Histoire des femmes et féminisme
- Par Michelle Perrot
Pages 6 à 9
Citer cet article
- PERROT, Michelle,
- Perrot, Michelle.
- Perrot, M.
https://doi.org/10.3917/jfp.040.0006
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- Perrot, M.
- Perrot, Michelle.
- PERROT, Michelle,
https://doi.org/10.3917/jfp.040.0006
Notes
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[*]
Historienne.
-
[1]
N. Pellegrin, Histoire d’historiennes, Presses universitaires de Saint-Étienne, 2006.
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[2]
S. de Beauvoir, Le deuxième sexe, Paris, Gallimard, 1949.
-
[3]
M. Perrot (sous la direction de), Une histoire des femmes est-elle possible ?, Paris, Rivages, 1984.
-
[4]
G. Duby et M. Perrot (sous la direction de), Histoire des femmes en Occident, 5 volumes, Paris, Plon, 1991-1992 ; en poche, Perrin, 2001 ; les volumes ont été dirigés par Pauline Schmitt (i, Antiquité), Christiane Klapisch (ii, Moyen Âge), Arlette Farge et Natalie Z. Davis (iii, Temps modernes), Geneviève Fraisse et Michelle Perrot (iv, xixe siècle) ; Françoise Thébaud (v, xxe siècle).
-
[5]
Sur cette historiographie, voir F. Thébaud, Écrire l’histoire des femmes et du genre, Paris, ens éditions, 2007.
-
[6]
M. Maruani (sous la direction de), Travail et genre dans le monde. L’état des savoirs, Paris, La Découverte, 2013.
-
[7]
Sur le xxe siècle, cf. F. Rochefort et coll. (sous la direction de), Le siècle des féminismes (xxe siècle), Paris, L’Atelier, 2004.
-
[8]
S. Georgoudi, « Le matriarcat », dans Histoire des femmes en Occident, op. cit., t. 1, 1991.
-
[9]
J. Cubero, La femme et le soldat, Paris, Imago, 2012.
-
[10]
C. Ockrent, S. Treiner, Le livre noir de la condition des femmes, Paris, xo éditions, 2006.
-
[11]
F. Virgili, La France virile. Des femmes tondues à la Libération, Paris, Payot, 2000.
-
[12]
A. Brossat, Les tondues : un carnaval moche, Manya, 1982.
-
[13]
É. Badinter, Fausse route, Paris, Odile Jacob, 2003 – livre qui avait suscité beaucoup de débats.
-
[14]
C. Regina, La violence des femmes. Histoire d’un tabou social, Paris, Max Milo, 2013.
-
[15]
C. Dauphin et A. Farge (sous la direction de), De la violence et des femmes, Paris, Pocket, 1999.
-
[16]
G. Pruvost et C. Cardi, Penser la violence des femmes, Paris, La Découverte, 2012.
-
[17]
G. Mazeau, Charlotte Corday en 30 questions, La Crèche, Geste Éditions, 2006.
-
[18]
G. Bock, « Le nazisme. Politiques sexuées et vie des femmes en Allemagne », dans Histoire des femmes en Occident, t. 5, op. cit.
-
[19]
C. Koonz, Les mères-patrie du IIIe Reich, Paris, Lieu commun, 1989 (américain, 1986).
-
[20]
R. Thalmann, Être femme sous le IIIe Reich, Paris, Laffont, 1982 ; L. Kandel (sous la direction de), Féminismes et nazisme, Paris 7-Cedref, 1997.
-
[21]
N.-C. Mathieu, De l’arraisonnement des femmes, Paris, ehess, 1985.
-
[22]
B. Smith, Les bourgeoises du Nord, Paris, Perrin, 1989.
-
[23]
Y. Verdier, Façons de dire, façons de faire. La laveuse, la couturière, la cuisinière, Paris, Gallimard, 1979. À ce sujet, voir l’article des Annales : C. Dauphin et coll., « Culture et pouvoir des femmes. Essai d’historiographie », mars-avril 1986.
-
[24]
En France, Luce Irigaray, en Italie Luisa Muraro ont insisté sur cette pierre angulaire de la maternité.
-
[25]
Y. Knibiehler, « Maternité et féminisme », entretien avec M. Cacouault-Bitaud et M. Paoletti, Travail, genre et sociétés, n° 30, 2013 ; parmi les ouvrages de l’auteure, cf. La révolution maternelle depuis 1945. Femmes, maternité, citoyenneté, Paris, Perrin, 1997.
