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- Par Olivier Bonard
Pages 129 à 139
Citer cet article
- BONARD, Olivier,
- Bonard, Olivier.
- Bonard, O.
https://doi.org/10.3917/lcpp.024.0129
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- Bonard, O.
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https://doi.org/10.3917/lcpp.024.0129
Notes
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[1]
S. Freud, Psychologie des masses et analyse du moi (1921), OCF/P, XVI, Puf, 2003. Les autres citations de Freud citées dans l'article font référence au même volume.
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[2]
Les analyses historiques contemporaines sont plus nuancées. Cf. notamment Dominique Julia, « La violence des foules : peut-on élucider l'inhumain ? » in Mutations, 150, p. 208-223, Éd. Autrement.
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[3]
Je préfère cette traduction possible de « Schatten », Deuil et mélancolie, OCF/P.
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[4]
S. Freud, « Le moi et le ça », OCF/P, XVI, Puf, p. 70.
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[5]
« On aurait intérêt à supposer qu'il existe dans la réalité un sein psychosomatique et chez le nourrisson, correspondant à ce sein, un canal alimentaire psychosomatique ». W. Bion. Aux sources de l'expérience, 1979, Trad. F. Robert, Puf, 1996, p. 50.
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[6]
D. Anzieu : « La fantasmatique orale dans les groupes ». Nouvelle revue de psychanalyse, 1972, 6, p. 203-216. Repris dans : Le groupe et l'inconscient, Dunod, 1981, p. 87-100.
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[7]
Traduction personnelle de GW, XIII, p. 111.
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[8]
S. Freud (1915), L'inquiétant.
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[9]
S. Freud (1921), Jalousie, paranoïa, homosexualité, OCF/P, XVI, Puf, p. 91.
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[10]
J. Chasseguet-Smirgel, L'idéal et la maladie d'idéalité, Tchou, 1975.
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[11]
Il parle en fait de la pulsion retirée du monde externe ; je pense qu'elle est par conséquence retirée du monde interne, seul lieu où la pulsion se lie à l'objet : Remarques psychanalytiques sur un cas de paranoïa, OCF/P, Puf, p. 292.
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[12]
Se saisissant du concept du ça de Groddeck, Freud libérera le moi de son statut de réservoir de libido au profit du ça (« Le moi et le ça », OCF/P, XVI, Puf, p. 74). « La libido du moi sera retirée du ça, remodelant les investissements d'objet du ça en configuration du moi » (ibid., p. 298). Ce remodelage manquerait dans l'idéal du moi alors qu'il caractériserait le surmoi qui peut prendre son rôle d'avocat du ça auprès du moi (ibid., p. 279).
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[13]
S. Freud (1912), Du rabaissement généralisé de la vie amoureuse OCF/P, XI, Puf, p. 130.
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[14]
S. Freud, ibid., p. 46 et p. 48.
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[15]
S. Freud (1924), La perte de la réalité dans la névrose et la psychose, OCF/P, Puf.
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[16]
Faut-il trouver chez Freud une justification du biais que j'introduis dans l'usage des termes ? Si oui, je me reporte à un texte presque contemporain (1923) où il dit : « Le moi se laisse terrasser par le ça et par là arracher à la réalité. [...] Le sur-moi réunit en lui, en une connexion non encore percée à jour [dans une modalité propre au moi idéal ?], des influences venant du ça tout comme du monde extérieur, et est en quelque sorte un prototype idéal pour ce à quoi vise toute aspiration du moi », Névrose et psychose, OCF/P, XVII, Puf, p. 6.
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[17]
J.-C. Rolland, séminaire de Lausanne, 2009, inédit.
