Transparence, accointance et modes de présentation
- Par Bruno Gnassounou
Pages 385 à 402
Citer cet article
- GNASSOUNOU, Bruno,
- Gnassounou, Bruno.
- Gnassounou, B.
https://doi.org/10.3917/leph.193.0385
Citer cet article
- Gnassounou, B.
- Gnassounou, Bruno.
- GNASSOUNOU, Bruno,
https://doi.org/10.3917/leph.193.0385
Notes
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[1]
Le terme « pensée » est souvent utilisé de façon équivoque dans cet article, sans que, j’espère, cela prête à confusion : il peut désigner soit ce que l’on pourrait exprimer par un énoncé déclaratif complet, par exemple par l’énoncé « Pierre s’est mis à chanter », soit ce qu’exprime une partie de l’énoncé, par exemple ce qui est exprimé par « Pierre ». On parle alors souvent dans ce second cas de « constituant de la pensée ». L’expression de « constituant de la pensée » étant trop lourde, je ne l’utiliserai pas toujours, en faisant toute confiance au lecteur pour distinguer en contexte les deux sens du mot « pensée ».
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[2]
En affirmant que l’objet doit satisfaire à une « série disjonctive de propriétés », on veut dire que le penseur a en tête des représentations de l’objet qui s’expriment sous la forme : « avoir la propriété d’être F ou avoir la propriété d’être G ou avoir la propriété d’être H ». Le cas limite de la disjonction est celle où elle se réduit à un seul élément : « avoir la propriété d’être F » par exemple, qui est, par commodité, le cas auquel on pense en général lorsque l’on donne des exemples simples de pensées descriptives. C’est J. Searle qui, dans le cadre d’une réflexion sur les noms propres, a rendu canonique la thèse du caractère disjonctif des descriptions, parce qu’elle répondait à un certain nombre d’objections que l’on faisait au descriptivisme classique, notamment celle selon laquelle on pouvait penser descriptivement à un objet alors que ces descriptions étaient néanmoins fausses de lui. Certaines, répondit Searle, mais pas toutes à la fois. D’où la disjonction. Voir J. Searle, « Proper Names », Mind, vol. 67, no 266, 1958, p. 166-173.
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[3]
Russell a un temps appelé « dénotationnel » (denoting) le rapport entre le concept et l’objet qui tombe sous lui. Kaplan fait de la dénotation une condition nécessaire pour qu’une représentation soit celle d’un objet particulier (mais parfois non suffisante). Voir D. Kaplan, « Quantifying In », Synthese, vol. 19, no 1/2, 1968, p. 178-214.
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[4]
En philosophie du langage, on appelle généralement « millienne » la thèse correspondante qui affirme qu’un terme singulier (par exemple un nom propre) fait directement référence à un objet, sans que l’objet doive se conformer à une description préétablie (une « connotation »).
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[5]
L’expression est de K. Fine, Semantic Relationism, Basil Blackwell, Oxford, 2009.
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[6]
Voir J. Campbell, « Is Sense Transparent? », The Proceedings of the Aristotelian Society, vol. 98, 1987-1988, p. 276. Voir aussi François Recanati, Mental Files, Oxford, Oxford University Press, 2012, p. 47-48.
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[7]
De façon évidente, les deux premières prémisses du raisonnement II pourraient être représentées sous la forme d’une conjonction « Stendhal est odieux et Stendhal est génial », de sorte qu’exploitant l’identité, on pourrait directement en tirer la conclusion « Il existe un x tel que x est odieux et x est génial ». L’exploitation de l’identité pour tirer de « Stendhal = Stendhal » la conclusion qu’il existe un individu x tel que x identique à x n’est qu’un cas particulier de cette situation.
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[8]
Certains néo-russelliens, défendant une conception dite « relationiste » de la coordination, pensent pouvoir rendre compte de cette dernière en acceptant d’abandonner certaines prémisses implicites dans l’analyse traditionnelle du problème, principalement la compositionnalité des pensées. Nous n’avons pas la place pour discuter cette tentative. Pour une défense voir W. Taschek, « On Ascribing Belief: Content in Context », Journal of Philosophy, vol. 95, no 7, 1995, p. 323-353, K. Fine, Semantic Relationism, Basil Blackwell, Oxford, 2009 et A. Gray, « Relational Approach to Frege’s Puzzle », Philosophy Compass, 2017, p. 1-15.
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[9]
Je suis à peu près la formulation de S. Schiffer dans Remnants of Meaning, Cambridge Massachusetts, The MIT Press, 1987, p. 63.
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[10]
B. Russell : « Je suis en relation d’accointance avec un objet quand j’ai une relation cognitive directe avec l’objet lui-même. Quand je parle de relation cognitive ici, je n’entends pas la relation qui constitue le jugement, mais le type d’accointance qui constitue une présentation » (« Knowledge by Acquaintance and Knowledge by Description », Proceedings of the Aristotelian Society, vol. 11, 1910-1911, p. 108).
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[11]
Comparer avec B. Brewer (un néo-frégéen) dans Perception and Reason, Oxford, Clarendon Press, 1999, p. 251-252.
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[12]
C’est aussi la position du Russell des Principles of Mathematics ; voir P. Hylton, Propositions, Functions and Analysis, Oxford, Clarendon Press, 2005, p. 162 sq. Il existe aujourd’hui des versions améliorées de ce descriptivisme. Voir par exemple Searle, Intentionality, Cambridge, Cambridge University Press, 1983. Cette interprétation de Frege comme descriptiviste a été contestée par M. Dummett et ses élèves néo-frégéens G. Evans et J. McDowell.
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[13]
M. Dummett, Truth and Other Enigmas, Cambridge, Massachusetts, Harvard University Press, 1978, p. 131.
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[14]
Il se trouve que pour Frege le sens d’un terme est identique au contenu du constituant d’une pensée complète, mais rien ne repose sur cette hypothèse dans notre discussion.
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[15]
J. Levine, « Acquaintance, Denoting Concepts and Sense », The Philosophical Review, vol. 107, no 3, 1998, p. 433.
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[16]
Par exemple, I. Dickie et G. Rattan (« Sense, Communication, and Rational Engagement », Dialectica, vol. 64, no 2, 2010, p. 145) écrivent : « Une explication consolidante pose l’identité des sens (sameness in sense) pour expliquer les cas dans lesquels une compréhension complète rend possible une extension immédiate de la connaissance : quand n et m partagent un sens, quiconque comprend parfaitement n et m sait qu’ils co-réfèrent » (c’est moi qui souligne).
