Article de revue

L'enfant trop vivant

Pages 32 à 36

Citer cet article


  • Metz, C.
  • et Thévenot, A.
(2008). L'enfant trop vivant. Le Journal des psychologues, 255(2), 32-36. https://doi.org/10.3917/jdp.255.0032.

  • Metz, Claire.
  • et al.
« L'enfant trop vivant ». Le Journal des psychologues, 2008/2 n° 255, 2008. p.32-36. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-journal-des-psychologues-2008-2-page-32?lang=fr.

  • METZ, Claire
  • et THÉVENOT, Anne,
2008. L'enfant trop vivant. Le Journal des psychologues, 2008/2 n° 255, p.32-36. DOI : 10.3917/jdp.255.0032. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-journal-des-psychologues-2008-2-page-32?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/jdp.255.0032


Notes

  • [1]
    Nos remerciements à Hervé Mantz, psychiatre, pour ses avis éclairés.
  • [2]
    Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders dsm-iv-tr (Text Revision), juillet 2002.
  • [3]
    Loi n° 2007-297 du 5 mars 2007 relative à la prévention de la délinquance.
  • [4]
  • [5]
    Thévenot A., Metz C., 2007, « Instabilité psychomotrice ou hyperactivité ? Enjeux des glissements des discours sur la psychopathologie infantile », colloque international, Belo Horizonte, Brésil (août).
  • [6]
    ir-itep « Les Tilleuls », Scharrachbergheim.
  • [7]
    Mme Hélène Barillon, enseignante spécialisée; M. Hervé Reiss, éducateur spécialisé; Mme Françoise Egner, directrice de l’institution, à qui nous adressons nos remerciements.

1À partir de leur expérience de psychologues en cmpp travaillant auprès d’enfants dits « hyperactifs », les auteurs montrent comment le discours sur l’enfant se substitue à la parole de l’enfant. De ce fait, ce qui pourrait être recherché comme cause du comportement instable d’un enfant est absent et c’est le comportement, devenu maladie, qui se trouve alors envisagé comme cause des difficultés de l’enfant. Face aux discours des parents, des médecins et des pédagogues, d’autres voies éducatives et pédagogiques permettraient d’ouvrir un espace aux dires de l’enfant.

2La notion de désordre, souvent péjorative, prend actuellement un sens particulièrement insistant du côté de la psychopathologie [1], puisqu’il renvoie, dans sa traduction anglaise, à la classification du dsm-iv[2]. En français, ce manuel décrit les « troubles mentaux », or « trouble » renvoie de la même façon à l’idée de désordre (Metz et Thevenot, 2006) : au xvie siècle, « trouble » désignait « un état affectif pénible fait d’angoisse et d’une activité mentale excessive, incontrôlée » ; au xixe siècle, le trouble consistait en « une modification pathologique des activités de l’organisme ou du comportement de l’être vivant, un dérèglement ». Aujourd’hui, le trouble désigne « l’état de ce qui cesse d’être en ordre » (Le Petit Robert). Ainsi défini, le trouble est ce qui échappe au contrôle, à la maîtrise.

3Le « trouble de l’ordre public », très mal toléré par notre société actuelle, car source d’anxiété et de sentiment d’insécurité, fait l’objet de répressions et de sanctions repérables dans une loi encore récemment réactualisée [3], c’est dire à quel point le désordre est l’objet des préoccupations contemporaines. Rappelons les « émeutes » de 2005 et le sentiment d’insécurité qu’elles ont entraîné (ou qui a été en partie orchestré ?). Le désordre est donc ressenti par notre société comme intolérable, perçu comme une agression et traité par la répression : le trouble est à éradiquer. À cela s’ajoute une psychiatrisation du désordre qui devient, dans le dsm-iv, synonyme de maladie mentale. Qu’induit cette psychiatrisation ? Une perte de sens ? En assimilant troubles et désordres à la maladie, la signification en est abrasée. L’aspect fécond est aboli. Le désordre, potentiellement jubilatoire, est réduit à une production psychopathologique ou prédélinquante.

