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« Comme une anecdote de la veille » : mise en scène énonciative de l'actualité dans les genres anecdotiques (1660-1710)

Pages 17 à 34

Citer cet article


  • Abiven, K.
(2012). « Comme une anecdote de la veille » : mise en scène énonciative de l'actualité dans les genres anecdotiques (1660-1710) Littératures classiques, 78(2), 17-34. https://doi.org/10.3917/licla.078.0017.

  • Abiven, Karine.
« “Comme une anecdote de la veille” : mise en scène énonciative de l'actualité dans les genres anecdotiques (1660-1710) ». Littératures classiques, 2012/2 N° 78, 2012. p.17-34. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-litteratures-classiques1-2012-2-page-17?lang=fr.

  • ABIVEN, Karine,
2012. « Comme une anecdote de la veille » : mise en scène énonciative de l'actualité dans les genres anecdotiques (1660-1710) Littératures classiques, 2012/2 N° 78, p.17-34. DOI : 10.3917/licla.078.0017. URL : https://shs.cairn.info/revue-litteratures-classiques1-2012-2-page-17?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/licla.078.0017


Notes

  • [1]
    J.-J. Rousseau, Les Confessions, livre IV, Œuvres complètes, éd. B. Gagnebin et M. Raymond, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1959, t. I, p. 141-142.
  • [2]
    Fr. Wild, tout en considérant un empan chronologique plus large, indique que la grande période des ana se situe de 1666 à 1708, où paraissent dix-huit nouveaux ouvrages (Naissance du genre des Ana (1574-1712), Paris, Champion, 2001, p. 13).
  • [3]
    La Polyanthée de Mirabelli (D. N. Mirabelli, Polyanthea […], Savone, F. da Silva, 1503) connaît par exemple une quarantaine de rééditions entre 1503 et 1681, phénomène qui s’essouffle dès les années 1660, pour s’achever en 1735.
  • [4]
    B. Beugnot, « Forme et histoire : le statut des ana », La Mémoire du texte. Essais de poétique classique, Paris, Champion, 1994, p. 67-87 ; ici p. 72.
  • [5]
    Voir A. Moss, Les Recueils de lieux communs. Apprendre à penser à la Renaissance [1996], trad. P. Eichel-Lojkine, Genève, Droz, 2002.
  • [6]
    Sur la typologie des lieux, établie d’après les Topiques d’Aristote et encore valide à l’âge classique, voir A. Kibédi-Varga, Rhétorique et littérature, Études de structures classiques [1970], Paris, Klincksieck, 2002, p. 37 sq.
  • [7]
    Menagiana, sive excerpta ex ore Aegidii Menagii, Paris, Delaulne, 1693, p. 15.
  • [8]
    Dictionnaire universel […], La Haye / Rotterdam, Leers, 1690.
  • [9]
    Pour une mise au point sur cette définition de l’actualité, voir l’introduction de Ch. Bouteille-Meister à sa thèse de doctorat, Représenter le présent. Formes et fonctions de « l’actualité » dans le théâtre d’expression française à l’époque des conflits religieux (1554-1629), Université Paris Ouest Nanterre La Défense, 2011.
  • [10]
    Voir Chr. Jouhaud, « Historiens du temps présent et pouvoir politique », Les Pouvoirs de la littérature : histoire d’un paradoxe, Paris, Gallimard, 2000, p. 151-250.
  • [11]
    Après L. Marin : « une des transformations essentielles de la position officielle de l’historiographie avec le pouvoir absolu de Louis XIV a été d’être le scripteur du présent du règne, de l’actualité du roi » (Le Portrait du roi, Paris, Minuit, 1981, p. 61).
  • [12]
    Chr. Jouhaud, op. cit., p. 156.
  • [13]
    Sentiments sur les lettres et sur l’histoire avec des scrupules sur le stile, Paris, C. Blageart et G. Quinet, 1683, p. 107-108. Les autres théoriciens du roman – Valincour, Huet, etc. – font le même usage de ce mot, ainsi que des verbes de sens proche attacher, (s’)appliquer, intéresser / prendre intérêt : sur la récurrence de ces termes, voir C. Esmein (éd.), Poétiques du roman,Scudéry, Huet, Du Plaisir et autres textes théoriques et critiques du XVIIe siècle sur le genre romanesque, Paris, Champion, 2004, p. 752-753.
  • [14]
    Objet par excellence de lectures à clé, l’ouvrage de J. de La Bruyère paraît au cœur de la période envisagée, en 1688 (Paris, E. Michallet).
  • [15]
    Ce point est abordé dans les ouvrages suivants : M.-Th. Hipp, Mythes et réalités, enquête sur le roman et les mémoires (1660-1700), Paris, Klincksieck, 1976, p. 53, 153 et 168 sq. ; M. Lever, Le Roman français au XVIIe siècle, Paris, Puf, 1981, p. 171 ; Chr. Zonza, La Nouvelle historique en France à l’âge classique (1657-1703), Paris, Champion, 2007, p. 80-86.
  • [16]
    Ch. Sorel, La Bibliothèque françoise [1664], Paris, Cie des Libraires, 1667, p. 180.
  • [17]
    Ibid., p. 181.
  • [18]
    M.-Th. Hipp (op. cit., p. 153 sq.) recense les périodes que privilégie la nouvelle : la Fronde, la campagne de Flandres (1667), l’élection de Jean Sobieski et la révolte de Hongrie (1674-1675), et la transposition dans le passé – à la cour des Valois pour La Princesse de Clèves – est fréquente.
  • [19]
    Le « réalisme historique de la nouvelle » proche d’une « chronique véritable » conduit à mettre en scène des héros dont « les noms de famille renvoi[ent] au descendant réel qui portait le nom au moment où l’auteur écrit » (E. Bury, dans La Littérature française : dynamique & histoire, dir. J.-Y. Tadié, Paris, Gallimard, « Folio Essais », 2007, t. I, p. 550). Il convient de garder à l’esprit que ces ouvrages se situent « dans un contexte antérieur à celui de l’émergence du réalisme littéraire », mais en un temps où les genres historiques, érudits d’une part et fictionnels de l’autre, sont considérés comme des « formes concurrentes de composition d’une image du passé » (A. Duprat, Vraisemblances. Poétiques et théorie de la fiction, du Cinquecento à Jean Chapelain (1500-1670), Paris, Champion, 2009, p. 328-329).
