Diversité des trajectoires individuelles sur le long terme : apport des analyses longitudinales en général et de l’analyse de séquence en particulier
Pages 14 à 24
Citer cet article
- GAUTHIER, Jacques-Antoine,
- Gauthier, Jacques-Antoine.
- Gauthier, J.-A.
https://doi.org/10.3917/inso.201.0014
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Notes
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Au sens où elle traite les trajectoires individuelles comme des totalités.
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L’ensemble des statuts possibles doit être dénombrable.
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[3]
À l’image du tableau des distances kilométriques entre les villes d’une région, dans la matrice dont il est question ici, chaque ligne et chaque colonne correspondent à un individu. Les cellules contiennent la mesure de la différence (distance) entre les séquences des deux personnes associées respectivement à la ligne et à la colonne correspondantes.
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[4]
Pour une description détaillée de cette recherche, voir Levy, Gauthier et Widmer, 2006.
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[5]
De manière à maximiser la taille de l’échantillon et l’information des séquences individuelles, nous n’avons retenu ici que les femmes de trente ans et plus.
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[6]
La régression logistique permet de mesurer l’influence qu’exerce la modalité d’une variable explicative (par exemple un niveau de formation « Haut ») sur la probabilité de suivre l’un ou l’autre des types de trajectoires produits par l’analyse de séquence (par exemple « Temps partiel »), par rapport à une modalité et une trajectoire de référence (ici, formation « Moyenne » et trajectoire « Au foyer »). Lorsque la variable à expliquer contient plus de deux modalités, ce qui est le cas ici, on utilise un modèle dit multinomial.
Comprendre et représenter les trajectoires sociales des individus dans le temps est un exercice ardu rendu possible par les analyses longitudinales. Parmi celles-ci, l’analyse de séquence permet de regrouper les individus qui ont des trajectoires comparables et d’en évaluer la proportion. Après avoir expliqué les origines et les spécificités de cette méthode, celle-ci est appliquée aux trajectoires de conciliation entre vie familiale et vie professionnelle des femmes suisses de 16 à 65 ans. Les arbitrages faits en matière de durée du temps de travail ou de temps passé à s’occuper de l’espace domestique varient fortement selon différents critères sociaux et éducatifs.
1Au tournant du XXe siècle, l’urbanisation galopante des grandes villes des États-Unis d’Amérique conduit à une concentration de populations venant d’horizons très divers. De ce développement rapide et massif découlent de nouveaux phénomènes sociaux, parmi lesquels des problèmes d’intégration et de délinquance. Pour comprendre les changements à l’œuvre et leurs conséquences sociales, les premiers sociologues de l’école de Chicago se sont intéressé à la logique des biographies déviantes dans le contexte structurel de la ville (Joseph et Grafmeyer, 2004). Une documentation riche et variée (entretiens, observations, documents administratifs), souvent longitudinale, nourrissait ces recherches. Progressivement, elles ont été supplantées par l’emploi massif des méthodes quantitatives associées aux études de marché notamment (Abbott, 1997). Il faut attendre les années 1970 pour assister à un regain d’intérêt des sociologues pour les approches longitudinales (Pendaries, 1991), par le biais de collectes de données, qualitatives ou quantitatives, soit rétrospectives (récits de vie et calendriers de vie) soit prospectives (panels). Également à cette période émerge la perspective du parcours de vie (Elder, 1999).
2Après avoir brièvement illustré quelques conditions du développement des analyses longitudinales, cet article présente les spécificités de l’analyse de séquence, méthode qui permet un traitement visuel et statistique des données longitudinales structurées. Comparer des séquences permet de les regrouper en types sociologiquement significatifs et de les analyser à l’aide de procédures statistiques standards. Cette méthode est appliquée ici aux parcours professionnels de femmes suisses de 16 à 65 ans. En mettant en évidence les spécificités qui structurent leurs trajectoires individuelles, elle permet de distinguer quatre modèles distincts de rapport au travail rémunéré et aux activités domestiques.
