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Léopold von Sacher-Masoch (1836-1895) : une enfance à Lemberg

Pages 113 à 134

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  • Lesimple, P.
(2012). Léopold von Sacher-Masoch (1836-1895) : une enfance à Lemberg. Les Lettres de la SPF, 28(2), 113-134. https://doi.org/10.3917/lspf.028.0113.

  • Lesimple, Pierre.
« Léopold von Sacher-Masoch (1836-1895) : une enfance à Lemberg ». Les Lettres de la SPF, 2012/2 N° 28, 2012. p.113-134. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-les-lettres-de-la-spf-2012-2-page-113?lang=fr.

  • LESIMPLE, Pierre,
2012. Léopold von Sacher-Masoch (1836-1895) : une enfance à Lemberg. Les Lettres de la SPF, 2012/2 N° 28, p.113-134. DOI : 10.3917/lspf.028.0113. URL : https://shs.cairn.info/revue-les-lettres-de-la-spf-2012-2-page-113?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lspf.028.0113


Notes

  • [1]
    Ce texte est le développement d’une communication orale, donnée lors d’une journée des membres affiliés de la SPF, en décembre 2010, sur « Les Masochismes ». Notre groupe de travail, composé de Maurice Borgel, Géraldine Cerf, Marielle Dervieux, Agnès Verlet, et moi-même, s’est réuni presque une année pour travailler cette question du « masochisme à l’origine ». Que tous les membres du groupe soient vivement remerciés pour leurs encouragements et leur soutien.
  • [2]
    Extraits dans Richard von Krafft-Ebing, Les Formes du masochisme, Payot, coll. « Petite Bibliothèque », 2010.
  • [3]
    Laplanche et Pontalis, Dictionnaire de la psychanalyse, PUF, 1967.
  • [4]
    Stefan Zweig, Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, Paris, Belfond, 1993.
  • [5]
    Bernard Michel, Léopold Sacher-Masoch 1836-1895, Paris, Laffont, coll. « Témoins de l’histoire », 1989.
  • [6]
    Léopold von Sacher-Masoch, La Vénus à la fourrure, Payot, coll. « Rivages poche », 2009.
  • [7]
    Léopold Sacher-Masoch, Écrits autobiographiques et autres textes, Léo Scheer, 2004.
  • [8]
    Vraisemblablement Caroline-Charlotte, mais le texte ne précise pas.
  • [9]
    Léopol, Lemberg, Lwòw, Lvov, Lviv, suivant qu’on l’écrit en français, polonais, allemand, russe ou ukrainien, attestant du multiculturalisme de cette ville d’Europe centrale.
  • [10]
    La notion de « phantasmes d’identification » a été développée par Alain de Mijolla, qui s’est intéressé au rôle psychique des grands-parents dans la préhistoire du complexe d’Œdipe : « Nous n’avons jamais été l’unique objet d’amour de nos parents, mais seulement un substitut tardif de leurs premiers objets de désir et de haine, ces grands-parents dont nous endossons si souvent sans le savoir les atours surannés. Comment pourrait-on encore négliger, à côté de la généalogie fantasmatique que chacun de nous se fabrique dans son roman familial infantile, l’existence et l’inéluctabilité psychique d’une authentique généalogie des phantasmes ? » Alain de Mijolla, Les Visiteurs du moi, Paris, Les Belles-lettres, 1986.
  • [11]
    Bernard Michel, op. cit.
  • [12]
    Joseph II avait amélioré la situation des paysans par la patente de 1781 qui accordait la liberté personnelle aux serfs et une série d’ordonnances réglementant l’impôt ; ces mesures ne furent pas appliquées à cause de la mort de l’Empereur ; à partir de 1815, les ordres furent rétablis dans leur pouvoir. Avant mars 1848 donc, le régime est encore féodal, la question agraire n’ayant pas été réglée. Cf. G. Castellan, Histoire des peuples d’Europe centrale, Fayard, 1997.
  • [13]
    La Galicie formait un royaume de 77 000 km2 et de 3,5 millions d’habitants. En 1817, les Polonais représentent 47,5 % de la population, les Ruthènes 45,5 %, puis les Juifs 6 % et les Allemands 1 % (ibid.). Lemberg, la capitale régionale, est une ville de 40 000 habitants.
  • [14]
    Dans la nouvelle, « Le Don Juan de Koloméa », en particulier, in Contes et histoires, tome I, Paris, Tchou, Cercle du livre précieux, 1967.
  • [15]
    Le premier contrat fut conclu en décembre 1869 entre Fanny de Pistor et Léopold Sacher-Masoch, dans lequel il acceptait « d’être l’esclave de Mme de P. et d’obéir inconditionnellement à tous ses désirs et ordres ; cela pendant six mois. » C’est, entre autres, le souvenir de cette aventure amoureuse qui inspira à l’auteur sa nouvelle : La Vénus à la Fourrure. Le second contrat fut passé en juillet 1872, quelques mois après le début de leur rencontre, avec celle qui deviendra sa première femme : Aurore Rümelin, qui accepta d’endosser pour Sacher-Masoch le rôle de Wanda, l’héroïne de La Vénus à la Fourrure. La rigueur de ce second contrat était plus importante, puisqu’il comprenait un droit de vie et de mort sur l’esclave, sans précision de durée.
  • [16]
    La nouvelle est inspirée, entre autres, par la première et véritable liaison amoureuse de la vie d’adulte de Sacher-Masoch avec Anna de Kottowitz, qui dura de 1861 à 1866.
  • [17]
    Racontée dans La Venus à la fourrure.
  • [18]
    Racontée dans Choses vécues, 1888, citée par Bernard Michel dans l’ouvrage déjà cité, p. 48.
  • [19]
    Joyce McDougall, « Scène primitive et scénario pervers », in Plaidoyer pour une certaine anormalité, Paris, Gallimard, coll. « Connaissance de l’inconscient », 1978.
  • [20]
    Pascal Quignard, Le Sexe et l’effroi, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1994.
  • [21]
    Jacqueline Rousseau-Dujardin, Orror di Femmina, Presses universitaires de Vincenne, coll. « Intempestives », 2006.
  • [22]
    La famille Sacher-Masoch arrive à Prague en juin 1848, en pleine insurrection du « printemps des peuples ».
  • [23]
    Gilles Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch, le froid et le cruel, Paris, Minuit, 1967.

