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L'Écriture ou la vie, une écriture résiliente

Pages 39 à 52

Citer cet article


  • Benestroff, C.
(2010). L'Écriture ou la vie, une écriture résiliente. Littérature, 159(3), 39-52. https://doi.org/10.3917/litt.159.0039.

  • Benestroff, Corinne.
« L'Écriture ou la vie, une écriture résiliente ». Littérature, 2010/3 n° 159, 2010. p.39-52. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-litterature-2010-3-page-39?lang=fr.

  • BENESTROFF, Corinne,
2010. L'Écriture ou la vie, une écriture résiliente. Littérature, 2010/3 n° 159, p.39-52. DOI : 10.3917/litt.159.0039. URL : https://shs.cairn.info/revue-litterature-2010-3-page-39?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/litt.159.0039


Notes

  • [1]
    Bayard P., Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse ?, Paris, Les Éditions de Minuit, 2004.
  • [2]
    Semprun poursuivra son action politique au PCE dans la clandestinité. Exclu du Parti en 1964, alors qu’il a déjà publié son premier roman Le Grand Voyage en 1961, il sera ministre de la Culture dans le gouvernement de Felipe Gonzales de 1988 à 1991.
  • [3]
    Delbo C., Auschwitz et après, t. II, Paris, Les Éditions de Minuit, 1970, p. 88.
  • [4]
    Davoine F., Gaudillière J.-M., (2004), Histoire et trauma. La folie des guerres, Paris, Stock, 2006, p. 30.
  • [5]
    Balzac H. (de), (1832), Le Colonel Chabert, Librio, 2000, p. 28.
  • [6]
    Antelme R., (1974), L’Espèce humaine, Paris, coll. « Tel », Gallimard, 2004, p. 11.
  • [7]
    Les citations non référencées suivies d’un numéro de page concernent toutes L’Écriture ou la vie dans l’édition de 1994 de Gallimard.
  • [8]
    Das Stück : le morceau.
  • [9]
    Ricœur P., Finitude et culpabilité, cité par Douglas M., (1981), De la souillure, études sur la notion de pollution et de tabou, Paris, La Découverte, 1992, p. 23.
  • [10]
    Levi P., (1958), Si c’est un homme, Paris, Pocket, 1990, p. 29.
  • [11]
    Barrois C., Psychanalyse du guerrier, Paris, Hachette, 1993. Ce syndrome est aussi appelé psychonévrose d’effroi (Ey H., et al., (1960), Manuel de psychiatrie, Paris, Masson, 1978), et PTSD : Post traumatic stress disorders par les anglo-saxons.
  • [12]
    Freud S., (1926), Inhibition, symptôme, angoisse, Paris, PUF, 1951.
  • [13]
    Laplanche J., Pontalis J.-B., (1967), Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF, p. 122.
  • [14]
    Clair J., La Barbarie ordinaire. Music à Dachau, Paris, Gallimard, 2001, p. 163.
  • [15]
    Semprun J., Quel beau dimanche !, Paris, Grasset, 1980, p. 131.
  • [16]
    Rousset D., (1965), L’Univers concentrationnaire, Paris, Hachette, 2003, p. 35.
  • [17]
    Mesnard P., Témoignage en résistance, Paris, Stock, 2007, p. 100.
  • [18]
    Chiantaretto J.-F., De l’acte autobiographique. Le psychanalyste et l’écriture autobiographique, Paris, Champ Vallon, 1995, p. 242.
  • [19]
    Balzac H., (de), « Préface à La Peau de chagrin », in Mauprat A., Honoré de Balzac, un cas, Paris, La Manufacture, 1990, p. 154.
  • [20]
    Le récit s’ouvre sur la libération du camp de Buchenwald par l’armée américaine le 11 avril 1945.
  • [21]
    Semprun J., Wiesel E., Se taire est impossible, Paris, Mille et une Nuits, 2001, p. 17, 18.
  • [22]
    Dictionnaire Robert.
  • [23]
    Dictionnaire étymologique et historique de la langue française, Paris, LGF, 1996.
  • [24]
    Lacan J., Séminaire VII. L’Éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986. Cité par Anne-Lise Stern, Le Savoir-déporté. Camps, histoire, psychanalyse, Paris, Seuil, 2004, p. 192.
  • [25]
    Semprun J., Quel beau dimanche !, op. cit., p. 103.
  • [26]
    Dictionnaire historique de la langue française.
  • [27]
    Ibid.
  • [28]
    Seghers P., La Résistance et ses poètes-France 1940-1945, Paris, Seghers, 1974, p. 63. Delestraint Charles (1879-1945), Général, mis à la retraite après l’armistice, il entre dans la clandestinité. Commandant en chef de l’Armée secrète. Déporté à Dachau en mars 1944, il est abattu par les SS en avril 1945.
  • [29]
    Éditions clandestines fondées 1942. Le Silence de la mer de Jean Bruller publié sous le pseudonyme de Vercors est le livre emblématique de la littérature clandestine (février 1942). Dictionnaire historique de la Résistance, p. 658, 659.
  • [30]
    Triolet E., Aragon L., Les œuvres croisées, vol. III, R. Laffont, cité par Seghers P., ibid., p. 70. Triolet Elsa (1896 -1970), écrivain.
  • [31]
    Jean Reverdy. Lettre à Julien Lanoë. Hiver 1940, in Seghers P., La Résistance et ses poètes, ibid., p. 381.
  • [32]
    Cayrol J., Poésie 43, n° 13, cité par Seghers P., ibid., p. 237. Cayrol Jean, (1911-2005), résistant, déporté à Mauthausen en 1943. Libéré en juin 1945. Écrivain.