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[17]
Comme le remarquent M. Sainsbury et M. Tye dans leur livre Seven Puzzles of Thought and How to Solve Them, Oxford, Oxford University Press, 2012, p. 77, à propos de la différence de sens (contrainte de Frege). Je remercie Michael Murez pour m’avoir indiqué cette référence.
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[18]
Comme le font certains philosophes qui conçoivent les modes de présentation singuliers comme des fichiers mentaux, à l’instar de François Recanati (op. cit.) ou qui défendent une théorie « originaliste » de ces modes de présentation comme l’appellent Sainsbury et Tye (op. cit.).
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[19]
Voir dans ce volume M. Murez « Le Fressellianisme face au dilemme de l’accointance » et, pour autant que je la comprenne, R. Millikan, « Images of Identity: In Search of Modes of Presentation », Mind, vol. 106, no 423, 1997, p. 517.
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[20]
Ces difficultés conduisent certains philosophes à insister sur le fait que les modes de présentation sont les contenus des pensées, non leurs objets. Frege le fait et plus récemment J. Searle, Intentionality, Cambridge, Cambridge University Press, 1983, p. 134 par exemple. Mais cela ne fait que reformuler le problème, non le résoudre.
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[21]
La conception qui fait du comportement inférentiel d’un raisonneur le critère de l’identité du sens pour un sujet a des accents clairement antimétaphysiques : les modes de présentation ne sont pas des « entités » dont il faudrait par un acte d’introspection reconnaître qu’elles sont identiques ou différentes. On pourrait imaginer que pour éviter les absurdités de l’idéalisme des modes de présentation, tout en refusant une forme de « réification » de ces sens singuliers, il faille introduire un élément supplémentaire qui permette de penser cette récurrence du sens. C’est sans doute dans cette perspective qu’il faut concevoir l’introduction de la notion de règle, forcément publique, chez Wittgenstein et qui promet d’expliquer comment différentes occurrences d’un contenu de pensée peuvent constituer l’application récurrente d’une même règle, et être de ce point de vue les mêmes.
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[22]
D. Wishon, « Russellian Acquaintance and Frege’s Puzzle », Mind, vol. 126, no 502, 2017, p. 321-370. Je ne m’engage pas dans la question exégétique de savoir si l’interprétation que donne Wishon des thèses de Russell est correcte. Je parlerai souvent du Russell de Wishon.
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[23]
D. Wishon, « Russellian Acquaintance and Frege’s Puzzle », Mind, vol. 126, no 502, 2017, p. 10-14.
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[24]
D. Wishon, ibid., p. 23.
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[25]
G. Evans, The Varieties of Reference, Oxford, Oxford University Press, 1982, p. 218.
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[26]
De l’immunité contre les erreurs d’identification, qui a une longue histoire (Wittgenstein, Shoemaker, Evans, Pryor), je retiens ici une caractérisation qui est essentiellement due à A. Hamilton. Voir par exemple son « A New Look at Personal Identity », Philosophical Quaterly, vol. 45, no 180, 1995, p. 332-349.
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[27]
D. Wishon, « Russellian Acquaintance and Frege’s Puzzle », Mind, vol. 126, no 502, 2017, p. 16.
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[28]
Cf. C. Wright, Rails to Infinity, Cambridge Massachusetts, Harvard University Press, 2001, p. 327 et G. Evans, The Varieties of Reference, Oxford, Oxford University Press, 1982, p. 180.
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[29]
S. Shoemaker dénonce lui aussi cette inférence dans « Self-Reference and Self-Awareness », Journal of Philosophy, vol. 65, no 19, 1968, p. 568.
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[30]
Cela n’exclut pas qu’il y ait d’autres raisons de penser que les pensées en première personne sont non référentielles.
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[31]
C. Wright semble aller dans ce sens lorsqu’il écrit à propos des jugements en première personne : « Celles parmi les pensées en « je » (I-thoughts) qui sont immunisées sont les erreurs d’identification ne le sont pas parce qu’elles impliquent une identification de soi-même d’une sûreté sur-éminente (super-sure), [je suis a], mais parce qu’aucun jugement – et aucun autre mode de présentation associé, [a] – ne figure dans le structure de justification (justificational architecture) » (« Reflections on François Recanati’s “Immunity to Error through Misidentification: What it is and Where it Comes from” », in S. Prosser et François Recanati (dir.), Immunity to Error through Misidentification, Cambridge, Cambridge University Press, 2012, p. 253. Il faut étendre ce que C. Wright dit ici à propos des pensées en première personne aux pensées démonstratives.
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[32]
On trouve cette trichotomie chez P. F. Strawson dans ses Logico-Linguisitic Papers, Methuen, London, 1971, p. 75-95, que reprend G. Evans, op. cit., p. 65 et p. 89-90. L’identification par description est plus qu’une spécification par description (description définie). La description identifiante doit se former à partir d’une information en provenance de l’objet identifié (par le témoignage d’une personne par exemple).
1Le russellien et le néo-frégéen soutiennent tous deux que nous avons des pensées irréductiblement singulières, fondées sur une relation d’accointance avec l’objet de pensée, mais le néo-frégéen, en introduisant la notion de mode de présentation singulier, semble bien mieux rendre compte de la fonction cognitive de ces pensées en donnant une solution aux puzzles de Frege et de Campbell, qui concernent la recognition de deux objets, c’est-à-dire la capacité à les discriminer ou à les identifier (1re partie). Le néo-russellien fait néanmoins aussi bien que le néo-frégéen, si l’on veut bien distinguer une accointance présentationnelle, à laquelle tient le néo-frégéen, d’une accointance relationnelle (causale) que met en avant le néo-russellien pour dissiper les troubles liés aux puzzles de Frege et Campbell (2e partie). Il semble même que les difficultés qui entourent la notion d’accointance avec les objets de pensée chez le russellien affectent aussi la relation d’accointance avec les modes de présentation singuliers du néo-frégéen, si on associe, comme il est naturel, la propriété de transparence à cette forme d’accointance (3e partie). La solution, pour le néo-frégéen, est de ne plus lier la transparence de l’accointance à la recognition, mais plutôt à l’immunité aux erreurs d’identification dans la présentation de l’objet de pensée : l’accointance a une fonction d’ancrage. La conclusion est néanmoins que la transparence ainsi comprise est malheureusement incompatible avec la fonction de discrimination des modes de présentation, ce qui suggère que la notion de mode de présentation singulier pourrait être incohérente (4e partie).
