Article de revue

Les référentiels du social : raison instrumentale et horizons de sens

Pages 27 à 42

Citer cet article


  • Dierckx, C.
(2010). Les référentiels du social : raison instrumentale et horizons de sens. Les Politiques Sociales, 1-2(1), 27-42. https://doi.org/10.3917/lps.101.0027.

  • Dierckx, Carine.
« Les référentiels du social : raison instrumentale et horizons de sens ». Les Politiques Sociales, 2010/1-2 n° 1-2, 2010. p.27-42. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-les-politiques-sociales-2010-1-page-27?lang=fr.

  • DIERCKX, Carine,
2010. Les référentiels du social : raison instrumentale et horizons de sens. Les Politiques Sociales, 2010/1-2 n° 1-2, p.27-42. DOI : 10.3917/lps.101.0027. URL : https://shs.cairn.info/revue-les-politiques-sociales-2010-1-page-27?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lps.101.0027


Notes

  • (1)
    Cet article est issu d’une communication au congrès de l’AIFRIS, à Hammamet (Tunisie), en avril 2009, dont le thème général était “Intervention sociale et développement. Quelles références pour quelles pratiques ? “.
  • (2)
    Dans cet article, je me centre sur l’analyse de certains éléments comparatifs de l’évolution des politiques d’éducation et des politiques sociales, qui recourent aujourd’hui aux mêmes types de référentiels. Il serait intéressant d’approfondir cette comparaison et de l’élargir aux autres politiques publiques. Il m’est impossible de citer – en raison des contraintes éditoriales – les diverses sources sur lesquelles je m’appuie pour analyser l’évolution des politiques sociales et des politiques publiques. Je ne peux détailler ici non plus les différents points de vue en présence dans les débats sur les référentiels et sur la logique des compétences qui les sous-tend.
  • (3)
    Même si ces valeurs peuvent être très diverses et ambivalentes, les tensions et paradoxes au cœur du social ayant toujours existé.
  • (4)
    Parmi les défenseurs des référentiels (dont les points de vue peuvent être très diversifiés), certains se situent clairement dans le discours managérial, centré sur l’efficacité et l’efficience des moyens pour des objectifs mesurables.
  • (5)
    La primauté prise par la raison instrumentale est un des trois grands malaises de la modernité analysés par Taylor, à côté de l’individualisme et de l’aliénation de la sphère politique (Taylor, 1994). Ces trois malaises (caractérisés respectivement par l’oubli des fins, la perte de sens et la perte de liberté) se renforcent mutuellement dans nos sociétés. Ils se retrouvent, de façon mélangée, dans les différents domaines de la vie sociale, dans les institutions et les pratiques. Ils sont liés au développement même de la modernité.
  • (6)
    La raison instrumentale est « la rationalité que nous utilisons lorsque nous évaluons les moyens les plus simples pour parvenir à une fin donnée. L’efficacité maximale, la plus grande productivité mesurent sa réussite » (Taylor, 1994, p.12).
  • (7)
    Les aspects libérateurs de la raison instrumentale, par les progrès techniques et l’amélioration des conditions de vie qu’elle a engendrés, sont indéniables. Mais ses développements sont inquiétants lorsqu’elle devient le seul étalon dans les différents domaines de l’existence : elle tend, sur un plan privé, à vider l’existence de son sens, et sur le plan politique, à menacer les libertés publiques, les institutions et les pratiques du gouvernement démocratique.
  • (8)
    « Dans une société dont les forces du marché modèlent l’économie, tous les agents économiques doivent accorder un rôle crucial à l’efficacité s’ils veulent survivre. Et dans une société technologique vaste et complexe, et aussi dans les grands ensembles qui la constituent – entreprises, institutions publiques, associations –, la gestion des affaires courantes doit nécessairement se plier jusqu’à un certain point aux principes du rationalisme bureaucratique » (Taylor, 1994, p.103).
  • (9)
    Pour plus de développements, cf. Taylor, 1994, chapitre 9. Ces conceptions, qui sont le résultat historique d’une certaine distorsion d’idéaux plus complexes, occultent tout horizon de sens, de valeurs, de même que la dimension corporelle, temporelle et dialogique de l’être humain. Elles se sont notamment développées dans les sciences économiques et sociales, et inspirent les modèles gestionnaires en vogue aujourd’hui.
  • (10)
    Il s’agit d’un ensemble d’idéaux : la bienveillance universelle, l’amélioration des conditions de la vie humaine, l’affirmation de la vie ordinaire, un idéal de responsabilité, de maîtrise de soi, un contrôle de l’environnement.
  • (11)
    L’horizon peut se définir par différents axes de préoccupation, comme les exigences de la solidarité, les besoins de l’environnement, les devoirs du citoyen, etc. Il s’agit, toujours, d’un horizon partagé.
  • (12)
    Ils sont souvent implicites, inexplorés. La quête de sens, même si elle est devenue plus problématique aujourd’hui, est inévitable. La perte de tout horizon de sens, la “désorientation” est aussi perte d’ego, et source de souffrance ou de pathologie mentale.
  • (13)
    Dans Les sources du moi (1999), Taylor donne une description détaillée de ces différents idéaux, montrant les sédimentations successives des différents courants modernes dans leur évolution. À cet égard, son analyse du respect est significative et il est spécialement intéressant de la mettre en lien avec le travail social : derrière l’universel humain de cette notion, s’expriment, selon les contextes, des différences importantes dans la façon de le concevoir : ce qui constitue une marque de respect est très variable d’une culture à l’autre. Le terme est défini par l’Occident moderne en termes de droits et l’autonomie devient essentielle dans ce respect : respecter une personne, c’est respecter son autonomie morale (Kant, Locke). Avec l’influence du postromantisme, cette autonomie s’étend à l’exigence qui veut que nous accordions aux gens la liberté de développer leur personnalité de façon propre, si révoltante que celle-ci semble à notre sens moral (des controverses existent sur ce que cela peut justifier ou non). Derrière le consensus sur le respect de l’autonomie, plusieurs explications philosophiques, qui divergent entre elles, peuvent être dégagées : une conception de l’homme comme être désengagé, capable de percevoir le monde avec objectivité (Descartes), ou comme pur agent rationnel (Kant), ou une compréhension expressiviste de l’être humain. Enfin, le respect inclut aussi, dans notre culture, une place importante accordée au bien-être, au fait d’éviter la souffrance, à l’affirmation de la vie ordinaire.
  • (14)
    De même que les références scientifiques et normatives “désengagées”, visant l’objectivité, la neutralité, ou l’universalité du point de vue.
  • (15)
    Les références cognitives et normatives, dans leur élaboration, dans le statut qu’on leur donne, ou encore dans leur usage.
  • (16)
    Taylor déconstruit cette position relativiste (essentiellement sur le plan moral) dans l’analyse du premier malaise de la modernité (l’individualisme), montrant à la fois les facteurs qui expliquent son succès, et ses dangers, lorsque la raison perd son rôle d’arbitre (Taylor, 1994, chapitre II et IV).