  • [33]
    Reverdy J., lettre à Julien Lanoë, in Seghers P., ibid., p. 391.
  • [34]
    Delestraint C., cité par Seghers P., ibid., p. 63.
  • [35]
    Seghers P., La Résistance et ses poètes, op. cit., p. 266.
  • [36]
    Charpak G., Saudinos D., La Vie à fil tendu, Paris, Le Livre de Poche, 1993, p. 55.
  • [37]
    Charpak G., La Vie à fil tendu, op. cit., p. 56.
  • [38]
    Winnicott D.W., (1935), « La défense maniaque », in De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969, p. 20-36.
  • [39]
    Lusseyran J., Et la lumière fut, Paris, Éditions du Félin, 2005, p. 180.
  • [40]
    Titre éponyme du roman de Milan Kundera, Paris, Gallimard, 1984.
  • [41]
    Cf. Maspéro F., Les Abeilles et la guêpe, Paris, Seuil, 2002, p. 11. Henri Maspéro, sinologue, enseignant. Mort à Buchenwald.
  • [42]
    Chertok L., (1990), Mémoires, Les résistances d’un psy, Paris, O. Jacob, 2006. « Je me suis dit : “Ça va aller mal, il faut s’équiper…”, et je me suis fait faire une garde-robe formidable. […] pendant la guerre, j’étais toujours très bien habillé… c’était très utile. On dirait que mon inconscient avait compris » (p. 52).
  • [43]
    Delbo C., Auschwitz et après, t. II, op. cit., (La Connaissance inutile) sous-titre éponyme.
  • [44]
    Stern A.-L., Le Savoir-déporté, camps, histoire, psychanalyse, op. cit. (titre éponyme).
  • [45]
    Verdussen R., « Jorge Semprun, l’homme de son siècle », Libre Belgique, 5 décembre 1994.
  • [46]
    Les exemples cités concernent les scènes en tant que telles. Des allusions à ces dernières parcourent l’ensemble du récit.
  • [47]
    Hanus M., « Freud et Prométhée, un abord psychanalytique de la résilience », in Cyrulnik B., Duval P. (dir), Psychanalyse et résilience, Paris, Odile Jacob, 2006.
  • [48]
    Personnes aidantes, figures sublimées (arts, foi, engagement politique, etc.)
  • [49]
    À Buchenwald, les déportés communistes ont pris le pouvoir sur les déportés de droit commun. Ils travaillent à l’amélioration des conditions d’internement en organisant la solidarité.
  • [50]
    Lacan J., Le Séminaire. Livre VII. L’Éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 29.
  • [51]
    Pour exemples : « L’opacité chatoyante » (p. 26), « bonheur délétère » (p. 23), « mal lumineux » (p. 34), etc.
  • [52]
    Ibid., p. 19, 20.
  • [53]
    Semprun J., Adieu, vive clarté ? (1998), cité par Cyrulnik B., Un merveilleux malheur, op. cit., p. 20.
  • [54]
    Carnavaggio J., Histoire littéraire espagnole, Paris, Fayard, 1994, t. I, p. 744. Cité par Nicoladzé F., La Deuxième Vie de J. Semprun. Une écriture tressée aux spirales de l’histoire, Castelnau-Le-Lez, Climats, 1997, p. 115.
  • [55]
    J. Rousset définit les métaphores baroques comme des « accouplements inhabituels d’où naît la surprise » (La Littérature à l’âge baroque. Circé et le paon, Paris, José Corti, 1953, p. 188).
  • [56]
    Millot C., La Vie parfaite, Jeanne Guyon, Simone Weil, Etty Hillesum, Paris, Gallimard, 2006, p. 69.
  • [57]
    Rougé B., « Oxymore et Contrapposto, maniérisme et baroque : sur la figure et les mouvements, entre rhétorique et arts visuels », in Études Epistémé, 9, printemps 2006, p. 121.
  • [58]
    Cf. Anzieu D., Le Moi-Peau, Paris, Dunod, 1985, p. 100-121.
  • [59]
    Samoyault T., L’Intertextualité. Mémoire de la littérature, Paris, Armand Colin, 2005, chap. 1, p. 7-27.
  • [60]
    Op. cit., p. 43.
  • [61]
    Claude-Edmonde Magny, professeur de philosophie, essayiste, auteur de la Lettre sur le pouvoir d’écrire (1947), dédiée à J. Semprun, Les Sandales d’Empédocle. Le chapitre 6 de L’Écriture ou la vie, « le pouvoir d’écrire » lui rend hommage.
  • [62]
    Il s’agit de citations :
    Malraux (ch. 2)
    Char (ch. 3, 5)
    Brecht (ch. 3)
    Vallejo (ch. 5)
    Wittgenstein (ch. 5)
    Aragon (ch. 5)
    Baudelaire (ch. 5)
    C.-E. Magny (ch. 5)
    Rimbaud (ch. 9)
    Kafka (ch. 9)
  • [63]
    Samoyault T., L’Intertextualité, op. cit., p. 50-63.
  • [64]
    Magny C-E., Lettre sur le pouvoir d’écrire, cité par Nicoladzé F., La Deuxième Vie de J. Semprun, op. cit., p. 122.
  • [65]
    Benjamin W., Schrifften, I, 571, cité par Arendt H., (1955), Walter Benjamin, Paris, Allia, 2007, p. 87.
« Les dieux tissent des malheurs afin que les génération futures ne manquent pas de sujets pour leurs chants »
Homère, Odyssée

1Si l’on accepte la proposition de Pierre Bayard [1] d’appliquer la littérature à la psychanalyse, l’ouvrage de Jorge Semprun, L’Écriture ou la vie, peut être lu comme une étude clinique des processus de résilience. Né à Madrid en 1923, exilé en France en 1939, inscrit au Parti Communiste espagnol, il s’engage à 18 ans dans la Résistance. Arrêté en 1943, déporté à Buchenwald, il est rapatrié à Paris en 1945 [2].