  • [20]
    M. Escola, « Introduction » aux Nouvelles galantes du XVIIe siècle, Paris, GF-Flammarion, 2004, p. 10. Sur la « pragmatique littéraire moderne » au sein de la théorie du vraisemblable au seuil de notre période, voir A. Duprat, op. cit., p. 313-314.
  • [21]
    La dimension novatrice d’une telle démarche avait été soulignée par M. Lever : « il fallait quelque audace pour donner aux personnages des noms modernes […] et pour situer l’action dans la France contemporaine » (op. cit., p. 173).
  • [22]
    Cette « théorie du tournant de 1660 », en partie fondée sur de réels changements et en partie l’objet de stratégie et de théorisation a posteriori, est exposée dans C. Esmein, L’Essor du roman, Discours théorique et constitution d’un genre littéraire au XVIIe siècle, Paris, Champion, 2008, en particulier p. 433.
  • [23]
    Dans une acception du mot différente de celle citée précédemment, ici formulée par le Dictionnaire universel de Furetière en ces termes : « Se dit aussi des Romans, des narrations fabuleuses, mais vrai-semblables qui sont feintes par un Auteur, ou desguisées. […] On dit en ce sens, Ce n’est pas un conte, un roman, c’est une histoire ».
  • [24]
    Voir M. Escola, op.cit., p. 8-9.
  • [25]
    C’est l’expression de S. Uomini pour englober tous ces « ouvrages installés à la lisière de la fiction et de l’histoire » (Cultures historiques dans la France du XVIIe siècle, Paris, L’Harmattan, 1998), quoique pour une période antérieure à la nôtre (1600-1680).
  • [26]
    L’enregistrement lexicographique du mot a lieu en 1690 dans le Dictionnaire universel de Furetière : « Anecdotes. Terme dont se servent quelques Historiens pour intituler les Histoires qu’ils font des affaires secrettes et cachées des Princes, c’est à dire, des Memoires qui n’ont point paru au jour ».
  • [27]
    A. Varillas, Les Anecdotes de Florence ou l’histoire secrète de la maison de Médicis, La Haye, A. Leers, 1685.
  • [28]
    Il s’agit tantôt de romans, tantôt de libelles, volontiers diffamatoires, comme Le Gazetier Cuirassé ou les Anecdotes Scandaleuses de la Cour de France de Ch. Théveneau de Morande (Londres, 1771). Le mouvement n’est pas près de se tarir, puisque N. Thibault-Koza dénombre, de 1685 à 1800, 99 ouvrages comprenant Anecdotes dans leur titre (Entre le roman et l’histoire : l’esthétique de l’anecdote au XVIIIe siècle, thèse de doctorat, Université de Paris X, 1986).
  • [29]
    D. Denis, Le Parnasse Galant, Institution d’une catégorie littéraire au XVIIe siècle, Paris, Champion, 2001, p. 47.
  • [30]
    Voir M.-Th. Hipp, op. cit., et E. Lesne, LaPoétique des Mémoires (1650-1685), Paris, Champion, 1996).
  • [31]
    C’est le titre d’un chapitre du livre de B. Guion : « L’histoire des particularités : Mémoires, nouvelles historiques, histoires secrètes » (Du bon usage de l’histoire : histoire, morale et politique à l’âge classique, Paris, Champion, 2008, p. 373-429). Fr. Charbonneau développe aussi ce trait caractéristique des mémoires dans la deuxième partie du siècle (« Des territoires particuliers », Les Silences de l’Histoire. Les mémoires français du XVIIe siècle, Sainte-Foy, Presses de l’Université Laval, 2001, p. 61-76).
  • [32]
    Ce discours topique portant sur la valeur du témoignage visuel est issu de l’historiographie : pour une archéologie de cette notion, voir A. Zangara, et sa mise au point bibliographique : Voir l’histoire. Théories anciennes du récit historique, Paris, Vrin / Éd. de l’EHESS, « Contextes », 2007.
  • [33]
    Comme l’indique la manchette (Saint-Simon, Mémoires, éd. Y. Coirault, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1982-1988, t. II, p. 516).
  • [34]
    Loc. cit.
  • [35]
    C’est ainsi que Sorel nomme les récits de vie dans le chapitre « Des Narrations véritables, des evenemens divers des voyages, des vies des hommes et des Histoires des Nations » de La Bibliothèque françoise, éd. cit., p. 144 sq.
  • [36]
    J.-L. de Grimarest, La Vie de M. de Molière, Paris, J. Lefebvre, 1705, p. 18. L’anecdote incriminée se trouve dans la deuxième édition du Menagiana : Menagiana, ou les bons mots, les pensées critiques […] de Monsieur Ménage [1693], Paris, F. et P. Delaulne, 2nde éd. augmentée, 1694, t. II, p. 13.
  • [37]
    Selon ce texte à clef, le modèle serait le marquis de Soyecourt, ce qui est peu vraisemblable : le personnage du chasseur fait sûrement référence au Grand Veneur, charge que Soyecourt n’a obtenue qu’en 1669, la comédie-ballet des Fâcheux ayant été créée en 1661 (voir Molière, Œuvres complètes, éd. G. Couton, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1971, t. I, p. 481).
  • [38]
    C’est seulement aux XVIe-XVIIe siècles qu’une tradition de vies d’écrivains se met en place en France (voir E. Mortglat, « L’emploi du mot Vie chez Guillaume Colletet : de l’éloge de l’“illustre” à la critique du poète français », Le Lexique métalittéraire français (XVIe-XVIIe siècles), dir. M. Jourde et J.-Ch. Monferran, Genève, Droz, 2006, p. 89-106).
