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Article de revue

André Martinet et la linguistique appliquée

Pages 145 à 152

Citer cet article


  • Walter, H.
(2009). André Martinet et la linguistique appliquée. La linguistique, . 45(2), 145-152. https://doi.org/10.3917/ling.452.0145.

  • Walter, Henriette.
« André Martinet et la linguistique appliquée ». La linguistique, 2009/2 Vol. 45, 2009. p.145-152. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-linguistique-2009-2-page-145?lang=fr.

  • WALTER, Henriette,
2009. André Martinet et la linguistique appliquée. La linguistique, 2009/2 Vol. 45, p.145-152. DOI : 10.3917/ling.452.0145. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-linguistique-2009-2-page-145?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ling.452.0145


Notes

  • [1]
    André Martinet et Henriette Walter, 1973, Dictionnaire de la prononciation française dans son usage réel, Paris, France-Expansion, 932 p. Distribué depuis 1987 par Droz, à Genève et à Paris.
  • [2]
    André Martinet, 1964, « Pour un dictionnaire de la prononciation française », In Honour of Daniel Jones, Londres, p. 349-356.
  • [3]
    Daniel Jones, 10e éd., 1954, et 14e éd., 1981 [1re éd., 1917], An English Pronouncing Dictionary, ed. revised by A. C. Gimson, London, Dent, 490 p. (10e éd.), 560 p. (14e éd).
  • [4]
    André Martinet, 1971 [1re éd., 1945], La prononciation du français contemporain, témoignages recueillis en 1941 dans un camp d’officiers prisonniers, Paris-Genève, Droz, 249 p.
  • [5]
    Ruth Reichstein, 1960, « Étude des variations sociales et géographiques des faits linguistiques », Word XVI, p. 55-99.
  • [6]
    Guiti Deyhime, 1967, « Enquête sur la phonologie du français contemporain », La linguistique, 1967/1, p. 97-10 et 1967/2, p. 57-84.
  • [7]
    Georges Matoré, 1963, Dictionnaire du vocabulaire essentiel : les 5 000 mots fondamentaux, Paris ; Georges Gougenheim, 1958, Dictionnaire fondamental de la langue française, Paris, 283 p. ; Jean Dubois, René Lagane, Georges Niobey, Didier Casalis, Jacqueline Casalis et Henri Meschonnnic, 1966, Dictionnaire du français contemporain, Paris, Larousse ; Paul Robert et Alain Rey, 1967, Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française : Le Petit Robert, Paris ; Philippe Martinon, 1913, Comment on prononce le français, Paris ; Maurice Grammont, 1914, La prononciation française, Paris ; Pierre Fouché, 1956, Traité de prononciation française, Paris ; Emmanuel Companys, 1965, Phonétique française à l’usage des hispanophones, Paris ; H. Sten, 1956, Manuel de phonétique française, Copenhague ; Bertil Malmberg, 1969, Phonétique française, Malmö ; Hermann Michaelis et Paul Passy, 1930, Dictionnaire phonétique de la langue française, Stockholm.
  • [8]
    André Martinet et Jeanne Martinet, 1980, Dictionnaire de l’orthographe. Alfonic, Paris, Selaf, 201 p., ainsi que, André Martinet, Jeanne Martinet et Jeanne Villard, avec la collaboration de D. Boyer et de A. et G. Dominici, 1983, Vers l’écrit avec alfonic, Paris, Hachette, 174 p.
  • [9]
    « Je parle, donc j’écris. Aide à la lutte contre l’illettrisme par les TIC » (Technologies de l’information et de la communication), dans le cadre du programme européen Socrates Minerva, INFOREF, rue Édouard-Wacken, 1B-4000, Liège, Belgique, Courriel, Site web : http://www.inforef.be.
(à l’occasion de la commémoration, à Cornillon-Confoux, le 11 octobre 2008, du centième anniversaire de la naissance d’André Martinet)

POUR UN DICTIONNAIRE DE LA PRONONCIATION FRANçAISE

1Bien avant la mise en chantier de l’enquête préparatoire à l’élaboration d’un dictionnaire, la première étape de cette vaste entreprise avait été marquée par un article publié en 1964, « Pour un dictionnaire de la prononciation française » [2], qu’André Martinet avait rédigé en hommage au phonéticien Daniel Jones, auteur du très célèbre dictionnaire de la prononciation de l’anglais [3].

