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Le conditionnel en français : un état de l’art

Pages 5 à 17

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  • Bres, J.
(2018). Le conditionnel en français : un état de l’art. Langue française, 200(4), 5-17. https://doi.org/10.3917/lf.200.0005.

  • Bres, Jacques.
« Le conditionnel en français : un état de l’art ». Langue française, 2018/4 N° 200, 2018. p.5-17. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-langue-francaise-2018-4-page-5?lang=fr.

  • BRES, Jacques,
2018. Le conditionnel en français : un état de l’art. Langue française, 2018/4 N° 200, p.5-17. DOI : 10.3917/lf.200.0005. URL : https://shs.cairn.info/revue-langue-francaise-2018-4-page-5?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lf.200.0005


Notes

  • [1]
    Par Palsgrave (1530), selon Yvon (1946).
  • [2]
    Ce n’est cependant pas le cas de la Nomenclature officielle des programmes de 2016 qui continue de classer le conditionnel dans les modes.
  • [3]
    Défendant l’idée du conditionnel-mode et prenant en compte le parallélisme morphologique du conditionnel et du futur, Yvon (1956) optera pour regrouper ces deux temps dans un mode nommé suppositif, en emprunt à Beauzée (1767) qui nommait ainsi le seul conditionnel.
  • [4]
    Guillaume parle de temps impliqué. Nous retenons la dénomination plus lisible de temps interne (Comrie 1976).
  • [5]
    Ainsi faisait Beauzée (1767).
  • [6]
    Comme le futur, le conditionnel en français (à la différence du portugais par exemple) est inapte à représenter le temps interne dans sa phase pré-processuelle : *il irait neiger, *il ira neiger. Voir pour une explication Azzopardi & Bres (2017 : 89 sqq.).
  • [7]
    En métalangage guillaumien, comme conversion de la particule incidente α en particule décadente ω.
  • [8]
    En métalangage guillaumien, seulement la particule incidente α.
  • [9]
    Comme pour l’aspect, c’est surtout les « guillaumiens » qui explicitent cette dimension.
  • [10]
    Certains parlent de « futur du passé » : cette dénomination ne nous paraît pas très heureuse, qui combine en une sorte d’oxymoron futur et passé. Le terme d’ultérieur nous paraît éviter pareille difficulté et correspondre exactement au type de relation temporelle produite par le conditionnel : la relation d’ultériorité est anaphorique, et non déictique comme le présupposerait indûment le terme de futur.
  • [11]
    Un grand merci à Marc Wilmet de nous avoir signalé ce détail.
  • [12]
    Nous adoptons, bien malgré nous, cet anglicisme (évidentialité < evidentiality), faux-ami s’il en est, en lieu et place du terme de médiativité (Guentchéva 2004) : les « evidences » ne sont pas des évidences mais des éléments de preuve. Pour une distinction entre les deux notions de médiativité et d’evidentiality, voir Dendale & Tasmowsky (2001).
  • [13]
    Voir, par exemple, le numéro 173 de la revue Langue française (Modalité et évidentialité en français) dirigé par Barbet & Saussure (2012).

1Le conditionnel (forme bien mal nommée [1], mais nous reprenons cette dénomination qui est la plus partagée) et ses nombreux emplois ont fait l’objet de différentes recherches depuis les années 2000 (cf. références bibliographiques). Pour autant, les questions que pose cette forme, notamment en français, sont loin d’être toutes résolues : le présent recueil entend précisément œuvrer à faire avancer la réflexion sur certaines d’entre elles. Dans un premier temps, nous proposons un rapide état des lieux des travaux, des acquis et des questions en débat sur le conditionnel à partir de sa « carte d’identité » TAME, peu stabilisée (§ 1), avant de présenter rapidement l’organisation du numéro (§ 2).

1.  Le conditionnel : mode, aspect, temps, évidentialité (TAME)

2Comme toute forme verbale, le conditionnel relève à la fois des catégories de mode, d’aspect et de temps ; auxquelles doit être ajoutée la catégorie de l’évidentialité, particulièrement pertinente pour cette forme.