1 Freud dialectise ainsi la liaison à l'objet : « On a son père ; on est son père. » Dans son monde intérieur endeuillé, Freud se retrouve avec le père qu'il a aimé comme avec celui auquel il s'est identifié. Comment est-il devenu lui-même ? De l'interprétation de ses rêves à l'analyse de la mélancolie, et en revenant à la suggestion qu'il avait répudiée, Freud suivrait ce fil, ou plutôt filerait ce lien à partir des brins qu'il réunit et tord et presse, une sorte de construction, dira-t-il plus tard. Il ajoute : « La liaison (pulsionnelle) s'attaque au sujet ou à l'objet du moi [1]. » « [Dans l'essence de liaison], l'objet est-il mis à la place du moi ou de l'idéal du moi ? » Voilà l'idée que nous allons discuter : il y aurait deux modalités identificatoires qui déterminent la façon dont la pulsion habite notre âme.
2 Cette alternative est au cœur de l'essai freudien et de la réflexion qui va suivre sur la comparaison entre cure, groupe et psychodrame. Je développerai en parallèle une autre alternative du texte, peu apparente parce que récusée : la dualité de la pulsion telle que Freud l'a illustrée par les termes d'« autoconservation » et de « libido ».
3 ***
4 La Terreur hante Le Bon comme les sociologues du siècle après 1789 : voilà ce dont est capable la foule, affirment-ils [2]. Freud le cite abondamment, tout en affirmant que Le Bon n'apporte rien de nouveau, mais qu'il va lui servir d'introduction à son thème : la libido en tant qu'animant la suggestion dans la foule à travers l'identification.
5 Malgré son choix de la libido, Freud ne renonce pas complètement à l'autre pan de l'expression pulsionnelle par laquelle il avait préalablement construit une représentation du moi et des identifications, cette faim que complétait l'amour. C'est bien sur cette autoconservation que s'étaie la libido qu'il évoque par sous-entendu d'abord puis plus clairement en parlant de l'amour cannibale.
6 L'arrière-fond de voracité propre à la pulsion justifie bien à son tour l'expression selon laquelle la liaison pulsionnelle attaque l'objet ou le sujet lui-même. La communauté d'intérêt qui l'emporte sur l'égoïsme dans la constitution de la masse ne suffit pas à neutraliser les effets possibles de cette voracité. L'autoconservation de la masse doit se compléter par la libido, laquelle au départ, rappelle-t-il, s'est étayée sur la satisfaction des grands besoins de la vie et a choisi comme premiers objets ceux qui y ont pourvu. La libido contribue ainsi, en se glissant dans la voie frayée par l'autoconservation, à transformer l'égoïsme en altruisme, ce qui s'observe dans la foule à certains moments et se désagrège en même temps qu'elle. La panique d'un corps militaire par exemple incite chacun à se sauver. « L'angoisse panique présuppose le relâchement dans la structure libidinale de la masse. »
7 La « just so story » qu'est la horde originaire allie pulsion de survie et libido, hypothèse dont le mérite est « de se montrer propre à procurer de la cohérence et de la compréhension dans des domaines toujours nouveaux ». C'est ainsi que Freud peut comprendre la fascination hypnotique que le chef exerce sur la foule, reviviscence de l'hypnose maternelle qui apaise ou paternelle qui menace, comme le dit Ferenczi dans l'un de ses articles que Freud cite le plus fréquemment. Ce « pouvoir illimité » du père ou de la mère dans l'ombre desquels le fils Freud vit et dont il raconte l'histoire à travers Moïse ou Léonard leur serait attribué par la pulsion sous sa forme d'autoconservation bien plus que sous sa forme sexuelle. La pulsion sexuelle viserait à adoucir la terreur de l'enfant de ne pas survivre à la perte de l'amour parental : « Nous allons donc tenter cette présupposition que ce sont des relations d'amour qui constituent aussi l'essence de l'âme de la masse. »
8 Ayant rappelé que la libido oscille entre investissement objectal et narcissique, entre avoir et être, entre choix d'objet et identification, Freud ajoute que celle-ci peut avoir lieu en présence de l'objet et non plus seulement à l'occasion de sa perte. La nature de l'identification dépendra plutôt de sa visée : instaurer l'objet dans le moi ou dans l'idéal du moi, ce second mouvement se faisant aux dépens du moi. Il instaure donc une dialectique entre les circonstances de l'identification et ses natures.
