Article de revue

Quel(s) bénévolat(s) pour les seniors à l’échelle européenne ?

De la recherche de “bonnes pratiques” à la bonne pratique de la recherche

Pages 55 à 67

Citer cet article


  • Poussou-Plesse, M.
(2012). Quel(s) bénévolat(s) pour les seniors à l’échelle européenne ? De la recherche de “bonnes pratiques” à la bonne pratique de la recherche. Les Politiques Sociales, 1-2(1), 55-67. https://doi.org/10.3917/lps.121.0055.

  • Poussou-Plesse, Marielle.
« Quel(s) bénévolat(s) pour les seniors à l’échelle européenne ? : De la recherche de “bonnes pratiques” à la bonne pratique de la recherche ». Les Politiques Sociales, 2012/1 n° 1-2, 2012. p.55-67. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-les-politiques-sociales-2012-1-page-55?lang=fr.

  • POUSSOU-PLESSE, Marielle,
2012. Quel(s) bénévolat(s) pour les seniors à l’échelle européenne ? De la recherche de “bonnes pratiques” à la bonne pratique de la recherche. Les Politiques Sociales, 2012/1 n° 1-2, p.55-67. DOI : 10.3917/lps.121.0055. URL : https://shs.cairn.info/revue-les-politiques-sociales-2012-1-page-55?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lps.121.0055


Notes

  • (1)
    Survey of Health, Ageing, and Retirement in Europe.
  • (2)
    Pour simplifier la lecture, nous traduisons indifféremment la catégorie comparative internationale volunteering par bénévolat ou volontariat. Les deux termes ne sont cependant pas équivalents, en particulier replacés dans l’histoire de la politique associative française (Simonet, 2010)..
  • (3)
    Cette dimension est évidemment décisive. Nous n’avons pas la possibilité de la documenter, mais elle renvoie à l’européanisation de certains chercheurs en sciences sociales qui peut les conduire à intervenir, par ailleurs, en tant qu’experts ou consultants dans le cadre de missions publiques ou privées. Pour notre part, nous avons travaillé dans le cadre d’un post-doctorat à la réalisation de ce programme, programme qui représentait pour nous une première expérience a priori passionnante de collaboration scientifique européenne. C’est aussi au regard de notre statut et de notre absence d’expérience préalable des situations internationales de recherche qu’il convient de comprendre les désillusions ici rapportées.
  • (4)
    Notre référence à l’activation est ici excessivement rapide. J.-C. Barbier a montré que rigoureusement, la “nouvelle activation” de la protection sociale des années 1980 aux années 2000 devait être comprise comme le renforcement ou l’introduction de liens explicites (réglementaires ou légaux) entre le droit à la protection sociale et l’activité professionnelle, sous tous ses aspects.
  • (5)
    La neutralité de la régulation publique joue ici sur deux tableaux : le caractère extrêmement consensuel socialement de l’objet du bénévolat, le paradigme individualiste de l’État en économie qui en fait un simple moyen de résoudre des difficultés techniques (indivisibilités, externalités, coûts de transaction).”.
  • (6)
    Ce qui s’est traduit dans le cahier des charges de l’enquête sur le bénévolat par la consigne suivante : organiser en fin d’enquête des focus groups associant des responsables d’associations ou de l’animation de la vie associative nationale, des experts de la vie associative, et plus généralement, toute personnalité ou organisation susceptible d’avoir un avis sur et un intérêt pour le bénévolat des retraités. Cette consigne a été très peu suivie par les équipes nationales.
  • (7)
    Sphère non marchande qui se dédouble ici : sphère de la recherche et sphère de la “société civile
  • (8)
    Sur les constructions nationales du bénévolat, voir l’important travail comparatif France/États-Unis de Maud Simonet (Simonet, 2010). Voir aussi le travail de Jean-Philippe Viriot Durandal sur le pouvoir des associations de retraités en France et aux États-Unis (Viriot Durandal, 2003).