-
[26]
É. Badinter, L’amour en plus, Paris, Flammarion, 1980.
-
[27]
F. de Singly, « L’enfant comme obstacle à l’égalité professionnelle », dans M. Maruani, op.cit, p. 80-89 ; dernière mise au point après nombre d’ouvrages sur la question.
-
[28]
J. Bourin, La Chambre des Dames, Paris, La Table ronde, 1979.
-
[29]
J. Scott, « La séduction : une théorie française » (2011), dans De l’utilité du genre, Paris, Fayard, 2012.
-
[30]
Paru en 1986 dans The American Historical Review, traduit en français en 1988, l’article est repris dans une version nouvelle dans J. Scott, De l’utilité du genre, op.cit.
-
[31]
S. Agacinski, Femme entre sexe et genre, Paris, Le Seuil, 2012.
-
[32]
A. Corbin, G. Vigarello et J.-J. Courtine, Histoire de la virilité, Paris, Le Seuil, 2011.
-
[33]
Travaux de Florence Tamagne, Louis-George Tin, etc.
1Quels liens le féminisme entretient-il avec l’histoire des femmes et réciproquement ?
2Il convient de rappeler, en premier lieu, les deux sens du mot « histoire », que les Anglais distinguent mieux que nous : ce qui s’est passé (story) ; le récit qu’on en fait (history). C’est ce second sens qui est retenu ici : le récit, produit d’un choix, d’un regard, largement informé par le présent. Les femmes ont toujours été présentes dans la trame de l’histoire, pas nécessairement dans son récit.
3Est-ce qu’on existe sans récit, familial ou collectif ? Qu’est-ce qu’une existence virtuelle, jamais racontée, totalement oubliée ? De ce point de vue, le féminisme a joué un rôle décisif. Il a fait advenir les femmes dans le récit historique. Il les a fait advenir à l’histoire.
Le féminisme ou le silence brisé
4Un profond silence enveloppe l’existence sociale des femmes. Il s’agit moins d’un oubli que d’une manière de concevoir le récit historique. Celui-ci concerne d’abord les guerres, les règnes, les gouvernements, les événements : l’espace public dont les hommes sont les acteurs visibles. C’est la matière du récit des premiers historiens, grecs ou latins (Hérodote, Thucydide, Tacite…) et la clef d’une notion des « grands hommes » (cf. De viris illustribus Romae) que l’Antiquité a léguée à notre République. Le Panthéon en est l’héritier et le témoin : « Aux Grands Hommes, la Patrie reconnaissante ».
5Cette conception publique de l’histoire a longtemps prévalu. Elle se souciait peu du privé, du quotidien et des femmes. Cela fait penser à la remarque du jeune Lévi-Strauss, pénétrant dans un village indien déserté au moment de la chasse : il n’y avait plus personne, dit-il, sinon les femmes et les enfants. L’histoire universitaire du xixe siècle – F. Guizot, J. Michelet, C. Seignobos, grand maître du positivisme à la Sorbonne – est prioritairement publique. L’école des Annales (Marc Bloch, Lucien Febvre…) conteste cette construction trop exclusivement politique ; elle lui substitue un questionnement nouveau, plus ouvert à la culture, et inventif dans ses perspectives et son langage. Marc Bloch étudie Les caractères originaux de l’histoire rurale française. Lucien Febvre consacre un livre à Rabelais, un autre à Marguerite de Navarre. Néanmoins, dominée par l’économique et le social (Labrousse, Braudel), cette école est peu soucieuse des rapports de sexes et de la sexualité. Des questions qui, en somme, ne se posaient pas.
6Des femmes, certes, on a toujours parlé, beaucoup, et de plusieurs manières : dans la poésie qui les célèbre, dans le discours, souvent normatif, qui ressasse ce que La Femme est ou doit être. Dans les représentations de toutes sortes, notamment dans l’art, qui met en scène le corps, la beauté, les cheveux, la nudité des femmes. Presque exclusivement, au point qu’une exposition récente (Orsay, 2013) sur les hommes nus suscite l’étonnement. Les images féminines submergent la peinture ; leurs allégories envahissent le décor urbain.