4Nous illustrerons notre propos par ce qu’il est d’usage d’appeler actuellement « hyperactivité » et qui est emblématique de la lecture contemporaine du symptôme par le social. Nous verrons que deux lectures coexistent dans les courants de pensée actuels, proposant deux perceptions du « désordre » causé par l’enfant qui correspondent à deux manières de traiter ce « trouble » de façon radicalement différente. En arrière-plan se joue la question fondamentale qui est celle de la subjectivité de l’enfant : est-il sujet de son désir ou est-il objectivé par un certain discours scientifique ?

L’enfant turbulent : nouveau comportement ou nouveau regard ?

5Dans notre pratique de psychologues en cmpp, lieu de consultation accueillant des parents et leurs enfants pour des difficultés relevant le plus souvent du registre de la psychopathologie de la vie quotidienne, nous discernons une évolution : depuis quelques années, il semble que les « troubles » du comportement des enfants constituent un motif croissant de consultation. Les enfants dont il est question sont le plus souvent de très jeunes enfants, de quatre à cinq ans, ou des enfants d’une dizaine d’années. Notre observation converge avec ce qui s’observe au niveau national, où les consultations pour de très jeunes enfants révèlent des symptomatologies plus fréquentes et plus précoces qu’auparavant : agitation, hyperactivité, troubles attentionnels, agressivité, selon les résultats de l’enquête eap menée en 2002 auprès de quatre-vingt-treize psychologues de la petite enfance.

Supprimer le désordre ?

6Le courant exposé dans l’expertise Inserm relative au « trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent », et qui a été largement débattu, considère que les troubles du comportement correspondent à un dysfonctionnement spécifique que révélerait un ensemble de signes comportementaux observables objectivement. Dans ce cadre, les problèmes de comportement des enfants hyperactifs sont d’ordre neurologique, l’enfant dit « hyperactif » souffrant d’une maladie : « Le dysfonctionnement cérébral résulte en fait d’un trouble biochimique quantitatif qui concerne les neurotransmetteurs : manque de sérotonine et excès de dopamine[4]. »

7Le « désordre », dans ce cas, n’est ni à élucider ni à replacer dans un cadre général complexe et multidimensionnel, il est à réduire, éventuellement, au moyen de médicaments. Une lecture étayée sur le modèle des neurosciences propose des prises en charge qui réduisent les troubles, par le biais de médicaments (Ritaline ou Méthylphénidate) et-ou de thérapies cognitives comportementales. Dans cette approche, les repères psychopathologiques, tels que les notions de structure, de symptôme, de modalité défensive, etc., ne sont pas pris en compte (Bergeret, 1996).

Un symptôme à entendre ?

8Au contraire, certains psychanalystes (Lebrun, 1997 ; Melman et Lebrun, 2002) relient les formes actuelles d’expression de la psychopathologie à l’évolution de notre société, conduisant à l’émergence d’une nouvelle économie psychique. En revanche, d’autres auteurs (Julien, 1991 ; Théry, 1993 ; Hurstel, 1996 et 2001) ont pris différemment en compte cette évolution, rattachée en particulier à une lente et progressive remise en cause d’un ordre social patriarcal décelable à travers l’évolution sur plus d’un siècle des statuts juridiques des hommes, des femmes et des enfants. Pour ces derniers, la symptomatologie serait à entendre comme une manifestation d’un malaise du sujet dans la culture. Cependant, au-delà de l’impact de la culture, ces différentes approches psychanalytiques s’intéressent à la singularité de chaque sujet, le symptôme produit constituant l’expression d’un conflit inconscient.

9De nombreux praticiens rappellent d’emblée que ces « turbulences » comportementales font souvent partie du développement ordinaire de l’enfant et mettent en garde contre un diagnostic hâtif.

10Selon l’approche psychanalytique, les « désordres » du comportement ne sont pas des « troubles » au sens d’une maladie caractérisée, mais peuvent être des formations de l’inconscient. Pour M. Mannoni (1967), « le symptôme vient à la place d’une parole qui manque, créé à l’attention de l’interlocuteur » (p. 48). Contrairement à l’approche comportementale, le symptôme est ici une modalité d’expression du sujet. Supprimer le symptôme d’emblée revient à ne pas entendre son message.

