Éléments pour une clinique de la co-incidence
- Par David Fauvel
Pages 464 à 470
Citer cet article
- FAUVEL, David,
- Fauvel, David.
- Fauvel, D.
https://doi.org/10.1684/ipe.2017.1655
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- Fauvel, David.
- FAUVEL, David,
https://doi.org/10.1684/ipe.2017.1655
Notes
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[1]
« Coïncidence » orthographiée au sens habituel d’une simultanéité plus ou moins hasardeuse.
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[2]
L’estran désigne en géographie la portion du littoral comprise entre les plus hautes et les plus basses mers. Le mouvement des marées, rythmique s’il en est, porte en lui le flux des vagues, de chaque vague se mêlant au sable de la plage avant que de refluer. L’estran représente pour nous cette aire intermédiaire, cette frontière constamment variable, dynamique, entre le sable et l’océan. Bien sûr l’en-dedans existe pleinement, le nageur peut s’éloigner du rivage, prendre le large, il est clairement dans l’eau. Et il est possible, tout aussi nettement, de rester en-dehors, sur le sable, de ne pas se mouiller... Mais à qui viendrait-il l’idée de tracer une ligne de littoral, et une seule, démarquant l’eau du sable, telle une cloison bien nette, une peau, une limite tangible démarquant ce dedans de ce dehors ?
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[3]
Nous ne garderons pas ici spécialement le sens donné à ce terme comme lorsque c’est une « drôle de coïncidence... », à savoir quelque chose où le hasard et la surprise tiennent une grande part dans ce qui « tombe en même temps »...
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[4]
Étant sous-entendu, dans la culture scientifique classique ambiante – occidentale – qu’un effet est la conséquence d’une cause, que « connaître » la cause première, nécessaire et suffisante d’un effet équivaut proprement à la connaissance du phénomène même...
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[5]
Si l’on reprend de façon plus générique la co-incidence entre deux termes en présence\au présent – l’être et le monde, l’enfant et sa mère, sa mère et son père... – en désignant le premier terme par A et le second par B, alors A et B ne se trouvent pas selon l’unique schéma A (cause) ⇄ B (effet), mais A et B se trouvent co-incidents : A ⇄ B.
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[6]
Dialectiquement le temps et l’espace sont indissociables, en continuité, la notion de lieu – « un lieu » (espace) et « avoir lieu » (temps, déroulé...) – fait entendre cette conjonction, mieux, cette co-incidence du temps et de l’espace. Ce que l’on nomme « arrêt de l’espace » vise des conceptions qui pensent l’espace de façon statique, sans mouvement, sans prendre en compte la temporalité... En psychanalyse notamment, le point de vue topique, strictement topique, voire topographique (« inscription psychique », « objet interne », « Moi-peau » ou « enveloppe psychique »...) désintriqué des points de vue économique et dynamique de la métapsychologie freudienne, représente une forme « d’arrêt de l’espace », une sorte de condamnation à une vision figée, objectivante, voire chosifiante.
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[7]
Maurice Merleau-Ponty articule la notion de « spectateur absolu » [6] comme celui qui demeure hors de ce qu’il survole – que ce soit son « objet d’étude » ou le monde – contrairement à la phénoménologie qui situe l’être en « présence à... », comme appartenant au phénomène même et à sa compréhension, par le moment pathique de son implication au monde et aux choses...
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[8]
L’ipséité y désigne ce qui fait qu’un être est ce qu’il est, et ne peut être considéré comme un autre.
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[9]
Nos italiques
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[10]
Et un peu plus loin : « [...] ce n’est pas l’individu qui est la cellule, mais une structure (set up) constituée par l’environnement et l’individu. Le centre de gravité de l’être ne se constitue pas à partir de l’individu, il se trouve dans la structure environnement-individu [que nous pouvons aussi appeler “être au monde”]. » (1)
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[11]
Pour ce qui est « déterminant » d’un être humain, nous employons « déterminismes » au pluriel à considérer l’infinie diversité de ce qui « joue »... Tout nouveau-né arrive au monde dans un pays donné, une langue, une ethnie, un climat, une famille, une sexuation, une histoire trans-générationnelle, un « milieu » socio-culturel, etc. selon également un « héritage » biologique un « patrimoine héréditaire », selon des conditions matérielles, affectives et environnementales, des conditions de parentalité, une trame symbolique et des enjeux imaginaires, fantasmatiques, etc., qu’il ne « choisit » pas...
