Article de revue

Protection de l'enfance : penser et parler la sexualité

Pages 65 à 68

Citer cet article


  • Ferrero, M.
(2011). Protection de l'enfance : penser et parler la sexualité. Le Journal des psychologues, 292(9), 65-68. https://doi.org/10.3917/jdp.292.0065.

  • Ferrero, Marc.
« Protection de l'enfance : penser et parler la sexualité ». Le Journal des psychologues, 2011/9 n° 292, 2011. p.65-68. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-journal-des-psychologues-2011-9-page-65?lang=fr.

  • FERRERO, Marc,
2011. Protection de l'enfance : penser et parler la sexualité. Le Journal des psychologues, 2011/9 n° 292, p.65-68. DOI : 10.3917/jdp.292.0065. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-journal-des-psychologues-2011-9-page-65?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/jdp.292.0065


Notes

  • [1]
    Intervention de Marc Ferrero le?25?novembre 2010 lors de la «?Journée bientraitance de l’enfance?» à Lyon.
  • [2]
    Il y a quelques semaines, une éducatrice a été accusée par trois adolescentes de raconter sa vie privée alors même que ces adolescentes la questionnaient avec insistance sur sa vie privée et qu’elle refusait de répondre.
  • [3]
    Cas d’une fille de onze ans placée, entre autres, parce que le beau-père exigeait des fellations. La mère s’était écriée devant le travailleur social?: «?La belle affaire, elle en fera d’autres des pipes dans sa vie?!…?»
  • [4]
    Ainsi une bourrade dans le dos est une?déclaration amicale et se faire traiter de «?meuf?» ou de «?pute?», une déclaration pour entrer en contact…

1Penser et parler la sexualité dans les établissements relevant de la protection de l’enfance est une question qui se pose avec acuité pour les éducateurs. Se?retrouvant face à des enfants et adolescents témoignant d’une vie sexuelle fantasmatique, pulsionnelle, ils peuvent être convoqués dans celle-ci et devoir alors faire face à ces «?risques du métier?», contenir les tensions sociales de?la?mixité ou encore être garant du respect de l’intimité?[1].

«?Embrasse-moi sur la bouche si tu m’aimes?» Propos d’une mère en parlant à son fils de six ans.
«?Ce qui rend le registre de la sexualité difficile à évoquer, c’est… qu’il est difficile de parler de sexe de façon non sexuelle?».
Jean-Claude Lavie (2009, p. 224)
Un premier témoignage pour inaugurer ce thème?: «?Tu es content ce matin???» interroge Charlène, quinze ans, au lever, à son éducateur qui vient de prendre son poste. «?Oui?» répond celui-ci, quelque peu surpris devant tant de sollicitude. Charlène se montre ravie et part prendre sa douche avant d’aller à l’école. Cette scène, au cours de laquelle l’adolescente associe quelques autres jeunes filles à son questionnement, mais où l’aspect compulsif de ces interrogations finit par rendre cet éducateur soupçonneux, se répète lors de plusieurs levers. Il décide un énième matin de demander à la jeune fille ce qu’elle voudrait lui dire ainsi et-ou savoir. La réponse ne se fait pas attendre?: pour Charlène, quand l’éducateur lui répond qu’il est content, c’est qu’il a fait l’amour au cours de la nuit et, comme il répond «?oui?» tous les matins, elle imagine une vitalité sexuelle spectaculaire et à nulle autre pareille. Charlène ne manque pas d’en faire part à ses compagnes d’hébergement. L’éducateur en question devient ainsi, à son insu, titulaire d’une activité sexuelle intense étalée sur la place publique de l’institution et qu’il était sans doute bien loin d’imaginer?! Chacun d’entre nous est à même de comprendre comment une telle perception des évènements prend une tournure qui échappe à ceux-là mêmes qui sont l’objet de tels fantasmes. Charlène construit une complicité avec l’adulte autour d’un désir incestueux, bien évidemment non accompli, mais qui vient saturer d’ambiguïté et d’excitation la relation entre elle et l’éducateur. On imagine les conciliabules qui s’ensuivent où elle transmet à d’autres jeunes cette excitation.

Intensité émotionnelle des actes et des mots

2Un éducateur peut donc, à chaque instant, se trouver pris dans les rets de la vie sexuelle fantasmatique des enfants et des adolescents?: la moindre observation ou réflexion d’un adulte risque d’enflammer les esprits et de contaminer alors les perceptions. Les répercussions en sont quelquefois étonnantes avec des fantasmes de dévoilement de la vie privée [2], d’intrusion dans la sphère personnelle ou de séduction amoureuse pédophile chez les jeunes qui les initialisent, les véhiculent ou les entendent. Par ailleurs, Sandor Ferenczi a montré et démontré comment la «?confusion des langues?» pouvait entraîner des aspects dévastateurs chez les enfants et les adultes (1932).

