Le cerveau addict
- Par Thomas Harding
Pages 84 à 88
Citer cet article
- HARDING, Thomas,
- Harding, Thomas.
- Harding, T.
https://doi.org/10.3917/lcdd.088.0084
Citer cet article
- Harding, T.
- Harding, Thomas.
- HARDING, Thomas,
https://doi.org/10.3917/lcdd.088.0084
Notes
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[*]
Thomas Harding est doctorant à l’université de Nottingham, Royaume-Uni.
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[1]
Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Tout le monde est fou », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris viii, cours du 21 novembre 2007, inédit.
-
[2]
Hounsfield G. N., « Computerized transverse axial scanning (tomography) », British Journal of Radiology, 46, 1973, p. 1016-1022.
-
[3]
Dumit J., « Objective Brains, Prejudicial Images », Science in Context, 12-1, 1999, p. 175.
-
[4]
Ibid. & Barbel H., Lutz J., Tag B., Impact Assessment of Neuroimaging, Zürich, vdf Hochschulverlag AG, 2006, p. 32-33.
-
[5]
Abi-Rached J. M., « The implications of the new brain sciences », embo reports, 9-12, 2008, p. 1160.
-
[6]
Dumit J., « Objective Brains, Prejudicial Images », op. cit., p. 195.
-
[7]
Leshner A., « Addiction is a brain disease, and it matters », Science, 278-5335, 1997, p. 45.
-
[8]
National Institute on Drug Abuse, « The Science of Drug Abuse and Addiction », 2012, consultable sur le site www.drugabuse.gov/publications/media-guide
-
[9]
Vrecko S., « Birth of a brain disease : science, the state and addiction neuropolitics », History of the Human Sciences, 23, 2010, p. 55.
-
[10]
Volkow N., « Imaging the Addicted Brain : From Molecules to Behaviour », The Journal of Nuclear Medicine, 45-11, 2004, p. 13N-24N, consultable sur le site www.ncbi.nih.gov/pubmed/15584131
-
[11]
Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Tout le monde est fou », op. cit., cours du 16 janvier 2008, inédit.
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[12]
Ibid.
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[13]
Cf. Ansermet F., Magistretti P., À chacun son cerveau, Paris, Odile Jacob, 2011.
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[14]
Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Tout le monde est fou », op. cit., leçon du 16 janvier 2008, inédit.
-
[15]
Pitts-Taylor V., « The plastic brain : Neoliberalism and the neuronal self », Health, 14-6, 2010, p. 639.
-
[16]
Nathan P. J., Cobb S. R., Lu B., Bullmore E. T., Davies C. H., « Studying synaptic plasticity in the human brain and opportunities for drug discovery », Current Opinion in Pharmacology, 11-5, 2011, p. 540-548.
C’est une capture par l’imaginaire. Ils sont fascinés parce que, en effet, on a accès à des images qu’on n’a jamais vues. C’était la même chose quand on a commencé à avoir des tubes qui se promenaient dans l’œsophage et à l’intérieur de l’estomac, on voyait des paysages extraordinaires qu’on montrait à la télévision. C’était les Voyages extraordinaires. C’est du Jules Vernes.
1En 1972, la communauté psychiatrique a assisté à ce qui, dans l’après-coup, allait être considéré comme une petite révolution. Au xxxiie Congrès de l’Institut britannique de radiologie, Godfrey Hounsfield et James Ambrose ont présenté les premières images du cerveau produites par la tomographie axiale informatisée (tai) [2]. Jusqu’alors, les scientifiques n’avaient pu avoir accès qu’à des images in vivo du cerveau d’une qualité inférieure, produites par la pneumo-encéphalographie, une technique à la fois douloureuse et dangereuse qui impliquait l’insertion d’air dans le cerveau par ponction lombaire. Au cours des décennies suivantes, la technologie d’imagerie s’est développée rapidement avec l’imagerie par résonance magnétique (irm) permettant une vue toujours plus claire et détaillée du cerveau. Plus récemment, les méthodes de tomographie par émission de positrons (tep) et l’irm fonctionnelle (irmf) ont permis aux chercheurs de produire des images des processus cérébraux ainsi que des structures du cerveau. Aujourd’hui, nous sommes familiers d’images du cerveau en couleur qui s’affichent dans la presse accompagnées de légendes explicatives du style : « le cerveau dépressif », « le cerveau schizophrénique », ou encore « le cerveau addict », qui nous intéresse ici.