Introduction

1À l’origine, le mot « masochisme » est un néologisme, employé sans doute pour la première fois par le neurologue et psychiatre Richard von Krafft-Ebing dans ses Nouvelles Recherches dans le domaine de la psychopathie sexuelle, ouvrage qui parut en 1890 [2]. Krafft-Ebing rénove ou croit rénover ainsi l’ancien terme d’« algolagnie », c’est-à-dire le plaisir par la douleur, connu dès l’Antiquité. En faisant cela, il transforme en nom commun le matronyme d’un écrivain vivant, reconnu, admiré par certains, honni par ses détracteurs, sans lui demander son autorisation. Il associe son nom à celui de Sade, l’intégrant ainsi comme variante d’un ensemble plus vaste qu’il nomma : les « Perversions sexuelles ». L’écrivain en question, Léopold von Sacher-Masoch, avait eu l’audace de transposer dans certains de ses romans, en particulier dans La Vénus à la fourrure, mais dans d’autres aussi, ce que Freud appellera plus tard Phantasie, désignant ainsi : « Le scénario imaginaire où le sujet est présent et qui figure, de façon plus ou moins déformé […] l’accomplissement d’un désir inconscient [3]. »

2Circonstance aggravante pour Sacher-Masoch : il eut la témérité, l’inconscience, de vouloir mettre en scène dans sa vie privée ladite Phantasie dans la ville même, Graz, où enseignait à l’époque le professeur Krafft-Ebing avant d’être nommé à Vienne. Sacher-Masoch voulait ignorer la réaction de la société bourgeoise bien-pensante à une époque où, ce que Freud nommera plus tard la morale sexuelle civilisée, était pour le moins corsetée ou collet-monté. Morale de type victorienne qui excluait systématiquement du discours familial la chose sexuelle. Je renvoie au beau livre de Stefan Zweig [4] pour la description de la morale de cette époque, où les femmes ne pouvaient découvrir une cheville sans paraître inconvenantes, ni nommer des pantalons d’hommes que du doux euphémisme d’inexprimables, terme fort bien choisi au demeurant, plus sérieusement, une morale du silence et de la dissimulation qui, selon lui, insécuriserait l’enfant et l’adolescent, le préparant mal à la sexualité adulte.

3La clinique de la psychiatrie classique, telle que nous l’avons connue, continua à utiliser le terme de masochisme toujours associé à l’encombrante notion de perversion. La psychanalyse freudienne, elle, s’appuyant sur cette nomenclature pour explorer un nouveau territoire encore inconnu et penser les processus qui s’y déroulent, garda malgré tout le terme jusqu’à nos jours, partiellement oublieuse, et du nom de l’écrivain qui avait contribué à le forger, et du sans-gêne absolu de l’acte initial de sa création.

4Je suis assez convaincu, avec d’autres, que la psychanalyse aurait plutôt à gagner en laissant tomber la plupart des termes hérités de la clinique psychiatrique du xixe siècle. La psychanalyse « fara da se » comme disait Freud. Mais l’évolution du langage est plus lente que le cours de l’histoire, et certains mots ont la vie dure. Le mot masochisme fait-il partie de ceux dont les psychanalystes pourraient se passer ? C’est une question que je voudrais traiter avec vous en inscrivant ce travail dans le mouvement de réhabilitation de l’écrivain autrichien Léopold Sacher-Masoch, qui a commencé en France vers la fin des années 1960.

Qui fut Léopold Sacher-Masoch ?

5Pour explorer cette question, nous disposons d’un « matériel » assez abondant, même si l’œuvre de l’écrivain, incomplètement traduite en français, est dispersée chez plusieurs éditeurs, souvent épuisée, imposant une sorte de jeu de piste, au demeurant assez excitant, pour la collecter. Ces lacunes témoignent de l’oubli dans lequel l’écrivain est tombé, passé les premières années du xxe siècle jusqu’à sa redécouverte progressive dans les années 1960. Je n’en ferai pas l’inventaire, sauf pour rendre hommage à la remarquable biographie de Sacher-Masoch écrite par Bernard Michel [5], historien spécialiste de l’Europe de l’Est, dont la précision sur le plan historique m’a beaucoup aidé. Mis en appétit par sa lecture, j’ai passé un certain temps à ouvrir des atlas, lire des pages d’histoire, pour m’y retrouver dans la complexité du cosmopolitisme autrichien et pouvoir suivre Léopold Sacher-Masoch dans son trajet de vie, de Lemberg à Prague, puis de Prague à Graz, en Styrie, jusqu’à Lindheim, dans le Hesse allemand, où il passera les dernières années de sa vie.

6Il y a aussi une raison plus personnelle à la nécessité d’un appui historique, la découverte des œuvres de l’écrivain n’a pas été un plaisir immédiat de lecture : résonance avec mon propre masochisme ? Sans aucun doute, jusqu’à un certain point, là où sa forme particulière de jouissance devient étouffante et difficilement supportable. Je reprendrais à mon compte la phrase que Wanda, l’héroïne de La Vénus à la fourrure[6], adresse à Severin au début de leur rencontre : « Vous avez une manière bien à vous d’échauffer l’imagination, de jouer avec les nerfs de l’auditoire et de faire battre son cœur. »

7On ressent effectivement une forme d’emprise subtile à la lecture de certains de ses textes, et l’inscrire dans son cadre géographique et historique permet de s’en dégager un peu. Sacher-Masoch n’est pas un patient et nous n’aurons jamais accès aux associations qu’il aurait pu faire sur un divan. C’est donc à partir de l’effet du transfert à l’œuvre qu’il s’agissait d’engager le travail.

8Les héros de ses nouvelles ont souvent peu de profondeur psychologique, ce sont des personnages dont le portrait est rapidement esquissé pour entrer aussitôt dans un théâtre d’aventures parfois complexes à la manière des feuilletons, ou dans des scénarios répétés à l’envi sous de multiples versions avec changement de costumes, déguisements, jeu de masques, entraînant le lecteur avec lui dans sa passion du jeu, mais aussi dans ses propres mécanismes de déni.

9Il y a chez Sacher-Masoch un glissement permanent de la réalité à la fiction qui désoriente et mystifie. Il réutilise fréquemment les particules élémentaires de son roman familial pour les intégrer dans ses compositions romanesques sur le mode de ce que, nous autres modernes, appelons le « copier-coller », générant chez le lecteur une familière étrangeté. Nous allons de version en version dans une mise en abîme sans point de butée, d’autant plus que les témoignages extérieurs sont très rares, en ce qui concerne l’enfance en tout cas, ce qui ne permet pas les recoupements et laisse souvent en suspens la question de la vérité.

10En ce qui concerne la forme, et sans vouloir généraliser, les verbes d’action prédominent, le style est souvent direct, les événements s’enchaînent, rappelant plus l’univers du rêve que la réalité. Il est d’ailleurs déroutant de s’apercevoir qu’on oublie, refoule devrais-je dire, ses ouvrages, comme des rêves. De quel indicible cela témoigne-t-il ? De quel défaut de symbolisation, d’inscription ? Qu’est-ce qui ne cesse de ne pas s’écrire ? Masoch serait-il un précurseur de Freud ? Il gardera toute sa vie sur lui, paraît-il, un livre des rêves, une « clé des songes », que lui avait donné sa mère…

11Son style change quand il décrit la nature de la Galicie de son enfance, ce « paradis perdu », où il situe nombre de ses nouvelles et romans. Alors le rythme de sa prose devient plus ample, fluide, la phrase s’assouplit comme une enveloppe, une peau, une fourrure, les deux mots étant d’ailleurs synonymes en allemand, donnant au récit une tonalité musicale. Quel tissu psychique se serait déchiré trop tôt ? Quel trauma ?

