L'humanité comme compétence ? Une zone d'ombre dans la professionnalisation aux métiers de l'interaction avec autrui
- Par Pierre Hébrard
Pages 103 à 121
Citer cet article
- HÉBRARD, Pierre,
- Hébrard, Pierre.
- Hébrard, P.
https://doi.org/10.3917/lsdle.442.0103
Citer cet article
- Hébrard, P.
- Hébrard, Pierre.
- HÉBRARD, Pierre,
https://doi.org/10.3917/lsdle.442.0103
1 – Contexte et problématique de l’étude
1Pour un ensemble de professions de l’éducation, de la formation, du travail social et de la santé, la relation humaine est au centre de l’activité et en constitue un aspect essentiel. Une série d’expressions et de notions sont utilisées pour décrire des « objets d’apprentissage » et définir des objectifs relatifs à cette dimension du développement professionnel (savoir-être, comportements, attitudes, capacités relationnelles, compétences sociales, émotionnelles, etc.). Or, l’analyse des outils mobilisés par les praticiens, dans le cadre de ces dispositifs, que ce soit celle des référentiels ou des grilles d’évaluation, révèle un ensemble de difficultés dans la façon dont ils abordent cette dimension relationnelle de l’activité. Par ailleurs, lorsqu’on donne la parole aux formateurs à ce propos, leurs discours traduisent également une difficulté à trouver les mots pour en parler, si ce n’est une tendance à l’évitement. Il n’est pas facile en effet de définir comme objets d’apprentissage ce qui est généralement conçu comme des qualités humaines, attribuées à des traits de personnalité souvent considérés implicitement comme innés. S’il est évidemment paradoxal de parler de « l’humanité comme compétence » on peut du moins s’interroger sur la place faite à « l’humanitude » dans les référentiels de compétence et le discours des formateurs.
1.1 – De la pédagogie par objectifs à l’approche par les compétences
2Les praticiens de ce que l’on nomme aujourd’hui l’ingénierie de formation ont élaboré ces dernières années des méthodes et construit des instruments dont beaucoup se réfèrent à la « logique des compétences ». Il s’agit notamment de référentiels décrivant non seulement les tâches et les activités caractérisant tel ou tel métier, mais aussi de référentiels de compétences utilisés pour concevoir des programmes de formation professionnelle et pour évaluer les acquis des personnes formées. Ces référentiels et autres outils sont conçus par des responsables de formation en concertation avec des praticiens du métier concerné, de façon empirique, guidés par quelques ouvrages publiés par un petit nombre d’auteurs. Les méthodes qu’ils préconisent s’inspirent le plus souvent de travaux nord-américains dont la généalogie remonte à Tyler et à Bloom. On oublie souvent de rappeler que les travaux de ces derniers portaient sur l’enseignement scolaire et visaient à en formuler plus clairement les objectifs afin de pouvoir mieux en évaluer les résultats (Tremblay, 1990). On oublie aussi qu’ils étaient très fortement marqués par le behaviorisme alors dominant dans le contexte culturel qui a vu leur apparition (Pocztar, 1982). Ils ont produit une « technologie de fabrication des objectifs pédagogiques » reposant sur quelques règles et principes relativement simples :
- les objectifs sont classés en trois grands domaines (cognitif, affectif et psychomoteur),
- chaque objectif est formulé avec l’expression « être capable de » suivie d’un verbe d’action décrivant un comportement observable,
- pour chaque séquence est définie également l’épreuve (le test) qui permettra d’évaluer si le résultat est conforme à l’objectif et si le niveau de performance attendu est atteint.
3Au cours des années 1980, cette approche de la formation va converger avec l’évolution des méthodes de management et de gestion des ressources humaines, que résume l’expression « modèle de la compétence » (Zarifian, 2001). À la technologie de définition des objectifs pédagogiques va s’ajouter l’élaboration systématique de référentiels de compétences destinés à concevoir des actions de formation en adéquation avec les exigences des emplois. La méthode de construction de ces référentiels repose sur une analyse de l’emploi (des tâches, des activités), permettant de produire un « référentiel métier », puis sur cette base, un référentiel de compétences, un référentiel de formation, et parfois un référentiel d’évaluation ou de certification. Cette méthode s’est largement répandue dans les grandes entreprises, notamment dans l’industrie sans trop soulever de difficultés. Plus récemment, ce modèle de la compétence a été au fondement d’un ensemble de réformes qui ont concerné la formation professionnelle initiale dans les secteurs du travail social et de la santé. Son influence s’est aussi manifestée dans la formation des enseignants et des formateurs.
