Byt’ INF ‘être’ + SNDAT : le cas particulier de l’infinitif modal en russe
- Par Katia Paykin
Pages 49 à 62
Citer cet article
- PAYKIN, Katia,
- Paykin, Katia.
- Paykin, K.
https://doi.org/10.3917/lang.193.0049
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- PAYKIN, Katia,
https://doi.org/10.3917/lang.193.0049
Notes
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[1]
Nous utilisons les abréviations suivantes : ACC (accusatif), DAT (datif), GEN (génitif), IMPRF (imperfectif), INF (infinitif), MARQUE-COND (marque du conditionnel), NOM (nominatif), PRF (perfectif), PRED (prédicat), SG (singulier). L’information grammaticale est signalée dans les gloses uniquement quand elle est nécessaire pour notre analyse.
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[2]
Pour l’analyse du SN au datif en tant que sujet, voir entre autres Schoorlemmer (1994), Franks (1995), Moore & Perlmutter (2000) et Szucsic (2007).
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[3]
Le prédicat nominal en question relève de la catégorie d’état (étiquette proposée par Š?erba et reprise par Vinogradov en 1947). Cette forme est marquée par la terminaison neutre – o, dénote un état et ne peut être analysée ni comme la forme courte de l’adjectif qui s’accorderait au neutre, ni comme une forme adverbiale (cf. aussi L’Hermitte (1964) qui propose de rattacher les infinitifs prédicatifs à cette même catégorie en raison de leur valeur fonctionnelle et leur origine). Depuis, l’autonomie de cette catégorie a été remise en question, mais cette discussion dépasse largement le cadre du présent travail.
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[4]
Si le sujet au datif est présent, la structure peut garder ou bien le sujet propositionnel ou bien le semi-explétiféto ‘ça’ en même temps, mais jamais les deux. Pour Zimmerling (2009), ces données signifient que le sujet propositionnel peut agir comme sujet uniquement en l’absence du sujet datif et que le pronom semi-explétiféto ‘ça’ ne possède les propriétés d’un sujet qu’en l’absence des deux autres types.
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[5]
Le cas datif est normalement considéré en russe comme le cas lexical.
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[6]
La classification de Švedova et al. (1970) n’apporte pas d’éclairage différent par rapport à celle de Timofeev (1950) en ce qui concerne la structure qui nous intéresse. Nous nous contenterons donc de l’étude de ce dernier qui constitue une analyse plus complète des constructions à l’infinitif.
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[7]
Cf. également Isa?enko (1960), ainsi que Van der Auwera & Plungian (1998) où ce point de vue est implicite.
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[8]
Contrairement à Timofeev (1950), Veyrenc (1979) ne prend en compte que les structures dans lesquelles l’infinitif fonctionne comme un prédicat.
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[9]
C’est à propos de l’absence du trait [+animé] pour le SN au datif que Veyrenc (1979) mentionne les structures à l’infinitif dit de fatalité.
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[10]
C’est nous qui traduisons.
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[11]
Dans un article consacré aux différents sens du verbe byt’ ‘être’, Švedova (2001) classe curieusement ces trois emplois distincts sous le même cas de figure du verbe byt’ exprimant l’inéluctabilité.
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[12]
La distinction entre les jugements à un seul ou deux terme (s) correspond à la distinction des jugements en thétiques et catégoriques, proposée par Brentano, reprise par Marty (1918) et retravaillée ensuite par Kuroda (1979).
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[13]
Le terme français rend de façon plus ou moins réussie le sens de l’expression anglaise coming into existencequi exprime la véritable signification de la structure en question.