12Le parti pris a donc été de lire Sacher-Masoch en oubliant le masochisme, ce « maudit masochisme », comme disait Ferenczi, en centrant le propos sur ses années d’enfance à Lemberg, en suivant le fil des Écrits autobiographiques[7]. Ils comportent un premier chapitre intitulé Souvenirs, série d’articles parus d’abord en français dans la revue Le Gaulois en août et septembre 1887, lors du séjour de l’écrivain à Paris ; le deuxième chapitre intitulé « Textes autobiographiques des années 1876-1886 », comprend la traduction de l’article « Eine Autobiographie », paru dans le Deutsche Monatsblätter en juin 1879, ainsi qu’un article intitulé « Les Derniers Amis », paru initialement dans la revue de l’écrivain Auf der Höhe (Au sommet), en novembre 1884. Tous les textes du volume ont été retraduits par Michel-François Demet.

Naissance

13Le 27 janvier 1836, par une froide journée d’un hiver très rigoureux, la préfecture de police de Lemberg, en Galicie autrichienne, est en effervescence : Caroline Sacher, l’épouse du préfet et conseiller d’État Léopold von Sacher, vient enfin de mettre au monde son premier enfant après sept années d’un mariage infertile ; elle a 34 ans et les époux sont mariés depuis sept ans. On peut dire que l’enfant était attendu : même le vieux conseiller d’État Johann Nepomuk von Sacher, le grand-père paternel, est là, accouru de chez son barbier sans canne ni chapeau, le visage enduit de savon, ce qui est pour le moins inhabituel pour cet homme sérieux et digne qui, dans un élan d’enthousiasme, va porter un toast en l’honneur du grand Mozart dont la date anniversaire coïncide avec celle de son petit-fils. Il ne survivra, hélas, que quelques mois à la naissance de celui-ci.

14La belle-mère de Caroline ne pourra plus dire, comme auparavant, à l’annonce de la grossesse de sa bru : « Encore une plaisanterie. Voilà bien encore l’une de ses grossesses nerveuses ! » Antagonisme banal, certes, entre belle-mère et belle-fille, mais noté dès le début des Souvenirs de l’écrivain ; banale aussi l’affinité entre le père et sa propre mère qui partagent le même goût pour la vie mondaine et les fêtes, alors que la mère et son beau-père partagent le leur pour une vie plus retirée et méditative. Ces sept années d’attente ont dû être éprouvantes pour le couple parental, comme le laisse penser cette phrase tendre du grand-père paternel à l’adresse de sa belle-fille : « Rassure-toi Lotte [8], Dieu ne t’abandonnera pas et tu auras un enfant, j’en suis sûr », et qui témoigne en tout cas de la souffrance de cette femme. Mais en ce jour, ce n’est que liesse et libations en l’honneur de l’événement qui réjouit toute la préfecture. La fête est pourtant de courte durée : l’accouchement semble avoir été difficile et l’allaitement du bébé Léopold ne se passe pas bien : le grand-père maternel Franz Masoch, médecin et professeur à l’Université, insiste auprès de sa fille pour qu’elle renonce à l’allaitement et aille quérir une nourrice car la santé de la mère est en danger et l’enfant dépérit.

Handcha

15Au bout de quelques jours d’une recherche angoissante, car il n’y avait pas de nourrice disponible à Lemberg, la belle et fière Handcha, paysanne ruthène de Winiki, village peu éloigné de la capitale régionale, accède à la demande pressante des parents et entre dans la vie du petit Léopold avec son sein généreux, dont la vigueur du premier jet de lait coupe le souffle de l’enfant affamé, le laissant un peu ahuri, mais lui donnant, si l’on peut dire, son premier coup de fouet en lui sauvant la vie.

16Dès le début de sa vie existe une opposition, on n’ose encore dire un clivage, entre un « bon sein » sensuel et gratifiant, et un « moins bon » plus en retrait, et une succession rapide de la joie à l’angoisse et au tragique.

17La façon dont l’écrivain raconte son arrivée au monde à la manière d’un conte empreint de ferveur religieuse, en passant sous silence les motifs pour lesquels Handcha ne vint pas à la préfecture avec son enfant, place sa naissance sous le signe du sacrifice d’enfant : pour qu’un enfant vive, il faut qu’un autre soit laissé. Il est simplement dit qu’Handcha confie son enfant à une voisine pour céder à la détresse d’une mère qui voit mourir le sien. Cet énoncé fantasmatique : « Pour qu’un enfant vive, il faut qu’un autre soit laissé », effet transférentiel de lecture, est provoqué par le caractère très idéalisant du discours tout au long de son roman familial. Il se rejouera, dans le réel cette fois, à plusieurs reprises dans la vie de Léopold Sacher-Masoch.

18En lisant plus attentivement, on comprend qu’Handcha était vraisemblablement mère célibataire et vivait chez son père. De son enfant, il ne sera plus beaucoup question, du moins jusqu’à ce qu’elle retourne à Winiki pour le retrouver, au bout de quelques années. Quant à sa mère, elle dut simplement « renoncer à ce beau devoir maternel, bien qu’elle aurait beaucoup aimé m’allaiter elle-même ».

19L’auteur n’est versé ni dans l’introspection ni dans l’analyse psychologique, auxquelles il préfère l’esquisse dynamique et superficielle, le portrait brossé d’un trait vif et enlevé, la mise en scène théâtrale grâce à un art certain du dialogue. Handcha est décrite ainsi : « Comme une vraie Russe, une femme splendide, grande, élancée et pourtant de formes généreuses. Son visage d’un ovale parfait avait des traits sévères et nobles sur lequel un sourire plein de bonté et de taquinerie passait souvent. » C’est à son propos que l’auteur nous révèle son vif intérêt pour le vêtement féminin, intérêt sensuel, quasi professionnel, soutenu passionnément tout au long de son œuvre. Handcha emmenait l’enfant se promener sur le mur des fortifications de Lemberg. Elle y attirait d’autant plus l’attention que la mère de Léopold habillait Handcha avec le plus grand soin, lui donnant l’occasion d’attirer les messieurs distingués qui prenaient l’enfant comme prétexte pour s’approcher d’elle.