I
2Nous pouvons penser de deux façons à un objet. De façon descriptive ou « satisfactionnelle » en ayant à l’esprit une série disjonctive de propriétés dont la plupart sont instanciées par un objet. Par stipulation, l’objet de la pensée [1] (sa référence) est l’objet qui, s’il existe, satisfait cette description [2]. Par exemple, si je pense que le plus bel oiseau de cette forêt est caché, alors, s’il existe un tel oiseau, cet oiseau est l’objet de ma pensée par le simple fait de satisfaire la description : être le plus bel oiseau de la forêt, c’est-à-dire par le simple fait d’être porteur de cette propriété. Ma pensée eût néanmoins été la même si un autre oiseau avait possédé cette même propriété et qu’il eût été ainsi l’objet de ma pensée. Le contenu de ma pensée est indifférent à l’identité de l’objet concerné. En ce sens, ma pensée est générale et la partie de la pensée qui est satisfaite par l’objet n’a pas pour contenu cet objet, mais la propriété dont il est porteur [3].
3Pour qu’elle ne le soit pas, il faudrait que l’identité de la pensée dépende d’une manière ou d’une autre de l’objet sur lequel elle porte. C’est le cas manifestement des pensées démonstratives, celles que l’on exprime en disant par exemple, avisant un oiseau : « Cet oiseau a un magnifique plumage ». Les conditions de vérité de cette pensée font intervenir de façon non accidentelle l’oiseau lui-même auquel on pense. Si cela avait été un autre oiseau, le contenu de la pensée eût été différent, puisque ses conditions de vérité l’eussent été aussi. Une telle pensée démonstrative dont le contenu dépend de l’identité d’un objet est un cas particulier de pensées que l’on peut appeler singulières.
4Ce qui fait la spécificité de cette seconde manière de penser à un objet, c’est qu’elle est fondée sur un contact direct avec lui, contact que, depuis Russell, on appelle accointance (acquaintance). Je pense donc à l’objet non pas comme satisfaisant à une description, mais par le truchement d’un rapport direct que j’entretiens avec lui, par exemple via le rapport visuel qui s’établit entre un oiseau et moi. Il s’ensuit que les pensées singulières semblent être individuées par l’objet lui-même et rien d’autre : le contenu d’une représentation singulière est totalement déterminé une fois que l’on a donné l’objet réel qui a affecté celui qui y pense. On peut appeler russellienne cette conception du contenu des pensées [4].
5Une telle conception du caractère direct de la référence de certaines pensées fait face à deux difficultés bien connues, le puzzle de Frege et le puzzle de Campbell, qui concernent tous deux des cas de coréférence. Ils tendent à montrer que cette conception ne rend pas compte du rôle cognitif des pensées singulières.
6Si le contenu de ma pensée est épuisé par sa référence et si « a » et « b » sont des termes coréférentiels, alors il n’existe aucune différence de contenu entre « a » et « b ». Par conséquent « a est F » a exactement le même contenu que « b est F », ce qui est troublant puisqu’il semble bien que l’on puisse sans irrationalité faire sienne la première proposition tout en rejetant la seconde : un antiquaire peut tout à fait penser qu’Henri Beyle est odieux sans penser que Stendhal est odieux, parce qu’il ignore qu’Henri Beyle, qui lui achète régulièrement des meubles, et Stendhal l’écrivain sont une seule et même personne. Comment donc des pensées supposées identiques peuvent-elles donc avoir des rôles cognitifs si différents (l’une fait que notre antiquaire déteste Henri Beyle, et l’autre fait qu’il ne le hait point) ? Si toute notion admissible de contenu doit rendre compte du rôle cognitif d’une pensée, ce qui est un réquisit très raisonnable, le contenu ne peut pas être épuisé par la référence. Si on appelle « coordination » le fait pour deux pensées de manifester que leur auteur les tient pour coréférentielles [5], alors on peut dire que le puzzle de Frege montre que la conception russellienne du contenu n’explique pas comment il peut y avoir coréférence sans coordination.
7Le puzzle de Campbell montre, à l’inverse, que le russellien est incapable d’expliquer comment il peut y avoir coordination sans coréférence. Un sujet peut en effet traiter comme coréférentielles des pensées qui ne le sont pas. Supposons qu’il soit en train de percevoir un oiseau et qu’il pense « Cet oiseau est vif » et que, le suivant du regard, il pense ensuite « Cet oiseau est minuscule ». Il est en droit de tirer la conclusion qu’il existe un oiseau qui est à la fois vif et minuscule. Mais imaginons qu’entre le moment où il a la première pensée et le moment où il a la seconde, se soit substitué à son insu un oiseau à un autre. Le sujet pense faire référence au même individu, et en tire légitimement (sans manifester d’irrationalité) la conclusion générale qu’un seul et même individu est porteur des deux propriétés, alors même que les constituants des pensées exprimés par les deux occurrences de l’expression « cet oiseau » ont des références différentes (si elles en ont). Il montre ainsi qu’il tient pour coréférentiels des constituants de ses pensées qui ne le sont pas, bref que ces constituants sont coordonnés sans que leurs objets, s’ils existent, soient identiques.
8D’une façon générale, le russellien ne peut pas rendre compte de la différence entre les deux raisonnements suivants :
| I | II |
| Henri Beyle est odieux | Stendhal est odieux |
| Stendhal est génial | Stendhal est génial |
| Donc quelqu’un est odieux et génial | Donc quelqu’un est odieux et génial |
9Les deux inférences sont valides si on se soucie uniquement de l’aspect référentiel des pensées, puisque Henri Beyle est en effet identique à Stendhal. Pourtant, alors qu’il serait tout à fait rationnel de tirer la conclusion dans le second raisonnement, il serait parfaitement déraisonnable de le faire dans le premier. Là encore, si on s’en tient comme le russellien à la coréférence, on ne peut pas rendre compte de la rationalité de la personne qui enchaîne des pensées. On est tenté d’objecter que le premier raisonnement est valide, mais qu’il est enthymématique : une prémisse intermédiaire est passée sous silence, à savoir « Henri Beyle = Stendhal », et que le second l’est aussi pour la même raison : si un sujet tire la conclusion, c’est qu’il tient pour coréférentielles les deux occurrences du terme « Stendhal » du fait qu’il pense implicitement que Stendhal = Stendhal.
| III | IV |
| Henri Beyle est odieux | Stendhal est odieux |
| Stendhal est génial | Stendhal est génial |
| (Henri Beyle = Stendhal) | (Stendal = Stendhal) |
| Donc quelqu’un est odieux et génial | Donc quelqu’un est odieux et génial |
10Mais, comme Campbell l’a montré, ce sauvetage est désespéré [6]. Si on ajoute une telle prémisse au raisonnement IV, il faudra encore expliquer comment le sujet tient pour coréférentielles les occurrences de « Stendhal » dans la prémisse ajoutée et celles du même terme dans les deux premières prémisses. Nous serions entraînés dans une régression à l’infini. Il faut plutôt dire que dans le raisonnement II, on exploite l’identité référentielle des termes (trading upon identity) sans avoir à penser que les termes sont coréférentiels. Allons plus loin : la simple pensée selon laquelle a=a autorise son auteur à en inférer directement qu’il existe un x tel que x=x, ce qui suppose qu’à ses yeux les deux occurrences de « a » (et les constituants de pensée qu’elles expriment) dans l’énoncé a=a sont coréférentielles et qu’elles sont donc coordonnées, sans que cette coordination repose sur un énoncé d’identité [7]. Là aussi, le raisonneur exploite l’identité référentielle, sans la poser.