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[12]
Le risque d’un pronostic étant toujours de résonner pour le sujet comme une assignation à être... En matière d’humain la complexité chaotique – théorie du chaos – rend toute « prévision » aussi fiable qu’en météorologie...
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[13]
La notion d’accordage eurythmique – primaire et secondaire – désigne à grands traits une certaine harmonie dans les rythmes qui composent l’être, au sens non pas esthétique du terme, mais davantage à celui que l’on donne en musique à celui d’harmonique, ou d’accordage harmonique.
« Le centre de gravité de l’être ne se constitue pas
à partir de l’individu, il se trouve
dans la structure environnement-individu. »
Être au monde & co-incidence
1Naître, venir au monde, être-au-monde... La phénoménologie accorde à cette expression de la présence une importance certaine. Le terme être s’y trouve en tant que verbe, mais y interroge le « rapport » d’un être au monde... Considérons que ce qui se passe au plus large entre l’être et le monde n’a rien de « frontal » : l’être et le monde ne se trouvent pas « de front », l’un en face de l’autre, opposés à la manière d’une forme détachée d’un fond, mais ils se constituent l’un l’autre, selon un « rapport dynamique », réciproque, en coïncidence [1]. C’est ce que tend à désigner, à suivre la métaphore de l’estran [2], notre expression « phénomènes frontaliers », en lieu et place des fréquentes « oppositions frontales ».
2Le monde dont il est question ici, désigne pour l’être tout aussi bien son monde que sa vision du monde, singulière, subjective, soit sa « conception » du monde, sa Weltanschauung en termes freudiens [2]. Le modèle de l’estran nous a amenés à nous représenter l’être humain selon des frontières avec le monde ambiant, son Umwelt, essentiellement rythmiques. Pour la phénoménologie, la notion d’Umwelt ne renvoie pas seulement au monde ambiant, au « milieu » ou à l’environnement, l’entourage humain et non-humain : si la racine allemande « Welt » peut se traduire aisément par « monde », le préfixe « um », lui, peut s’entendre de trois façons différentes « autour », « en vue de », « en échange avec », c’est le troisième qui définit l’Umwelt au plus près. » [3]. Gardons toutefois la polysémie du mot de dire que l’Umwelt est tout à la fois « l’entourance », l’ambiance, « l’en-vue de », la « tension vers... », qui donne une direction, un « sens » au monde, et bien entendu « l’échange avec », qui résonne pleinement du côté de la rythmicité d’une « confluence »... qui nous intéresse ici précisément.
3Ainsi, cet échange que nous disons co-incident de l’être-au-monde, de l’être à son Umwelt est de nature rythmique, en flux et reflux ; il désigne au plus juste la façon dont un être humain dans sa mouvance avec le monde, se trouve au milieu du monde, en mouvement vers le monde en même temps qu’en échange avec le monde. Il s’agit de rendre compte de la façon dont un être participe au monde, y œuvre, travaille, joue, agit, le transforme simplement d’y être présent, à la même proportion que le monde participe à l’être, le « forge » ou le tisse, lui donne forme quant à son devenir. Telle apparaît la conception de leur essentielle co-incidence :l’être se trouve transformé par ce qu’il transforme lui-même, son monde...
4Dans ces parages, du côté de la psychanalyse, D.W. Winnicott a abordé les « phénomènes transitionnels », en termes analogues d’espace potentiel, d’aire ou d’espace transitionnel, pour désigner « [...] cette aire intermédiaire [...] en continuité directe avec l’aire ludique du jeune enfant qui est « perdu » dans son jeu. Dans la petite enfance, cette aire intermédiaire est indispensable à l’instauration d’une relation entre l’enfant et le monde. » [4]. Le terme « entre » correspond à ce double mouvement que nous poursuivons, par lequel l’être participe au monde et par lequel il participe du monde, en fait parti, en est touché, traversé, transformé selon une co-incidence de l’être et du monde, qui va au-delà d’une simple « relation » ou même d’une inter-relation ou encore inter-action.
5En effet, le sens du mot « incidence » comprend à la fois l’idée d’un effet, d’une « transformation » ne laissant pas intact ce sur quoi elle porte, et l’idée que cette « répercussion » ne soit pas forcément intentionnelle... L’incidence, et plus encore la « co-incidence », réciproque et rythmique est bien cet « effet » simultané – coïncident [3] – formant et transformant l’un et l’autre les termes en présence, au présent, que ce soit l’être et le monde, l’enfant et sa mère, sa mère et son père, comme toute personne et son « environnement », en toute rencontre, etc.