1. INTRODUCTION
1La présente étude examine une structure assez particulière du russe contemporain, structure composée du verbe être à l’infinitif et d’un SN au datif qui, ensemble, aboutissent à une lecture modale d’une action imminente inévitable, comme dans l’exemple (1) :
3Le russe possède toute une palette de constructions à l’infinitif, associé ou non à un SN au datif, ainsi que plusieurs types de structures dans lesquelles le SN au datif figure seul et peut prétendre au statut de sujet syntaxique. Cependant, la plupart des travaux consacrés à l’analyse de l’infinitif ou des structures comportant le SN au datif sans la présence du nominatif ne réservent que quelques mots à la combinaison qui nous intéresse. Notre but est donc de démontrer qu’il s’agit bien d’un cas de figure spécial, qui n’entre pas dans le moule des analyses proposées pour les autres infinitifs couplés avec un nom au datif, et qui mérite une analyse individualisée et approfondie. Tout d’abord, nous examinerons les classifications existantes qui mentionnent la structure en question : la classification des structures à sujet datif d’A. Zimmerling (§ 2) et les classifications des propositions à l’infinitif de K. Timofeev et de J. Veyrenc(§ 3). Ensuite, nous présenterons les différents points de vue sur la source de la modalité de la structure étudiée (§ 4). Enfin, nous aborderons les caractéristiques propres à la structure byt’INF ‘être’ + SNDAT (§ 5) qui nous conduiront à en faire une catégorie indépendante.
2. LES STRUCTURES À SUJET DATIF EN RUSSE
4En accord avec A. Zimmerling (2009) suite à S. Franks (1995), nous considérons que les structures à SN au datif, analysé comme sujet [2], se divisent en deux catégories : celles qui comportent le prédicat à l’infinitif, appelées par A. Zimmerling « DIS » (Dative Infinitive Structures) et illustrées par l’exemple (2a), et celles qui se construisent avec un prédicat plutôt nominal [3], souvent avec la terminaison– o, appelée « DPS » (Dative Predicative Structures) et illustrées par l’exemple (2b) :
luiDAT partirINF demain
‘Il doit partir demain’
b. Emu stydno / sku?no
luiDAT honteuxNEUTRE / ennuyeuxNEUTRE
‘Il a honte / Il s’ennuie’
6Selon A. Zimmerling (2009), les DPS dénotent exclusivement des états, jamais des activités, et peuvent comporter un infinitif comme argument interne du prédicat nominal :
VasjaDAT regrettablePRED / nécessairePRED / dégoûtantPRED acheter bottes
‘Vasja regrette d’acheter / doit acheter / est dégoûté d’acheter des bottes’
8Les DIS, quant à elles, expriment toute une palette de valeurs modales, et les équivalents verbaux des prédicats nominaux s’interprètent plutôt comme dynamiques :
luiDAT encore s’ennuyerINF demain
‘Il va devoir encore s’ennuyer demain’
10En ce qui concerne les sujets au datif, ceux des DPS sont forcément animés et prennent le rôle d’expérienceur, alors que ceux des DIS ne se limitent pas auxanimés, même si les inanimés, tels le nom gorod (ville) dans l’exemple (5), sont largement minoritaires :
ceDAT villeDAT grandirINF et prospérerINF
‘Cette ville doit grandir et prospérer’
12Les DIS n’acceptent comme sujet que les SN au datif, alors que les DPS peuvent se construire également avec les sujets propositionnels et le semi-explétif éto‘ça’ [4] :
(que VasjaNOM est_parti / ça) tristePRED / dommagePRED (que VasjaNOMest_parti / ça)
‘Il est triste / dommage que Vasja soit parti – C’est triste / dommage’
14La différence principale, cependant, se trouve dans le statut du cas datif. Pour les DPS, le datif serait le cas lexical, alors que pour les DIS, il s’agirait du cas structural. Rappelons que le cas lexical est sensible aux propriétés de la tête syntaxique, alors que les cas structuraux sont reçus de façon purement configurationnelle (comme le cas nominatif ou accusatif), sur la base de la position syntaxique du SN en question [5]. Dire que le datif dans les structures à l’infinitif est un cas structural revient à dire que ce datif est assigné dans la position syntaxique du sujet de l’infinitif.