11Les puzzles de Frege et de Campbell nous contraignent à conférer une double dimension au contenu des pensées singulières : pour individuer complètement la pensée, il faut ajouter à l’objet sur lequel elle porte la façon qu’a l’objet de se présenter au sujet, que Frege appelle sens ou encore mode de présentation [8]. C’est la différence des modes de présentation qui explique que l’on puisse, sans irrationalité, ne pas conclure qu’un individu a deux propriétés, alors qu’on pense pourtant deux fois qu’il a l’une et l’autre. Et c’est l’identité des modes de présentation qui explique qu’un sujet puisse conclure immédiatement, sans irrationalité, qu’un seul et même objet a deux propriétés, alors qu’en fait les deux modes de présentation ne sont pas coréférentiels. À chaque fois, tout penseur qui raisonne le fait soit en présumant que ses représentations ont des références différentes (d’où le puzzle de Frege), soit en présumant qu’il y a coréférence (d’où le puzzle de Campbell) sans que cette présomption soit fondée sur la compréhension d’un énoncé d’identité. Plus exactement, on définira un mode de présentation comme cette entité qui satisfait les deux contraintes suivantes :
A. Contrainte de Frege : Nécessairement, si une personne minimalement rationnelle pense d’un objet x qu’il est F et si cette même personne ne pense pas de cet objet x qu’il est F, alors il existe deux modes de présentation distincts m et m’ de l’objet x tels que cette personne croit de x qu’il est F sous le mode de présentation m et tels que cette personne ne croit pas de x qu’il est F sous le mode de présentation m’ [9].
B. Contrainte de Campbell : Nécessairement, si, à propos d’un objet x, une personne minimalement rationnelle tire immédiatement des pensées que x est F et que x est G, la conclusion qu’il existe un individu qui est à la fois F et G, alors il existe un unique mode de présentation m de x sous lequel elle pense de x qu’il est F et qu’il est G.
II
13Un russellien classique a une réponse à cette opération de dédoublement du contenu et à l’introduction de modes de présentation non descriptifs : il suffit de stipuler que seuls les objets de pensées singulières qui ne donnent pas lieu aux puzzles de Frege et de Campbell sont admissibles comme contenus de ces pensées. Les objets de pensée doivent donc être tels qu’il est impossible de les prendre pour des objets distincts, s’ils sont identiques, et de les prendre pour des objets identiques, s’ils sont distincts. En d’autres termes, on impose à l’accointance une condition de transparence.
14La transparence entendue en ce sens s’explique à son tour par la nature des objets qui manifestent cette propriété : comme les erreurs d’identité supposées viendraient du fait que les objets pourraient se présenter sous des atours (modes de présentation) différents, il faut que les seuls objets de pensée possibles soient ceux qui ne donnent pas lieu à des différences de perspective : qu’ils soient non perspectivaux, comme sont supposés l’être les données des sens (les sense data), les universaux et le sujet lui-même. Appelons « objets russelliens » ces objets qui ne donnent pas prise à des différences de perspective.
15Il est pourtant apparu aux russelliens contemporains peu raisonnable de restreindre la portée des pensées singulières aux objets russelliens. Leur effort a tout entier visé à étendre aux objets ordinaires de la perception (en particulier) la thèse selon laquelle ils pouvaient être donnés de façon non satisfactionnelle, sans pour autant être donnés de façon transparente, c’est-à-dire de telle sorte qu’ils puissent donner lieu à des erreurs d’identification. Cette extension du domaine de l’accointance au-delà du simple champ des objets russelliens nous oblige à mettre en contraste deux conceptions bien distinctes de l’accointance : 1) une accointance présentationnelle. Être en relation d’accointance avec un objet, c’est en quelque sorte l’avoir devant les yeux, intégralement, sans ombre : en chair et en os. Ici, l’accointance s’oppose à ce qui n’est pas donné de façon présente, ce qui est pensé en l’absence de l’objet lui-même, dont le paradigme pour Russell est la connaissance par description [10] ; on ne peut avoir une telle relation d’accointance avec un objet qu’en sa présence ; 2) une accointance relationnelle : il y a accointance avec un objet partout où la pensée de l’objet n’est pas satisfactionnelle. Le paradigme de cette relation d’accointance est celle où le penseur est capable de penser à cet objet en son absence : je peux penser à Socrate s’il existe une relation réelle entre lui et moi (par exemple via son nom de baptême qui, par transmission historique, me relie à lui). C’est cette relation réelle, souvent une relation causale, qui n’a pas besoin d’être elle-même représentée, qui assure la singularité de la pensée. Si deux chaînes causales distinctes me relient au même individu, il est fort possible que je raisonne en prenant un seul individu pour deux. La relation d’accointance causale est donc opaque et rend compte des puzzles de Frege et Campbell.
16L’héritier contemporain de Frege, le « néo-frégéen », s’il veut conserver la notion présentationnelle de l’accointance, ne se satisfaisant pas de la seule relation causale pour comprendre en quoi une pensée singulière porte sur l’objet qui est le sien, doit néanmoins lui aussi dissocier accointance et transparence. Il faut que l’objet lui soit présenté directement et pourtant que cette présentation de l’objet soit perspectivale et se fasse donc par la médiation de modes de présentation singuliers (i. e. non satisfactionnels ou non descriptifs).
17Pour distinguer ces deux conceptions des pensées singulières, celle du néo-russellien et celle du néo-frégéen, on peut présenter les choses en indiquant comment le néo-russellien et le néo-frégéen récusent, chacun à leur manière, le raisonnement du russellien académique suivant [11] :
Le raisonnement du russellien académique
18(1) Les seuls objets possibles des pensées singulières sont ceux avec lesquels on peut avoir une relation d’accointance présentationnelle.
19(2) Les seuls objets avec lesquels on peut avoir une relation d’accointance présentationnelle sont les objets non perspectivaux (sense data, sujet pensant).
20Donc (3) les seuls objets possibles des pensées singulières sont les objets non perspectivaux (sense data, sujet pensant), à l’exclusion des objets ordinaires de la perception (entre autres).
