Les voies de l’histoire juive
- Par Jules Margoline
Pages 13 à 14
Citer cet article
- MARGOLINE, Jules,
- Margoline, Jules.
- Margoline, J.
https://doi.org/10.3917/lmj.043.0013
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- Margoline, J.
- Margoline, Jules.
- MARGOLINE, Jules,
https://doi.org/10.3917/lmj.043.0013
Notes
- (1)A l’avènement du Messie, à la fin des temps.
Les trois sources
1Chacun de nous a derrière lui trois mille ans d’histoire juive, héritage que nous portons dans notre sang, dans les pratiques acquises de la pensée et du sentiment.
2Nous sommes les enfants de notre passé national, qui nous a créés, formés et mis en mouvement. Mais ayant reçu cette impulsion, nous ne cessons pas de nous retourner. Nous invoquons notre passé et essayons de le reconstruire pour le comprendre. La force qui nous a mis et qui nous met en mouvement doit être comprise, si nous ne voulons pas rester le jouet aveugle de notre sort historique.
3En nous retournant, nous voyons derrière nous un gigantesque édifice — le labyrinthe de l’histoire juive, qui est comme un château avec des tourelles et des coins secrets, avec des cours intérieures et des souterrains. On peut y pénétrer si on possède la clé. Et chacun de nous essaye d’ouvrir avec une clé différente ou d’entrer par une porte. différente. Voici, par exemple, la clé religieuse. Dieu a élu le peuple juif et l’a distingué parmi les autres peuples. Pour cette raison, le sort d’Israel est unique dans son genre. Tous ses malheurs et vicissitudes historiques découlent de sa mission particulière dans le monde et des péchés hamaschiach, Bewoh pour lesquels Dieu le punit. beachrit hayamim (1), le sens définitif de l’histoire juive sera clair, et ce n’est qu’alors, et pas avant, qu’elle sera comprise jusqu’au bout.
4Il existe aussi une autre clé, celle du matérialisme. Le peuple juif, comme tout autre peuple, dépend des processus économiques. En fin de compte — dit la formule classique — tout ce qui lui est arrivé et lui arrivera se résume dans la lutte des classes et des intérêts réels, et ce ne sont pas obligatoirement des classes et des intérêts juifs. C’était la conception de Marx ; à son avis, le Dieu des Juifs des temps modernes c’est Mammon, et le judaïsme est une partie du monde capitaliste qui disparaîtra avec le capitalisme.
5Professionnellement, je ne me suis pas occupé d’histoire juive. Mes idées sont celles de chaque homme cultivé qui ne peut s’empêcher d’avoir une certaine conception de la tragédie de l’humanité et de son propre peuple. J’avoue ne m’être jamais servi ni de la clé religieuse, ni de la matérialiste pour ouvrir la porte qui mène à la compréhension de l’histoire juive. J’ai toujours estimé que ni la traditionnelle voie religieuse, ni la conception purement matérialiste ne pouvaient me donner une compréhension réelle des processeus de l’histoire juive. Je ne peux pas me contenter de la version d’après laquelle les Juifs auraient découvert le monothéisme, parce que Dieu les a choisis, eux et non un autre peuple, pour conclure un pacte avec eux et leur confier des tâches particulières sur notre planète. C’est peut-être juste, mais ne suffit pas pour que l’existence juive cesse d’être pour moi un mystère. De même, je ne peux pas admettre que l’extermination de six millions de Juifs et les circonstances tragiques qui avaient mené à cet événement puissent être expliquées ou justifiées d’une façon religieuse, en évoquant la volonté divine. Ce serait un moyen trop facile de résoudre les mystères de l’histoire. La résignation de la Raison, c’est le sort de l’homme, mais elle ne doit pas é’tre exagérée et nous faire renoncer à nous servir de la force naturelle de la Raison. D’autre part, je ne peux pas voir dans les Juifs que des commerçants, des capitalistes ou des ouvriers, dont la vie spirituelle représente le réflexe ou la « superstructure » de leurs intérêts réels. Il existe, que je sache, des analyses marxistes des différents aspects et périodes de l’histoire juive, mais ils sont tellement superficiels et saisissent si peu la réalité juive spécifique qu’on peut les comparer à une sasse puisant de l’eau. En réalité, les 3.000 ans de l’existence juive dans le monde sont un océan d’événements et de faits. Personne de nous ne peut l’épuiser, mais nous pouvons, au moins, nous efforcer à saisir, dans une certaine mesure, ses courants vifs et concrets, sans nous barricader derrière un schéma vide et impersonnel.
6Il s’est trouvé que sans m’être livré à des recherches méthodiques et préméditées, je suis arrivé à une conception déterminée de l’histoire du peuple juif, qui m’est venue aussi simplement et naturellement que nous vient l’appréciation des gens avec lesquels nous avons longtemps vécu ensemble. Ma conception n’est ni religieuse ni matérialiste, mais elle me donne la possibilité de considérer l’histoire juive comme un tout. Si un terme spécial était nécessaire, je dirais que mon interprétation « peïrouch » est existentialiste, c’est-à-dire considérant l’histoire d’un peuple non comme la révélation d’une idée métaphysique ou comme l’exemple de l’action de lois générales ou d’un schéma a priori, mais comme la lutte réelle d’une com munauté vivante dans un temps et un espace déterminés.