7Des femmes réelles traversent la scène : femmes « exceptionnelles », saintes, modèles de vertu, reines mémorables, héroïnes, telle Jeanne d’Arc, à la fois vierge et guerrière ; ou encore, courtisanes, femmes galantes, dont les charmes séduisent l’imaginaire. D’anciennes chroniqueuses ont dès longtemps esquissé des portraits de femmes exemplaires ou simplement notables. Nicole Pellegrin [1] a montré le rôle de ces premières historiennes, souvent liées à l’Église, qui œuvraient à la manière de leur temps, mais avec un désir de rompre le silence. Par elles, des femmes singulières se sont frayées un chemin dans le grand silence du dit du monde.
8Mais l’avènement des femmes au récit historique est lié au féminisme. Les féministes dites « de la première vague » (années 1900), conscientes du rôle qu’elles jouaient, manifestaient un vrai souci de la conservation de leurs traces. Marguerite Durand, créatrice du journal La Fronde, fonda dans les années 1930, dans la mairie du 5e arrondissement de Paris, la bibliothèque qui porte son nom et demeure aujourd’hui la seule bibliothèque féministe de France. Sa contemporaine, Marie-Louise Bouglé, constituait des archives de tout ce que produisaient les féministes – livres, brochures, rapports de congrès, tracts, et même objets ; lorsqu’elle mourut, son mari souhaita déposer ces dossiers dans un lieu public ; la Bibliothèque nationale les accueillit et les abrita pendant la Deuxième Guerre mondiale ; à la Libération, le fonds fut transféré à la bhvp (Bibliothèque historique de la Ville de Paris), où il ne fut classé que dans les années 1975, grâce à Maïté Albistur qui le rendit ainsi consultable. Il a nourri depuis nombre de thèses sur le féminisme.
9Du côté de l’écriture, les choses furent plus hésitantes. Entre les deux guerres, des historiens du socialisme s’intéressèrent aux femmes de la Révolution, à Flora Tristan, et leur consacrèrent des premières thèses : ainsi Jules Puech, Marguerite Thibert. Après la Libération, on perçoit une interrogation plus vive. Édith Thomas, personnalité remarquable, résistante de la première heure, écrit des biographies de Pauline Roland, de Louise Michel, des femmes de 1848, auxquelles ses qualités de chartiste éminente confèrent un relatif retentissement. En 1949, Simone de Beauvoir ouvre Le deuxième sexe [2] par une première section intitulée « Histoire », compilation des recherches un peu hétéroclites effectuées à partir des fichiers de la Bibliothèque nationale. La conclusion en était assez décevante. Non, décidément, les femmes n’avaient pas d’histoire ; mais c’est aussi qu’elles ne la faisaient pas : « Toute l’histoire des femmes a été faite par les hommes […] Jamais les femmes ne leur ont disputé cet empire. » Il leur fallait sortir de leur soumission et de leur passivité pour accéder à l’existence.
10Ce que fit le mouvement de libération des femmes des années 1970. Bien sûr, ce mouvement avait bien d’autres préoccupations que d’écrire l’histoire. Mais par son questionnement, il eut des effets incontestables. Au-delà des urgences, il portait des interrogations nouvelles, une quête d’identité individuelle et collective : « Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? », disaient-elles. Ces questions traversaient toutes les sciences humaines, notamment la psychanalyse et l’histoire. De ce côté, les curiosités étaient ardentes. Les chercheuses envahissaient la bibliothèque Marguerite-Durand, découvrant les journaux, les revendications, les militantes d’autrefois, désireuses de situer leurs protestations dans une plus longue durée, porteuse de légitimité et d’intelligibilité.
11Quelques dates donnent une idée du chemin parcouru, notamment par les historiennes :
- 1973, à Paris 7-Jussieu (aujourd’hui Denis-Diderot), premier cours sur les femmes, intitulé : « Les femmes ont-elles une histoire ? », ce qui traduisait nos incertitudes. Nous n’avions ni matériaux ni repères, à peine une problématique. Le cours fut un succès et nous incita à poursuivre. Dans les années suivantes, cours, séminaires, maîtrises, thèses déblayèrent le terrain et commencèrent à créer un « champ » ;
- 1984 : colloque de Saint-Maximin : « Une histoire des femmes est-elle possible ? » Nous ne doutions plus que les femmes aient une histoire, mais comment l’écrire ? Le volume publié donne une idée des problèmes que nous nous posions alors [3] ;
- 1991-1992 : parution des cinq volumes de l’Histoire des femmes en Occident. De l’Antiquité à nos jours [4]. Le développement des recherches rendait possibles une première synthèse et une large vulgarisation. Issue d’une commande d’un éditeur italien, Laterza, cette entreprise collective et internationale reçut un bon accueil du grand public, plus que de l’université, toujours un peu réticente, en dépit de la présence de Georges Duby. Je me souviens de l’enthousiasme de la triporteuse de chez Plon, tellement contente d’aller livrer chez les libraires cette Histoire dont elle se sentait solidaire. Traduit aujourd’hui en une dizaine de langues, cet ouvrage, dépassé par bien des aspects, constitue encore une référence symbolique.
