989). Ce phénomène est amplifié par l’asynchronie des échanges, spécifique aux forums, qui diminue la focalisation collective. Les nombreux glissements thématiques observables dans les forums de discussion politique peuvent alors être analysés de deux façons : en considérant soit qu’ils parasitent l’échange argumenté rationnel, soit, au contraire, qu’ils constituent des stratégies interactionnelles et argumentatives mises en place par les participants (voir partie 5).

2.5. Un jeu de rôles

24La communication médiatisée par ordinateur implique une forme de dématérialisation de l’échange reposant sur l’anonymat partiel ou total des participants. Comme le dit Turkle (1995 : 255-256), les identités des participants aux discussions sur l’internet sont « flexibles » et leur mise en scène discursive devient alors un élément central des échanges. Dans un forum de discussion, les identités sont construites grâce à divers procédés discursifs (décrits, par exemple, par Anis 2001) agissant sur les zones périphériques (la zone d’adresse, par exemple) ou le corps du message. Ces procédés de construction identitaire renverront à de nombreux enjeux dans les discussions politiques. Ainsi, la mise en scène de soi par le discours pourra renforcer l’orientation argumentative ou idéologique d’un message (voir partie 6.). Par ailleurs, de nombreux travaux montrent que les personnes qui communiquent par l’intermédiaire de dispositifs informatiques ou télématiques développent un sentiment d’impunité et utilisent alors le réseau comme exutoire ou comme projection de fantasmes (Turkle 1995 : 194). On devra alors tenir compte du fait qu’un forum de discussion politique permet l’expression de messages difficilement exprimables dans d’autres espaces publics : messages xénophobes, provocations, injures, etc.

3. LE DISPOSITIF COMME CADRAGE

3.1. Configuration technique et interface

25Un dispositif est la concrétisation technique d’une intention à travers la mise en place d’environnements adaptés à cette intention (Peeters & Charlier 1999 : 18). Pour analyser la manière dont se déroulent des échanges médiatisés par ordinateur, on doit donc prendre en compte l’influence du dispositif technique lui-même. En effet, il joue un double rôle : à la fois cadre (il définit les sujets, par exemple) et instrument (il rend possible la discussion). Ainsi, le système informatique d’un forum Usenet circonscrit un domaine d’intérêt (indiqué par le titre : fr.soc.politique, fr.rec.littérature, etc.). Un forum accessible par une page Web est généralement accompagné d’un texte d’accueil définissant aussi la thématique des échanges (dans le forum du journal Libération: Immigration : le projet Chevènement). De plus, le design de l’interface prescrit certains comportements communicationnels attendus : des formats de présentation des messages, une structuration particulière des échanges, un cadre participatif spécifique, etc. De la même manière, un système de communication médiatisée par ordinateur peut identifier des rôles de participants : modérateur, contributeur, éditeur… Il gère alors des privilèges et des devoirs assignés à ces rôles (George & Totschnig 2001). Par ailleurs, le système de fonctionnement et les règles de sociabilité qui permettent de gérer les échanges dans un espace numérique de discussion peuvent découler de la métaphore à partir de laquelle l’espace sera défini : l’agora, la place publique, le salon, la ville numérique, etc. Enfin, la constitution d'une archive peut jouer un rôle important dans les pratiques communicationnelles d'une communauté en ligne (Marcoccia 2001c : 186).

26Souligner le rôle qu’a la configuration technique d’un forum sur la discussion qui s’y déroule ne doit pas cependant mener à une surévaluation du déterminisme technologique. En effet, les pratiques communicationnelles ne se déduisent pas uniquement de la configuration du système car les pratiques des utilisateurs ont des effets sur cette configuration. Ainsi, les fonctionnalités non prévues par le système peuvent néanmoins émerger des pratiques.

3.2. fr.soc.politique

27Comme tout forum Usenet, fr.soc.politique porte en lui-même un cadrage thématique. En effet, le nom du forum définit la pertinence thématique, même vague, des messages. De fait, les fils de discussion qui sont consacrés à des thèmes “peu politiques” (la télé-réalité et la série South Park) suscitent peu de messages. Le thème d’un forum est le seul paramètre garantissant son unité; les messages hors sujet sont généralement perçus comme des intrusions (Marcoccia 2001c : 183).

28Le cadre participatif d’un forum Usenet est aussi très largement déterminé par sa configuration technique. Tout utilisateur accédant à un forum se trouve devant deux possibilités. Lorsqu’il poste un message initiatif, c’est-à-dire lorsqu’il ouvre un fil de discussion, il ne peut pas sélectionner de destinataires et envoie son message à tous les utilisateurs désirant le lire. Lorsqu’il répond à un message, il clique sur un lien « poster une réaction en réponse à ce message » se trouvant à la fin du message auquel il veut répondre. Il ouvre alors une fenêtre de message, espace dans lequel le message auquel il répond est copié, par un mécanisme de citation automatique [14].

29Exemple 1 – fr.soc.politique[15]

30

De : GAAslin (gaaslin@ oricom. ca)
Objet : Re : Turquie achetée par USA
Groupes de discussion : fr.soc.politique, soc. culture. belgium, soc. culture. swiss, fr. misc. actualite, qc. politique
Date : 2002-12-03 13 :34 :40 PST On 3 Dec 2002 21 :03 :41 GMT, George Wellor George. WWellor@ sky. co. ukwrote :
> Turquie laissera les USA utiliser ses bases pour attaquer Iraq.
>
>Les USA paient quelques milliards en aide et promettent de faire pression
sur l'Europe pour que la Turquie soit
> admise (de quoi je m'mêle ?).
>
>Qu'on quitte l'Europe au plus vite !
au contraire…
que l'Europe s'organise une armés à sa mesure et s'impose face à l'américain… les grosses brutes sont très peureuses…

31Le principe de citation automatique (Mondada 1999, Marcoccia à paraître, b) permet de contextualiser les messages (d’identifier le contexte d’interprétation des scripteurs, comme dans l’exemple 1). Il permet aussi de les intégrer à un cadre participatif (par le niveau d’enchâssement des messages, qui signifiera « A répond à B qui répond à C », comme dans l’exemple 2), et à une séquentialité (en reproduisant des tours de parole).

32Exemple 2 – fr.soc.politique

33

De : R.V. Gronoff (regis. gronoff@ laposte. net)
Objet : Re : Turquie achetée par USA
Groupes de discussion : fr.soc.politique, soc. culture. belgium, soc. culture. swiss, fr. misc. actualite, qc. politique
Date : 2002-12-03 13 :46 :18 PST
"GAAslin" < ggaaslin@ oricom. ca> a écrit dans le message de news :
nm8quuk69drvsv688f4u9b0g3204v3joos@ 4ax. com…
>>Turquie laissera les USA utiliser ses bases pour attaquer Iraq.
>>
>>Les USA paient quelques milliards en aide et promettent de faire pression sur l'Europe pour que la Turquie
>>soit admise (de quoi je m'mêle ?).
>>
>>Qu'on quitte l'Europe au plus vite !
> >au contraire…
> que l'Europe s'organise une armés
Mpfff…
> à sa mesure et s'impose face à l'américain…
ROTFL !
> les grosses brutes sont très peureuses…
Mais elles ont des gros flingues.

