Chronique « linguistique ». L'identité plurilingue : un signe d'hypermodernité ?
Pages 119 à 124
Citer cet article
- BERTUCCI, Marie-Madeleine,
- Bertucci, Marie-Madeleine.
- Bertucci, M.-M.
https://doi.org/10.3917/lfa.157.0119
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- Bertucci, M.-M.
- Bertucci, Marie-Madeleine.
- BERTUCCI, Marie-Madeleine,
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1 On postulera dans cette chronique que le plurilinguisme est une des tensions majeures de la société contemporaine, mais qu’elle est largement sous estimée du fait des questionnements sur l’identité qu’elle induit.
2 L’individu postmoderne apparait au moment où se fait l’abandon des « grands récits » (Lyotard, 1979), autrement dit des grandes idéologies explicatives du monde et où s’affaiblissent les structures d’encadrement traditionnelles. On soulignera que la notion de postmodernité, qui a connu un certain succès et s’est étendue à de nombreux domaines, a perdu peu à peu de sa substance. On préférera celle d’hypermodernité pour souligner l’exacerbation de la situation auparavant désignée comme postmoderne (Aubert, 2004 : 14 sq). Les auteurs s’accordent pour caractériser l’hypermodernité comme un excès dans la diversification des formes de l’expérience humaine (Pagès, 1979 ; Augé, 1992 ; Balandier, 1994), qui conduit l’individu dans « l’inédit » et sur des « chemins brouillés », dans la « discontinuité », au prix « d’une fragmentation de la vie, d’une incertitude quant à la définition de soi » (Balandier, 1994 : 66-67).
3 Le contexte économique concurrentiel et la mondialisation contribuent à créer un climat d'incertitude et d’instabilité, tout comme ils poussent à la multiplication des phénomènes de mobilité et à la migration. Ce climat d’incertitude pèse sur les identités. A. Ehrenberg a pu ainsi parler « d’individu incertain » (1995) ou de « fatigue d’être soi » (1998) pour désigner le changement dans la constitution des identités, lesquelles ne sont plus assignées par les cadres sociaux mais en construction dans un processus réflexif. C’est la raison pour laquelle, on peut mettre en doute la notion même d’identité, que le discours commun perçoit comme une essence, un donné, alors qu’elle est présentée comme une construction par un courant contemporain. Tout en notant les limites du terme identité et son caractère insatisfaisant, sa polysémie embarrassante, on le conservera néanmoins faute d’un autre vocable à lui substituer.
4 Au plan de la langue, ces constructions bricolées, cette diversité s’exprime à travers une conception appelant non plus une figure abstraite de locuteur mais intégrant l’altérité. Cette alterlinguistique (Robillard, 2007a) se construit sur la contextualité, l’hétérogénéité, l’instabilité d’un tryptique langue-langage-discours, lesquelles convergent avec la fluidité, la quasi-liquidité des sociétés contemporaines (Balandier, id.) et contribuent à la construction d’un individu multiple, chaotique, réactif et adaptable à l’autre, au contexte et aux interactions (Robillard, 2007b). Ceci suppose aussi de renoncer à l’univocité du signe et par là-même du sens [1].
5 Ce courant est particulièrement pertinent pour cerner les contours eux-mêmes fluctuants, perméables, poreux du plurilinguisme et notamment du sujet de cette chronique, à savoir l’identité plurilingue, dont on admettra d’emblée qu’elle ne constitue pas une totalité close.
Identité plurilingue et parlers métisssés
6 On définira l’identité avec J. Kastersztein comme :
« Une structure polymorphe dynamique, dont les éléments constitutifs sont les aspects psychologiques et sociaux en rapport à la situation relationnelle à un moment donné d’un agent social (individu ou groupe) comme acteur social » (1999 : 28).
8 Le polymorphisme suppose que des éléments identitaires pertinents dans une situation relationnelle donnée sont moins saillants et moins pertinents quand la situation change. Cette donnée est essentielle pour ce qui nous occupe dans la mesure où elle implique que les acteurs sociaux ont des comportements fluctuants et adaptatifs (Id. : 30), ce qui leur permet d’évoluer en fonction des situations. L’identité apparaît comme une sorte de boite à outils pour reprendre l’expression de Devereux, chaque outil constituant un élément identitaire, que le sujet mobilise en fonction de l’interaction. Ainsi, les langues vont être utilisées en fonction de leur intérêt dans le type d’interaction auquel est confronté le sujet. Ceci n’empêche pas pour autant que l’identité soit composée d’éléments stables qui rendent parfois difficile l’adaptation des groupes ou individus à un contexte culturel nouveau.
