Article de revue

À propos des noms bibliques

Pages 47 à 50

Citer cet article


  • Bouville, J.-M.
(2012). À propos des noms bibliques. La lettre de l'enfance et de l'adolescence, 87(1), 47-50. https://doi.org/10.3917/lett.087.0047.

  • Bouville, Jean-Marc.
« À propos des noms bibliques ». La lettre de l'enfance et de l'adolescence, 2012/1 n° 87, 2012. p.47-50. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2012-1-page-47?lang=fr.

  • BOUVILLE, Jean-Marc,
2012. À propos des noms bibliques. La lettre de l'enfance et de l'adolescence, 2012/1 n° 87, p.47-50. DOI : 10.3917/lett.087.0047. URL : https://shs.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2012-1-page-47?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lett.087.0047


Notes

  • [1]
    Avertissement : dans cette courte note, il ne sera aucunement question d’une étude un tant soit peu exhaustive des noms bibliques pour des raisons simples de compétences personnelles : je ne lis pas l’hébreu et ne revendique que l’appellation de lecteur amateur éclairé de la Bible. M’anime seulement l’opportunité de ce numéro de La lettre pour faire connaître quelques significations des noms bibliques à un public plus large que celui des exégètes des textes religieux.
  • [2]
    H. Meschonnic, Au commencement, Paris, Desclée de Brouwer, 2002, p. 19.
  • [3]
    Autre avertissement : nous allons utiliser uniquement les termes francisés comme la Bible au lieu de la « Torah », la Genèse au lieu de « Au commencement », sens du mot hébreu Berechit… Loin de nous l’idée d’effacer l’origine juive de la Bible, comme le montrera ce texte sur les noms mais pour des raisons de commodité pour le lecteur peu au fait des débats complexes entre les différents monothéismes.
  • [4]
    Au sens de « sol » et non au sens de territoire qui se dit heretz en hébreu.
  • [5]
    H. Meschonnic, op. cit., p. 38.
  • [6]
    Ibid.
  • [7]
    Ibid., p. 82.

1

Il y a une attention particulière à porter aux noms des personnages de cette histoire fabuleuse. Et certains noms sont plus que familiers. Mais seulement pour les plus connus, les autres ne constituent qu’un exotisme de fond de tableau. Or, ce sont des calembours ambulants. Parce que tout en eux signifie. Il y a du trop plein de sens dans ce récit [2].

2Effectivement, dès que l’on pénètre dans une lecture un tant soit peu approfondie de la Bible [3], on ne peut être que frappé par cette évidence ; chaque nom signifie un destin ou plus exactement chaque parent, soit le père, soit la mère, attribue un nom à son enfant en lui signifiant directement quelque chose de son désir à lui. Dieu lui-même utilise des noms propres chargés de sens, sauf… le sien (le fameux tétragramme).

3Nous ne prendrons que deux exemples tirés du récit de la « Genèse ».

4D’abord les noms de la première famille humaine au sens biblique du terme.

5Adam ne veut pas dire « homme », qui en hébreu se dit henosh ou ich mais constitue un jeu de mot avec adâmâh, la terre [4]. Adam, le premier homme, est la créature issue du sol, de la poussière de terre et qui sera destinée à la rejoindre en fin de vie. Il ne devient vivant que par « l’haleine de vie » insufflée dans ses narines par Dieu. La proximité du mot âdam avec âdamâh poussera même A. Chouraqui à traduire Adam par le « glébeux ».

6Le nom Ève apparaît au chapitre 3, verset 20. C’est Adam « le terreux » qui crie son nom : Hawwah, forme ancienne de Hayyah signifiant « Vivante, car c’est elle qui a été la mère de tout vivant [5] ».

7Plus loin au chapitre 4, verset 1, on peut lire dans Meschonnic :

8

Et l’homme a connu Eve sa femme,
Et elle a été enceinte et elle a enfanté Caïn et
Elle a dit j’ai créé un homme avec Adonaï.

9Le simple lecteur ne peut comprendre la subtilité du texte s’il ignore que « j’ai créé un homme » s’écrit en hébreu : qaniti ich et que donc Caïn est très proche du sens du verbe qaniti qui lui-même veut dire « acquérir », « posséder ». Caïn est porteur d’une signification lourde de la part de sa mère : il est celui qu’elle a acquis avec Dieu lui-même et non avec son homme ; il peut légitimement se sentir de filiation divine d’où sa rage folle devant le regard détourné de son « Père » devant son offrande future.

10Un autre sens de Caïn est celui d’être « le possédé », l’acquis de sa mère, cette fois en liaison avec sa difficulté à accepter plus tard la moindre désapprobation de type paternel.