15Dans la mesure où la structure byt’INF ‘être’ + SNDAT comporte un infinitif et non pas le prédicat nominal, elle s’analyserait comme une DIS où l’infinitif assignerait le datif structural à son SN, même si elle n’est pas mentionnée explicitement dans les travaux consacrés aux constructions à sujet datif. Cependant, il s’avère que le SN au datif couplé au verbe ‘être’ est forcément inanimé, ce qui semble mettre la structure en question dans une position légèrement marginale par rapport à la majorité des DIS. Regardons maintenant comment cette même structure s’intègre dans l’ensemble des constructions à l’infinitif.
3. LES PROPOSITIONS À L’INFINITIF
16Parmi les classifications des structures infinitives, certaines privilégient les critères sémantiques (cf. Timofeev 1950 ; Švedova et al. 1970), d’autres les critères syntaxiques (cf. Veyrenc 1979).
17Les structures à verbe ‘être’ sont régulièrement rangées parmi les infinitifs modaux exprimant des actions inévitables et sont analysées de la même façon que les emplois illustrés par l’exemple (7) :
unDAT de nousGEN dans abîme volerINF
‘Un de nous chutera nécessairement dans l’abîme’
b. Emu ne minovat’ sud’by
luiDAT ne éviterINF destinGEN
‘Il ne peut pas éviter le destin’
19Toutefois, un examen détaillé montre que la structure byt’INF ‘être’ + SNDATprésente un nombre important de caractéristiques propres, la rendant ainsi incompatible avec les analyses existantes.
3.1. La tradition russe et les classifications sémantiques
20Comme souvent dans la tradition grammaticale russe, les classifications de K. Timofeev (1950) et de N. Švedova et al. (1970) prennent en compte surtout la signification de l’infinitif dans les différents emplois plutôt que son comportement syntaxique (cf. par exemple les classifications du génitif adnominal chez Vinogradov & Istrina (1960), Švedova et al. (1970) ou Knorina (1988), basées exclusivement sur le sens lexical des noms employés).
21K. Timofeev (1950) [6] répartit tous les infinitifs en infinitifs dépendant des verbes (cf. (8a)) et infinitifs indépendants. Parmi les indépendants, il distingue ceux qui fonctionnent comme sujet (cf. (8b)) et ceux qui fonctionnent comme prédicat (cf. (8c)) :
ilNOM a_décidé à_nouveau vagabonderINF
‘Il a décidé de vagabonder à nouveau’
b. Mu?it’sja emu bylo prijatno
souffrirINF luiDAT était agréable
‘Souffrir lui était agréable’
c. On bežat’
ilNOM courirINF
‘Et lui de courir’
23Les structures auxquelles on assimile byt’INF ‘être’ + SNDAT constituent une classe intermédiaire entre les infinitifs dépendants et indépendants car, en raison de leur lecture modale, on peut toujours y insérer un prédicat supplémentaire explicitement modal qui rendrait l’infinitif dépendant. Cependant, cette manipulation est impossible avec la structure qui nous intéresse :
3.1.1. Le statut à part des infinitifs des actions inévitables
25Selon K. Timofeev (1950), les propositions infinitives qui expriment les actions inévitables forment une classe à part, malgré leur proximité de sens avec les structures exprimant la nécessité. En effet, l’exemple (10) peut appartenir aux deux types avec deux lectures différentes : aux infinitifs des actions inévitables avec la signification ‘je n’ai pas d’autre choix que de partir demain’ ou aux infinitifs de nécessité avec la signification ‘je dois partir demain’ :
meDAT partirINF demain
‘Je dois / ne peux que partir demain’
27Une des raisons de cette distinction réside dans l’expression de la temporalité pour les infinitifs des actions inévitables, qui se manifeste sémantiquement et non formellement. Une action inévitable doit forcément se réaliser dans le futur. Cependant, l’appartenance au futur n’est pas exprimée par des moyens grammaticaux spécifiques, mais provient de la modalité. Parfois, au sein d’une phrase complexe, on peut obtenir l’effet du futur dans le passé, mais uniquement grâce à la présence d’indices temporels dans une proposition subordonnée, comme dans l’exemple (11), tiré de la pièce Maskarad de M. Lermontov :
si MARQUE-COND ne moiNOM, alors ne êtreINF lettreDAT
‘Si je n’avais pas été là, la lettre n’aurait jamais existé’
29Comme nous le verrons infra, ce point va à l’encontre de l’hypothèse de J. Veyrenc (1979), pour qui l’ensemble des infinitifs « monorèmes impersonnels » possède la copule ‘être’, sous-entendue mais potentiellement explicite, qui porterait les marques temporelles.