9 Ces stratégies ont pour effet de contribuer à une visibilité sociale des individus [2], leur assurant la possibilité de se différencier, l’essentiel étant à la fois d’être reconnu par le groupe, en obtenant une place spécifique et de ce fait de se constituer en tant que sujet par l’appartenance à un groupe et la reconnaissance d’une singularité. Chaque langue correspond donc à une fonction précise extérieure et intérieure, sociale et intime. Le plurilinguisme recouvre aussi ce qu’on appelle les parlers métissés, lesquels sont également travaillés par la question de l’identité.
Parlers métissés et identité plurilingue
10 L’hétérogénéité est à la base de ces processus identitaires et constitue la donnée de base nécessaire à la compréhension des parlers métissés dans un processus de relation altéritaire.
11 Il convient de penser l’identité comme « le produit intériorisé des interactions vécues par le sujet » (Burger, 1994 : 249) ou la somme des « soi »(Id.). Dans ces conditions, l’identité n’est jamais fermée mais se construit dans une dialectique intersubjective, une négociation discursive (Id.). L’identité n’est pas une constance au sens d’une répétition indéfinie du même mais elle est dialectique par intégration de l’autre dans le même (Camilleri, 2002 : 85-86), ce qui justifie d’aborder la question des identités dans cette réflexion sur l’altérité. La/les langues fonctionnent comme un instrument de socialisation et permettent au sujet d’affirmer son identité en se situant dans un environnement où il délimite ses réseaux d’appartenance et de non appartenance (Mekaoui, 2006 : 214). Dans l’interaction, la/les langues vont permettre au locuteur d’individualiser son identité, la parole étant perçue comme un prolongement, une extériorisation de la personne. La question de l’interaction intéresse particulièrement les phénomènes d’alternance codique.
12 Les recherches récentes ont fait émerger des situations d’alternance codique ou des cas de mélange/alternance de langues dans des contextes variés. Par la notion de vernacularisation, Manessy rend compte du caractère des parlers francophones, en Afrique, retravaillés, réordonnés de l’intérieur, subvertis presque, reconstruits de l’intérieur par le processus de l’altérité. Autrement dit, le contact de langues pris dans le sens de l’hybridation et du métissage va vers « une pluriconstruction du sens et des agencements identitaires » (Dreyfus & Juillard, 2005 : 181). Le locuteur met en place des pratiques langagières originales à travers une interlangue et donc de nouvelles façons de se dire et d’être autrement dit d’activité discursive originale (Lüdi & Py, 1986 : 119). L’enjeu de cette approche est qu’elle permet de sortir d’une conception négative et stigmatisée du plurilinguisme. Pour l’apprentissage, elle place au premier plan les stratégies d’expression propres au locuteur plurilingue dans le cadre d’une acquisition linguistique en interaction. Les discours mixtes (c’est-à-dire le mélange ou l’alternance de langues ou de variétés) permettent à la fois de faire apparaître des identités sociales multiples en fonction de la valeur symbolique du code utilisé mais aussi comme une possibilité supplémentaire de construction du sens dans l’interaction. D’une certaine manière, cette créativité permet de voir le répertoire de langues comme un ensemble ouvert, non délimité, à partir duquel le locuteur opère un choix d’identification linguistique et se pose donc en sujet de son discours, manière de construire et d’imposer une identité autre.
13 Pour les jeunes des banlieues, il constitue un parler véhiculaire interethnique (Billiez, 1993) qui met dans la lumière des pratiques langagières et des relations sociales jusque-là occultées. Le discours métissé et revendiqué comme tel exprime un mode identitaire nouveau de jeunes pour lesquels le français ne constitue pas une expression linguistique satisfaisante (Melliani, 2000 : 50). Cette stratégie identitaire correspond à ce que Bourdieu nomme le marché franc (Bourdieu, 1983 : 103) : autrement dit « des espaces propres aux classes dominées, repaires ou refuges des exclus dont les dominants sont de fait exclus, au moins symboliquement. » (Id.) Dans cette perspective, les pratiques langagières des jeunes et notamment les emprunts aux autres langues sont peut-être l’indice d’une modification des rapports sociaux (Melliani, 2000 : 51).