34Le format de réception d’un message réactif est assez complexe.

35L’auteur du message auquel on répond apparaît formellement comme son destinataire direct, ce qui est traduit visuellement par la manière dont la liste des messages apparaît :

36Exemple 3 – fr.soc.politique : organisation du fil « le foutage de gueule continue »

37

1 fredericS 4 déc 2002
- 2 Jack 4 déc 2002
- 3 Stephane Ruer 4 déc 2002
- 4 Seguelas Christian 4 déc 2002
- 5 Stephane Baron 5 déc 2002

38L’organisation hiérarchique des échanges montre que 5 est une réponse à 4, qui est une réponse à 1. La lisibilité de ce type de structuration n’est pas parfaite. Ainsi, elle ne nous dit rien du rapport entre les messages 2,3 et 4 (Marcoccia, à paraître, a). Par ailleurs, la sélection de destinataires directs permise par le dispositif n’empêche pas tout message d’être aussi adressé “à la cantonade”. On peut même faire l’hypothèse que, parfois, le destinataire apparemment indirect est en fait bien celui auquel le message est adressé (on peut s’adresser à un opposant pour montrer à autrui qu’on a raison, par exemple). Cette forme de communication interpersonnelle de masse peut avoir des effets évidents sur la gestion d’une discussion politique : toute opinion, tout argument sont soumis à une appréciation collective, ce qui peut en augmenter les enjeux.

3.3. Le forum de discussion du site Web de Libération

39Le forum proposé par le journal Libérationaux internautes intéressés contient implicitement un contrat de communication (Charaudeau 1991), portant à la fois sur le programme thématique, le type d’échange, le type de discours et le cadre participatif de la discussion.

40Lorsqu'on se connecte au site Web du journal Libération en septembre 1997, on arrive sur une page d'accueil, proposant des liens hypertextuels avec les articles du jour, mis en ligne, et avec des textes complémentaires, organisés en dossiers. Parmi ces dossiers, l’un est consacré à l'avant-projet de loi Chevènement (relatif à l’entrée et au séjour des étrangers en France). Lorsqu'on accède à la page consacrée à ce dossier, on trouve les rubriques suivantes :

  • le texte intégral de l'avant-projet de loi ;
  • les textes des dispositifs législatifs existants ;
  • le rapport Weil (qui fut la source du projet RESEDA) ;
  • une pétition électronique pour l'abrogation des lois Pasqua-Debré ;
  • une sélection d'articles du journal mis en ligne ;
  • un accès au forum de discussion, et une invitation à y participer : « réagissez à la non-abrogation des lois Pasqua-Debré ».

41Pour qualifier le type d’interaction auquel les internautes sont invités à participer, il n'est pas fait mention de débat mais de la production de «réactions ». Ce cadrage des échanges définit de manière assez floue le type d’interaction et n’institue pas précisément un espace de débat (ce qui pourrait sembler pourtant logique). Les internautes sont moins invités à échanger des arguments qu’à occuper tous une même position réactive par rapport à l’intervention initiative que constitue le texte de l’avant-projet de loi. Cette définition externe du type d’interaction propose un processus de réception et de production en deux phases (lecture du texte + production d’un message réactif) et ne prévoit donc pas a priori d’échange entre les participants. On est en présence d’un dispositif assez proche de celui du courrier des lecteurs. Le dispositif invite ses utilisateurs à se concentrer sur un programme thématique précis : « l'avant-projet Chevènement ». Il s’agit donc a priori d’une discussion sur les conditions d’entrée et de séjour des étrangers et non pas sur l’immigration comme problème social, culturel ou politique ou sur le racisme; on verra pourtant que ces thèmes apparaîtront au cours de la discussion.

42On doit noter que le projet de loi est qualifié de « non-abrogation des lois Pasqua Debré » dans la page d'accueil, ce qui est une manière d’orienter les discussions d’un point de vue argumentatif. Un lien hypertextuel vers une pétition électronique contre les « lois Pasqua-Debré» permet de définir clairement la position du journal Libération, opposé au projet de loi. Le dispositif propose donc un cadrage thématique secondaire : la trahison des promesses électorales (Jospin avait promis l’abrogation des lois Pasqua-Debré). On verra que ce cadrage sera repris par de nombreux participants.

43On peut faire l'hypothèse que le contenu du site invite à un certain type de prise de parole. La disponibilité des textes juridiques, d'articles de fond, de textes de pétition suggère pour le moins que les participants au forum doivent théoriquement produire des messages documentés et étayés. Le dispositif est de ce point de vue proche d’une situation pédagogique : on distribue un dossier de textes et on demande aux élèves de réagir.

44Par ailleurs, l’interface du forum de discussion et la configuration technique qu’elle symbolise imposent un cadre participatif particulier, qui n’est en fait pas celui d’un forum de discussion mais d’une liste de diffusion. Lorsqu’on accède au forum, on arrive à une liste des messages, présentés du plus récent au plus ancien :

45Exemple 4 – Liste des messages, forum Libération

46

Il y a 104 contribution(s)
* 27.01.98 14h04
Oui aux lois Pasqua-Debre
Hervé étudiant à l'IEP
* 22.01.98 12h26
IL FAUT CHASSER LE PCF-CGT DES MANIFESTATIONS DES SANS PAPIERS BEN SHBECK ***
* 19.01.98 23h00
11 minutes 30 contre les lois racistes
Arcturus Étudiant
* 19.01.98 15h55
IL N'Y A QU'EN FRANCE !!!!!!!!!!!!!!!!!!
une francaise patriote
* 18.01.98 14h29
J.Lilly
Joe ???
Etc.

47L’ergonomie du forum met son utilisateur devant deux possibilités. Il peut ajouter immédiatement une contribution : cliquer sur «Vous aussi, contribuez au forum » ouvre une fenêtre dans laquelle on rédige son message. Il peut aussi lire une contribution et éventuellement, y ajouter la sienne. Dans ce cas, le système enregistrera le message à la suite des messages déjà postés. En aucun cas, l’utilisateur ne peut répondre à une contribution déjà postée. En effet, si l'on clique sur le nom d'un participant, cela ouvre une fenêtre de courrier électronique permettant d’adresser directement un message. En bref, le dispositif ne rend possible que des interventions multi-adressées ou des apartés (sortir du forum et envoyer un e-mail). Cela n'exclut pas la possibilité de jouer avec le format (et, par exemple, de consacrer quand même son intervention à la mise en cause d'un participant, avec un terme d'adresse explicite) mais cela n’y invite pas. Ce choix technique qui interdit la communication interpersonnelle ne semble pas favoriser l’émergence d’un débat. On peut y voir la prégnance du modèle du courrier des lecteurs et, peut-être, une certaine peur devant le caractère moins contrôlable d’échanges argumentés interindividuels. À quel(s) titre(s) les utilisateurs du forum sont-ils invités à s’exprimer ? Cette question ne trouve pas de réponse dans la page d’accueil (aucun rôle particulier n’est attendu) mais reste très importante. En effet, lorsqu'on décide d'envoyer une contribution, on ouvre un formulaire qui propose une série de champs que l'utilisateur doit remplir.