20Complicité entre la mère et l’enfant pour la vêture de sa nourrice, comme si la mère déléguait cette femme pour porter une sensualité qu’elle ne pouvait elle-même assumer. Même s’il s’agit d’une description lointainement rétrospective, très remaniée, on remarquera l’économie des moyens utilisés pour camper un personnage de scène qui n’attend plus, pourrait-on dire, que son metteur en scène. L’influence d’Handcha est décisive : « J’aspirais avec son lait l’amour du peuple russe, celui de mon pays, de ma patrie et aussi l’amour des paysans que je partage avec tous les poètes et particulièrement les poètes russes. » Le russe, ou plus exactement l’ukrainien, est la première langue qu’il maîtrise à l’oral, bercé par les chants populaires de Petite-Russie ainsi que les contes ukrainiens qui vont profondément imprégner son monde affectif, son identité, et influencer la majeure partie de son œuvre.

21Par ailleurs, à la maison, les parents s’entretiennent en français, langue de la noblesse cultivée en Europe centrale, première langue dans laquelle il apprend à lire et à écrire sous la direction de sa préceptrice française, au nom prédestiné de Mlle Martinet… Le polonais est indispensable dans une ville comme Lemberg – ou Lwòw [9] – à majorité polonaise. La langue allemande est à la fois une langue minoritaire en Galicie et la langue administrative qui unifie l’empire austro-hongrois. Léopold ne la rencontre à l’écrit, de façon continue, vraisemblablement qu’au Gymnasium. Plusieurs langues donc, plusieurs cultures, plusieurs systèmes de référence, à l’intérieur desquels il s’agit de circuler plus ou moins aisément. Quel rapport à l’intime, au privé, dans ce bain polyglotte et multiculturel ? Une question m’est venue en lisant son recueil de souvenirs : dans quelle langue se parlaient-ils ces deux-là : le père et le fils, la mère et le fils, le grand-père et le petit-fils, à quel moment changeaient-ils de langue, pour dire quoi ? Et Handcha, illettrée, parlait-elle aussi polonais ?

La Mère

22Si l’image du visage d’Handcha est la première à émerger du brouillard de son enfance, se dessinant en plein, en couleur, telle une madone de Raphaël, celui de la mère reste dans l’ombre, plus effacé. C’est l’influence de sa personnalité idéaliste, sensible, très cultivée, qui a formé, dit-il, ses sentiments, son cœur. Une mère dont le tempérament, tout à l’opposé de celui de son mari, la pousse à vivre très retirée sur elle-même. Une mère peut-être discrètement mélancolique, dont la vie, nous dit le poète, aurait été une perte et un renoncement éternels. Pas une once de critique, pas une ombre d’ambivalence ne vient écorner ce portrait de moins d’une page consacrée à la mère dans les Souvenirs : pudeur, honte de témoigner plus avant, même à l’âge adulte, de la force de cet attachement, qui pousse le jeune Léopold, à chaque fois qu’il est bouleversé par une passion violente, à se réfugier auprès d’elle, « trouvant dans l’épais taillis d’une forêt sombre, une source claire et fraîche ». Tout un programme fantasmatique, vous le voyez ! Quelque chose manque tout de même, on aimerait en savoir plus, quel renoncement, quelle douleur ? Mais voilà, il n’y a pas plus.

23Soleil et ombre donc, en ce qui concerne ces deux femmes, mais toutes deux d’égale importance. Léopold se veut lui aussi, après Léonard et avant Freud, l’enfant de deux mères, partagé entre ces deux influences. Faut-il y voir l’origine de troubles du sommeil précoces qui tiennent l’enfant éveillé dans la nuit, les yeux ouverts, contemplant les scènes violentes des tapisseries de sa chambre ? (Scène de bataille entre les Turcs et les Polonais d’une tapisserie des Gobelins, ou, dans une variante, la scène de chasse d’une antilope dévorée par un lion – drôle de décor pour une chambre d’enfant !) En tout cas, angoisse de séparation précoce chez cet enfant « insécure » qui ne peut se calmer que dans les bras d’Handcha ou dans ceux, masculins, du cocher Adam, « le bel Ada », comme dit Léopold, à l’odeur forte d’écurie et d’eau-de-vie.

24Troisième femme à apparaître dès les premières pages des souvenirs : la tante Zénobie, dont le lien de parenté est laissé dans le vague. « Enfant terrible de la famille », cette femme galante, excentrique et aventureuse, prototype de la femme polonaise indépendante, est la première séductrice du jeune Léopold, « un démon séducteur » attirant et dangereux, enflammant l’imagination érotique du garçon. C’était, dit-il, « l’énigme de mon enfance, le Sphinx vivant devant lequel l’enfant s’attarde avec étonnement, parcouru d’un frisson singulier, parfum d’une incroyable douceur ».

25La sensualité précoce de Léopold se révèle dans cette rencontre pour le moins œdipienne. Nous reviendrons à Zénobie plus tard comme personnage central d’une « scène primitive », racontée à trois reprises dans l’œuvre de l’écrivain sous des versions différentes, dont l’importance est capitale dans l’organisation de son imaginaire érotique.

Les figures masculines

26La première figure masculine à apparaître dans le « roman familial » est celle du grand-père maternel Franz Masoch. Médecin, à la fois praticien dévoué sans distinction de peuples, de classes ni de richesse, à une époque ou la Galicie souffre d’une situation sanitaire déplorable, et scientifique de renom. Élu deux fois recteur de l’université de Léopol, c’est un homme du Siècle des Lumières incarnant pour l’enfant la figure hautement idéalisée de la raison et de la science. C’est auprès de lui, dans sa pièce de travail, « dans laquelle des livres empilés forment des couloirs ou des rues et qui débordent d’atlas, de cartes du monde et du ciel », que le garçon s’imprégne précocement de connaissances scientifiques. La personnalité rayonnante du grand-père maternel toujours apaise « l’enfant frêle et nerveux » qu’il se sait être. Il n’y a pas d’endroit au monde où il se sent mieux, près de lui, avec l’impression « d’être pris dans un grand livre […] c’est comme si mon grand-père avait ouvert une seconde arche de Noé […] d’où il tirait les choses les plus singulières, les plus incroyables […] ».

27En 1920, Freud écrit à Jones : « Ravi d’avoir des nouvelles de votre famille. Le grand-père doit renaître dans le petit-fils, comme vous le savez », confirmant ainsi l’importance des parents des parents dans la constitution de « phantasmes d’identification [10]. » Phantasme d’autant plus marqué ici, que l’unique fils de Franz Masoch, médecin lui aussi, était mort quelques années avant la naissance de son petit-fils, laissant la famille Masoch sans descendance mâle, raison pour laquelle, en 1838, avec l’accord du père de Léopold et l’autorisation de l’Empereur d’Autriche, les patronymes des deux familles furent réunis. Je ne suis pas convaincu pour autant qu’il faille y voir une blessure du nom du père, une humiliation. Je pense plutôt que cet ajout, créant une nouvelle branche de la famille, assez courant d’ailleurs dans la noblesse, place Léopold en position de trait d’union entre ses parents, entre les deux familles, peut-être aussi entre les générations.