Les images du cerveau ne sont pas des faits
2Les images générées par ces technologies tendent à être présentées comme des photographies du cerveau, ce qui amène à les considérer comme des éléments objectifs – de la même façon qu’une photographie semble représenter des faits du monde. Or un scanner du cerveau n’est pas une photographie [3]. En effet, une image tep est produite de la façon suivante : une molécule – le plus souvent du sucre ou de l’eau – est marquée d’un isotope radioactif puis injectée dans le sang. Elle se déplace ensuite vers le cerveau où elle se libère de son excès de charge positive par l’émission de positrons. Ces derniers, en tombant sur les électrons avoisinants, s’annihilent, envoyant deux photons dans des directions opposées. Ce sont ces deux photons que le scanner tep enregistre en calculant leur source. Ces calculs génèrent un énorme ensemble de données, traitées par ordinateur et mises en correspondance avec un modèle du cerveau. Un pixel coloré, qui représente le niveau d’activité lorsque la molécule l’a traversé, est affecté à chaque point du modèle [4].
3De surcroît, un grand nombre de décisions subjectives sont prises en amont de la production d’une image tep : les populations étudiées doivent être soigneusement définies et sélectionnées, les pratiques diagnostiques obéissent à des protocoles précis, les expériences sont réalisées dans des conditions souvent très artificielles, les masses de données recueillies doivent être interprétées, les couleurs des pixels choisies, les images sélectionnées, triées, et disposées d’une façon propice à l’effet recherché par la publication, les légendes formulées. Chacune de ces décisions procède d’un choix qui va influencer la perception de l’image, mais elles sont invisibles dans l’image finale, qui semble donc être pure représentation. De plus, alors que l’image semble être celle d’un seul cerveau, elle est généralement le produit d’une moyenne statistique obtenue en combinant les résultats de plusieurs examens sur plusieurs sujets [5]. Enfin, ces images déjà très manipulées sont choisies pour la publication en raison de leur capacité à montrer ce que l’étude vise à montrer, à savoir qu’il y aurait un cerveau-type pour telle ou telle pathologie [6].
4Cette construction comparative d’une typologie des cerveaux grâce à l’application de la technologie de l’imagerie cérébrale a été indispensable au succès de l’addiction comme « maladie du cerveau » [7]. Telle est la position du National Institute on Drug Abuse (nida) américain, pour qui « l’addiction est définie comme une maladie chronique et récurrente du cerveau caractérisée par l’utilisation compulsive de drogues en dépit des conséquences négatives ». L’addiction est considérée comme une maladie du cerveau « parce que les drogues changent le cerveau […], sa structure et son fonctionnement » [8]. Le programme de recherche du nida se donne pour mission de déterminer comment les drogues changent le cerveau ainsi que de définir les moyens de répondre à ces changements. Selon ses propres chiffres, nida financerait plus de 80% de la recherche mondiale sur l’addiction [9]. Bien que ce « paradigme nida », comme on l’appelle, ait été initialement controversé, il représente aujourd’hui la conception la plus admise quant à l’addiction, et c’est elle que l’on retrouve dans les médias, scientifiques comme populaires. Il fixe ainsi l’ordre du jour de la recherche future en décidant des méthodes à appliquer et de leurs interprétations. Et les images du cerveau, toutes construites qu’elles soient, restent les « preuves à l’appui » nécessaires pour gagner le combat de l’hégémonie discursive.