  • [39]
    Du reste, même l’hagiographie renouvelle son personnel : H. Bremond note qu’à ceux qu’il appelle les « saints d’autrefois », on ajoute des histoires de pieux personnages contemporains, les « saints de la veille » (Histoire littéraire du sentiment religieux en France depuis la fin des guerres de religion jusqu’à nos jours [1923], Paris, A. Colin, 1967-1968, t. I, p. 240).
  • [40]
    Sur la mutation de la tradition antique puis humaniste des Vies des hommes illustres vers la forme moderne de la biographie à partir du XVIIIe siècle, voir dans le présent volume l’article de D. Fortin.
  • [41]
    Voir le passage des Historiettes de Tallemant des Réaux consacré, dès les années 1650, à cet auteur, dans l’historiette collective sur des auteurs contemporains intitulée « Racan et autres resveurs » (Historiettes, éd. A. Adam et G. Delassault, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1960-1961, t. I, p. 381-392).
  • [42]
    Cette hypothèse se fonde sur les analyses de J. Sgard (« Problèmes théoriques de la biographie », dans L’Histoire au XVIIIe siècle, Aix, Edisud, 1980, p. 187-199, notamment p. 187), et de R. Koselleck (« “Historia magistra vitae”. De la dissolution du “topos” dans l’histoire moderne en mouvement », Le Futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Éd. de l’EHESS, 1990, p. 37-62).
  • [43]
    Voir la présentation de cet ouvrage par St. Macé (Racan, Œuvres complètes, Paris, Champion, 2009, p. 895-897), qui rattache, à raison, cette Vie aux ana. Rédigée dès les années 1650, elle précède toutefois l’essor des ana de quelques décennies (comme St. Macé le précise lui-même).
  • [44]
    R. Barthes, Sade, Fourier, Loyola, Paris, Seuil, 1980, p. 14. Selon le Menagiana, Ménage aurait dit quant à lui, anticipant le travail de collecte de ses disciples : « Je dicterais de beaux Menagiana si je m’y mettais » (cité par Fr. Wild, op. cit., p. 35).
  • [45]
    Cette procédure ne correspond pas à celle de tous les ana, mais permet de rendre compte du Menagiana et de ceux qui le prennent pour modèle.
  • [46]
    P. Colomiès justifie ainsi sa deuxième édition augmentée du Colomesiana : « [J’ai] ramassé quantité de choses qui ne sont ni moins rares ni moins curieuses, que celles que j’ay déjà publiées » (Mélanges historiques, Orange, J. Rousseau, 1675).
  • [47]
    Voir par exemple Menagiana, op. cit., Avertissment, p. iii.
  • [48]
    Scaligeriana [sic], sive Excerpta ex ore J. Scaligeri, Genève, P. Colomiès, 1666.
  • [49]
    Menagiana, op. cit., p. ii (nous soulignons).
  • [50]
    Épître au Scaligerana, Perroniana, Pithoeana et Colomesiana, ou Remarques historiques, critiques, morales et littéraires de Jos. Scaliger, J.-Aug. De Thou, et P. Colomiès, avec les notes de plusieurs savants, éd. P. Desmaizeaux, Amsterdam, Covens et Mortier, 1740, n.p.
  • [51]
    Même dans le cas d’une citation d’un discours qui s’est effectivement tenu, le passage de l’oral à l’écrit engendre un écart inévitable, ce qui a poussé les linguistes à proposer les termes de discours relaté, porté, déporté, déplacé (voir L. Rosier, Le Discours rapporté : histoire, théories, pratiques, Bruxelles, Duculot, 1999, p. 11-62).
  • [52]
    M. Wilmet, Grammaire critique du français, 4e éd., Bruxelles, De Boeck & Larcier, 2007, § 449.
  • [53]
    Menagiana, op. cit., Avertissement, n. p.
  • [54]
    Ibid., p. 12.
  • [55]
    Sorbieriana, ou bons mots, rencontres agreables, pensées judicieuses et observations curieuses de M. Sorbiere [1691], Paris, Vve Cramoisy, 1694, p. 2.
  • [56]
    La notion, si elle permet de donner une assise linguistique à l’expression de l’actualité, est d’usage malaisé à cause de la dilution dont elle fait l’objet, et de l’emploi parfois indifférencié qui est fait des termes actualisation et énonciation. Voir De l’actualisation, dir. J.-M. Barbéris, J. Bres et P. Siblot, Paris, Éd. du CNRS, 1998.
  • [57]
    N. Perrot d’Ablancourt, Les Apophtegmes des anciens, tirez de Plutarque, de Diogène Laerce, d’Elien, d’Athénée, de Stobée, de Macrobe, & de quelques autres, Paris, Th. Jolly, 1664, p. 446.
  • [58]
    Les marqueurs évidentiels dénotent le type de source épistémique dont provient l’information que communique l’énoncé : la perception, l’inférence, l’emprunt à autrui. Voir Langue française, n° 102 (« Les sources du savoir et leurs marques linguistiques », dir. P. Dendale et L. Tasmowski), mai 1994.
  • [59]
    Recueil de particularitez, fait l’an 1665. Ce recueil est considéré comme un ana, en dépit de la diversité des informateurs convoqués. On le trouve dans les Pauli colomesii Opuscula, Paris, S. Mabre-Cramoisy, 1668, p. 95-143 ; p. 98-99 pour la citation.
  • [60]
    Il s’agit cette fois d’une acception du terme plus proche de la définition originelle de Ch. Bally : « L’actualisation a pour fonction de faire passer la langue dans la parole » (Linguistique générale et linguistique française [1932], Berne, Francke, 1965, p. 82).
  • [61]
    Sorbieriana, op. cit., p. 7-8.
  • [62]
    J. Du Castre d’Auvigny, Amusements historiques ou recueil de ce qu’il y a de plus intéressant dans les Historiens les plus connus & les plus fidèles, Paris, Prault / Le Clerc, 1735, Avertissement, p. V-VI.