48Exemple 5 – Forum Libération. Formulaire de saisie de message

49

Titre de votre contribution :
Votre E-Mail :
Vos nom et prénom :
Votre fonction :
L'adresse de votre site web :
Saisissez votre contribution :

50La mise en scène discursive des identités trouve un espace privilégié dans la zone « fonction ». On pourra observer plus loin que tous les participants ne définissent pas de la même manière cette présentation de leur fonction et que certains y voient une ressource argumentative.

51Après avoir vu comment les configurations techniques des deux forums étudiés exercent des contraintes sur les utilisateurs, il faut observer la manière dont ces derniers gèrent ces contraintes. En effet, le cadre proposé par le dispositif peut être respecté, aménagé ou violé au cours des échanges tout en restant le cadre de référence à partir duquel les écarts seront évalués.

4. CADRE PARTICIPATIF ET STRUCTURATION DES ÉCHANGES

4.1. Participation et organisation des échanges dans fr.soc.politique

52L’observation des modalités de participation dans le forum fr.soc.politique[16] confirme globalement ce que l’on a déjà observé en étudiant des forums Usenet (Marcoccia, à paraître, a). Tout d’abord, certains participants envoient beaucoup plus de messages que les autres. Les 25 messages étudiés dans cet article se distribuent ainsi : trois auteurs ont envoyé quatre messages chacun, un auteur en a envoyé deux. Tous les autres (soit neuf auteurs) n’ont posté qu’un message chacun. Trois internautes gèrent en fait presque la moitié du bout de discussion étudié.

53De plus, comme dans tout forum Usenet, une grande partie des échanges se déroulant sur fr.soc.politique sont tronqués. De très nombreux messages restent sans réponse (par exemple, sur 11 messages initiant une séquence thématique, 9 restent sans réponse). Dans ces 9 cas, on a en fait un dispositif dialogique monologal (Roulet 1985). On peut considérer que la configuration technique d’un forum Usenet ne permet pas une bonne lisibilité de la structure des échanges (Marcoccia, à paraître, a) et ainsi, certains messages resteraient ignorés. Même si il est conçu pour permettre un dialogue, le dispositif permet aussi la production de messages plutôt monologiques (dont le caractère initiatif est peu clair):

54Exemple 6 – Message adressé à fr.soc.politique

55

De : Jack (Jack@ ahahah. fr)
Objet : Raffarin veut empêcher la France d'en bas de graver des CD
Groupes de discussion : fr.soc.politique
Date : 2002-12-04 16 :20 :55 PST
Un projet de loi du gouvernement Raffarin prévoit de légitimer les dispositifs empêchant les Français de graver.
http :// www. liberation. fr/ page. php ? Article= 71735
http :// www. presence-pc. com/ news/ index. php3 ? p= 2

56La structuration des échanges dans fr.soc.politiquecorrespond à celle de tout forum Usenet. Lorsqu’un participant produit une intervention initiative, rien ne lui permet de sélectionner un destinataire. En effet, le groupe conversationnel est toujours “virtuel”, une personne qui se contente de lire les interventions sans jamais participer au forum (un lurker) appartient quand même au groupe de conversation dans la mesure où le cadre participatif spécifique d’un forum prévoit la lecture “à l’insu” comme forme de participation. Pourtant, alors qu’un message initiatif est de fait lancé à la cantonade, on observe de nombreux messages ouvrant des fils de discussion dans lesquels un destinataire est sélectionné, ou, au moins, catégorisé (par exemple Chirachiens, Français, etc.):

57Exemple 7 – Extrait du message initiatif, ouvrant le fil « Irak : ca rappelle des souvenirs !»

58

[…] Israël avait bombardé ce centre en 1981 et détruit le réacteur nucléaire Osirak. Le site avait également été bombardé lors de la guerre du Golfe en 1991, mais, selon de récentes photos par satellite, de nouveaux bâtiments y auraient été construits. Alors les Chirachiens, toujours amnesiques ?

59Exemple 8 – Extrait du message initiatif, ouvrant le fil « Prudence ! »

60

C'est bientôt la fête du mouton, ils se promènent tous avec un couteau.
Français, soyez prudents !

61Lorsqu’un participant produit une intervention réactive, le format de réception est apparemment plus simple. Il y a sélection d’un destinataire direct, identifiable grâce à l’explicitation de l'intervention à laquelle il répond. En effet, l’intervention réactive de L2 à L1 s’inscrit “sous” celle de L1 dans l’interface du forum. Il y a par ailleurs une sorte d’automatisation des phénomènes de reprise de l’intervention initiative dans une intervention réactive par la technique de la citation automatique. De plus, la teneur des propos et d’autres marques d’adresse peuvent confirmer la sélection du destinataire. Toutefois, même si elle est adressée explicitement à un destinataire direct, une intervention demeure lisible par tous. Ainsi, les scripteurs perdent en partie le contrôle du format de réception de leurs messages (Kling 1996).

62Dans les 25 messages étudiés dans cet article, on observe en fait une grande variation du point de vue de la structuration des échanges et du cadre participatif. Quatorze messages sont des interventions réactives à des messages déjà postés, avec différents types de structuration des échanges : des échanges fonctionnant sur le mode AB (L2 répond à L1), ABA (L1 : message initiatif, L2 : message réactif, L1 : message évaluatif). On observe peu d’enchâssements (ABC, où C répond à B qui répond à A ).

63Deux phénomènes intéressants peuvent être notés. On observe tout d’abord un message dans lequel le scripteur reconstruit des tours de parole en utilisant les ressources de la citation :

64Exemple 9 – Extrait d’un message

65

De : orlg (orlg@ caramail. com)
Objet : Re : on peut meme plus bloquer en paix…
Groupes de discussion : fr.soc.politique
Date : 2002-12-04 14 :51 :40 PST
> Je ne pense pas pour ma part que l'homme soit bon par nature mais je crois que ce n'est pas par la force qu'on
> arrivera a le faire vivre en communauté. Il a un instinct de lutte pour dominer qui l'habite et je crois que cet
> instinct peut se moderer et se controler par la culture, par la prise de conscience plus que par la crainte ou la
> contrainte.
Quand la culture, la "prevention" a failli, il est inutile de continuer sur une voie qui
n'aboutit pas; la contrainte est necessaire. Je ne l'invente pas, toutes les sociétés pratiquent de cette façon.
>
> Pour moi, c'est ca etre de gauche
> La droite vue par moi, pense que les gens ne sont sociables qu es'ils ont peur
Non, encore une fois, la repression ne concerne que la minorité insensible a toute autre argumentation.
[…]

66On observe aussi des procédés de co-énonciation (Béguin-Jeanneret 1988) par lesquels B cite A pour compléter son propos.

67Alors que du point de vue de leur inscription dans la structuration des échanges, les messages ont essentiellement deux types de récepteurs (celui auquel on répond/tout le monde), de nombreux messages construisent discursivement leurs destinataires. Certains messages utilisent un tu généralisant, d’autres catégorisent leurs destinataires selon l’orientation argumentative, polémique ou idéologique des discours. Ces messages s’adressent aux « Français » (en construisant un out-group des étrangers désignés par ils: « Français soyez prudent, C'est bientôt la fête du mouton, ils se promènent tous avec un couteau »), aux « Chirachiens », destinataire mis en cause (« Alors les Chirachiens, toujours amnesiques ? »), aux « cocus qui votent depuis 20 ou 30 ans rpr vert coco ps (vont ils comprendre un jours que le salut de la françe c'est LE PEN ?) ». Il est intéressant d’observer que seuls les messages initiatifs comportent ces procédés de construction d’un destinataire, comme si poster un message à tous était naturellement plus difficile ou moins intéressant d’un point de vue stratégique que répondre à un destinataire particulier.