1.1.  Mode

3Le débat : le conditionnel est-il un mode ou un temps de l’indicatif ? – aussi vieux que la grammaire française – n’est toujours pas vraiment réglé, même si la balance penche actuellement du côté du second membre de l’alternative. Certains travaux récents – certes minoritaires – reprennent pour la développer l’hypothèse du conditionnel-mode (Moeschler & Reboul 2001 ; Korzen & Nølke 2001 ; Rossari 2009), qui consiste à dériver les différents emplois du conditionnel de la construction « hypothétique » si P, Q – autrement dénommée « éventuelle » dans Dendale (2001) – (1) :

(1) Si elle me connaissait un amoureux, elle se moquerait de moi… ! (Balzac, La Cousine Bette, 1846)

4La recherche d’une conditionnelle « implicite » peut s’avérer quelque peu acrobatique ; par exemple, pour des occurrences de conditionnel en emploi « objectif » (ou « historique »), comme en (2), dans lesquelles cette forme peut être remplacée par un passé simple :

(2) Présenté chez Gallimard, l’ouvrage (Histoire de la folie) fut refusé. Il serait publié à l’automne [1972] aux éditions Plon. (Roudinesco, Philosophes dans la tourmente, 2005) [≈ fut publié]

5L’hypothèse du conditionnel-mode nous semble avoir été favorisée par le fait que la construction « hypothétique » est l’emploi le plus fréquent de cette forme et que, plus généralement, le conditionnel dans les langues romanes a le plus souvent remplacé le subjonctif de certains tours latins et concurrencé ce mode en français, au point que les grammairiens, par une grossière bévue d’inversion, ont pu pendant longtemps analyser, dans des occurrences comme (3), le plus-que-parfait du subjonctif comme un « conditionnel passé deuxième forme » :

(3) Quand elle parlait du fisc, on eût dit qu’il s’agissait d’une personne, et non d’une administration. (Grenier, Andrélie, 2005) [/ aurait dit]

6La plupart des recherches (entre autres, Guillaume [1929] 1970 ; Damourette & Pichon [1911-1936] 1970 ; Wilmet 1976, 2001 ; Martin 1981 ; Leeman 1994 ; Gosselin 1996, 2001) considèrent, à l’inverse, que le conditionnel appartient pleinement à l’indicatif : même Le Bon Usage de M. Grevisse et A. Goosse, qui défendait l’hypothèse du mode conditionnel depuis sa première édition en 1936, en convient dans sa dernière version (200814 : 980) [2]. La morphologie comme la syntaxe semblent venir en appui de ce classement : le conditionnel comme le futur procèdent de la grammaticalisation d’un même type de construction périphrastique bas-latine : infinitif + habere conjugué à l’imparfait (cantare habebat) ou au présent (cantare habet) qui, par agglutination, donnera les formes synthétiques chanterait, chantera. Les suffixes [ε] et [a] étant respectivement des morphèmes d’imparfait et de présent, le conditionnel comme le futur sont des formes de l’indicatif [3].

7Le débat mode ou temps ? rebondit actuellement sous une autre forme : n’y aurait-il pas, sous une identité homonymique, deux conditionnels (Rousseau 2012) ou, selon une approche alliant polysémie et grammaire de constructions, trois « constructions » du conditionnel (Patard 2017) ?

1.2.  Aspect

8Le conditionnel dispose, comme tous les autres temps :

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  • d’une forme synthétique (il neigerait, traditionnellement appelée conditionnel présent) qui représente le temps interne[4] du procès dans sa phase processuelle,
  • d’une forme analytique (il aurait neigé, traditionnellement appelée conditionnel passé),
  • d’une forme bi-analytique (il aurait eu neigé) rarement utilisée certes,
  • auxquelles nous adjoignons la forme périphrastique construite sur l’auxiliaire venir de (il viendrait de neiger)[5],

10qui, toutes trois, représentent le temps interne du procès dans sa phase post-processuelle [6].

11Complémentairement à cette première dimension aspectuelle, une seconde dimension doit, comme pour toute forme verbale, être envisagée : la façon dont le conditionnel donne à voir ce temps interne dans les phases processuelle et post-processuelle : globalement comme le passé simple, cursivement comme l’imparfait, ou de façon neutre comme le futur ? Cette seconde dimension de l’aspect n’est guère explicitée que par G. Guillaume (1929) et ceux qui travaillent, de façon orthodoxe ou hétérodoxe, dans les cadres de la psychomécanique, ainsi que par ceux qui lui empruntent certains éléments. Trois positions sont en présence.