21Le néo-russellien et le néo-frégéen récusent tous les deux la conclusion (3) : nous avons des pensées singulières à propos des objets ordinaires de la perception. Or, ces objets ne sont pas transparents (et donc une partie au moins du contenu de nos pensées singulières n’est pas transparente, puisque ces objets déterminent le contenu). Comme le raisonnement est formellement valide, il faut nier l’une ou l’autre des prémisses (ou, éventuellement, les deux ensemble) pour nier la conclusion. Le néo-russellien soutient qu’en effet une relation d’accointance présentationnelle ne peut concerner que des objets qui sont intégralement transparents (thèse (2)). Il nie donc la prémisse (1) et affirme que l’on peut avoir des pensées singulières à propos d’objets avec lesquels nous sommes en relation d’accointance non présentationnelle : c’est une relation d’accointance, parce qu’elle n’est pas satisfactionnelle ; elle n’est pas présentationnelle parce qu’elle laisse la place à des situations de confusion référentielle. On peut donc résumer ainsi sa position :
Le raisonnement du néo-russellien
22(2) Les seuls objets avec lesquels on peut avoir une relation d’accointance présentationnelle sont les objets non perspectivaux (sense data, sujet pensant).
23Or (3) les objets possibles des pensées singulières peuvent être des objets ordinaires de la perception (entre autres).
24Donc (1) on peut avoir des pensées à propos d’objets avec lesquels on entretient une relation d’accointance non présentationnelle, c’est-à-dire une relation causale.
25Le néo-frégéen quant à lui conserve la notion d’accointance présentationnelle et soutient donc que (1) est vrai ; mais il soutient aussi que nous pouvons avoir une telle relation d’accointance avec des objets perspectivaux (qui se présentent sous différents points de vue) et il nie donc (2) :
Le raisonnement du néo-frégéen
26(3) Les objets possibles des pensées singulières peuvent être des objets ordinaires de la perception (entre autres).
27Or (1) les seuls objets possibles des pensées singulières sont ceux avec lesquels on peut avoir une relation d’accointance présentationnelle.
28Donc (2) On peut avoir des relations d’accointance présentationnelle avec des objets ordinaires (qui s’offrent à nous sous différentes perspectives).
29Nous pouvons donc discerner quatre positions possibles concernant les pensées singulières :
301) le frégéen académique : le contenu des pensées singulières est constitué par des modes de présentation descriptifs des objets, qui sont simplement les entités répondant à ces descriptions [12]. Les pensées singulières sont en fait générales et ne reposent sur aucune relation d’accointance.
312) le russellien classique : le contenu des pensées singulières est constitué par les objets des pensées eux-mêmes. Comme le contenu d’une pensée est connu de façon infaillible, les seuls objets éligibles d’une pensée singulière sont des objets avec lesquels on entretient une relation d’accointance présentationnelle transparente : les sense data, le sujet.
323) le néo-frégéen : le contenu des pensées singulières est constitué de modes de présentation singuliers non descriptifs par la médiation desquels les objets ordinaires de la perception sont donnés au sujet, et qui, laissant la possibilité d’erreur d’identification, font de ces objets des entités opaques.
334) le néo-russellien : le contenu des pensées singulières est constitué par les objets des pensées, qui peuvent être des objets ordinaires. Ce qui fait que ces objets sont des objets de pensées, ce sont les relations causales entre le penseur et ces objets, fondées sur une relation d’accointance relationnelle (causale), nécessairement opaque.
34Mettons de côté le néo-russellien strictement causaliste, qui n’est pas l’objet de ces réflexions, mais qui sert de repoussoir tout à la fois utile et cohérent pour les trois autres positions. Il est manifeste en effet que ces trois autres positions, et en particulier celles du russellien et du néo-frégéen, partagent toutes la même conception du contenu, qui, pour elles trois, a les propriétés que Russell prête aux référents : ils sont transparents. Cela est vrai des objets russelliens, mais aussi des modes de présentation, en particulier des modes de présentation singuliers du néo-frégéen. Ils le sont en quel sens ? Une thèse naturelle est qu’ils le sont au sens où ils ne laissent pas place (contrairement aux objets qu’ils présentent) à des confusions d’identité ou de différence : si j’ai « en tête » deux modes de présentation m et m’, je sais a priori si m=m’ ou si m≠m’. C’est en tout cas ainsi que le comprend M. Dummett dans un passage fameux :
C’est un trait indéniable de la notion de signification (meaning) – aussi obscure soit cette notion – que la signification est transparente au sens où, si quelqu’un attache une signification à l’un et l’autre de deux mots, il doit savoir si ces significations sont les mêmes [13].
36Ce que dit Dummett ici des sens des termes vaut clairement aux yeux de Frege pour le contenu des (constituants des) pensées [14]. D’après J. Levine, il est incontestable que Frege adhérait à ce principe de transparence, que Levine formule de la façon suivante :
Si une entité e peut être le constituant du contenu (saisissable) d’un énoncé, alors e doit être telle que si on est en relation d’accointance avec elle en deux occasions différentes, alors (trous de mémoire mis à part), on doit savoir que l’on a été en relation d’accointance avec la même entité [15].
38J. Levine souligne que Frege, à l’instar de Russell, n’admet comme éligibles au statut du contenu d’une pensée que les entités qui satisfont cette contrainte de transparence. En revanche, nous pouvons avoir accès à une même montagne par la face nord et par la face sud sans le savoir. Il nous faut donc distinguer deux versions de l’accointance présentationnelle : a) les objets ordinaires sont susceptibles de se présenter sous divers aspects : ils se présentent bien à nous de façon directe, mais ils le font de telle façon que l’on peut se méprendre sur l’identité de l’objet ; c’est une accointance présentationnelle opaque ; b) les entités qui constituent les contenus de nos pensées se présentent à nous de telle façon que nous savons quand nous les avons deux fois si elles sont identiques ou non ; c’est une accointance présentationnelle transparente. La seule différence entre Russell et Frege est que Russell fait de la transparence une condition de l’accointance présentationnelle (seules les entités qui ne laissent pas de doute sur leur identité ou leur différence en deux occasions peuvent être objets d’accointance), alors que pour Frege nous pouvons avoir des relations d’accointance présentationnelle avec des objets qui nous sont opaques. Ce que nous avons dit des modes de présentation descriptifs du Frege académique vaut aussi bien pour les modes de présentation singuliers des néo-frégéens.
