Contenances et transformation des enveloppes psychiques chez le bébé
- Par Denis Mellier
Pages 435 à 467
Citer cet article
- MELLIER, Denis,
- Mellier, Denis.
- Mellier, D.
https://doi.org/10.3917/jpe.004.0435
Citer cet article
- Mellier, D.
- Mellier, Denis.
- MELLIER, Denis,
https://doi.org/10.3917/jpe.004.0435
Notes
-
[1]
Je remercie tout particulièrement Marie Longin-Azouz et la famille qui l’a accueillie, Nathalie Klotz ainsi que Joëlle Rochette qui a travaillé avec moi dans ce séminaire. Ces observations ont été anonymisées. Les mises en italiques sont de l’initiative de l’auteur de l’article.
1La problématique de la contenance est centrale en clinique. Le travail avec les tout-petits m’a tout particulièrement amené à expliciter cette problématique, les thérapies et les interventions dans les équipes également. Chacun peut dans sa clinique éprouver des moments d’impuissance, de doute ou d’ennui qui se révèlent être après coup des temps d’épreuve où un lien était mis au travail. C’est ainsi, après coup, qu’un travail de transformation peut se repérer : quelque chose a dû se mettre en place puisque le(s) sujet(s) se retrouve(nt) ensuite en relation différemment.
2Au niveau théorique, les travaux de Bion (1962, 1970) constituent dans ce domaine une référence essentielle qui a été enrichie ces dernières années par tout le développement de la psychanalyse, notamment au niveau des notions de contenant et d’enveloppe. Le modèle mère-enfant, avec lequel il a explicité la première fois le travail de la fonction alpha au regard des éléments béta, a ainsi une véritable valeur paradigmatique pour penser les processus les plus archaïques, envisager les résistances du travail psychique et la part prise à ce niveau par l’analyste.
3Ce modèle tend cependant, comme tout modèle, à devenir « passe-partout ». L’exploration soigneuse du monde interne du patient et du transfert reste le meilleur barrage face à une telle dérive. De la cure de patient adulte à l’analyse d’enfant, de l’observation du bébé selon E Bick à la supervision des thérapeutes, de l’individu au groupe, voire à l’institution, le repérage plus fin des processus a permis de préciser les enjeux psychiques de la contenance. Nous poursuivrons cette perspective en faisant l’hypothèse qu’il existe différents registres de contenance chez le bébé. Ces registres correspondraient à différents niveaux de stabilisation des enveloppes psychiques, chacun pourrait mettre plus en relief un type de représentation psychique ainsi que des processus concourant plus généralement à la construction des enveloppes psychiques.
4Après avoir situé le problème au niveau clinique et théorique en introduisant la problématique des enveloppes et de leurs distinctions, quelques extraits de cures cliniques de bébé avec leurs parents provenant du travail effectué à domicile selon la méthode d’observation d’Esther Bick nous serviront de fil pour illustrer et développer notre propos. En conclusion nous reprendrons de manière plus synthétique nos hypothèses.
La problématique des enveloppes psychique chez le bébé
Des problèmes de contenance à la notion d’enveloppe psychique chez le bébé
5Rappelons d’abord les phénomènes bien connus d’indifférenciation ou de brouillage des identités autour de la naissance et dans la petite enfance. Nous soulignerons qu’il est aussi tributaire d’un processus représentationnel et que la notion d’enveloppe psychique chez le bébé pourrait alors rendre compte des problèmes ainsi rencontrés.
6Travailler avec les tout-petits sollicite chez tout clinicien d’intenses mouvements (contre)transférentiels. Des défenses comme l’agir, la somatisation, le clivage et le déni de perception sont très facilement mobilisées. Les enjeux de la contenance peuvent ainsi se traduire en de multiples manières.
7Les liens entre mère et bébé sont par exemple difficilement perceptibles, tant est forte la tendance à épouser un point de vue, celui du bébé ou celui de la mère, au détriment du second. Que dire alors du fait de maintenir également en soi le point de vue du père ? Voire celui du groupe ? Ceci peut en partie expliquer des clivages théoriques qui perdurent entre ceux qui privilégient dans les thérapies mère-bébé les représentations maternelles, le point de vue de la relation directe avec le bébé ou bien les défaillances de la fonction paternelle. La dimension groupale, familiale ou culturelle, peut également être privilégiée. La voie comportementale peut s’avérer aussi exclusive.
8En pratique cependant le clinicien doit implicitement accorder une place à chacune de ces dimensions, même s’il travaille de manière préférentielle avec l’une d’entre elles. Dans tous les cas, le travail de contenance aboutit à une meilleure différenciation de la place des uns et des autres, celle de la mère par rapport à celle du père, celle de la famille, voire de la culture, par rapport à celle de l’individu, celle du bébé par rapport aux autres. Les transformations psychiques affectent les limites même de l’espace psychique des personnes. Comment comprendre plus finement ces processus ?
9Ce brouillage identitaire, ces risques de confusion des identités autour du berceau peuvent être mis sur le compte de la fragilité des mécanismes représentatifs. Les questions identitaires du bébé entraînent le brouillage des limites autour de lui dans la mesure même du « déficit » des représentations dans son entourage et de la faiblesse des mécanismes de symbolisation. Ceci serait d’autant plus important que l’on se rapproche du temps de la naissance, ceci serait d’autant plus intense que la souffrance est intense. Dans la période infans que traverse le sujet, l’usage du langage, des représentations de mots, n’est pas possible, bien que ce soit le moment même de la construction de telles représentations. La souffrance abrase les processus représentationnels.
10Le travail de contenance globalement défini pendant cette période comme une création « d’éléments alpha » pourrait être peu à peu précisé en fonction des capacités représentatives du bébé, mais également des personnes qui le portent. L’ancrage corporel des représentations chez le bébé a été depuis bien longtemps montré par B. Golse (1999), notamment grâce à tous les travaux sur le registre archaïque de la psyché. Il conviendrait de les préciser. R. Roussillon a par ailleurs mis l’accent sur une symbolisation dite « primaire » (1999) qui permet un travail de transformation des perceptions en représentations de chose. Elle constitue la première étape pour que puisse s’effectuer une symbolisation secondaire qui jouera sur une transformation des représentations de choses en représentation de mots. Des « étapes » dans de tels processus pourraient être envisagées. Le langage prend corps dans les premières représentations, quel est le rapport entre celles-ci et les processus de contenance ?
11La problématique des enveloppes semble tout à fait répondre à ces problèmes cliniques de contenance. La notion d’enveloppe psychique est d’une grande utilité car elle lie intrinsèquement le dedans et le dedans de la psyché, le sujet et les autres et suppose à mon sens l’établissement d’un processus représentationnel spécifique.
12Les enveloppes constituent le premier moi corporo-psychique du bébé. Cette notion s’est ainsi considérablement développée suite aux travaux princeps sur le Moi-peau de D. Anzieu (1985, 1987) puis de D. Houzel (1987, 2005). Avec ce dernier auteur, l’enveloppe psychique est explicitée grâce au modèle de contenance mère-bébé. Elle résulte du travail de la fonction contenante mais indique aussi l’existence d’une stabilisation temporaire des forces pulsionnelles qui animent le bébé.
13D. Houzel définit l’enveloppe psychique comme « le plan de démarcation entre monde intérieur et monde extérieur, entre monde psychique interne et monde psychique d’autrui » (1987, p. 24). Il insiste sur l’aspect dynamique de ce concept : « L’enveloppe psychique ne doit pas se concevoir d’une manière statique, mais plutôt comme un système dynamique, qui permet de faire la synthèse des points de vue dynamique et topique, c’est-à-dire des concepts de force et de forme » (1987, p. 40). Il se sert du concept « d’attracteur » de la théorie des catastrophes pour montrer cet aspect dynamique : « Le concept d’attracteur permet de mieux comprendre les descriptions de Bion et de Bick, qui font du mamelon/sein le contenant des pulsions orales primitives. Le mamelon/sein ne contient pas au sens d’un récipient, mais il permet de donner une forme stable, donc une signification, aux pulsions orales du bébé ; c’est un attracteur pour le système dynamique de ces pulsions, en ce sens il les contient » (1987, p. 41). La bisexualié psychique est constitutive de cette construction. Elle résulte de la bipolarité de l’objet contenant et des identifications maternelles et paternelles. Elle permet d’envisager les qualités des enveloppes. Les qualités de réceptivité et de malléabilité seraient du côté maternel/féminin, les qualités de consistance et d’orientabilité du côté du pôle paternel/masculin, sans que cela soit si schématique (2005, p. 83). Il propose ainsi un véritable principe de stabilité pour le psychisme avec trois niveaux de stabilité pour l’enveloppe : la pellicule, la membrane et l’habitat.