3Ces préoccupations sont portées à l’incandescence par au moins deux facteurs. Tout d’abord par la proximité, ou la contiguïté, que les adolescents en grand bouillonnement pulsionnel entretiennent les uns avec les autres et, ensuite, par l’importance des effectifs d’enfants ayant subi des maltraitances sexuelles et qui sont hébergés dans nos maisons. En effet, il y a une inflation – je dis bien une inflation des maltraitances sexuelles conduisant à des placements. D’une manière générale, ces jeunes vivant en institution présentent un très grand degré d’excitation et d’hypervigilance sexuelles où il devient, pour eux, difficile de différencier les relations tendres des relations sexuelles. Les mots vont recevoir d’emblée des significations connotées sans être pour autant métabolisées. Chez une petite fille de dix ans dont les frères et sœurs avaient été violés par le père, j’avais employé lors de l’entretien d’admission l’expression «?enfants des deux sexes?» en évoquant le groupe qui l’accueillait. La fillette avait été tétanisée. Il m’avait fallu quelques instants pour comprendre que le mot «?sexe?» l’avait sidérée en percutant son écoute et son histoire familiale personnelle. Mais, sans doute, avais-je aussi à l’esprit ces maltraitances dans la mesure où j’emploie plutôt les mots «?garçons?» et «?filles?» que «?enfants des deux sexes?». Les préoccupations inconscientes des deux interlocuteurs n’empruntant pas les mêmes chemins, nous ne sommes jamais à l’abri des remous de l’inconscient?!

4Dans la vie en internat, la promiscuité engendre des émotions où la sexualité est plus souvent agie que parlée, notamment depuis ces petites filles d’une dizaine d’années qui proposent une fellation au garçon «?d’à côté?» ou ces petits garçons qui font aux filles des propositions tout autant pulsionnelles que peu adaptées aux âges des uns et des autres. Le feu du sexuel exalte les mots et excite les esprits. Il fait irruption presque à chaque instant, déliant la parole et entraînant les actes. Et pour nous qui travaillons en institution, comment ne pas uniquement réprimer?? Et, peut-être, comment autoriser la sublimation de faits ou de paroles évidemment répréhensibles?? Comment ne pas détruire la vie fantasmatique de l’enfant et ne pas se perdre dans un accompagnement éducatif vécu comme séducteur par l’enfant ou l’adolescent??

5La question est complexe, car beaucoup de ces enfants ont une connaissance approfondie d’une sexualité aberrante comme autant d’expériences vécues sans que des mots aient été mis sur les actes ou –?si mots il y a?– soient inadaptés aux sensibilités des âges considérés [3]. Les situations les plus banales de la vie quotidienne sont brutalement sexualisées et chaque élément va connaître son lot d’érogénéisation?: par exemple, la poupée de Caroline va être déshabillée, puis fendue entre les jambes à coups de ciseaux, avec les seins tranchés et arrachés et enfin tendue à l’éducateur pour voir sa réaction.

6Quant à Cynthia, cinq ans et demi, dont le père la fait coucher dans son lit, prend des bains avec elle, lui fait porter les chaussures à talon de son ex-femme et à qui il arrive de saisir promptement le sexe d’un adolescent et de dire «?beau zizi?». Que dire?? La réponse n’est pas aisée à fournir ni auprès de l’enfant en question ni pour les éducateurs. L’interdiction de toucher le corps de l’autre est rappelée en ces occasions, ainsi que la parole nécessaire permanente d’une appropriation de son propre corps. Les parents n’ont pas pu mettre une distance entre leur propre corps et celui de l’enfant où la dimension fusionnelle a acquis une dimension pathologique au fil du temps.

7Et que penser avec Ahmed, douze ans, dont la mère veut le faire circoncire alors que cet adolescent s’y oppose. Et de cette autre mère qui embrasse sur la bouche ce grand adolescent de quinze ans en lui disant?: «?Tu m’aimes hein???»

8Et il existe bien d’autres propos, ou situations, tous plus préoccupants les uns que les autres, où ces enfants sont perdus, prisonniers et malmenés par des pratiques sexuelles erratiques et énigmatiques qui les traumatisent d’autant. Certains enfants sont donc, en quelque sorte, assignés à la folie parentale comme d’aucuns sont «?assignés à résidence?», car il leur est imposé de vivre au domicile de l’un ou des deux parents au milieu d’un tapage sexuel incessant et au centre d’une scène primitive permanente. Ces paroles ou ces actes les terrifient, les soumettent à des violences im-pensables et les font s’identifier à l’agresseur. Pour survivre, l’enfant s’identifie à la personne qui l’abuse et se soumet à ses attentes même les plus folles. Pour permettre une compréhension de ce mécanisme, on peut dire qu’il est à l’origine du syndrome de Stockholm où les otages en viennent à remercier ceux qui les retiennent. Anna Freud écrira quant à elle que la victime va ensuite imiter les comportements de l’agresseur (1936).