30L’absence de marquage temporel grammatical dans le cas des infinitifs des actions inévitables et, par conséquent, l’absence de la copule qui pourrait prendre en charge l’expression de la modalité, comme dans l’hypothèse de J. Veyrenc (1979), explique la conclusion de K. Timofeev (1950) selon laquelle la modalité dans ces propositions à l’infinitif est grammaticale et vient directement de l’emploi de l’infinitif en tant que mode [7].
31Un autre argument à l’appui du statut autonome des infinitifs des actions inévitables est la possibilité de les nier, caractéristique grammaticale absentedans le cas des infinitifs de nécessité. En effet, la forme négative de l’exemple (9) entraîne une lecture selon laquelle le caractère inévitable est attribué à l’action niée, à savoir ne pas chuter dans l’abîme (cf. (12a)), alors que la forme négative de l’exemple (10) dans son interprétation de nécessité annule l’obligation associée à l’action en question (cf. (12b)) :
unDAT de nousGEN ne volerINF dans abîme
‘Un de nous ne chutera pas dans l’abîme’
b. Mne ne exat’ zavtra
meDAT ne partirINF demain
‘Je ne dois pas partir demain’
3.1.2. Le sort du SN au datif
33Tout en étant basée sur des critères sémantiques, la classification de K. Timofeev (1950) propose quelques réflexions syntaxiques et, entre autres, s’interroge sur le statut du SN au datif. Pour cet auteur, le SN marqué par le cas datif désigne le sujet de l’action sans pour autant être un sujet syntaxique véritable. Il est donc impossible selon lui d’analyser les propositions infinitives comme impersonnelles, ce qui va à nouveau à l’encontre de l’hypothèse de J. Veyrenc (1979).
34Par ailleurs, K. Timofeev (1950) signale que le gouvernement du datif de pseudo-sujet est moindre que celui du datif de complément verbal. Le datif de pseudo-sujet est ainsi comparé au nominatif ou à l’accusatif. Dans l’exemple (13a), qui comporte deux noms neutres pour lesquels la forme du nominatif est identique à la forme de l’accusatif, c’est la position par rapport au verbe qui détermine l’interprétation. La position pré-verbale identifie le sujet qui s’interprète ainsi comme le nominatif, alors que la position post-verbale est associée à l’accusatif de l’objet. De la même façon, les deux datifs de l’exemple (13b) se distinguent par leur position, le premier datif pré-verbal étant interprétable comme le datif sujet. Nous avons donc ici un argument qui appuie le caractère purement configurationnel du datif en question, considéré comme le datif structural par rapport au datif lexical du complément verbal :
êtreNOM/ACC détermine conscienceNOM/ACC
‘L’être détermine la conscience’
b. Mne dat’ tebe knigu
meDAT donnerINF teDAT livreACC
‘Je dois te donner un livre’
36La présence du SN au datif est considérée comme facultative, son absence donne lieu à une interprétation généralisante ou indéfinie. Ainsi, l’exemple (14) dénote une impossibilité d’éviter le destin valable pour chacun ou pour un ensemble indéfini d’individus :
38Toutefois, la présence du SN au datif de la structure byt’INF ‘être’ + SNDAT est obligatoire, car le prédicat postule la survenue inévitable d’un événement, et c’est cet événement même qui est exprimé par le SN au datif. Sans le datif en question, la structure est réduite à l’infinitif du verbe ‘être’ seul, qui pourrait éventuellement être rangé parmi les infinitifs délibératifs, comme dans l’exemple (15), repris de Shakespeare, mais qui n’a plus aucun lien avec l’infinitif des actions inévitables :
êtreINF ou ne êtreINF
‘Être ou ne pas être ?’