9 L'idéalisation, c'est-à-dire la conformation du moi à l'idéal qu'est l'objet surinvesti (comme dans l'état amoureux), conserve l'objet aux dépens du moi alors que l'identification, auparavant concomitante à l'absence de l'objet, l'enrichit ; ainsi, si la liaison de la pulsion à son objet est une attaque, il y a bien dans l'idéalisation une attaque du sujet lui-même. Ce qui différencie les deux modalités d'identification, ce n'est pas la présence de l'objet ou sa perte, mais plutôt une différence « d'essence » aux pôles de cette dialectique identificatoire, « l'une mettant l'objet à la place du moi, l'autre à la place de l'idéal du moi ». Alors « l'introjection de l'objet » dans la mélancolie, « quand le fantôme [3] de l'objet est tombé sur le moi », semble bien appartenir à l'idéalisation, une précision que Freud n'avait pas à disposition en 1917.
10 S'appuyant sur l'analyse de la masse, Freud précise un point de sa métapsychologie :
La structure libidinale d'une masse se ramène à la différenciation du moi d'avec l'idéal du moi et au double mode de liaison [à l'objet] par là rendu possible : identification [à l'objet] et installation de l'objet à la place de l'idéal.
12 Grâce à la masse, il précise la topographie du moi et ses diverses modalités identificatoires, topographie et nature des processus étant en influence réciproque : le lieu du processus en détermine la nature et la nature, préside au lieu de son impact. La masse met en évidence l'une des modalités identificatoires possible : l'identification à l'idéal. Le moi dont la place est prise par l'autre, ce sera l'idéal du moi, pour le meilleur et le pire. Cela se fera aux dépens de sa propre place ; celle-ci sera respectée par l'identification au moi qui suit un autre « double mode de liaison » : identification à l'objet dont on conçoit la perte comme possible et installation de l'objet à la place du moi. Cette dialectique entre l'être et l'avoir qui détermine le mode identificatoire peut se coupler à celle de l'autoconservation et de la libido.
13 La liaison qui s'attaque au sujet est possible préalablement à tout choix d'objet sexuel, constate Freud. Qu'est-ce qu'une liaison d'avant tout choix d'objet sexuel ? Il ne s'agit pourtant pas d'un narcissisme qui précède l'objet, non, l'objet est là pour « donner au moi propre une forme analogue à celle du moi autre, pris comme modèle ». Cela nous permet d'élargir la notion d'autoconservation au-delà de la nourriture et du soin : il y a de la « forme » qui pourrait être du rythme, de la vue, de l'odeur, du son, du contact. Et cette forme affectera le moi dont Freud affirmera ailleurs [4] qu'il est « avant tout corporel ». Si nous nous cantonnons au psychisme, parlons d'une forme psychique donnée à l'enfant par le psychisme du parent. Bion [5] ajoute que « le bébé, avec le lait, boit le psychisme de la mère ». L'objet est donc quand même là, mais pas sexuel ! Et l'attaque par le lien n'est pas libidinale. La survie du psychisme procède d'un mouvement de l'enfant vers son parent et pose les linéaments du moi sur son versant que Freud a appelé idéal puisqu'il est modèle.
14 Le groupe se révèle, à ce point de la construction, un lieu d'observation favorable à ce modelage, à cette « régression à l'identification ». Il ne s'agit pas d'une forme archaïque de libido, mais d'une autre forme de liaison. Même si « le choix d'objet a régressé à l'identification », même si « l'identification est la forme la plus précoce et la plus originelle de la liaison de sentiment », Freud suspend l'adjectif « libidinal » dans ce passage. Il ne s'agit donc pas de pulsion partielle dont la valence libidinale est toujours sous-entendue. Il s'agit d'un autre sentiment que l'amour, d'un sentiment qu'il nomme ailleurs, suivant le poète, la faim. Une faim psychique faut-il préciser ici. Un amour primaire ?