2Après avoir rappelé les différentes caractéristiques des dictionnaires de la prononciation française alors existants, presque toujours normatifs et la plupart du temps fondés sur la prononciation de l’auteur de chacun de ces ouvrages, Martinet préconisait dans cet article de repenser complètement la conception d’un dictionnaire de la prononciation, en tenant compte, cette fois, de la diversité des usages, dont la description était beaucoup plus précise depuis quelques décennies.

3Il y proposait ainsi une ébauche de plan de travail pour un dictionnaire d’un nouveau type. C’était un ensemble de réflexions qui nous ont ensuite servi de point de départ, lorsqu’en 1968, il m’avait demandé de diriger dans mon séminaire de l’École pratique des hautes études (4e section), une équipe de chercheurs ayant pour mission de constituer un corpus devant aboutir à l’élaboration d’un dictionnaire qui illustrerait, dans leur implantation lexicale, la variété des prononciations du français et leur dynamique dans la deuxième moitié du XXe siècle.

4Il y ajoutait qu’on était à cette époque en mesure d’établir ce qu’on pouvait considérer comme le « dénominateur commun » de tous les systèmes phonologiques en présence pendant la première moitié du XXe siècle. On était en effet déjà en possession des résultats de l’enquête qu’il avait lui-même menée en 1941 en Allemagne, dans le camp de Weinsberg, auprès de 409 officiers français prisonniers, et qui avait abouti en 1945 à la publication de La prononciation du français contemporain [4].

LA DYNAMIQUE DU SYSTèME PHONOLOGIQUE « MOYEN »

5Au-delà de la grande diversité des usages qui s’était manifestée dans cette première enquête à grande échelle sur la prononciation du français, et tout en rendant compte du clivage entre les usages méridionaux et les usages de la moitié nord de la France, André Martinet faisait remarquer que, dans leur très grande majorité, les prononciations des sujets de la France non-méridionale et de la Région parisienne coïncidaient largement avec celles que recommandaient tous les orthoépistes, par exemple :

6— pour le système vocalique, le maintien de l’opposition des deux a (timbre + longueur ou longueur seule) comme dans mal ~ mâle, la survivance d’une seule opposition de longueur, celle de /è/~/è:/ en syllabe ouverte (faite ~ fête), et l’existence de 4 voyelles nasales /ï/, /ü/, /ã/, /õ/, mais avec une nette tendance à l’élimination de l’opposition /ï/~/ü/ (brin ~ brun) ;

7— pour les consonnes, la distinction entre la nasale palatale /Y/ (accompagner) et la succession /n + j/ (panier), encore majoritaire, mais l’inexistence de la latérale palatale /λ/ (dans paille, ou ailleurs), partout remplacée par /j/.

8Avec les enquêtes suivantes, les mouvements qui n’étaient que des tendances dans la première moitié du XXe siècle allaient connaître une certaine accélération, comme on le constatera grâce à l’enquête de Ruth Reichstein, publiée en 1960 [5] et celle de Guiti Deyhime publiée en 1967 [6].

9Toutefois, ce qui faisait cruellement défaut, c’est une documentation sur la répartition des phonèmes dans les différents mots du lexique français. Un dictionnaire de la prononciation française devenait donc une nécessité.

QUELS MOTS SOUMETTRE à L’ENQUêTE ?

10Le tout premier problème à résoudre pour réaliser ce projet était sans aucun doute celui de la constitution du corpus à soumettre à l’enquête. La solution finalement adoptée a reposé sur la confrontation des prononciations figurant dans les dictionnaires et traités d’orthoépie alors en usage [7] lorsque, pour un mot donné, une divergence de prononciation apparaissait dans l’un des ouvrages consultés, la fiche sur laquelle le mot était inscrit était marquée d’un trait rouge (nous n’en étions pas encore à l’ère de l’informatique généralisée).

11Sur les quelque 50 000 mots relevés à l’origine à partir des prononciations du Petit Robert, 9 000 environ s’étaient ainsi trouvés désignés pour servir de base à notre enquête auprès d’un certain nombre d’informateurs, qui étaient à déterminer.