9Dès lors, la question du traitement de la sexualité se pose avec acuité, car chaque mot, chaque attitude, chaque tentative de travail (collectif ou individuel) avec les enfants, vont être l’occasion de porter les mots ou les actes à un degré d’intensité émotionnelle pas toujours compréhensible par les adultes?: ces enfants maltraités sexuellement vivent un syndrome de stress post-traumatique complexe à chaque moment de leur vie. Ils captent quelque chose d’un vécu qui les ramène à une situation initiale de victime porteuse d’une détresse qui s’exprime de différentes façons, mais toujours inadaptée à la situation.

Un éducateur peut se trouver pris dans les rets de la vie sexuelle fantasmatique des enfants et adolescents.

Description de l'image par IA : Visage flou d'une personne, expression de détresse ou de confusion.

Un éducateur peut se trouver pris dans les rets de la vie sexuelle fantasmatique des enfants et adolescents.

Des «?obstacles?» à la parole

10Aujourd’hui, parler de sexualité ou de vie amoureuse n’est pas simple pour les éducateurs d’une structure, car de nombreux «?obstacles?» voient le jour. En voici sept parmi, sans doute, beaucoup d’autres?:

11??Appelés autrefois «?les risques du métier?», ceux-ci sont devenus aujourd’hui beaucoup plus prégnants qu’au temps du roman Les Risques du métier de Simone et Jean Cornec (1962) popularisé par le film d’André Cayatte où, sous les traits de Jacques Brel, un instituteur est accusé à tort de pédophilie. Beaucoup d’éducateurs restent très à distance pour ne pas être visés par ce genre d’accusations tant le sujet est devenu brûlant et les rend méfiants?;

12??Les distorsions qu’il peut y avoir entre les discours des éducateurs et ceux des parents entraînent des ajustements permanents pour ne pas disqualifier totalement la parole parentale?;

13??L’implantation du «?sexuel?» dans les établissements est significative en raison même de la concentration des enfants attentés, incestés et violés, vivant une sexualité souvent pulsionnelle?;

14??Dans notre société contemporaine, la multiplication des images sensuelles, suggestives et provocatrices, ainsi que des propos du même acabit renvoyant un message dilué, s’ajoute. Sur les affiches et écrans, le jeu des corps a maintenant supplanté les enjeux du cœur et une partie des adolescents s’identifie à la vision erronée proposée par ces supports (que penser d’une société où, pour vendre une éponge, celle-ci doit être montrée en train de simuler un coït avec un hérisson?? Sans compter la mise en scène du végétal et de l’animal. Ou que penser encore d’une crème qui doit être battue, liée et fouettée pour être désirable??…)?;

15??L’existence de tensions sociales dans la mixité, où les rapports garçons-filles sont surdéterminés par un important repli viriliste, ou encore de normes sexuées entraînant une hiérarchisation des sexes avec une sorte de vécu «?villageois?», où les réputations de filles sont faites sur des apparences, constituent autant d’éléments pénétrant également les établissements. On voit se développer un néocommunautarisme sur divers plans en termes de sexes, d’ethnies, de religions, où la mixité contraint les filles plutôt qu’elle ne les libère. À ce titre, la fausse bonne idée, consistant à faire réguler l’espace public à partir des compétences du privé des jeunes adultes, a produit un effet désastreux en termes de rapports sociaux de sexe. Je pense à la valorisation fréquente des «?grands-frères?» par les élus dans les banlieues ou encore au film La Journée de la jupe dont le thème rend bien compte de la nature des relations garçons-filles, même si les relations sont toujours tendues à l’adolescence.

16La porosité résultant de l’existence de tensions sociales dans la mixité et de normes sexuées agite la vie quotidienne sur les groupes?: ce que nous prenons pour des injures ou des agressions verbales est vécu par les adolescents comme des tentatives de contact ou de séduction [4]?;

17??Un autre «?obstacle?» à la libre parole entre éducateurs et adolescent est la volonté de respect de la part des éducateurs de ne pas s’immiscer dans la vie des adolescents afin de préserver une intimité qu’ils pensent légitime?;

18??Pour d’autres, le militantisme va supplanter la réflexion et la réponse à une première relation sexuelle sera la volonté de pose d’un implant pour se prémunir de grossesses éventuelles.