6En outre la notion de co-incidence nous amène à sortir de la pensée d’un déterminisme simple, direct et linéaire : une cause produisant un effet [4] (cause⇄effet) ; ce, en vue d’un déterminisme plus complexe, multiple, dans lequel ce qui se trouve « produit » à partir d’une cause ne va pas sans effet sur sa propre cause (cause ⇄ effet). En ce qui concerne les phénomènes humains, reconnaissant aisément le caractère plurifactoriel de toute causalité, il nous faut dès lors passer au pluriel : causes ⇄ effets. Les mots « cause » et « effet » perdant avec cette notion de co-incidence [5]et ce pluriel, la pertinence même de ce qu’ils désignent couramment en leur relation univoque.
7Plus qu’une simple « influence » de l’être ou du monde, il s’agit davantage d’une confluence rythmique, plurielle et incessante, en flux et en reflux, en remous de l’être-au-monde ; Maurice Merleau-Ponty parle de « concordance », on y entend « co-accordance »... Dans la double acception co-incidence/coïncidence le premier sens renvoie à cette co-construction rythmique de l’être et du monde, le second à la participation à la même temporalité qui se décline en « participe présent », soit au présent même d’une présence à... Inter-relation, relation inter-personnelle, inter-action... les énoncés de la psychologie ne disent peut-être pas suffisamment combien les termes se fondent l’un l’autre, se transforment indissociablement, se « co-fondent » et se confondent dialectiquement. Ainsi « se fonder » et « se fondre » entrent en résonance pour ce qui est de l’être-au-monde en cet estran où ils « s’intriquent » en leurs déterminismes constitutifs réciproques.
« En soi dans l’Ouvert... » (H. Maldiney)
8Henri Maldiney, à de maintes reprises, a délimité la présence, comme être au présent, « [...] au sens de praesens, d’être à l’avant de soi » [5], être, être présent, en présence, exister, en leurs racines mêmes, s’accordent en une « tenue » au monde, et précisément à « [...] tenir l’être hors de soi, hors de toute contenance, dans l’enjambée d’un arc sans retombée. » [5] H. Maldiney poursuit le propos : « Ce mystère tient à ceci : apparaître c’est se manifester en soi dans l’Ouvert. En soi, car si ceci ou cela que je vois ne se manifeste pas en soi [...], je ne perçois rien ; [...]. Mais, s’il ne se manifeste pas dans l’Ouvert, il n’a pas lieu de manifestation. C’est précisément la conjonction paradoxale en soi dans l’Ouvert qui est le secret de l’apparaître. Mais aussi le secret de l’existence. » [5].
9Cette con-jonction en soi dans l’Ouvert n’est paradoxale qu’en apparence, qu’en image, et en l’occurrence, qu’en « arrêt de l’espace » [6]... L’articulation d’un « en-dedans » qu’Henri Maldiney désigne par « en soi », à un « en-dehors » que suppose l’Ouvert, ne lui a pas échappé pour ce qu’elle était, à l’essentiel : un rythme. « [...] le rythme n’est pas quelque chose qui est en face, mais quelque chose qui nous habite et que nous habitons. Il faut renoncer à tout espace objectif pour le définir. » [5]. Être en soi hors de soi, en avant de soi, en soi dans l’ouvert, comme pro-jet et comme devenir, comme « enjambée d’un arc sans retombée » correspond à ce que nous pouvons appeler « ex-istence » pour l’être, avec ici une notion centrale : le déploiement.
10L’être, de par sa traversée singulière dans le temps, n’est là, présent, à un instant donné, participant au présent, que comme Gestaltung, déploiement, forme en formation, c’est-à-dire en devenir. De ne se trouver jamais à l’arrêt, mais en mouvement, en processus, l’être demeure imprévisible, il ne s’effectue et n’est effectif qu’au fur et à mesure de son devenir...
11L’être humain n’a lieu qu’en déploiement et rétractation, incessamment, rythmiquement « prolongé », intriqué à la mouvance même du monde, l’« arrêt de l’être » correspond à sa désignation définitive, à sa résignation sans doute et à sa « définition »... Ici se fait entendre ce qu’on peut appeler une assignation à être, ceci ou cela, peu importe quoi, tout comme on dirait : « assignation à résidence ». Cette assignation, cette visée définitive ou « réduction à... » est toujours une violence faite à l’être, au regard de sa complexité, son devenir, son potentiel de déploiement, cela tient de l’anathème dans ses effets inhumanisants.