39Un néo-frégéen soutient donc que nous avons des relations d’accointance présentationnelle opaque avec des objets ordinaires. La transparence, en revanche, est une propriété essentielle des modes de présentation eux-mêmes, car si les modes de présentation n’étaient pas intégralement transparents, nous devrions abandonner l’idée d’un contrôle du sujet sur ses actions et en particulier sur les opérations qu’il accomplit en raisonnant.
III
40Comme l’indiquent les propos de Dummett et de Levine, cette transparence du contenu se manifeste dans la capacité du sujet à ne pas confondre deux contenus différents ou à ne pas distinguer deux contenus identiques, c’est-à-dire à reconnaître la différence ou l’identité de deux contenus. La transparence est donc recognitionnelle. Or, cette conception de la transparence de l’accointance se heurte à des difficultés insurmontables. Voyons pourquoi.
41Le néo-frégéen, rappelons-nous, souscrit au biconditionnel suivant :
Deux modes de présentation sont identiques si et seulement si un sujet minimalement rationnel coordonne (tient pour identiques) les références de ses représentations
43La question est de savoir dans quel sens on doit prendre le biconditionnel si on lui donne un rôle explicatif.
44i) On peut le prendre de gauche à droite et soutenir que l’identité des modes de présentation explique pourquoi le sujet coordonne [16]. Il nous manque néanmoins un critère d’identité des modes de présentation. Sous peine de circularité, il n’est pas possible de répondre « preuve en est de l’identité des modes de présentation : le sujet coordonne ». Ce serait vouloir expliquer la coordination par l’identité des modes de présentation et expliquer l’identité des modes de présentation par la coordination [17]. Il me semble qu’il n’y a guère que deux solutions pour le frégéen. La première, ontologique, consiste à individuer les modes de présentation par des relations causales : un mode de présentation singulier est déterminé par l’accointance conçue comme une connexion causale avec son objet. Ce serait intégrer un élément important du néo-russellianisme [18]. Michael Murez a montré cependant que cela reviendrait aussi à réintroduire de l’opacité, non pas au niveau des objets de pensée comme chez le néo-russellien, mais au niveau des modes de présentation eux-mêmes, qui, du coup, ne peuvent plus être transparents, comme ils sont supposés l’être [19]. Si en effet, sur la base d’une seule relation causale, je pense qu’il y a deux oiseaux, dont je crois que le premier est vif et le second minuscule, j’ai deux modes de présentation (puisque mes pensées ne sont pas coordonnées : je n’en tire pas la conclusion qu’il existe au moins un oiseau vif et minuscule), et pourtant je n’entretiens avec lui qu’une seule relation causale.
45La seconde solution est épistémique : le sujet coordonne non parce qu’il a (en tête) deux modes de présentation identiques, mais parce qu’il a reconnu l’identité des modes de présentation qu’il a en tête ; la transparence des contenus lui permet de reconnaître qu’il y a eu deux fois l’occurrence du même contenu. Cela a tout l’air d’une impasse, car cette prétendue solution ne fait que repousser au niveau de l’identité des modes de présentation les problèmes qui se posaient au niveau de l’identité des référents. Le raisonnement qui serait au fondement de la coordination reposerait sur une prémisse indiquant que le sens est identique :
(1) Stendhal est odieux
(2) Stendhal est génial
(3) le sens de la première occurrence de « Stendhal » = le sens de la seconde occurrence de « Stendhal »
Donc (4) Il existe un individu qui est odieux et génial.
47Il est d’abord douteux que la connaissance des sens des termes ou des modes de présentation de Stendhal ait un quelconque rôle justificateur dans nos raisonnements en général et dans celui-ci en particulier : si Stendhal est odieux et génial, c’est parce qu’il présente les manifestations de l’une et l’autre de ces dispositions, non du fait de l’identité de certains modes de présentation. Ensuite, la prémisse intermédiaire (3), posant une identité informative entre deux entités (les sens de chacune des occurrences) nous obligerait à considérer contradictoirement que les sens des constituants « Stendhal » dans les deux prémisses n’étaient pas pris comme identiques et qu’il n’y avait donc pas de raison de considérer que leurs objets fussent aussi pris comme identiques, comme le réclame la coordination. Le problème est que, dans les cas de coordination, si j’ai affaire deux fois au même objet (pensons au cas où je vois deux fois un oiseau que je tiens pour un seul et unique volatile), j’ai aussi affaire ipso facto deux fois au même sens. Je dois donc aussi exploiter l’identité de ces sens. On est entraîné à nouveau dans une régression à l’infini. Si j’ai affaire deux fois à des modes de présentation identiques, il faudrait que ces modes de présentation se présentent à leur tour de telle façon que l’erreur d’identification soit exclue d’avance. Pour cela, il faudrait que les modes de présentation des modes de présentation soient eux-mêmes transparents. Mais si cette transparence des modes de présentation se présente sous la forme d’une identité propositionnelle, il faudrait qu’il y ait des modes de présentation des modes de présentation des modes originaux de présentation qui soient eux-mêmes transparents et ainsi de suite à l’infini [20].
48ii) On peut prendre le biconditionnel de droite à gauche et soutenir que la coordination explique l’identité de sens. La conduite rationnelle du sujet (le fait qu’il exploite l’identité) constitue l’identité des modes de présentation ou encore : avoir en tête deux modes de présentation identiques consiste à raisonner conformément à la contrainte de Campbell. Mais alors, l’identité des modes de présentation est subjective : deux modes de présentation seront les mêmes, si je les tiens pour les mêmes. Cette position laisse dubitatif. Il paraît plus que raisonnable de penser que l’identité ou la différence de modes de présentation ne dépendent pas de moi, mais des entités qui se présentent à moi, ou au mieux, de la relation parfaitement contingente, sur laquelle je n’ai aucun contrôle, entre ces entités et moi [21]. Les conséquences idéalistes et subjectivistes de cette conception de la transparence recognitionnelle sont d’ailleurs indifférentes à la nature des contenus des pensées : qu’ils soient, comme le demande Russell, les référents des pensées eux-mêmes ou qu’ils soient, comme le demande le néo-frégéen, des modes de présentation singuliers des référents, si leur identité tient au fait que pour eux, par principe, il n’est pas possible de faire de différence entre la réalité et l’apparence (alors que c’est le cas pour les objets de la perception ordinaire), ce qui me semblera le même sera le même et ce qui me semblera différent sera différent. Conséquence qu’il est sain d’éviter.