14Pour résumer, la notion d’enveloppe permettrait de circonscrire dynamiquement une réalité psychique, intrapsychique ou intersubjective. Sa construction chez le bébé passe d’abord par des processus pulsionnels et intersubjectifs qui résultent de l’intériorisation des fonctions contenantes de la mère. Elle dépend des pulsions ou mouvements internes du bébé et des relations ou liens qu’il a créés avec les autres.
15Si l’enveloppe devient un processus reliant mère et bébé à une période où le langage verbal n’est pas acquis, on peut penser qu’elle est tributaire de la variété des processus représentationnels sollicités. Un détour par le développement nous aidera à repérer ces distinctions.
Distinction des enveloppes et étapes dans le développement du bébé
16Comment caractériser les enveloppes chez le bébé ? Comment les distinguer ? Si initialement on les a d’abord différenciées selon une modalité sensorielle, nous faisons l’hypothèse que nous pourrions maintenant les envisager selon la construction du soi du bébé et de ses modes communicationnels. Les données du développement corroborent l’idée que le travail clinique avec les bébés est bien différent selon leur âge, à 2 semaines, 3, 9, 15 ou 24 mois par exemple.
17D. Anzieu (1985) avait indiqué que les enveloppes sont d’abord sensorielles, comme celles liées à l’odorat, au toucher, à la perception thermique puis ensuite visuelle. Il rappelle que Spitz avait ainsi distingué les premiers sens proximaux (toucher, odorat) des sens distaux (vision). Les travaux qu’il a directement inspirés se sont surtout centrés sur une qualité sensorielle comme l’enveloppe visuelle ou celle des images (Lavallée, Tisseron), l’enveloppe sonore ou celle de la voix (Lecourt, Castarède). Gibello (2004) prend par contre en compte le mouvement et les processus cognitifs avec la notion de représentant de transformation. Actuellement, la psychologie développementale et la psychanalyse qui s’en inspire nous ont apporté de nouvelles données.
18Nous pensons que la variété des enveloppes proviendrait aussi de l’état du développement du « soi » du bébé, de ses relations aux autres, en rapport avec sa maturation. Examinons, de manière ici schématique, ces données.
19L’examen des travaux sur le développement du bébé nous montre que la communication avec le bébé prend successivement des formes différentes, qui peuvent être reliées au développement de son soi. D. N. Stern par exemple distingue différentes phases dans la formation du soi. Il parle de « domaine » (1985) ou de « monde » (1992) pour caractériser la formation d’un soi qui a pour corolaire un mode de communication particulier avec l’autre. Quatre étapes dans la formation d’un sens du soi :
- « soi-émergent » avec le domaine du lien interpersonnel émergent : le bébé se trouve d’abord face à un « monde de sensations », à des expériences brutes qu’il doit déchiffrer.
- « soi-noyau » (début 2,3 mois) avec le domaine du lien interpersonnel noyau : le bébé entre dans le « monde social immédiat » (début 7-9 mois), avec sa mère, en apprenant de manière quasi chorégraphique les mouvements subtils dans lesquels ils sont engagés.
- « soi-subjectif » avec le domaine interpersonnel intersubjectif (intersubjectivité secondaire) : le bébé découvre qu’il a un esprit et que les autres en ont un aussi, il entre dans le « monde des paysages psychique ».
- « soi-verbal » (début 15 mois) avec le domaine du lien interpersonnel verbal. Avec le « monde des mots », le bébé découvre que les symboles sonores ouvrent de nouvelles perspectives à l’imagination, à la communication tout en remettant en cause ses anciens mondes non verbaux. Le grand saut provient ensuite du « monde des histoires » où il pourra penser sa propre histoire en rapport avec ce qui arrive aux autres.
20P. Rochat (2002) précise en cinq étapes le développement de la conscience de soi et des autres, en parallèle avec la construction du soi et celles de la communication. Elles ont comme point « organisateur » les trois temps que R. Spitz (1968) avait dégagés. Il parle de trois révolutions : celle à 6 semaines avec l’émergence du sourire social (cf. le 1er organisateur de Spitz) ; celle à 9 mois quand le bébé commence à manifester une attention partagée à l’autre (cf. « le 2e organisateur l’angoisse du 8e mois ») ; celle à 18 mois avec la co-conscience, quand il commence systématiquement à associer son propre regard au regard de l’autre (cf. le 3e organisateur, le « non »).
21Les quatre moments dégagés à partir de Stern apparaissent également significatifs du développement psychomoteur (Bullinger, 2004 ; Vasseur, Delion, 2010). Le premier trimestre permet l’organisation d’une contenance autour de l’oralité, en appui sur les héritages de la sensorialité fœtale. La deuxième phase permet au bébé, par ses expériences de flexion et d’extension, de se construire un espace avec un devant et un arrière-fond. Cet espace s’organise autour d’un axe corporel lors de la troisième phase, les possibilités de préhension du bébé lui permettent, via le passage par la bouche, de rassembler l’hémicorps droit et l’hémicorps gauche. Ensuite, l’acquisition de la marche, qui implique une nouvelle organisation posturale de l’équilibre basée sur le bassin, ainsi que le développement des différentes fonctions musculaires montre le déploiement d’un espace de déplacement.
22Ces moments sont congruents avec les travaux de G. Haag (1995) sur la sortie de l’autisme et le dépliage de l’image corporelle à partir d’une première peau psychique et de l’instauration du rassemblement droite – gauche (une intériorisation du premier lien contenant-contenu qui renvoie à la mère contenant son bébé) puis de la jonction du bas et du haut. Plus tard, la sortie de la symbiose passe par l’articulation des mots et l’acceptation du temps de la séparation.
23Pour conclure sur cette partie, nous pensons que les mouvements intersubjectifs structurent les enveloppes, mais chaque fois autour d’un registre particulier. Plutôt que de distinguer les enveloppes uniquement selon le mode sensoriel concerné, il faudrait aussi les repérer selon le type de registre, de contenance ou de représentation concerné. Différentes transformations seraient ainsi à distinguer.
24Après le mouvement de base du rassemblement des perceptions, l’émotion devient vite le « code » privilégié de communication avec l’adulte, avec notamment les mimiques faciales puis gestuelles. Le développement de la motricité fine, de la main, et de l’ensemble du corps et des actions planifiées introduit d’autres possibilités de signifiance avec l’adulte, avant que le langage ne démultiplie ces possibilités.
25Ces quatre périodes, qui apparaissent dans la plupart des travaux, pourraient correspondre à des moments différents de stabilisation des enveloppes psychique chez le bébé, tout au moins en l’absence de psychopathologie avérée, avec une première étape acquise avec la construction des premières peaux psychiques, une seconde quand l’émotion devient très explicitement un enjeu dans les échanges, la troisième quand la motricité et son sens viennent très explicitement prendre place dans la « conversation » avec le bébé. L’acquisition du langage étant la dernière étape.
26Si l’on considère que le développement agit comme une « loupe grossissante » de processus existant en tout temps, on parlera plutôt alors de « positions », au sens de M. Klein, plutôt que stade de développement. Chaque fois le type de transformation diffère. C’est ce que nous allons essayer d’illustrer en pointant la valeur du travail de contenance à réaliser.