4.2. La mise en scène du destinataire dans le forum Libération

68Comme on l’a vu, le dispositif du forum proposé sur le site Web de Libération impose a priori un cadre participatif qui ne rend possible que des interventions multi-adressées, comme une liste de diffusion. En fait, de nombreux participants contournent cette contrainte en mettant en scène leurs destinataires dans leurs messages en les qualifiant (« Voyez vous ma premiere reaction a ces 9 contributions debiles ce serait de vous lancer des paves dans les nasiques comme dans les nasiques d'un CRS ») ou en utilisant simplement un pronom de deuxième personne (« Il semble que vous soyez mal informé sur la situation des etrangers aux USA »).

69Cependant, le nombre restreint de messages constituant des réponses indique que le dispositif réussit bien à neutraliser la dimension dialogale qu'aurait pu avoir le forum (seuls 6 messages sur 60 s'inscrivent clairement dans une dynamique d'échange et d'adressage). Pour autant, cela ne veut évidemment pas dire que les autres messages ne sont pas adressés. Ainsi, le dispositif implique que tous les messages sont “virtuellement” adressés à toute personne consultant le forum. Certains messages explicitent d'ailleurs cet aspect du format de réception, en utilisant un nous inclusif, vous ou des formules comme bonjour à tous, salut à tous.

70On peut observer d’autres types de mises en scène du destinataire, qui ont plus d’enjeux d’un point de vue politique ou argumentatif. Ainsi, quelques messages sont adressés aux Français, avec trois configurations différentes : un Français s'adresse à ses compatriotes (nous), un immigré adresse des reproches (vous), un Américain donne des conseils (vous). La présence de messages de reproches (et même de menaces) adressés aux Français et d'opposition nous/vous nous semble rendue possible par le caractère anonyme et sécurisant d'un forum. Des messages s'adressent explicitement au ministre Chevènement et entrent dans un format de réception proche de celui de la lettre ouverte, qu'on qualifiera de trope communicationnel (Kerbrat-Orecchioni 1984 : 25): l'auteur du message feint de s'adresser au ministre et met en scène ce dialogue imaginaire adressé aux autres participants du forum. On notera que le ministre ainsi convoqué est appelé « mon petit Jean-Pierre ». On peut associer ce type d'appel irrespectueux aux autorités à la fonction d'exutoire de l'internet (en face à face, il est peu probable que Chevènement soit appelé « mon petit Jean-Pierre » par un “citoyen”). Dans le même ordre d’idée, un message est adressé au gouvernement, toujours dans une logique de lettre ouverte.

71Les grandes catégories politiques sont aussi définies comme destinataires : la « gauche », les « républicains », la « droite ».

72Certaines catégorisations de destinataires sont liées à la finalité argumentative de la discussion, par exemple, à la division en camps. Ainsi, on a une logique de renforcement du camp lorsque des opposants au projet de loi s'adressent explicitement aux autres opposants (en leur souhaitant un « bon combat »). On ne trouve curieusement une logique d'opposition que dans une direction : des partisans du projet interpellent des opposants en utilisant des termes d'adresse péjoratifs (« les donneurs de leçons »).

73En comparaison, on notera avec intérêt qu'un message est explicitement adressé aux « Maghrébins » par un « Maghrébin » (un internaute se présentant comme tel), dans une logique de renforcement communautaire.

74Enfin, plusieurs messages sont adressés aux journalistes ou à Libération, pour leur adresser des reproches. On est là dans une logique réflexive (qu'on trouvera aussi au niveau des contenus) qui vise à détourner un dispositif médiatique de ses fins pour produire un discours critique sur les médias.

75En conclusion, on voit bien que la configuration technique peut favoriser ou non l’adressage, mais que, dans tous les cas, de nombreux participants procèdent à une catégorisation de leurs destinataires (Marcoccia 2002) liée à diverses stratégies de positionnement politique, de renforcement du groupe, de stigmatisation de l’adversaire, dont les enjeux pour la dynamique de la discussion et sa portée argumentative sont évidents.

5. LA GESTION DES THEMES

5.1. La “décomposition thématique” dans la CMO

76De nombreux travaux soulignent que les discussions en ligne sont souvent désorganisées et confuses, à cause du développement fréquent de multiples fils de discussion et de conversations parallèles [17]. La digression thématique à l’intérieur d’un forum se fait progressivement, en parcourant une chaîne de messages introduisant chacun un développement thématique par rapport au message précédent. Le résultat peut être une véritable « décomposition thématique » (topic decay, cf. Herring 1999), comme dans le cas du forum fr.soc.politique.

77Cette désorganisation résulte en partie de la difficulté pour les utilisateurs d’un forum d’avoir une lecture globale des échanges qui leur permettrait d’identifier ce qui est hors-sujet (Kear 2001 : 82-83). Le nombre important de fils de discussion et de messages hors-sujet ne permet pas à un utilisateur de savoir si le message qu’il lit et auquel il veut répondre n’introduit pas un glissement thématique. Par ailleurs, l'analyse comparative de dispositifs de discussion en ligne synchrones (du type NetMeeting ou Belvedere) et asynchrones (du type forums Usenet) montre que les dispositifs asynchrones favorisent la dispersion thématique (Veerman, Andriessen & Kanselaar 1999 : 84-85). On peut, comme Orbesen Troest (1999), faire l’hypothèse que l’attente favorise la fragmentation : lorsqu’on envoie un message et qu’une réponse tarde, on peut être tenté d’initier un autre fil de discussion en espérant qu’il aura plus de succès. Enfin, la possibilité de participer à plusieurs fils de discussion et de mener des conversations en parallèle n’engage pas les participants à essayer de conserver une forte unité thématique au forum. En participant à un forum de discussion, les internautes bénéficient avant tout de la possibilité de se joindre à différentes discussions.

78On peut raisonnablement penser que la décomposition thématique propre au forum n’altère pas sa cohérence interactionnelle. Le fait que les discussions en ligne soient persistantes (les échanges sont archivés) permet à la CMO d’être à la fois incohérente d’un point de vue thématique et tout à fait gérable d’un point de vue interactionnel. La persistance rend acceptable un éparpillement thématique qui parasiterait une discussion en face à face. Selon Herring (1999), cette caractéristique est le principal avantage de la discussion médiatisée par ordinateur par rapport au face à face. C’est ce qui explique le succès des forums de discussion, qui serait sans cette hypothèse tout à fait incompréhensible (qu’est-ce qui pourrait inciter à participer à une discussion incohérente ?).

5.2. fr.soc.politique: une “discussion éparpillée”

79Pour analyser la progression thématique des forums étudiés dans cet article, nous adoptons une méthode largement empirique, assez proche de l’observation-balayage de Goodwin & Goodwin (1989): lecture des messages et schématisation progressive et rétro-active d’un certain nombre de thèmes, caractérisés comme des unités thématiques des discours s'intégrant dans des champs thématiques plus généraux dont ils constituent les développements.