2L’œuvre paraît en 1994 alors qu’il est septuagénaire. Le texte inclassable propose non seulement un récit à la première personne de cette situation de l’extrême, mais aussi une réflexion sur l’écriture et se rapports avec le traumatisme. S’attaquant au soir de sa vie à la matrice mortifère de l’écriture, Semprun se fait le cartographe de Buchenwald, ce « endroit d’avant la géographie [3] ».

3Par le biais d’une écriture de la corporéité marquée par la loque et le déchet, le texte immerge le lecteur dans le monde de l’effroi et dan l’après-coup du trauma. S’il sonde les « aires de catastrophe [4] », questionne l’essence du mal, dissèque le noyau mélancolique, il dévoile aussi la cicatrisation en cours, les forces de résilience à l’œuvre.

Trauma

4Les dieux tissent des malheurs pour l’odyssée humaine faite de bruits et de fureur : violences, tortures, guerres, et la littérature fait entendre « les gémissements poussés par le monde des cadavres » comme le raconte le Colonel Chabert [5], donné pour mort à la bataille d’Eylau. Nu ne revient vraiment du royaume des ombres, c’est aussi ce que nous dit le déporté Jorge Semprun.

5Expulsé du champ symbolique, « contesté comme homme, comme membre de l’espèce [6] », le déporté subit l’orchestration méthodique du processus de déshumanisation.

6« Nu de pied en cap » (p. 92 [7]), désinfecté, rasé, étiqueté, il revêt les hardes-peaux des morts. Soumis à des attaques permanentes, réifié, il n’est plus qu’un Stück[8], baignant dans « l’odeur fétide, fécale de la mort » (p. 104), un pantin désarticulé « sans visage » (p. 13), promis au crématoire.

7La faim, les coups, le froid, la mort imminente, la douleur infrangible, disloquent l’image du corps et sapent le sentiment d’existence. Le bouleversement des catégories de pensée (bien/mal, animal/humain, vivant/mort) troue les limites psychiques, contraint le déporté à des transgressions imposées. Son Moi est aboli par le contact permanent avec les sanies, la maladie, la mort, la souillure, ce « règne de la terreur [9] ». Ces doubles, Figuren, « cadavres vivants, flottants dans un univers cachexique » (p. 54) préfigurent son devenir programmé. L’Écriture ou la vie rend compte de cette double effraction corporelle et psychique constituant le noyau dur du traumatisme, future matrice de l’écriture.

8Dans ce monde où « il n’y a pas de pourquoi » (Hier ist kein warum[10]), toute compréhension est abolie. Les effractions renouvelées catapultent le déporté dans une zone archaïque ordinairement refoulée, où va s’enraciner le syndrome psychotraumatique [11]. La violence de la situation extrême impose une régression massive. Le déporté traverse à rebours les différents stades du développement humain. Réduit à la matérialité de son corps, exposé — au sens de « mettre en vue » mais aussi d’abandon — il revit cet état de détresse aiguë, décrit par Freud sous le terme d’Hilflosigkeit[12]. Ce sentiment, qui est « le prototype de la situation traumatique [13] », le laisse sans aide, sans recours, sans secours.

9Sans même le secours de la pensée car elle est déréglée par la contiguïté de choses improbables. Les ordres des SS se mêlent aux « chansons de Zarah Leander » (p. 174). Dans la pestilence du camp, l’odeur de chair brûlée, le déporté est soumis en permanence à des injonctions paradoxales, au primat du double-lien. Le langage même est dévoyé, détourné. Ainsi, entlassen (libéré) signifie exécuté. Toute la machine de mort est conçue comme un « soulagement » proposé aux indésirables. Le narrateur, pour sa part, tient l’obituaire du camp, grand livre des vivants et des morts. Cette comptabilité funèbre masque la rupture des cadres sociaux. Les rituels marquant le soin apporté aux cadavres sont annihilés. Ils font partie du paysage comme le raconte Zoran Music, peintre déporté à Dachau : « On s’asseyait sur un cadavre. On posait le morceau de pain sur la tête du cadavre [14]. » Le cadavre devient un meuble, un élément du paysage : « des cadavres bien secs […] comme des sarments de vigne [15] ». Il arrive que le cadavre devienne une chair consommable [16].