COMMENT CHOISIR LES INFORMATEURS ?

12Comme il s’agissait d’un dictionnaire destiné à faire apparaître les latitudes admises pour les prononciations d’un même mot dans des usages pouvant être recommandés, par exemple dans le cadre de l’enseignement du français aux étrangers, il avait été décidé que seraient sollicitées des personnes d’un niveau d’instruction plutôt élevé (baccalauréat et bien au-delà) et dont les âges s’étaient finalement échelonnés de 20 à 71 ans. En outre, conscients de la diversité des usages sur le plan géographique, nous avions décidé de choisir des personnes originaires de n’importe quelle région de France mais ayant vécu la plus grande partie de leur vie à Paris.

13Pourquoi Paris ? Non pas parce qu’on y parle mieux qu’ailleurs, mais parce que Paris est le lieu où viennent se rencontrer, se fondre et s’amalgamer les divers usages des locuteurs de langue française de toute provenance géographique, et où chaque locuteur adapte sa prononciation à celle des autres, en gommant progressivement certaines habitudes anciennes, et en adoptant parfois de nouveaux usages ressentis comme plus attirants. Comme on le voit, les prononciations des « Parisiens de Paris » n’ont pas été favorisées, pour la bonne raison qu’elles auraient représenté des particularités régionales (dans ce cas parisiennes), comme l’auraient été celles de Marseille, de Strasbourg ou Douarnenez. Après mûre réflexion, notre choix s’est en définitive porté de préférence sur les « Parisiens de Province », en raison de leurs attaches régionales et de leur mobilité géographique. En effet, selon l’expression de Martinet, une certaine mobilité est susceptible d’éliminer les bizarreries et les « localismes », et concourt ainsi à permettre d’établir une base commune.

LE CHOIX DE LA NOTATION

14Enfin, fallait-il opter pour une notation proprement phonologique, celle qui ne retient que les distinctions pertinentes ? Cette possibilité, pourtant très tentante pour des phonologues convaincus, a été écartée en faveur d’une notation « serrée », celle qui fait la part belle aux nuances phonétiques de chaque unité phonologique dans les différents contextes. Cette précaution permet de comprendre comment, dans un corpus enregistré, certaines tendances peuvent se manifester tout d’abord dans des réalisations phonétiques particulières, avant d’aboutir à des changements phonologiques entraînant à la longue des modifications de l’ensemble du système.

15Restait alors à élaborer un questionnaire à soumettre à tous nos informateurs et à décider d’une méthode d’enquête permettant d’atteindre notre objectif, et avec les moyens dont nous disposions.

LE CHOIX DU QUESTIONNAIRE

16Vu le nombre impressionnant de mots à soumettre à l’enquête – plus de 9 000 – et où figuraient bien souvent un certain nombre de mots savants ou simplement peu habituels, il était de toute façon impossible d’espérer pouvoir les extraire de conversations libres.

17Il a donc été décidé de donner à lire des phrases regroupant les mots dont on voulait relever les différentes prononciations, en les présentant :

18— sous forme humoristique ou tout au moins inattendue pour les mots d’usage courant et qui ne posaient aucun problème de compréhension, et

19— sous forme de définitions déguisées pour les mots rares.

20Ce mode de recueil de phrases lues aurait pu avoir pour résultat des prononciations très recherchées, et donc peu naturelles. En fait, amusés par des phrases un peu incongrues, parfois un peu osées, ou surpris par l’irruption inopinée de définitions scientifiques un peu élaborées, mais reçues avec gratitude, les informateurs, au bout de quelques minutes, ne pensaient plus à leur façon de prononcer, mais se laissaient prendre par ce texte inédit, et un peu bizarre. Certains d’entre eux nous ont même dit qu’ils le ressentaient parfois comme de la poésie surréaliste.