12Plus largement encore, lorsque la pensée « détache » un morceau du monde pour en faire une partie « objective », elle cesse d’être une pensée « impliquée », intriquée, elle cesse d’être ramifiée dans le phénomène même dont elle fait pourtant partie, elle vient chosifier ce qu’elle touche, le réduire à un thème nous dit H. Maldiney, remplaçant « [...] notre appartenance au monde par un survol du monde [...] » [6] [7]. Tel est le mouvement de réification objectivante lorsque la pensée prétend lâcher ses ancrages subjectifs qui seuls pourtant lui assurent son soubassement pathique – senti\ressenti –, son caractère vivant...
13De même, lorsque par la pensée et par les conceptions qui président aux pratiques, on entend isoler un être de ce qui le relie et le tient au monde, cela équivaut à le « suspendre », le mettre à l’arrêt, sinon « aux arrêts », dans l’enfermement de notre pensée. C’est en quelque sorte un mouvement de « dé-subjectivation » : considérer et traiter l’autre comme un thème, un objet bien circonscrit, isolé, assigné, au détriment de la globalité complexe de son être, de ce qui fait sa subjectivité mouvante, de ce qui le fait humain. Cette dé-subjectivation sera d’autant plus marquée que la pensée\les conceptions alors à l’œuvre prétendront adopter également un point de vue « détaché », prétendument « objectif »... Henri Maldiney nous en met en garde : « Dès qu’un être reçoit de nous sa définition, dès qu’il devient pour nous un thème, nous avons cessé de l’aimer et de le comprendre comme un ensemble de possibilités ouvertes. » [7].
14H. Maldiney situe le sens même et la compréhension humaine en termes de présence : « La même transcendance qui fonde l’existence comme présence à... est constitutive du sens. C’est dans le sens que l’être ici s’expose, c’est-à-dire se risque, se montre, s’énonce. Il s’ensuit que la compréhension ne s’ajoute pas du dehors à l’existence comme une propriété adjacente. Elle est une forme constitutive de la présence. » [8]. Pour nous, la compréhension clinique de l’être-au-monde dans sa complexité est « une forme constitutive de la présence » du clinicien au patient... et réciproquement, une forme constitutive de leur co-présence. La phénoménologie dans son analyse de l’être-là – dasein –, au monde, insiste à tout moment sur l’importance humaine de la notion de présence.
Présence transitionnelle au monde
15L’essentielle rythmicité en flux et en reflux, en remous, sur le « littoral » de l’être au monde s’entend à l’essentiel comme rythme. Le rythme, à reprendre Henri Maldiney, est bien la forme sous laquelle se vit la « rencontre avec les choses » du monde réel. « Toutefois les choses ne se dévoilent à elles-mêmes qu’en nous. [...]. C’est l’Instant de la Réalité. Le réel c’est toujours ce qu’on n’attendait pas... Le “Ah !” des choses à même le cri de l’homme s’il est poète, à même son geste s’il est peintre. Car si la réalité est imprévisible, son irruption n’a de sens que dans l’espace d’un acte humain. » [9]. Toutes les « activités » et relations, à travers lesquelles un être trouve à se déployer en existence appartiennent au déploiement de l’humain : l’être y transforme une parcelle du monde et dans la mouvance de son « œuvre » au monde, sur le monde,en reflux, se modifie quelque chose de son être, de ses identités et ses manières d’être, de sa présence... pour ne pas dire de son ipséité [8]. C’est de l’être vers l’Umwelt et de l’Umwelt vers l’être, réciproquement, alternativement\simultanément, que ce rythme d’interpénétration, d’inter-transformation, d’échange et de participation fonde pour chaque être humain, ce qu’il en est d’une présence transitionnelle au monde, comprise dans l’expression être-au-monde...
16C’est bien en ce sens que l’être ne trouve lieu d’exister – ex-sistere – qu’à se porter au-devant de lui-même, ramifié, en-soi dans l’Ouvert, arc-boutant sans retombée définitive, autrement dit : il n’a d’existence qu’à se déployer transitionnellement au monde. La vie de tous les jours suffit à confirmer, pour tout un chacun, que l’être se déploie, se prolonge dans mille et une activités, centres d’intérêt, dans tout un monde relationnel, de mille et une manières. Le psychanalyste Harold Searles considère même qu’il serait « oiseux » de s’étendre davantage sur le « [...] fait évident que dans la civilisation, on ne saurait appréhender la personnalité de l’adulte en bonne santé indépendamment de sa voiture, de son foyer, de ses vêtements et des nombreuses et diverses possessions matérielles, non plus que des aptitudes particulières qu’il déploie [9]dans ses rapports avec la réalité non humaine – qu’il s’agisse de son travail ou de ses passe-temps [...] » [10].