3.2. Les propositions infinitives chez J. Veyrenc (1979)
40L’étude la plus exhaustive des propositions infinitives en dehors de la tradition grammaticale russe est celle de J. Veyrenc (1979), qui distingue deux types syntaxiques d’infinitives [8] : le type A, constitué des infinitives qui ne contiennent pas la copule ‘être’, et le type B, constitué des infinitives qui possèdent cette copule de façon explicite ou implicite. Sous le type A, il range les infinitives dirèmes, comme celles de l’exemple (8c) repris sous (16a), et les infinitives monorèmes de type personnel, comme celles de l’exemple (16b) :
ilNOM courirINF
‘Et lui de courir’
b. Povysit’ kvalifikaciju molodyx kadrov !
augmenterINF qualificationACC jeunesGEN cadresGEN
‘Il faut augmenter les qualifications des jeunes cadres !’
42La structure byt’INF ‘être’ + SNDAT appelée « l’infinitif de fatalité » [9] se range parmi les infinitives monorèmes avec la copule ‘être’ modale, illustrées par les mêmes exemples que les infinitifs des actions inévitables chez K. Timofeev (1950). Ces infinitives font partie du deuxième type avec les infinitives monorèmes à matrice modale et la copule ‘être’ non-modale, illustrées par l’exemple (17) :
interdit (étaitNEUTRE) meDAT allerINF / l’heure (étaitNEUTRE) meDAT allerINF
‘Il m’est (était) interdit de partir / Il est (était) l’heure pour moi de partir’
44J. Veyrenc (1979 : 33) postule que le type syntaxique B repose, en russe moderne, sur « un prédicat composé à auxiliaire impersonnel, et non pas sur un prédicatsimple sans auxiliaire, selon l’avis unanime des grammaires ». Dans la mesure où cette copule éventuelle prend la forme neutre non-accordée, l’auteur analyse les infinitives du type B comme monorèmes de type impersonnel (cf. Karolak (1993) pour une analyse similaire). Tout en étant conscient du fait que, dans les propositions en question, le constituant ‘être’ impersonnel est le plus souvent de forme zéro, J. Veyrenc le définit comme l’élément syntaxique essentiel (cf. également Gebert 2000). En fait, c’est cette copule ‘être’ et non l’infinitif lui-même qui est, selon lui :
porteur de la modalité en vertu d’une double relation : celle d’une part qui l’intègre au prédicat composé, et celle d’autre part qui relie ce prédicat composé au constituant SNDAT. (Veyrenc, 1979 : 35)
46Le fait de relier la modalité de ces structures à la copule ‘être’ permet à cet auteur de replacer la proposition infinitive à SN au datif dans l’ensemble des corrélations conversives instituées entre les langues à être et langues à avoir. Ainsi, nous retrouvons la distinction entre les langues à avoir, comme le français (cf. j’ai à faire quelque chose), et le russe à verbe être.
47Si l’insertion éventuelle de la copule ‘être’ ne semble pas aberrante pour la majorité des propositions à infinitif de fatalité ou d’actions inévitables, comme le signalent l’exemple (18a) et l’exemple (18b), qui reprend partiellement l’exemple (9) mentionné supra, la possibilité d’insérer cette même copule dans la structurebyt’INF ‘être’ + SNDAT semble beaucoup plus problématique (cf. (18c)) :
luiDAT étaitNEUTRE ne éviterINF destinGEN
‘Il ne pouvait pas éviter le destin’
b. Odnomu iz nas bylo v propast’ letet’
unDAT de nousGEN étaitNEUTRE dans abîme volerINF
‘Un de nous avait à chuter nécessairement dans l’abîme’
c. *? Bylo byt’ štormu
étaitNEUTRE êtreINF tempêteDAT
49C’est cette possibilité d’insérer la copule ‘être’ qui justifie le statut intermédiaire entre les infinitifs indépendants et dépendants des structures à infinitif d’actions inévitables et de nécessité chez K. Timofeev (1950). Cependant, quand il s’agit de préciser la particularité des structures à infinitif d’inéluctabilité qui réside dans l’absence de marquage temporel formel, K. Timofeev cite l’énoncé tiré de M. Lermontov (cf. (11)) qui contient justement la structure qui nous intéresse,byt’INF ‘être’ + SNDAT.