Le cerveau addict
5Le travail de Nora Volkow, directrice du nida, est très enseignant à cet égard. Elle utilise la tep pour enquêter sur la disponibilité relative des récepteurs dopaminergiques D2 chez les individus toxicomanes par rapport aux non-toxicomanes [10]. Elle a constaté que la disponibilité de ces récepteurs était « significativement amoindrie » dans les cas de toxicomanie, et que ces changements structuraux et fonctionnels persistaient longtemps après la dernière prise de drogue. Ce résultat se vérifie quelle que soit la substance en jeu : alcool, cocaïne, méthamphétamine et héroïne donnent tous des quantités réduites de récepteurs dopaminergiques D2. Pour présenter ces résultats, on utilise un collage de plusieurs scanners du cerveau montrant, d’un côté, un cerveau étiqueté « témoin » et, de l’autre, un cerveau étiqueté « addict ». Pour toute une palette de drogues, chacune représentée par une petite photo montrant son utilisation, on voit une tache rouge éclatant sur le cerveau dit « témoin » et une tache d’un bleu froid sur le cerveau dit « addict ». La légende ne fait guère plus que confirmer nos soupçons : « les récepteurs dopaminergiques D2 sont amoindris chez les personnes ayant des addictions. » Rien de plus…
6Il est intéressant de noter que dans cet article, l’image tep n’ajoute quasiment pas de valeur scientifique à la présentation des résultats de la recherche. Les données générées par la tep sont expliquées plus clairement par la prose de Volkow que par l’image. Alors qu’il est possible d’imaginer l’article sans l’image, l’image serait inutile sans l’article. Sa fonction semble donc être de transmettre le sentiment de la matérialité des objets étudiés, de créer un ressenti plutôt que de transmettre une information. Ainsi, l’image vise à fournir un ancrage ontologique à l’interprétation des données. Donc, quand N. Volkow affirme que la réduction des récepteurs dopaminergiques D2 montre que l’abus de substances nous détourne des voies de récompense naturelles de notre cerveau, ce qui réduit ainsi notre capacité à trouver une satisfaction au moyen de stimuli naturels et nous conduit inexorablement à la prochaine prise de drogue, il est relativement aisé de faire le saut conceptuel requis. L’image facilite ce changement de registre. Elle sert à nous persuader que corrélations neuronales et causes neuronales sont équivalentes, et que le cerveau addict est tout à fait différent de son homologue sain.
Ontologie de l’addiction
7Les déclarations ontologiques sont indissociables des pratiques et produits de la neuro-imagerie. Elles affirment ce qui est en l’inscrivant sous la forme d’une image du cerveau. Comment comprendre cela ? Comme l’affirme Jacques-Alain Miller, « le chiffre est la garantie de l’être », ce qui peut être considéré comme « l’incidence de la science sur l’ontologie » [11]. Sous l’influence du cognitivisme, l’homme a été réduit à n’être qu’« une machine qui traite de l’information » et ces processus informatiques, dits mentaux, trouvent leurs fondements réels dans la substance du cerveau. Ils ne sont qu’un épiphénomène. Le cerveau est le lieu où tous les phénomènes, dans leur grande diversité, peuvent être informatisés et l’on peut ensuite chercher des homologies à partir de ces bases de données. En transitant par le réseau neuronal, tous les phénomènes s’inscrivent dans le cerveau en tant qu’ils relèvent d’un choix binaire du neurone entre « actif » ou « inactif », on ou off, 1 ou 0. Et la neuro-imagerie, ce « très puissant imaginaire du symbolique », permet de révéler cette activité [12]. Rappelons ici que les images tep donnent précisément une mesure de l’activité neuronale à travers le temps, dite « activation ». Selon le paradigme neuro-cognitiviste, elles nous donneraient ainsi un aperçu de l’âme humaine, une preuve de la substantialité et de l’objectivité de notre esprit.