28Avec l’amour de la science, son grand-père maternel lui transmet celui de l’Empereur Napoléon Bonaparte qui a joui dans le monde slave d’une grande popularité, et auquel il voue un véritable culte, ce qui n’exclut pas son patriotisme pour l’empereur autrichien. Le grand-père maternel favorise ainsi chez Léopold une identification héroïque précoce et la perception d’un destin hors du commun. On ne sait si c’est l’esprit de feu don Mathias Sacher, l’ancêtre espagnol de la chronique familiale, ou celui de l’Empereur Napoléon, « qui donne des ailes au gamin de dix-huit mois, le faisant marcher sabre de bois à la main autour de la salle à manger suivi par sa mère, sa nourrice, le cocher et les autres domestiques armés de balais et de bâtons », ou qui exige de sa nourrice qu’elle le descende régulièrement à midi dans la cour de la préfecture pour procéder à la relève de la garde, en permettant à l’enfant de répondre fièrement à l’appel, de sa petite voix : « Présent ! »

29Passion pour Napoléon qui, au dire d’un de ses amis d’enfance, ne se démentit pas jusque tard dans son adolescence, le faisant reconstituer avec son frère Karl les grandes batailles de l’Empire avec des soldats de papier, confectionnant des régiments entiers, les disposant savamment comme un grand stratège, édifiant des fortifications avec des dictionnaires, faisant rouler des balles de plomb et finissant toujours par être victorieux. On reconnaît là un trait de personnalité caractéristique du futur écrivain : le goût immodéré du jeu. On dit du jeune Léopold qu’il était un ouragan, entraînant à sa suite, dans son enthousiasme, sa fratrie. Jeux guerriers, on vient de le voir, mais aussi, un peu plus tard, jeux de rôles et goût du déguisement dans la mise en scène des contes russes de sa nourrice Handcha, puis des saynètes de théâtre qu’il compose et met en scène pour ses sœurs, sur son théâtre de marionnettes. C’est un enfant à l’imagination vive, créatif, mais aussi excité, nerveux, tyrannique. On a l’impression d’une compulsion à jouer, à représenter toujours et encore, sans frein, sans point de butée. L’enfant n’est pas tempéré par la présence du père réel et un environnement calme.

30Quant au père, peu d’éléments personnels sont révélés dans la première partie des souvenirs. Ce qui est mis en avant d’emblée, c’est sa fonction professionnelle prestigieuse au service de l’État : directeur de la police de Galicie et conseiller d’État auprès de la double monarchie, comme son propre père avant lui. Avec le père, c’est la réalité pénible d’un hôtel de police dans lequel on grandit, et qui le fait témoin, très tôt, d’une réalité sociale crue et violente : « Peu de gens savent ce que cela voulait dire de passer son enfance dans un hôtel de police, dans l’Autriche d’avant 1848 : des soldats-policiers qui capturaient les vagabonds et les délinquants enchaînés, des fonctionnaires au visage sombre, des censeurs maigres et rampants, des espions qui n’osaient regarder personne dans les yeux, les salles de châtiments corporels, des fenêtres avec des barreaux à travers lesquels on voyait des prostituées fardées et riantes, ailleurs des conjurés polonais mélancoliques et pâles. » Association immédiate du père avec un lieu mystérieux, inquiétant, violent, sexuel, à la fois proche et éloigné du quotidien de l’enfant, dont il dit avoir été protégé par « la lumière calme et bienfaisante de sa mère ». Mais jusqu’à quel point est-il vraiment protégé ?

31Ce père, révéré et craint, n’est pas pour autant un préfet à poigne, soumettant au joug une Galicie arriérée sous la menace permanente des complots polonais. La réalité est tout autre et la personnalité du père autrement plus complexe. Certes, le préfet de police de Lemberg, Léopold von Sacher, est un haut fonctionnaire puissant, influent, sans doute redouté et haï par certains, mandaté par la double monarchie habsbourgeoise pour maintenir l’ordre, représenter l’État dans cette zone des confins nord-est du territoire et endiguer la menace des insurrections polonaises. Mais le conseiller d’État Sacher est aussi un homme des Lumières, pétri de culture classique, ouvert aux arts et à la science de son temps, qui herborise, collecte et collectionne les fossiles et les insectes avec son fils, à la campagne, pendant ses loisirs. C’est également un amateur passionné de musique, brillant causeur en société et excellent conteur d’histoires : « Aussitôt qu’il ouvrait la bouche, tous restaient suspendus à ses lèvres comme s’il avait été un romancier de premier ordre. Il s’entendait à préparer ses effets, à disposer habilement les lumières et les ombres, à faire toujours agrandir l’intérêt et à mener le dénouement au moment favorable. »

32Il ouvre son vaste salon de la préfecture à tout ce que la ville compte de notables, ayant le goût des mondanités et des plaisirs, exaltant sa propre réussite, tout à l’opposé de son épouse. En même temps, et c’est ce qui en fait la complexité, il a une conception assez moderne de la police « qui fait appel à l’intelligence et au raisonnement plus qu’à la force et la répression [11] », n’hésitant pas à l’occasion à instrumentaliser les minorités politiques pour asseoir la puissance impériale selon la devise divide et impera de l’empire autrichien. Sur le plan politique, sa profession de foi est joséphiste, libérale, favorable aux nationalismes slaves à condition qu’ils se montrent loyalistes envers la monarchie autrichienne. Favorable aussi aux paysans ruthènes dont il admire la simplicité de vie, il est partisan de la suppression ou de l’allégement de la corvée [12]. Sympathie pour les Ruthènes et pour les Juifs, nombreux en Galicie [13], qu’il transmet à son fils.

33Mais cela, le jeune Léopold ne l’a pas encore découvert : l’esquisse de ses impressions d’enfant en présence de son père est celle d’une puissance tutélaire un peu lointaine et inaccessible qui intimide, comme la description détaillée du bureau de son père le montre. Si nous sommes loin de la présence chaleureuse et aimante du grand-père maternel, Léopold a sa place dans le bureau de son père, à condition d’être discret, dans une coprésence silencieuse et imitative : « Il était rare que mon père m’adressât quelques mots, mais j’aimais être à ses côtés comme une petite souris de crainte de le déranger, faisant ma propre collection avec un zèle enfantin. » Être seul en présence de l’autre paternel, un peu trop seul peut-être… Nuançons pourtant un peu ces propos : la famille part souvent à la campagne, surtout l’été, à Zlazow ou à Winiki, à proximité de Lemberg, ou à Koloméa, plus au sud, au pied des Carpates. C’est là, loin de la ville, qu’une rencontre plus spontanée avec le père peut se faire autour de l’herborisation, de la quête des fossiles, mais surtout de la chasse.