17Nous pouvons peut-être entendre la pathologie psychique comme une singulière souffrance d’être au monde, mais quelle qu’en soit la forme, quel que soit l’« état » d’un être-au-monde, sa pathologie n’autorise pas à le penser et à le traiter, au sens médical du terme, comme s’il était en dehors de son propre Umwelt... Pour l’être humain, ce retranchement imposé, faire « abstraction » de son monde, l’en extraire, engendre, à n’en pas douter, une souffrance supplémentaire. L’être « est » son Umwelt, dans tous les « recoins » de ses déploiements\rétractations, de son existence, en tout lieu et à chaque instant où il se trouve...
18Considérer un homme, une femme, en « eux-mêmes » du seul point de vue du fonctionnement de leurs organes ou de leurs « dysfonctionnements » somatiques, psychiques, ou encore psychosomatiques indépendamment de leur monde, indépendamment de leurs contextes – historique, affectif, familial, culturel, économique, religieux, etc. –, c’est-à-dire indépendamment de tout ce qui fait une vie, leur vie, rend l’abord clinique de leur être et subjectivité extrêmement approximatif, distant pour ne pas dire « lointain »... Ce serait considérer l’être humain comme « détachable » de la globalité de son Umwelt, comme si ce qui le constituait dans, en direction de et en échange avec, son monde, était finalement négligeable au regard de sa pathologie.
19Serait-ce une façon de « passer à côté », de s’en tenir à « distance respectable » ? L’implication clinique est au contraire une intrication de présence, une co-incidence, un « métissage » avec la globalité d’un être, en dehors de quoi il ne saurait être que difficilement question de rencontre, au plein sens du terme.
Rythmicité & déploiement... en clinique
20La nature des phénomènes frontaliers où les notions de déploiement et de rétractation prennent forme, est temporelle, spatio-temporelle : répétons-le, c’est en termes dynamiques de processus « vivants » et de lieu – espace-temps – que peut se concevoir cliniquement la question des frontières de l’être-au-monde et d’une « pathologie », où souffrir s’articule à la dimension pathique de l’être, celle de son senti\ressenti...
21Il s’agit dès lors dans les processus du soin psychique, de se décaler d’une conception frontale et statique, isolée et isolante des rapports de l’être à son Umwelt, ce, en explorant le « comment », c’est-à-dire le style de cette « ouverture » de l’être au monde selon une temporalité singulière, selon la rythmicité de leur co-incidence. Peu à peu, nous en arrivons aux principes d’une approche clinique dialectique.
22D’un point de vue holistique, nous pouvons concevoir qu’un être humain est ] toujours plus que la somme de ses « composantes » ; à plus forte raison, il est plus que la somme de ses troubles, ou l’addition de ses difficultés et symptômes. Il s’agit alors de prendre en compte au plus large la constellation relationnelle, affective, « pathique », soit l’Umwelt dont l’être est en quelque sorte issu. Les médecines traditionnelles, non occidentales, n’enseignent-elles pas d’ailleurs que « soigner » une personne en passe par un « tout de la personne » et non pas seulement par ce qui, chez elle, fait symptôme ou souffrance ? Ce « tout » et cette « globalité » n’entendent pas pour autant faire le « tour de l’être » selon une saisie exhaustive, totalisante... La globalité et la complexité qui nous intéressent ici laissent place également à tout ce qui de l’être échappe : la part énigmatique, voire mystérieuse, inhérente à l’humain et à son monde.
23D.W. Winnicott n’affirme pas autre chose que cette globalité de l’être et du monde lorsqu’il avance qu’un bébé tout seul, ça n’existe pas... « [...] « Mais un bébé, cela n’existe pas. » [...] lorsqu’on me montre un bébé, on me montre certainement aussi quelqu’un qui s’occupe de lui, ou au moins un landau auquel sont rivés les yeux et les oreilles de quelqu’un. On se trouve en présence d’un « couple nourrice-nourrisson » (a nursing-couple) » [1] [10]. S’il est extrêmement réducteur de considérer un être humain en dehors de son monde, en dehors de ce qui constitue sa vie, ses déploiements au monde, il est tout aussi discutable de le considérer comme un « objet », une « entité abstraite » ou selon des considérations générales et donc lointaines, c’est-à-dire en dehors du caractère unique de ce qui constitue sa subjectivité à nulle autre pareille.