11De plus, selon J. Lacan (1973), le symptôme contient sa part de jouissance : « Il est clair que ceux à qui nous avons affaire, les patients, ne se satisfont pas, comme on dit, de ce qu’ils sont. Et pourtant, nous savons que tout ce qu’ils sont, tout ce qu’ils vivent, leurs symptômes mêmes, relève de la satisfaction. » (P. 32.) Pour ces raisons, il ne s’agit pas d’éradiquer d’emblée le symptôme, mais de permettre aux sujets en souffrance d’accéder à leur parole : le symptôme peut alors céder. Pour certains sujets, le symptôme a une fonction de prothèse en nouant le symbolique, le réel et l’imaginaire. Il est alors un effet de la structure du sujet que Lacan nomme alors « sinthome ». Il distingue ainsi le sinthome, qui ne chute pas, du symptôme, qui tombe « de surcroît » (Lacan, 1962).

De plus en plus souvent, des enfants viennent consulter en cmpp pour des difficultés qui relèvent du registre de la psychopathologie de la vie quotidienne

Description de l'image par IA : Femme en bleu aide un enfant en vert à s'habiller, assis sur canapé rouge.

De plus en plus souvent, des enfants viennent consulter en cmpp pour des difficultés qui relèvent du registre de la psychopathologie de la vie quotidienne

Comment la société et les institutions traitent-elles le désordre causé ?

12Ces deux cadres de conceptualisation fondent deux manières de traiter le « désordre ». L’enfant sujet sera entendu, l’enfant objectivé ne le sera pas forcément et il sera traité de manière à ce que le désordre cesse avant tout. L’hyperactivité du dsm-iv rejoint ainsi insidieusement la catégorie du « trouble de l’ordre public » au sens où celui-ci n’est pas tolérable, même pas le temps d’écouter l’enfant, et d’ailleurs pourquoi le faire ? Dans le premier cas, le désordre est causé par une maladie trouvant son origine dans le fonctionnement neurobiologique ; dans le second, la visée de la société est de réprimer, voire de sanctionner, le désordre.

Tableau 1

Répartition des types de prise en charge

Description de l'image par IA : Graphique montrant la répartition des types de prise en charge médicale.

Répartition des types de prise en charge

L’hyperactivité dans le cadre d’une recherche clinique

13À partir d’une recherche [5] menée auprès d’une population d’enfants diagnostiqués « hyperactifs » par des neuropsychiatres, nous avons interrogé la manière dont le désordre causé par l’enfant a été considéré et traité. Par le biais d’associations de parents, nous avons rencontré vingt familles qui avaient au moins un enfant pour qui un diagnostic d’hyperactivité (en référence au dsm-iv) avait été posé. Au moment de l’enquête, les enfants étaient âgés de huit à douze ans, il y avait quatre filles et seize garçons (répartition qui correspond aux chiffres nationaux). Les données de cette recherche sont en cours d’analyse, nous n’en présenterons que des résultats partiels.

14Pour chaque famille, nous avons rencontré les parents (parfois un seul) avec lesquels nous avons mené un entretien semi-directif. Dans un second temps, nous avons eu un entretien et réalisé des épreuves projectives avec l’enfant : le Rorschach et le tat (les fables de Düss pour les enfants de moins de dix ans).

15Les enfants ont tous un parcours médicopsychologique relativement complexe : souvent, plusieurs tentatives de psychothérapie, des rééducations orthoptiques et-ou psychomotrices, de l’orthophonie pendant plusieurs années et, depuis l’âge de six ans, tous ont été et-ou sont encore sous traitement médicamenteux (Ritaline). (Voir tableau ci-contre.)

Tableau 2

Répartition des enfants sous traitement médicamenteux en fonction de leur âge

Description de l'image par IA : Graphique à barres montrant âges réels et diagnostiqués d'enfants sous traitement.

Répartition des enfants sous traitement médicamenteux en fonction de leur âge

16C’est très tôt, majoritairement à l’âge de cinq ou six ans (âge d’entrée au CP), que s’est effectué le diagnostic d’hyperactivité. Si, dans un après-coup, les parents soulignent la précocité des difficultés rencontrées avec leur enfant : « Il ne dormait pas, il bougeait beaucoup, il était agité… », dans la plupart des situations, c’est le signalement de l’institution scolaire qui semble faire point d’origine de la maladie : « C’est en grande section de maternelle que l’on nous a dit… »; « Quand il est entré au CP, la maîtresse a dit qu’il fallait consulter… » Ensuite, les difficultés d’adaptation et d’intégration de leur enfant dans le système scolaire vont cristalliser l’ensemble des propos tenus sur leur enfant. Nous pouvons peut-être déjà ici repérer un effet du discours social, celui du champ scolaire étant particulièrement normatif, sur la manière dont des parents peuvent appréhender leur enfant.