1

La domination d’une raison purement instrumentale, gestionnaire, dans les référentiels du social est interrogée à la lumière de la pensée de Charles Taylor, qui pointe, au cœur de notre situation, un malaise profond et un combat multiforme. En renouant avec différents horizons de signification au cœur de l’identité moderne, nous pouvons donner du sens aux référentiels et à la raison instrumentale, en les intégrant dans une perspective dialogique et réflexive.

2Les changements rapides de ces dernières années, qui remodèlent en profondeur les pratiques du travail social et l’articulation entre le secteur de la formation et celui des terrains professionnels, suscitent de nombreuses questions. Au cœur de ces changements, le recours à différents types de référentiels (référentiels de métiers, de formation, de compétences, etc.) cristallise des tensions et malaises significatifs tant chez les acteurs que chez les observateurs du champ social et de la formation. Les points de vue sont partagés sur le bien-fondé de ce recours, et sur les conditions d’une élaboration et d’une mise en œuvre pertinente des référentiels dans les contextes très divers des pratiques. Beaucoup d’acteurs sont mal à l’aise et s’interrogent sur le “jeu” dans lequel ils jouent, sur ses nouvelles règles, ses conséquences. Certains y voient une avancée significative, porteuse d’améliorations sociales, tandis que d’autres perçoivent dans ces changements l’emprise d’une logique managériale, purement gestionnaire, issue du monde de l’entreprise, sur le social. Plus largement, le malaise porte sur l’usage de termes, de notions, de valeurs de référence dans le travail social, mais dont l’horizon de signification se transforme, de façon souvent ambivalente.