4Au cours des années 1980 et 1990, ce modèle de la compétence a également fait un retour massif dans l’enseignement scolaire (Ropé & Tanguy, 1994). Il a alors fait l’objet de critiques. On lui a notamment reproché de n’être pas « étayé par une théorie scientifiquement fondée » (Crahay, 2006) mais aussi de constituer une « contamination de la réflexion pédagogique» par une idéologie dominante utilitariste provenant du monde de l’entreprise, de renforcer la « rationalité instrumentale » (Bronckart & Dolz, 2002), de privilégier l’apprentissage par l’action en situation au détriment des connaissances, des concepts relevant des disciplines (Schneider-Gilot, 2006).
5Depuis le milieu des années 1990, par ailleurs, des travaux se référant à l’approche dite de la didactique professionnelle (Pastré et al., 2006) ont revisité la réflexion sur l’apprentissage en situation professionnelle en vue de repenser la conception des dispositifs de formation. Leur approche intègre certains des acquis du courant néo-piagétien, de la psychologie du travail et de l’ergonomie (Schwartz, 1997). Entre cette nouvelle approche, bien mieux fondée théoriquement et les critiques de principe du modèle de la compétence, il nous semble qu’il y a une large zone d’ombre : il existe en effet peu de travaux croisant une étude documentaire des instruments (principalement les référentiels) et des entretiens avec les praticiens qui les utilisent, et surtout peu d’études de ce type portant spécifiquement sur les métiers de la relation humaine, en dehors de quelques mémoires à caractère monographique et de travaux sur la formation des enseignants.
1.2 – Objet et problématique de la recherche
6Notre recherche comporte deux volets : le premier est une étude documentaire portant sur un corpus d’outils utilisés par les formateurs et ayant un rôle structurant dans les dispositifs de formation (référentiels de compétences et de formation, grilles d’évaluation). Nous analyserons plus spécifiquement la partie de ces documents qui concerne ce que les formateurs désignent par l’expression « savoir être », par opposition aux savoirs (domaine cognitif de Bloom) et aux savoir-faire. Il s’agit donc de s’intéresser au domaine « affectif » de la taxonomie de Bloom et de ses collaborateurs, à la dimension relationnelle de la compétence. L’étude de ce domaine, de la place que celui-ci prend et de la façon dont il est traité dans les dispositifs de formation et les documents qui les structurent, mais aussi dans les discours des formateurs, révèle un ensemble de difficultés et de paradoxes qu’il nous a semblé intéressant d’étudier de plus près.
7L’étude de la structure et du contenu des référentiels nous permettra de caractériser les « théories psychologiques » sous-jacentes à ces instruments et le (ou les) paradigme(s) auxquels elles peuvent être rattachées. Nous portons sur ceux-ci un regard critique, qui rejoint les analyses d’auteurs comme M. Crahay (2006) ou M. Sorel (2008).
8Le deuxième volet de l’étude consiste à recueillir le discours des formateurs, par des entretiens semi-directifs qui portent sur les pratiques d’utilisation des instruments. Il nous permettra de caractériser la conception du développement professionnel véhiculée par le discours des praticiens et de la croiser avec notre analyse documentaire des référentiels. Il nous conduira également à analyser certaines des difficultés rencontrées dans leur usage, notamment concernant le développement des capacités relationnelles.
9Nous faisons l’hypothèse que ces difficultés sont liées au flou des cadres conceptuels sous-jacents, à l’influence d’un paradigme issu du behaviorisme et du pragmatisme. Elles sont dues aussi à l’insuffisance de la réflexion épistémologique et du questionnement éthique qui nous semble à l’origine des principales zones d’ombre auxquels se heurte la réflexion sur cette dimension de l’apprentissage professionnel (Hébrard, 2005).
10Si elle a une base empirique, notre recherche relève d’une sociologie critique, au sens de Boltanski (2009) ; elle s’appuie sur le point de vue des acteurs, mais elle soutient aussi une position philosophique (éthique) concernant les métiers de l’interaction avec autrui et une position théorique (anthropologique) : concernant « l’homme » (Sève, 2008) ou « l’identité humaine » (Morin, 2001). Il s’agit d’une recherche en cours, encore dans une phase exploratoire, dont nous présentons les premiers résultats, afin de les restituer à ceux qui ont accepté de participer à l’étude et d’ouvrir une discussion avec les milieux professionnels concernés, dans l’esprit d’une recherche coopérative. Celle-ci suppose une double validation par les acteurs et par la communauté des chercheurs.