14 Pour conclure sur ce point, on observera que l’identité plurilingue est difficile à faire reconnaitre car la singularité qu’elle affiche se dit sur un mode pluriel, perçu comme différent alors que l’appartenance à une communauté implique d’être reconnu comme semblable. Tout repose en fait sur la conception de la langue. Si l’on s’en tient à la variante de prestige, décrite dans les outils de référence (grammaires et dictionnaires) et légitimée socialement, on ne voit plus la diversité. En revanche, si l’on admet l’existence de variantes aux fonctions et aux statuts divers, on modifie la conception de la langue. Celle-ci n’est plus seulement un objet normé et prévisible mais elle devient aléatoire, poreuse et ouverte à l’altérité, échappant au déterminisme comme au probabilisme.
Identité plurilingue et stigmatisation dans un contexte monolingue où le français domine
15 Or, en France, l’identité nationale se définit par opposition au multiculturalisme et s’est construite sur le monolinguisme. Une conception essentialiste de la langue domine l’approche du français (Klinkenberg, 2001 : 60). Le parler métissé, hybride, plurilingue ne coïncide pas avec cette vision, qu’il heurte et bouscule. Ainsi tout ce qui n’entre pas dans le cadre de la pureté linguistique relève du « bricolage », voire de la « pathologie » (Amselle, 2004 : 275). Cette stigmatisation des pratiques langagières touche aussi les locuteurs, souvent des migrants, et interroge le schéma français d’intégration et dans celui-ci notamment le traitement réservé au plurilinguisme. La situation de minorisation ne peut laisser indemne le sujet et elle peut devenir un trait identitaire spécifique, entrainant un rapport aux langues, et surtout au français, qu’il faudra interroger. Au plan méthodologique, l’approche de l’identité plurilingue suppose de prendre en compte l’expérience de l’exil qu’ont connue les individus, de façon souvent douloureuse, de ce qu’on peut appeler la déterritorialisation et d’une reconfiguration de la relation à la langue maternelle.
16 Enfin, le modèle français ne peut accepter, dans la vie publique, la coexistence dans la nation de groupes ou communautés parlant une ou plusieurs langues autres que le français. Les pratiques plurilingues doivent être réservées à la sphère privée. Quelle est l’alternative pour un plurilingue ? Se couler dans la collectivité préexistante ou contribuer à réorganiser cette collectivité en s’intégrant non pas seulement en tant qu’individu mais comme membre d’un groupe. Autrement dit, une assimilation sans nuances est-elle le seul modèle d’intégration envisageable ? L’adoption du français implique-t-elle nécessairement le renoncement officiel aux langues d’origine ? Dans ces conditions, le plurilinguisme devrait devenir une nécessité fonctionnelle.
17 Ceci étant, quel rapport le plurilinguisme entretient-il avec l’altérité ? On essaiera de voir en quoi l’altérité est installée au cœur du plurilinguisme, particulièrement en France, dans une tradition monolingue forte. La notion d’imaginaire linguistique collectif permet d’approcher la relation à l’altérité, si on la met en relation avec les représentations et les normes qui véhiculent des stéréotypes, des valeurs, voire des mythes. Ainsi, dans une situation diglossique, la langue dominée sera stigmatisée, voire folklorisée et non légitime au regard de la langue dominante. S’expriment alors des représentations subjectives, voire fantasmées sur les caractères de telle ou telle langue. Les langues ne sont pas sur un pied d’égalité et les relations hiérarchiques qu’elles entretiennent contribuent à entretenir une relation inégalitaire, réelle ou imaginaire entre les locuteurs. Les représentations construites autour du français peuvent être interprétées comme particulièrement significatives de cette relation.
18 Pour conclure, on insistera sur le caractère emblématique du plurilinguisme, qui traduit à travers le mélange des langues, certains des traits essentiels du monde contemporain et le caractère labile de l’hypermodernité.
Bibliographie
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