3En partant des tensions et malaises actuels autour des référentiels dans le secteur social, des finalités et des logiques sous-jacentes à leur mise en œuvre et à leur extension (point 1), je développerai l’hypothèse, à partir de l’éclairage de Charles Taylor, qu’ils sont les symptômes d’un malaise plus profond, au cœur de la modernité, concernant la montée en puissance de la raison instrumentale, dans différents secteurs de pratiques qui étaient auparavant guidés par d’autres finalités (point 2). J’identifierai ensuite, toujours sur la base de Taylor et de son analyse approfondie de la culture moderne, un conflit entre différents horizons de signification au cœur des pratiques et des institutions contemporaines (point 3). Ces réflexions philosophiques permettront de problématiser le statut et la manière dont on peut se rapporter aux référentiels du travail social. Deux exemples repris d’un article de Jean-Yves Barreyre, montrant des finalités et des logiques contrastées dans la construction et l’usage de référentiels dans le secteur du handicap et des personnes âgées, en France, illustreront le propos (point 4).

1. Les références du travail social : tensions et malaises

4Les références ont toujours été l’objet d’enjeux importants dans les pratiques du travail social (comme de la formation des intervenants sociaux), pour légitimer les actions, leurs finalités, leurs contenus. Elles sont sources de tensions, de conflits, en lien avec des horizons de sens divergents, des luttes de pouvoir, des contextes particuliers, etc.

5Les tensions et malaises actuels se cristallisent plus spécifiquement sur la formalisation de référentiels divers dans le secteur du social et de la formation. Ils se manifestent à propos tant de leur finalité que des logiques qui sous-tendent leur mise en œuvre (et leur extension), et concernent leur statut normatif, leur mode d’élaboration, ou encore leurs effets sur les pratiques qu’ils contribuent à orienter. Si les positions divergent par rapport à ces évolutions, le malaise est grand et largement partagé, d’autant plus que ces transformations des références et des nouvelles modalités d’action sociale qu’elles inspirent s’observent dans tous les pays occidentaux, et dans les différentes politiques publiques  (2). Le secteur social apparaît donc comme un chaînon dans une « grande transformation » (Polanyi, 1983) qui le dépasse très largement.

6Différentes analyses de ce qui se joue dans ces transformations mettent en évidence un enjeu central : la domination croissante du paradigme managérial issu du monde industriel sur l’orientation des politiques publiques et de leur mise en œuvre dans les pratiques. Les nouvelles logiques inspirées par ce paradigme et les références qu’elles importent semblent de plus en plus réduire les finalités de l’action sociale et éducative à des objectifs de performance, d’efficacité et d’efficience, dans des secteurs qui auparavant étaient guidés par d’autres finalités sociales, d’autres horizons de valeurs  (3) en lien avec des institutions porteuses d’idéaux démocratiques (État de droit, État social), en lien aussi avec des identités professionnelles, construites collectivement par les groupes professionnels, qui se sont imposées de façon plus ou moins forte dans le champ qui est le leur – action sociale, enseignement (Chauvière, 2007; Maroy, 2009). Ces logiques gestionnaires transforment également les modalités d’intervention par les différentes contraintes qu’elles font peser sur les acteurs, mais plus profondément, par les modèles qu’elles cherchent à imposer à partir des référentiels, des “bonnes pratiques”, de l’évaluation par les résultats. L’appel aux référentiels et, plus largement, les références et outils d’élaboration, de mise en œuvre et d’évaluation des pratiques mobilisés aujourd’hui dans les différents secteurs publics, apparaissent donc, pour de nombreux observateurs, comme essentiellement guidés (de façon plus ou moins masquée) par des logiques gestionnaires “transplantées” du monde de l’entreprise, promues par des politiques néolibérales, guidées essentiellement par une rationalité instrumentale.