Partie clinique, en suivant les différents moments d’un bébé
27Pour illustrer notre propos nous suivrons un bébé, tel qu’il peut être approché par une démarche clinique, celle propre à la méthode d’observation du bébé selon Esther Bick (Bick, 1964 ; Miller, 1989 ; Haag M., 2002 ; Delion, 2008). Ces extraits d’observations [1] n’ont aucune valeur per se, ils doivent être référés aux enjeux cliniques du processus de formation propres à un observateur. La notion d’enveloppe doit ainsi être reconstruite, elle ne se voit pas directement, elle est constitutive des processus de subjectivation du bébé et de son entourage. Il sera cependant difficile dans le cadre d’un tel article de rendre compte de tous les méandres de la construction du sens de l’extrait sélectionné (extrait qui se situe au sein d’une observation rédigée après une heure de temps à domicile, qui se situe dans le cadre plus profond d’une rencontre entre une personne en formation, le superviseur, une famille et le groupe de participants au séminaire). Nous avons sélectionné une ligne directrice d’interprétation au regard de la place de l’observatrice que l’on peut repérer après coup dans cette observation.
28Cette famille, contactée par le biais d’un professionnel de la santé, attend beaucoup de l’observatrice, qu’elle sait être par ailleurs psychologue avec des bébés. Le père est bien présent et la mère exprime dès le départ à l’observatrice son besoin d’aide et la peur que des situations familiales passées ne se répètent avec Benoît. L’observatrice se trouve ainsi de plain-pied identifiée « au bon génie de la famille », à une sorte de marraine protectrice qui va pouvoir écarter les peurs autour du bébé. Cette idéalisation va la mettre dans une place très proche de la mère, ce qui va lui faciliter au début l’accès au bébé et à l’observation, mais va lui rentre plus difficile après une prise de distance nécessaire pour garder sa place. Elle va être alors répétitivement le témoin de ce qui a fait violence chez cette mère, qui devient très opératoire à certains moments des soins à son bébé. Des temps d’opposition frontale entre le bébé et sa mère ou entre le bébé et son père vont aussi émailler la suite des observations. Cette méthode appelle une telle exigence de travail, de contenance, de la part de l’observateur (Sternberg, 2005).
29Au regard des observations rapportées et du vécu de l’observatrice, nous pouvons imaginer les enjeux des processus de contenance au sein même de cette famille avec Benoît. Des processus de transformation sont visibles, suivant les périodes et les possibilités du bébé. Nous nous arrêterons sur quelques moments qui nous semblent significatifs lors du travail du séminaire. Nous les commenterons pour dégager ensuite une problématique théorique plus largement constitutive du problème de contenance des enveloppes psychiques
30Nous relaterons ainsi, après les premiers flottements identificatoires, un très beau moment partagé avec la mère et Benoît, autour de ses deux mois, le temps de la construction des premières différenciations dans l’espace psychique entre le bébé et sa mère, son entourage (1). Nous verrons ensuite comment l’affect et notamment les pleurs et la colère prennent une place dans les échanges (2) avant d’examiner un conflit ouvert à 14 mois quand Benoît s’oppose par son attitude comportementale (3). Cette situation sera reprise quand il ira sur ses deux ans, au moment où se construisent des représentations plus symboliques (4). Ce parcours est bien sûr extrêmement singulier et propre à ce bébé, à cette famille et à cette observatrice. Nous tenterons néanmoins de montrer que cette singularité pourrait nous indiquer les registres où s’effectue le travail de subjectivation du bébé et de ceux qui le portent.
1 – L’émergence des premières enveloppes et la question du rassemblement de l’attention
a – Observations
31Dès le premier rendez-vous la mère a manifesté son attente vis-à-vis de l’observation. Elle dit qu’il y a des problèmes dans sa famille et que ses débuts de grossesse ont été difficiles (elle a eu une amniocentèse, par crainte de malformation). À la maternité l’observatrice apprend que l’accouchement a été long et difficile, Benoît est né grâce à des forceps. La mère parle beaucoup (notamment des visites qu’elle a eues) et exprime son désappointement que l’observatrice ne voit pas son bébé éveillé. Dès la seconde observation à domicile, elle aborde cet « héritage » familial : elle ne peut compter sur sa mère, sa belle-mère est « terrifiée à l’idée de porter un tout-petit » et il y a des problèmes dans sa propre famille. Évoquant le repas de son aîné, elle dit qu’elle « ne veut pas transmettre quelque chose, que c’est difficile ».
32Suivons Benoît quand il a 3 semaines, à la fin de l’observation n° 3 :
Elle tient toujours Benoît contre elle, mais il est penché sur le côté Elle lui dit : « Tu te tiens tout de travers », elle le prend sur ses genoux et le félicite car il tient un peu sa tête.
Je lui dis que ça va être l’heure, elle me dit que c’est passé vite. Elle me dit que c’est sûrement important que je connaisse quelque chose de leur histoire de famille pour comprendre aussi Benoît.
Elle dit à Benoît : « M. va revenir la semaine prochaine, mardi. » (Je me demande si elle va réaliser qu’elle a pris un autre rendez-vous à ce moment-là). Je dis quelque chose et Benoît se tourne dans ma direction, je dis : « Tu entends une autre voix. » Elle lui parle à nouveau. Je me lève, mets mon manteau. Elle se lève à son tour, dit à Benoît : « Tu dis au revoir à M. », je lui dis au revoir, Benoît tourne son visage un peu vers moi, son regard se promène, elle dit : « Tu dois bien voir une ombre. » Il lève légèrement la main et je pense au geste d’au revoir et me dis qu’il est bien trop petit pour cela. Elle me raccompagne à la porte et nous nous saluons.
34Comme souvent dans les toutes premières observations, l’attitude plus fine du nouveau-né est difficile à percevoir, on a par contre celles des adultes, qui sont souvent très contradictoires : « Tu te tiens tout de travers », « Tu dois bien voir une ombre ». Au début la mère indique qu’il lui a fait « un vrai sourire » mais on voit à la fin combien les doutes pèsent encore sur lui, reconnaît-il, voit-il ? L’inquiétante étrangeté caractérise ce monde autour du nouveau-né.
35Un petit détail, significatif de cet état d’esprit. Durant sa visite, l’observatrice entend par inadvertance la mère qui est au téléphone et qui donne un rendez-vous à son interlocutrice au bout du fil exactement à la même heure, au même jour qu’elle doit revenir la semaine prochaine. Bien sûr, elle ne dit rien, mais en partant elle se demande si elle va réaliser qu’elle a pris un autre rendez-vous. La mère sera bien là, la fois d’après. Dans une autre famille l’observatrice, à qui la mère a beaucoup parlé de ses inquiétudes, l’entend dire à la fin « qu’elle a perdu son temps (en parlant) et qu’elle aurait dû faire une lessive ». L’observateur partage l’instabilité de ce climat.
36Les choses ont bien changé quand Benoît a 2 mois où on assiste à un vrai émerveillement dans l’observation n° 10 :
Madame finit son café, se lève et va chercher Benoît, qu’elle tient contre elle en disant de petits mots tendres : « C’est dur de se réveiller. » Elle le déshabille tout en lui parlant doucement. Il la regarde, détend ses bras et se met à sourire. Commence alors un long échange de sourires entre eux deux. Ils sont face à face, je les observe de profil. Benoît réagit aux douces paroles de sa maman en souriant ce qui fait sourire madame. Ces échanges sont très touchants et je me sens sourire également. Il bouge un peu les jambes, elle dit que ça ne sent pas bon, qu’il va falloir changer sa couche, que ça doit le gêner. Elle lui caresse le visage, l’embrasse autour de la bouche, il ne la quitte pas des yeux. Elle dit que c’est bien aujourd’hui on a le temps, puis elle répète : « On a le temps », en le caressant, elle répète encore et encore et de nombreuses fois, je trouve cela presque étourdissant.
38Un peu plus loin, il semble bien distinguer la présence de l’observatrice : « Il tourne la tête vers moi et semble me découvrir, elle lui dit : “C’est M.”, il tourne sa tête de côté, puis revient vers moi, je lui souris, j’hésite à lui parler, je ne lui dis rien. » Le changement est encore plus net, trois semaines plus tard dans l’observation n° 3, on identifie mieux Benoît, son regard, ses intensions, la période de « flottement » des tout premiers jours se termine.