1.3 – Champ et méthodologie
11Le champ de notre recherche est la formation professionnelle préparant à certains métiers de la santé et du travail social. Le premier volet de l’étude est donc une étude documentaire portant sur un corpus d’instruments de deux types : d’une part des référentiels de compétences, d’autre part des grilles d’évaluation servant de support dans des situations d’évaluation (jurys d’examen, de VAE, évaluation de périodes de stage ou de mise en situation professionnelle). Notre méthode d’analyse documentaire est à la fois lexicale et sémantique ; elle porte aussi bien sur le contenu explicite (terminologie), sur la logique sous-jacente aux catégories structurant les référentiels et sur les présupposés implicites qu’ils contiennent (Kerbrat-Orecchioni, 1986; Ducrot, 1991).
12Le second volet de l’étude consiste à mener des entretiens auprès de formateurs utilisant ces outils à partir d’une grille d’entretiens comportant une dizaine de questions ouvertes. Ces questions portent sur les outils, leurs modalités d’utilisation, leur intérêt et leurs limites, notamment concernant les capacités relationnelles et ce qui leur sert de critères pour évaluer cette dimension du développement professionnel. Une première série d’entretiens a été réalisée auprès de formateurs de travailleurs sociaux et d’infirmiers. Les premiers résultats qui sont présentés ici sont issus d’une analyse thématique des premiers entretiens réalisés. Certains passages font l’objet d’une analyse de contenu plus fine réalisée avec une méthode dite « analyse propositionnelle du discours » (Ghiglione & Blanchet, 1991).
2 – Résultats et discussion
2.1 – Étude des référentiels et grilles d’évaluation
13Nous avons recueilli et analysé un corpus de référentiels et d’autres outils (portfolios et grilles d’évaluation) de différents métiers de la santé, du travail social et de la formation.
14Nous présentons ici des résultats partiels concernant deux métiers : l’étude des référentiels et du portfolio utilisés pour la formation préparant au Diplôme d’État d’infirmier français, suite à la réforme de cette formation en 2009, et les référentiels du métier de Technicien de l’Intervention Sociale et Familiale (TISF) réformé en 2006. Les TISF, anciennement nommés « travailleuses familiales », interviennent principalement au domicile de l’usager; ils ont vu leur métier élargi à l’action socio-éducative et préventive.
2.1.1 – Les référentiels et le portfolio utilisés pour la formation des infirmiers en France
15La réforme de 2009 apporte un certain nombre de changements dans le dispositif de formation des infirmiers. Les documents de référence pour la formation des infirmiers français comprennent une définition du métier et du champ d’intervention de cette profession, un référentiel d’activités et un référentiel de compétences très détaillés, ainsi qu’un ensemble de documents constituant un programme de formation. Les actes relevant de la compétence des infirmiers, de leur rôle propre et de celui résultant de l’application des prescriptions des médecins, sont définis par ailleurs par des textes législatifs et réglementaires régissant les professions de santé.
16Le référentiel de compétences définit cinq compétences « cœur de métier » et cinq compétences « transverses » communes à certaines professions paramédicales. Ces dix compétences (qui sont plutôt des fonctions) sont déclinées chacune en six à douze items décrivant des activités (près de 80 au total, commençant par un verbe à l’infinitif ).
17Par exemple, dans la compétence 4: « Mettre en œuvre des actions à visée diagnostique et thérapeutique », on trouve, entre autres, les items 5 et 6 :
- 5. « Initier et adapter l’administration des antalgiques dans le cadre des protocoles médicaux »
- 6. « Conduire une relation d’aide thérapeutique ».
18Par exemple : pour la compétence 5 : « Initier et mettre en œuvre des soins éducatifs et préventifs », l’un des deux critères est « pertinence dans la mise en œuvre des soins éducatifs et préventifs » et les indicateurs :
- recherche la participation des personnes ou du groupe,
- adapte et évalue les techniques et outils pédagogiques,
- évalue les actions réalisées.
19L’analyse de la structure du référentiel de compétences et du portfolio, du vocabulaire utilisé conduit à un premier constat : on retrouve une terminologie et une méthode très proches de celles utilisées au Royaume-Uni pour les référentiels nationaux de qualification professionnelle (« National Standards of Vocational Qualifications »). Pour chaque métier, un petit nombre de domaines de compétence correspondant aux principales fonctions constitutives de l’activité sont définis et découpés en éléments de compétence, pour lesquels sont formulés des critères de performance et sont listés ce qui peut en constituer des preuves. La seule différence est que les termes « critères de performance » et « preuves », sont remplacés par « critères d’évaluation et indicateurs ».