1.2.1.  Position de G. Guillaume

12La position de G. Guillaume et des psycho-mécaniciens orthodoxes (entre autres Imbs 1960 ; Moignet 1981 ; Martin 1981), en appui sur l’affixe [ε], posent que le conditionnel représente le temps interne des phases processuelle et post-processuelle cursivement[7] comme l’imparfait et le plus-que-parfait ; ce qui permet d’opposer, selon une belle symétrie, pour les formes synthétiques, le conditionnel présent et l’imparfait aux formes qui représentent le temps interne globalement [8] (à savoir le passé simple et le futur) et, pour les formes analytiques, le conditionnel passé et le plus-que-parfait au futur antérieur et au passé antérieur.

13Remarquons que l’on a quelque difficulté à voir en quoi consiste la cursivité de la représentation du temps interne des procès se moquer en (1) et publier en (2) : on les perçoit plutôt comme de représentation globale.

1.2.2.  Position de M. Wilmet

14La position de M. Wilmet (1976, 20105), en appui sur l’infixe [r], pose, à l’inverse, que le conditionnel représente le temps interne des phases processuelle et post-processuelle globalement comme le futur. Cette hypothèse nous paraît buter sur des occurrences, comme (4), dans lesquelles les procès sont représentés cursivement :

(4) « Quoi ! j’aimerais, se disait-elle, j’aurais de l’amour ! Moi, femme mariée, je serais amoureuse ! » (Stendhal, Le Rouge et le noir, 1830)

15Au moment où Mme de Rênal énonce j’aimerais, elle est dans le cours du déroulement du temps interne du procès aimer et il en va de même pour avoir de l’amour, être amoureux.

1.2.3.  Position de J. Bres, de S. Azzopardi et de L. Gosselin

16La position de J. Bres (1997), S. Azzopardi et J. Bres (2017) et L. Gosselin (2017) pose que le conditionnel représente le temps interne du procès de façon neutre ou « sous-déterminée » au regard de la distinction global/cursif. Cette analyse prend appui sur deux arguments :

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  • un énoncé à l’époque passée, comme (5a), qui actualise la distinction global/cursif par l’alternance passé simple / imparfait selon une relation discursive d’inclusion ([vibraaugmentait]), se voit transposé tout uniment au conditionnel (5b) :

(5) a. La foule augmentait de plus en plus, quand tout à coup vibra dans l’air le refrain de la Marseillaise. (Flaubert, L’Éducation sentimentale, 1869)
b. La foule augmenterait de plus en plus, quand tout à coup vibrerait dans l’air le refrain de la Marseillaise.

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  • Si le conditionnel peut représenter le temps interne des procès, selon le contexte (notamment l’aspect lexical des procès), cursivement (augmenterait) ou globalement (vibrerait), c’est qu’il est neutre au regard de cette distinction aspectuelle.

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  • la distinction aspectuelle global/cursif est différentielle : elle peut se réaliser à l’époque passée parce qu’elle dispose de la distinction morphologique passé simple / imparfait ; le conditionnel ne saurait être ni cursif ni global : il n’y a pas dans le système de forme à laquelle il puisse s’opposer pour signifier l’un ou l’autre aspect.

1.3.  Temps

20L’indicatif, si l’on suit G. Guillaume, est le mode du temps in esse, à savoir qu’il actualise le procès dans l’une des trois époques : passée, présente ou future. Si le conditionnel est un temps de l’indicatif, il convient de le positionner par rapport à la division en époques et par rapport aux autres temps [9]. Comme pour l’aspect, la morphologie du conditionnel se voit sollicitée et les positions seront différentes selon qu’est privilégié l’affixe [r], qui entre dans la composition du futur, ou l’affixe [ε], qui entre dans celle de l’imparfait : dans le premier cas, le conditionnel sera classé comme un temps de l’époque future ; dans le second, comme un temps de l’époque passée.