50N. Švedova et al. (1970) mentionne l’unique exemple de la structure ‘être’ + SNDAT avec la copule explicite dans un dicton populaire (cf. (19)), qu’elle qualifie d’exceptionnel et de désuet, tandis que le Russian National Corpus n’offre aucune occurrence de la présence de la copule ‘être’ à côté du verbe ‘être’ à l’infinitif dans la structure étudiée :
4. UNE SOURCE ALTERNATIVE DE MODALITÉ
52Les structures infinitives à datif, qu’elles soient d’inéluctabilité ou de nécessité, ont une valeur modale, jusqu’ici, nous avons vu que la modalité pouvait venir directement de l’emploi de l’infinitif ou bien de l’emploi de la copule ‘être’ sous-entendue. Une troisième voie d’analyse est cependant possible, à savoir celle selon laquelle la modalité proviendrait de la présence du cas datif.
53En effet, J. Miller (1986), dans la lignée de sa théorie localiste (cf. Miller 1974), et en reprenant les travaux de B. Comrie (1974) et de C. Neidle (1982), considère que la valeur modale des structures à l’infinitif vient exclusivement du cas datif, lequel exprime le mouvement « dans la direction de ». Dans son optique, « si les événements bougent vers les gens, ces derniers ont peu de chance de leur échapper, ce qui convient parfaitement à la modalité d’obligation ou de nécessité » [10] (Miller, 1986 : 307).
54Toutefois, le SNDAT est également présent dans les structures prédicatives (les DPS) qui, elles, ne possèdent aucune valeur modale. De plus, dans le cas de ‘être’INF + SNDAT, ce sont les événements qui sont exprimés par le SNDAT et ce sont eux qui sont inévitables. On pourrait donc éventuellement considérer que le caractère inévitable de surgissement est imposé aux événements et que la présence du sujet au datif renforce la valeur modale de la structure. Le SN au datif seul, cependant, ne peut aucunement être tenu responsable de la lecture modale de la structure.
5. ET S’IL S’AGISSAIT D’UNE STRUCTURE À PART ?
55Comme nous l’avons signalé à plusieurs reprises, la structure byt’INF ‘être’ + SNDAT présente un certain nombre de particularités qui la rendent très marginale dans l’analyse globale de l’infinitif d’inéluctabilité ou de fatalité. Le SN en question porte le trait [-animé], se limite surtout aux noms d’événements et est obligatoire puisqu’il dénote l’événement dont le surgissement inévitable est prédit par le verbe ‘être’ à l’infinitif. En revanche, dans le cas des autres infinitifs d’inéluctabilité, le SN au datif dénote surtout des êtres animés, actants des verbes à l’infinitif, et peut être omis, ce qui entraîne une lecture indéfinie ou généralisante. Cependant, les différences de la structure en question ne se limitent pas au seul SN au datif.
5.1. Combien de byt’ ‘être’ et lesquels ?
56La structure examinée comporte l’infinitif du verbe ‘être’, qui dénote le surgissement d’un événement et auquel J. Veyrenc (1979) donne l’étiquette d’« inchoatif existentiel ». Ce verbe ‘être’ ne doit donc être confondu ni avec le verbe d’état, comme dans l’exemple (20a), ni avec l’auxiliaire, comme dans l’exemple (20b), tous les deux possibles dans les structures à infinitif d’inéluctabilité [11] :
êtreINF taureauDAT sur corde
‘Le taureau sera inévitablement attaché’
b. Byt’ emu ubitu
êtreINF luiDAT tué
‘Il sera inévitablement tué’
58Ce verbe ‘être’ inchoatif existentiel peut éventuellement être remplacé dans la même structure par un nombre très limité de verbes de sémantisme proche, désignant obligatoirement l’apparition ou « la naissance » inévitable d’un événement, comme vspyxnut’ (‘éclater’ pour un feu).