20Concernant plus spécifiquement la façon dont sont traitées les dimensions relationnelles de la compétence infirmière, je me limiterai ici à une analyse « symptômale » consistant à relever seulement quelques exemples qui me paraissent révélateurs d’une logique à l’œuvre. Si l’on regarde les critères d’évaluation et les indicateurs concernant les dimensions relationnelles, dans le portfolio, pour la compétence 4 « Mettre en œuvre des actions à visée diagnostique ou thérapeutique », l’un des huit critères est « la justesse dans les modalités de mise en œuvre des thérapeutiques et la conformité aux bonnes pratiques ». Sur les neuf indicateurs correspondant à ce critère, cinq portent sur le respect des règles d’hygiène, de traçabilité, le respect de procédures et la mise en œuvre de contrôles de conformité, un sur la dextérité des gestes, un sur la prévention de la douleur. Les deux qui restent sont : « explique les actions au patient » et « apporte une attention à la personne ». D’un point de vue méthodologique, une première remarque s’impose: de nombreux indicateurs de nature hétérogène pour le même critère rendent difficile l’évaluation qui doit se traduire par la décision de cocher une seule case (acquis, à améliorer ou non acquis). Par ailleurs, le poids relatif de la dimension relationnelle de la compétence apparaît plutôt réduit. Surtout si l’on ajoute que les sept autres critères de cette compétence 4 sont presque exclusivement centrés sur les aspects techniques des soins.
21Si l’on examine ce qui concerne la compétence 6 : « communiquer et conduire une relation dans un contexte de soins », trois critères sont définis. Le premier critère et ses indicateurs sont formulés en termes d’analyse de la situation, d’explication ou d’identification (des attitudes adaptées), c’est-à-dire dans une approche très intellectuelle et rationnelle, extérieure à la relation proprement dite. Le second critère et ses indicateurs sont principalement formulés en termes de communication et seul l’indicateur « porte une attention à la personne » énonce une attitude requise dans la relation elle-même.
22On retrouve aussi ce qui me semble être une difficulté à aborder le cœur de la relation dans la compétence 10 : « Informer, former des professionnels et des personnes en formation ». Le premier critère est « la qualité de l’organisation de la collaboration avec l’aide-soignant » (et non la qualité de la collaboration ou de la relation proprement dites). Pour ce critère, l’un des deux indicateurs est : « évalue les activités de collaboration de l’aide-soignant et lui signale les erreurs », ce qui me semble assez significatif d’une vision hiérarchique, prescriptive et unilatérale de la relation infirmier / aide-soignant.
23Quant à la fonction de formation de l’infirmier vis-à-vis des stagiaires, la relation formative est donc présentée de façon assez réductrice en termes d’information et d’explication à donner, de démarche à mettre en œuvre et de méthodes à utiliser. Les termes utilisés reflètent une vision transmissive de la formation (les connaissances et le savoir-faire sont transmis aux stagiaires et non construits par leur activité).
24Plus globalement, on a l’impression d’une sorte d’évitement ou d’une difficulté à aborder tout ce qui constitue la relation humaine proprement dite (relation à la personne soignée, relations professionnelles ou relation formative). Les critères et indicateurs portant sur ces dimensions de la compétence infirmière ne parlent que très peu de la qualité de la relation, des attitudes à adopter, des valeurs et de l’éthique de la profession, mais sont plutôt formulés en termes de démarches à mettre en œuvre, de communication, d’organisation, de méthodes et de techniques.
25Ce qui ressort de notre analyse de ces documents, c’est que les dimensions affectives, conflictuelles, la question du pouvoir, les enjeux identitaires, pour ne pas parler des dimensions inconscientes des relations, sont très largement occultées. Cela ne signifie pas, bien évidemment que ces questions ne soient pas traitées par ailleurs, que ce soit dans les unités de formation assurées par les formateurs et les intervenants des instituts de formation, ou au cours des analyses de situations au retour des stages qui font l’objet de discussions en petits groupes, d’entretiens individuels et de productions écrites des étudiants. C’est notamment ce qui apparaît dans les entretiens que nous avons eus avec les formateurs (voir le paragraphe 2.2 ci-après).
2.1.2 – Les référentiels du dispositif de formation des TISF
26Dans un projet pédagogique décrivant le dispositif de formation conduisant à ce diplôme du travail social, nous trouvons ainsi évoquée la dernière réforme datant de 2006 : « Dans la même logique que pour les autres réformes du travail social, le diplôme de TISF a été remanié et ouvert à la VAE (Validation des Acquis de l’Expérience). Il est construit à partir d’un référentiel professionnel, puis propose un référentiel de compétence duquel découle un référentiel de formation ». Après une présentation assez détaillée du dispositif de formation, le document présente un « référentiel de formation » constitué de six « domaines de formation » composés chacun de trois à cinq modules. Pour chaque domaine de formation sont précisées une durée en « heures d’enseignement théorique », une durée de « formation pratique» et une liste de « contenus indicatifs » constituant un programme. Ensuite vient un référentiel de compétences, composé de six domaines de compétences chacun divisé en deux à six compétences (21 en tout), complétées par une série « d’indicateurs de compétences » (de trois à douze indicateurs pour chaque compétence).