IV
49Existe-t-il un moyen pour le néo-frégéen de donner aux modes singuliers de présentation un statut qui puisse les soustraire à ces objections ? C’est en regardant du côté de Russell que, paradoxalement, on pourra peut-être trouver un statut acceptable à ces modes de présentation, plus exactement du Russell tel qu’il est présenté par Donovan Wishon dans un article récent [22]. L’usage que fait Russell des cas de continua phénoménaux montre que l’introduction des objets russelliens n’a pas pour but de répondre aux difficultés posées par le puzzle de Frege (et, s’il l’avait connu, par le puzzle de Campbell). Le contexte, rappelle Wishon, est celui d’une discussion sur la réelle efficacité de la méthode de l’analyse logique en philosophie, c’est-à-dire une méthode qui prétend rendre compte des objets d’analyse en les rapportant à des unités élémentaires, comme le sont par exemple les sense data. Or, le champ de l’expérience phénoménale nous apparaît comme continu, non comme composé d’unités élémentaires sensibles. Il est tentant de considérer que ce qui explique cette apparence de continuité, c’est que le champ de l’expérience est effectivement continu, et non constitué d’éléments atomiques. Mais que veut-on dire exactement lorsque l’on soutient que le champ de l’expérience nous apparaît comme continu ? On dira qu’il y a continuité phénoménale partout où le principe de la transitivité de l’identité ne s’applique pas : si je soupèse un poids a en t1, puis un autre poids b en t2, puis un troisième c en t3, il se peut très bien que je juge que a=b, que b=c, et que pourtant a≠c, parce que, alors que chaque poids est légèrement différent du suivant, je ne suis pas en position de discerner ces différences entre deux poids pesés consécutivement. Pourtant, les poids tels qu’ils sont donnés à mes sens ne laissent aucune zone d’ombre. Il se peut donc que l’accointance avec des objets, malgré sa transparence, n’implique pas la capacité de discriminer ou d’identifier ces objets les uns par rapport aux autres [23].
50Le Russell de Wishon, sur ce point, me semble avoir parfaitement raison : il ne peut pas y avoir d’erreur quand il y a accointance parce que « l’accointance est simplement ce contact expérientiel direct avec les choses qui nous met en position de les prendre pour telles et telles [24] ». L’accointance a une fonction d’ancrage pour nos pensées singulières. Il n’est pas possible, dans une proposition singulière authentique, c’est-à-dire dont l’objet est une donnée sensible ou le sujet lui-même, de se tromper sur l’identité de l’objet à qui l’on attribue la propriété. Pour pouvoir affirmer qu’un objet est identique ou différent d’un autre (affirmation d’une identité ou d’une différence), pour pouvoir coordonner ses pensées (exploitation d’une identité), il faut que la pensée ait déjà un objet dont l’identité ne peut pas être remise en cause, mais qui est au contraire présupposée par toute affirmation ou exploitation de l’identité. G. Evans a touché juste lorsqu’il écrit, à propos des pensées démonstratives :
Le mot « identité » nous dessert ici. En un sens, quiconque pense à un objet identifie cet objet (en pensée) : c’est le sens impliqué dans l’usage que j’ai fait de l’expression « identification démonstrative ». C’est une autre chose […] pour une pensée d’impliquer une composante identificatoire – pour la pensée d’être indépendante de l’identification. Il y a un danger de passer du fait qu’il n’y a pas d’identification en ce second sens (qu’aucun critère de reconnaissance n’est mobilisé, etc.) à la conclusion qu’il n’y a pas d’identification dans le premier sens [25].
52Evans veut distinguer deux types de jugements singuliers attribuant à un objet une certaine propriété F. Soit le jugement a est F. Il se peut que j’attribue cette propriété à a sur la base de deux autres jugements : l’un qui dit que b est F, et l’autre la « composante identificatoire » qui affirme que a=b. D’où l’on conclut alors que a est F. Par exemple :
(1) Stendhal a écrit Le Rouge et le Noir
(2) Cet homme est Stendhal
(3) Cet homme a écrit Le Rouge et le Noir
54Le jugement (3) est susceptible d’erreur non pas parce que personne n’avait la propriété d’avoir écrit Le Rouge et le Noir (erreur de prédication), mais parce qu’il y a eu erreur sur la personne (erreur d’identification), en croyant, à tort, que cet homme était Stendhal (seconde prémisse). Quand l’erreur est remarquée, je suis autorisé à faire retraite vers un jugement existentiel : « Quelque chose néanmoins est F. »
55Il est bien connu que certains jugements en première personne (ceux qui concernent le sujet de Russell) sont immunisés contre les erreurs d’identification [26]. Si je pense que j’ai mal, il est exclu que ce jugement ait été formé sur la base d’une identification à moi-même d’une personne à qui j’aurais d’abord attribué la propriété d’avoir mal. Il est donc impossible de pratiquer la retraite existentielle et de découvrir qu’en fait, je n’ai pas mal, mais que c’est quelqu’un d’autre qui a mal. Je n’ai pas besoin de reconnaître la personne qui est le sujet de la douleur, et même il est exclu qu’elle soit objet de cette reconnaissance. Les prédications proprioceptives (si j’ai les jambes croisées, il n’est pas possible de se demander si c’est moi qui ai les jambes croisées) et celles fondées sur la mémoire (« J’étais à Liège la semaine dernière ») manifestent la même immunité. Dans les circonstances normales, l’identité de l’objet de pensée (à savoir le sujet lui-même en l’occurrence) non seulement n’est pas, mais ne peut pas être assurée par une identification préalable : si jamais le sujet avait d’abord à déterminer qu’il est identique à une certaine personne dont il juge qu’elle a les jambes croisées pour juger ensuite qu’il a lui-même les jambes croisées, il faudrait en conclure que les circonstances sont anormales et qu’il a perdu le sens de la proprioception. C’est le second sens de l’identité auquel Evans, dans l’extrait du texte cité, faisait allusion.
56Quand Wishon, par conséquent, écrit que les cas de continua phénoménaux « montrent que Russell pense que nous pouvons faire et faisons régulièrement des erreurs d’identification à propos des objets avec lesquels nous avons une accointance [27] », cela est vrai si l’identité est prise soit au sens de ce qui s’exprime dans un énoncé d’identité, soit au sens où quelqu’un est dit exploiter l’identité, qui tous deux concernent la récurrence du contenu d’une pensée. Mais cela n’est pas vrai si l’identité est celle dont il s’agit lorsque l’on parle de l’identité qui est assurée par l’immunité contre les erreurs d’identification. Distinguons donc, dans les cas d’accointance présentationnelle transparente, deux formes de transparence. D’une part, l’accointance est transparente si, lorsqu’une entité se présente deux fois, je sais ipso facto (a priori) que c’est la même entité qui s’est présentée deux fois et lorsque deux entités sont distinctes sont données, je sais ipso facto (a priori) qu’elles sont distinctes. C’est la transparence recognitionnelle. D’autre part si une entité se présente une fois, il n’est pas possible de faire d’erreur sur son identité : elle est immunisée contre les erreurs d’identification. C’est la transparence d’ancrage ou d’accès. Le Russell de Wishon doit être interprété comme ce philosophe qui affirme que les objets russelliens ont une transparence d’ancrage, mais que, nécessairement, ils ne bénéficient d’aucune transparence recognitionnelle.