7Les avis restent cependant partagés sur ces évolutions. Certains considèrent qu’en changeant de champ, la logique instrumentale se transforme, et n’est donc pas une pure imitation du monde marchand. Sa mise en œuvre par le haut se confronte aux cultures professionnelles des travailleurs sociaux (et des enseignants dans les écoles sociales), elles aussi porteuses de références et de valeurs, enracinées dans l’histoire du travail social, et dans l’histoire plus large de la modernité. Les politiques sociales promouvant les référentiels peuvent elles-mêmes s’inspirer d’autres horizons de valeur.

8Assiste-t-on à une « chalandisation » (Chauvière, 2007), voire à une marchandisation progressive du social et de la formation, à une forme d’engloutissement du social (et du non-marchand en général) dans l’économique, à une nouvelle forme de « barbarie douce » (Le Goff, 1999) ? Est-on, plus globalement, face à un nouveau pouvoir, de type managérial, qui colonise progressivement toute la société par et qui s’impose par la distillation d’une représentation du monde et de la personne humaine, « en sorte que la seule voie de réalisation de soi consiste à se jeter à corps perdu dans la “lutte des places”, la course à la productivité » (Gaulejac, 2005) ?

9Les nouvelles références, dans le secteur social comme dans celui de l’éducation sont-elles, au contraire, porteuses de plus d’avancées sociales, d’une plus grande émancipation des individus, des acteurs sociaux ? Permettent-elles d’améliorer les liens entre formation et métier, en vue d’une plus grande efficacité sociale ? De mieux coordonner, d’harmoniser les interventions de diverses institutions pour des objectifs définis plus explicitement ? De clarifier, pour tous les acteurs, ce qu’ils peuvent attendre des institutions, les règles du jeu dans lequel ils jouent ? À quelles conditions ?

10Le débat est loin d’être tranché entre défenseurs  (4) et détracteurs des référentiels, tant chez les observateurs que chez les acteurs, alors que ceux-ci se répandent à grande échelle.

2. Des malaises plus profonds ? L’éclairage de Charles Taylor

11Pour éclairer ces questions, qui touchent le secteur social et le dépassent, l’analyse faite par Charles Taylor des malaises de notre modernité, et plus spécifiquement de la menace de domination par la raison instrumentale  (5), reste, selon moi, féconde aujourd’hui. En effet, on peut repérer, dans les évolutions récentes constatées ci-dessus, des logiques qui puisent leurs sources dans des mouvements très globaux au cœur de nos sociétés modernes.

12La raison instrumentale, raison calculante centrée sur les moyens  (6), tend aujourd’hui à devenir prépondérante. Elle menace de dominer des secteurs qui auparavant lui étaient étrangers, dans les institutions sociales (au sens large) comme dans la vie privée  (7). Taylor montre que la domination de la raison instrumentale s’ancre dans les transformations profondes de la modernité : l’effondrement des ordres anciens a pour corollaire un développement toujours croissant de ce type de raisonnement calculateur, qui réduit les choses, les créatures qui nous entourent en matières premières ou en moyens assujettis à nos fins. La solution technique, lorsqu’elle devient paradigme, a pour effet un oubli des fins, une perte de profondeur de l’environnement humain, un « désenchantement » du monde (objets jetables, etc.). Les perspectives de contrôle et de domination priment et induisent atomisme, fragmentation de la société (destruction des liens sociaux), indifférence vis-à-vis de la nature, mise en danger de la planète, coupure face aux sentiments, etc.