12Plusieurs séries de facteurs – scientifiques, sociologiques, politiques – avaient contribué à l’émergence d’une histoire des femmes. Dans les années 1970-1980, l’histoire « économique et sociale » décline avec le marxisme qui la portait ; la « nouvelle histoire » s’allie à d’autres disciplines (anthropologie, démographie historique, littérature…), s’intéresse davantage aux phénomènes culturels, réhabilite l’événement et la politique, déconstruit les représentations et le langage, multiplie les objets (les enfants, la folie, le corps…) dans un « vertige des foisonnements » (Alain Corbin), parfois taxé d’« histoire en miettes ». Ce climat était propice à une prise en compte des femmes. Celles-ci, de plus en plus nombreuses à l’université, tant parmi les enseignants que parmi les étudiants, constituaient un public favorable, intéressé, voire avide. Dans cette conjoncture, le mouvement des femmes a été le facteur politique déterminant. Il remettait en cause « le patriarcat » (on dira plus tard « la domination masculine ») dans le présent comme dans le récit du passé.
Histoire des femmes : évolution [5]
13Cette histoire a évolué dans sa problématique et ses contenus. L’intention première était quasiment mémorielle. Il s’agissait d’abord de rendre visible ce qui était caché depuis le commencement du monde. De la préhistoire à nos jours, où étaient les femmes et que faisaient-elles ? Ce qui suppose lecture différente des textes, quête de sources nouvelles (la littérature personnelle, les objets), appel, pour les périodes récentes, à « l’histoire orale », intérêt pour le quotidien, les biographies, les vies « ordinaires ». Mais avant tout, regard nouveau. On voit aujourd’hui, sur les parois des grottes du magdalénien, des traces de mains de femmes (et d’enfants) qu’on ne discernait pas autrefois et dont certains préhistoriens niaient la possibilité même.
14Au-delà de la visibilité, il s’agissait de comprendre la condition des femmes, leur sujétion, leurs attitudes, leur place dans les représentations, les systèmes de pouvoir. Avec une évolution dans les perspectives. On est parti de la « femme victime » : de la famille, du droit, de la guerre, des pouvoirs de toutes sortes. Pour aller vers la femme active, désirante ; sujet de l’histoire. On a exploré le quotidien des femmes, du four au moulin et au lavoir, les manières de dire et de faire qui tissent une « culture ». On a scruté leur entrée dans la sphère publique, par l’éducation, la circulation, la sociabilité, la mondanité, et surtout le travail, qui, grâce aux sociologues, s’est avéré comme un champ de recherches particulièrement dynamique [6].
15On s’est préoccupé du rôle des femmes comme agents collectifs. Dans les sociétés d’Ancien Régime, elles menaient les émeutes de subsistance et ce rôle ménager légitime aux yeux de J. Michelet leur intervention dans la révolution lors des journées des 5 et 6 octobre 1789. Leur part est bien moindre dans les grèves : l’industrie se veut d’abord virile (même si elle ne l’était pas) et l’usine, contraire à la féminité. D’où les difficultés d’accès des femmes au salariat.
16Forme majeure de l’action collective, revendication de l’égalité, le féminisme a suscité de nombreux travaux [7]. On a précisé, d’abord, sa chronologie. Son apparition – le mot, la chose – est liée à la démocratie ; aux révolutions du xixe siècle. Dans les « brèches » des systèmes de pouvoir, le féminisme surgissait, en « vagues » successives. Avec une grande diversité, car il n’y a pas, ou rarement, unité du féminisme ; mais pluralité des féminismes. Sur l’avortement (du moins entre les deux guerres), sur l’identité, sur la parité, aujourd’hui sur la prostitution, il existe de profondes divergences.