1

Le bénévolat n’appartient pas aux champs classiques investigués par les programmes de recherche européens sur les politiques sociales. Sur la problématique du vieillissement, l’approche “fragmentaire” caractérisant les programmes politiques (Collectif, 2006, p.667) a pour pendant l’organisation des programmes de recherche en work packages : “marché du travail”, “retraite”, “santé”… Toutefois, un intérêt comparatif récent pour la “qualité de vie” des Européens à la retraite ou à l’approche de la retraite a commencé à constituer leur volunteering en enjeu scientifique et politique.

2Ainsi, une étude originale, basée sur l’exploitation statistique de l’enquête Share [1], tend à démontrer l’existence d’externalités positives en termes de climat de confiance sociétal, générées par les engagements sociaux des retraités, confiance générale dont les effets favorables sur les performances productives nationales ont déjà été montrés (Sirven/Godefroy, 2009). Un tel souci des chercheurs en sciences sociales de montrer et de mesurer la contribution indirecte des retraités à la création de richesses monétaires n’a-t-il pas un revers ? De quel format attendu des rapports de recherche comparative est-il symptomatique ?

3Pour avancer des éléments de réponse à cette double question, nous nous appuierons ici sur une enquête qualitative que nous avons réalisée sur le bénévolat des seniors, constituant un des work packages d’un programme européen dédié au vieillissement actif et associant huit équipes nationales (Allemagne, Angleterre, Finlande, France, Italie, Pays-Bas, Pologne, Suède).

4Centrale dans la conception générale de ce programme, la notion de “bonnes pratiques” y était posée au départ pour interroger la normativité du “bien vieillir” dans les différents pays à partir de plusieurs grandes entrées (emploi, politiques publiques, société civile). Du moins est-ce ainsi qu’il était possible de lui conférer une portée heuristique. Mais, par un trajet que nous décrivons, elle est devenue le plus petit dénominateur commun et les compréhensions nationales du bénévolat ont été fondues dans un format unique et décontextualisé: celui de la plus ou moins grande professionnalisation du bénévolat [2].

5Les tensions qui ont émaillé le processus collaboratif de production de connaissances ne sont rapportées ici que pour autant qu’elles permettent de camper l’opposition entre deux postures en « situations internationales de recherche » (Barbier, 2005, p.17). Des discussions engageant ces deux postures au sein du consortium ont bien eu lieu, comme l’attestent les extraits suivants de comptes rendus de meetings :

6

« […] La notion de ‘bonne pratique’ en matière de management des âges soulève de nombreux problèmes. En quoi une pratique est-elle “bonne „ ? Considérons-nous qu’un cas étudié comme ‘bon’ il y a cinq ans l’est toujours autant aujourd’hui ? Suivons-nous une direction normative ? Adoptons-nous un point de vue critique sur les bonnes pratiques (et peut-être alors faut-il identifier également des “mauvaises pratiques”) ? Comment savoir si les “bonnes pratiques” sont effectives ou sont seulement de l’affichage politique ? La discussion en est venue à la conclusion qu’il était de notre ressort de discerner ce qui est réellement une bonne pratique en matière de management des âges et ce qui ne l’est pas […] »
« [… ] Dans le travail comparatif, qui est confronté à de profondes différences nationales d’environnement socio-économique et politique en matière de management des âges, la mise en évidence de “cas de bonnes pratiques” est particulièrement problématique. Les projets, le plus souvent orientés vers “le transfert de connaissances”, comprennent essentiellement ce qu’on peut appeler des pratiques “relativement bonnes” (good-enough practice), c’est-à-dire positives dans au moins un des domaines du champ du management des âges, mais sans recul sur l’ensemble. […] Pourquoi un projet scientifique [financé par un fonds de recherche de l’Union européenne] devrait-il également fournir sa collection de pratiques exemplaires (ou “relativement bonnes”) avec son lot de recommandations aux décideurs ? Et surtout, pourquoi devrait-il considérer cet objectif comme le summum de la valeur du projet ? La réponse est sans doute qu’il ne doit tout simplement pas viser cela. La valeur ajoutée d’un projet scientifique, conçu par des chercheurs en sciences sociales, sans les contraintes qui s’appliquent de manière compréhensible à des recherches [ayant une visée directement opérationnelle], réside dans le progrès d’un savoir plus générique ».