1

[Le juge-mage Simon] avoit pris [de la belle littérature] surtout cette brillante superficie [...]. Il savoit par cœur tous les petits traits des ana et autres semblables : il avoit l’art de les faire valoir, en contant avec intérest, avec mystére et comme une anecdote de la veille, ce qui s’était passé il y a soixante ans. [1]

2C’est au genre des ana et à ses « petits traits » anecdotiques que renvoie Rousseau quand il évoque le stock d’histoires anciennes que l’on récupère, pour briller, en les déguisant en petits faits vrais et inédits. Ces ouvrages, qui ont fleuri plutôt entre 1660 et 1708, et donc déjà anciens au cœur du XVIIIe siècle [2], continuaient manifestement d’être lus et utilisés : le recyclage des anecdotes semble être un ressort pérenne de la conversation, comme si la plasticité de cette forme lui conférait une sorte de disponibilité pour la réénonciation. C’est ce phénomène de circulation de récits donnés comme actuels qui fait l’objet de la présente étude, visant à saisir le fonctionnement de la curieuse collection éditoriale que constituent les ana.

3Le principe de ces recueils de pensées érudites et de bons mots, comme le Menagiana ou le Sorberiana, est de garder la trace du discours d’un auteur dont le nom, augmenté du suffixe latin -ana, forme le titre de l’ouvrage. Les fragments contenus dans ces recueils étaient lus à la fois par intérêt pour la figure de l’auteur, et pour être cités et réutilisés dans d’autres contextes. Il s’agit d’envisager la nouveauté – radicale du point de vue de l’histoire des formes brèves – que constitue un tel genre éditorial, fondé sur la mise en scène d’une parole récente, ou du moins représentée comme telle. La modification essentielle dans la culture de la citation qui se manifeste dans les ana réside dans la possibilité de se réclamer d’auteurs récents, qu’on a même pu côtoyer dans un salon ou un cercle savant. L’hypothèse selon laquelle ce genre modifie profondément le rapport aux mots d’auteurs se soutient d’une remarque de Bernard Beugnot : constatant que les « florilèges cessent de s’imprimer dans les années 1660-1665 », précisément au moment où les ana apparaissent [3], il se demande s’il faut y voir un « hasard de la chronologie ou une authentique relève [4] ». Postuler un passage de relais entre les compilations anciennes et les ana paraît une proposition féconde pour saisir la reconfiguration des pratiques de collection à partir du dernier tiers du siècle. Les polyanthées et autres florilèges, qui, à la Renaissance, charriaient le fonds de lieux communs compilés depuis l’Antiquité [5], reposaient sur la preuve rhétorique que constitue l’autorité, privilégiant donc la compilation de textes canoniques. À l’inverse, les éditeurs d’ana, non seulement utilisent une matière inédite, mais, en outre, exhibent la nouveauté de celle-ci en représentant le savant en situation de parole. Au sortir de l’Humanisme, le recours aux lieux communs du discours que sont les formes sentencieuses ou les petits récits exemplaires [6] ne serait donc plus seulement autorisé par l’Antiquité de la source : les paroles des modernes parviennent à rivaliser avec celles des anciens.

4Ce passage de témoin ne se comprend qu’en replaçant les ana dans une histoire des formes, qui permet de déterminer les conditions de possibilité d’un tel genre anecdotique : il convient de faire un détour par les pratiques d’écriture historique, au sens large, qui marquent les années d’essor des ana, de 1660 à 1710, pour envisager le régime d’historicité et le rapport à l’expérience temporelle qui émergent à cette période. L’intuition qui guide cette contextualisation liminaire est qu’il existe alors un attrait pour la mise en scène textuelle de l’événement récent, offert à l’identification. L’anecdote est alors un matériau prisé dans de nombreux genres, depuis les mémoires jusqu’aux vies. Exemples ou symptômes de cette tendance, les ana, qui mêlent aux propos savants des fragments anecdotiques, présentent une construction discursive qui mérite l’analyse, afin de dégager les artifices de la figuration d’une parole présente.

Histoires du temps présent

5Les ana, en dépit de la diversité des fragments qui les composent – points d’érudition, extraits de poèmes, etc. – peuvent être vus en partie comme des recueils d’anecdotes, telles que celle-ci :

6

Monsieur le Duc de M. [Montausier] disoit que les maisons de Paris estoient si hautes qu’elles empêchoient de voir la Ville. Le même sur ce que les Feuillans faisoient bâtir & employoient divers ordres d’Architecture dans leur bâtiment, demandoit pourquoy ils ne bâtissoient pas plûtost suivant leur Ordre que suivant l’Ordre Corinthien, Dorique, ou Ionien. [7]

7C’est en se fondant sur la présence relativement dense de ce genre de séquences dans les ouvrages composés à partir du Menagiana qu’on peut décrire les ana comme des ensembles de petites histoires, suivant l’un des sens donnés à ce mot par Furetière en 1691 :

8

Histoire, se dit aussi d’un petit recit de quelque advanture qui a quelque chose de plaisant ou d’extraordinaire qui est arrivé à quelque personne, et sur tout quand elle est un peu de nostre connoissance. Il nous a conté une histoire plaisante et recreative d’une telle personne. [8]

9Dans cette acception, le substantif est associé au verbe conter et aux qualificatifs plaisant(e) et récréative, ce qui traduit une conception du récit d’agrément, d’origine orale, à laquelle correspond l’extrait du Menagiana cité ci-dessus. La mention d’une « advanture […] qui est arrivé[e] à quelque personne, et sur tout quand elle est un peu de nostre connoissance » retient particulièrement l’attention : les histoires, pour intéresser, doivent concerner des contemporains, au sujet desquels on aura « quelque chose […] d’extraordinaire » à révéler. Aussi les ana relatent-ils le temps présent, ou l’actualité, si l’on veut bien étendre ces notions à un empan chronologique long de plusieurs décennies : ce long temps présent recouvre alors une période de deux ou trois générations, où les individus sont susceptibles de se sentir contemporains du fait relaté, notamment à travers la relation directe des événements par des témoins [9] – récits oraux dont les ana sont précisément conçus pour être les dépositaires.

10C’est en ce sens que les ana sont des « histoires du temps présent », pour employer, en la détournant, une expression empruntée aux historiens du XXe siècle, que Christian Jouhaud a déjà reprise comme titre d’un chapitre sur l’historiographie du Grand Siècle [10]. En montrant la manière dont Louis XIV orchestre lui-même la mise en récit de son règne [11], il y rappelle que le dessein royal est de « donner une Histoire épidictique permettant de produire un récit du passé proche, voire du présent [12] ». Cette orientation historiographique des décennies postérieures à 1661 est l’indice d’une évolution de la culture historique du dernier tiers du siècle, qui serait tournée vers une actualité étendue. Ce processus, envisagé par Christian Jouhaud dans le champ de l’Histoire publique et encomiastique, peut aussi s’observer, dans la même période, s’agissant d’autres genres narratifs, de la fiction narrative aux petites histoires anecdotiques.