1.3.1.  Le conditionnel comme temps de l’époque future

21En appui sur l’affixe [r], G. Guillaume ([1929] 1970) – et à sa suite, entre autres, Imbs 1960 ; Moignet 1981 ; Martin 1981 ; Soutet 2006 – pose que le conditionnel relève de l’époque future, dans laquelle il s’oppose, en tant que futur hypothétique, au futur catégorique (le futur des grammaires) sur la base du traitement différent que ces deux temps font de la catégorie sémantique d’hypothèse définitoire de l’époque future. À partir des deux énoncés imaginés vous réussirez / vous réussiriez (Guillaume, [1929] 1970 : 56), le conditionnel est dit être affecté d’une surcharge d’hypothèse, là où le futur l’élimine autant que faire se peut. Cette approche, si elle rend compte aisément des emplois « modaux », s’avère moins apte à expliquer les emplois « temporels », voire bute sur l’emploi objectif réalisé en (2) : le conditionnel de « [l’ouvrage] serait publié à l’automne » actualise un procès effectif qui s’est réalisé dans l’unilinéarité irrévocable du passé, comme le signale sa possible glose par le passé simple : [l’ouvrage] fut publié à l’automne.

1.3.2.  Le conditionnel comme temps de l’époque passée

22En appui sur l’affixe [ε], différentes approches (entre autres Wilmet 1976, 2010; Bres 1997 ; Vet & Kampers-Manhe 2001 ; Gosselin 2017 ; Azzopardi & Bres 2017) classent le conditionnel dans l’époque passée et l’analysent comme un ultérieur du passé [10] : l’affixe [ε] situe dans le passé une énonciation, à partir de laquelle le procès est vu comme ultérieur (affixe [r]) :

(6) [Turpin de Rains] de ço se vantat […] que la [la rivière] fereit eissir tute de sun canal. (Le Pèlerinage de Charlemagne à Jérusalem et à Constantinople, xiie s.)
‘il se vanta qu’il la ferait sortir de son lit’

23À partir de l’acte de parole (le gab) de l’actant Turpin de Reims situé dans le passé du narrateur (se vantat), le procès fereit eissir est posé comme ultérieur, une ultériorité anaphorique, i.e. non située par rapport à t0, et non déictique, à la différence de l’ultériorité signifiée par le futur. Le conditionnel, dans cet emploi, ne situe pas par lui-même le procès par rapport au moment de l’énonciation (t0), ce qui se vérifie de ce qu’il peut se conjoindre, suivant le cotexte, avec un circonstant de chacune des trois époques passée, présente et future : c’est, semble-t-il – d’après Fournier (2013) –, Saint-Hubert Théroulde qui le premier, dans ses Principes de grammaire générale, nota qu’un procès postérieur à un procès passé « peut tomber dans le passé, dans le présent ou dans le futur », ce qu’il illustra par l’énoncé : J’espérais qu’il partirait (hier, aujourd’hui, demain)[11]. C’est également le cas pour l’anglais : ce fonctionnement rend compte de ce que H. Reichenbach (1947 : 297), dans son souci de décrire chaque temps par les trois points E, R et S, se voit obligé d’expliciter la structure du conditionnel (posterior past en anglais) non par une formule mais par trois : [R-E-S], [R-E,S], [R-S-E].

24Positionner le conditionnel dans l’époque passée a les avantages et les inconvénients inverses de l’approche guillaumienne : cette analyse, si elle est très probante pour rendre compte des emplois temporels, l’est moins pour rendre compte des emplois modaux : par exemple, il n’est pas évident d’expliquer le conditionnel dans la construction hypothétique (1) par les deux éléments de passé et d’ultériorité (voir toutefois Gosselin 1999).

25Notons, pour conclure sur la dimension temporelle du conditionnel, que différentes approches – notamment les approches polyphonistes (cf. infra § 1.6) – ne se posent pas la question de cette dimension.

1.4.  Évidentialité

26La catégorie de l’évidentialité [12] (entre autres Lazard 2001 ; Aikhenvald 2004) désigne une catégorie grammaticale isolée, au xxe siècle, par les typologues dans différentes langues du monde non apparentées (notamment balkaniques, amérindiennes, caucasiennes, tibéto-birmanes). Elle concerne la source de l’information qui peut être directe (d’origine visuelle, auditive, etc.) ou indirecte : l’information est rapportée (ouï-dire, folklore, savoir encyclopédique) ou inférée. Certaines langues ont fortement grammaticalisé l’évidentialité et la signifient par des affixes, des clitiques ou des particules. D’autres ne disposent pas de marqueurs spécifiques pour cette modalité, ce qui ne les empêche pas de la signifier à l’aide de différents éléments, lexicaux et grammaticaux, notamment les temps verbaux. C’est notamment le cas du français [13] : ont été décrits, comme marqueurs occasionnels de l’évidentialité, le passé composé (Guentchéva 1994), le futur (Squartini 2001) et, tout particulièrement, le conditionnel dans la construction illustrée en (7)-(8).