21On peut s’en faire une vague idée grâce aux exemples suivants, où les mots dont on voulait connaître la prononciation ont été reproduits en italiques :

22« Ouvrez les guillemets et fermez la porte. »

23« Elle se laissait aller à la corruption et dégrafait son corsage. »

24« L’ichtyologie est sûrement une science, mais laquelle ? »

25« Il est complètement idiot, mais son idiome m’intéresse. »

26« La musique dodécaphonique n’invite pas au dodo. »

27« Le martinet s’envole au printemps. »

LE DICTIONNAIRE MARTINET-WALTER

28En définitive, ce dictionnaire de la prononciation française, réalisé à l’initiative d’André Martinet, et selon une méthode mettant en lumière les points de convergence et les points de divergence en présence dans les usages phonologiques du français, a permis de mettre en lumière les tendances en cours à la fin du XXe siècle, tout en illustrant à partir d’un corpus précis ce que Martinet entend par la « synchronique dynamique » : un état des lieux montrant les points sensibles du système, ceux qui sont susceptibles de favoriser une évolution à venir.

29Cet ouvrage, qui repose sur plus de 300 heures d’enregistrement, et dont aucune autre langue ne connaît l’équivalent, révèle aussi de façon évidente une des facettes rarement soulignées du parcours de son inspirateur : celui du théoricien rigoureux qui n’hésite pas à apporter des solutions pratiques au difficile choix des prononciations à proposer dans le cadre d’un enseignement du français parlé.

30André Martinet s’impliquera ensuite de façon tout aussi systématique aux problèmes encore plus épineux de l’enseignement du français écrit.

APPRENDRE à éCRIRE ET à LIRE AVEC ALFONIC

31C’est également à Cornillon, autour d’André et de Jeanne Martinet, que se sont tenus des séminaires de recherche sur la graphie phonologique nommée alfonic [8].

32Dès 1970, en tirant parti des résultats des diverses enquêtes permettant de mesurer avec précision la grande diversité des usages phonologiques du français à la fin du XXe siècle, André Martinet avait mis au point un alphabet adapté aux besoins de la notation de cette langue. Cet alphabet sous-phonologique – il ne comportait que les unités du système moyen – son auteur l’avait conçu comme un moyen, pour les enfants ou les étrangers, d’accéder à l’écriture et à la lecture de façon aisée avant d’être confrontés à cette curieuse orthographe du français dont les multiples fantaisies peuvent rebuter jusqu’aux plus fervents amateurs de cette langue.

33Parmi les difficultés à surmonter, les plus importantes étaient certainement celles de la notation des voyelles avec les seules possibilités de l’alphabet latin – les voyelles nasales ont par exemple été notées en faisant figurer un tréma au-dessus du caractère de la voyelle orale – ainsi que celle des consonnes qui n’existaient pas en latin, telles les chuintantes sourde et sonore, finalement représentées respectivement par et .

34L’alphabet de base n’était pas figé : par exemple, la consonne nasale vélaire /W/, celle qui se trouve dans les emprunts à l’anglais (parking), et pour laquelle, à l’origine, Martinet avait jugé inutile de prévoir un signe particulier, a été ajoutée au bout de quelque temps, à la demande des enfants, lorsqu’ils avait eu à écrire le mot parking, preuve que cet outil pédagogique favorisait également chez ses usagers l’aptitude à analyser leurs propres besoins communicatifs.

35D’abord expérimenté avec succès dans des écoles maternelles et primaires dans la région parisienne et dans une petite ville de Provence, l’apprentissage de l’écriture et de la lecture par alfonic a connu un regain d’intérêt depuis 2003 grâce à la création de « Je parle, donc j’écris » [9], un dispositif multimédia qui utilise, dans des scénarios ludiques et interactifs, les ressources de l’informatique pour un apprentissage individuel conduisant en fin de parcours à un passage progressif à l’orthographe.

36On voit ainsi que les applications de cet outil se sont encore développées après même la disparition de son initiateur.

SYNCHRONIE DYNAMIQUE ET LINGUISTIQUE APPLIQUéE

37En conclusion, on ne peut que répéter qu’avec ces réalisations ouvrant la voie à un renouvellement de l’enseignement du français parlé et écrit, André Martinet, dont la réputation n’est plus à faire en tant que grand théoricien de la phonologie diachronique ou de la mise en lumière du concept de synchronie dynamique, se révèle de façon incontestable, comme un innovateur dont les réalisations ont été particulièrement fructueuses en linguistique appliquée.


Date de mise en ligne : 13/04/2010

https://doi.org/10.3917/ling.452.0145