7In fine, la question est de savoir pourquoi la posture privilégiant un usage fonctionnel de la comparaison et, ce faisant, de la notion de “bonnes pratiques”, l’a emporté sur celle qui souhaitait avancer sur la voie d’un savoir plus “générique” sur la diversité des bénévolats des retraités européens. Au-delà des différences de formation et des intérêts de carrière des chercheurs impliqués [3], une raison importante nous semble résider dans les impensés politiques que permet le paradigme de la participation de “la société civile”. La notion de “société civile” s’est imposée comme un vocable profane, savant et médiatique dont les sens varient selon un jeu de distinctions plus ou moins précises (Pirotte, 2007). C’est son usage l’assimilant à la démocratie participative, bonne en soi, qui est ici visé. C’est pourquoi dans une première partie, nous mettons en perspective l’irruption au niveau européen de ce paradigme qui va relier une certaine façon de faire de la recherche et une certaine façon de prédéfinir le vieillissement actif. Dans une seconde partie, nous déroulons les grandes étapes d’une enquête dont les prémices contenaient déjà les “résultats” en termes d’injonctions à la professionnalisation du bénévolat.

1. Le paradigme de la participation de “la société civile”

8Comme l’ont souligné de nombreux auteurs, un tournant, au moins au niveau rhétorique, s’est joué au début des années 2000 avec la volonté de faire d’une “société pour tous les âges” un objectif politique majeur. « Le fait d’insister sur la nécessité d’exploiter pleinement les ressources considérables des sociétés vieillissantes constituait un changement de direction radical par rapport à la vision, essentiellement orientée vers les services sociaux à la vieillesse, qui prévalait dans les années 1980-1990, au niveau national comme au niveau international » (Zelenev, 2006, p.649).

9Adopté au niveau européen, cet objectif rapatrie “les opportunités” logées par les seniors dans l’exercice de leur citoyenneté, à côté des seuls “obstacles” auxquels les défis du vieillissement démographique tendaient à se résumer. L’objectif d’une “société pour tous les âges” a posé que les défis du vieillissement démographique ne se réduisaient pas qu’à des “obstacles” : ils comprennent aussi des “opportunités”, représentées par le volontariat formel et informel des seniors.

10Une note récente produite par la Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail, dans le cadre de l’année européenne du volontariat (2011), réactualise cette vision à deux faces, dès son premier paragraphe intitulé « From users to providers » :

11

Les personnes âgées sont habituellement considérées comme les bénéficiaires des activités bénévoles. De fait, le rôle des services bénévoles est amené à devenir de plus en plus important dans le contexte de réduction des services sociaux et des dépenses de l’État, résultant de la crise économique. Toutefois, le rôle, effectif et potentiel, des aînés en tant que travailleurs volontaires, fait aussi l’objet d’une attention croissante. Un tel changement de perspective – des personnes âgées en tant que bénéficiaires aux personnes âgées en tant que pourvoyeurs – témoigne des nouvelles conditions économiques et sociales en Europe, mais il est aussi fortement motivé par une conscience aiguisée du changement démographique. Les décideurs politiques considèrent de plus en plus le besoin d’engager cette population vieillissante dans le volontariat
(Eurofound,, 2011).

12Compte tenu des enjeux économiques ici pointés, cet appel à une mobilisation bénévole des seniors peut aussi être éclairé au regard des effets très progressifs qu’ont les réformes institutionnelles des systèmes de retraite. Ces réformes qui ont visé partout à produire des incitations à retarder l’âge du retrait de la vie active, se sont accompagnées de clauses d’échelonnement pour pouvoir être adoptées. Aussi, en attendant qu’elles prennent pleinement effet, les cohortes qui sortent de la vie active de manière anticipée par rapport à ce qui sera le lot prévisible de leurs successeurs, représentent-elles un évident potentiel de “travail gratuit”.