Genres d’actualité

11Pour comprendre quelles sont les histoires qui intéressent le lecteur de la fin du XVIIe siècle, il faut sans doute donner à ce verbe le sens que lui confère Du Plaisir, par exemple : celui d’un attachement aux personnages, d’une implication personnelle [13]. À en juger par les genres qui naissent ou s’épanouissent à partir des années 1660, on constate en effet que pour plaire à ce lecteur, il faut – dans une nouvelle historique – mettre en scène des aventures de héros proches, non plus épiques, ou lui relater les badinages entendus dans un salon en vue – avec une lettre galante –, lui révéler le modèle d’un personnage vu au théâtre – dans une anecdote biographique –, lui désigner les vices d’un contemporain – dans un roman à clé ou une satire. Bref, il faut lui parler des « caractères ou mœurs de ce siècle [14] ».

12Cette tendance est bien connue, et a été depuis longtemps analysée au sujet du genre narratif de la nouvelle [15]. Le mot est étroitement associé pour les contemporains au sens premier de « fait d’actualité » :

13

Nous avons remarqué que pour les rendre judicieuses, il semble que toutes celles qu’on raconte ne doivent être que des choses arrivées depuis peu, autrement, il n’y aurait pas de raison de les appeler des Nouvelles. [16]

14Le noyau diégétique étant un fait plus ou moins récent, on l’agrémente de traits fictionnels, qui lui donnent une sorte d’actualité étendue, et « par ce moyen, les Nouvelles, qui auront esté racontées il y a long-temps paraîtront encore nouvelles à une longue postérité [17] ». La matière des nouvelles réfère donc souvent, de manière cryptée ou non, au temps présent [18], et ce « réalisme historique [19] » rend le personnel romanesque d’autant plus disponible pour l’identification. D’ailleurs, la problématique de la vraisemblance, alors centrale, s’explique sans doute en partie par le lien étroit entretenu par la fiction avec l’actualité : « la proximité à l’histoire récente impose en effet une dialectique inédite entre fidélité historique et événements fictionnels [20] ». Ces données sont aujourd’hui bien connues, mais il convient de rappeler qu’un tel renouvellement de la matière fictionnelle ne va pas de soi au milieu du XVIIe siècle, après l’exotisme de convention prisé dans les romans baroques [21]. Il témoigne d’une mentalité nouvelle face aux référents contemporains, qui se cristallise explicitement dans le dernier tiers du XVIIe siècle : dans les années 1660, les auteurs et commentateurs de nouvelles objectivent l’idée d’une rupture dans le champ des genres narratifs, qui marque le début de ce « nouveau roman » [22]. Quelque artificielle que soit cette charnière, elle peut servir de jalon chronologique dans le siècle, parce qu’elle donne un outil de périodisation endogène, qui correspond d’ailleurs à la parution des premiers ana et à l’essor du genre des mémoires. Le champ des belles-lettres fait alors une place aux sujets anecdotiques, au sens de motifs historiques prétendument authentiques et opportunément présentés comme inédits.

15La variété des genres qui voient le jour dans la période est peut-être la preuve de ce renouvellement des horizons d’attente : ainsi, entre 1660 et le début du siècle suivant, près de 300 récits brefs voient le jour, intitulés tantôt « histoire [23] », tantôt « nouvelle galante » ou « historique », « anecdotes », « historiettes », « histoires secrètes », etc. [24]. Ces petits romans à prétexte référentiel, qui relèvent du vaste champ de la « polygraphie historique [25] » alors à la mode, ont pour ressort une curiosité pour les actions secrètes des Grands. Le désir de révéler les dessous de l’Histoire est naturellement lié à la prise en compte de faits récents – un secret daté éveille moins d’appétits. Le fait que le mot anecdotes, qui garde alors son sens étymologique d’« inédit », apparaisse au cœur de notre période, mérite d’être rappelé [26] : en 1685 – date des Anecdotes de Florence de Varillas [27] –, le vocable désigne une histoire secrète, ou le récit romancé de détails plus ou moins sulfureux de la vie des princes. Des ouvrages intitulés Anecdotes paraissent alors par dizaines, qui viennent étancher cette soif de connaître le dessous des cartes [28]. Le nombre important de récits prenant pour objet l’intimité des puissants témoigne d’un engouement pour le fait mineur, prétendument inédit, et qui touche à des individus proches dans le temps et l’espace. La poésie de circonstances ou les lettres galantes sont des manifestations différentes du même souci de garder par écrit la trace d’expériences récentes, que la collectivité se plaît à revivre par la lecture. Une telle autocélébration du groupe est caractéristique de la « société galante dont il s’agit à la fois de célébrer l’esprit et de publier les membres [29] » : élevant l’éphémère en monument, ces textes de circonstances témoignent de la place que prennent alors l’événement actuel ou sa mise en fiction dans les pratiques discursives.

Historiettes du temps présent

16Les histoires du temps présent alors plébiscitées sont ainsi les récits anecdotiques d’épisodes prisés pour leur proximité temporelle et spatiale. On nomme historiette ou, le plus souvent, particularité la brève narration d’un fait curieux, centrée sur un individu – on utiliserait aujourd’hui le mot anecdote, encore doté au XVIIe siècle du sens étymologique d’« histoire secrète ». Le genre des mémoires, qui connaît dans la France des années 1660 à 1700 une grande vitalité [30], est le lieu privilégié pour ce type de narrations, notamment quand elles concernent la cour : les mémorialistes revendiquent sans cesse le privilège d’accès à un savoir d’ordre privé sur les individus au pouvoir, ce qui se traduit entre autres par des récits de faits mineurs advenus en marge de ce qui fait la matière de l’Histoire générale, à tel point qu’on a pu à bon droit appeler les mémoires l’« histoire des particularités [31] ». Les « particularités » relatent des épisodes peu connus, relatifs à la sphère du familier, laquelle n’est accessible que dans la mesure où, d’une manière ou d’une autre, on l’expérimente soi-même : la pénétration du privé a pour corollaire une considération des événements contemporains, ou de ceux vécus par les générations proches dont on a pu recueillir le témoignage. Aussi l’insistance sur la valeur fiduciaire du témoignage direct et de l’autopsie, est-elle, dans les mémoires de la fin du XVIIe siècle, une véritable topique, notamment dans le discours introductif des anecdotes [32]. Plus tard, Saint-Simon introduit encore l’« Anecdote curieuse[33] » sur Mme la duchesse de Bourgogne en ces termes : « Il se présente ici une anecdote très sage à taire, très curieuse à écrire, à qui a vu les choses d’aussi près que j’ai fait […]. J’étais donc instruit exactement et pleinement d’une journée à l’autre […] [34]. » Ces marques d’attestation se disséminent dans plusieurs genres contemporains, dont les ana, nous le verrons. La culture historique du temps valorise ainsi le petit fait récent, lié à la sphère du privé et au régime du témoignage.