27L’analyse de ces documents montre que les mêmes difficultés apparaissent dans le traitement des compétences relationnelles de ces travailleurs sociaux que celles observées pour les infirmiers. Ainsi le premier domaine de compétences est intitulé : « conduite du projet d’aide à la personne ». Si l’on examine le programme correspondant dans le référentiel de formation, on constate que les contenus portent sur le cadre juridique et institutionnel de l’activité, sur la méthodologie (de projet et d’intervention) et sur le « développement de la personne » mais, étrangement : rien sur la relation d’aide.
28Le second domaine de compétence a pour titre : « communication professionnelle et travail en réseau ». Les contenus de la formation portent sur l’histoire des professions sociales, le rôle et les fonctions des travailleurs sociaux et sur la transmission de l’information, alors que parmi les compétences correspondantes du référentiel, figure notamment la compétence : « établir une relation professionnelle et assurer une médiation ». En face de cette dernière compétence, les « indicateurs » sont : « connaître les principes généraux de la communication interpersonnelle, identifier les modes de communication des relations familiales et interculturelles, faciliter l’expression et les échanges entre personnes et entre personnes et institutions, savoir utiliser les techniques de gestion des conflits ».
29Est-ce sur-interpréter que d’y lire une vision à la fois techniciste et focalisée sur la communication, aux dépens d’une approche clinique plus centrée sur la relation ? À quelques variantes près, nous avons retrouvé dans la plupart des documents étudiés la même conception de cette « approche par les compétences » fortement marquée par le courant behavioriste. Les documents de référence, qui servent de cadrage à ces dispositifs de formation, dans leur conception, leur structure, leur terminologie et l’essentiel de leur contenu sont élaborés sur cette base. À l’exception du référentiel professionnel des éducateurs spécialisés, les capacités relationnelles y occupent une place souvent très limitée et la complexité de la relation humaine est en général réduite à sa surface communicationnelle et à l’utilisation de « techniques ». La profondeur et l’ambigüité, les enjeux identitaires, sociaux, politiques et éthiques semblent occultés ou du moins mis au second plan.
2.2 – Analyse des entretiens
2.2.1 – Une certaine difficulté à dire
30A contrario l’analyse des discours des formateurs, lorsqu’on les interroge sur ces questions, montre bien qu’ils y sont sensibles et qu’ils tentent de les aborder, spécialement à propos d’activités comme les analyses de pratiques et de situations ou la guidance de travaux écrits de réflexion. Mais ils semblent se heurter à une difficulté à formuler ce dont il s’agit, comme le montre cet exemple (extrait d’un entretien avec une formatrice d’un institut de formation d’infirmiers):
Par rapport aux évaluations d’analyses de situations que les étudiants doivent faire pour leur port folio, c’est vrai qu’il y a quand même une gri… un guide avec des critères. Après par rapport à l’évaluation, (…) on évalue plus… il y a les processus, les procédures, mais après, il y a le reste, donc… J’évalue beaucoup le reste. Parce que les processus, les procédures ça reste quelque chose de, toujours pareil, normalisé, avec des notes, etc. Mais après, qu’est-ce qu’il y a de l’être humain dans la profession ?
Et, à la question : Alors comment vous évaluez ça, justement ? Qu’est-ce qui vous sert de repère, ou de critère, pour l’évaluer ? La réponse cite la posture de l’étudiant, comment il se situe, comment il réfléchit, et après quelques hésitations, comment il s’auto-évalue, l’honnêteté dans ses propos… Puis l’interviewée évoque des situations difficiles : comment je me suis sentie par rapport au décès d’un patient, et ajoute : c’est quand même beaucoup plus difficile, ça engage autre chose. On n’est plus… on se cache plus dans quelque chose de très cadré comme un geste technique, mais là on se situe en tant qu’être humain.