Benoît se réveille plus franchement, pleure. Mme se lève, je la suis. Elle prend Benoît, lui enlève son bonnet, lui dit : « Regarde il y a M. », je lui dis bonjour, il tourne sa tête de l’autre côté, elle le met dos contre elle face à moi, je répète mon bonjour. Benoît me regarde longuement sans sourire, Mme dit : « Tu la reconnais ? » Elle le reprend face à elle, lui sourit lui parle très tendrement, il regarde sa maman et sourit, ils échangent ainsi quelques instants de sourires. Elle va s’installer sur le canapé pour lui enlever sa combinaison, elle lui dit qu’il ne sent pas bon, qu’il a sa couche de la veille. Elle le garde sur ses genoux face à elle. Benoît se met à pleurer, elle lui dit : « Qu’est ce qu’il y a ? », il pleure en faisant « moiun », elle me dit qu’il parle quand il pleure.
b – La transmission de la vie et la question du rassemblement de l’attention
40La période périnatale est caractérisée par une porosité provisoire des frontières psychiques tant du point de vue de chaque sujet (l’intrapsychique) qu’entre les protagonistes parents, fratrie ou grands-parents. Après E. Bick, C. Athanassiou (1992) développe le constat d’une « crise d’identité précoce » que traversent la mère et sans doute le père. La naissance d’un bébé met à l’épreuve le pare-excitation du sujet et celui de la psyché familiale, entraînant un traumatisme ou « une traumatose familiale » (Carel, 2007). Les enjeux de la transmission de la vie psychique sont exacerbés. La famille, les parents tentent d’identifier le bébé pour le situer dans la filiation, alors qu’ils sont eux-mêmes bousculés dans leurs propres repères identificatoires.
41Dans cette famille les inquiétudes directes face au risque de transmission sont exprimées, elles sont assez secondarisées (elles concernent vraisemblablement une formation imaginaire collective, le « mythe familial »). Il n’en va pas toujours ainsi, par exemple pour la mère de Laurent à 3 semaines qui est prise par une série d’interrogations sur la transmission et ses capacités. Citons les écrits de l’observatrice : « Sa maman me parle alors du fait que le bébé est roux, elle ne comprend pas, son mari, lui, était blond et ensuite seulement roux. » Puis elle revient sur les maux de ventre du bébé, en mentionnant qu’elle et son mari ne supportent pas le lait. Que chez son mari, c’est de famille puisque le père et le grand-père ne supportaient pas le lait mais les filles, oui. Chez elle, elle est la seule à avoir ce problème, elle ne comprend pas, se sent à part. Sur la fin, elle parle des griffures chez le bébé en prenant toujours une tonalité « étrange » et une sorte d’étonnement de la mère, son bébé « se griffe le visage quand il tète au sein mais pas au biberon. Suit un silence… ». Pendant plusieurs semaines ces griffures persisteront et concrétiseront des peurs, étranges, de la mère.
42Du côté du bébé, on peut dire qu’après le déséquilibre psychique qu’a introduit la naissance, il doit d’abord se retrouver dans ses perceptions, localiser a minima ce qui est du « dedans » de ce qui est du « dehors ». La manière dont il sera identifié, conditionnera ses propres possibilités de s’identifier et d’accéder à un espace psychique. E Bick (1968, 1986) a introduit l’idée de la construction d’une première « peau psychique », comme une phase nécessaire à l’établissement plus tard des positions schizo-paranoïdes puis dépressives (situées respectivement autour des 3 et 6 mois). Ce n’est qu’autour de 2 mois que le nouveau-né identifie différemment son entourage, signe de l’établissement des premières enveloppes psychiques et d’un « sens commun ». Dans l’exemple, Benoît est plus présent, la mère comme l’observatrice se sentent réellement regardées quand il les regarde.
43La notion de « boucles de retour » avancée par Geneviève Haag (1993) correspond à cet établissement des premières peaux psychiques et d’un premier contenant psychique qui a pour elle une structure rythmique radiaire. Dans ses mouvements de projections de ses sensations/émotions « dans la tête » de l’autre, le bébé rencontre un fond, une contenance, une vie psychique, attentive, qui fait retour après sa rencontre avec l’objet, avec un tout petit écart. Ce va-et-vient n’est possible que grâce à une « interpénétration des regards » entre le bébé et un objet contenant.
44Ces premières enveloppes résulteraient d’un « travail de la polysensorialité » selon les termes de B. Golse (2011). Il a plus tôt décrit comment l’acquisition du « sens commun » chez le bébé (Golse, 2005) repose sur des liaisons constantes entre différentes perceptions (inter-modalité) et la construction d’un canal sensoriel (intra-modalité). Du point de vue inter-modal, les différentes perceptions du bébé suivraient la dynamique d’un couple « mantèlement/démantèlement ». Les coordinations entre les différentes perceptions des sens (toucher-vision, vision-audition etc.) s’effectuent durant ces premières semaines, autour d’un même objet perçu. Du point de vue intra-modal, chaque perception obéirait à un processus de segmentation pour que le bébé puisse découper le flux sensoriel de manière significative – percevoir par exemple des « images » dans ce qu’il voit, des « sons » dans ce qu’il entend. C’est dans cet équilibre que le bébé co-construirait avec d’autres sujets sa propre perception des autres et de lui-même. La mère serait ainsi un « chef d’orchestre » pour son bébé, elle l’aiderait à segmenter ses différents flux sensoriels selon des rythmes compatibles et l’amènerait ainsi vers une « intersubjectivité stabilisée ».
45Nous avons ici de fortes convergences vers l’hypothèse d’un premier niveau de stabilisation de la vie psychique entre le bébé et sa mère. La sensorialité étant le registre où elle s’effectuerait. Les manœuvres de types autistiques montrent que tels processus peuvent entraîner des défenses dans ce même registre.
2 – L’accordage affectif et la question de la séduction
a – Observations
46Nous avons déjà vu l’expression directe des affects chez Benoît à 2 mois 3 semaines dans l’observation n° 13. À 5 mois, le « jeu » des affects est plus complexe comme dans l’observation n° 20 :
Je m’approche de la poussette, la capote est installée, Mme l’enlève, je découvre Benoît qui joue en effet avec le petit portique qui est accroché à sa poussette, je lui dis « bonjour », il me regarde étonné, hésite à sourire, il continue à me regarder, Mme dit : « On aime bien jouer !! », puis : « C’est M. » et ajoute « On aime bien ces petits jouets » alors qu’il me regarde tout en tenant un jouet dans sa main. Elle lui dit : « Nous, on aime bien le mardi, on est tous les deux tout seul », Benoît fait un petit roulement de gorge, il ne me quitte pas du regard tandis que sa maman lui parle. Il attrape les jouets, les regarde, ce sont des petits jouets en peluche. Quand elle a préparé thé et café et qu’elle les a déposés sur la table côté salon, elle vient vers Benoît et lui dit : « Mais M. ne va pas t’emmener, n’aie pas peur », Benoît continue à pleurer, elle le porte contre elle, visage contre visage, lui dit : « On ne t’a jamais laissé sans venir te chercher ! Jamais, jamais ! Maman viendra toujours te chercher… ou papa. » Elle m’explique que Benoît est maintenant inquiet quand il voit des personnes, elle me dit : « Regardez, il s’agrippe à moi » et en effet, Benoît tient la chemise de sa maman.
48Toute la nuance des émotions est là, présente dans les relations avec Benoît. La distinction du familier et de l’étranger devient très manifeste pour l’entourage immédiat. Ici, cette distinction va prendre un sens particulier. Dans la suite de l’observation, l’observatrice note incidemment :
Mme tient Benoît sur ses genoux face à elle, il regarde tout autour, j’ai le sentiment qu’il évite son regard. Elle me dit qu’il regarde partout, qu’il regarde les arbres bouger, il adore regarder les arbres bouger. Benoît tourne sa tête dans ma direction qui est aussi celle de la baie vitrée. Sa maman lui fait des guizou autour de la bouche : « Tu adores ça les guizou », il ouvre grand la bouche, rit un peu, elle lui chatouille le ventre, remonte a son cou, il rit mais ne la regarde pas.
50En fait, la mère va reprendre son travail et elle a laissé quelques heures Benoît chez une « nounou » pour qu’il commence à s’habituer. Les réactions d’évitement du regard maternel après les premières séparations sont un phénomène bien connu chez les bébés les premiers jours (Fleury, 1987 ; Mellier, 2000). Ces évitements sont parfois extrêmement difficiles à réaliser chez la mère, car elle peut vivre cela comme une mesure de rétorsion (ou pire, la confirmation d’éléments paranoïdes). La mère de Benoît va être très déstabilisée.