17Nous allons maintenant, à partir des analyses des entretiens réalisés avec les parents, nous centrer sur les effets de ce diagnostic d’hyperactivité dans la représentation de leur enfant qui, selon nous, va influer sur la relation qu’ils entretiennent avec lui. Nous avons retenu ici deux points caractéristiques de l’ensemble des entretiens : le discours des parents met en avant un clivage de l’enfant, et sa disparition en tant que sujet.

Une perception clivée de l’enfant

18Compte tenu des présupposés neuro-scientifiques du dsm-iv, le diagnostic d’hyperactivité implique presque automatiquement un traitement médicamenteux. Il en a été ainsi pour la totalité des enfants rencontrés, une prescription de Ritaline a suivi de près le diagnostic médical. La plupart des enfants (dix-sept sur vingt) sont sous médicament depuis l’âge de six ans. Ce type de médicament a pour particularité de modifier considérablement le comportement de l’enfant, du moins pendant sa durée d’action. Les parents évoquent, en effet, un enfant qui présente deux visages : d’une part, un enfant idéalement calme, d’autre part, un enfant déchaîné : « Quand il n’est pas sous Ritaline, il est trop vivant ; et, quand il est sous Ritaline, il devient particulièrement calme. » Cet enfant qui cause du désordre est perçu comme « trop » vivant : la force vitale, quand elle déborde, n’est pas bon signe, elle est insupportable. Nous pouvons aussi nous interroger sur l’effet que ce discours parental peut avoir sur la construction subjective de leur enfant. Les parents se constituent ainsi une représentation clivée de leur enfant, considéré comme un bon ou un mauvais objet selon qu’il est ou non sous l’effet du traitement : « Il le prend à 7 h le matin, ça fait effet à 8 h, à 15 h c’était fini ; il saute partout, il court partout, il crie partout. ». Ici le « bon » enfant n’est pas seulement celui qui est calme et ne se fait plus remarquer à l’école, c’est un enfant docile qui ne s’oppose plus aux exigences des adultes. Ce dernier aspect nous conduit à une deuxième caractéristique des discours parentaux qui est une certaine objectivation de leur enfant.

Une disparition du sujet

19Un certain nombre de travaux soulignent l’effet objectivant de la nosographie du dsm-iv qui réduit certaines productions infantiles à des troubles comportementaux. Si nous n’ignorons pas que solliciter des parents à propos de leur enfant dans le cadre d’une recherche peut avoir pour effet de placer l’enfant en « objet d’étude », nous avons néanmoins été questionnées par le peu de place que ces parents accordaient à la parole et au ressenti de leur enfant. En effet, dans nos entretiens, les parents évoquent essentiellement les comportements de leur enfant, ces comportements qu’ils décrivent sans jamais les interroger. Les parents ne se questionnent pas et ne paraissent pas questionner leur enfant, aussi est-il acteur sans être auteur de ses actes : « Quand votre fils vous traite de putain, enfin de choses assez difficiles à entendre, bon, c’est qu’il ne sait pas bien qu’il ne faut pas. » Si ces injures font souffrir la mère de Thibaut, elle n’interroge pas pour autant ce qui peut se jouer entre elle et son fils. Le discours sur l’enfant se substitue à la parole de l’enfant. Dans beaucoup d’entretiens, les parents semblent face à un enfant agi par son hyperactivité, un enfant qui ne peut répondre de ses actes. Le comportement instable, qui pourrait être envisagé comme une conséquence symptomatique d’un conflit psychique inconscient, est ici renversé en cause des difficultés de l’enfant. C’est l’hyperactivité qui devient la seule responsable de ses problèmes : « C’est sa maladie », nous disent plusieurs parents.