80Dans le forum fr.soc.politique, on observe un éparpillement thématique important, qui s’explique assez aisément. Les forums Usenet proposent un cadrage thématique assez flou en offrant uniquement de grandes catégories générales pouvant définir des thématiques. Ainsi, « politique » est la seule catégorie à partir de laquelle les internautes peuvent juger de la pertinence de leurs messages [18]. Le programme thématique initial étant assez large, les messages adressés au forum fr.soc.politiquecouvrent un champ important. Dans l’échantillon étudié, l’éparpillement est apparemment maximal : les 25 messages initient ou s’inscrivent dans 25 fils thématiques différents ! En fait, certains fils différents renvoient à une seule thématique, et on peut dénombrer 18 thématiques différentes. On peut les organiser en trois grandes catégories : discussions sur la politique nationale, sur la politique internationale, sur des sujets qui n’entrent pas directement dans le champ politique. Il est intéressant de noter que, parmi les thématiques liées à la politique nationale, seules celles qui sont “à portée générale” suscitent beaucoup de messages. Précisément, il s’agit de deux fils qui, partant d’un événement particulier, évoluent vers une discussion sur les valeurs.

81

Débat sur la nécessité de la répression dans les sociétés démocratiques. Progression thématique à partir d’un exemple (la police a interpellé des camionneurs en grève): 53 messages.
Débat sur la double peine et le racisme. Progression thématique à partir d’un cas particulier : 27 messages.

82Les autres thématiques sont assez variées :

83

Discussions sur les “scandales” (le trotskisme secret de Jospin, les subventions accordées par la ville de Paris à des associations “amies”), mises en accusation (l’interdiction de la copie de CD, le retour de Jospin), discussions économiques (la dette de France Telecom, croissance économique, etc.), discours de propagande (diffusion de la lettre du Front National, par exemple), provocations racistes.

84Les discussions portant sur la politique internationale sont consacrées à cinq thèmes :

85

- l’élargissement de l’Europe (l’entrée de la Turquie) et le jacobinisme européen ;
- Israël veut-il affamer et déporter les Palestiniens ? ;
- la France avait armé l’Irak ;
- le danger des « milices musulmanes » à Anvers ;
- le rôle de la presse dans le conflit USA /Irak.

86La dernière thématique est construite sur une progression en trois temps. Les premiers messages traitent d’un événement particulier (la presse américaine nous dit que le fils de Saddam Hussein aurait décapité des prostituées), qui est mis en parallèle avec un fait divers (un homme a décapité sa femme en Belgique) pour alimenter un développement sur le rôle des médias. Une fois encore, la « productivité » de la discussion est liée à une montée en généralisation permettant un débat qui s’éloigne du pur événement (doit-on faire confiance aux médias américains ?).

87Enfin, deux sujets n’entrent pas directement dans une thématique politique et ne donnent pas lieu à une discussion très suivie :

88

La Star Academy et la téléréalité
South Park est-elle une série juive ? : le dessin animé pour enfants défend en fait des intérêts juifs.

89L’éparpillement thématique propre à ce forum semble être compensé par un principe de sélection, qui assure plus de succès aux thématiques ayant donné lieu à des digressions reposant sur une généralisation. En d’autres termes, la digression thématique est à la fois ce qui peut « parasiter » le forum dans son ensemble et alimenter les sous-discussions qui s’y déroulent.

5.3. Recadrages thématiques dans le forum du journal Libération

90Contrairement au forum Usenet, le forum disponible sur le site du journal Libération propose un cadrage thématique plus serré : l’avantprojet de loi Chevènement. Ce programme thématique oriente-t-il les discussions ? En fait, on constate que le forum donne lieu à de nombreux recadrages thématiques, qui ne sont pas à proprement parler des interventions hors-sujet mais qui révèlent la manière dont les participants définissent le sujet.

91L’analyse du contenu des 60 messages permet d’identifier neuf grands champs thématiques, à l’intérieur desquels on trouve différents thèmes et sous-thèmes.

92Ces neuf champs thématiques sont les suivants [19] :

93

- l’immigration et les immigrés ;
- la Gauche au pouvoir et sa "trahison" ;
- les législations sur les étrangers et les immigrés ;
- les paramètres économiques (pauvreté/richesse) ;
- le racisme ;
- les intentions et les sentiments des opposants au projet RESEDA;
- les valeurs morales et religieuses ;
- le dispositif du forum ou le journal Libération;
- qu’est-ce que la nationalité ?

94Ces recadrages ont parfois une dimension stratégique car ils permettent aux participants d’orienter la discussion sur des thématiques à l’intérieur desquelles leurs points de vue et leurs argumentations sont plus faciles à défendre.

95Le champ thématique de l’immigration et des immigrés est celui qui est abordé dans le plus grand nombre de messages. On ne s’étonnera pas d’un tel résultat. Le lien avec le projet RESEDA est évident et, de plus, l’immigration est une forme habituelle d’alimentation du débat public, un thème sans cesse réinvesti et actualisé dans des débats sur les banlieues, le terrorisme, l’insécurité, l’exclusion, l’école, etc. Ce champ thématique est abordé dans des messages qui ont des orientations argumentatives opposées. On trouve aussi bien des messages traitant des problèmes posés par l'immigration, que défendant l'immigration et développant le thème “l'immigration, une chance pour la France. Les messages consacrés aux problèmes s’articulent eux-mêmes autour de différents sous-thèmes : la théorie de l’appel d’air, la sous-qualification professionnelle des immigrés, la natalité, la question des droits et des devoirs (« En France, les immigrés semblent avoir des droits et pas de devoirs »), l’immigration clandestine, etc. À ces thématiques, presque toujours orientées d’un point de vue argumentatif, répondent d’autres thématiques permettant plus aisément le développement de schémas d’argumentation “pro-immigration”: les conditions de vie (difficiles) des immigrés, la politique du bouc émissaire, la France comme pays d’immigration, etc.

96Le thème de la “trahison de la gauche” est développé dans de nombreux messages. Ce champ thématique nous semble en partie déterminé par le cadrage opéré par le site web de Libération. Ce qui aurait pu être un débat sur le projet de loi devient en partie une discussion sur la trahison de la gauche, construite par les développements thématiques suivants :

97

- la trahison de la promesse électorale
- la trahison par la gauche de ses valeurs
- la gauche s’aligne sur la droite
- la crise de confiance envers les politiques.

98On observe là aussi un développement thématique qui part d’une discussion sur un fait (Jospin avait annoncé qu’il abrogerait les lois Pasqua-Debré) pour aboutir à une discussion générale sur les valeurs (la confiance). Il est intéressant de noter que certains messages ne se branchent que sur la digression et ne traitent pas du thème initial :

99Exemple 10 - Message adressé au forum Libération

100

13.09.97 19h01 Comme toujours… Nadia Chebel Avocat au Barreau de Paris wwww. Anwaltspraxis.de
Comme toujours, on place sa confiance dans certains hommes, que l'on croit
etre des hommes de principes, sans naiveté, sans illusions excessives, mais
juste parce que l'on se dit que l'on n'appartient pas à ceux trop nombreux qui ne croit en rien. Aussi je me rappelle avoir appris dans les écoles de la République que le contrat social est un échange de consentement relatif aux obligations réciproques incombant au peuple et à ses représentants. Rousseau est définitivement dépassé, certains hommes politiques se libèrent décidemment trop impunément de leurs obligations !