10Toutes ces transgressions infligées forcent et déstructurent les limites psychiques, attaquent le Moi déjà vacillant, désintriquent les pulsions, ravagent le sujet au plus intime. Dans l’infini du royaume des ombres, le cycle des métamorphoses, par le biais des mutations et des transformations imposées, conduit à la mort. Les éléments de cette expérience structurent les récits concentrationnaires qui s’organisent autour de scènes récurrentes. Ces scènes — le voyage, l’arrivée dans le camp, la place d’appel, la fréquentation des morts, la neige, la fumée des crématoires — rendent compte, par condensation, métonymie, de cet effroi. Ainsi, comme le souligne P. Mesnard, l’obligation testimoniale implique une écriture réaliste, une nécessité de tout dire [17]. Pourtant, si Semprun obéit à cette contrainte, le narrateur est bien loin d’être omniscient. La diégèse disloquée exhume les différentes strates mémorielles, les pelures du Moi, la mort incessante à l’œuvre. Dans une narration homodiégétique, pratiquant « le double jeu avec le double Je narrant/narré [18] », le texte, par l’utilisation qu’il fait des objets, des espaces, de l’intertextualité, multiplie les possibles identificatoires pour le lecteur. Il opère comme « miroir concentrique où […] l’univers vient se réfléchir [19] ». Miroir du regard de l’autre qui atteste de la réalité de l’effroi que tend d’emblée le narrateur au lecteur avec l’incipit du livre : « Ils sont en face de moi, l’œil rond, et je me vois soudain dans ce regard d’effroi : leur épouvante » (p. 13). « C’est l’horreur de mon regard que révèle le leur horrifié » (p. 14 [20]).

11Mais le récit semprunnien propose simultanément plusieurs lignes de tension : une clinique de l’après-coup traumatique, la construction du Moi de l’écrivain, l’archéologie du silence : « J’ai été obligé de me taire pendant quelque temps, quinze ans, pour survivre », dit Jorge Semprun [21].

Survivre dans le camp : les processus de résilience

12Les survivants attribuent, le plus souvent, leur survie au hasard et à la chance. Pourtant, leurs récits mettent à jour des stratégies adaptatives spectaculaires pas nécessairement conscientes qui constituent les trames des processus de résilience. La résilience désigne un ensemble de mécanismes participant à la restauration du moi suite à un choc traumatique. Ce concept émergeant dans les années 1980, décrit les mécanismes de défense invalidant la prédictivité d’apparition des troubles après un traumatisme. Le mot résilience (du latin resilentia) définit la résistance d’un matériau au choc [22]. En métallurgie, le terme correspond à la capacité pour un système de poursuivre son fonctionnement en dépit de pièces défaillantes. Mais on entend aussi dans le mot résilience : résilier (latin resilere : sauter en arrière), qui donne dans le langage juridique le sens de « renoncer, se dédire [23] » (cf. : résilier un contrat). Ces trois axes se retrouvent dans la résilience appliquée au modèle humain : résistance au choc du traumatisme, continuation du fonctionnement psychique, résiliation du « contrat » avec le malheur.

13La résilience se nourrit donc du traumatisme. Sur le plan individuel intrapsychique, elle procède d’un réaménagement des mécanismes de défense habituels. Pour lutter contre l’intensité de la douleur, le sujet dénie la réalité de ce qui lui arrive. Le déni, mécanisme salvateur, permet en quelque sorte de reprendre son souffle, il autorise par exemple le maintien des fonctions vitales : « le sommeil peut advenir lors des courtes nuits où nos corps et nos âmes s’acharnaient à reprendre vie » (p. 21). Mais ce mécanisme que l’on observe dans le travail de deuil prend ici une coloration particulière : la souffrance déniée est aussitôt transformée. Pour ce faire, le clivage, en scindant le moi et les représentations, construit une zone de protection. La capacité à penser, à rêver, forme une bulle protectrice. Le recours à l’intellectualisation donne au déporté la possibilité de bafouer l’ordre SS en refusant le statut de Stück, de non-homme. La culture occupe une large place : lectures, récitations poétiques, réaniment la pensée : « Penser, la pensée fait pansement », nous dit Lacan [24]. Sauvegarder la capacité de penser, c’est tenter de comprendre l’univers concentrationnaire, couper le double-bind, méta-communiquer. Banalisation, humour, ironie complètent la mobilisation défensive centrée sur un décryptage de l’environnement nécessaire à la survie. Mais la résilience ne peut se tisser que dans un contexte facilitant, les stratégies de survie sont d’abord collectives.

14Ainsi, le jeune Semprun découvre à son arrivée à Buchenwald « l’organisation clandestine du parti [25] ». Pour les déportés résistants, la résistance doit continuer à l’intérieur du camp ; cette statue idéale intériorisée permet de transcender l’expérience et de se projeter dans l’avenir.

Résistance et résilience

15L’hypothèse d’une articulation possible entre résistance et résilience est offerte par la proximité homophonique des mots qui ouvre d’emblée de nombreuses voies associatives. Le processus de résilience se construit grâce à de nombreuses forces de résistances convergentes inscrites dans une activité sublimatoire. Si l’on admet que l’entrée dans la Résistance, l’action politique est une sublimation, l’analyse devient possible.

16De fait, l’étymologie apporte de l’eau à notre moulin. Le Dictionnaire historique de la langue française propose pour le mot résistance, une définition très proche de celle de la résilience : « Résistance, autrefois écrit résistence. Le mot désigne, pour une chose matérielle, le fait de s’opposer à l’action d’un agent extérieur et la capacité de conserver son intégrité sous l’effet des causes de destruction [26]. » Appliqué à une personne, le mot « qualifie quelqu’un qui s’oppose à quelque chose » et aussi « qui supporte sans dommage des conditions rigoureuses [27] ». Le sens politique est attesté dès 1530 et désigne, dès 1942, ceux qui ont lutté contre l’occupation allemande. On retrouve donc dans ces définitions, les notions de forces contraires, de mouvement et de préservation.