27Sous différentes appellations – entre autres, conditionnel de ouï-dire, de l’information incertaine, d’altérité énonciative, de reprise, de non-prise en charge, évidentiel, épistémique, journalistique, etc. –, tout un chacun y est allé de sa contribution (v. Dendale 1993 ; Abouda 2001 ; Gosselin 2001 ; Haillet 2002 ; Kronning 2005, 2018 ; Celle 2007 ; Rossari 2009 ; Bres 2012) sur ce type d’emploi :

(7) tu sais pas la nouvelle ? Vincent vendrait toutes ses vignes (conversation, 2016)
(8) Soupçonnée d’emplois fictifs comme assistante parlementaire, Penelope Fillon aurait touché 45 000 euros d’indemnités de licenciement. (Le Monde, 08-02-2017)

28On peut distinguer trois types de position :

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  • les tenants du conditionnel-mode dérivent l’emploi évidentiel de l’emploi hypothétique (Korzen & Nølke 2001 ; Rossari 2009) : ainsi (8), en vertu de la « conditionnelle sous-jacente généralisée » sera glosée par ‘si l’on suit/suivait le point de vue de X, P. Fillon aurait touché 45 000 euros d’indemnités de licenciement’ ;
  • les tenants du conditionnel-temps de l’indicatif dérivent l’emploi évidentiel de l’emploi temporel d’ultériorité (Gosselin 2001 ; Bres 2012) : ainsi (8) pourrait être glosé par un énoncé en discours indirect implicite : ‘(il a été dit/écrit que) P. Fillon a touché 45 000 euros d’indemnités de licenciement’ ;
  • ceux qui défendent l’hypothèse que l’emploi évidentiel ne dérive ni de l’emploi hypothétique ni de l’emploi temporel d’ultériorité du passé, mais est l’une des trois grandes valeurs du conditionnel (entre autres Dendale 1993 ; Haillet 2002).

30Nous avons brossé à grands traits la carte TAME du conditionnel : nous avons pointé que sur chacune des quatre dimensions (mode, temps, aspect, évidentialité), il n’y a pas accord entre les linguistes. Rien de spécifique au conditionnel en cela : on retrouverait la même variété d’analyses et le même type de divergences avec l’imparfait : c’est que le conditionnel comme l’imparfait sont des formes au sémantisme difficile à saisir en langue tant leurs emplois en discours sont nombreux ; pluralité qui va parfois même jusqu’à la contradiction pour le conditionnel (par exemple, comment se fait-il qu’il puisse signifier en (1) un fait éventuel et en (2) un fait avéré ?).

1.5.  Sémantique et emplois en discours : classement

31Quelle est la sémantique du conditionnel ? La réponse est sujette à discussion, d’autant plus que, parfois, l’on attribue au seul conditionnel – on ne prête qu’aux riches ! – un effet de sens produit par l’interaction de cette forme avec certains éléments contextuels. Rappelons les principaux emplois (nous choisissons les nominations les plus usuelles) : emploi d’ultériorité du passé en discours indirect (9) et indirect libre (10), ultériorité du passé « objective » (11) ; hypothétique explicite avec subordonnée en si (12), hypothétique en construction corrélative (13), hypothétique implicite avec conditionnel sur la conditionnée (14) mais aussi, plus rarement, sur la conditionnante (15) ; de conjecture (16) ; préludique (17), d’indignation (18), de ouï-dire (7)-(8) supra, d’atténuation (20) :