Des histoires de vie en contexte
3À partir de deux enquêtes longitudinales menées respectivement dix ans avant et au début de la Grande Dépression aux États-Unis (1920 et 1929), Elder (1999) met en évidence cinq principes qui permettent de conceptualiser les trajectoires de vie. Le premier insiste sur la nécessité de les considérer dans leur contexte spatial et historique particulier. Le second affirme que les trajectoires de vie sont interdépendantes (le chômage des pères impacte la situation des épouses et des enfants). Le troisième invite à considérer la temporalité des événements de vie (les enfants nés avant la Grande Dépression s’en sortent mieux dans un premier temps que ceux nés à son début). Le quatrième intègre l’intentionnalité des acteurs pour mieux comprendre comment, face à des aléas identiques, deux individus vont faire des choix différents. Le cinquième principe, enfin, postule qu’à tout moment de la vie des modifications de la trajectoire peuvent survenir, contribuant à sa réorientation. Elder montre ainsi comment la création en 1944 d’une bourse fédérale, le GI Bill, et un marché du travail plus favorable ensuite ont bénéficié des années plus tard à la cohorte la plus jeune, initialement défavorisée. En effet, ceux-ci ayant été plus largement mobilisés durant la Deuxième Guerre mondiale et celle de Corée que ceux de la cohorte la plus ancienne, ils ont davantage bénéficié du GI Bill, ce qui a compensé le désavantage initial lié à la Grande Dépression.
Conceptualisation et opérationnalisation des trajectoires de vie
4Différents modèles complémentaires permettent de conceptualiser la temporalité des processus sociaux. De Coninck et Godard (1990) en distinguent trois :
- Le modèle archéologique postule qu’un élément du passé permet d’expliquer l’essentiel d’une situation ultérieure. Ce cadre privilégie la dimension balistique d’une trajectoire de vie à travers un mécanisme de structuration endogène ou déterministe, tel que le lien inféré entre l’acquisition d’un diplôme et l’intégration sociale subséquente.
- Le modèle du cheminement insiste sur la forme des trajectoires de vie et donc sur la logique du passage d’un état à un autre.
- Le modèle structurel, enfin, suppose une construction exogène des parcours de vie, par exemple sous l’effet conjugué d’institutions comme l’école, les assurances sociales et la législation en vigueur dans un lieu et un temps donnés.
5Dans une perspective de parcours de vie, ces trois modèles peuvent très bien coexister. En effet, le sexe peut être considéré comme une caractéristique initiale qui explique l’essentiel de la carrière professionnelle d’un individu. Pourtant le lien entre ces deux variables n’est pas univoque, ce qui incite à regarder plus précisément comment les transitions telles que la fin de la formation, l’entrée sur le marché du travail, la décohabitation, la mise en couple et la parentalité s’enchaînent et façonnent les trajectoires de vie. Mais pour expliquer l’existence de configurations particulières de ces transitions, on cherche aussi à identifier les instances institutionnelles les plus structurantes pour les parcours individuels, comme l’accès des femmes à l’enseignement supérieur, la prise en charge institutionnelle de la petite enfance ou l’existence d’un congé paternité de longue durée.
6Pour caractériser les parcours de vie, on considère en général quatre concepts : les événements, les transitions, les étapes et les trajectoires (Levy et al., 2005). Les événements sont des moments dans le temps qui font l’objet d’un traitement social particulier. Ils peuvent être valorisés et encadrés par des normes (un mariage, une naissance….) ou être accidentels et associés à des risques sociaux (le chômage, la maladie…). Les événements saillants sont souvent les déclencheurs de transitions caractérisées par une modification de la structure des rôles prévalant au sein d’un groupe : une naissance implique fréquemment un changement durable de la division du travail au sein du couple. Les étapes de vie sont ainsi des périodes durant lesquelles la variation de la structure des rôles est plus faible que durant les transitions, qui correspondent aux périodes qui délimitent les étapes. La trajectoire englobe les trois concepts d’événement, de transition et d’étape. Elle permet de prendre en compte simultanément l’occurrence et la temporalité des événements, ainsi que le nombre, l’ordre et la durée des étapes qu’ils définissent.
7La méthode de l’analyse de séquence (AS) permet un traitement visuel et statistique des données longitudinales structurées selon ces quatre concepts d’événement, de transition, d’étape et de trajectoire.
L’analyse de séquence pour étudier les trajectoires de vie
8Jusqu’au milieu des années 1980, la méthode longitudinale la plus largement utilisée était celle de l’analyse de survie et ses nombreuses variantes (Mills, 2010). Dans sa forme simple, elle permet d’exprimer la probabilité qu’un événement particulier survienne (par exemple, la naissance du premier enfant) à la suite d’un autre événement (par exemple, le mariage). Dans ces modèles, la dimension longitudinale se limite à deux moments dans le temps pour un même individu.