24Dans cette même direction, Françoise Dolto pourra dire qu’« il est extrêmement difficile de parler de l’enfant comme une entité abstraite – car il n’y a que des cas particuliers, et, dans chaque cas, il faut considérer la nature de l’enfant, le milieu où il vit, ses possibilités propres, et celles qui lui sont laissées par la nature des parents, etc. » [11]. Cette clinique de « proximité » est également une clinique de la singularité, celle due à l’infinie diversité des êtres. C’est une clinique narrative, qui prend le temps d’écouter l’histoire d’un sujet, et nécessairement une clinique de la complexité, du fait de prendre en compte l’ensemble des déterminismes [11] de l’être, dont bien évidemment l’environnement humain propre à chaque patient, quel qu’en soit l’âge, parce qu’aussi bien « un patient tout seul, cela n’existe pas... »
25Il s’agit d’une sorte de « co-naissance », connaître « [...] l’homme dans sa singularité, dans son unité du sentir et du savoir [...] » [13] et de se rendre « [...] bien compte de ce qu’écouter et parler signifie dans la relation [...] » [13] thérapeutique... qui en toute co-incidence vient « transformer » aussi bien le patient que le thérapeute, médecin, soignant, psychologue, etc. Cette « unité du sentir et du savoir » nous fait passer sur le mode pathique du comprendre, du prendre avec soi... participer, c’est-à-dire « prendre part », ce qui ne saurait avoir lieu sans l’être-là d’une présence à... Et c’est encore tout le sens de l’assertion d’Henri Maldiney déjà citée : « La même transcendance qui fonde l’existence comme Présence à... est constitutive du sens. [...] la compréhension [...] est une forme constitutive de la présence. » [8].
Clinique d’une singularité imprévisible
26Le « principe » de passibilité de l’être pose que chaque être humain venant au monde est passible de toute humanité, du meilleur comme du pire et le plus souvent d’un alliage complexe des deux, et propose que son devenir singulier se réalise sous les traits d’un ensemble de déploiements\rétractations, se précipitant à chaque instant au monde en une forme d’être unique, jamais à l’arrêt, en devenir, une forme en formation – Gestaltung – (H. Maldiney). Il résulte de ce principe que chaque « occurrence d’être » nous convoque tous en notre propre fond indéterminé en tant que l’un de nos possibles, non « exprimé », non réalisé ; quand bien même nos manières d’être pourraient paraître aux antipodes de cette forme « autre »... Nos capacités d’identification et d’empathie se fondent très certainement en ce passible.
27Ainsi la démarche dialectique peut s’entendre comme une démarche « ascendante » dans laquelle les particularités d’un « cas de figure » unique se composent à l’ensemble d’un passible humain, non pas comme loi ou généralité valable pour tous, mais comme une potentialité de plus qui convoque chacun dans la co-incidence entre un fond indéterminé, ce dont nous sommes passibles et une forme d’être actuelle, singulière, effective. Ceci re-délimite tout l’intérêt d’une clinique de la singularité qui peut s’appuyer sur une compréhension théorique des phénomènes humains à partir d’un seul « cas » avéré, parce que répondant dès lors à l’affirmation suivante : il existe au moins un être humain pour qui tel ou tel phénomène existe effectivement, ces phénomènes et leurs mécanismes sous-jacents éclairés par tels ou tels aspects théoriques, appartiennent donc à ce dont potentiellement tout humain est passible.
28Ceci n’enlève rien, bien entendu, à la complexité des déterminismes et des conditions pour que de tels mécanismes et phénomènes aient réellement lieu pour un être humain. C’est ce qui fait que cette approche clinique de la singularité et de la complexité s’attache davantage à dégager des éléments de compréhension sur un cheminement qui a déjà eu lieu plutôt qu’à tenter de « prévoir » ce qui pourrait bien advenir... La temporalité de la démarche dialectique en clinique est tournée vers la composition d’un passé, une histoire de l’être jusqu’au présent, à même une présence, et non pas tournée vers des prédictions ou prévisions [12], non pas vers une « prévoyance » s’appuyant sur un principe de redondance des phénomènes, comme ce à quoi s’attelle la démarche scientifique classique à établir des « lois », à coup sûr...