17Nous savons que la résilience trouve son origine dans le travail de deuil. Peut-on dire qu’il en va de même pour le fait résistant ? En considérant que l’armistice, l’occupation sont vécus comme un choc, un bouleversement profond, il est possible de décrypter les effets traumatiques de ces événements.

18La cassure du quotidien, la disparition des valeurs fondatrices de la culture suscitent des émergences dépressives repérables dans les récits des contemporains. La thématique de l’effondrement, les idées de ruine sont perceptibles dès 1940. Ainsi, le général Delestraint s’adresse aux soldats démobilisés en ces termes : « La France s’écroule aujourd’hui dans un désastre effroyable [28]. »

19Le champ lexical englobant la nuit, l’opacité, les ténèbres, est prédominant, comme l’illustre le nom donné aux éditions clandestines : Les Éditions de Minuit [29].

20Cette tristesse va jusqu’à la mélancolie, directement évoquée par Elsa Triolet à Carcassonne : « Une mélancolie comme l’immobile eau noire du canal, noire comme les cyprès de cette ville [30]. » Très vite, la mort surgit au fil des écrits : la mort devenant quotidienne (otages fusillés, déportations, exécutions) imprègne les textes. Les écrivains, dans un mouvement de distanciation, recourent à des personnifications pour exprimer leur détresse : la France et Paris. « La France est morte », affirme Jean Reverdy [31].

21Enfin, la figure allégorique de la mort condense toute cette problématique :

22

« — Réveillez-vous, la mort est déjà à cheval [32]. »
Pour lutter contre la dépression, les références lazaréennes et christiques s’imposent : « Je crains (…) [que] l’heure de la résurrection ne vienne pas de sitôt », écrit Jean Reverdy [33], auquel fait écho le Général Delestraint : « La France ressuscitera un jour du calvaire présent [34]. »

23Tous ces indices permettent sans trop se risquer d’affirmer l’existence d’un travail de deuil à l’œuvre, visant la réparation de l’effraction traumatique provoquée par les événements. La mentalisation de cette béance prend des formes diverses : graffitis, tracts, lettres, poèmes. Elle propose dans un double mouvement, l’expression de la souffrance et l’instauration de modalités de résistance. En effet, en recréant un socle de références culturelles communes, cette mentalisation appelle au réveil des consciences, réanime le sentiment d’appartenance et favorise l’engagement.

24Résister implique d’importants réaménagements pulsionnels, facilitant le renversement des valeurs habituelles. Contrevenir à la loi, braver la mort, la donner sont autant d’activités signant l’avènement d’un nouveau Moi. Les résistants doivent combattre sur deux fronts : un front intérieur, un front extérieur, celui de la réalité.

25Le déni du danger et de la mort alimente l’action régie par les règles d’or de la vie clandestine : « fractionner, agir, ne jamais rien dire à personne [35] ». L’application de ces règles suppose un clivage se manifestant dans le réel par le cloisonnement : cloisonnement des activités, des vies publiques et privées, à l’intérieur du réseau, entre les réseaux. La sécurité est à ce prix. D’une certaine façon, on assiste à un véritable clivage du Moi. Il s’agit en effet, de faire coexister plusieurs identités : Georges Charpak devient Charpentier, Louis Aragon, François Vallet.

26Les clandestins légaux conservent leurs identités et activités habituelles, certains avec un tel talent que leurs activités secrètes seront ignorées de leurs proches jusqu’à la fin de la guerre. Les clandestins totaux, eux, doivent muer et se fondre dans l’anonymat. À l’abri derrière leurs identités et activités d’emprunt, les résistants mènent leur double vie : « Il y avait deux parties extrêmement séparées dans ma vie et totalement hermétiques » se souvient Georges Charpak [36]. Cela peut aller jusqu’à une collaboration de façade, comme de véritables infiltrés, ils travaillent alors « sous couverture », toujours sur le fil du rasoir.

27Le clivage renforce la ligne de partage entre bons/mauvais, justice/ injustice et autorise les transgressions. Déni, isolation, clivage servent donc de digues à l’angoisse et maintiennent l’intégrité du Moi. L’action devient possible grâce à une banalisation des risques encourus et à un rattachement à des références culturelles, historiques qui servent de points d’ancrage au fait résistant. Sans toutes les citer, de grandes lignes se dégagent : les références historiques, patriotiques, politiques et religieuses.

28Le Chant des partisans résonne avec la Marseillaise, la patrie est évoquée avec nostalgie. L’adhésion à un parti politique sert de cadre référentiel, comme le résume Georges Charpak : « Il fallait s’engager. Je décidai alors de choisir le Parti Communiste et d’entreprendre réellement la lutte contre les nazis [37]. » Ce sera aussi le cas de Jacques Lusseyran et de Jorge Semprun.

29Enfin, à côté des valeurs de courage et de liberté, les références religieuses directes ou indirectes abondent.

30Les mécanismes de défense évoqués s’inscrivent dans le cadre plus large de la défense maniaque. Schématiquement, cette défense se caractérise par un déni de la réalité intérieure, des sensations de dépression et une fuite vers la réalité extérieure [38]. De fait, l’exaltation de l’humeur, véritable contrepoids aux émergences dépressives, se retrouve dans bon nombre d’écrits, plus particulièrement dans le lyrisme des poèmes. Le titre du journal de bord de Lucie Aubrac : Ils partiront dans l’ivresse l’évoque explicitement. C’est donc comme en état d’ivresse que les résistants partent au combat. Grâce à ce filtre (ou philtre), modifiant les perceptions, les conséquences possibles des prises de risques sont atténuées. Le sentiment d’élation du Moi, parfois proche de l’omnipotence, annule la fatigue et la peur : « Le puits de mes forces ne se vidait jamais. Plus je veillais, meilleur était mon sommeil », écrit Jacques Lusseyran [39]. Cette « insoutenable légèreté de l’être [40] » peut transformer le plus tranquille des pères de famille en véritable monte-en-l’air.