51Apparaissent, de manières répétitives, pendant plusieurs semaines, des moments où Benoît pleure, crie, se met en colère, voire hurle, lorsqu’elle lui prodigue, doucement mais fermement des soins de toilette et d’hygiène (au niveau du nez). La mère reste ensuite, les dix dernières minutes de l’observation, silencieuse sans rien dire, à côté de l’observatrice, qui est profondément gênée. Les éléments que nous avons montrent que cette mère ne peut pas du tout compter sur sa propre mère (chaque fois qu’elle l’évoquait les premières semaines, elle allait ouvrir une fenêtre dans la maison…) et qu’elle a dû, quand elle était enfant assumer le rôle de grande sœur vis-à-vis de sa fratrie. La souffrance que cette mère dénie à ce moment-là envers son bébé, nous avons fait l’hypothèse qu’elle résultait de toutes les relations de haines que cette mère avait enfouies en elle, quand petite fille elle avait dû assurer une charge très lourde pour elle, à cause de la maladie de sa mère. Le “martyr” de son bébé a été difficile à contenir dans le groupe du séminaire, mais Benoît a appris à se rebeller et la mère a pu pour un temps se laisser aller à un état dépressif avant de nouer des liens plus ludiques avec lui.
52Le travail de l’observatrice a été ici considérablement difficile, elle a touché l’autre face de la partie idéalisée que la mère mettait en elle, comment résister aux projections négatives dans de telles situations ? L’observatrice aurait pu s’enfermer dans cette perception d’une mère intransigeante, sadique vis-à-vis de son fils, alors qu’elle semble avoir, comme la suite l’indiquera, utilisé ce temps de l’observation pour accepter en elle de telles parties destructrices.
b – Le rôle des affects et la question de la séduction
53Cette période est bien connue dans la littérature, grâce notamment aux travaux de Stern (1989, 1997) sur l’accordage affectif (affect attunement), les enveloppes narratives ou « schémas-d’être-avec-un-autre-d’une-certaine-manière » et ce qu’il a appelé les trames d’éprouver temporels (temporay feeling shapes). Cette période montre comment l’affect à une fonction de représentance (Green, 2002) pour le sujet et de « message » pour l’autre (Roussillon, 2002).
54Cette place des affects ne doit pas faire oublier les enjeux pulsionnels propres à cette période, notamment ceux de la « séduction maternelle » (Laplanche, 1987). La sexualité s’immisce, « s’implante », dans les moments de maternage, dans les plaisirs partagés avec le bébé (Gutton, 1983). Dans l’affection que la mère éprouve à son égard résident des vestiges de son histoire et des aspects de sa propre sexualité adulte. De tels enjeux pulsionnels, plus fantasmatiques, deviennent plus visibles à partir des 2 mois. Dans l’observation n° 10 de Benoît, il a 2 mois, la dynamique orale commence à se mettre en place :
Elle le porte dans ses bras, proche de son visage, il ouvre la bouche, elle dit : « Non, les mamans ça ne se mange pas ! » Chez la mère de Laurent, que nous avons précédemment citée, les projections qu’elle attribue à son bébé et sa fragilité identitaire vont pouvoir progressivement trouver une issue plus tempérée dans une telle fantasmatique orale : « Laurent se jette sur ses poings qu’il porte à sa bouche et tète. Il regarde constamment sa maman qui dit : “Comme il me regarde, on dirait qu’il me dévore”. » Puis elle regarde la télévision.
56Cette sexualité de l’adulte, marquée par le refoulement de la sexualité infantile et transformée en tendresse, éveille les sens du bébé, fait « énigme » et l’engage dans une homosexualité en double (Roussillon, 2002). Le plaisir partagé entre mère et bébé rend possible le développement de ses auto-érotismes (Kestemberg, 1981). Il n’est pas rare que cet aspect soit profondément contre-investi chez le parent, le bébé qui ne trouve rien qui puisse plus fortement vectoriser son lien à l’objet risque de se maintenir dans un état passif, dans une économie psychosomatique très liée à celle de ses parents. Dans d’autres cas il peut au contraire mettre en place des barrières pour lutter contre des risques d’effraction.
57Ce deuxième niveau de stabilisation des enveloppes a pour registre principal celui des affects, ou plus précisément celui des émotions, qui sont la partie visible, expressive et communicative des affects (Mellier 2005). Ce registre ne peut se confondre avec le premier, les défenses qui s’érigent concernent alors principalement le registre de l’émotionnalité.
3 – La motricité, les questions d’interdit et de destruction de l’objet
a – Observations
58Avec la motricité, un nouveau champ représentatif émerge. Suivons l’observation n° 46, Benoît a 14 mois :
Il vient vers moi avec la boîte, il se met debout contre mes genoux me montre la boîte, je dis : « Tu as trouvé une boîte boite », sa maman arrive à ce moment-là, elle dit en regardant Benoît et la boite : « Papa ne serait pas content ! », je dis : « Ah » d’un air ennuyé. Benoît jette la boite, sa maman se fâche tout de suite, lui dit de la ramasser, qu’on ne jette pas, elle lui dit en le disputant « ramasse la boîte et, va la ranger !! », elle le répète plusieurs fois. Benoît s’est couché par terre en pleurant de colère, tape avec les pieds, elle le prend par la main pour qu’il range la boite. Puis va s’asseoir, Benoît va vers elle en pleurant, elle lui dit qu’on ne jette pas, elle ajoute qu’il a le droit de se mettre en colère, puis : « Ça suffit. »
60Cet affrontement résulte en partie d’une opposition que Benoît a dû très tôt mobiliser, mais il « dit » maintenant avec ses gestes, ses actions. Notons comment la bisexualité constitutive initialement des enveloppes devient ici plus explicite et conflictuelle. Comment Benoît peut-il « marier » ses parents ? Associer l’un, sans rejeter l’autre ? Les rendre présent sans s’exclure ?
61Lors de cette observation, Benoît va ensuite dans sa chambre, l’observatrice le suit et la mère partage après avec lui des moments de jeu :
Elle sourit, dit qu’il sait maintenant s’asseoir tout seul. Il trouve la petite cuillère, il babille. Elle me dit qu’il commence à parler, que c’est pas facile le langage mais ça va venir, il dit déjà papa et maman. Il prend la cuillère la porte à la bouche, sa maman fait “Mmm”, il recommence, elle répète “humm”, il lui approche la cuillère et lui donne à manger. Ils jouent tous les deux, sa maman fait semblant de manger, puis fait semblant de lui manger le bras, Benoît rit, elle dit : « Oh c’est bon ! Un bras de Benoît ! » Le jeu se poursuit un moment avec de plus en plus d’excitation. Benoît me regarde, il tend la cuillère dans ma direction, s’approche de moi puis repart vers sa maman. Il dit : « Papa », sa maman lui demande où est papa, elle lui dit qu’il est au travail.
63La motricité engage Benoît dans des jeux plus symboliques, le langage apparaît également. Le jeu est cependant encore très fragile, le risque de débordement pulsionnel est très présent et l’observatrice, qui a dû beaucoup se mettre au travail initialement pour contenir une imago maternelle très négative, se trouve maintenant face aux enjeux d’un couple parental dont les différences dérangent.
b – L’exploration motrice, l’interdit et la question de la destruction de l’objet
64La période de séparation-individuation (Malher, 1977) décrit bien cette période où, grâce à sa motricité, le bébé peut agir plus directement sur son environnement et développer ses capacités d’exploration de l’inconnu. Une transformation de ses représentations se produit petit à petit au fil de ses expérimentations physiques, motrices et relationnelles. Il acquiert un savoir sur les effets des mouvements entre les personnes et les choses. Il peut partager des expériences nouvelles avec un autre et les « penser » : les reproduire, envisager leur véracité ou intérêt. Sa communication se complexifie et s’affine avec le recours dans un premier temps des gestes et mimiques qui viennent s’ajuster au développement d’une expression émotionnelle très nuancée et plus affirmée. Dans un second temps le bébé développe des actions, il les partage, il coopère, il dit « en action » ce qu’il pense. Les enveloppes se fondent sur des représentations d’action, ou « représentation de transformation » chez Gibello (2004). Elles sont d’abord plus proximales, liées au contact et à la présence de l’objet, puis plus distales quand elles peuvent s’effectuer en l’absence de l’objet.