29Nous avons, avec H. Maldiney, accordé une certaine importance à la dimension pathique, celle du senti-ressenti, celle d’une singulière sensibilité. Lorsqu’une personne souffre de quelque manière que ce soit, l’incidence de sa « patho-logie » sur son Umwelt, ce que « cela fait » à son entourage humain, appartient pleinement au phénomène même de la souffrance. Cette « co-incidence pathique » se pose entre la souffrance d’un être humain et son monde, à commencer par ses proches qui en sont les premiers « touchés ».
30Dès lors, Comment prendre soin d’une personne qui souffre sans porter attention, sans prendre également soin de ceux qui se trouvent au plus près, « affectés » voire en souffrance avec la souffrance du patient ? Comment ne pas oublier que les « processus de soin » se composent de façon tout aussi complexe et délicate que la pathologie elle-même ? Et ne pas occulter que les subjectivités, l’inter-subjectivité dans l’entourage humain, les « proches » du patient ont à voir avec ces processus que l’on appelle « soin » ?
31Avancer l’importance d’une clinique s’attachant à la « singularité imprévisible » de l’être revient à mettre l’accent sur cette irréductible subjectivité ; elle se situe comme l’un des déploiements essentiels de l’être, déploiement par lequel celui-ci trouve une consistance au monde, une posture, et trouve à s’inscrire en une existence singulière, dans le champ pluriel de ses identités. La subjectivité continue de se déployer, ou de se rétracter parfois, tout au long de la vie ; si elle se déploie « pleinement » dans l’ordre de la parole et de la vérité du sujet, sa forme plénière de sujet — de sujet de la parole, de sujet désirant, allant-devenant (F. Dolto), sujet de sa propre histoire... — reste, quoi qu’il advienne, de l’ordre d’un horizon, de l’ordre d’un point de fuite « inatteignable », pour autant, cet horizon du sujet organise en postures subjectives possibles toute la perspective du sujet.
Soins & co-incidence
32Nous ne saurions en tant que clinicien, nous abstraire de ce que déploie le patient dans la rencontre, son monde dont nous devenons aussitôt partie prenante. Il s’agit bien de « déposer » encore une fois la question du dedans et du dehors – monde intérieur\extérieur – ce qui nous a conduits à considérer leur co-incidence sur le mode de l’estran, selon une continuité dialectique et non pas en opposition frontale.
33Ainsi le patient ne peut être « détaché », retranché, étudié et soigné en lui-même pour ensuite reprendre ce qui serait le cours de sa vie, sa place dans le monde de façon plus conforme à l’idée d’une bonne santé psychique, somatique... Ce, parce que ses soins sont partie intégrante de son monde, de son histoire et de son être ; et même ce qui peut être vécu un temps comme une « mise entre parenthèses », les soins, fait pleinement partie du « texte » du monde du patient.
34Lorsque nous recevons un patient, comme en toute rencontre humaine, nous ne sommes pas deux « individus » clairement délimités, plus ou moins rabattus aux contours de deux corps distincts, face à face, non, cette « rencontre » implique deux « mondes »... Deux mondes également co-incidents, dans l’estran duquel le thérapeute participe du monde et de l’histoire du patient, et réciproquement. Le patient même lorsqu’il est reçu seul, en première personne, est là, présent à redéployer par la parole, ses silences, ses manières d’être, ses façons de dire, de taire, de se tenir, de regarder, ou d’éviter de regarder, de se mouvoir, etc., la globalité complexe de son Umwelt, celui auquel il tient, transitionnellement, en tant qu’être, le monde avec lequel il ne fait qu’un...
35Disons autrement qu’il n’y a pas de « conditions de laboratoire » où le patient pourrait être soigné indépendamment de sa présence au monde. C’est à partir de l’ensemble de ces considérations que nous pouvons, pour conclure, ressaisir en termes plus serrés quelques éléments de cette « clinique de la co-incidence ». L’abord de la singularité d’un être humain en passerait donc par la prise en considération de :
- La globalité de son être-au-monde déployée et sensible à même une co-présence. Il s’agit alors de tenir compte de l’ensemble de la « constellation humaine », familiale notamment, à laquelle appartient le patient et dans laquelle, sous toute forme de « résonnances », les souffrances « circulent », se communiquent, se transmettent, s’amplifient... Cet abord global vient à « tisser », « tricoter », reprendre le maillage des liens existants, perdus, distendus, en devenir, etc. qui suivent les déploiements de l’être et ses ancrages mouvants au monde, aussi bien qu’à entretenir et « nourrir » les relations entre professionnels ou institutions concernés par les soins et qui s’entend comme « clinique de la concertation ».