31Pour combattre, les résistants utilisent toutes leurs compétences. Jacques Lusseyran, aveugle, se sert de sa prodigieuse mémoire pour retenir les 1 050 numéros de téléphone nécessaires. Henri Maspéro, sinologue, écrit les messages en idéogrammes [41], Léon Chertok revêt ses costumes élégants pour trouver des planques [42]. Tous font preuve de capacités adaptatives importantes favorisant le rebond du processus résilient.

32L’analyse des différents témoignages nous permet de retrouver les trois grands axes retenus pour l’étude de la résilience : décryptage de l’environnement, présence des tuteurs de résilience, activités sublimatoires.

33Aux aguets, hyper-vigilants, les sens en éveil, les résistants explorent minutieusement l’environnement. Trouver alliés, moyens, subterfuges, réclame un sens aigu de l’observation. Tout peut servir, même l’improbable. Regarder, comparer, contrôler, vérifier, sonder, tester, traquer les signes discordants, décident de la possibilité de faire confiance. Enfin, en dernier recours, choisir sa mort demande la même perspicacité.

34Pour mener à bien leurs actions, les résistants recherchent des complicités. Assurant la logistique — approvisionnement, faux-papiers, cachettes —, ces complices servent aussi d’appuis symboliques, créant une solidarité faisant rempart contre la mort, luttant contre le ravage mélancolique.

L’après-coup : le noyau mélancolique

35Si certains survivants (comme David Rousset, Primo Levi, Robert Antelme) ont été saisis par l’urgence de témoigner dès leur libération, d’autres (Ruth Klüger, Joseph Bialot, Imre Kertez) se sont murés dans le silence. Ceux qui ont connu l’effroi ne peuvent le quitter. La mort intériorisée les habite comme si leur condamnation était différée mais sans cesse réaffirmée. Parler, raconter témoigner, implique une confrontation à la mort trop violente. Opposant son expérience à celle de Primo Levi pour qui l’écriture est une richesse, un développement, le narrateur, lui, se sent voué à la mort : « J’étouffais dans l’air irrespirable de mes brouillons, chaque ligne écrite m’enfonçait la tête sous l’eau, comme si j’étais à nouveau dans la baignoire de la gestapo […] j’échouais dans ma tentative de dire la mort pour la réduire au silence : si j’avais poursuivi, c’est la mort, vraisemblablement, qui m’aurait rendu muet » (p. 259). Aussi muet que les auditeurs face aux paroles d’outre-tombe du revenant : « Les auditeurs tombaient dans un silence comme on tombe dans le vide, un trou noir, un rêve » (p. 145). Car cette parole est avant tout inaudible. Racontant au lieutenant Rosenfeld les dimanches à Buchenwald, Semprun plonge ce dernier « dans un désarroi de plus en plus perceptible » (p. 84), car son récit ne répond pas « au stéréotype du récit d’horreur » (p. 84). C’est donc par « un bide complet » (p. 84) qu’il commence son métier de témoin…

36Alors, le déporté replonge dans une effroyable solitude, écrasé par sa « connaissance inutile [43] », ce « savoir-déporté [44] » dont personne ne veut. Prisonnier de l’injonction paradoxale « parle et tais-toi ! », il traîne la cohorte de ses frères d’ombre et vit au présent antérieur le temps gelé du traumatisme : le vertige sournois du blanc (blanc de la neige sur la place d’appel, blanc des cendres du crématoire, blanc de l’oubli), la voix du SS hurlant dans la nuit, le calme trompeur d’une fumée dans le ciel. Le rescapé sait désormais que sous les apparences se cache un gouffre insondable, qu’il ne connaîtra plus de repos, que son retour du camp n’est qu’un mirage : « La seule réalité vraie est l’expérience des camps [45]. »

37À travers les blancs du refoulement brille la « sombre vérité rayonnante » du traumatisme (p. 98). La construction même du récit nous fait accompagner le narrateur dans ses fouilles archéologiques. Le récit balbutie, trébuche, oscillant entre analepses et prolepses, scandé par des incises : précision de date (« le 5 août 1945 », p. 222), précision de lieu (« la nuit était tombée rue Visconti », p. 109), adresses au lecteur (« mais je n’en suis pas encore là », p. 161). L’alternance des temps utilisés imparfait et présent — temps du traumatisme — met en relief quelques scènes nodales [46] : la libération du camp, scène inaugurale du récit, l’évanouissement (p. 219-225 à 226), l’exécution du soldat allemand (p. 44-46), la torture (p. 63 et 121) et, telles des piétas : les morts d’Halbwachs (p. 27-34), de Morales (p. 199-205), du juif qui chante le Kaddish (p. 35). Cette construction en patchwork favorise l’identification du lecteur, lui faisant effleurer les traces du traumatisme. Ainsi, la scène de danse avec Odile au « petit Schubert » en mai 1945 (p. 123) est reliée à une autre danse à Eisenach juste après la libération du camp (p. 128). L’érotisme des deux scènes encadre une réflexion sur l’impossibilité « de revenir dans aucune patrie » (p. 125). La juxtaposition des niveaux symboliques rend compte des stratifications mémorielles, de l’enchevêtrement des figures d’attachement, de l’intrication Eros/Thanatos.