Commentaires

34À ce point du parcours de son roman familial, on peut s’étonner du manque de toute espèce de réflexion de la part de l’auteur sur les liens qu’entretiennent entre eux les membres de sa famille : toutes les relations décrites sont duelles, il n’y a pas de tiers. En particulier, rien sur les liens du couple parental. Si la mère est dans son rôle traditionnel de dévotion à sa famille, rien ne transparaît de l’union ou de la mésentente des deux parents. Réserve, pudeur ? Si Léopold est sensible à la souffrance de sa mère, qu’en est-il de celle du père, éventuellement ? Rien sur la sexualité parentale – ce qui n’est pas étonnant pour l’époque –, mais rien non plus sur les sentiments les unissant. Par contre, Léopold mentionne une pièce étrange, très grande, au milieu de la maison, sans fenêtre, aimée par les enfants à cause de son obscurité mystérieuse, lieu de la crèche de Noël, lieu de la nativité. À ce silence autour du couple parental dans les Souvenirs, répond, dans l’œuvre, l’attention soutenue au couple, au questionnement sur la jalousie d’un père à l’arrivée de l’enfant [14] par exemple. Les discussions sur la condition féminine, l’inégalité des sexes, la volonté d’émancipation des femmes, ont une liberté de ton dans ses nouvelles qui contraste fortement avec le silence pesant dans le roman familial.

35Et plus avant dans l’œuvre et dans la vie de Sacher-Masoch, ces fameux contrats qui tentent de sceller l’indissolubilité de l’union entre l’homme et la femme comme si, au départ, quelque chose avait manqué à l’enfant pour se sentir en sécurité et suffisamment relié à un couple parental dont il ne questionne pas le fondement [15]. Rien non plus sur sa fratrie, au point qu’à la première impression de lecture, nous l’avions cru fils unique. Qu’il ne puisse mentionner Rosa, de deux ans sa cadette, emportée de façon tragique par le typhus à quatorze ans et demi, nous pouvons le comprendre tant cette perte brutale l’affecta, mais rien non plus sur Karl, dont nous n’avons même pas la date de naissance, ni sur Johann, né quand Léopold avait 9 ans. Manques pour le moins étranges qui peuvent témoigner d’une jalousie infantile puissamment refoulée et du déni de la sexualité parentale. Les femmes de ses romans ont toujours la taille fine et élancée. Le sang qui coule, pourtant si fréquent dans son œuvre, est toujours le sien, métaphore de l’hémorragie narcissique dans la rencontre avec l’autre sexe. « Voir son sang couler », écrit-il souvent, sans jamais le relier au sang féminin, que ce soit celui des règles ou de l’accouchement.

36Nous avons déjà mentionné l’importance des contes de sa nourrice, avec ce cérémonial qui occupe la veillée, contes faits et non pas dits, ce qui permet des variations. Contes qui font enveloppe, tissu matriciel, mais ne compensent qu’imparfaitement un manque, une déchirure. Un conte polonais, que Léopold se plaisait à mettre en scène en compagnie de son frère Karl et d’un cousin, peut nous aider à approfondir la question du déni de la sexualité parentale : celui du magicien Pan Twardowski. C’est l’histoire d’un pacte classique avec le Diable, dont je passe les péripéties. À la fin du conte, après avoir piégé le magicien, le Diable enlève celui-ci et l’emporte avec lui dans les airs jusqu’à ce que les cloches de l’Angélus se mettent à résonner. Le magicien, entonnant alors une chanson de son enfance à la gloire de la Sainte Vierge que sa mère lui avait apprise, force le Diable à le lâcher. Le magicien reste alors suspendu dans les airs, entre ciel et terre, attendant sa délivrance jusqu’au Jugement dernier. L’attrait de ce conte particulier pour l’enfant Léopold nous a intéressés : comme son personnage, il reste suspendu en l’air, entre ciel et terre, dans l’entre-deux d’une figure rapteuse, séductrice, et celle d’une figure maternelle qui ne réussit qu’imparfaitement à le protéger. Double métaphore possible d’une certaine manière de l’insoutenable légèreté de l’être de Léopold, de son désarrimage à son propre sol identitaire, témoignant peut-être à la fois de la nécessité de cliver, de diviser l’objet maternel primaire, dans une tentative désespérée d’échapper au poids de culpabilité lié à cet énoncé phantasmatique de départ « pour qu’un enfant vive, il faut qu’un autre soit laissé », et de la nécessité de nier la scène primitive en divisant le couple parental en deux figures opposées qui ne doivent pas, qui ne peuvent pas s’unir, ce qui provoquerait une redescente sur terre, une désillusion trop brutale, et menacerait le sujet d’effondrement.

37Dans le même ordre d’idées, je parlerais rapidement du « Don Juan de Koloméa », nouvelle assez pessimiste aux accents schopenhaueriens, d’autant plus intéressante que son écriture survient dans un moment particulier de la vie de l’auteur où, ayant enfin, à 26 ans, réussi à faire l’amour avec une femme, il va s’ingénier, à son insu, à semer des germes de discorde jalouse dans cette relation jusqu’à sa destruction, pour pouvoir se confirmer dans l’idée qu’il n’y a pas de rapport sexuel pacifique possible et réalimenter ainsi son fantasme de toute puissance [16]. Voici ce qu’il dit de ce moment particulier de crise : « Je compris subitement que nous ne sommes que des fous de la nature. Quant au moment de l’extase, l’homme et la femme ne semblent former qu’un seul être, la nature ne pense guère à nous ! Elle n’a aucune préoccupation de notre bonheur ; elle ne songe qu’à la conservation de l’espèce. Je vis l’abîme béant entre l’homme et la femme et je compris que les enfants sont la chair qui soude l’un à l’autre le père et la mère, comme les damnés de l’enfer de Dante et qu’ils sont en même temps l’eau forte qui dissout l’affinité élective. » Vision bien négative… que compense le rapport de ferveur religieuse qu’il entretient avec la nature. Car il y avait aussi sur les temps de vacances, la vie « hors les murs », à Winiki, ou à Koloméa, au pied des Carpates, et la découverte d’un nouvel espace de jeu et de liberté au sein d’une nature encore sauvage peuplée de paysans petits-Russiens, de grands domaines polonais, de cabarets juifs, dont la rencontre et la découverte se fera, pour lui, sur le mode de l’éblouissement puis d’un attachement très profond, dont il témoignera jusqu’à la fin de sa vie dans son œuvre. Il s’agit bien d’amour pour une terre sacrée, maternelle, le mythe d’une Arcadie heureuse, d’un paradis perdu. Comme si, là, émergeait pour l’enfant en mal d’identité, la notion d’un ancrage plus ferme dans la réalité. Il se veut faisant partie de ce peuple qui prolonge son adoration pour sa nourrice. Comme si la vraie vie était là, au milieu de ses gens simples, ancrés dans leurs traditions et non pas dans le milieu complexe et troublant de la préfecture de Lemberg.