15 Cet amour primaire serait donc conservatoire et viserait dans son déploiement à la survie d'une forme psychique potentielle. La foule réactiverait l'amour primaire. Pourquoi donc ? Parce que l'immersion dans une foule déclencherait une angoisse de survie. Y en aura-t-il assez pour tout le monde ? De nourriture certes, et nous voilà ramené au repas totémique et à l'oralité ; Didier Anzieu [6] décrivait le fantasme groupal d'être une bouche. Mais surtout peut-être, d'attention à soi et de forme. La foule trouble le modèle par la multiplication des modèles juxtaposés et oblige à faire appel au modèle archaïque, celui du temps où la forme du moi sur son versant idéal n'était que potentielle. En foule, l'individu revit une situation d'urgence signalée par une angoisse conservatoire : si tu ne te conformes pas, tu t'effondres. C'est là que Freud fait intervenir l'Église et l'Armée, dans une prémonition des grandes messes de Nuremberg où le modèle proposé est absorbé avidement. Faute de modèle, l'angoisse se représente sous forme d'un fantasme de casse comme le décrivait encore Anzieu. Ces aspects noirs de la foule, Freud semble hésiter à vouloir les aborder. Il les esquisse dans un chapitre dont l'intitulé tranche avec ceux consacrés à la suggestion et à la libido, à l'identification, aux états du moi, à la foule et à la horde, un intitulé qui indique un reste hétérogène à la matière principale : « Autres tâches et directions de travail ». Freud y traite de l'ambivalence des sentiments et du narcissisme des petites différences, deux aspects qu'il souhaite ramener à la libido et dont il prétend que l'intolérance qui en naît « se dissipe de par la formation en masse et dans la masse ».
16 Se dissipe dans la masse, vraiment ? On croirait entendre Freud dénier la menace que la masse fait peser sur lui qui quittera l'Autriche seulement parce qu'on est venu l'y chercher d'une main ferme et princière. Freud avait dit pourtant dans ce texte « avoir cessé de s'étonner que se produise une aversion difficile à surmonter entre Aryen et Sémite ». Cette ambivalence des sentiments s'origine, Freud en convient, dans le fait que « la libido s'étaie sur la satisfaction des grands besoins de la vie ». « La communauté d'intérêt qui pourrait conduire à tolérer l'autre », l'autoconservation en groupe que Freud reconnaît, ne compte pas vraiment selon lui dans l'union de la masse en regard de la contribution de la libido. Ainsi, s'il y a endommagement possible dans la masse, elle est due à l'atteinte du moi que produit la déperdition de libido pour l'objet magnifié dans l'idéal, et non à la destructivité, concept qu'il réduit là à une note. Ce chapitre illustre donc la récusation de Freud devant « ce dépôt de sentiments hostiles qui détournent le sujet de l'autre » « dans la relation conjugale, amicale, parentale et filiale [7] ». Tant mieux puisque sa préférence pour la libido l'a fait progresser dans sa métapsychologie et que désormais nous savons qu'il y a deux types d'internalisation : introjection et idéalisation.
17 Dans la « psychanalyse appliquée » par Freud aux personnages de la littérature, l'auteur adjoint au mouvement qui va de la cure au texte, à l'« application » au texte, un mouvement de retour par lequel il a pour ambition, nécessité ou plaisir, d'enrichir ses attitudes d'analyste face à lui-même ou à ses patients ; on parlerait de l'« implication » du texte dans la pratique. Il y aurait ainsi face au texte un double mouvement identificatoire, projectif et introjectif. Les avancées métapsychologiques qui surgissent dans son étude sur la foule visent ainsi à être utiles au patient en séance ; elles s'adressent peut-être tout autant à Freud lui-même qui avait été frappé de son identification à Hannibal et à Moïse, ou même à Nathanaël [8] embusqué dans le bureau de son père en tractation avec l'inquiétant étranger. À nous lecteurs de nous saisir à notre tour de ces constructions pour les transférer sur la situation psychanalytique : quand sommes-nous les héroïnes ou les héros de nos patients, au risque de les suggestionner ou de les hypnotiser ou de les séduire à notre insu, parce que nous y prenons un plaisir méconnu ou de notre plein gré, parce que ce mouvement nous semble indispensable à former la base d'une alliance de travail ou d'un pré-transfert positif ?