38Les nombreuses réitérations viennent comme un leitmotiv ponctuer le discours narratif, dont une anaphore à la manière de Georges Perec, « je me souviens », longue énumération s’achevant sur la permanence du souvenir « je me souviendrai » du visage d’une femme anonyme croisée dans le métro dont l’empathie silencieuse touche le narrateur (p. 124).

39Grâce à une mise en abyme multifocale, l’exploration du labyrinthe de la mémoire agrandit le champ perceptif. Le sujet regardant est regardé : « Ils sont en face de moi, l’œil rond, et je me vois soudain dans ce regard d’effroi : leur épouvante » (p. 13). Le processus narratif dévoile le développement du narrateur — son histoire — et la génétique de l’œuvre. Les œuvres de l’écrivain sont citées : L’Évanouissement, Le Grand Voyage, La Montagne blanche, Quel beau dimanche ! Et l’œuvre actuelle, en train de s’écrire, commence le jour de la mort de Primo Levi avec un titre qui s’impose : « l’écriture ou la mort » (p. 241).

40La sensorialité de la mémoire où dominent les sons (la musique et les ordres SS, par exemple), le tactile (les contacts corporels dans les camps), les odeurs (la mort, la fumée), imprègne le texte. Les deux éléments éphémères, fumée et neige, métonymies de l’expérience concentrationnaire et annonciateurs du retour du refoulé, révèlent l’imprononçable.

41Cette écriture syncopée illustre bien les points essentiels du syndrome psychotraumatique qui se caractérise par la résurgence diurne et nocturne, incontrôlable, des éléments de la scène traumatique (flashback), accompagnés d’une angoisse intense allant de l’exaltation maniaque à un abattement mélancolique.

42Si le texte est une illustration clinique post-traumatique, il propose également une revue des stratégies de survie dans le camp et après le camp.

L’écriture résiliente

43Le récit met à jour simultanément les forces de résistances construisant le processus de résilience, temps du rebond après le trauma. Celle-ci suppose une élasticité des défenses intrapsychiques autorisant une adaptation au moment du choc et une transformation dans l’après-coup.

44Révélation d’une stratégie pour la survie, la résilience, défense maniaque, vise la neutralisation des émergences mélancoliques. Intellectualisation, banalisation, déplacement, humour, sublimation y participent, témoignant d’une impressionnante « aptitude au deuil [47] » nourrie par les tuteurs de résilience réels ou symboliques [48].

45Disséminés dans le récit, de nombreux indices, nous permettent de tenter la reconstruction des mécanismes de survie dans le camp, révélant les modalités défensives, les forces de résistance(s), les processus de résilience. Car, L’Écriture ou la vie est aussi un hymne à la fraternité : fraternité politique pour le jeune déporté qui découvre l’organisation clandestine du Parti [49], fraternité « des fantômes en haillons [qui] se partageaient […] un mégot de machorka » (p. 75).

46Echanges, paroles, regards, consolent, soutiennent et tissent le survivre. Dans cette aire transitionnelle recréée, tous les jeux d’identification deviennent possibles. La culture y tient une large place, au péril de la vie des détenus, les connaissances de chacun sont mises à profit : conférences, discussions, concerts, sont donnés dans cette université de l’ombre. Toutes ces œuvres éphémères ou durables inscrivent le sujet dans la durée, remontent l’horloge du temps, nourrissent les processus de résilience.

47C’est sur les décombres de l’ordonnance du monde, sur la crête de cette partition impossible, après une cure « d’amnésie volontaire » (p. 236), que l’écriture se met en marche. Elle opère par contiguïté, contamination. De l’oubli à la traversée des ombres, cette écriture entre-deux-mondes joue de tous les contrastes : mal et fraternité, noir et bigarrure, collaboration et résistance. Expression de la survivance, elle surgit dans « l’entre-deux-morts » qui « est la vie empiétant sur la mort », nous dit Lacan [50]. Sur cette scène se déploient les métamorphoses révélées par les oxymores [51]. Le flash oxymorique troue la conscience du lecteur, lui révélant, telle la vérité aveuglante de l’acte manqué, la vie ombreuse de l’inconscient.

La vivance mortelle

48L’oxymore, cette figure de style désignant une alliance des contraires est emblématique de la résilience.

49Pour Boris Cyrulnik, l’oxymore devient « la caractéristique d’une personnalité blessée mais résistante, souffrante mais heureuse d’espérer quand même [52] ». Aussi, après cette définition, n’est-on pas étonné de trouver Semprun cité en exemple : « l’éblouissante infortune de la vie [53] ». L’écriture semprunienne nous offre une abondance d’oxymores, en ce sens, nous choisissons d’y voir l’expression des processus de résilience. Pour exemples : « Patrie étrangère » (p. 16), « Aurore noire de la mort » (p. 27), « Éblouissante pourriture » (p. 52), « Cadavres vivants » (p. 54), « L’imagination de l’inimaginable » (p. 135).

50Françoise Nicoladzé rattache cet usage chez Semprun à la tradition baroque espagnole de « l’aguzeda, mot d’esprit qui rapproche deux termes que tout semblait séparer par un trait fulgurant [54] ».