13Quels que soient nos principes moraux ou politiques personnels, nous sommes souvent contraints de fonctionner dans une certaine mesure selon les exigences du rationalisme moderne  (8). Des facteurs institutionnels et structurels, liés au développement du capitalisme et des forces du marché, d’une société technologique et bureaucratique donnent une place croissante à ce type de raisonnement. Mais au-delà de ces facteurs, Taylor met l’accent dans son analyse (et c’est là son originalité) sur une évolution des conceptions de l’être humain et des idéaux moraux dans notre culture moderne, qui explique la force prise par ce type de raisonnement : les divers développements de l’individualisme et du subjectivisme moral, l’idéal d’une liberté autodéterminée (je suis libre quand je décide pour moi-même ce qui me concerne), l’être humain considéré comme être pensant, “désengagé”, c’est-à-dire, selon Taylor (1998, p.38), « capable d’objectiver non seulement le monde environnant mais aussi ses propres émotions et inclinations, ses peurs et ses impulsions, afin […] d’agir “rationnellement” »  (9).

14L’analyse met donc en évidence des tendances lourdes, au cœur de la modernité, qui poussent à un usage toujours croissant d’une rationalité calculante, centré sur les moyens, dans des secteurs qui y échappaient auparavant. Elle permet d’expliquer, sous un certain angle, l’extension croissante, depuis une trentaine d’années, des logiques gestionnaires dans les politiques sociales et les politiques publiques en général, et la facilité avec laquelle elles s’imposent ou se distillent, devenant une véritable doxa. Il n’est cependant pas question, selon Taylor, de rejeter en bloc cette rationalité, mais ses manifestations contemporaines, lorsqu’elles fonctionnent sans plus être reliées à la question des finalités et valeurs poursuivies dans l’action. Sa thèse est que les dérives actuelles de l’évolution de la raison instrumentale sont liées à la perte de son lien avec les horizons moraux qui, pourtant, ont été à la source de son développement  (10). Nous pouvons, selon lui, résister aux tendances dominantes en retournant à certains principes moraux plus complexes à partir desquels s’est développé le rationalisme moderne.

3. D’indispensables horizons

15La notion d’horizon de signification est, en effet, centrale dans l’anthropologie philosophique de Taylor et dans son analyse de la modernité. Dans Les sources du moi (1998), il développe une argumentation approfondie à ce propos, et défend la thèse que les horizons de sens sont indispensables à toute forme d’humanité et de société, y compris la nôtre, même si elle a tendance à les occulter ou à en avoir une vision dégradée (ce qui devient source de malaise).

16Qu’est-ce qu’un horizon de sens ? C’est l’arrière-plan qui rend les choses significatives pour nous. Il constitue tout ce qui transcende le moi, et qui a tendance à être occulté dans les dérapages du subjectivisme, mais qui est indispensable dans la constitution de notre identité. Cet horizon peut intégrer différents éléments : la langue, la culture, la religion, l’histoire, le monde, le rapport à autrui. Il détermine ce qui importe, ce qui donne sens, ce qui construit mon identité  (11).

17La thèse fondamentale de Taylor est que les horizons de sens sont des cadres de référence inévitables, enracinés dans l’expérience concrète des individus, mais qu’ils sont devenus problématiques et pluriels à l’époque moderne. Ils sont inévitables : nous ne pouvons nous en passer. Ces cadres de références, à l’intérieur desquels nous pensons, agissons, sentons, même sans nous en rendre compte, comprennent des distinctions qualitatives fortes et nous permettent de nous orienter, de prendre position  (12). La culture moderne est, elle aussi, porteuse d’idéaux substantiels, qui se sont sédimentés au cours de l’histoire, et qui forment les cadres de nos jugements et de nos actions : les valeurs universalistes de liberté, de justice, d’égalité, l’affirmation de la vie ordinaire, le travail, la bienveillance universelle, la raison “désengagée”, le contrôle des conditions d’existence, la valorisation de la différence individuelle et de la création de soi, etc.  (13). Cependant, à la différence des sociétés anciennes, les cadres deviennent problématiques (ils ne vont plus de soi), pluriels, en conflit les uns avec les autres ; ils deviennent également l’objet d’une quête personnelle. Le sens n’est plus donné, tel quel, mais dépend de nos pouvoirs personnels d’expression, et donc d’une invention.