13S’esquisserait là une variante douce de “l’activation” appliquée au temps de la retraite proprement dite. La manière typique dont sont présentés les bienfaits du bénévolat des seniors par la littérature politico-académique accrédite nous semble-t-il cette interprétation. Mises sur le même plan, les vertus du bénévolat sont énumérées suivant une succession naturelle d’évidences : faire du bénévolat permet aux seniors de lutter contre leur risque d’exclusion sociale (participation à la société civile) ; il préserve leur santé et plus généralement leur sentiment de bien-être social ; il permet de pallier la moindre présence des femmes, de plus en plus actives, pour leurs proches ; les retraités ont une disponibilité et des compétences qui peuvent être exploitées pour répondre à des besoins que ni l’État, ni les entreprises ne satisfont correctement ; ainsi, ils participent à la cohésion sociale (mobilisation de la société civile). Que le retraité soit campé tantôt dans la figure à risque de l’isolement social (participation à…) ou tantôt dans celle d’une ressource humaine encore bonne à servir dans un cadre associatif (mobilisation de…) ne constitue pas une approximation anodine. Comme court-circuit de la pensée, elle permet assez efficacement d’ancrer un principe clé de l’activation : “Aide-toi, le ciel t’aidera” [4]. Par là, se dessine un type de politiques sociales où le rôle des pouvoirs publics consisterait à faciliter la mise en relation des “besoins” tels que peuvent en exprimer les associations et d’une “main -d’œuvre” disponible telle qu’elle peut se manifester dans le souci des de certains retraités d’être toujours partie prenante dans la société par leur engagement bénévole. Dans ce cas, la “bonne pratique” devrait éclairer les relations entre ces deux pôles.

14Pour comprendre comment une telle représentation, relativement indigente conceptuellement et se présentant comme apolitique [5], peut donner prise à des intérêts de recherche en sciences sociales, il faut souligner qu’elle fait écho à l’importance donnée à la participation de la société civile au sein même de l’espace européen de recherche. Cet espace, dont Isabelle Bruno a exploré la genèse et la rationalité, affirme la nécessité d’associer les acteurs sociaux concernés à la conduite de la recherche [6], d’être attentif à “la demande sociale”. Pour paraphraser l’auteure, le chercheur mandaté par le politique se voit confier « la responsabilité d’optimiser les externalités, d’agencer la sphère non marchande [7] en un “environnement compétitif” » (Bruno, 2008, p.18).

15La valorisation normative de la participation de la société civile repose sur l’identification d’une offre et d’une demande “sociales”, pour lesquelles les volunteer organisations jouent le rôle de trait d’union. Bienfaisante a priori, l’action de ces organisations – retraduite en termes économiques – est à l’origine d’externalités positives (sous-entendu pour la sphère productive dominante). Comment tirer le meilleur parti de ces externalités ? Par le glissement du couple “offre/demande sociales” à celui “offre/demande de travail bénévole”, glissement au cœur de l’enquête comparative dont nous allons à présent retracer les étapes.

2. Une recherche circulaire

16Cette enquête prête particulièrement le flanc à la critique de nombre de recherches comparatives sur les politiques sociales européennes, argumentée par un ouvrage salutaire : « Peu de chercheurs se posent la question de leurs méthodes, de leurs présupposés théoriques et de leur portée. Beaucoup d’entre eux, pour peu qu’ils maîtrisent l’anglais, se lancent dans l’aventure sans s’interroger sur leurs outils, sur les concepts qu’ils utilisent, sur la traduction des mots qu’ils emploient et sur la validité des données statistiques ou qualitatives qui fondent leur comparaison. La question même de la comparabilité n’est souvent pas posée, laissant libre cours à des interprétations relevant parfois de la fantaisie » (Barbier/Letablier, 2005, p.10). De fait, et aussi surprenant que cela puisse paraître, le préalable définitionnel du volontary activity ou du bénévolat a été totalement négligé au début de cette enquête, au profit d’un emprunt immédiat au monde nord-américain, plaqué sur les contextes européens. Nous verrons alors que les présupposés du modèle américain ne rendent pas justice à la diversité européenne du bénévolat qui cherchait à s’exprimer à travers la position que nous défendions et que, au contraire, ils ont provoqué une série de tensions qui culmineront dans les conclusions de l’étude, la “bonne pratique” servant alors à encourager la professionnalisation du secteur plutôt que son exploration fine.