101Alors que le programme thématique porte a priori sur un texte de loi, le thème, “la législation sur les étrangers”, n’est traité que par un quart des messages. De plus, aucun message n’est consacré à une discussion sur le contenu de l’avant-projet de loi Chevènement. Les rares messages consacrés au projet portent sur la question de savoir s’il s’agit ou non d’une abrogation des lois Pasqua-Debré (ce qui constitue une discussion parallèle sur le thème de la trahison des promesses) ou sur le choix de son rédacteur. Ainsi, l'orientation donnée à la discussion (“la trahison des promesses”) a plus de succès que le thème spécifique de la discussion (“le projet RESEDA ”). On peut y voir aussi l'échec du dispositif “lecture du projet de loi + réactions”. En effet, la teneur des messages postés dans le forum, et le faible nombre de messages consacrés au projet lui-même montrent que très peu de participants au forum ont lu le texte du projet de loi, pourtant disponible sur le site. Le dispositif mis en place échoue donc à faire émerger des messages “informés”: selon nous, tous les messages auraient pu être produits par des individus ne connaissant rien au projet de loi !

102De manière presque anachronique, les messages traitant de la législation sur les étrangers sont consacrés à la législation existante, et non pas au projet législatif. Ce sont souvent des témoignages personnels d'immigrés ou d'étrangers, présentant le caractère inhumain de la législation française. On peut faire l’hypothèse que le forum sert d’exutoire et permet à certains de parler de leurs souffrances personnelles, même en s’éloignant du thème proposé.

103De nombreux messages proposent un recadrage thématique et argumentatif de la discussion en se focalisant sur les facteurs économiques de l’immigration. Ce recadrage permet aux auteurs des messages de remettre en cause la pertinence réelle des débats sur le projet de loi en invitant à s’interroger sur les raisons de l’émigration. On observe alors l’apparition d’un thème attendu : l’importance des facteurs économiques et le problème de la répartition des richesses dans le monde. Certains messages se consacrent alors essentiellement à ce thème, la digression initiale devenant encore le thème principal :

104Exemple 11 – Message adressé au forum Libération

105

08.10.97 13h59 Pas (de)qua avoir peur Ben migrateur sans site fixe
Mais de quoi donc avons-nous peur ?
Surement de se dire a nous memes que nous sommes les privilegies de la terre, vivant largement au dessus des moyens actuels de la planete, et qu'en fin de compte, on se comporte comme des gros deguellasses qui veulent pas partager leurs quatre-heure.
Bien sur, on se rassure, on se dit qu'on a merite tout ca, a force de dur labeur, que les autres, ils n'avaient qu'a faire comme nous, ils ne creveraient pas de faim a l'heure qu'il est. Bref, c'est de leur faute si ca se passe comme ca.
Personellement, j'ai vraiment pas l'impression d'avoir eu a faire des efforts speciaux pour pas crever de faim. J'herite de frontieres qui protegent la richesse que je possede sans l'avoir vraiment gagne avec un quelconque tra vail, mais plutot parce que le hazard m'a fait naitre ici, du 'bon' cote des dites-
frontieres.
Le racisme n'existe pas. La seule vraie peur, c'est le regard du pauvre qui nous renvoie l'image de notre richesse.

106La thématique du racisme a moins de succès dans ce forum qu’on ne pourrait le croire. Seuls huit messages sont réellement liés à cette question, développant deux thèmes aux orientations argumentatives opposées : « les immigrés sont victimes de racisme de la part de la France »/« les Français sont victimes de racisme et sont menacés par l’immigration ».

107D’autres thématiques sont abordées de manière secondaire dans le forum de discussion :

108

- les “bons sentiments” des opposants à RESEDA : la nature et la qualité des sentiments des opposants au projet RESEDA sont discutés dans quelques messages soutenant le projet ;
- les valeurs : humanisme, christianisme, patriotisme, etc. ;
- qu’est-ce que la nationalité ? ;
- le forum lui-même ou Libération.

109Certains participants profitent du forum pour produire des messages de nature réflexive, sans grand rapport avec le cadrage thématique. Il s’agit de commentaires sur le forum lui-même (par exemple déplorer qu’il ait moins de succès que le forum sur la mort de Lady Diana) ou de commentaires critiques sur le journal Libération (qui « manque de courage en ne parlant pas du racisme des autorités algériennes », ou qui « fait le jeu du FN »).

5.4. Recadrages, digressions et discussion politique

110L’examen des résultats de notre analyse de la progression thématique des forums de discussion peut contribuer à une évaluation des conséquences du dispositif sur la discussion politique. Certaines conséquences peuvent apparaître négatives, si l’on admet une vision assez normative d’une bonne discussion politique cohérente et rationnelle. Ainsi, le nombre important de messages non pertinents ou qui restent sans suite montre la difficulté qu’ont les participants à un forum de trouver en fait des thèmes d’intérêt commun pouvant alimenter une discussion homogène.

111En revanche, on peut considérer que la “désintégration” de l’unité thématique indique que les participants utilisent les forums pour faire entrer des thèmes dans l’espace public. On peut dire que la discussion en ligne permet non seulement de participer à des débats politiques profanes mais aussi de définir ce qui relève du politique et donc, d’une certaine manière, de l’espace public lui-même. Les discussions politiques en ligne permettent de présenter des questions comme étant politiques et, ce faisant, de définir continuellement le champ du politique (Dahlgren 2000 : 178) [20].

6. FORUM DE DISCUSSION ET MISE EN SCÈNE DE SOI

112De nombreux travaux portent sur la question de l’identité dans la communication médiatisée par ordinateur en insistant sur le fait que les dispositifs de CMO favorisent la construction de l’identité (par exemple, Turkle 1995, Donath 1999). L’identification des participants d’un forum de discussion, par exemple, est particulièrement limitée : l’âge, le sexe, la profession peuvent être fictifs, pour autant que la manière dont les participants se mettent en scène soit convaincante. De ce point de vue, la communication médiatisée par ordinateur est un type d’échange langagier pour lequel l’analogie faite par Goffman entre les relations sociales ordinaires et le spectacle théâtral (1973 : 73) s’applique à merveille.

113L’identité des participants est construite par plusieurs procédés. Divers procédés langagiers contribuent à cette mise en scène de soi : des stratégies d’énonciation variées (comme le registre de langue ou le type de discours adopté), des discours d’auto-présentation explicites, des jeux permettant une personnalisation par la graphie (Anis 2001 : 24-27), l’utilisation de pseudonymes (Bechar-Israeli 1995), etc. On peut, à l’instar de Cusin-Berche & Mourlhon-Dallies (2000) distinguer trois types d’identité construite : l’identité subie, qui correspond aux données péritextuelles objectives, lorsqu’il y en a, comme l’adresse électronique; l’identité clamée, mise en scène de soi explicite à travers sa signature par exemple, et l’identité discursive à proprement parler, construite tout au long de son discours.