65Cet accès à de telles représentations n’est peut-être pas indépendant de l’hypothèse d’un « l’interdit du toucher » avancée par D. Anzieu (1985). Il indique que cet interdit est à « double détente » : il est d’abord « primaire » et concerne ainsi la peau, le toucher, avant de se redoubler plus tard du côté de ce que la main peut toucher, quand l’enfant a acquis toute une motricité qui l’amène à prendre, maîtriser, explorer activement les objets et son environnement. La motricité trouve ici une limite, et un sens, avec cet interdit. L’interdit primaire permet au bébé de sortir d’un « fantasme intra-utérin » pour accéder au « fantasme d’une peau commune », grâce au second, le bébé peut quitter le corps à corps maternel pour s’individuer et parler, il acquiert un Moi-peau, un monde intérieur où la conflictualité psychique pourra se déployer.
66Benoît est dans une telle période, d’exploration de l’inconnu et de détachement du corps à corps maternel. Les « non » de ses parents l’aident à se diriger, mais ils lui apparaissent parfois totalement arbitraires, comme une sorte d’emprise sur lui, contre laquelle il se révolte. Sa mère lui fait remarquer qu’il a touché une boîte et que : « Papa ne serait pas content ! », en réaction il la jette par terre (d’autant plus qu’il pouvait avoir l’accord implicite de l’observatrice). Il met à l’épreuve la question d’une « survivance » des adultes à un sens qui l’indispose.
67Le processus de la « destruction de l’objet » exposé par Winnicott (1971) pour des bébés beaucoup plus jeunes, au temps des relations primitives où le bébé ne fait la différence entre la conscience de lui-même et celle de sa mère, au temps où son « amour impitoyable » prend pour objet le sein, pourrait ici nous aider à comprendre comment se construisent ces représentations. Il s’agit bien du problème de la découverte de la réalité et de la localisation de ce qui est subjectif et de ce qui appartient au monde externe. Comment l’enfant peut-il acquérir une telle conscience sans tenter d’affirmer une croyance en sa toute-puissance, en niant notamment ici l’existence d’un couple parental dont il dépend ?
68Nous avons vu plus tôt que la mère de Benoît a eu de la peine à contenir cet « amour impitoyable », et à « survivre à la destruction », notamment avec les enjeux liés aux séparations précoces et à sa propre dépression. Les colères de Benoît ont longtemps perduré. Avec la motricité, cette problématique prend un nouveau sens pour Benoît, elle implique aussi manifestement ses propres relations à son père et ce qu’il imagine de leurs relations.
69Avec le développement de la motricité et de son usage symbolique, l’enfant expérimente une maîtrise, voire une emprise, qui peut se « retourner contre lui » si elle n’est pas contenue et transformée. La rage, la colère, l’instabilité, l’inattention motrice, l’agir ou la recherche de l’exclusivité sont des voies diverses qui peuvent devenir des « solutions » pour des bébés qui ne peuvent partager leurs représentations naissantes avec d’autres et « marier leur parent ».
70Avec la motricité et l’émergence de représentations d’action, nous touchons un troisième registre psychique qui va se modifier de plus en plus avec l’usage des mots.
4 – L’entrée dans le langage et la « petite adolescence »
a – Observations
71Benoît a 21 mois dans l’observation n° 57 :
Benoît tient ses deux doudous serrés contre son visage et tète ses doigts. Quand son papa revient, il se lève et va chercher un livre. Son papa lui demande ce qu’il veut, qu’il ne comprend pas, alors que Benoît fait : « Mmm » en tendant les bras, « Tu veux que je te la raconte ? », Benoît dit : « Non », comme il l’avait fait avec moi, son papa sourit, le prend sur les genoux et lui raconte l’histoire. Benoît est sur ses genoux, il sourit. À la fin de l’histoire, il tend le bras vers un autre livre qui est posé sur le canapé, il pousse le premier livre qui tombe par terre. Son papa le dispute, lui dit qu’il ne doit pas jeter les choses, Benoît pleure très fort. Son papa lui demande de ramasser le livre et de le poser sur le canapé. Benoît prend le livre au sol et le repose puis prend un livre bien connu. Son papa lui dit qu’il raconte celle-là et ensuite il arrête, qu’il aura des histoires ce soir. À la fin de l’histoire, Benoît part ranger le livre sur l’étagère, il n’arrive pas à le glisser entre les autres livres, son papa se lève pour l’aider, puis repart vers la machine à laver. Benoît se couche par terre avec son doudou, il dit : « Mama », son papa lui dit que sa maman est au travail.
73Cette situation où l’enfant dit « non » mais finalement « fait oui », est typique de ce qui est à contenir durant cette période. Prendre au pied de la lettre le « non » de l’enfant peut conduire à une spirale d’opposition avec lui. C’est ce qui se produit parfois avec Benoît.
74Les confrontations sur l’obéissance sont nombreuses comme au début de l’observation n° 59 où sa mère lui dit de dire bonjour à l’observatrice, « Il jette son doudou au sol, elle se fâche », elle le mettra au coin. Mais, comme on le voit avec son père, Benoît devient très attentif aux histoires racontées. C’est ce qui se passe également avec sa mère dans la suite de l’observation n° 59, où il a 22 mois :
Sa maman va fermer la fenêtre de la chambre puis celle de sa chambre à elle. Jules a pris un petit train, il me l’apporte, appui sur un bouton qui actionne les roues, me dit : « Papa », je répète : « Papa. » Il le pose au sol et va rejoindre sa maman qui retourne au salon. Nous nous asseyons, il va chercher un livre, un imagier de Noël et me l’apporte, sa maman en prend un autre et lui propose de le lui lire, c’est un imagier de la mer. Elle lui raconte les images, lit le texte et lui parle des vacances qu’ils ont eues ensemble au bord de la mer cet été. Puis il m’apporte le livre, tourne les pages, puis va chercher un autre livre, celui de l’ours. Sa maman lui propose de le lui lire. Il s’assoit sur ses genoux, elle raconte et ils sourient tous les deux. Jules redescend, essaye d’en prendre un autre mais la pile est épaisse et c’est difficile de sortir un livre, il en prend un, elle lui dit qu’il est trop compliqué et dit qu’ils vont aller en chercher d’autres. Ils partent tous les deux et reviennent avec une pile de livres qu’ils posent sur le canapé.
76Dans ces deux extraits, Benoît questionne chaque fois la présence du parent absent. Ce qui se passe entre lui, l’observatrice et son père, puis ensuite entre elle et sa mère, montre qu’il pense ses relations. Il entre dans le « monde des histoires » en même temps qu’il ressent que les adultes autour de lui ont des places différentes. Il cherche ainsi plus activement sa place au sein même du couple parental.
b – La question du « non » et de la « petite adolescence »
77Avec le « non » systématique on parle de « phase d’opposition » (H. Wallon). C’est une opposition qui se place surtout au niveau du langage. La question de l’analité, du rapport de force puis de l’enjeu phallique est ici bien sûr très présente mais nous voudrions pointer le paradoxe qui permet que puisse s’articuler le passage des représentations d’action aux représentations de mots.
78Spitz (1965) a clairement positionné la négation comme le premier geste symbolique. Le « non » annonce l’avènement du verbal à partir d’une sorte de dépassement de la communication précédente. En effet, l’enfant est d’abord au contact des affects de l’autre, il les a repérés et il s’exprime dans le registre non-verbal, en l’occurrence, nous l’avons vu, avec des gestes et actions qui ont un sens symbolique.
79Spitz explique que le « non » résulte d’une identification à l’agresseur, à la mère qui est si souvent interdictrice à cet âge-là. « Trois facteurs peuvent être distingués dans le comportement de la mère lorsqu’elle impose une interdiction : son geste (ou son mot) ; sa pensée consciente ; et son affect. » Écartant l’idée que l’enfant puisse comprendre la pensée de sa mère, il en déduit que l’enfant incorpore simultanément le geste (le mot) et l’affect « contre ». Le « non » apparaît comme un geste sémantique, symbolique : « L’action est remplacée par les messages, et la communication à distance s’instaure. » Il s’agit d’une première abstraction avance-t-il.