8Ainsi, l’addiction n’a d’être que dans la mesure où elle peut être décrite et représentée comme un échange d’informations se produisant dans le cerveau, et dans la mesure où elle peut être réorganisée sous le « préfixe-maître » : « neuro- ». Aujourd’hui, ce maître fait de son mieux pour paraître démocratique, faisant mine de partager son pouvoir. Ainsi entend-on dire qu’il n’y a pas que le cerveau qui compte, que les faits de l’histoire individuelle, de l’environnement et du contexte social jouent aussi un rôle. Assurément ! Mais ceux-ci ne peuvent compter comme réel que dans la mesure où ils sont décrits comme agissant dans et à travers un cerveau, laissant des « traces » dans le réseau neuronal [13]. Sans ces traces, il n’y a pas d’être. Tous les facteurs ne pouvant être informatisés doivent être écartés. Ainsi, les facteurs pris en compte par la psychanalyse, qui situent l’addiction ou la toxicomanie comme symptôme d’un sujet particulier, seront écartés. Les images du cerveau addict, en le codant et le quantifiant, lui donnent de l’être. Comme l’a si bien dit J.-A. Miller : « pouvoir être chiffré, être une réalité chiffrable, ça vous fait entrer dans l’être » [14].
Discours du m’être
9Pour Lacan, l’ontologie relève du discours du maître. Elle prescrit non seulement ce qui est et ce qui n’est pas, mais en faisant accéder certains objets à la dimension de l’être selon certaines modalités, elle les rend disponibles à des techniques et pratiques de manipulation. En construisant l’addiction comme une maladie du cerveau, un cerveau transformé matériellement par cette expérience, de nouvelles formes d’intervention sont conçues. Bien que le cerveau addict soit figuré dans une représentation imaginaire stable, son ontologie est nécessairement muable, variable et donc manipulable. Après tout, pour devenir un cerveau addict, il faut que la rencontre avec la drogue puisse laisser une trace dans le réseau neuronal. C’est à ce moment que la plasticité inhérente au cerveau, soit sa capacité à changer et à s’adapter en réponse aux expériences, entre en jeu. Comme Victoria Pitts-Taylor l’a constaté, « la plasticité du cerveau positionne l’ontologie neurologique non seulement comme toujours ouverte au changement, mais aussi ouverte à être changée » [15]. L’addiction est donc décrite comme détournant la plasticité du cerveau, ou encore comme un exemple de « plasticité aberrante » [16]. Les stigmatisations moralisantes que l’on pensait disparues avec l’avènement de la biologie font retour : le toxicomane serait une personne qui n’a pas réussi à utiliser son cerveau de manière productive. Il va de soi qu’on peut lui donner un coup de main…
10Les traitements de l’addiction mettent donc de plus en plus l’accent sur le cerveau. Si un cerveau peut devenir addict suite à une expérience, pourquoi ne pourrait-il pas devenir normal suite à une autre ? Cette « autre expérience » est souvent l’expérience d’une autre drogue, un composé chimique pouvant interrompre les mécanismes d’addiction à leur origine neurologique. Ces médicaments existent et sont couramment utilisés ; la Naltrexone en est peut-être l’exemple le plus connu. De même, cherchant à emprunter la légitimité de la neuroscience, les thérapies cognitivo-comportementales se drapent dans le « neuro-blabla ». Elles prétendent agir directement sur les voies de récompense du cerveau, le reconnecter de la bonne manière par la thérapie d’exposition, mais sans toutefois démontrer aucune capacité à le faire. C’est une indication de l’impact du « neuro-réel » sur ce qui compte comme intervention légitime. Pour être considérés comme raisonnables, mais aussi quantifiables et donc mesurables, les traitements de l’addiction doivent décrire leurs effets dans les termes du système dominant de l’ontologie contemporaine. On ne peut que noter l’ironie d’une telle approche où, tentant de court-circuiter la parole pour viser directement la jouissance en jeu dans l’addiction, problème et solution se retrouvent être identiques l’un à l’autre.