17Enfin « les Narrations particulières [35] », c’est-à-dire les récits de vies, comptent les « particularités » parmi leurs éléments constitutifs. Un seul exemple suffit à montrer la convergence entre récit bref prétendument factuel et divulgation d’un savoir privé relatif au passé récent : ce sont les anecdotes qui sont le support de clefs. Les textes relatifs à la vie de Molière sont particulièrement marqués par une obsédante recherche des modèles, et les personnages de ses pièces sont l’objet d’inlassables décryptages. La clef du personnage du Chasseur dans Les Fâcheux est apparemment révélée par un passage du Menagiana, que reprend Grimarest dans sa Vie de Molière pour en contester l’exactitude :

18

On voit dans les remarques de Mr Ménage que « dans la Comédie des Fâcheux, qui est, » dit-il, « une des plus belles de Mr de Molière, le Fâcheux chasseur qu’il introduit sur la Scène, est Mr de S** : que ce fut le Roi qui lui donna ce sujet, en sortant de la première représentation de cette pièce, qui se donna chez Mr Foucquet. » Sa Majesté, voyant passer Monsieur de S**, dit à Molière : « voilà un grand original que vous n’avez point encore copié. » Je n’ai pu savoir absolument si ce fait est véritable ; mais j’ai été mieux informé que Mr Ménage de la manière dont cette belle Scène du Chasseur fut faite. Molière n’y a aucune part que pour la versification ; car ne connoissant point la chasse, il s’excusa d’y travailler. De sorte qu’une personne, que j’ai des raisons de ne pas nommer, la lui dicta tout entière dans un jardin ; et Mr de Molière l’aïant versifiée, en fit la plus belle Scène de ses Fâcheux, et le Roi prit beaucoup de plaisir à la voir représenter. [36]

19Le processus de décryptage des référents contemporains est matière à anecdotes, parfois rocambolesques comme c’est le cas ici : l’invraisemblance du portrait de Molière, dans son jardin, sagement attentif à la dictée du chasseur, répond à l’inexactitude du modèle révélé [37]. Les récits concurrents du Menagiana et de Grimarest montrent comment chacun rivalise pour exhiber son privilège d’accès à l’information. Cet extrait prouve aussi combien les anecdotes circulent pour être commentées, critiquées, amendées.

20Le fait même que l’on écrive des anecdotes biographiques sur un auteur récent est significatif d’une modification des pratiques d’écriture factuelle, pour deux raisons. D’une part, s’agissant du sujet biographé lui-même, il faut rappeler que le genre biographique ne concerne les hommes de lettres que depuis peu [38], qui côtoient dès lors les héros traditionnels des vies d’« hommes illustres » que sont les rois, les guerriers ou les saints [39] ; d’autre part, le détail de l’existence individuelle n’existe pas dans la tradition des vies, où c’est l’exemplum, modélisé par une visée morale plus que par une prétention véridique, qui fait office de micro-récit relatant des épisodes précis. Ces deux aspects sont sans doute liés : l’intérêt de l’époque pour l’intime, le « particulier », justifie le nouveau droit de cité octroyé à ces figures qui n’ont pas de rôle dans l’espace public [40]. L’anecdotisation de l’écriture va de pair avec cette introduction de nouveaux sujets, double symptôme du mouvement qui engage l’évolution de l’écriture éloquente des vies vers la biographie moderne. Le lexique enregistre ces changements : au tournant de la fin du XVIIe siècle, les mots anecdote et biographie apparaissent de manière concomitante dans la langue française. Tout se passe comme si la démolition du héros biographique, qui n’est plus seulement un antique roi magnanime ou un vénérable saint médiéval, mais peut être aussi bien un jeune auteur étourdi comme La Fontaine [41], accompagnait le recul de l’écriture exemplaire : à l’exemplum de la vie répond l’anecdote de la biographie [42]. Les ana, qui sont autant de portraits intellectuels d’hommes de lettres, se comprennent au sein de cette évolution formelle. En retour, l’écriture des vies d’écrivains, notamment péritextuelles, est influencée par la fragmentation des ana. En tête des Œuvres de Malherbe se trouve une Vie signée de Racan : sans fil chronologique suivi, cette succession de bons mots et de petits croquis narratifs a toutes les apparences d’un Malherbiana[43]. Cette proximité permet de tirer deux conclusions : d’abord, les auteurs modernes sont des figures qui font l’objet d’une curiosité nouvelle, indice de la progressive mutation du statut de l’autorité ; ensuite, cette curiosité passe par la rénovation des formes de l’éloquence, puisque les ana, loin d’être identiques aux exempla de la tradition, sont peut-être des « biographèmes » avant l’heure. Gilles Ménage aurait pu formuler le même vœu que Roland Barthes :

21

Si j’étais écrivain, et mort, comme j’aimerais que ma vie se réduisît, par les soins d’un biographe amical et désinvolte, à quelques détails, à quelques goûts, à quelques inflexions, disons : des “biographèmes” […] une vie trouée, en somme. [44]

22C’est bien la « vie trouée » d’un auteur moderne, écrite de manière posthume par ses proches, que proposent les ana [45], dont la mise en scène énonciative rejoue sans cesse la conversation, interrompue par la mort, qu’ils avaient avec le maître.

Sentences actualisées, exempla contextualisés : le geste novateur des ana

23Les ana se présentent comme une série de discours inédits plutôt qu’actuels : le manuscrit du premier Scaligerana est rédigé en 1615, et a dormi chez les frères Dupuy jusqu’en 1666, année de sa publication qui inaugure ce qui deviendra une collection éditoriale. Les préfaces des ana ultérieurs soulignent toutes le caractère inédit des « particularités » publiées dans ces ouvrages et jamais transcrites par écrit auparavant – insistance sur la nouveauté qui vaut apparemment comme bon argument commercial [46]. Les propos peuvent aussi être recueillis de fraîche date, puisqu’ils sont parfois rassemblés par des disciples, juste après la mort du maître, en guise d’hommage posthume : c’est le cas dans les ouvrages des années 1690, les plus représentatifs du genre en plein essor, comme le Menagiana. L’élaboration d’un recueil d’ana suppose ainsi plusieurs étapes et plusieurs acteurs : l’invention (par l’auteur éponyme), la collecte et la mise par écrit (par un ou plusieurs rédacteurs), puis la disposition (par un ou plusieurs éditeurs).