- La complexité des « déterminismes » de tout ordre qui font qu’un être est ce qu’il est, unique, inattendu, inouï en tant que l’un des possibles humains. Le « tout de la personne » du patient, en cette approche globale et singulière, non exhaustive, implique tous les aspects corporels, psychiques, environnementaux réels et fantasmatiques, relationnels, etc., que la personne elle-même « comporte » et qui s’articulent à sa venue en soin, pour peu que le clinicien y soit sensible et y prête l’oreille d’une manière qui laisse place à l’inattendu, à « l’inentendu ».
- Et donc, de la dimension subjective – inter-subjective, inter-personnelle, etc. –, tout aussi inédite, spécifique à chaque être humain et qui, notamment, nécessite de se détacher de toute « tentation » objective ou d’« objectivation ».
- La temporalité vécue à même la rencontre, à prendre le temps de l’écoute et celui au rythme et au « diapason » du patient, à l’eurythmie [13] qui s’instaure, se cherche dans la rencontre... aussi bien que la temporalité nécessaire à la narration des phénomènes et des méandres d’une histoire, dans lesquels le patient se trouve pris, qui constituent son être et « justifient » sa ou ses posture(s) subjective(s).
Liens d’intérêts
36les auteurs déclarent ne pas avoir de lien d’intérêt en rapport avec cet article.
Références
- 1. Winnicott DW. « L’angoisse associée à l’insécurité » (1952). In : De la pédiatrie à la psychanalyse. (Trad. J. Kalamanovitch). Paris : Payot, 1969. Coll. « Science de l’homme ». p. 200-1..
- 2. Freud S. « XXXVe conférence. Sur une Weltanschauung ». In : Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse (1932). Paris : Gallimard NRF, coll. « NRF Connaissance de l’Inconscient », 1984..
- 3. Maldiney H.. « De la transpassibilité ». Grenoble : Éd. Jérôme Million, 2007 p. 271.
- 4. Winnicott DW. « Objets et phénomènes transitionnels » (1951). In : Jeu et réalité, L’espace potentiel. Paris : Gallimard, 1975. Coll. « NRF Connaissance de l’Inconscient »..
- 5. Maldiney H.. Existence : crise et création. La Versanne : Éd. Encre Marine, 2001 p.80-101.
- 6. Merleau-Ponty M. « Le visible et l’invisible » (1964). In : Œuvres. Paris : Gallimard, 2010. Coll. « Quarto » p. 1654-70..
- 7. Maldiney H. « Le faux dilemne de la peinture : abstraction ou réalité » (1953). In : Regard Parole Espace. Lausanne : Éd. L’Âge d’Homme, 1973. Coll. « Amers ». p. 17..
- 8. Maldiney H. « Comprendre » (1961). In : Regard Parole Espace. Lausanne : Éd. L’Âge d’Homme, 1973. Coll. « Amers ». p. 32..
- 9. Maldiney H. « Tal Coat » (1954). In : Regard Parole Espace. Lausanne : Éd. L’Âge d’Homme, 1973. Coll. « Amers ». p. 24..
- 10. Searles H. L’environnement non-humain. Paris : Gallimard, 1960. Coll. « Connaissance de l’Inconscient ». p. 67..
- 11. Dolto F. « Problème de la petit enfance » (1949). In : Les étapes majeures de l’enfance. Paris : Gallimard, 1994. Coll. « Folio essais ». p. 94..
- 12. Winnicott D.W. « La théorie de la relation parent-nourrisson » (1960). In : De la pédiatrie à la psychanalyse. Trad. par J. Kalamanovitch. Paris : Payot, 1969. Coll. Science de l’homme. p. 361..
- 13. Kuhn R. « L’œuvre de Ludwig Binswanger, son origine et sa signification pour l’avenir ». In : Fédida P, Wolf-Fédida M. (dir.). Phénoménologie, psychiatrie, psychanalyse. Paris : Éditions Association Le Cercle Herméneutique, 2009. Coll. « Phéno ». p. 42..
Mots-clés éditeurs : clinique, déterminisme, dialectique, environnement, Henri Maldiney, prise en charge, subjectivité, sujet
Date de mise en ligne : 20/07/2017
https://doi.org/10.1684/ipe.2017.1655