80Comment alors expliquer ces « jeux » d’opposition ? Benoît répond « non » à son père, mais va sur ses genoux, il « fait » oui. Nous avons ici simultanément la présence de deux types de communication : par le verbal, le non, par l’action, le oui, l’acceptation. L’un anticipant le « monde de l’adulte », l’autre est typique du « monde du bébé ».
81Si le « non » n’est pas un vrai « non », nous pouvons alors penser à la fonction de la « dénégation » chez Freud (1925). S. Freud parle d’un patient qui attribue à son analyste une pensée interprétative. « Vous demandez qui peut être cette personne dans le rêve. Ma mère, ce n’est pas elle. » La négation comme « rejet verbal de la réalité » (ce n’est pas ma mère) vaut pour une acceptation inconsciente de cette réalité affective. L’enfant refuse la représentation verbale de l’adulte (« Non, je ne veux pas que tu me racontes une histoire ») pour en accepter sa réalité, il va se mettre sur ses genoux pour qu’il lui raconte une histoire. Nous ne sommes dans le processus intrapsychique lié à la levée du refoulement, mais dans des enjeux intersubjectifs de séparation. Le « non » finalement anticipe l’idée que oui, Benoît partage bien avec son père un même terrain, celui de la communication verbale et qu’il va ainsi se séparer d’une situation de « bébé » où les échanges passent uniquement par la présence de l’autre.
82Comment être à la fois « un grand » qui parle et est autonome, tout en restant un « petit » qui a besoin de la présence concrète des gestes et de l’autre pour communiquer. Quand le jeune enfant accède à la négation, la possibilité de dire verbalement « non », il entre également dans des possibilités de « dénégation », de nier la réalité du désir de l’autre. Cette « phase d’opposition » traduirait ainsi tout le temps nécessaire dont l’enfant a besoin pour penser son désir face au désir de l’autre (et entrer ainsi franchement dans une problématique œdipienne). La « dénégation » aurait une valeur constructive à cette période de l’enfance. L’idée de « petite adolescence » indique l’attirance simultanée vers deux processus contradictoires : l’aspiration d’une part vers le monde des adultes, par le langage verbal, le maintien d’autre part des privilèges réservés au plus petit.
83Certains enfants « collent » au langage des adultes, ils parlent souvent très tôt et très bien, mais ont de la peine à se positionner dans le langage et à jouer avec les autres enfants. Tout se passe comme s’ils avaient voulu résoudre très vite ce paradoxe en sacrifiant très tôt leur « côté bébé ». D’autres au contraire peuvent s’accrocher au « monde bébé » en érigeant la communication par geste et action comme seul mode possible et acceptable d’engagement avec l’autre, de peur d’une séparation, d’interdit plus symbolique, de peur de perdre irrémédiablement l’état d’être avec l’autre qui caractérise toute enveloppe psychique.
84L’acquisition du Moi-peau permet à l’enfant de poursuivre son développement et d’accéder ainsi pleinement à la conflictualité œdipienne en s’intégrant notamment à ses différents groupes de vie, comme à la crèche et à l’école (c’est souvent dans ces derniers lieux que peuvent apparaître des problèmes manifestes comme les troubles du comportement). L’entrée dans le langage est véritablement un « saut » dans le monde symbolique, elle suppose l’établissement d’enveloppes psychiques ou d’un Moi-peau suffisamment consistant. Les défaillances précoces de cette première structuration psychique continueront sinon de perdurer. Lors de cette période il s’agit ainsi d’une « petite adolescence » ou le problème réside dans ce dilemme : comment rester bébé tout en grandissant ?
Perspectives
85Le parcours que nous avons proposé au lecteur était destiné à alimenter l’hypothèse d’une distinction et d’une construction progressive des enveloppes psychiques chez le bébé, selon différents registres de contenance.
86Si l’on tente de reprendre de manière synthétique ces différents « paliers » ou registres d’une stabilisation possible des enveloppes psychiques, on pourrait penser que chaque registre s’organise autour d’un travail de subjectivation qui a ses propres particularités, modes de représentation, angoisses et défenses psychiques.
87Un seul « mouvement » serait créateur de représentations qui se complexifieraient ainsi successivement pour emprunter une forme plus sensorielle, plus émotionnelle, ou utilisant plutôt les actions pour finalement adopter les représentations de mots, qui résument en leur sein le trajet passé. L’exigence d’un travail pulsionnel qui « pousse » entre le sujet bébé et les sujets adultes, parentaux, qui le portent, admettrait ainsi des déclinaisons qui pourraient nous permettre de mieux préciser les enjeux de la psychopathologie du bébé et surtout de ses soins. De nombreuses questions subsistent sur la particularité du processus de subjectivation ainsi que sur le passage d’un registre à un autre, cette esquisse de modèle demande à être poursuivie.
88En suivant cette perspective nous pouvons cependant brosser le tableau suivant quant aux rapports entre type de représentation, angoisse, défense et pathologie :
891) Premières enveloppes liées à la sensorialité, avec des représentations proches des perceptions. Les angoisses primitives de chute, de liquéfaction, de précipitation doivent être suffisamment contenues par les « fonctions maternelles ». Les défenses primitives qui permettent de colmater ces risques de discontinuité ont une forte composante sensorielle et adhésive (agrippement visuel ou évitement du regard, crispation musculaire ou hypotonicité, démantèlement). Si les mécanismes d’expulsion deviennent dangereux, on assiste du point de vue psychopathologique à une dissociation psyché/soma, à des confusions interne/externe, à des identifications adhésives pathologiques.
902) Enveloppes liées à l’émotionnalité, avec l’affect comme mode de représentance. Les angoisses propres à ces enveloppes sont celles liées à l’oralité : manger/être dévorée mais aussi celles liées à des séparations vécues comme des amputations de soi. Outre les défenses perceptives déjà mises en place, des défenses s’installent du côté de l’expression des affects : gel des affects, déni, inversion (Fraiberg, 1982), répression ou non différenciation d’avec les affects de l’autre. Le bébé ne peut pas dire non « en colère », sans risque de désorganisation, sans risque de perdre ses limites. Les voies pathologiques peuvent être très différentes comme la voie psychosomatique, le maintien d’un collage symbiotique à l’autre ou l’utilisation des identifications projectives excessives.
913) Enveloppes liées à la motricité avec des représentations d’action. Les angoisses nouvelles propres à ces enveloppes sont celles liées à l’analité (être intrusé, vidé) et celles propres aux séparations, vécues comme des pertes. Les défenses vont pouvoir inclure d’autres possibilités que celles précédemment utilisées avec la mobilisation et la majoration des excitations et de l’agir. Le bébé ne peut pas dire non « en mouvement », sans un risque de désorganisation comportementale ou de retrait émotionnel. Les voies psychopathologiques concernent la motricité et l’agir (inhibition, hyperactivité, troubles du comportement) avec des identifications projectives manipulatrices.
924) Enveloppes où coexistent représentations d’action et représentations de mot. Les angoisses nouvelles propres à cette étape sont liées à des scénarios fantasmatiques attribués à l’objet ou à des pensées, aux mots (ne pas être aimé, perdre, peur d’intrusion, de déformation, etc.). Les défenses deviennent plus organisées, elles mobilisent surtout des pans entiers de la personnalité et se constituent en « faux-self » (le jeune enfant tente de s’identifier à l’idée de ce qu’il devrait être pour l’autre). Le jeune enfant ne peut pas dire « non » sans risque identitaire, pour l’autre ou pour lui-même. Les voies psychopathologiques concernent directement l’élocution (l’émergence du langage et les articulations de la parole), mais aussi les différentes modalités précédentes (comportementales, somatiques), des voies plus mentales (dépression, phobie, imagination, compulsions), instrumentales (problème des apprentissages) et plus généralement des constructions complexes intégrant différents aspects de la personnalité de l’enfant (cf. faux self).