24Les recueils de propos savants agrémentés de bons mots ne constituent pas un genre nouveau en soi. Depuis les Saturnales de Macrobe et autres collections symposiaques, on rassemble les remarques et les propos jugés « mémorables » – pour reprendre le titre de l’ouvrage de Xénophon, parfois décrit comme un Socratiana au XVIIe siècle [47]. Sinon le type de discours collectés, c’est le geste qui est novateur : les propos sont rassemblés sous la figure d’un seul auteur et mis en scène comme une parole vivante, au lieu des énonciateurs multiples et d’origine livresque des compilations antérieures. Ce dispositif est un élément constitutif du genre ; les ana sont des excerpta ex ore, comme l’indique le sous-titre du Scaligerana[48], et comme le rappelle le paratexte des ana successifs :

25

Le titre de Ménagiana que porte cet ouvrage, est du même genre que les Scaligérana, Perroniana, Thuana & Sorbiériana. Ceux à qui ils ne sont pas inconnus savent qu’ils contiennent les bons mots, les maximes de morale, & les observations, soit historiques, soit d’érudition, qui ont été recueillies de la bouche de Scaligèr […]. [49]

26Ce baptême générique instaure ainsi un protocole qui prétend révéler la figure de l’auteur dans son cabinet, dans son intimité, et dans sa parlure. Les rédacteurs d’ana, non sans une certaine naïveté, ou par une mauvaise foi commerciale, revendiquent une méthode inédite pour restituer fidèlement la parole :

27

Dans celui de Xénophon, [c’est lui] qui fait parler [Socrate], & qui raconte ce qu’il a dit : au lieu que dans les Recueils qu’on donne ici, c’est toujours l’Auteur qui parle, c’est Scaliger, c’est Mr. de Thou ; on n’a fait que repeter leurs paroles en les jettant sur le papier. [50]

28Les ana se distingueraient donc des recueils anciens par la transparence énonciative du compilateur, qui ne ferait qu’enregistrer le discours d’un contemporain, rendu avec une parfaite fidélité. Cette déclaration met ostensiblement l’accent sur l’oralité, qui serait parfaitement retranscrite à l’écrit : illusoire, cette prétention traduit malgré tout une conscience et une volonté d’innovation par rapport aux compilations anciennes.

29Ces séries de propos instaurent un dispositif qui met en valeur la production récente de la parole ; il se caractérise d’abord par diverses médiations du discours. Les ana se présentent comme un immense discours rapporté, dont la responsabilité énonciative revient à l’auteur éponyme. L’ensemble est implicitement subsumé sous une proposition introductive de discours direct, du type : « Ménage a dit : [p] ». Que l’authenticité des discours soit sujette à caution, c’est une évidence propre à tout discours rapporté, mode d’énonciation où demeure un écart irréductible avec des paroles antérieurement prononcées [51]. Le discours direct produit toutefois un effet de présentification des paroles. Certains linguistes parlent ainsi de « prise d’actualité [52] » pour des phénomènes comme la conjugaison d’un verbum dicendi au présent, qui permet d’actualiser un énoncé par rapport au repère de l’énonciation. En outre, à partir du Menagiana en 1693, la volonté de donner aux recueils un caractère conversationnel va s’accentuant. On quitte l’ordre alphabétique, hérité des florilèges anciens et encore utilisé dans les premiers ana savants, pour rendre compte de la « suite des conversations [53] » :

30

Un jeune homme me disoit il n’y a pas longtemps que les vers de M. Huet nommé à l’Evesché de Soissons, estoient jolis. Ils passent le joli, luy dis-je, & vous ressemblez à celui qui voyant la Mer pour la première fois, dit que c’estoit une jolie chose. [54]

31Même dans les ouvrages où sont conservées des rubriques à la manière des recueils d’autrefois, la situation interlocutoire est volontiers reproduite :

32

Amitié. Vôtre Amitié avec *** me fait souvenir de ce Clou qui est au Cabinet du Grand Duc, & qui est moitié d’or & moitié de fer ; Je m’étonne comment vôtre vertu a pû faire une si étroite liaison avec sa brutalité. [55]

33Il y a bien actualisation, au sens large du terme [56] : le discours est ancré dans le repère présent des coénonciateurs – le repère du moi-ici-maintenant – par l’usage des personnes de l’interlocution (je / vous) et du présent actuel dont l’emploi traduit la contemporanéité du procès et du repère énonciatif (« me fait souvenir » / « Je m’étonne »).

34La comparaison avec les compilations des décennies précédentes – celles d’Érasme, ou d’Estienne, qui compilent eux-mêmes Plutarque, Stobée, etc. – fait clairement apparaître la différence énonciative. La traduction-adaptation que livre Perrot d’Ablancourt des Apophtegmes des anciens en 1664 permet de comparer à la tradition antique les faits de langue en français :

35

Un sage interrogé si l’on devoit épouser une femme pauvre ou riche, dit, qu’il ne fallait faire ni l’un ni l’autre ; parce-que la première seroit à charge par sa pauvreté, & la dernière par son orgueil. Les Hebreux disent à ce propos, qu’il faut descendre d’un degré pour prendre une femme, & en monter un pour faire un ami. [57]

36C’est là le schéma syntaxique de l’apophtegme ou de la chrie – ces sentences attribuées à des hommes exemplaires – : le discours rapporté est toujours nodal, mais non pas adressé à un interlocuteur, comme dans l’extrait précédent du Sorbieriana sur l’amitié. L’énonciation n’est pas ancrée dans une situation d’interlocution, mais embrayée par des génériques – à savoir les déterminants, soit indéfini singulier (« un sage »), soit défini pluriel (« les Hébreux »).