18Pour Taylor, les idéaux qui constituent notre identité moderne restent vivants aujourd’hui, mais sont occultés dans l’orientation des politiques et des pratiques, dominées par les modes de pensée et d’action désengagés et instrumentaux. Afin de lutter contre les tendances lourdes de nos sociétés qui nous poussent vers l’atomisme, l’instrumentalisme, et leurs conséquences néfastes, nous devons nous ressourcer à ces différents idéaux. Mais cela implique un travail critique, un examen réflexif, de clarification des convictions et valeurs, de confrontation aux situations changeantes et aux circonstances, de confrontation aussi des idéaux entre eux, afin d’éviter la domination d’un seul principe de justice, d’un seul type de bien, au détriment d’autres principes, tout aussi légitimes. Cela implique, très fondamentalement aussi pour Taylor, de prendre en considération les conditions fondamentales de la vie et de l’action humaine : nous sommes des agents incarnés, vivant dans des conditions dialogiques, habitant le temps d’une façon humaine, trouvant le sens de nos vies dans une histoire qui relie le passé d’où nous venons à nos projets à venir.

19La raison instrumentale, comme la technologie qui lui est liée  (14), n’est donc pas à rejeter en tant que telle. C’est plutôt le type de relation qu’on a à elle qu’il faut interroger. À côté du modèle dominant, technocratique, d’autres relations sont possibles et existent, dans différents domaines d’action. Elles font (ou devraient faire) référence à des cadres conceptuels différents, en opposition souvent au cadre dominant, et intègrent (ou devraient intégrer) une réflexion sur les finalités, les valeurs, d’une part, et la prise en compte d’autrui comme interlocuteur, d’autre part. Un combat d’idées est à l’œuvre et est inextricablement lié (comme cause et comme effet) à des luttes politiques concernant les formes d’organisation sociale : la fragmentation, la bureaucratie et la technocratie ne peuvent être combattues, selon Taylor, que si les institutions politiques et sociales contrecarrent les logiques de marché et renouent avec une réelle participation citoyenne sur des enjeux qui dépassent les revendications particularistes de minorités fermées.

20Cette lecture faite par Taylor des tendances lourdes de la société technologique, poussant les institutions et les pratiques dans une perspective de contrôle et dans une logique gestionnaire toujours croissantes, permet donc de mettre en perspective certaines logiques dominant actuellement les politiques sociales et les formations d’intervenants, de même que les tensions, les résistances et les innovations qu’elles suscitent dans ces secteurs. Par une nouvelle problématisation de ce qui se joue aujourd’hui dans nos pratiques, dans les évolutions des institutions, l’enjeu est d’intégrer de façon nouvelle les arrière-plans de valeur, et de réexaminer les finalités que nous poursuivons, les arbitrages à établir entre des biens contradictoires, au travers et au-delà de la recherche de l’efficacité et de l’efficience.

21L’approche de Taylor permet donc de penser dialectiquement les questions d’efficacité et de légitimité dans les pratiques du travail social, sans rejeter l’une au profit de l’autre, par un ressourcement aux idéaux moraux et une réflexion sur ce qu’ils impliquent, en lien avec la condition dialogique : elle rejette donc clairement toute référence qui s’imposerait de l’extérieur, de façon monologique et standardisée, “désengagée”.

4. Des référentiels construits différemment : deux exemples

22Pour illustrer mon propos, je vais reprendre ici une comparaison faite par Jean-Yves Barreyre montrant la façon dont deux référentiels sont construits et utilisés dans les secteurs du handicap et des personnes âgées, en France, pour évaluer leurs besoins d’autonomie, et envisager des actions à mettre en œuvre (Barreyre, 2006). Il montre que le recours à un référentiel dans une politique publique peut obéir à des logiques très différentes : il peut masquer des intentions de maîtrise des dépenses, mais peut également offrir un langage commun qui ouvre au débat citoyen.

23Les deux référentiels sont les suivants :

24

  • La grille nationale AGGIR (Autonomie gérontologie groupe iso-ressources) : premier référentiel “officiel” d’évaluation des situations de dépendance, il vise à évaluer le degré de perte d’autonomie des personnes âgées pour déterminer les ressources nécessaires à la prise en charge de la personne dépendante;
  • Un outil d’ “évaluation multidimensionnelle” (en construction en 2006) basé sur la classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé, qui vise à évaluer les besoins des personnes handicapées et à préparer des projets personnalisés de compensation du handicap.