2. 1. L’élaboration de “questions de recherche” qui vont se révéler inflexibles

17Alors même que le work package sur le bénévolat se présentait comme original par rapport aux domaines plus consensuels du “vieillissement actif”, assumant son caractère à la fois exploratoire et qualitatif, ses concepteurs placent dès le départ une liste de “questions de recherche” marquées par un haut niveau de généralité, parmi lesquelles :

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  • Quelles opportunités et quels obstacles les citoyens seniors rencontrent-ils dans leurs démarches de participation aux organisations de la société civile ?
  • Quelles sont les organisations de la société civile qui rencontrent une offre abondante de candidats seniors au bénévolat/volontariat ? Inversement, quelles sont celles qui sont confrontées à une pénurie de bénévoles/volontaires seniors ?
  • Quelles sont les mesures qui pourraient être adoptées par les organisations de la société civile et par les décideurs politiques pour améliorer la rencontre entre l’offre émanant des citoyens âgés et la demande de la société civile ?

19Le vocabulaire est éloquent : les couples opportunités/restrictions, offre/demande vont faire système pour réduire l’enjeu de la recherche à un problème d’appariement. D’où sont issues ces questions de recherche ? D’une revue de littérature se faisant l’écho de problématiques exclusivement nord-américaines. Comment cette exclusivité est-elle justifiée ? Par le constat que la question du bénévolat des seniors n’est pas abordée en ces termes en Europe, voire nullement identifiée comme problématique spécifique!

20Selon le leader du projet, « le but [de cette revue de la littérature] est d’identifier les politiques qui ont fait leur preuve et les initiatives positives dans des pays où la question est beaucoup mieux identifiée qu’en Europe pour voir si on peut les transposer ».

21Une partie du consortium tente alors de faire valoir que les hypothèses implicites des “questions de recherche” donnent beaucoup d’importance à des pull et push factors de l’engagement, qu’il s’agirait d’identifier de manière excessivement générale. Elle plaide le fait qu’il est précipité de raisonner en termes d’“offre” et de “demande” de citoyens âgés pour le monde du bénévolat, précisément parce que ce monde social ne raisonne pas ainsi ! Elle suggère alors qu’il serait plus judicieux de partir des évolutions et des problématiques du monde du volontariat repérables dans chaque pays plutôt que de lui appliquer une vision propre aux entreprises. La suggestion se perd, sa défense étant prise de court par la précision du cahier des charges du travail de terrain déclenchant de nouvelles objections.

2. 2. La constitution d’un corpus d’associations par pays

22Même si le rapport final pointe le caractère excessivement niveleur de cette nomenclature, il est très rapidement demandé à chaque équipe nationale de recourir à l’International Classification of Non Profit Organisations (ICNPO) pour repérer les trois premiers secteurs de l’action associative en termes de nombre de bénévoles. À l’intérieur de chacun d’eux, il s’agissait de sélectionner trois associations présentant respectivement un fort, un moyen et un faible taux de bénévoles de plus de 50 ans, le degré étant déterminé en fonction de l’écart au taux national de bénévolat de cette tranche d’âge.

