Article de revue

Clélie, histoire romaine de Mlle de Scudéry : un roman laïc

Pages 198 à 215

Citer cet article


  • Briot, F.
(2012). Clélie, histoire romaine de Mlle de Scudéry : un roman laïc. Littératures classiques, 79(3), 198-215. https://doi.org/10.3917/licla.079.0198.

  • Briot, Frédéric.
« Clélie, histoire romaine de Mlle de Scudéry : un roman laïc ». Littératures classiques, 2012/3 N° 79, 2012. p.198-215. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-litteratures-classiques1-2012-3-page-198?lang=fr.

  • BRIOT, Frédéric,
2012. Clélie, histoire romaine de Mlle de Scudéry : un roman laïc. Littératures classiques, 2012/3 N° 79, p.198-215. DOI : 10.3917/licla.079.0198. URL : https://shs.cairn.info/revue-litteratures-classiques1-2012-3-page-198?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/licla.079.0198


Notes

  • [1]
    A. Furetière, Dictionnaire universel, La Haye, A. Leers, 1690, art. « Laïque ».
  • [2]
    C’est là une des ambiguïtés des articles de ce dictionnaire : voir Littératures classiques, n° 47 (« Le Dictionnaire universel de Furetière », dir. H. Merlin-Kajman), 2003.
  • [3]
    Voir par exemple Public et littérature en France au xviie siècle, Paris, Les Belles Lettres, 1994, p 385 : « Ainsi, un mouvement clair se dessine sur le long terme : la notion ontologico-politique du public a pu donner sens et forme à une figure, celle du public, personne fictive renvoyant à l’ensemble virtuel des lecteurs et spectateurs d’une “œuvre littéraire”, ou plus exactement à l’ensemble des particuliers susceptibles d’être touchés – affectés, engagés, transformés – par la publication d’une œuvre “littéraire” ».
  • [4]
    Cette carte en effet dans le roman désigne une qualité particulière, et comme inédite, d’amitié, « l’amitié tendre », et nullement l’amour (Clélie ne la fait pas pour Aronce, mais pour Herminius). Il est vrai que la différence peut paraître ténue, et la frontière poreuse. Il n’empêche : confondre l’un et l’autre revient à commettre une grave méprise dans le roman (comme on le voit au livre XXX, où Valérie en conclut abusivement qu’Herminius ne l’aime pas, elle, mais Clélie) et sur le roman. Car le point de départ est « Nouvelle-Amitié », pas « Nouvel-Amour ». Cela relativise de si nombreux commentaires plus ou moins goguenards concernant la Mer Dangereuse ou les Terres Inconnues. Cette méprise – ou cécité – a du reste son symptôme : le fait que l’on nomme aussi complaisamment et aussi fréquemment cette carte la « carte du Tendre »…
  • [5]
    Tout dans le roman est, si l’on peut dire, naturellement hyperbolique et extra-ordinaire, ce qui peut se comprendre comme un véritable outil d’expérimentation morale : en recherchant ce qui peut être « le comble de » (le comble de l’amour, le comble du malheur, le comble de la vertu, de la gloire, de l’honnêteté, etc), on en vient à pouvoir mieux définir et cerner ces notions.
  • [6]
    Suffisamment sérieux et divers en tout cas pour qu’ultérieurement Mlle de Scudéry les reprenne ultérieurement de façon autonome : Conversations sur divers sujets (1680), Conversations nouvelles sur divers sujets (1684), Conversations morales (1686), Nouvelles Conversations de morale (1688) et Entretiens de morale (1692).
  • [7]
    Le sérieux de l’information de Mlle de Scudéry, auquel la critique pourtant fort positiviste du xixe siècle – et ses héritiers – n’aura guère été sensible, doit être signalé : le choix romain est essentiel. On y est sur le terrain d’une culture humaniste masculine revisitée malgré elle, sans doute celui d’un espace mental cornélien, et aussi d’une relecture galante d’un monde de valeurs données comme universelles. Il se situe donc dans une des suites possibles de Guez de Balzac et de ses Discours intitulés « Le Romain », et « Suite d’un entretien de vive voix, ou de la conversation des Romains », tous les deux dédiés à la marquise de Rambouillet, parus dans les Œuvres diverses de 1644.
  • [8]
    D. Denis (La Muse galante. Poétique de la conversation dans l’œuvre de Madeleine de Scudéry, Paris, Champion, 1997, p 340) évoque également « le réalisme galant », dans un sens certes quelque peu différent, mais auquel on souhaite ici faire un écho.
  • [9]
    Clélie, histoire romaine, textes choisis, présentés, établis et annotés par D. Denis, Paris, Gallimard, « Folio classique », 2006.
  • [10]
    Clélie, histoire romaine, éd. crit. Ch. Morlet-Chantalat, Paris, Champion, « Sources classiques », 2001-2005, 5 vol. Pour notre part, nous citerons l’édition originale, consultable en ligne sur le site Gallica. Signalons ici que nous en respecterons la ponctuation et l’usage des majuscules, par souci de ne point trop maltraiter la présentation du texte et, à notre sens, d’en faciliter la lecture, ce que nous n’avons pas su faire en revanche pour l’orthographe.
  • [11]
    Et l’on penserait ici aisément, par une analogie que l’on peut certes contester, à la même frustration ou déception des lecteurs à la fin du dernier volume que celle que l’on peut en éprouver aujourd’hui au dernier épisode d’une série ou au dernier volume d’un manga que l’on aurait suivi.
  • [12]
    Par exemple Ch. Morlet-Chantalat, La Clélie de Mademoiselle de Scudéry. De l’épopée à la gazette : un discours féminin de la gloire, Paris, Champion, 1994.
  • [13]
    Ne serait-ce que dans les Chroniques du samedi, suivies de pièces diverses (1653-1654), éd. A.Niderst, D. Denis et M. Maître, Paris, Champion, 2002.
  • [14]
    Voir t. IX, Ve partie, l. I, p. 366, un exemple de débat subtil : « Lysistrate […] voulut qu’on examinât s’il était plus doux d’être fort aimable, sans être fort aimée, que d’être fort aimée, sans être fort aimable ».
  • [15]
    Cité dans l’édition Folio due à D. Denis, p 392.
  • [16]