Le mystere des peres
7La source essentielle pour comprendre le passé de notre peuple c’est le Tanach. Je ne discute pas la question de la valeur religieuse ou historique de ce document. La proofndeur philosophique ou métaphysique de ce livre des livres ne m’intéresse pas en l’occurrence, et je ne m’occupe pas de la critique de la Bible. Sur l’authenticité des récits du Tanach diverses personnes peuvent avoir des opinions et des appréciations différentes. Ce qui est indubitable, c’est qu’au cours des dix siècles durant lesquels le Tanach avait été créé et des deux mille ans qui suivirent, le peuple juif n’a pas cessé de considérer le Tanach comme le miroir de son esprit, le lieu saint de la sagesse et la plus complète expression de son essence. Cette identification du peuple avec son épopée religieuse nous incite à chercher dans le Tanach le mystère de l’histoire d’Israel. Nous acceptons le Tanach puisque Am Israel l’a accepté. Ce n’est pas par un fait du hasard que, parmi un nombre indéterminé de mythes et de légendes, le peuple juif ait accepté et sanctifié justement ceux-là, et non les autres, et que la mémoire du peuple se soit attachée à certaines images déterminées, oubliant les autres et ne s’arrêtant même pas à leur possibilité. Pour comprendre le peuple, ce qui lui est arrivé il y a trois mille ans et dont nous ne pouvons rien savoir est actuellement moins important que ce qu’il a reconnu lui-même comme la forme adéquate de son existence nationale. Même en les envisageant avec le scepticisme et le criticisme les plus extrêmes, nous sommes obligés de reconnaître les récits de la Bible en tant que témoignage exact du peuple sur lui-même et sur sa conception du monde extérieur.
8Il faut considérer la Bible comme l’autoportrait d’un peintre génial. Le nom de l’artiste est Am Israel et la première impression du portrait est celle d’une originalité exceptionnelle et de non-ressemblance avec tout ce que d’autres peuples avaient pu raconter d’eux-mêmes. La Bible nous est si familière que nous ne remarquons plus son caractère exceptionnel. Le monde de ses images nous entoure cepuis notre enfance et nous semble une partie de l’univers, de même que l’azur du ciel ou la parure verte des plantes. Mais en comparant la Bible à des œuvres telles que l’épopée grecque ou hindoue, que « Le Chant des Niebelungen » ou « La chanson de Roland », nous sommes frappés par un trait étrange. Chez tous les autres peuples, leurs héros se meuvent dans le cadre de leur propre élément ethnique. Ce cadre n’offre aucun problème à l’imagination populaire. Il est donné dès le début, comme une base éternelle, comme une chose qui va de soi. Chez nous, ce rapport est inverti : ce n’est pas le peuple qui précède l’individu, mais l’individu qui précède le peuple. Les héros grecs agissent dans le cadre du monde grec. Roland et Siegfried sont liés à leur patrie. Ces hommes se retrouvent comme un poisson dans l’eau, dans leur élément national, en dehors duquel ils ne peuvent pas vivre. L’épopée des patriarches de la Bible est unique en son genre, car les personnages y agissent dans le cadre d’un monde étranger. C’est un paradoxe universel. Le peuple provient d’eux, et non eux du peuple. Et lorsque Am Israel s’est formé, son attitude envers les autres peuples a continué celle des patriarches. De même qu Abraham avait fui l’Ur de Chaldée, de même les Juifs quittèrent l’Egypte. Et comme Isaac, Jacob et Joseph ont erré parmi les peuples d’un endroit à l’autre, ainsi erre, durant des milliers d’années, le peuple juif.
IVRIM
9Dans le nom même d’Ivrim se manifeste le sentiment particulier du peuple qui ne se considère pas comme un centre ou une valeur ethnique intrinsèque, mais comme un phénomène limitrophe — au bord d’un continent (« ever » signifie « bord »). Dans l’histoire moderne, nous connaissons un autre exemple d’un peuple qui se sent « au bord », c’est le peuple ukrainien (« krai » = « bord » en russe). L’attitude des Ukrainiens envers l’élément slave reflète un côté positif : leur appartenance à tel monde ethnique, et non à un autre, et leur liaison avec lui exprimée par le nom d’Ukraine, ainsi qu’un côté négatif : leur séparatisme, leur faiblesse relative et la conscience de leur état de minorité.
10Quelle doit être la situation d’un peuple qui s’est donné lui-même le nom d’Ivri — peuple du bord, de la frontière — et qui considère ses ancêtres et ses pères comme des êtres isolés dans un milieu étranger?
11La réponse est nette : c’est l’attitude d’une minorité et le sentiment de sa faiblesse extrême. Ce n’est qu’un peuple très faible, restreint en espace et en nombre et entouré de tous les côtés d’un élément ennemi, qui peut se poser la question : d’où venons-nous et comment sommes-nous formés ? Nous avons déjà vu que pour les grands peuples ce problème n’existe pas : pour eux, le peuple est un élément de la nature comme le ciel et la terre. Le peuple a toujours existé. Les Russes ne se demandaient pas d’où ils provenaient. Leur héros national — Ilia Mourometz — vit parmi son peuple telle une goutte dans la mer. La naïveté des masses populaires slaves leur fait croire que les prophètes et les saints « parlaient russe ». Mais la naïveté de la masse populaire juive lui a fait supposer que les patriarches, eux aussi, vivaient parmi des étrangers.
12Non seulement nous étions un petit peuple, mais nous nous sommes également rendu compte très tôt et d’une manière très précise de notre nombre restreint et de notre état de minorité par rapport au monde extérieur. Et plus nous étions faibles en tant que peuple, plus nous avions souligné la force de l’isolé, celle de l’individualité. Le nombre n’a pas d’importance. Le monde entier provient d’un seul Créateur, toute l’humanité d’Adam et tout le peuple juif d’Abraham. Nous pouvons déterminer la situation essentielle du peuple juif comme nettement minoritaire. Et en analysant cette situation, nous pouvons faire ressortir ses deux traits caractéristiques : la faiblesse d’un côté et l’orgueil de l’autre.
13(à suivre)