59En ce qui concerne la copule ‘être’ temporelle, son insertion dans la structurebyt’INF ‘être’ + SNDAT semble impossible en russe moderne, ce qui remet en question l’analyse de J. Veyrenc (1979). De plus, pour les structures qui admettent la copule ‘être’, même si la présence de cette dernière reste assez artificielle, comme dans l’exemple (21a), son fonctionnement est bien différent de celui de la copule ‘être’ des structures prédicatives, pour lesquelles elle est obligatoire au passé et au futur, comme dans l’exemple (21b) :
nousDAT tousDAT mourirINF – nousDAT tousDAT étaitNEUTRE / sera mourirINF
‘Nous allons forcément tous mourir – Nous tous devions / aurons à mourir’
b. Mne grustno – Mne bylo / budet grustno
mneDAT triste – mneDAT étaitNEUTRE / sera triste
‘Je suis triste – J’étais / serai triste’
61Contrairement à ce qui se passe avec les DPS dans lesquelles la négation peut porter aussi bien sur la copule que sur le prédicat, la négation des propositions infinitives ne peut jamais porter sur la copule, comme dans l’exemple (22a) :
nousDAT tousDAT étaitNEUTRE ne mourirINF / *ne étaitNEUTRE mourirINF
‘Nous avions tous à ne pas mourir’ (‘Il était arrêté que nous devions ne pas mourir’)
b. Mne ne bylo grustno – Mne bylo ne grustno
mneDAT ne étaitNEUTRE triste – mneDAT étaitNEUTRE ne triste
‘Je n’étais pas triste – J’étais pas-triste’
63Par ailleurs, on peut se demander si postuler la présence sous-entendue de la copule dans le cas de notre structure a du sens pragmatiquement. La structurebyt’INF ‘être’ + SNDAT exprime l’inéluctabilité d’un événement à venir. Comme le remarquent N. Švedova et al. (1970), l’élément bylo ‘était’ dans la seule occurrence attestée (cf. (19)) est perçu comme une particule qui dénote une action qui n’a pas eu lieu. Si l’infinitif est nié, la présence de la copule devient impossible :
ne êtreINF étaitNEUTRE mauvais_tempsDAT
‘Le temps n’était pas à l’intempérie’
5.2. La distribution aspectuelle
65Comme on peut le constater dans l’exemple (23), la forme négative de la structure en question peut comporter deux variantes du verbe ‘être’ : byt’ et byvat’. C’est surtout la deuxième forme qui figure dans la forme négative. Du point de vue formel, les deux formes appartiennent à l’aspect imperfectif, étant donné le caractère aspectuel défectif de ce verbe lié à son sens. Cependant, la forme byvat’a une nuance fréquentative qui la rend « plus imperfective » que l’autre. Cela nous amène à la question de l’aspect dans les structures à infinitif d’inéluctabilité.
66Selon E. Fortuin (2007), les propositions infinitives à datif se servent de verbes imperfectifs pour exprimer la nécessité ou l’inéluctabilité, alors que les verbes perfectifs s’emploient avec la négation pour exprimer l’impossibilité. Nous avons ainsi le contraste illustré dans l’exemple (24) :
meDAT mourirINF-IMPRF
‘Il est le temps pour moi de mourir’
b. Im ne vyžit’
euxDAT ne survivreINF-PRF
‘Ils ne vont pas survivre’
68Cependant, la différence entre byt’ et byvat’ va plutôt à l’encontre de la distribution aspectuelle notée par E. Fortuin (2007). Cette première tendance est renforcée par la distribution aspectuelle clairement opposée dans le cas des verbes proches par leur signification du verbe ‘être’, pouvant figurer dans la structure examinée. En effet, on constate une contrainte aspectuelle inversée par rapport aux conclusions d’E. Fortuin (2007). Ainsi, le contexte affirmatif exige l’aspect perfectif du verbe à l’infinitif, comme dans l’exemple (25a), alors que le contexte négatif exige l’aspect imperfectif, comme dans l’exemple (25b) :
éclaterINF-PRF incendieDAT
‘Il va y avoir un incendie’
b. Ne rasti trave na snegu
ne pousserINF-IMPRF herbeDAT sur neige
‘L’herbe ne poussera pas sur la neige’