32Ou encore cet extrait d’un entretien avec un formateur d’un IRTS :
Par contre, pour les éducateurs j’évalue des parcours de formation. Alors la question c’est qu’est-ce qu’on a? On a des notes dans un parcours de formation chez des éduc… En ce moment on est en train de formaliser beaucoup plus ça, (…). Donc on est obligé de mettre en place quelque chose de beaucoup plus… Mais en même temps dans l’évaluation des situations, ce qui serait intéressant, c’est de voir quels sont les indicateurs pour moi d’un parcours qui se passerait mal ou d’un parcours qui se passe bien. Et ça c’est pas forcément écrit… alors les notes elles sont écrites, on va regarder les notes… puis il évoque des travaux en petits groupes dans lesquels il dit être à l’écoute de ce qui se passe et il ajoute : Je réfléchis tout haut, mais le truc qui m’intéresse moi, c’est le moment, finalement… un des indicateurs, des clignotants, moi je parle de clignotants dans un parcours. J’ai une… comment dire? j’ai une image mentale un peu d’un parcours, je vois… c’est comme un peu un tracé avec… voilà (il dessine sur une feuille un trajet avec une bifurcation) et puis j’ai des clignotants à certaines intersections. Je regarde quand c’est que les clignotants s’allument. Alors je dis ça… mais ça n’existe pas, ça n’a pas de matérialité.
À la question : Quels sont les repères qui te permettent de dire là ça clignote ou ça clignote pas ? À quoi tu te réfères, d’une certaine façon ? Il répond en citant : la capacité à s’interroger, la forme de l’interrogation aussi (…) et, un peu plus tard : Moi je dirai plutôt que c’est de l’ordre de la posture,… du positionnement. Ce qui ne veut pas dire que quelqu’un qui, pour moi,… il me semble que… Comment te dire ça ?… Avoir un positionnement ou une compétence dans le sens de la réflexivité, c’est-à-dire de pouvoir réfléchir à ce qu’on a mis en œuvre.
34Ce qui caractérise le plus souvent cette partie du discours des formateurs, c’est beaucoup d’hésitations et de phrases incomplètes, une difficulté à trouver les mots. Chez certains, il y a une stratégie d’évitement : la réponse tourne court, est un peu à côté de la question ou glisse rapidement sur un autre sujet, signes d’un certain embarras. Est aussi évoquée l’idée que cette compétence relationnelle est présente implicitement et « diluée » dans l’ensemble des compétences du référentiel et qu’il est impossible de les évaluer séparément. Cette difficulté à dire relève-t-elle de la « non conscience des acteurs à l’égard de leurs pratiques et de leurs savoirs » analysée par B. Lahire (1998) ? Parmi les explications qu’il en donne, il cite d’abord le fait que « les pratiques et les savoirs sont d’autant plus visibles et déclarables qu’ils sont clairement portés par des institutions », puis le fait que s’effacent les micro-pratiques et micro-savoirs qui sont considérés « comme des moyens pour atteindre des fins autres, des éléments secondaires et annexes dans le cadre d’activités perçues comme principales ». Si la première raison semble bien pouvoir s’appliquer à ce dont il est ici question, la seconde me semble peu pertinente, sauf à considérer que la dimension relationnelle est secondaire ou que le « care », la dimension humaine du travail social ou du soin, n’est qu’un moyen et non une fin dans l’exercice de ces professions. Nous rencontrons là la question éthique et politique que soulève une dérive techniciste dénoncée par certains milieux professionnels.
35Au-delà des difficultés d’expression et de ce qu’elles traduisent, on trouve bien dans ces discours ce qui fait défaut dans les référentiels et les grilles d’évaluation : à côté de termes un peu ambigus comme le positionnement ou la posture, sont citées des attitudes consistant par exemple à s’interroger sur les situations, la réflexivité. On y trouve aussi la prise en compte de la complexité et des dimensions relationnelles des métiers de l’humain, même si la difficulté d’en parler, de trouver les mots, laisse transparaître que les concepts, les références théoriques seraient à consolider. On peut alors être d’accord avec l’une des conclusions de B. Lahire (op. cit.) : « Le problème ne réside donc pas dans le fait que nous ignorons ce que nous savons et ce que nous faisons, mais que nous ne disposons pas toujours des bons cadres (contextuels et langagiers) pour parler de ce que nous faisons et de ce que nous savons ».
2.2.2 – Les aspects paradoxaux des dispositifs de formation
36Dans ces entretiens, il transparaît aussi la conscience de certains aspects paradoxaux de cette approche par les compétences de la formation. D’un côté, elle affirme partir d’une description précise de l’activité en situation, être au plus prêt des pratiques réelles, notamment pour les aspects techniques du métier, et privilégier l’autonomie et la responsabilité des étudiants, ce qui est ressenti comme un progrès par rapport aux programmes de formation antérieurs. Mais en même temps, les supports (référentiels et portfolio) se présentent comme très prescriptifs et extrêmement détaillés, notamment pour les métiers de la santé, ce qui laisse une marge d’initiative aux formateurs très limitée et les enferme dans des procédures, en particulier pour l’évaluation, qui semblent excessivement rigides. D’un côté, excès de prescription, de l’autre faiblesse des repères axiologiques (en termes de valeurs) et du cadre normatif (référentiel) concernant les dimensions relationnelles.