9Le sociologue américain Andrew Abbott a l’idée d’appliquer l’analyse de séquence, issue de l’informatique et de la biologie moléculaire, à des processus sociaux (Lesnard et Saint Pol, 2006). Depuis, cette méthode holistique [1] plutôt descriptive a connu un succès important grâce à des applications variées et des développements méthodologiques déterminants (Aisenbrey et Fasang, 2010).
10Le programme de base de l’analyse de séquence comprend quatre étapes distinctes, chacune se déclinant en fonction de la nature des données et de l’objectif des analyses (Gauthier, Bühlmann et Blanchard, 2014). Dans un premier temps, il s’agit de construire des séquences d’états pour chaque individu en attribuant un statut unique issu d’un ensemble fini [2] à chaque unité de temps (jour, mois ou année par exemple) sur une période donnée. L’exemple ci-dessous présente les trajectoires professionnelles de Sandrine et Christophe entre les âges de 20 et 40 ans à partir d’un ensemble de sept états (1. formation, 2. activité professionnelle à plein temps, 3. activité professionnelle à temps partiel, 4. exclusivement au foyer, 5. interruption choisie (ex. : sabbatique), 6. interruption subie (ex. : chômage, maladie) et 7. Retraite).
Exemple de séquences d’états pour deux individus : l’évolution du statut professionnel de 20 à 40 ans
Exemple de séquences d’états pour deux individus : l’évolution du statut professionnel de 20 à 40 ans
11La seconde étape consiste à quantifier à quel point la séquence de Sandrine est différente de celle de Christophe. Pour cela, un algorithme établit le nombre minimum d’opérations élémentaires d’insertion, de suppression et de substitution qu’il faut appliquer à la première séquence pour la transformer en la seconde. Plus ce nombre, appelé distance, est élevé, plus les séquences sont différentes. En général, le grand nombre de séquences conduit à regrouper ces valeurs dans une matrice de distances [3] pour toutes les paires de séquences repérées.
12Dans la troisième étape, on applique une analyse de classification automatique à cette matrice de distances afin de regrouper les séquences les plus semblables dans des groupes homogènes. Ceux-ci constituent les différents types d’une typologie de trajectoires individuelles.
13La quatrième étape met en relation la variable catégorielle correspondant à la typologie produite par l’analyse de séquence avec d’autres variables, à l’aide de régressions logistiques ou d’analyse des correspondances multiples par exemple.
L’exemple des parcours de vie professionnels de femmes vivant en Suisse
14L’application de l’analyse de séquence aux parcours professionnels de femmes helvétiques permet d’illustrer l’apport de cette méthode, en mettant en évidence les spécificités qui structurent les trajectoires individuelles. En effet, les institutions suisses, notamment celles liées à la famille, sont caractérisées par un mélange de traditionalisme et de libéralisme (Le Goff et Levy, 2016). Au cours du vingtième siècle, la situation économique de la Suisse s’est fortement améliorée. Dans le même temps, le niveau de formation de la population, en particulier des femmes, a significativement augmenté. La structure professionnelle s’est largement tertiarisée. Il est dès lors pertinent de se demander dans quelle mesure ce contexte particulier exerce une influence spécifique sur les trajectoires de vie des femmes et des hommes, dans le temps et d’une génération à l’autre. Trois hypothèses concurrentes concernant la structuration des parcours de vie sont fréquemment évoquées :
151. Dans quelle mesure sont-ils sexués, c’est-à-dire foncièrement différents entre les femmes et les hommes ?
162. À quel point sont-ils standardisés, sous l’effet d’institutions publiques ou privées de mise en phase (formation, production, assurances sociales…), de mise en relation (famille) ou de soutien (services d’accueil de la petite enfance) ?
173. Sont-ils au contraire individualisés sous l’effet des grands changements de la seconde modernité comme le contrôle des naissances, l’augmentation des divorces, la reconnaissance des identités et sexualités alternatives, la diminution de l’influence de l’Église, de l’Armée et de l’État-providence sur la manière de vivre en collectivité (Kohli, 1989) ?