114L’identité d’un participant est aussi largement construite par le type d’activité (au sens de Levinson 1992) auquel il se livre : chaque type d’activité (blaguer, accueillir un nouveau dans le forum, animer un fil de discussion…) présente dans sa structure une distribution des rôles dans l’espace du forum (Beaudoin & Velkovska 1999). Par exemple, on peut identifier les activités caractérisant le rôle d’animateur (Marcoccia 2001b).

115La validation de l’identité d’un participant est aussi un processus interlocutoire. Un internaute endosse l’identité qu’il a construite dans la mesure où elle n’est pas mise en doute par les autres. La présentation de soi se valide dans et par l’interaction (Hauch & Lebraty 1998).

116Les procédés de construction de l’identité varient d’un forum à l’autre, car ils sont en partie déterminés par le dispositif. Ainsi, les participants au forum fr.soc.politique n’ont aucune « identité subie » dans la mesure où l’adresse électronique qui apparaît en tête de leurs messages a été saisie par eux-mêmes. Peu de participants semblent avoir indiqué leur véritable adresse électronique (comme « loisillon@ libertysurf. fr »,par exemple), ce qui montre qu’ils tirent apparemment un bénéfice de la possibilité qui leur est offerte de rester anonymes. L’adresse qu’ils vont indiquer devient alors un des moyens par lesquels ils peuvent se mettre en scène, en renvoyant à diverses représentations de soi : “explosif” ((« Nitro@ tnt. com »)ou blagueur ((« Jack@ ahahah. fr »)par exemple. Certaines adresses évoquent des références culturelles ((« SaladinSane@ hotmail. com »,qui renvoie à la fois à Saladin et à Aladdin Sane, titre d’un album de David Bowie). On observe aussi une adresse revendiquant l’anonymat (« noname »). Les pseudonymes sont des procédés privilégiés de mise en scène de l’identité. Celle-ci sera caractérisée par l’orientation politique (ironique ou paradoxale) du participant (« Centriste Révolutionnaire ») ou par sa posture dans le débat (« Super Naïf ») par exemple.

117Les signatures des messages contribuent aussi à la construction de l’identité des participants, qu’il s’agisse d’une phrase (« Je pètes les plombs ») ou d’un lien hypertextuel révélant peut être l’appartenance politique du scripteur ((« http :// www. europe-et-laicite. org/ »). En tous les cas, seul un participant semble signer de son vrai nom. En revanche, le contenu des messages participe assez peu à la mise en scène des participants : beaucoup de messages contiennent des discours explicatifs ou descriptifs à faible marquage énonciatif (pas de mise en scène du scripteur, pas de pronom personnel). Dans les autres cas, les participants parlent en leur nom propre (« je ») ou, plus rarement, au nom d’un collectif dont l’identité prend un sens politique dans la discussion (« Nous, les Français » opposé à « Ils » – les étrangers, par exemple).

118Contrairement au forum Usenet, le dispositif du forum de discussion du journal Libération donne en lui-même de l’importance à l’identité des auteurs des messages. On l’a vu, les participants au forum sont invités à décliner leur fonction, qui s’affichera alors dans leurs messages. Puisque cette identité est “choisie”, on peut faire l’hypothèse qu’elle sera stratégique, et qu’elle participera à la construction du rôle que l’auteur du message désire occuper dans le forum. On peut parler d’identité “clamée” pour désigner cette présentation de soi qui joue la même fonction que la signature d’un courrier électronique. Lorsqu’on note les différentes manières dont les participants au forum présentent leur fonction, on peut faire une distinction entre “identité professionnelle” et “identité argumentative”.

119L’identité professionnelle correspond aux très nombreux cas où les participants au forum choisissent de remplir la case « fonction » en présentant simplement leur profession. Il est évident que le terme « fonction » incite fortement à mettre en avant l’identité professionnelle. Ces identités professionnelles peuvent devenir des identités argumentatives lorsque la mention du statut renforce le discours contenu dans le message : ainsi, lorsque le message d’un « jeune chercheur » a toutes les apparences du discours d’expert, le message d’un « avocat » traite de la trahison du contrat social ou des fondements juridiques du projet de loi. Un « étudiant en maîtrise de gestion » consacre son message à une analyse économique, un « fonctionnaire » indique dans son message qu’il travaille dans un service consulaire et, parlant des conditions d’attribution des visas, écrit « je suis bien placé pour savoir… ». Les témoignages personnels sont souvent renforcés par l’indication de la fonction occupée par le “témoin”: « étudiant français aux USA », « animateur à Gaza », « ingénieur à Karachi au Pakistan », etc. Ainsi, la mention du statut professionnel devient un instrument de légitimation du discours et une ressource argumentative. Dans ce cas, on peut dire que l’identité professionnelle est aussi une identité argumentative, c’est-à-dire une présentation de soi qui indique une position dans le débat.

120Certains participants au forum ne présentent que leur identité argumentative : « citoyen », « écœuré », « migrateur », « Français de souche ». Inutile de commenter les orientations argumentatives induites par des signatures comme « migrateur » ou « Français de souche ». Certains cas sont plus complexes : quelques auteurs de messages combinent la mention de leur statut professionnel et du rôle qu’ils occupent dans leur message (à quel titre ils parlent) comme dans la mention « chargée de recherche CNRS-parent d’élève » accompagnant un message écrit en tant que parent d’élève mais sans doute légitimé par l’appartenance au CNRS. En bref, on observe quatre stratégies distinctes : mettre en avant sa profession mais ne pas l’utiliser comme procédé de légitimation, mettre en avant sa profession et l’utiliser comme procédé de légitimation de son discours (discours d’expert ou de témoin), mettre en avant une identité strictement argumentative, mettre en avant une identité “situationnelle” (à quels titres intervient-on dans le forum ?).

121L’identité des participants ne se limite évidemment pas à l’indication de leur fonction. La manière dont le message est rédigé contribue à construire l’identité des participants. L’observation de divers indices énonciatifs ou de formulations explicites (« je parle en tant que… ») montre que peu de messages contiennent les traits stylistiques habituels du discours de l’expert dans les médias (discours de porte~parole, vocabulaire spécialisé, citation et argument d’autorité). En revanche, plus de la moitié des messages correspondent à la situation où un auteur produit simplement un message en son nom personnel (discours en « je »). Cette situation est banale en conversation ordinaire mais beaucoup plus rare dans les discours politiques et sociaux. D’un point de vue énonciatif, la “parole politique profane” émergeant du dispositif du forum est donc plus proche de la parole ordinaire que de la parole politique.

122Lorsque les auteurs de messages n’écrivent pas en leur nom propre, on observe diverses mises en scène discursives : un “jeétranger”, ou “nous-les étrangers” (« nous, les Algériens », « nous les Africains »), de manière symétrique un “je-Français”, “nous-les Français”, “nous-la France”. On peut qualifier ces identités discursives d’identités nationales et communautaires, tout en soulignant qu’elles sont relativement peu présentes dans le forum. D’autres constructions discursives de l’identité sont observables : des identités sociales, comme « parent d’élève » (avec mention explicite du rôle), « paysan » (avec mention explicite du rôle); des identités politiques, comme militant et l’utilisation d’un “nous inclusif” – « militants de gauche », « électeur de gauche » ou « Européen convaincu ». En fait, seuls ces derniers cas, peu nombreux, ressemblent aux formes habituelles des discours sociaux et politiques, généralement caractérisés comme des discours produits par des locuteurs parlant “au nom de”.