51Ainsi en faisant naître « la surprise [55] », en instillant le doute, l’oxymore, selon Catherine Millot, fait surgir « la figuration des rapports de cette autre scène, dont Freud désignait le lien de l’inconscient, avec la scène ordinaire de la vie diurne [56] ». Cet espace créé par la figure serait donc bien le lieu de l’entre-deux-morts, ce chevauchement de la vie sur la mort, où s’origine la résilience, rejetant le lecteur dans sa « perplexité réflexive à la croisée des contraires [57] ».

52Par le raccourci induit par l’oxymore, le lecteur saisit instantanément, le paradoxe Weimar/Buchenwald (culture/barbarie) où se côtoient le Mal et la fraternité et la coexistence des forces mélancoliques et résilientes.

Epithélium : l’intertextualité

53L’écriture cicatricielle, marquée par l’oxymore, opère, comme les processus de cicatrisation de la peau, par feuilletage : les cellules épithéliales se régénèrent par couches écailleuses successives. Le Moi, comme l’a montré Didier Anzieu, se construit de la même façon, et, ce sont les couches les plus archaïques que touche l’effraction traumatique [58].

54L’Écriture ou la vie rend compte, selon nous, de ce feuilletage. En effet, dans les plis du récit apparaissent des marques, des traces. Ces références, selon T. Samoyault, induisent plusieurs effets : de révélation du palimpseste, d’appel au lecteur, de tissage, d’expansion de l’œuvre [59].

55La majorité des références relève de l’intégration-installation [60]. Les citations comprennent des italiques et des guillemets avec mention de la source, certaines jouent sur l’implicite, faisant appel à la mémoire et à la culture du lecteur (cf. les vers de Heine, p. 50, 51.) Toutes en tout cas, nous permettent de consulter la bibliothèque de l’auteur. Un examen des citations révèle la primauté des poètes : Baudelaire, Rimbaud, Hugo, Celan, Valéry, Char, Brecht, Aragon, Dario, Coleridge. Les écrivains sont représentés par Malraux et Kafka. Une place centrale est réservée à Claude-Edmonde Magny, tutrice bienveillante du narrateur [61]. Enfin, vient le trio des philosophes : Kant, Wittgenstein, Schelling.

56Certaines citations sont insérées dans le texte sans italiques, opérant ainsi une sorte de fondu, signe d’une appropriation totale par le narrateur [62]. Révélatrices d’une filiation, les citations viennent le plus souvent confirmer le propos du narrateur. Mais elles mettent aussi à jour simultanément la formation du Moi du narrateur et celle de l’écrivain. La culture, la littérature servent à la fois de tuteur de résilience indéfectible, même dans les situations extrêmes, et de matière première pour la construction de l’identité.

57En suspendant la diégèse par l’introduction d’un tiers, les citations protègent le narrateur et le lecteur des effets délétères du récit. Paradoxalement, c’est en interrompant le récit, en créant un espace (que la typographie restitue), que le narrateur peut en conserver la maîtrise.

58Tiphaine Samoyault attribue deux fonctions essentielles à l’intertextualité : ludique et mélancolique [63]. La première est centrée sur un jeu de l’auteur avec lui-même et avec le lecteur, la deuxième montre un auteur qui se cache derrière d’autres. Il nous semble que chez Jorge Semprun, ces deux fonctions agissent en même temps, proposant une distanciation défensive, mais aussi une excitation, une sorte d’exaltation de l’humeur. Par ce biais, le narrateur suit les conseils de sa tutrice Claude-Edmonde Magny « se déprendre de soi [64] ». Les citations deviennent alors, comme pour Walter Benjamin, grand spécialiste du genre : « […] des voleurs de grands chemins qui surgissent en armes et dépouillent le promeneur de ses convictions [65] ».

59L’intertextualité, dans ses dimensions défensives et constructives, s’accompagne aussi d’une intratextualité.

60Au total, c’est donc un Moi multiple vu de manière multifocale, qui est présenté au lecteur, rendant compte de la complexité identitaire du narrateur, rhizomatique, pourrait-on dire.

61L’œuvre nous fait assister à l’assomption du Je du narrateur, à la naissance d’un écrivain, assigné à comparaître, porte-parole des naufragés. Le palimpseste de cette expérience mortifère dévoile la guérison en cours. Pari tenu pour l’écrivain qui refuse le simple témoignage : la violence de l’expérience concentrationnaire est partageable grâce au « mentir-vrai » de la littérature. Si l’écriture, d’abord douloureuse, asphyxiante, offre la tentation du suicide, elle se transforme après l’oubli en remède contre la mélancolie, en figure de la résilience.

62Mais l’écriture fait plus qu’illustrer le concept de la résilience, elle capture l’entre-deux, la suspension de l’envol. L’écriture telle que Semprun l’exerce révèle en effet l’angle mort des travaux sur la résilience. Ces derniers sont pénalisés par les contraintes inhérentes aux biais d’observation (constitution d’échantillonnages, méthodes d’observation, questionnaires etc.), qui les font osciller entre une vision adaptative parfois idéalisée (« invincibilité » du résilient) et une vision un peu trop parcellaire négligeant les forces de déliaison, le travail de sape de la pulsion de mort. En proposant une nouvelle temporalité, un présent antérieur, en cartographiant les terres du désastre, en créant un transgenre, L’Écriture ou la vie réussit la suture des béances épistémologiques. Comme dans une anamorphose, singulier et universel, réel et imaginaire, disparition et survivance, vie onirique et engagement politique, constituent une seule et même figure à découvrir.


Date de mise en ligne : 11/10/2010

https://doi.org/10.3917/litt.159.0039