Sexualité infantile

38En ce qui concerne d’éventuels souvenirs des émois précoces de la sexualité infantile, rien n’est mentionné. L’aspect d’un beau conte émergeant du brouillard de l’enfance gomme tout le rapport au corps, rien sur la vie quotidienne, les repas, la toilette, (on ne baignait quand même pas les enfants tout habillés !) Rien sur la curiosité sexuelle infantile, la différence des sexes. « J’ai été élevé dans un couvent », dit-il, pour expliquer sa crainte du sexe féminin, avec une règle fort stricte de silence, semble-t-il ! Morale victorienne, dit Zweig… Peut-on faire de ses insomnies de jeune enfant et de ses réveils angoissés, contemplant la tapisserie de sa chambre représentant un lion dévorant une gazelle, l’ébauche d’une scène primitive ? Peut-être, mais nous n’avons pas d’autres indices pour suivre cette voie. C’est plutôt dans l’excitation à jouer avec frénésie et l’infantilisme de ses jeux d’adultes que l’on peut repérer les traces de la sexualité infantile et tenter de la reconstruire. Il est plus disert sur les émois érotiques de la deuxième partie de son enfance et donne plusieurs exemples de l’éveil d’une sensualité assez vive, encore qu’elle puisse nous sembler bien banale aujourd’hui, déplacée systématiquement sur ses jolies préceptrices.

39Moins banale est la construction narrative de la fameuse scène de flagellation par la tante Zénobie (figure de la séduction féminine mentionnée au début), qu’il veut marquer comme point de départ du lien difficilement dénouable pour lui entre « douleur et volupté », pour reprendre ses termes. Il y accorde le plus grand soin, la relatant sous trois versions différentes, à la fois dans son roman familial et dans l’œuvre, témoignage de l’importance fondatrice qu’il lui donnait ou voulait lui donner. Je n’ai eu connaissance que de deux des trois versions : l’évolution de l’une à l’autre est intéressante. Dans la première [17], sa tante profite de l’occasion de l’absence des parents pour punir l’enfant aussi méchant, mal élevé et lourdaud qu’il pouvait être vis-à-vis de cette Messaline qu’il n’aimait pas, dit-il. La punition est administrée devant témoins : la bonne et la cuisinière, et c’est la douleur et l’humiliation qui sont mises au premier plan, celle en particulier de devoir remercier la main qui a châtié en la baisant.

40La seconde version [18], plus tardive, est aussi plus complexe et troublante. Elle se déroule en quatre temps : d’abord un jeu de séduction entre la tante et l’enfant qui se termine par un baiser sur le pied, à la polonaise, la tante repoussant en riant le jeune séducteur. Un deuxième temps d’observation, d’abord d’une scène sexuelle, ou du moins équivoque, adultérine, entre sa tante et un jeune amant, puis d’une scène de violence entre le mari jaloux, qui vient de surprendre les amants, et la tante qui, fort mécontente d’être surprise, boxe son mari et chasse mari, amant et témoin en brandissant un fouet ; scène que Léopold observe, caché sous la lourde pelisse de fourrure de sa tante. Un troisième temps où Léopold, démasqué de son poste d’espion, est vigoureusement fouetté par la tante courroucée. Quatrième et dernier temps, de consolation pourrait-on dire, est l’observation voyeuriste par Léopold du châtiment par le fouet du mari, qui vient demander pardon à sa femme en s’humiliant devant elle ! À l’évidence, cette version tardive semble être une construction romanesque alimentée par les fantasmes de l’auteur.

41Joyce McDougall met en évidence, dans les perversions sexuelles, l’importance de la désillusion incestueuse chez l’enfant futur pervers, et le besoin de réinventer la scène primitive. Sacher-Masoch s’inclut par sa « fantaisie » dans une scène dont l’enfant est exclu. Il reçoit en premier les hommages, certes douloureux, de la tante avant le mari. C’est aussi un moyen de s’assurer la maîtrise d’une angoisse de castration qui risquerait de le déborder. Cette maîtrise lui assure la jouissance d’une castration qu’il inflige au lieu d’en être victime, et en entérine le désaveu. La tante est « toute » puissante, phallique, rien ne lui manque. Lui non plus n’est pas insuffisant, puisqu’il est châtié, comme le père, ce qui lui permet de maintenir l’illusion d’être « le petit compagnon de la mère […]. Ainsi l’enfant, autrefois soumis à l’excitation en temps que spectateur impuissant, exclu des relations parentales, ou victime d’une stimulation inhabituelle à laquelle il ne pouvait faire face, est maintenant celui qui contrôle et produit l’excitation (ici par le biais de la fiction). Renversement fondamental des premières expériences traumatisantes [19]. » L’enfant d’une mère idéalisée a pu croire, en effet, qu’il était lui aussi un enfant idéal, le centre de son univers, jusqu’au moment de la révélation fatale qu’il ne détient pas la réponse au désir de la mère. Cet effondrement de l’illusion, on peut émettre l’hypothèse qu’elle est survenue tardivement chez Léopold, la dernière grossesse maternelle pouvant être ce moment privilégié, d’autant que la naissance de son dernier frère coïncide avec la mort du grand-père maternel. (Souvenons-nous que son dernier frère nait quand il a 9 ans, ce qu’il passe complètement sous silence.)

42Il y a tout lieu de penser que les scènes de châtiments avec sa tante Zénobie ont eu lieu à Lemberg, donc avant 12 ans. C’est à cette période qu’apparaissent les attitudes de défi et de provocation vis-à-vis de la figure maternelle, dans une recherche de punition. La jalousie œdipienne et le complexe de castration deviennent le point de départ d’une expérience désorganisante plutôt que structurante.