23À nouveau, une partie du consortium se hérisse : elle refuse que la constitution d’un corpus d’études de cas approfondies singe un mode d’échantillonnage statistique. En particulier, le présupposé, plus ou moins assumé par l’équipe leader, selon lequel on aurait avec la proportion de bénévoles de plus de 50 ans au sein des organisations sollicitées un indicateur de leur propension à “discriminer” les seniors, est vivement contesté. De façon évidente, les seniors présents à un instant donné dans une association peuvent tout autant s’être récemment engagés qu’avoir “vieilli” dans leur organisation où ils sont bénévoles de longue date. Par là même, c’était la question de la disponibilité des données sur l’âge et l’ancienneté des bénévoles qui se posait au cas par cas. De fait, cette disponibilité était l’exception plutôt que la règle, y compris pour les grandes associations. Dans la plupart des pays, le défaut de base de données sur les bénévoles a conduit à se fonder sur des estimations “à la louche” ou sur des reconstitutions ad hoc quand leur nombre était réduit. Le feu de la contestation s’étiole néanmoins, sous l’effet d’une gouvernance qui a concédé une grande marge d’appréciation des critères d’ “échantillonnage”. Chaque équipe tend à bricoler dans son coin. Considérant comme significatifs en soi non seulement l’absence d’outils internes, mais plus généralement le peu de légitimité à demander à une association la pyramide des âges de ses bénévoles, l’équipe française prend le parti de constituer un corpus distinguant des associations sollicitant explicitement des bénévoles de plus de 50 ans et des associations qui, dans le même champ d’activité, ne posaient aucune condition d’âge.

2. 3. La grille d’interrogation des responsables associatifs

24Il a également fallu ruser avec un “guide d’entretien” commun qui en tant qu’aboutissement logique des “questions de recherche” et du “mode d’échantillonnage”, adoptait une perspective résolument “managériale”. Ne tenant nullement compte d’une absence de statistiques disponibles sur les bénévoles comme fait premier, et révélant plutôt une volonté d’objectiver les obstacles à penser ces bénévoles en “ressources humaines”, la grille d’interrogation des responsables associatifs exigeait entre autres qu’on leur demande :

25« Quels sont les principaux dispositifs et ressources organisationnels mis à la disposition de l’ensemble des bénévoles ? Certains sont-ils limitatifs ou incitatifs sur critère d’âge ? »

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  • Recrutement - Fidélisation
  • Formation - Flexibilité - Ergonomie
  • Santé et bien-être - Relations intergénérationnelles.

27Pour notre équipe, le travail de terrain n’a donc pu qu’être animé par un souci de contre-enquête à l’intérieur de l’enquête commune. Nous avons rapatrié de manière insistante dans notre rapport national l’histoire des organisations et le point de vue des intéressés eux-mêmes (bénévoles) pour rappeler combien les développements associatifs se heurtent de manière récurrente à la dialectique du “qualitatif” et “quantitatif” dans des termes qui ne peuvent être rabattus sur ceux d’un marché du travail classique. Quand bien même la salarisation d’une partie des membres des associations et les effets repérables du New public management sur l’ouverture à la concurrence des services d’intérêt général rendent la donne plus complexe, il reste que partout le critère premier d’authentification du bénévolat n’est pas la compétence, mais bien l’adhésion à un projet associatif figurant une forme d’intérêt général. Que les structures soient parfois instrumentalisées, que les bénévoles ne soient pas toujours au clair avec leurs motivations sont des réalités dont le constat n’autorise nullement à dénier la force du principe lui-même : le bénévolat incarne une éthique du lien civil. L’appréhender comme un marché du travail, aussi inclusif et équitable voudrait-on qu’il soit, relève du coup de force symbolique et passe littéralement à côté de son originalité.

3. Conclusion

28Le sens de ce coup de force apparaît clairement dans le rapport final, rédigé par l’équipe leader sur la base des rapports nationaux.