18 Deux dispositifs psychanalytiques procurent aux praticiens de ce métier un regard immédiat sur quelques aspects de l'identification en séance : le groupe et le psychodrame. Le groupe pousse au surgissement des mouvements collectifs analysés par Freud ; ils pourront y être l'objet d'une attitude interprétative dont les effets apportent des indices sur la vérité de la métapsychologie qui la sous-tend ; le groupe mené par deux analystes est aussi une occasion d'être soi-même objet de l'interprétation de l'autre analyste qui intervient en complément ou en profondeur, créant une stéréoscopie à laquelle contribue, souvent de manière décisive, l'entrecroisement du féminin et du masculin. Quant au psychodrame avec un patient et un petit collectif de psychanalystes, il fait vivre à ceux-ci des mouvements identificatoires qu'ils creusent en jouant ce qu'ils perçoivent du monde interne du patient projeté sur les protagonistes qu'ils incarnent ou, comme meneur de jeu, en prenant conscience du transfert principal dont il est l'objet muet.
19 ***
20 Le groupe psychanalytique présente avec la cure des analogies et des différences. La pulsion s'y adresse à trois sortes d'objets : les autres, le groupe et l'analyste, aucun ne se prêtant à être objets de satisfaction.
21 Le transfert se développe dans ces trois directions, étant entravé seulement par les autres qui récusent la projection tout en repérant, sur un mode un peu paranoïaque, leur inconscient plutôt que le leur [9]. Le transfert se déploie alors envers l'image du groupe et envers l'analyste qui offrent la neutralité qui lui est nécessaire. Le groupe est un objet invisible figuré par l'espace central qui souvent organise la mise en place des sièges quand le groupe est assis en cercle. Là, nulle forme pour s'imposer au sujet, nulle autre pour s'opposer à lui ou moduler une réponse. La pulsion libre s'y plonge comme dans l'image inaccessible du dictateur ou de la déesse mère. De cet endroit, nulle interprétation ne viendra qui modulerait le transfert qui dès lors atteint de grandes intensités. L'analyste, ou le couple analytique, va s'imaginer au centre ou se poster latéralement à celui-ci pour assumer le transfert ou le moduler en proposant une interprétation nécessaire à l'économie groupale ou visant à satisfaire la curiosité de ses membres. À ce stade, la pulsion, libre de forme et d'objet, s'est organisée elle-même selon les linéaments internes à chacun, hérités des situations primaires et dans lesquels l'étayage réciproque entre libido et autoconservation est encore repérable. Les identifications vers l'idéal, méconnues de chacun, se sont conjointes pour créer ex nihilo une figure hypnotique centrale, une figure qui suggère à chacun les formes qu'il y projette.
Ce groupe de psychothérapeutes m'avait vivement reproché mon attitude « castratrice ». J'ai dit un peu plus tard qu'il semblait peut-être préférable au groupe de considérer son malaise ainsi plutôt que de se souvenir que le thème du camp de concentration était apparu la séance précédente. Certains constatent alors que l'on se sent trop près les uns des autres et que le couple des analystes n'a pas disposé les chaises comme à l'habitude. Une femme est surprise de se souvenir que cela sentait très mauvais dans l'hôtel où elle avait retrouvé son futur mari, et que le couple d'hôteliers semblait les épier ; et une autre reparle de l'attitude dictatoriale de sa mère puis évoque le souvenir inquiétant où celle-ci aurait été lui chercher quelque chose dans le derrière avec une paire de ciseaux ; elle ajoute qu'elle a probablement imaginé cela. « Il y aurait bien l'idée que je les châtre et que j'ai des raisons à cela, mais il y aurait aussi l'idée que nous ne prenons pas bien soin d'eux en les accueillant dans un hôtel qui sent mauvais et où ils manquent d'espace entre eux », ai-je finalement interprété.