Des pistes de réflexion

19Cependant, une fois ces quelques obstacles évoqués, travaillés et éventuellement franchis, il est loisible d’aborder avec ces enfants et ces adolescents les questions qui les préoccupent. Des pistes de réflexion voient alors le jour?:

20La première consiste à assurer la confidentialité des informations relatives à un enfant. Le fait de se confier à son éducateur n’implique pas que chaque encadrant soit au courant quelques minutes plus tard sous prétexte de discussions en réunion d’équipe. Le droit à l’intimité peut s’exercer dans certaines situations. À l’éducateur de savoir faire le tri entre ce qui peut être rapporté à l’ensemble de l’équipe et ce qu’il peut conserver par devers lui. Rappelons Jacques Lacan qui nous signifie que?: «?Il est impossible de dire toute la vérité car la dire toute est impossible et c’est par cet impossible que la vérité tient au réel…?» (2001, p. 509). Ainsi, notre savoir est toujours incomplet quelles que soient les situations. C’est pourquoi la problématique de la sexualité d’un enfant ne doit être ni transparente ni publique. C’est une dimension éthique qui nous guide pour éviter théâtralisation et prosélytisme.

21Il est possible également d’aborder les questions qui préoccupent les jeunes en sortant de la dramatisation sans pour autant banaliser et en se rappelant que la sexualité infantile est bien celle de l’enfant même si –?et surtout si?– elle est active, et non celle de l’adulte. «?Zones?» et «?buts?» diffèrent. L’adulte a refoulé son histoire infantile. Les confondre comme tel constitue un exemple d’effraction adulte en l’enfant.

22Il convient encore de se souvenir qu’il est très compliqué de parler de sexualité, et non pas seulement de sexe, car l’adulte oublie trop souvent toute la dimension affective, la nécessité de parler de «?garçon?», de «?fille?», de différences dans les approches amoureuses, intellectuelles, etc. Les composantes affectives ne sont pas les mêmes selon les personnes et les sexes, et l’estime de soi entre l’un et l’autre, pour l’enfant, se compare à des modèles fiables et accessibles.

23L’échange avec l’enfant n’est pas un interrogatoire. L’ouverture à un dialogue sans que le jeune soit forcé à l’échange s’avère être une piste. Se souvenir qu’il est toujours plus facile d’échanger, à cet âge, avec quelqu’un du même sexe.

24Être son confident certes mais sans excès, car il est facile de basculer dans la séduction à un âge où tout est «?érotisable?». Cette attitude entraînerait le fait de ne pas parler de sa propre sexualité, de ne pas parler à la place de l’enfant ou de l’adolescent et, enfin, de ne pas vouloir tout savoir.

25Il convient aussi de tenter de répondre au brouillage générationnel contemporain de tous ordres –?les parents qui font de leurs enfants les complices de leurs malaises, ceux qui font tout avec eux, ceux qui exportent leurs angoisses ou leurs dépressions sur ces derniers, les blogs comme autant de journaux intimes à ciel ouvert, etc. Pour cela, il est important de veiller au maintien et à l’instauration de tiers différenciateur que nous sommes et que nous avons à concrétiser chaque jour dans nos paroles et nos actes.

En conclusion

26Pour conclure momentanément, deux observations me semblent importantes?: la première a trait au métier d’éducateur. Aujourd’hui, il ne faut pas oublier qu’être éducateur, c’est «?faire avec?» la sphère affective?: la sienne et celle de l’enfant. Être éducateur, c’est prendre quelques risques afin que l’affection donnée à l’enfant soit perçue et que celui-ci puisse voir en l’adulte un être chargé de le conduire vers des chemins moins escarpés. Un éducateur n’est pas un enseignant même si, d’une façon générale, la confrontation du professionnel à certains propos, à certaines attitudes d’enfant, vient troubler sa propre parentalité, son identité. La seconde a trait à l’organisation institutionnelle d’une structure qui se fonde sur des consignes précises à partir des codes de la société imposant des règles de vie commune. C’est ainsi que nous nous appuyons sur le règlement de fonctionnement de nos établissements qui, par exemple, interdit les relations sexuelles dans le cadre simple d’une règle disciplinaire et non dans le cadre d’une loi naturelle. Cette règle est simplement établie pour préserver la paix sociale et la paix psychique à l’intérieur d’un établissement. Ni plus ni moins…

Bibliographie

  • Ferenczi S., 1932, Confusion de langues entre les adultes et l’enfant, Payot, 2004.
  • Freud A., 1936, Le Moi et les mécanismes de défense, Puf, 2001.
  • Lacan J., 2001, Autres Écrits, Paris, Le Seuil.
  • Lavie J.-C., 2009, « Le sexe dans la bouche », in Penser/Rêver, Éditions de l’Olivier, n°16.

Date de mise en ligne : 21/11/2011

https://doi.org/10.3917/jdp.292.0065