93Il nous resterait à montrer également comment ces questions d’enveloppes sont toujours d’actualité aux autres âges de la vie. En rédigeant cet article nous avons souvent pensé à un enfant de 8 ans que nous avons pris en charge pour des « troubles du comportement ». Diagnostiqué comme « hyperactif », la violence de ses actes et propos faisait craindre le pire. Manifestement cet enfant ne se sentait pas habiter son corps avec suffisamment de sécurité, l’agir remplaçait la parole. Quand un espace psychique a pu se dégager, de manière réplétive il mettait ses deux mains sur la feuille blanche et il voulait que je suive avec un crayon leurs contours. Le dessin une fois réalisé, il fallait de nouveau vite en exécuter un autre, avec un crayon différent, sans toucher ou en touchant le bord de ses mains. Cette demande pouvait s’inscrire dans l’excitation et l’emprise qu’il agissait autour de lui. Ce qui est devenu un rituel me faisait cependant penser aux premières enveloppes, où l’enfant appelle à une stabilité de son environnement sensoriel, où il s’approprie ses propres gestes et manipulations et où l’interdit du toucher a une valeur structurante (et non destructrice). Tout se serait passé comme si cet enfant avait maintenu une enveloppe d’excitations entre lui et ses parents, qu’il ne pouvait pas quitter, avec la peur peut-être que ce serait dommageable pour eux. L’enjeu consistait à soutenir un « devenir soi » sans qu’il ne lutte constamment contre des risques d’empiétements.
94Dans ce texte nous avons essayé d’affiner le modèle classique de la contenance en explorant les enveloppes psychiques du bébé. Nous les avons distinguées en suivant les différents registres de la constitution de son expérience (perception/sensorialité, affect/émotion, motricité/actions, représentations de mots). Le bébé apprend par expérience en fonction de ses capacités et de son histoire. Un repérage plus précis de ces enveloppes psychiques et de leur construction permettrait de trouver plus de cohérence dans l’apparition et la transformation des symptômes de la psychopathologie précoce ainsi que dans les prises en charge thérapeutiques ultérieures.
Bibliographie
- Anzieu D. (1985), Le Moi-peau, Paris, Dunod.
- Anzieu D. (1987), Les Enveloppes psychiques, Paris, Dunod.
- Athanassiou C. (1992), « Crise d’identité précoce », Dialogue, 118, pp. 14-25.
- Bick E. (1964), « Notes on infant observation in psychoanalytic training », International Journal of Psychoanalysis, 45, 4, pp. 558-566.
- Bick E. (1968), « L’expérience de la peau dans les relations d’objets précoces », in Williams H. (sous la dir.), Les Écrits de Martha Harris et Esther Bick, Larmor-Plage, Éditions du Hublot, 1998.
- Bick E. (1986), « Further considerations on the function of the skin in early object-relations, findings from infant observation integrated into child and adult analysis », British Journal of Psychotherpy, vol. II, 4, pp. 292-299.
- Bion W. R. (1962), Aux sources de l’expérience, tr. fr., Paris, Puf, 1979.
- Bion W. R. (1970), L’Attention et l’Interprétation. Une approche scientifique de la compréhension intuitive en psychanalyse et dans les groupes, Paris, Payot, 1974.
- Bullinger, A. (2004), Le Développement sensori-moteur de l’enfant et ses avatars. Un parcours de recherche, Ramonville-Saint-Agne, Éditions Érès.
- Carel A. (2007), « Le Travail de la nativité », in Ciccone A., Mellier D. (sous la dir.), Le Temps du bébé, Paris, Dunod, pp. 75-100.
- Delion P. (sous la dir.) (2008), La Méthode d’observation des bébés selon E Bick, Toulouse, Érès.
- Fleury C., Rottman H., Leblanc N. (1987), « Tentatives de repérage des signes cliniques de retrouvailles après la perte de la mère chez le jeune enfant dans les huit premiers mois de la vie », Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, 35, 8-9, pp. 385-388.
- Fraiberg S. (1982), « Mécanisme de défenses pathologiques au cours de la petite enfance », in Mellier D. (sous la dir.), Vie émotionnelle et souffrance du bébé, Paris, Dunod, 2002, pp. 49-73.
- Freud S. (1925), « La Négation », in Résultats, idées, problèmes, t. II, 1985, Paris, Puf, pp. 135-139.
- Gibello B. (2004), « Corps, pensée et représentation de transformation », Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, 52, pp. 356-364.
- Golse B. (1999), Du corps à la pensée, Paris, Puf.
- Golse B. (2005), « Les précurseurs corporels et comportementaux de l’accès au langage verbal », Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, 53, pp. 340-348
- Golse B. (2011), « De l’empathie à l’intersubjectivité primaire, à l’empathie et l’intersubjectivité secondaire : le travail de la polysensorialité », Carnet Psy, 157, pp. 35-37.
- Green A. (2002), Idées directrices pour une psychanalyse contemporaine, Paris, Puf.
- Gutton P. (1983), Le Bébé du psychanalyste, Paris, Édition Le Centurion.
- Haag. G. (1993), « Hypothèse d’une structure radiaire de contenance et ses transformations », in Anzieu D. et al., Les Contenants de pensée, Paris, Dunod, pp. 41-60.
- Haag G. et al. (1995), « Grille de repérage clinique des étapes évolutives de l’autisme infantile traité », Psychiatrie de l’enfant, XXXVIII, 2, pp. 495-527.
- Haag M. (2002), La Méthode d’Esther Bick pour l’observation régulière et prolongée du tout-petit au sein de sa famille, Paris, autoédité.
- Houzel D. (1987), « Le concept d’enveloppe psychique », in Anzieu D. et al., Les Enveloppes psychiques, Paris, Dunod, pp. 23-54.
- Houzel D. (2005), Le Concept d’enveloppe psychique, Paris, Édition In Press.
- Kestemberg E. (sous la dir.) (1981), Autrement vu, des psychanalystes observent les relations mère-enfant, Paris, Puf.
- Laplanche J. (1987), Nouveaux fondements pour la psychanalyse, Paris, Puf.
- Malher M. (1968), Psychose infantile, symbiose humaine et individuation, Paris, Payot, 1977.
- Mellier D. (2000), L’Inconscient à la crèche. Dynamique des équipes et accueil des bébés, Toulouse, Érès, 2011.
- Mellier D. (2005), Les Bébés en détresse, intersubjectivité et travail de lien. Une théorie de la fonction contenante, Paris, Puf.
- Miller L. (sous la dir.) (1989), Closely Observe Infants ; trad. fr. L’Observation attentive des bébés, Lamor-Plage, Éditions du Hublot, 1997.
- Rochat, P. (2002), « Naissance de la co-conscience », Enfance, 34, pp. 99-123.
- Roussillon R. (1999), Agonie, clivage et symbolisation, Paris, Puf.
- Roussillon R. (2002), « L’homosexualité primaire et le partage de l’affect. Affect messager, affect partagé, affect composé et symbolisation primaire », in Mellier D. (sous la dir.), Vie émotionnelle et souffrance du bébé, Paris, Dunod, 2011, pp. 73-89.
- Spitz R. A. (1965), De la naissance à la parole, Paris, Puf, 1968.
- Stern D. N. (1985), Le Mode interpersonnel du nourrisson ? Une perspective psychanalytique et développementale, Paris, Puf., 1989.
- Stern D. N. (1992), Journal d’un bébé, Paris, Calmann-Lévy.
- Stern D. (1995), La Constellation maternelle, Paris, Calmann Lévy, 1997.
- Sternberg J. (2005), Infant Observation at the Heart of Training, London, Karnac.
- Trevarthen C., Aitken K. J. (2003), « Intersubjectivité chez le nourrisson : recherche, théorie et application clinique », Devenir, 15, 4, pp. 309-428.
- Vasseur R., Delion P. (2010), Période sensible dans le développement psychomoteur de l’enfant de 0 à 3 ans, Ramonville Saint-Agne, Éditions Érès.
- Winnicott D. W. (1971), Jeu et Réalité, Paris, Gallimard, 1975.
Mots-clés éditeurs : action, émotion, enveloppe psychique, fonction contenante, langage, nourrisson, relation mère-bébé, représentation, sensorialité, subjectivation
Date de mise en ligne : 14/10/2013
https://doi.org/10.3917/jpe.004.0435