23 Je veux discuter ici seulement de la nature de l'interprétation, de son intention et de son effet possible ; la figure de la castration vient recouvrir une angoisse de survie et ouvre à des associations marquées par l'analité. L'érotisme partiel témoigne ici de l'étayage de la libido sur l'autoconservation ; l'analité est moins souvent évoquée que l'oralité, mais son importance dans la cure confirme sa place centrale dans la construction psychique des représentants pulsionnels. Mon interprétation ne suit pas le choix de Freud pour la libido ; en effet, j'estime que l'angoisse d'autoconservation et la destructivité qui signe la négligence de la conservation de l'autre réclament parfois l'attention prioritaire de l'analyste.
24 Qu'en est-il par ailleurs de l'idéal à propos de cette vignette clinique ? Si nous étions sommés de le repérer en guise d'exercice dans cet extrait si laconique, je le débusquerais dans ce souvenir incroyable d'une mère fouillant le derrière de sa fille avec des ciseaux : c'est bien en groupe que cette image émerge, où la mère est dans une proximité d'aide et de menace pour son enfant. Le moi corporel dont la représentation se concentre à cet instant sur cette zone se voit fouillé et sectionné ; tel est le vécu transférentiel de cette patiente qui parle au nom du groupe. Une telle reviviscence d'inquiétude constitue un appel net à une interprétation dont la modalité affective s'accorde à la représentation figurant la pulsion : les participants idéalisent les analystes et le groupe et ainsi se livrent à eux sans préoccupation pour eux-mêmes ; du coup, les analystes représentant la figure abstraite du groupe sont censés traiter chacun sans sollicitude et incarnent l'idéal impitoyable. La valence hypnotique du transfert semble donc accentuée en groupe analytique, comme Freud l'avait noté pour des groupes naturels, par la prédominance de l'identification vers l'idéal sur l'identification vers le moi. Pour l'analyste, cette prévalence est une chance et un risque : le groupe est l'occasion pour les analysants de se centrer sur leur vécu archaïque, mais il est aussi le lieu où le transfert sur l'analyste et le groupe se voit imprégné par l'idéal.
25 Pour certains patients, le psychodrame est une occasion de convenir qu'à la dictature de leur idéal existent des alternatives où trouver du plaisir, un plaisir moins radical, mais aussi moins menaçant. Les patients qui tentent le psychodrame ont été pour nombre d'entre eux laissés intacts par leur psychanalyse antérieure. Dans celle-ci parfois, l'analyste était venu s'adjoindre à l'idéal du moi, généralement pour le pire. S'ils tentent à nouveau une expérience thérapeutique, c'est que leur angoisse est telle qu'ils ne sont plus sûrs de leur survie. On aura reconnu chez ces patients ce que Janine Chasseguet-Smirgel [10] décrit dans la « maladie de l'idéalité ».
26 Pour d'autres patients, le délire est la forme de leur angoisse, et Yseult est parmi eux, dont voici une vignette clinique.
Elle passe par des moments de délire où son entourage professionnel ou familial est perçu comme coupable d'abus sexuels ou d'incestes, ou de crime manqué.
28 Pour rester dans la lecture de la métapsychologie que je suis dans cet article, je pose que les protagonistes de son monde imaginaire représentent son idéal. Son moi est mité par ces figures au point d'être déshabité de pulsion, comme Freud en fait l'hypothèse [11]. Le délire se logerait ainsi à la frontière du ça, faisant pencher la balance de l'investissement pulsionnel vers lui au détriment du moi et de son narcissisme [12]. Le moi se serait « fait-là en vitesse », comme le dit Schreber. Il s'en faut alors de peu pour que cet ensemble de pulsions et d'objets rompe les frêles amarres qui les retiennent au moi et qu'il perde toute subjectivité dans un délire.