43« Il n’est point d’image qui nous choque qui ne nous rappelle les gestes qui nous firent », comme l’exprime justement Pascal Quignard [20]. Cette scène de l’origine dont l’enfant est exclu et qui produit pourtant son existence sans qu’il l’ait voulu, le détrônant de son illusion de toute puissance, Sacher-Masoch n’aura de cesse d’y opposer un refus obstiné, produisant une scène, puis tout un acte de son invention, s’y incluant à la fois comme spectateur et participant. Elle trouvera sa forme définitive et prête à l’emploi, si j’ose dire, dans La Vénus à la fourrure. Cette création artistique originale lui permettra d’aménager son Orror di femmina, pour reprendre le titre du dernier livre de Jacqueline Rousseau Dujardin [21], et de procréer. Il dépassera partiellement cette position forte de déni, en tout cas on peut le supposer, en s’appuyant sur le témoignage de sa seconde épouse Hulda Meister. Pour réaliser ce réaménagement subjectif sans doute partiel, il lui aura fallu, avec la complicité de Wanda sa première femme, mettre en acte sa Phantasie avec l’aide d’un Grec providentiel enfin trouvé… c’est-à-dire d’un amant pour Wanda acceptant de jouer le jeu de la Vénus à la fourrure. Écoutons le témoignage de son journal du 26 octobre 1880 : « Wanda ferme la porte (elle est avec son amant), l’idée qu’ils sont maintenant ensemble, que je ne peux rien faire, me torture, je suis plutôt brisé, anéanti, qu’irrité. J’éteins la lumière, m’agenouille et regarde par le trou de la serrure. »

La scène de l’Histoire

44Enfin, on peut aussi supposer que la scène du traumatisme psychique s’articule avec des bouleversements historiques. L’année de ses dix ans, en 1846, Léopold fut le témoin de la tourmente révolutionnaire qui ébranla l’ordre social en Galicie, en février, et ce d’autant plus que son père y fut pleinement impliqué de par ses fonctions de chef de police de Galicie. Rappelons les faits : en quelques jours, des paysans armés de faux et de fléaux massacrèrent un millier de nobles polonais et des employés seigneuriaux de leur domaine ; cinq cents manoirs furent brûlés. C’est une étrange révolution : préparée depuis Paris où résident depuis 1830 le parti démocratique polonais en exil et une partie de la noblesse, il s’agissait d’un projet de soulèvement national contre la domination des Habsbourg, d’abord à Cracovie, puis dans les campagnes de Galicie, où les nobles favorables au soulèvement armeraient leurs paysans polonais ou ruthènes contre l’armée autrichienne. Le projet échoua, les paysans se retournèrent contre les seigneurs et les massacrèrent au cri de « Vive l’Empereur Ferdinand ! »

45Le sentiment d’injustice sociale, lié à la persistance d’un régime féodal où la corvée reste obligatoire jusqu’en 1848, primera sur le sentiment national polonais, et ce d’autant plus que les paysans sont à majorité ruthènes dans la partie orientale de la Galicie. Dans ce système, le paysan se sentait méprisé, rejeté comme simple outil de travail, alors même que dans la partie occidentale de l’Empire, en bohème par exemple, les paysans avaient déjà obtenu un statut plus favorable avec la suppression de l’obligation de travailler pour le seigneur.

46Ce qui nous intéresse dans cette histoire c’est que pour la première fois aux yeux du jeune Léopold, l’ordre du monde dans lequel il a été élevé, bascule. Désillusion, là aussi. L’équilibre social en Galicie, reposant sur un ordre patriarcal fort, ne tient plus, en tout cas momentanément, et aboutit à un massacre épouvantable dont il a été en partie le témoin quand des charrettes de cadavres et de blessés polonais sont ramenées à la préfecture de Lemberg. Il a pu craindre pour sa vie, celle de son père et celle de sa famille, qui était menacé de mort. Son père a pu être soupçonné, à plus ou moins juste titre d’ailleurs, d’avoir instrumentalisé les meneurs paysans afin de maintenir le pouvoir en place, d’autant que par convictions personnelles, il était vraisemblablement hostile à la révolution polonaise et plutôt favorable à la réforme agraire et à la suppression de la corvée. Son maintien à la tête de la police de Lemberg après ces événements dramatiques devint impossible et aboutit à sa mutation à Prague, en juin 1848.

47Si ces événements passionnent le jeune Léopold et représentent une première initiation à la vie politique, son imagination d’enfant de dix ans n’en saisit pas toute la portée et ne peut pas en métaboliser l’impact traumatique ; c’est seulement à l’âge adulte qu’il tentera d’en penser les contradictions et de témoigner en les incluant dans certaines de ses nouvelles. On peut toutefois avancer que ces mutations sociales, qui annoncent la fin de la féodalité en Europe de l’Est, installent ou renforcent, chez le futur écrivain un sentiment de culpabilité qui le conduira plus vers l’identification à une position de victime que vers la capacité de penser les mutations du pouvoir patriarcal, peut-être d’autant plus que les deux moments révolutionnaires auxquels il assiste se soldent par un échec [22].

48Il faudrait effectuer un relevé des correspondances entre ses pratiques masochiques et les exactions réelles commises par la noblesse sur les paysans, sans oublier que l’Empire des Habsbourg est une puissance occupante, colonisatrice en Galicie, ancienne partie de la Pologne jusqu’au partage de celle-ci entre la Prusse, la Russie et l’Autriche en 1772. La famille Sacher descend de colons allemands de Bohème envoyés par l’Empereur Joseph II pour administrer les confins de l’empire. Autre point d’ancrage possible d’une culpabilité inconsciente chez le jeune Léopold, au moment où il s’agit pour son père de réprimer une insurrection polonaise. La Pologne, martyre de l’Europe, Christ des nations, démembrée, dépecée, tous ces signifiants se retrouvent dans l’œuvre de Sacher-Masoch. Le départ de la famille Sacher-Masoch à Prague est un exil définitif : jamais plus Léopold ne retournera en Galicie, à l’exception d’une visite après l’écriture de sa première nouvelle. À défaut d’un enracinement dans un territoire où sa famille ne possédait pas de terre, il développera celui d’une œuvre qu’il situera très systématiquement dans la Galicie de son enfance.

Un document clinique

49À partir du constat, précisé par Gilles Deleuze [23] qu’on ne peut séparer la clinique du masochisme du mythe littéraire qui le fonde, nous sommes partis, après d’autres, sur les traces de cet auteur aujourd’hui largement méconnu, voire oublié, que fut Léopold Sacher-Masoch. Oubli et méconnaissance d’autant plus remarquables qu’il fut considéré de son vivant comme un auteur important, régulièrement traduit en français jusque dans les premières années du xxe siècle.

50Dans cette œuvre abondante, nous avons fait le choix, pour une première approche, de privilégier la lecture de ses pages autobiographiques qui donne un aperçu de l’enfance de l’écrivain dans l’univers complexe, cosmopolite, que fut la Galicie autrichienne, aujourd’hui disparue dans la tourmente de l’Histoire. Nous avons tenté de lire ces pages auto-biographiques comme un document clinique nous informant sur la névrose infantile de l’écrivain. Nous y avons découvert un enfant traumatisé familialement et fortement marqué par les soubresauts de l’Histoire. En espérant que cette lecture aura su éviter le plus possible, sans être jamais tout à fait sûr d’y parvenir, l’écueil de la psychanalyse appliquée, pour susciter chez d’autres, le désir de lire Sacher-Masoch.


Date de mise en ligne : 06/01/2020

https://doi.org/10.3917/lspf.028.0113