37Face à ces difficultés et ces paradoxes, ce qui sauve ces dispositifs, c’est l’engagement et la compétence des formatrices et des formateurs. Ce qui est absent des référentiels et n’entre pas dans les grilles et les cases à cocher est abordé dans certaines instances de formation, en particulier les séances d’analyse de situations et la guidance d’écrits de réflexion sur l’expérience.
Conclusion : quelques pistes pour sortir de l’ombre
38Après avoir fait une analyse critique du contenu des documents servant de support pour la formation des infirmières et de certains métiers du travail social, et commencé à conduire des entretiens avec ceux qui les utilisent (les formateurs), sur les usages qu’ils font de ces référentiels, portfolios et autres grilles d’évaluation des compétences, et sur les difficultés qu’ils rencontrent, notamment concernant les dimensions relationnelles, ou socio-affectives de leur activité, nous nous sommes interrogés sur les raisons de ces difficultés. Nous les avons mises en relation avec une conception de la formation professionnelle et une approche des compétences très marquées par le paradigme behavioriste et avec une faible prise en compte, dans les référentiels, des dimensions relationnelles et axiologiques de l’activité. Quels concepts et modèles pourraient permettre de dépasser ces difficultés et zones d’ombre?
Une approche par les compétences psycho-sociales et l’intelligence émotionnelle
39B. Gendron (2010) développe les notions de compétences émotionnelles et de capital émotionnel, en fondant son approche sur la notion de compétences psychosociales, développée notamment par l’OMS et sur le courant de l’intelligence émotionnelle. « L’intelligence émotionnelle définie comme la capacité à reconnaître, gérer et maîtriser les émotions en soi et chez les autres, est décomposée en quatre ensembles de compétences émotionnelles majeures : la conscience de soi ou auto-évaluation, la maîtrise de soi ou autorégulation, la conscience sociale ou empathie et la gestion des relations ou aptitudes sociales de communication ». Ces compétences psychosociales sont censées enrichir les conceptions traditionnelles de l’intelligence limitée aux savoirs et aux savoir-faire. Telles qu’elles sont décrites, elles me semblent toutefois relever de ce que Giust-Desprairies (2008, p. 14) nomme « une surestimation de la conscience et de la maîtrise ».
La notion d’implication professionnelle et la formation clinique
40C. Mias (2010), définit l’implication comme « une forme d’être et une manière d’investir un espace, et dans le cas qui nous intéresse ici, l’espace professionnel, qui s’exprime sous différentes formes, qualitativement identifiables ». Elle considère qu’il est possible de comprendre l’implication professionnelle par l’explicitation de trois dimensions : le sens, les repères et le sentiment de contrôle. Mais l’appel à divers travaux et courants de la psychosociologie censés permettre de construire un modèle rendant compte de la structure dynamique de l’implication laisse dans l’ombre l’articulation entre ces différentes dimensions et repères, qui semblent plus juxtaposés que reliés entre eux dans un modèle intégré de l’implication. Un autre modèle de l’implication, plus ancien, celui proposé par le courant de l’analyse institutionnelle (Lapassade & Lourau, 1978 ; Castoriadis, 1999) propose un modèle qui intègre les dimensions socio-économique, idéologique et clinique pour rendre compte des convictions sur lesquelles reposent notre vision du monde et nos engagements. Ce courant de pensée rejoint celui centré sur la formation clinique (Cifali & Giust-Desprairies, 2008). Ces approches, à l’opposé des positions behavioristes et technicistes, proposent un cadre théorique et des méthodes fondées sur la réflexivité. Celle-ci permet à la fois la construction d’un espace de pensée et un changement de posture. Ce travail de formation clinique facilite « une transformation de soi » (op. cit., p. 146) et peut être rapproché du courant fondé par J. Mezirow, centré sur le concept de « transformative learning » (Mezirow, 2001).
41Ces travaux ont le double avantage de fournir un cadre de référence théorique permettant de ne pas réduire la complexité des phénomènes en jeu dans les dimensions relationnelles et sociales de l’activité et de proposer des démarches et des dispositifs permettant de les aborder dans un parcours de formation professionnelle. Ces dispositifs reposent le plus souvent sur la combinaison de groupes d’analyse de pratiques ou de situations et sur l’accompagnement et la guidance de travaux écrits de réflexion sur l’expérience. Ils constituent un moyen pour sortir de l’illusion de contrôle et de maîtrise, ouvrir sur les dimensions éthique et politique de l’activité, accepter l’incertitude et la contradiction.
Bibliographie
- Boltanski L. De la critique. Précis de sociologie de l’émancipation. Paris : Gallimard, 2009.