18Pour répondre à ces questions, la troisième vague du Panel suisse de ménages (2002) comporte un calendrier de vie qui retrace les trajectoires professionnelles des répondants de l’âge de 16 ans jusqu’à la date de l’interview. Appliquée à ces données, l’analyse de séquence met en évidence un type dominant de parcours professionnel pour les hommes, fondé sur une activité sans interruption et à plein temps (non présenté sous forme de figure) et de quatre types de trajectoires pour les femmes (cf. figure 2) [4]. Dans les chronogrammes présentés dans la figure 2, l’abscisse représente l’âge des répondantes (de 16 à 65 ans) et l’ordonnée, la proportion d’entre elles occupant l’un ou l’autre des différents statuts possibles à un âge donné (cf. le code couleur associé). Le premier chronogramme représente l’ensemble des trajectoires professionnelles féminines avant l’analyse de séquence (N=1935) [5] et révèle une répartition relativement égale des statuts d’activités à plein temps, à temps partiel et au foyer à l’âge adulte. La typologie produite par l’analyse de séquence permet de distinguer des trajectoires professionnelles de ces femmes durablement contrastées (ce qui n’est pas le cas pour celles des hommes). Le premier type (34 %) est caractérisé par une activité à plein temps avec peu d’interruptions, qui correspond grosso modo au mode standardisé dominant chez les hommes. Le deuxième type (23 %) regroupe les femmes ayant travaillé durablement à temps partiel après une période de formation et une brève activité à plein temps. Une centration exclusivement sur le foyer est spécifique au troisième type (13 %), alors que dans le quatrième (30 %), on observe un retour à temps partiel sur le marché du travail après une période prolongée au foyer.
Typologie des trajectoires professionnelles des femmes entre les âges de 16 à 65 ans
Typologie des trajectoires professionnelles des femmes entre les âges de 16 à 65 ans
19Dans quelle mesure le fait d’appartenir à un groupe social particulier rend-il plus ou moins probable de suivre l’une ou l’autre de ces quatre trajectoires-types ? Pour répondre à cette question, on utilise la typologie comme variable dépendante d’une régression logistique multinomiale [6] dans laquelle la cohorte de naissance, le niveau de formation, le nombre d’enfant(s) et la classe sociale d’origine figurent comme variables explicatives. À des fins de simplification et pour garder le caractère exemplaire de cette présentation de l’AS, les résultats de la régression sont présentés de manière schématique (cf. figure 3).
Influence de facteurs sociodémographiques sur la probabilité d’appartenance aux types de trajectoires professionnelles des femmes (régression logistique, résultats schématisés)
Influence de facteurs sociodémographiques sur la probabilité d’appartenance aux types de trajectoires professionnelles des femmes (régression logistique, résultats schématisés)
20Dans la figure 3, une flèche orientée vers le haut ou vers le bas indique que posséder la modalité sur la ligne correspondante rend respectivement plus ou moins probable le fait d’appartenir au type de trajectoire situé sur la même colonne par rapport à la catégorie de référence en gris (deux flèches indiquent un rapport de chance respectivement très élevé ou très faible). Cette dernière étape de l’AS permet de contextualiser les trajectoires de vie individuelles dans l’espace social. On constate ainsi que les trajectoires « au foyer » sont par comparaison plus typiques de la cohorte de naissance la plus ancienne et sont donc historiquement situées, les types « temps partiel » et « retour » sont eux plus récents. Un niveau d’éducation élevé rend plus probable de suivre une trajectoire de type « temps partiel », alors que de faibles ressources scolaires sont plus souvent associées au type « au foyer ». Pour les femmes vivant en Suisse, avoir plus d’un enfant est rarement associé à une trajectoire professionnelle à plein temps. Assez logiquement, les femmes célibataires ou divorcées ont beaucoup moins de chance de suivre une trajectoire « au foyer » que les femmes mariées. La position sociale du père ne joue quant à elle qu’un rôle mineur ici.
21***
22L’analyse de séquence est une méthode holistique au sens où elle traite les trajectoires individuelles comme des totalités. C’est une approche exploratoire essentiellement descriptive qui offre la possibilité d’opérationnaliser le concept théorique de trajectoires à partir de données individuelles, sans a priori sur la logique sous-tendant leur déroulement. Sa force consiste en sa capacité à considérer simultanément l’occurrence des transitions de vie, ainsi que la durée et l’ordre des étapes correspondantes. Les types mis en évidence dans cet article montrent notamment qu’il existe une variété limitée de modèles de parcours de vie au cours des dernières décennies, confirmant mais de manière nuancée les hypothèses considérées. Les trajectoires observées sont effectivement largement sexuées, mais le type « Plein temps », typiquement masculin, est suivi toutefois par une proportion non-négligeable de femmes. Les parcours standardisés (formation, production, retraite) sont majoritaires, mais accompagnés de modèles alternatifs, plus individualisés et associés notamment à l’absence d’enfant ou à des ruptures biographiques (séparation, veuvage).
Bibliographie
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