25Barreyre montre que la différenciation des politiques sociales dans le champ des personnes handicapées et des personnes âgées, et du type de référentiel qui leur sert aujourd’hui de cadre d’intervention est en lien avec le poids politique des uns et des autres (les personnes handicapées sont représentées depuis longtemps par des associations au fort pouvoir d’influence sur les décideurs), avec le coût effectif qu’ils représentent et ses enjeux pour l’équilibre du système de protection sociale et, enfin, avec le type d’acteurs et les modes de pensées qui sont intervenus dans leur élaboration.

26D’un côté, une alliance entre médecins gériatres et informaticiens aboutit à la construction d’un outil rationalisant les situations de dépendance, se basant sur une conception médicale très restrictive des situations du grand âge, ciblée exclusivement sur la “dépendance”, envisagée du point de vue strict des actes essentiels de la (sur)vie, sans recherche conceptuelle spécifique. Le référentiel AGGIR est un instrument administratif et de contention des dépenses. Le besoin d’autonomie est mesuré à l’aune de la dépendance.

27De l’autre, une investigation scientifique autour de la notion de bien-être social dans plusieurs champs disciplinaires, des débats dans des champs de négociation liés aux politiques sanitaires et sociales, notamment dans les travaux de l’OMS, mais aussi des combats pour un traitement égalitaire des minorités atteintes d’altérations physiques ou psychiques, aboutissent à une Classification internationale (CIF) du handicap, reprise dans la loi française. Son approche prend en considération l’interaction des caractéristiques de la personne et des caractéristiques de ses environnements, et leur influence (facilitante ou non) sur ses choix de vie. Aux « actes élémentaires de la vie quotidienne », s’ajoutent, dans le référentiel du secteur du handicap, les différents domaines d’activités participant au bien-être des personnes : l’entretien personnel, la vie domestique, les relations sociales, les activités sociales, les participations sociales. Ils font “référence” parce qu’ils sont considérés comme les prérequis d’une vie citoyenne. « Ils sont ou se veulent la traduction du principe “une société pour tous, par tous” » (Barreyre, 2006, p.90). Au-delà des références, la méthode est centrale : elle consiste à « examiner chaque activité en se renseignant sur l’attente en la matière de la personne, [à] évaluer son niveau de difficulté dans la réalisation, et [à] interroger ce qui dans l’environnement facilite ou fait obstacle à cette réalisation […]. Le projet consiste donc, à partir des volontés et des choix de vie de la personne, à proposer des aménagements, des accompagnements (aides humaines, formes d’accueil), des aides techniques, permettant la réalisation de ces activités » (op.cit., p.90). Ce “guide” d’évaluation référencée bouleverse les pratiques et les modes de pensée, il suppose des transformations de l’offre et du type de réponse donné, de leur mode de financement, et implique des changements organisationnels.

28Cette comparaison montre que plusieurs logiques peuvent sous-tendre les références et les modèles qui les inspirent. La logique gestionnaire, managériale et objectivante, clairement présente tant dans l’élaboration que dans la mise en œuvre de la grille AGGIR, est évitée dans le domaine du handicap, avec l’outil multidimensionnel, grâce à l’usage d’autres références théoriques et réflexives, à la prise en compte d’horizons de valeurs, défendus ambitieusement par les acteurs concernés, dans l’élaboration du référentiel, mais aussi, dans son usage, grâce à une méthode dialogique, prenant en considération la dimension expressive et subjective des souhaits de la personne dans ses choix de vie et dans ses liens sociaux. On voit clairement également, dans ces exemples, le contraste entre les effets atomisants du référentiel AGGIR, basé sur une vision extrêmement réductrice de l’être humain et de ses besoins, et la prise en compte de la personne dans sa dimension incarnée, langagière, sociale et citoyenne du référentiel utilisé dans de domaine du handicap. Enfin, cette comparaison met en lumière la dimension politique de la problématique, qui touche au fonctionnement des institutions. L’enjeu, pour celles-ci, est de pouvoir contrer les logiques de marché et les logiques technocratiques, et de soutenir d’autres finalités et approches des pratiques. Le référentiel, s’il est fondé solidement et est porté largement par des acteurs impliqués et par des structures institutionnelles, peut donc être un outil, un point d’appui efficace (et légitime) pour soutenir des pratiques émancipatrices.