57Tout ceci concerne aussi les pensées démonstratives, comme le fait remarquer Evans dans l’extrait cité. Si je vois un objet qui fonce sur moi et, sur la base de cette perception, pense « Ceci s’approche de moi beaucoup trop rapidement », ce jugement ne peut être défait tout en continuant à être fondé sur une partie des raisons originales qui m’avaient invité à le former : « Je me suis trompé. Ceci ne s’approche pas de moi, mais quelque chose, néanmoins, s’approche de moi beaucoup trop rapidement [28] » paraît une considération absurde. Evans, dans le texte cité ci-dessus, craint que l’on passe « du fait qu’il n’y a pas d’identification en ce second sens (qu’aucun critère de reconnaissance n’est mobilisé, etc.) à la conclusion qu’il n’y a pas d’identification dans le premier sens. » Il a en vue certaines conceptions idiosyncrasiques (défendues par Wittgenstein et Anscombe) de l’immunité des jugements en première personne, qui arguant du fait que ces jugements ne sont pas susceptibles d’erreur sur l’identité de la personne qui se voit attribuée la propriété en concluent que « je » n’est pas un terme référentiel [29]. Le fait que des pensées clairement référentielles, comme le sont les pensées démonstratives, manifestent la même forme d’immunité invalide cette inférence [30]. Quelque chose est donc bel et bien présenté au sujet quand les erreurs d’identification sont exclues. Notons que l’immunité de l’accointance d’accès ou d’ancrage distingue nettement cette accointance de l’accointance causale du néo-russellien : dans une perception, une seule relation causale à un individu permet à un sujet, une fois, d’avoir une pensée à propos de cet individu, mais, contrairement, à l’accointance d’accès, l’individu ne lui est pas présenté et il en ignore de ce point de vue « l’identité », au premier sens dégagé par Evans : l’accointance d’accès est, soulignons-le, une accointance présentationnelle. Le sujet sait, par cette accointance, de qui ou de quoi il retourne dans sa pensée.
58De ce point de vue, il n’y a guère de différence, pour ce qui est de l’accointance présentationnelle, entre les objets russelliens et les objets ordinaires du néo-frégéen. Le russellien classique de Wishon considère que le contenu de la pensée est entièrement donné par l’objet qui lui est présenté, parce qu’il impose à cet objet une condition de non perspectivité. Il demeure qu’il n’y a qu’un seul objet en jeu dans la relation d’accointance. Un néo-frégéen conséquent, pour qui le contenu est déterminé doublement par l’objet et par le mode de présentation singulier, soutiendra que, dans une pensée démonstrative, il n’est question non seulement que d’un unique objet, mais aussi que d’un seul et même mode de présentation. Il n’est pas impossible que l’objet ordinaire soit susceptible de différents points de vue, d’où les possibilités d’erreur recognitionnelle. Néanmoins, la transparence d’ancrage n’est pas concernée par cette question. Le problème de l’identité de deux perspectives sur l’objet (qui était motivé par la question de la rationalité du sujet pensant) ne se pose pas puisqu’il n’en existe qu’une seule [31]. Il n’y a donc qu’une épaisseur de papier à cigarette entre celui qui affirme que, pour identifier un objet, il faut que l’objet se présente à lui, en chair et en os (le Russell de Wishon), et celui qui affirme que, pour identifier l’objet, il faut que l’objet se présente à lui en chair et en os d’une façon ou d’une autre (le néo-frégéen).
59Mais cette notion minimaliste de mode de présentation comme accès transparent à un objet hérite de la caractéristique essentielle de l’accointance du Russell de Wishon : avoir accès deux fois, et cela de façon parfaitement transparente, au même objet n’implique absolument pas que le sujet sache ou puisse savoir qu’il a accès deux fois à cet objet, disait ce Russell. De la même façon, avoir accès deux fois, de façon transparente et de la même façon, au même objet ne permet pas de dire que le sujet sait ipso facto qu’il a accès deux fois au même objet. Le problème est que le mode de présentation singulier, s’il est transparent au sens où l’accointance d’accès l’exige, ne peut pas officier comme ce par quoi on peut identifier deux fois un même objet ou le différencier d’un autre. En d’autres termes, il ne peut pas avoir la fonction de discrimination que le néo-frégéen assigne aux modes de présentations pour rendre compte des puzzles de Frege et de Campbell. Si le mode de présentation présente, il ne discrimine pas.
60Le néo-frégéen tend à dissiper les inquiétudes métaphysiques de ses adversaires autour du statut des modes de présentation, puisque leur introduction semble peupler notre ontologie d’entités platoniciennes suspectes (les sens (Sinne) de Frege), en paraphrasant l’expression de « mode de présentation » par « tout ce qui compte comme moyen d’identification de la chose à laquelle on pense. » Ainsi j’ai un mode de présentation d’un objet si (1) j’ai accès à cet objet par l’usage des divers sens perceptifs (entendus au sens large puisqu’on doit compter parmi eux la proprioception), mais aussi (2) si j’en possède une description qui le distingue de tous les autres et (3) si je suis capable de le reconnaître [32]. C’est, je crois, une erreur de placer dans une seule et même catégorie ces trois moyens d’identifier un objet. Les deux derniers appellent une présentation de l’objet encore inexistante ; ils constituent comme des blancs-seings pour des identifications à venir ou potentielles : si je fais référence à un lieu comme objet de ma pensée via une longitude et une latitude (donc par une identification descriptive D) ou parce que j’ai la capacité de reconnaître quelqu’un par sa voix ou son allure, c’est que je pourrais (ou aurais pu, si l’objet a disparu) associer la description ou l’exercice de la capacité à un lieu ou une personne qui se présente devant moi et dont je pourrai dire alors, étant sur place : « ce lieu, c’est D » ou, entendant parler cette personne, « Tiens, c’est cette personne ! » En revanche, penser à un objet de façon démonstrative n’appelle aucune identification future ou potentielle, puisque l’objet est déjà donné. Un tel mode de présentation est totalement hétérogène aux deux autres. Il n’offre aucun moyen de discrimination de l’objet, mais simplement, pourrait-on dire, une vue sur l’objet.
61La conclusion que j’en tire est que la notion de mode de présentation singulier, conçue dans le cadre de l’accointance présentationnelle, est loin d’être transparente.