    Voir à ce propos notamment L’Esthétique galante. « Discours sur les Œuvres de Monsieur Sarasin » et autres textes, éd. dir. par A. Viala, Toulouse, Société de Littératures Classiques, 1989 ; A. Viala, La France galante, Paris, Puf, « Les Littéraires », 2008.
  • [17]
    T. VIII, IVe partie, l. II, p. 962-963.
  • [18]
    « La doctrine des moeurs, science qui enseigne à conduire sa vie, ses actions. […] La philosophie moderne se divise en Logique, Morale, Physique et Métaphysique » (A. Furetière, op. cit., art. « Morale »).
  • [19]
    T. VIII, IVe partie, l. II, p. 964.
  • [20]
    Voir H. Gouhier, Cartésianisme et augustinisme au xviie siècle, Paris, Vrin, 1978.
  • [21]
    Ainsi que l’on peut encore ici le constater, Clélie, tout comme Artamène ou le Grand Cyrus (1649-1653), c’est aussi l’Antiquité des savants revisitée, remodelée et reconfigurée par la culture mondaine.
  • [22]
    T. VIII, IVe partie, l. II, p. 965-966.
  • [23]
    T. IV, IIe partie, l. III, p. 1377.
  • [24]
    Ibid., p. 1379-1380.
  • [25]
    Tite-Live, Histoire romaine, I, 58, dans Historiens romains. Historiens de la République, éd. et trad. G. Walter, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1968, p. 99. On peut signaler que dans la version de Denys d’Halicarnasse, que Madeleine de Scudéry utilise pour d’autres épisodes, ni Collatin, le mari de Lucrèce, ni Brutus ne sont présents. Ne se trouvent auprès de Lucrèce, lorsqu’elle se tue, que son père et Valérius.
  • [26]
    Augustin, La Cité de Dieu, l. I, chap. XVIII, trad. L. Moreau (1846) revue par J.-C. Eslin, Paris, Éd. du Seuil, « Points-Sagesse », 1994, t. I, p. 60.
  • [27]
    T. IV, IIe partie, l. III, p. 1380.
  • [28]
    Ce qui par contrecoup ne manquerait de quelque peu discréditer ceux qui ont longtemps réduit le roman à cette seule question, qu’ils considéraient, sans doute par légèreté, futile.
  • [29]
    Montaigne, Essais, III, 10 (« De la vanité »), éd. dir. par J. Céard, Paris, UGE, « Le Livre de Poche », 2002, p. 289.
  • [30]
    T. II, Ière partie, l. II, p. 838-839.
  • [31]
    Ce sont là des réflexions qu’il pourrait être intéressant de prolonger avec Fl. Dupont, Rome, la ville sans origine, Paris, Le Promeneur, 2011.
  • [32]
    T. II, Ière partie, l. II, p. 842-844.
  • [33]
    « Il faut révérer les parents, les Supérieurs, les Magistrats, les gens d’âge & de mérite. Il faut révérer les choses saintes, les caractères sacrez, les images, les reliques des Saints. Il faut révérer les lois & les ordres politiques. On révère les grands monuments de l’Antiquité, les ruines qui nous en restent », dit le Dictionnaire universel de Furetière, tandis qu’« il faut servir Dieu avec un profond respect & humilité ; croire ce que l’Eglise propose avec respect et soumission. Nous devons du respect au Roy, aux Magistrats, à nos parents et à nos maîtres. Il ne faut jamais perdre le respect devant les Dames, leur manquer de respect ».
  • [34]
    « Rendre le plus grand des respects, et la plus profonde soumission. Il n’y a que Dieu seul qu’on doive adorer véritablement, les Païens sont ceux qui adorent les idoles. […] signifie quelquefois simplement, Révérer. Adorer les reliques, les images, pour lesquelles on a seulement de la vénération et de l’estime. Il y a plusieurs passages tant dans la Sainte Ecriture que chez les Ecrivains Ecclésiastiques, où le mot d’adorer se dit seulement d’un simple honneur qu’on fait à quelqu’un, ou de la vénération qu’on a pour lui » (A. Furetière, op. cit.). Vénérer représente donc bien un rapport de nature inférieure à celui qu’exprime adorer.
  • [35]
    T. II, Ière partie, l. II, p. 831.
  • [36]
    Ibid., p. 865-866.
  • [37]
    Ibid., p. 846. Ce n’est évidemment pas exactement ce que raconte Tite-Live (op.cit., p. 66) : « l’idée que les malheurs du règne précédent, si glorieux sous d’autres rapports, étaient dus à la négligence ou à l’altération du culte divin, lui donnèrent la conviction que son premier devoir était de rétablir les pratiques religieuses telles qu’elles furent en vigueur sous Numa. Il chargea donc le grand pontife de transcrire toutes les règles établies par Numa sur un tableau et de l’exposer aux regards du peuple ».
  • [38]
    A. Furetière, op. cit.
  • [39]
    Voir R. Kosseleck, Le Règne de la critique [1959], Paris, Les Éditions de Minuit, « Arguments », 1979, p. 15 : « Alors que les partis religieux tiraient leurs énergies de sources qui se trouvaient hors du ressort du prince, le prince ne pouvait s’imposer contre eux qu’en brisant le primat de la religion. C’est seulement de cette façon que les monarques parvenaient à soumettre les différents partis à l’autorité de l’État ».
  • [40]
    Sur ce point crucial, voir D. Denis, La Muse galante, op. cit., p. 247-275.
  • [41]
    Voir la fête de la pluie d’or, t. IV, IIe partie, l. III, p. 210 sq.
  • [42]
    T. II, Ière partie, l. II, p. 870.
  • [43]
    Loc.cit.
  • [44]
    Loc. cit.
  • [45]
    T. II, Ière partie, l. II, p. 871.
  • [46]
    Ibid., p. 873 (nous soulignons).
  • [47]
    Ibid., p. 874.
  • [48]
    Ibid., p. 877.
  • [49]
    T. VI, IIIe partie, l. II, p. 1149.
  • [50]
    Ibid., p. 1144-1146.
  • [51]
    Ibid., p. 1153.
  • [52]
    Ibid., p. 1157 (nous soulignons).
  • [53]
    Ainsi, sur cette fausse imposition de normes prétendument spirituelles, cette formulation bien symptomatique : « et elles sont si persuadées de leur prétendue vertu, qu’elles traitent toutes les autres Dames de profanes, qui ne sont pas dignes de leur société » (t. III, IIe partie, l. I, p 234 ; c’est encore nous qui soulignons).
  • [54]
    F. Cosandey et R. Descimon, L’Absolutisme en France. Histoire et historiographie, Paris, Éd. du Seuil, « Points-Histoire », 2002, p. 102.
  • [55]
    Mlle de Scudéry, Lettre à Valentin Conrart, Chroniques du samedi, op. cit., p. 52.
Français