20Ces résultats de la recherche mettent en évidence les points déjà mentionnés lorsque le diagnostic est posé en référence aux théories exclusivement neuroscientifiques. Ni la famille ni l’école ne supportent le désordre causé par l’enfant hyperactif, et ce désordre n’est pas interrogé. Ces parents préfèrent l’envisager comme une maladie de l’enfant, point de vue qui leur évite de se remettre en cause. Ils semblent préférer comme traitement un règlement de l’agitation au moyen d’un médicament. L’enfant est objectivé, il n’est ni sujet ni auteur de sa parole ou de ses actes. Quant à l’école, nous ignorons si ce désordre a conduit l’enseignant à repenser ses pratiques. Il semble que l’approche diagnostique centrée sur le symptôme, telle que le dsm-iv l’envisage, contribue à réduire l’enfant à son comportement et ne laisse plus aucune place à sa parole.

21Nous poursuivons avec l’exemple original d’une école qui, confrontée au désordre, a choisi de repenser sa pratique.

Adaptation des pratiques pédagogiques dans un itep[6]

22Les instituts éducatifs, thérapeutiques et pédagogiques (itep) sont des établissements médico-éducatifs qui ont pour vocation d’accueillir des enfants ou des adolescents présentant des troubles importants du comportement. Aux Tilleuls, le projet d’établissement fait une large place à l’aspect thérapeutique, sous forme de psychothérapies individuelles, d’un atelier thérapeutique, de consultations avec les parents. Toutefois, l’école interne rencontrait des moments de crises clastiques avec les élèves. Depuis un an et demi a été élaboré, par un éducateur et un enseignant [7], un dispositif permettant de traiter les problématiques que les enfants rejouaient sur la scène scolaire : le « forum civique ». Ce dispositif a été adopté par l’ensemble des enseignants. Le forum civique n’est pas qu’un outil, il est construit autour de la parole de l’enfant, considéré comme sujet et comme auteur de sa parole. Il comprend trois temps : l’ordre du jour, le jeu de rôle et la discussion-débat qui font appel au vécu de l’enfant et qui, de fait, ont un impact spécifique.

23L’ordre du jour concerne les questions que les élèves ou l’enseignant ont notées durant la semaine et qui attendent d’être discutées, voire résolues. Ainsi un enfant qui se plaint d’un conflit : « Gilles m’a frappé, je lui ai rien fait » à qui l’on répond : « Tu en parleras au forum » ; cet élève comprend que sa parole est prise en compte, il réalise que les difficultés qu’il rencontre sont prises au sérieux et qu’il va avoir la possibilité d’exprimer tout cela et d’être entendu. Il comprend que sa parole a une valeur et, du coup, comprend la valeur de la parole en soi. Cette prise de conscience part du vécu de l’enfant, il peut alors véritablement intérioriser la valeur de la parole en elle-même. L’élève a donc d’emblée ici un statut de sujet, mais il est aussi sujet de son désir inconscient, ce qui conduit à aborder la question des transferts dans la classe.

« Le transfert dans la classe »

24Cette expression est empruntée à F. Imbert : « Il y a transfert [dans la classe] au sens où il y a actualisation de désirs inconscients pour l’élève […] ou encore [il y a] mobilisation de questions jusque-là restées sans réponse. […] il arrive alors que des messages scellés, qui tournaient en rond […] trouvent leurs destinataires. » (Imbert, 2005.)

25Le forum civique peut ainsi permettre à l’élève de trouver un récepteur à ses propres questions conscientes et peut-être aussi inconscientes, telles que : Qu’est ce que la règle ? Qui est l’autre ? Ma parole a-t-elle un sens pour l’autre ? Quelle en est sa valeur ? Et moi, est-ce que j’en ai une de valeur ?, etc. « Quelqu’un en moi entre en communication avec quelqu’un en l’autre, à propos de quelque chose qui ne pouvait se faire entendre jusque-là, et c’est absolument bouleversant. » (Imbert, 2005.)

26Outil de médiation entre l’enseignant et l’élève, le forum civique permet de dépasser la logique duelle entre eux deux, qui peut conduire à l’affrontement. Les transferts à l’œuvre dans la classe peuvent se répartir entre les pairs au lieu de se concentrer sur la personne du maître. Le maître ou la maîtresse ne se trouvent plus dans la position d’objets uniques de transfert, d’objets d’un transfert quasi obligatoire. À travers le forum civique, le conflit peut être explicité, élaboré, surmonté. Les élèves effectuent un véritable apprentissage de la régulation des conflits.