37Au contraire, l’inscription contemporaine de la parole est constamment mise en scène dans les ana, par divers marqueurs d’évidentialité : ce sont tous les indices qui signalent si le locuteur emprunte ou formule lui-même l’information transmise [58]. Les expressions de l’emprunt sont manifestes dans le cadre du discours rapporté précédemment évoqué : « j’ai ouï dire », « on m’a dit ». Ensuite, au plan visuel, la mise en page du premier Menagiana présente une scénographie spécifique de la provenance du dire. Plusieurs proches de Ménage ayant été mis à contribution pour collecter les paroles du maître, chacun se voit attribuer un symbole, intégré dans le texte pour signaler l’identité de l’informateur. Sont reproduites ci-dessous la légende présentée au début du volume et son application dans le corps de l’ouvrage.

Description de l'image par IA : Deux pages de texte ancien en français, avec des noms et des titres, des symboles et des notes en bas de page.

38L’éditeur met donc en place une signalétique de l’origine des propos, qui mime sur la page la situation d’interlocution supposée être au fondement de ces recueils. La présence, sous forme de symboles, de ceux qui ont recueilli les paroles du maître est également une manière de se porter garant de leur authenticité, ou du moins d’exhiber une garantie supposée. Le marquage évidentiel peut aussi simplement dénoter la perception. Colomiès rappelle ainsi constamment l’identité de ses informateurs :

39

J’ay appris du Pere Jacob […]. M. Vossius m’a dit que Messieurs Gaulmin, Saumaise & Maussac se rencontrans un jour […]. J’ai ouï dire à M. Daillé que M. Laondel […]. [59]

40D’ailleurs la posture testimoniale du rédacteur d’ana est consubstantielle au pacte générique, puisque ce sont des proches d’un auteur qui recueillent les propos publiés ; elle est donc souvent implicite.

41Le topos mémorialiste du témoignage ou de l’autopsie se retrouve donc dans un genre en principe étranger à cette rhétorique : le recueil de fragments d’origine savante reposait jusque là sur un savoir présent de toute éternité. Les exempla, les similitudes, et autres sentences, étaient extraits d’un savoir livresque et mis à disposition des lecteurs sous une forme immuable et reproduite d’une compilation à l’autre. C’était en vertu de cet ancrage énonciatif générique qu’on pouvait puiser une citation sortie de son contexte pour l’incorporer dans n’importe quel discours. Ici, c’est parce que la repartie est sortie « de la bouche » du maître qu’elle est autorisée, livrée à l’admiration de tous, et éventuellement à la réutilisation ultérieure. C’est pourquoi on peut parler, au sujet des ana, d’une actualisation de formes rhétoriques désactualisées, comme la sentence : tout se passe comme si des énoncés figés en langue passaient en discours [60]. Les propos sont mis en contexte dans un cadre testimonial qui rappelle celui des mémoires.

42Un dernier exemple montre cette fusion de l’ethos mémorialiste avec une tradition générique de type sententiel. Cet extrait du Sorbierana présente une anecdote avec garantie testimoniale ; il s’agit de l’histoire de Maurice de Nassau, prince d’Orange :

43

ASSIDUITÉ, AMITIÉ.
Un gros Mastin que l’on avoit chassé de par tout, se vint réfugier un jour sous la chaise du Prince d’Orange, qui estoit à table. […]. Il lui donne à manger, le chien le caresse. Il commande qu’on ne le chasse plus ; & ce nouveau courtisan accompagne partout son Maître sans l’importuner. […] Ceux qui avoient vû cette histoire me la raconterent ; C’est pour montrer comment par l’assiduité on se fait aimer, & par l’amitié on vient à bout de tout ce que l’on entreprend. [61]

44Le lecteur rompu à la lecture des recueils y reconnaît la forme de l’exemplum : la petite vignette narrative de la fidélité du chien vient illustrer la maxime finale sur l’amitié ; en outre, le système d’indexation à l’ancienne mode qui est ici conservé inclut l’anecdote dans une rubrique « Amitié », telle qu’on aurait pu la trouver dans un recueil de lieux communs. Mais, alors que le récit de l’exemplum suppose une atemporalité qui lui permet d’être valable dans d’autres contextes, l’anecdote est ici localisée dans un cadre spatio-temporel précis. Les personnes de l’interlocution (« vous » / « me ») et le marquage évidentiel (« [ils] me la raconterent ») transforment cette narration exemplaire en un récit de souvenir crédible et énoncé sur le mode de la conversation.

45La mise en scène de l’actualité des discours dans les ana témoigne donc d’une volonté de faire valoir la parole moderne, au sein d’une culture tournée vers le passé antique et humaniste. La figure du savant contemporain semble acquérir une autorité suffisante pour qu’on cherche à conserver à son sujet des détails biographiques et doxographiques. Dans le système rhétorique, on manquait sans doute alors de formes disponibles pour le faire, et les auteurs ont dû aménager les cadres anciens – comme l’exemplum, devenu anecdote. Les bons mots et les micro-récits ici évoqués semblent traverser les frontières génériques pour être plus à même de prendre en charge une actualité, ou une fiction d’actualité, si prisée par les lecteurs. Ils s’inscrivent ainsi dans le remodelage des genres de l’éloquence, en cours de redéfinition à partir de la fin du XVIIe siècle, de la vie à la biographie, de l’historiographie héroïque aux mémoires. Le recours fréquent à l’anecdote individualisée manifeste l’inflexion des pratiques de l’écrit vers la relation de l’événement privé, parfois futile ou badin : l’éphémère est jugé mémorable et digne d’être conservé. Le genre des ana, quant à lui, périclite au fil du XVIIIe siècle, notamment en raison de l’hétérogénéité de son contenu, voire de sa médiocrité. Le parti pris de recueillir, « à chaud » et sans les trier, les propos d’un homme, si savant fût-il dans ses écrits, supposait de conserver les résidus sans intérêt de sa conversation. Ces ouvrages ont pourtant connu, au tournant du siècle, un succès commercial considérable. Comme l’écrit Du Castre d’Auvigny :

46

Le Public est aujourd’hui si prévenu contre tout ce qui n’est pas nouveau, que je ne crois pas le pouvoir trop prévenir moi-même. On cherche plus le neuf que le bon, & l’on ne s’aperçoit pas que ce qui est véritablement bon ne peut être absolument neuf. [62]

47La mode des ana est exemplaire de cette tension : si tout n’y est pas « véritablement bon », tout a l’air d’y être « absolument neuf ».


Date de mise en ligne : 28/03/2013

https://doi.org/10.3917/licla.078.0017