Clélie, histoire romaine (1654-1660), de Madeleine de Scudéry, doit être pris aujourd’hui pour un roman qui embrasse la société : de ce fait la religion y est présente. On constate toutefois que sa présence y restera systématiquement aussi indiscutée qu’indiscutable ; il y a de la religion, oui, mais le silence demeure, demeurera, et doit toujours demeurer sur quelle religion, quelles croyances, quelle foi. On se propose donc de lire le roman comme un roman laïc, au sens où il est une des figurations possibles, heureuses, de ce nouvel espace public issu de l’Édit de Nantes, pacifié des querelles religieuses parce qu’il les tient à distance quand il ne les exclut pas.


English

Mademoiselle de Scudéry’s Clelie, histoire romaine - Clelia : a Secular Romance

Mademoiselle de Scudéry’s Clelie, histoire romaine - Clelia : a Secular Romance

Madeleine de Scudéry’s Clelia (1654-1660) needs to be understood in our times as a novel whose scope is that of its society : inasmuch, religion is present in it. However its presence stays systematically as undisputed as it is undisputable ; there is religion, yes, but no word whatsoever about what religion, what beliefs, what faith, emerges, will emerge, or can ever emerge from the text. This is why we provide a reading of the novel as a secular romance, in the sense of its being one of the possible and happy figures of the new public space that issued from the Edict of Nantes - a space where religious quarrels have been pacified because they are held at a distance - when they are not simply banned.


Date de mise en ligne : 28/03/2013

https://doi.org/10.3917/licla.079.0198