(9) Il lui avait dit que c’était comme avant, qu’il l’aimait encore, qu’il ne pourrait jamais cesser de l’aimer, qu’il l’aimerait jusqu’à sa mort. (Duras, L’Amant, 1984)
(10) Au bout du compte Pascal avait promis de faire avec les filles une grande promenade dans la montagne : on se rencontrerait près de l’étang… Est-ce qu’on emmènerait Jeanne ? Non, elle est trop petite. (Aragon, Les Voyageurs de l’impériale, 1940)
(11) Irène Némirovsky avait 23 ans. Elle venait de rencontrer un banquier, russe comme elle, dont elle aurait bientôt deux filles. (Le Monde, 26-06-2010)
(12) […] si vous m’aimiez encore, vous pourriez me retirer du gouffre où je suis ! (Balzac, La Cousine Bette, 1848)
(13) J’aurais été un peu ivrogne, dès mes débuts, je me serais aperçu de rien. (Céline, D’un château l’autre, 1957)
(14) Américaine, Irène Némirovsky aurait-elle écrit ? Elle aurait en tout cas échappé à Auschwitz, en 1942. (Le Monde, 26-06-2010)
(15) Tout se gâta quand papa se leva et dit : « Vous m’excuserez, j’ai promis aux Pailleron d’aller prendre le café avec eux… » Le tonnerre serait tombé dans la salle à manger sans rendre les gens aussi blêmes. (Aragon, Les Voyageurs de l’impériale, 1940)
(16) Je remarque comme ce Simmer est poudré, et rouge à lèvres, et les ongles faits… il serait un peu pédéraste ? (Céline, Nord, 1960)
(17) L’amour au fond c’était ça : si on jouait à n’être plus nous ? Je serais toi et tu serais moi ? (Schneider, Je crains de lui parler la nuit, 1991)
(18) Comment, j’ai eu soin de son mari et de son moutard, je tiens sa place en tout, et elle lésinerait avec moi ! (Balzac, Béatrix, 1839)
(19) Je vous demanderais de me préciser si vous êtes « produisant » avant demain midi. (email, janvier 2010)

32Ces emplois en discours sont classés en différentes catégories : il y a accord sur deux d’entre elles : la catégorie des emplois temporels (9)-(11) et celle des emplois modaux (12)-(19). Certains posent également une troisième catégorie : évidentielle ou épistémique (7)-(8) (Dendale 2001 ; Haillet 2002 ; Kronning 2005), voire une quatrième : illocutionnaire (19) (Vet & Kampers-Manhe 2001). Ces deux dernières sont le lieu de débats : certains proposent de les regrouper en une seule catégorie, celle de l’altérité énonciative (Haillet 2002) ou de la non-prise en charge (Abouda 2001), quand d’autres leur refusent le statut de catégorie et rangent l’emploi évidentiel dans la catégorie des emplois modaux (Rossari 2009) ou dans celle des emplois temporels (Gosselin 2001, Bres 2012) (cf. supra § 1.4) ; et la catégorie de l’atténuation dans celle des emplois modaux (Patard 2017) ou celle des emplois temporels (Bres, Azzopardi & Sarrazin 2012).

33Ces classements, à fonction pédagogique certaine, sont à rapporter, en dernière analyse, au type d’approche choisie ; approches qui, là également, s’avèrent plurielles.

1.6.  Approches du conditionnel

34Les approches du conditionnel sont diverses. On peut distinguer les approches monosémistes des approches constructionnelles.

1.6.1.  Valeur monosémique en langue

35C’est dans le cadre de la monosémie que se développent la plupart des analyses : à partir d’une valeur en langue unique sont explicités les différents emplois en discours. On peut classer les approches monosémistes en trois sous-ensembles :

36

  • approche modale : la valeur en langue du conditionnel est modale et, plus précisément, hypothétique, en vertu de la « conditionnelle sous-jacente généralisée » (Moeschler & Reboul 2001 ; Rossari 2009 ; et de façon moins catégorique : Korzen & Nølke 2001 ; Kronning 2002) ;
  • approche aspectuo-temporelle : on distinguera plusieurs variétés ou sous catégories selon que le conditionnel est considéré comme (i) un temps de l’époque future (en appui sur l’infixe [r] – Guillaume 1929 ; Martin 1981) ; (ii) un temps de l’époque passée (en appui sur le suffixe [ε] – Wilmet 1976, 2001 ; Gosselin 1996, 2017 ; Vet & Kampers-Manhe 2001) ; ou (iii) signalant non le passé mais une autre actualité (« toncale ») (également en appui sur le suffixe [ε] – Damourette & Pichon [1911-1936] 1970 ; Vetters 2001 ; Caudal & Vetters 2005) ;
  • approche polyphonique ou dialogique : le conditionnel positionne un énonciateur ou, selon les auteurs, un point de vue autre que celui de l’énonciateur principal (Donaire 1998 ; Haillet 2002 ; Abouda 2001) reprenant par là, pour la développer, l’analyse du conditionnel comme forme allocentrique avancée par K. Togeby (1982 : 382).