17Quels étaient, quels sont les fondements sociaux du féminisme ? Certains, et notamment les marxistes, y ont vu l’expression de femmes bourgeoises, en lutte pour leur promotion. C’était, encore récemment, la position de Pierre Bourdieu, qui, sans contester la « domination masculine », titre d’un ouvrage retentissant, identifie le féminisme comme tel, une forme de corporatisme en somme. Le rôle effectif du féminisme fait également débat. A-t-il été un facteur décisif de changements dans les rapports de sexes ? Ou la « civilisation des mœurs » (Norbert Elias) a-t-elle opéré d’elle-même, comme le pense Gilles Lipovetsky, dans une perspective très tocquevillienne ? Comment mesurer l’impact d’un mouvement social ou sexuel ?
18Le féminisme et plus largement l’histoire des femmes ont ainsi posé de nouvelles questions quant aux relations entre les sexes et à leur différence, aux structures de la parenté et aux formes de la famille, au rôle des femmes dans l’histoire. Non sans débats, dont j’évoquerai ici quelques-uns des plus significatifs.
Quelques débats
La question du matriarcat
19Elle a été surtout débattue dans un xixe siècle taraudé par les idées de progrès et d’évolution. Les anthropologues L.H. Morgan, J. Bachofen faisaient l’hypothèse d’un matriarcat primitif et d’une société heureuse, une espèce d’âge d’or, bouleversé par l’avènement de la propriété privée, liée à la compétition masculine (la chasse, la guerre) et à l’instauration de l’État. Pour F. Engels, qui acquiesçait à ces vues, le capitalisme était le principal responsable de cette perversion (cf. L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, 1884).
20Cette hypothèse a été reprise récemment par des psychanalystes contemporains, notamment par Ernest Borneman, proche de W. Reich et de G. Roheim, qui a entrepris de revisiter la préhistoire en ce sens. La question divise les femmes : un certain nombre de féministes, surtout américaines, y adhèrent ; la majorité la contestent, en France notamment où les historiennes de l’Antiquité se sont attachées à déconstruire les mythes, matriarcat ou amazones [8].
La question de la violence
21« Victimes » de la domination masculine, les femmes subissent toutes sortes de violences, dont l’inventaire historique est impressionnant, autant que la chronique de l’actualité. Cibles de violences conjugales (femmes battues parfois à mort), elles sont les proies des bandes de jeunes qui, au Moyen Âge, affirment ainsi leur virilité. De l’Antiquité à nos jours, le viol est la conséquence quasi « normale » des guerres [9] et des exemples récents (conflit en ex-Yougoslavie, Égypte) montrent la recrudescence de telles pratiques. En cas de tension, le corps des femmes retrouve toute sa puissance symbolique de terre conquise. La victoire passe par l’affirmation de leur prise.
22Le livre noir de la condition des femmes [10], de Christine Ockrent et Sandrine Treiner, dresse un sombre tableau des violences subies par les femmes dans le monde actuel. Cela dès leur naissance. Leur moindre valeur sociale fait qu’on a la tentation de les supprimer. En Inde, en Chine, l’infanticide féminin est largement répandu. Il provoque un tel déficit qu’on a pu parler de « génocide des petites filles ». Ces analyses de la violence ont été menées par des femmes, mais aussi par un certain nombre d’hommes, comme horrifiés des méfaits du sexe fort. Exemplaire est, à cet égard, le livre de Fabrice Virgili, La France virile, sur les femmes tondues à la Libération [11]. Dans ce Carnaval moche [12], le public se venge de sa propre lâcheté durant l’Occupation sur la tête des femmes, victimes expiatoires.