123L’anonymat et la possibilité de construire discursivement leur identité peuvent être des ressources stratégiques pour les participants. On peut faire l’hypothèse que cela favorise la capacité à produire des arguments, qui ne seront pas jugés uniquement sur la base de l’autorité de leur auteur. C’est à partir de cette hypothèse que sont développés, par exemple, des dispositifs supposés aider des élèves à argumenter (Jackson 2002 : 112). L’anonymat peut aussi “libérer” la parole et désinhiber certains internautes. De ce point de vue, le pseudonyme a un rôle paradoxal dans la mesure où il permet à la fois de masquer son identité et d’attirer l’attention (Murphy & Collins 1997). Enfin, l’identité construite et l’anonymat permettent bien souvent de donner une valeur générale à des énoncés particuliers. En revanche, quel sens donner à l’engagement des individus qui discutent en restant masqués ?

CONCLUSION : UNE NOUVELLE FORME DE DISCUSSION POLITIQUE ?

124Avec les sites d’information, les dispositifs de consultation, de démocratie participative et les forums de discussion, l’internet est devenu un instrument de participation des “citoyens” au débat politique. Au-delà des espoirs (le renouveau démocratique) et des soupçons (un fantasme technophile), il est intéressant d’analyser la manière dont le réseau peut faire émerger de nouvelles pratiques. Dans cette étude, nous avons tenté d’analyser les conséquences qu’a un dispositif de communication médiatisée par ordinateur sur les discussions politiques profanes. Il s’agissait dans un premier temps d’identifier ce qui caractérise la discussion en forum. Nous avons montré que la configuration technique d’un forum peut déterminer la dynamique des discussions et les pratiques langagières. Puis, nous avons mis en évidence la complexité de la structuration des échanges et du cadre participatif d’un forum de discussion, en soulignant le caractère hybride de ce moyen de communication interpersonnelle de masse. La fragmentation thématique est une autre caractéristique des forums, ainsi que leur capacité à permettre la mise en scène de soi. Quelles conséquences ont ces caractéristiques sur la discussion politique profane ? La détermination relative des discussions par la configuration technique et l’interface des forums rapproche ces dispositifs supposés innovants des médias de masse. En effet, la discussion politique profane se déroule dans un cadre imposant un contrat de communication. Cependant, l’absence de modérateur rend ce contrat purement indicatif : aucune pression ne peut s’exercer sur les participants à la discussion. De ce point de vue, la présence ou l’absence d’un animateur ou d’un modérateur est déterminante. En effet, selon nous, rien ne distingue fondamentalement la dynamique d’un forum de discussion politique modéré d’un talk-show ou d’un courrier des lecteurs. En revanche, lorsque le forum n’est pas modéré, le cadrage opéré par sa configuration technique n’est que le contrat initial d’une discussion qui est en fait gérée de manière collective et coopérative par ses participants.

125La complexité de la structuration des échanges et du cadre participatif permet aux participants de choisir entre différents formats de réception de leurs messages, passant facilement de l’échange interindividuel à la communication de masse. La possibilité offerte à un internaute d’avoir un nombre de lecteurs potentiellement illimité a des effets importants sur la discussion politique en ligne. De ce point de vue, la métaphore de l’agora ne manque pas de pertinence; les internautes constituent une forme contemporaine de l’auditoire universel (Perelman & Olbrechts-Tyteca 1988 : 39-46).

126L’organisation thématique de la discussion dans un forum est marquée par l’éparpillement et le recadrage permanent. Ce sentiment de conversation à bâtons rompus est à la fois lié aux sujets des forums étudiés (la politique est un sujet assez vaste, l’immigration est un « carrefour thématique »; Barats 1999) et au dispositif de communication lui-même. Par ailleurs, le fait que le forum ne soit pas modéré par un animateur favorise les glissements thématiques. On peut juger cette organisation thématique éclatée de deux manières. Si l’on défend une conception classique du débat politique et social – rationnel, organisé et médiatisé – on verra dans l’organisation éclatée d’un forum l’indice de son incapacité à accueillir un débat constructif et organisé. Au contraire, on peut considérer que la possibilité pour les participants du forum de recadrer le thème du débat, au risque de le mettre en morceaux, est justement une condition d’émergence d’une parole politique profane. Bien souvent, les dispositifs médiatiques de “parole citoyenne” imposent les thèmes à aborder ou établissent l’évaluation de la pertinence de certains cadrages thématiques dans l’espace public. Comme le montre la théorie de l’agenda-setting (McCombs & Shaw 1972), les médias ne nous disent pas ce qu’il faut penser des choses mais choisissent les choses auxquelles on doit penser. Contrairement à ces dispositifs, un forum de discussion non modéré permet à des individus de choisir les thèmes à débattre et d’être responsables de l’agenda de leurs discussions.

127Dans la communication médiatisée par ordinateur, l’identité des participants est une construction du discours. Les rôles occupés sont toujours des rôles interactionnels, validés dans et par l’échange discursif. Cette caractéristique distingue nettement les forums de discussion politique des autres espaces publics, qui se caractérisent justement souvent par la distribution des rôles qu’ils opèrent. Par exemple, l’opposition expert/profane est un mode de répartition des rôles assez courant dans les forums télévisés. Ceux-ci assignent souvent aux gens “ordinaires” des rôles discursifs qui ne leur permettent pas de mener une analyse à visée objectivante; on les invite à produire des témoignages, l’analyse étant réservée aux experts. De ce point de vue, un forum de discussion nous semble bien favoriser l’émergence d’un discours analytique ordinaire (très présent sur le forum de Libération, par exemple). De plus, on observe qu’une distinction importante est faite par les participants entre leur identité discursive et leur identité socio-professionnelle. On peut voir dans cette caractéristique un autre effet du dispositif sur la discussion politique profane. En effet, dans un forum, les participants préfèrent visiblement s’exprimer en leur nom propre, sans jouer le rôle de porte-parole de groupes sociaux et politiques constitués. Dans nos corpus, il y a peu de discours en “nous”, beaucoup de discours en “je”, et des styles argumentatifs ne reposant pas exclusivement sur l’autorité de l’expert opposée à l’émotion individuelle du profane (Marcoccia 2001a).

128Ces résultats, et les conclusions que nous en tirons, ne doivent pas être vus comme des évaluations des forums de discussion politique. Notre objectif est d’en montrer l’intérêt, non pas d’en faire la promotion. La discussion politique en ligne se distingue de la plupart des autres formes de discussion politique profane de masse (talk-shows, réunions, courrier des lecteurs) par son caractère autogéré, ce qui favorise à la fois la liberté et l’éparpillement, l’échange et le soliloque, la parole et le bruit.

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Mots-clés éditeurs : Communication médiatisée par ordinateur, discussion politique, forum

Date de mise en ligne : 01/06/2008

https://doi.org/10.3917/ls.104.0009