29 Yseult arrivait souvent en séance très émue et proposait des thèmes assez vagues où l'on sentait la pulsion transpirer l'abus. Elle semblait ce jour-là avoir reçu un compliment sur le chemin de la séance et proposa de jouer la scène en inversant les rôles et en modifiant les genres, usant ainsi d'une possibilité du psychodrame qui favorise les amorces défensives dont elle avait un besoin impérieux. Assumant un rôle actif, Yseult veut jouer une scène où elle dirait à sa sœur cadette qu'elle est jolie.
Tentant d'exprimer les sentiments qu'elle avait perçus chez Yseult quand elle mettait en place le scénario avec la meneuse du jeu, l'actrice incarnant la petite sœur a marqué son inquiétude et sa surprise d'être admirée. Yseult lui a demandé, dans une association très rapide, comme forcée par un courant incestuel intense, si son père ne lui avait jamais dit qu'elle était jolie ; non, c'était la première fois, a répondu notre collègue. Certainement son père ne mettait jamais ses lunettes, répliqua Yseult chez qui le thème des lunettes était récurrent. Je fus alors envoyé pour jouer le père et demandai à Yseult si elle avait vu mes lunettes, jouant à ne pas apercevoir ma fille. Je me mettais ainsi à disposition d'Yseult pour la projection de son idéal malfaisant. Yseult me dit d'abord que ma fille était belle à croquer. Comme je n'y voyais goutte et restais indifférent à ma fille, Yseult m'a subitement tendu mes lunettes qu'elle venait de retrouver. Je me précipitai alors sur ma fille que je dévorai comme dans un conte. La suspension du jeu intervint alors qu'elle riait, l'angoisse était écartée au profit d'un plaisir et d'une détente contrastant avec l'anxiété qui mouillait ses yeux à son arrivée, au moment de la rencontre transférentielle.
31 Le transfert idéalisant l'analyste s'est déplacé conjointement sur ma collègue qui jouait la jolie fille et sur moi qui jouais le père : nous sommes devenus tous deux les acteurs de l'idéal du moi d'Yseult, dans une scène incestueuse. La régression de la libido à l'oralité permet d'esquisser l'intrication des deux pans pulsionnels, la libido effrayant Yseult et l'autoconservation imprégnée ici d'un plaisir ludique menant à une sublimation vers la tendresse [13]. Enfin, en jouant à la place d'Yseult, nous endossions une part de son moi sur son versant de l'idéal tentaculaire et le libérions de cet envahissement. Son moi étriqué, abandonné par l'investissement libidinal au profit de celui de l'idéal et s'évaporant pour finir dans le délire, peut accéder à de minimes introjections d'objets.
32 Freud avait l'intuition que le moi du schizophrène ou du paranoïaque était déshabité de la pulsion et qu'ainsi le monde (interne) avait disparu pour le sujet ; le délire était alors une tentative de restitution de ce monde. Avec la répartition nouvelle de la pulsion entre le moi et l'idéal, Freud songe à reprendre cette question [14]. Il affirmera dans un texte ultérieur que la relation à la réalité (le monde interne) se réinstaure aux dépens du ça [15] ; je pourrais le formuler ainsi : le moi se réhabite aux dépens de l'idéal, si proche du ça [16]. Le psychodrame offre une occasion de penser que le délire est l'expression du moi idéal et que sa mise en jeu peut être une occasion d'un léger déplacement de l'investissement du moi idéal au moi. « Belle à croquer », disait Yseult : en jouant ses mots en guise d'interprétation, la frontière du refoulement se déplace [17] et le moi gagnerait un peu sur l'idéal si proche du ça.