23Pourtant, depuis quelque temps, cette thèse univoque suscite des réactions de la part d’hommes qui s’estiment injustement traités. Christophe Regina, qui se revendique d’Élisabeth Badinter [13], entend dissiper « un tabou social », celui de la non-violence des femmes [14] : « Le débat sur l’égalité des sexes est plus que jamais au cœur de l’actualité, et à mon goût, toute prétention à l’égalité se doit d’être totale. » Point de vue que, d’une autre manière, partagent un certain nombre de femmes qui se sentent niées dans leur existence même. Cécile Dauphin et Arlette Farge avaient ouvert la réflexion, il y a quelques années [15]. Geneviève Pruvost et Caroline Cardi ont récemment repris le dossier [16]. Dénier aux femmes leur capacité de violence, c’est les cantonner dans une féminité naturaliste de la mère, de la femme soumise, douce, etc. Les femmes sont capables de violence privée (cf. l’infanticide) et politique, comme le montre le cas de Charlotte Corday, décrypté par Guillaume Mazeau [17]. Les femmes ne sont pas nécessairement du « bon » côté de la paix et de la douceur, auxquelles la tradition les assimile. Cette évidence a pourtant a été fortement débattue à propos du rôle des femmes dans le nazisme. Pour Gisela Bock [18], les femmes, manipulées par le nazisme, en ont été les premières victimes. Elles n’ont pas participé à un système qui représente la quintessence de la domination masculine, notamment sur leur corps et leur fécondité. Claudia Koonz conteste cette thèse : nombre de femmes allemandes ont été Les mères-patrie du IIIe Reich [19]. Elles ont participé à un système qui leur assurait protection et avantages matériels et symboliques. Thèse que soutient également la grande historienne du nazisme, récemment disparue, Rita Thalmann [20].
La question du consentement
24Dans quelle mesure les femmes consentent-elles au système patriarcal de domination, à la division du travail qui le caractérise ? Maternité contre protection ? Dans quelle mesure est-ce une position extorquée ? « Accepter n’est pas consentir », disait l’anthropologue Nicole-Claude Mathieu [21]. Ce fut un grand débat des années 1980-1990. Pour les unes, les femmes s’accommodent de leur rôle, y trouvent leur justification et même du plaisir. Le plaisir d’être femme et de régner sur une maison, comme les bourgeoises du Nord décrites par Bonnie Smith [22].
25Les recherches ethnologiques sur la « culture » des femmes donnent une vision positive, fort stimulante, de leurs rôles sociaux, de leurs travaux et de leurs jours. À la suite d’Yvonne Verdier, enquêtant à Minot en Bourgogne sur les Façons de dire, façons de faire. La laveuse, la couturière, la cuisinière [23], on s’intéresse au lavoir, lieu de parole et de contrôle féminins, au trousseau, mode de relation entre mères et filles. Dans l’ombre de la répétition monotone, les femmes détiennent une force d’obstruction et de transmission qui constitue un réel pouvoir. Au fait, n’auraient-elles pas le vrai pouvoir ? Certains le pensent qui opposent les fugacités illusoires du politique à la longue durée des structures, et redoutent le pouvoir « occulte » détenu par les femmes.
La maternité
26La maternité est-elle l’honneur des femmes ? Le fondement de leur identité, selon les féministes de « la différence [24] » ? Un piège, comme le pensait Simone de Beauvoir ? Une réalité qu’il importe de réguler ? Un désir des femmes qu’elles doivent pouvoir concilier avec leurs autres choix, comme le soutient Yvonne Knibiehler, historienne de la maternité, dont elle a fait le centre de sa recherche et de son combat [25] ?
27Qu’est-ce que le désir d’enfant ? L’amour maternel est-il naturel ? N’est-il pas un « amour en plus », produit de l’histoire, comme le soutient Élisabeth Badinter, dans un de ses livres les plus percutants [26] ?
28Que vaut, que signifie pour les femmes le modèle français actuel qui allie taux d’activité et taux de fécondité exceptionnels (les plus élevés d’Europe) ? Est-il une conquête égalitaire, liée à un meilleur partage des tâches ? Ou une mystification, due en partie à l’influence des sciences « psy » et à leur théorie de l’attachement à la mère ? François de Singly ne cesse de dénoncer le « risque » de culpabilisation féminine à l’égard de l’enfant dans « l’infortune » de la femme mariée [27].
Courtoisie et galanterie
29Dans la mesure où elles mettent en jeu les relations entre les sexes, courtoisie et galanterie suscitent des interprétations contradictoires, et souvent passionnées. Pour Georges Duby, l’amour courtois n’est qu’un stratagème de chevalerie, expression d’un « mâle Moyen Âge » sexuellement dominateur. Ce que contestent l’historienne Régine Pernoud et la romancière Jeanne Bourin, dont le best-seller La Chambre des Dames [28] avait beaucoup irrité l’historien. Ces deux auteures défendent l’idée d’une société chrétienne où les femmes sont reines, sous le sceptre de la Vierge Marie. Il y avait là un véritable débat autour de la civilisation médiévale et du rôle du christianisme.