11Le texte continue avec le verset 2 : « Et elle a continué à enfanter son frère Abel la Buée [6]. »

12La encore, la Buée n’est pas un surnom mais le sens même du mot hébreu hâvel : Souffle, buée, fumée, brume… et par extension, quelque chose d’évanescent, de superficiel. C’est le mot Hâvel qui est utilisé au début de l’Ecclésiaste dont la traduction latine de la Bible a donné ce verset bien connu : « Vanités des vanités, tout est vanité. »

13Abel est donc « la vapeur », celui qui compte peu ou va peu compter aux yeux de sa mère : il naît tout de suite après le premier garçon « acquis avec Dieu » et aura un destin pour le moins tragique : « Être le premier humain assassiné. »

14Résumons les noms de la première famille humaine comme un hébraïsant peut le lire dans le texte de la Torah :

15Il y a le père, M. Terreux ; la mère, Mme La Vivante ; et leurs deux fils, Acquis et Brumeux. Leur dernier fils après le crime de Caïn sera appelé par Vivante, la mère, du nom de Seth qui signifie « La Relève » ! On peut difficilement faire avec plus de sens.

16Un deuxième effet de signifiance est constitué par les changements de noms : soit une seule lettre et le destin de la personne en est changé totalement, soit carrément un nouveau nom et encore une fois, avec une nouvelle identité.

17On prendra l’exemple d’Avram, plus connu sous le nom d’Abraham, et de Saraï, bien évidemment la belle Sarah.

18Au début, Avram vient de av, le père, et ram, haut. Cela donne le sens de « Père élevé » avec une ambiguïté signifiante : soit il est le futur père élevé de l’humanité élue, soit il peut s’agir de Dieu, le Père Haut Placé.

19L’intéressant se révèle au chapitre 17, verset 5, où Dieu dit :

20

Et il ne sera plus ton nom Avram
Et ton nom sera Avraham car le père d’une
Multitude de nations, je t’ai fait [7].

21Père Haut s’appellera désormais « Père d’une multitude » qui est le sens même de « Avraham » et avec ce nom, sa destinée prend une autre ampleur. Quant à sa femme Saraï, son nom signifie « ma princesse ».

22Or, le couple Abraham-Sarah est pris dans une longue histoire de stérilité féminine qui prend fin avec l’arrivée du jeune Isaac, qui est très proche du verbe yishaq ou « il rira ». On se souvient que les deux parents ont rigolé à l’annonce d’une naissance proche alors qu’ils avaient largement dépassé l’âge de procréation, Abraham du haut de ses cent ans et Sarah avec ses quatre-vingt-dix ans. Isaac, « il rira », sera effectivement un patriarche avec peu de faits glorieux à son actif, comme s’il était resté le « rieur », voir le « rigolo » d’une affaire que le dépasse.

23Alors, pourquoi Saraï « ma princesse » se change sur ordre divin en Sara « princesse » ? En fait, on s’aperçoit au fil du récit qu’Abraham, lors de ses multiples voyages, met sa femme dans le lit du souverain quand il arrive dans une ville inconnue en la faisant passer pour sa sœur. Et il donne l’origine de son mensonge sur la fin : en fait, elle est bien sa demi-sœur, fille de son père mais d’une autre mère que la sienne. On peut comprendre alors que le père d’Abraham avait eu une fille qu’il appelle « Ma princesse » et qui est stérile dans son mariage avec son demi-frère. Mais quand Dieu la renomme désormais « Princesse » tout court, l’éloignant ainsi du destin assigné par son père, elle arrive à procréer.

24Il serait tout aussi intéressant de découvrir la signification des autres protagonistes de cette Genèse de l’humanité : Les jumeaux Esaü et Jacob en fait s’appellent « Velu » et « Talonneur ». Velu car Esaü naît avec une forte pilosité, et Talonneur car Jacob, bien que second arrivé, tenait le talon de son aîné pour tenter de sortir avant lui. Il arrivera à le déposséder de son titre d’aînesse pour se transformer après son combat avec l’ange en « Ysrâ el » ou Israël ou surtout « Un Dieu Combat » littéralement.

25Effectivement, comme le disait Meschonnic, il s’agit bien de noms chargés d’histoires !

« Pour empoigner la vie, les paroles te sont nécessaires, elles te disent qui tu es, où tu es. »
H.L. Kristiansen, Paroles Inuit.

Mots-clés éditeurs : Abel, Abraham, Adam, Caïn, Ève, Isaac, noms bibliques, Sarah, Seth

Date de mise en ligne : 15/05/2012

https://doi.org/10.3917/lett.087.0047