- Bréant F. Entre la douleur et le plaisir de penser, la question du narcissisme dans l’écriture et la formation. In : Cifali M. & Giust-Desprairies F. Formation clinique et travail de la pensée. Bruxelles : De Boeck, 2008, pp. 107-128.
- Bronckart J.-P. & Dolz J. La notion de compétence : quelle pertinence pour l’étude de l’apprentissage des actions langagière? In : Dolz J. & Ollagnier E. (Dir.). L’énigme de la compétence en éducation. Bruxelles : De Boeck Université, 2002, pp. 27-44.
- Castoriadis C. Figures du pensable. Paris : Seuil, 1999.
- Cifali M. & Giust-Desprairies F. Formation clinique et travail de la pensée. Bruxelles : De Boeck, 2008.
- Crahay M. Dangers, incertitudes et incomplétude de la logique de la compétence en éducation. Revue française de pédagogie, 2006, n° 154, pp. 97-110.
- Dolz J. & Ollagnier E. (Dir.). L’énigme de la compétence en éducation. Bruxelles : De Boeck Université, 2002.
- Coudray M.-A. & Gay C. Le défi des compétences. Comprendre et mettre en œuvre la réforme des études infirmières. Issy-les-Moulineaux : Elsevier-Masson, 2009.
- Gendron B. Le capital humain revisité : de la prise en compte des compétences émotionnelles à la définition d’un capital émotionnel. Les cahiers du CERFFE, 2010, n° 27-28, pp. 175-186.
- Ghiglione R. & Blanchet A. Analyse de contenu et contenus d’analyses. Paris : Dunod, 1991.
- Giust-Desprairies F. D’une surestimation de la conscience à une pensée de l’altérité. In : Cifali M. & Giust-Desprairies F. Formation clinique et travail de la pensée. Bruxelles : De Boeck, 2008, pp. 11-36.
- Hébrard P. (Dir.). Formation et professionnalisation des travailleurs sociaux, formateurs et cadres de santé. Paris : L’Harmattan, 2004.
- Hébrard P. Définir et évaluer les compétences : quelques difficultés théoriques et pratiques dans le champ de la formation professionnelle. In : Pithon G. & Gangloff B. (Dir.). Évaluer pour former, orienter et apprécier le personnel. Paris : L’Harmattan, 2005, pp. 113-134.
- Kerbrat-Orecchioni C. L’implicite. Paris : Colin, 1986.
- Lahire B. Logiques pratiques. Le « Faire» et Le « dire sur Le Faire ». Recherche et formation, 1998, n° 27, pp. 15-28.
- Lapassade G. & Lourau R. Clefs pour la sociologie. Paris : Seghers, 1978.
- Le Boterf G. De la compétence, essai sur un attracteur étrange. Paris : Les Éditions d’Organisation, 1994.
- Mezirow J. Penser son expérience. (Traduction de : Transformative Dimensions of Adult Learning. Jossey Bass Publishers, 1991). Lyon : Chronique sociale, 2001.
- Mias C. Modélisation d’un processus de professionnalisation : l’implication professionnelle. Les cahiers du CERFFE, 2010, n° 27-28, pp. 207-224.
- Morin E. La méthode 5. L’humanité de l’humanité. L’identité humaine. Paris : Seuil, 2001.
- Pastré P., Mayen P. & Vergnaud G. Note de synthèse. La didactique professionnelle. Revue française de pédagogie, 2006, n° 154, pp. 145-198.
- Pocztar J. La définition des objectifs pédagogiques. Bases, composantes et références de ces techniques. Paris : ESF, 1982.
- Ropé F. & Tanguy L. Savoirs et compétences, de l’usage de ces notions dans l’école et dans l’entreprise. Paris : L’Harmattan, 1994.
- Schneider-Gilot M. Quand le courant de la pédagogie des compétences empêche une structuration des enseignements. Revue française de pédagogie, 2006, n° 154, pp. 145-198.
- Schwartz Y. Reconnaissance du travail, pour une approche ergologique. Paris : PUF, 1997 (collection « Le travail humain »).
- Sève L. L’homme ? Paris : La Dispute, 2008.
- Sorel M. À propos de la professionnalisation : le retour du sujet. Revue Savoirs, 2008, n° 17, pp. 39-50.
- Tremblay G. À propos des compétences comme principe d’organisation d’une formation. Éducation Permanente, 1990, n° 103, pp. 77-103.
- Zarifian P. Le modèle de la compétence. Paris : Liaisons, 2001.
Mots-clés éditeurs : approche clinique, capacités relationnelles, développement professionnel, éthique, référentiel de compétences
Date de mise en ligne : 17/01/2013
https://doi.org/10.3917/lsdle.442.0103