30La galanterie a suscité une controverse analogue, quoique dépourvue de dimension religieuse. Pour Claude Habib et Mona Ozouf, elle est l’expression d’un « féminisme à la française », caractérisé par des relations pacifiées entre les sexes, forgées dans les salons des « Lumières », foyers d’échanges plus égalitaires, dont la conversation est le moyen et le symbole. Vision que contestent les féministes américaines, notamment Joan Scott, qui dénoncent le piège de « la séduction [29] », et s’attachent à déconstruire l’idéologie des Lumières, de la Nature, du rousseauisme, etc.
31Ces débats historiques sont traversés par les discussions actuelles sur le rôle et la différence des sexes, l’importance de la conjoncture politique, la place des femmes comme actrices de l’histoire. Ils mettent en lumière la diversité des systèmes d’interprétation. Ils montrent aussi qu’il n’y a pas unité du « groupe » des femmes. Il existe plusieurs féminismes. Et il faut rappeler l’âpreté des débats qui opposaient dans les années 1975-1980 les féministes « de la différence », autour de Psyképo (Antoinette Fouque), aux « universalistes », fidèles à Simone de Beauvoir. Ils annonçaient les controverses du genre.
De l’histoire des femmes à l’histoire du genre
32« On ne naît pas femme ; on le devient. » Par cette phrase fameuse, qui ouvre un des chapitres du Deuxième sexe, Simone de Beauvoir faisait du genre (qu’elle ne nommait pas) une catégorie culturelle et historique. Elle dénaturalisait la différence des sexes et ouvrait la porte à sa déconstruction. Elle peut, à bon droit, être considérée comme « la mère du genre ». De là son immense succès aux États-Unis où, dans les années 1985, les Gender’s studies succédaient aux Women’s studies, brillamment instaurées dans les années 1970 par Natalie Zemon Davies et ses émules. En histoire, l’article de Joan Scott, « Le genre, une catégorie utile d’analyse historique » (1986) fait autorité [30], mais non consensus, comme le montre, par exemple, le livre de Sylviane Agacinski Femme entre sexe et genre [31].
33L’histoire du genre présente des inconvénients (l’oubli relatif des femmes retrouvées) et de nombreux avantages. Elle permet d’inclure les hommes, en tant que catégorie sexuée. La pertinence de cette démarche est illustrée notamment par l’Histoire de la virilité, sous la direction d’Alain Corbin [32]. Elle prend en compte l’histoire des homosexualités, qui, de l’Antiquité à nos jours, connaît un remarquable essor [33], tant aux États-Unis qu’en France. Moins purement descriptive et plus critique, elle suscite l’intérêt de nombreuses disciplines. Elle nourrit de nombreuses controverses, y compris celle de sa validité. Les théories queer, dont Judith Butler est une des principales artisanes, considèrent que le genre risque d’être un enfermement, sinon dans la dualité, mais dans des catégories figées. Elles invitent à s’affranchir de toute frontière au bénéfice de conceptions plus mouvantes : une quasi-liberté de choisir son sexe.
Pour conclure
34Il se pourrait que l’histoire des femmes n’ait été qu’une étape et que ses vertus s’épuisent. Née du féminisme, elle a été, en son temps, un instrument de conscience identitaire (dire « je », « nous »), de recherche et de réflexion. La prise de contrôle des femmes sur leur corps s’est accompagnée d’une prise de conscience de leur rôle dans l’histoire. Elle a permis une critique des systèmes de domination dans la pensée, le pouvoir et l’imaginaire.
35Une telle démarche n’est pas sans risques : celui d’une histoire militante, hagiographique, d’un basculement des sexes dans l’autre sens. D’une histoire téléologique. C’est une des raisons (pas la seule) de la méfiance que l’histoire des femmes rencontre dans le champ universitaire, ou parmi les hommes les plus éloignés de ce champ. Les historiennes ont toujours refusé ce type de discours et de pratique. Elles ont revendiqué le sérieux de la méthode, des acquis de la démarche historienne. Elles ont soumis leurs recherches à la discussion. L’histoire des femmes n’est pas au service du féminisme ; elle se veut libre et autonome. Féminisme et histoire des femmes ont des liens certains. Mais ils tendent à s’autonomiser. Le féminisme a eu l’immense mérite de poser de nouvelles questions, d’infléchir le regard sur le passé, ce regard qui, en définitive, fait l’écriture de l’histoire.