5.3. La structure en question : quel type de jugement ?
70Enfin, du point de vue de la structure informationnelle, byt’INF ‘être’ + SNDATse distingue bien des autres infinitifs modaux accompagnés d’un SN au datif. Dans le cas des structures où le SN dénote un individu au sens large qui subit les événements, nous retrouvons bien les jugements catégoriques à deux termes [12]. Ces constructions possèdent en effet le pendant non-modal actif dans lequel le sujet se trouve au nominatif, comme dans l’exemple (26). La différence entre la construction à datif et la construction à nominatif se trouve dans le caractère passif du sujet au datif qui subit une action inévitable, survenant indépendamment de sa volonté (cf. entre autres Guiraud-Weber 1984) :
unDAT de nousGEN dans abîme volerINF
‘Un de nous chutera nécessairement dans l’abîme’
b. Odin iz nas v propast’ poletit
unNOM de nousGEN dans abîme volera3SG
‘Un de nous chutera dans l’abîme’
72C’est cette articulation entre le sujet et l’action subie qui peut éventuellement être exprimée au moyen d’une matrice modale explicite, du type nado ‘il faut’ ounel’zja ‘il ne faut pas’.
73En revanche, dans le cas de la structure byt’INF ‘être’ + SNDAT, il s’agit bien de jugements thétiques à un seul terme, la structure énonçant un événement inévitable. Il est donc impossible d’envisager l’insertion d’une matrice modale ou d’un autre prédicat. Ces structures relèvent, par conséquent, exclusivement des infinitifs indépendants et non des cas intermédiaires, comme dans le cadre de l’analyse de K. Timofeev (1950). L’équivalent non-modal de la structure en question, avec un sujet au nominatif, énonce l’existence passée ou future d’un événement en question, comme dans l’exemple (27), l’existence présente étant exprimée par une phrase nominale avec le verbe ‘être’ omis :
êtreINF orageDAT
‘L’orage va sûrement éclater / Le temps est à l’orage’
b. Budet / Byla groza
sera3SG / était3SG orageNOM
‘Il y aura / Il y a eu un orage’
75Cependant, contrairement à l’énoncé d’existence réelle d’un événement, où le sujet peut suivre mais aussi précéder le verbe quand il est exprimé, la structure à l’infinitif manifeste surtout l’ordre « verbe-nom », caractéristique des jugements thétiques réduits au rhème seul.
6. CONCLUSION
76Compte tenu des caractéristiques particulières de la structure byt’INF ‘être’ + SNDAT, nous soutenons qu’il s’agit bien d’un cas de figure à part, qui ne doit pas être rangé parmi d’autres propositions à l’infinitif modal accompagné d’un SN au datif. Tout la distingue : le caractère inanimé et obligatoire de son SN, l’impossibilité d’insérer explicitement la copule temporelle ou une matrice modale, la distribution des contraintes aspectuelles et même la structure informationnelle. La catégorie des propositions à infinitif modal doit donc bel et bien être élargie pour inclure, à côté des propositions infinitives de fatalité ou d’inéluctabilité, une structure à infinitif de surgissement [13] inévitable.
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Mots-clés éditeurs : dative, modal infinitive, Russian, structural case, verb byt' ‘be'
Date de mise en ligne : 15/05/2014
https://doi.org/10.3917/lang.193.0049