29Ces exemples de référentiels invitent donc à prendre en considération, dans la réflexion qui nous occupe, le processus d’élaboration des références, les acteurs qui sont mobilisés, leurs divers points d’appui (dont les savoirs de référence), les intentions, intérêts, rapports de force en présence, de même que les horizons de valeurs qui les sous-tendent, mais aussi les types d’usage qui en découlent ou en sont faits et leurs conséquences sociales.

Conclusions

30Les débats actuels autour des références du travail social ont mis en lumière un malaise très grand au sein du secteur, face à ce qui apparaît comme une rationalisation de type économique, imposée ou largement encouragée par les politiques publiques, d’inspiration néolibérale. L’approche de Taylor a permis de mettre en évidence certaines sources profondes de cette rationalisation, plongeant au cœur de la modernité, et les facteurs qui l’ont poussée à devenir de plus en plus prégnante. Loin d’être pessimiste ou nostalgique, une telle grille de lecture permet de pointer un certain nombre de tensions au cœur des références et référentiels, montrant que plusieurs perspectives sont à l’œuvre, en lien avec des horizons de sens pluriels, en conflit les uns avec les autres. D’indispensables horizons : au-delà de son diagnostic, Taylor invite à une réflexion éthique et politique ambitieuse, en prise sur les pratiques et sur les institutions, à contre-pied d’une éthique minimale qui serait simplement juxtaposée à la logique d’efficacité et d’efficience.

31Problématiser les références (et référentiels) du travail social  (15), les réexaminer en lien avec les contextes d’action, mais aussi avec les horizons de sens partagés, qui soutiennent nos convictions “bien pesées”, et donc donner place au débat rationnel sur ces questions apparaît comme un enjeu central dans les pratiques pour lutter contre les dérives instrumentales (parfois masquées dans des discours normatifs), mais aussi contre le relativisme épistémologique et moral très en vogue aujourd’hui  (16). Cet enjeu, on l’a vu, comporte une dimension politique puisqu’il touche au fonctionnement des institutions. Il renvoie aussi, pour les intervenants sociaux, à la question de leur identité. Face à un tel enjeu, l’identité professionnelle des intervenants ne peut se réduire à une “expertise”, à partir de savoirs et compétences, de mise en œuvre de “bonnes pratiques” afin d’atteindre des résultats standardisés. À cette définition fonctionnaliste et instrumentale, au cœur des idéologies qui cherchent à s’imposer dans les terrains professionnels et dans les formations (Hubert, 2007), on peut opposer une autre conception du professionnalisme, qui l’associe à la capacité collective des professionnels de négocier (avec l’État, les partenaires, les usagers) le contenu et les finalités de leur profession (Maroy, 2009). Cette deuxième définition, qui renvoie à ce qu’a été, historiquement, le mouvement de professionnalisation, est plus politique et insiste sur les capacités et le pouvoir (relatif) des professionnels de définir les finalités et le sens de leur activité, en lien avec des questions qui engagent leur éthique, et de gérer la complexité et la diversité des situations (op.cit., p.222).

32Les enjeux mis en évidence dans les pratiques et au cœur des identités professionnelles sont aussi des enjeux centraux de la formation des professionnels, et de la formation initiale en particulier. Ils impliquent que l’on développe dans les formations, au travers et au-delà de l’apprentissage de compétences chez les étudiants, une approche consistante et réflexive de l’identité, des éléments constitutifs de notre culture moderne, et des enjeux sociétaux actuels. Cette approche doit être mise en rapport avec leur propre expérience, afin qu’ils puissent se situer, construire leur identité professionnelle, se positionner et agir de façon “sensée” et réfléchie.

Bibliographie

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Date de mise en ligne : 12/04/2021

https://doi.org/10.3917/lps.101.0027