Le jeu de rôle

27Cette technique fait aussi appel au vécu du sujet. Plus spécifiquement, D. W. Winnicott a particulièrement insisté « sur la nécessité du développement de la capacité de jouer et donc du jeu, chose naturelle et universelle pour définir l’individu sain » (1975). Ainsi, le jeu est activité créatrice, c’est « une forme fondamentale de la vie » et « une dimension de la culture » (Page, 2000). Pour D. W. Winnicott, « accepter la réalité ne signifie pas s’y soumettre, mais être créatif par rapport à elle afin de pouvoir la questionner, y compris dans ses manifestations les plus quotidiennes » (op. cit.). Le jeu de rôle permet à l’élève de développer ses capacités créatives, base de l’homme sain et, d’autre part, lui permet d’accepter la réalité. Il est donc à la fois thérapeutique et socialisant. La condition en est que l’adulte soit garant du cadre (lieu, scénario, absence de jugement de valeur). Le jeu apporte un gain de plaisir qui permet au vécu corporalisé de l’enfant d’être intériorisé. Le temps suivant fait appel à la réflexion et à la confrontation aux idées de l’autre.

La discussion-débat

28Les commentaires croisés entre joueurs et spectateurs permettent ensuite d’explorer et d’ouvrir la question du sens. Le jeu de rôle accorde un degré de liberté au « faire semblant » qui accentue le côté ludique, dû aussi au fait d’imiter l’adulte. Le débat permet la distanciation – « l’homme est avant tout un être de langage « (Vanier, 1998) – dirait Lacan, et les deux ensemble, débat et jeu de rôle, permettent un véritable impact chez l’élève.

Pertinence de l’expérience

29L’ensemble des enseignants, convaincus par la forte diminution des situations d’urgence et par la meilleure gestion de celles qui subsistaient, intéressés par la variété des possibilités offertes (un forum a été consacré à trouver ensemble des idées pour aider une fillette de la classe rejetée à s’intégrer, un autre a fait l’objet d’un jeu de rôle à la suite d’une campagne de prévention antitabac, etc.), a adopté et mis en place ce dispositif. Les forums ont lieu dans chaque classe à raison de deux temps d’une demi-heure par semaine.

Conclusion

30Le point de vue psychodynamique conduit à traiter bien différemment la question du désordre causé, que ce soit lors des forums de l’itep ou lors des psychothérapies. À ce sujet, nous avions développé ailleurs (Metz et Thevenot, 2007) le cas de Bertrand dont nous rappelons ici les conclusions : lesdits « troubles » du comportement n’ont pas été l’objet d’un travail direct, ils ont été très peu évoqués dans les séances, pourtant ils ont cessé.

31Au-delà des « troubles », tout un ensemble d’enjeux conscients et inconscients liés à une problématique familiale sur deux générations se sont dévoilés, convoquant les liens de Bertrand à ses parents, les liens du couple et l’histoire infantile des parents. Comme le rappelait J. Lacan (1986), « le symptôme de l’enfant se trouve en place de répondre à ce qu’il y a de symptomatique dans la structure familiale » (p. 13). Éradiquer d’emblée le symptôme sans entendre l’enfant et ses parents revient à les priver de leurs paroles et à passer à côté de l’essentiel : les enjeux inconscients et la souffrance psychique.

32Ainsi, si le désordre est difficile à supporter, sa valeur vitale, féconde et porteuse de sens, peut être prise en compte. C’est là toute la différence entre la manière objectivante de regarder l’enfant comme dans le dsm-iv et la créativité que le psychothérapeute ou les professionnels de l’itep sont contraints de déployer par la présence « trop vivante » de ce désordre porteur de sens. Dans l’ombre du dsm-iv, nous retrouvons la manière répressive dont une société règle ses comptes avec ceux qui ne sont pas conformes. L’enfant qu’on appelle trop rapidement « enfant-roi » n’est alors qu’un roi fantoche, gavé d’objets et-ou de médicaments, mais qui n’a pas droit à la parole.


Date de mise en ligne : 01/12/2010

https://doi.org/10.3917/jdp.255.0032