37Ajoutons que ces trois types d’approches ne sont pas imperméables : certains combinent les approches modale et polyphonique (Korzen & Nølke 2001 ; Kronning 2002, 2005, 2012, 2018) ; d’autres, les approches « toncalisante » et polyphonique (Vuillaume 2001 ; Abouda 2001) ; d’autres encore, les approches temporelle et dialogique (Bres 2009, 2010). C’est que, comme le laissait apparaître la description TAME de cette forme, avec le conditionnel, certainement plus qu’avec aucune autre forme, il est tout à la fois question de temps, d’aspect, de modalité et d’évidentialité.

1.6.2.  Approche constructionnelle

38Ce type d’approche est beaucoup moins fréquent. À notre connaissance, seule A. Patard (2017) l’a développée récemment dans le cadre des grammaires de construction, en critique des approches monosémistes : en appui sur une analyse diachronique partant du latin, le conditionnel est analysé comme correspondant à trois constructions : temporelle, modale et, plus récemment, évidentielle.

39Chacune de ces approches a, à côté des emplois qu’elle explique facilement, sa part d’ombre :

40

  • l’approche monosémique se signale par son élégance et son économie : elle conjoint l’un de la langue au multiple du discours ; mais on peut légitimement reprocher à chacune de ses variantes de ne pas éviter quelque contorsion dans l’explication de certains emplois éloignés de la valeur en langue, voire difficilement explicables à partir d’elle ;
  • l’approche constructionnelle se signale par ses effets d’évidence : sa tripartition des constructions lui évite les contorsions sus-signalées ; mais ne peut-on lui objecter qu’elle alourdit la langue d’effets de sens qui relèvent peut-être du seul discours et qu’elle contrevient, ce faisant, au principe d’économie qui fait de la langue cet outil si puissant et presque parfait ?

2.  Organisation du numéro et présentation des articles

41Le présent recueil ne prétend pas répondre aux différents problèmes en suspens concernant le conditionnel que nous venons de présenter. Plus modestement, il entend faire avancer la réflexion sur certains emplois et proposer des éléments de réflexion qui permettent de nourrir le débat.

42Les trois premières communications – celle de Laurent Gosselin, celle de Jacques Bres, Sascha Diwersy et Giancarlo Luxardo et celle de Patrick Caudal – apportent des réponses contrastées à la question : l’approche monosémique du conditionnel (une valeur unique en langue qui rend compte de la diversité des emplois en discours) est-elle encore tenable ? Les deux premières, en confrontant cette hypothèse à différents faits de discours qui font de la résistance (l’emploi temporel subjectif du conditionnel et son apparition dans les constructions factives négatives), répondent positivement, de manière différente. La troisième, dans une approche constructionnelle en critique de l’option monosémique, défend la pluralité des structures portant un marquage au conditionnel et se consacre à l’analyse des constructions de sens hypothétique-potentiel et atténuatif.

43Les deux contributions suivantes – celle de Patrick Dendale et celle de Jessica Van de Weerd – traitent d’une des trois valeurs « de base » du conditionnel, aux côtés de l’ultériorité dans le passé et de l’hypothèse : sa valeur évidentielle.

44Les quatre dernières contributions traitent de certains emplois du conditionnel : sa concurrence avec le subjonctif dans l’apodose des contrefactuelles sur la période 1750-1850 (Bernard Combettes) ; l’actualisation de devoir au conditionnel présent (Corinne Rossari, Claudia Ricci et Ljiljana Dolamic) et au conditionnel passé (Louis de Saussure) ; l’apparent « détournement » de sens dont ce temps fait l’objet dans certains contextes argumentatifs (Steve Oswald et Alain Rihs).

45Les contributions proposées se font dans des cadres théoriques divers : théorie modulaire des modalités, dialogisme, grammaires de construction, théorie de la pertinence. Certaines d’entre elles, grâce aux outils numériques, se développent en appui sur des corpus ou des bases de données importants (PRESTO, Frantext, Sketch Engine, frTenTen12, De Minute en Minute 2.0).

46Ce numéro de revue, s’il n’apporte pas « réponse à tout » sur le conditionnel, approfondit ou renouvelle l’analyse de certains de ses emplois ; il entend être un outil de référence dans les études consacrées à cette forme.

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Date de mise en ligne : 28/01/2019

https://doi.org/10.3917/lf.200.0005