29

La question de la professionnalisation du secteur du travail volontaire pourrait être le fil conducteur : alors que dans certains pays, elle est déjà une réalité et crée des situations concrètes que l’on peut interroger, dans d’autres, seules les premières traces de ce processus sont repérables. Dans des pays comme les Pays-Bas, la Suède, le Danemark et le Royaume-Uni, où l’attraction de bénévoles semble relativement facile (des organisations ont même des listes d’attente de candidats au bénévolat), le processus est déjà en marche : un nombre croissant de volontaires sont traités « de manière professionnelle » et la professionnalisation est considérée comme la voie pour clarifier l’accord mutuel et les attentes réciproques avec le personnel salarié et les coordinateurs des bénévoles. En Italie, en revanche, les organisations ont besoin de toute la force de travail disponible et la professionnalisation est d’une certaine façon considérée comme un luxe par les organisations. Une situation encore différente est celle de la Pologne. Dans ce pays, il y a peu de bénévoles et très peu de bénévoles âgés, ces derniers ayant souvent des compétences limitées. Le principal problème auquel est confrontée la Pologne est l’absence d’un système cohérent de développement et de coordination des organisations, stable financièrement.

30Le rapport produit ainsi le benchmarking contenu dans ses prémices : un étalonnage des pays selon le degré de “professionnalisation” de leur bénévolat (l’expression figure 25 fois dans un document de 150 pages). Que cette professionnalisation puisse être un filtre discriminant à l’égard de bénévoles, âgés ou pas, est noté, mais comme en passant. La “bonne pratique” ne sert qu’à mesurer cette professionnalisation, elle ne décrit pas les visages multiples du bénévolat européen (Simonet, 2010).

31Pourtant, des contradictions et des pétitions de principe se logent dans les recommandations générales faites aux pouvoirs publics, faisant resurgir, une fois encore, le flou définitionnel initial. Ainsi, la préconisation d’orienter le bénévolat par des “programmes” (comme aux États-Unis), et en particulier d’encourager les associations opérant dans le secteur médico-social à soutenir les aidants familiaux des personnes âgées vulnérables non seulement dans les institutions, mais aussi à la maison, va directement à l’encontre de la conclusion du rapport danois : en matière de care, par exemple, les Danois considèrent que, de manière générale, il relève d’une obligation des autorités publiques ; les organisations volontaires ne devraient pas être impliquées dans la prise en charge des enfants et des personnes âgées vulnérables » . Plus généralement, si les pays nordiques qui apparaissent dans le rapport international comme les “champions” de la professionnalisation, on “oublie” de mentionner que ce bénévolat s’est développé en réalité dans les domaines récréatifs, culturels et sportifs, considérant que la fourniture de services sociaux relevait d’un État universaliste. À l’inverse, pour les Italiens, ces domaines sont vus comme relevant de l’expression personnelle, trop peu altruistes pour être considérés par leur nomenclature nationale comme relevant d’authentiques voluntary organisations. Autrement dit, c’est toute la construction politique, symbolique et relationnelle du bénévolat, propre aux cultures et aux États sociaux nationaux qui ne se laisse pas facilement réduire à une dichotomie altruistic/egoistic importée de la revue de littérature nord-américaine [8]. Aussi les auteurs en viennent-ils tout bonnement à demander au politique de faire leur travail de chercheur en résolvant péremptoirement le problème définitionnel : « Diffuser une vue commune (y compris par une nouvelle conceptualisation) au sein des pays européens de ce qui est définissable comme “activité volontaire” ».

32Au total, tout au long de la conduite de cette enquête que nous avons des scrupules à qualifier de comparative, la définition de “bonne pratique” du bénévolat a directement été importée du monde de l’entreprise via un détour par l’espace nord-américain de la recherche : soutenabilité de l’approche, application d’une life-course perspective, approche genrée, transférabilité. Elle a en réalité servi à décontextualiser le bénévolat à partir de différents procédés : recours à une nomenclature internationale, schéma de l’appariement de marché, priorité donnée au point de vue des responsables associatifs, etc. Avec le recul, on ne peut s’empêcher de penser que les conclusions étaient présentes dès le départ : ne convient-il pas d’imiter les États-Unis (qui se caractérisent par une longue tradition de partenariats entreprises privées/volunteer organisations) pour construire un modèle européen de bénévolat, et au-delà, une société civile plus “compétitive” ?

Bibliographie

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Date de mise en ligne : 12/04/2021

https://doi.org/10.3917/lps.121.0055