Article de revue

Ulice : de la mobilité à la flexibilité. Un point de vue phénoménologique

Pages 373 à 380

Citer cet article


  • Naudin, J.,
  • Mendzat, R.
  • et Bouloudnine, S.
(2016). Ulice : de la mobilité à la flexibilité. Un point de vue phénoménologique. L'information psychiatrique, 92(5), 373-380. https://doi.org/10.1684/ipe.2016.1486.

  • Naudin, Jean.,
  • et al.
« Ulice : de la mobilité à la flexibilité. Un point de vue phénoménologique ». L'information psychiatrique, 2016/5 Volume 92, 2016. p.373-380. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-l-information-psychiatrique-2016-5-page-373?lang=fr.

  • NAUDIN, Jean,
  • MENDZAT, Ruddy
  • et BOULOUDNINE, Samuel,
2016. Ulice : de la mobilité à la flexibilité. Un point de vue phénoménologique. L'information psychiatrique, 2016/5 Volume 92, p.373-380. DOI : 10.1684/ipe.2016.1486. URL : https://stm.cairn.info/revue-l-information-psychiatrique-2016-5-page-373?lang=fr.

https://doi.org/10.1684/ipe.2016.1486


Notes

  • [1]
    Le Seigneur des Ténèbres dans la saga d’Harry Potter.
« La satisfaction des usagers passe par la possibilité d’échapper aux protocoles systématiques » [1]

Introduction

1 Ulice (Unité locale d’intervention de crise et d’évaluation), dont l’acronyme évoque immanquablement le voyage, le retour et le bonheur, a été conçue à ses débuts comme une équipe mobile et fière de sa mobilité. La réalité de sa pratique ne correspond plus tout à fait aujourd’hui à sa définition initiale. Nous saisissons l’occasion que nous donne ce numéro spécial pour questionner ce qu’Ulice est devenu et en quoi cette progression peut justifier à nos yeux l’usage du concept de flexibilité [2], de préférence à celui de mobilité. Ce faisant, nous inversons la question qui est posée aux auteurs : nous ne chercherons pas ici à savoir en quoi la mobilité a modifié nos pratiques mais plutôt en quoi notre pratique a modifié ce que nous avions défini comme un prérequis : la mobilité, ceci en nous aidant d’un exemple clinique. Cet exemple montrera en quoi il peut être utile de s’adapter aux situations en jouant sur plusieurs réalités à la fois.

À quoi sert d’être mobile si on ne se mobilise pas ?

L’histoire d’Ulice

2Le jeune Ulice aspirait à travailler en binôme, en se déplaçant sur les lieux de la crise, pour évaluer les situations cliniques dans leur contexte et provoquer un changement avec les outils propres aux systémiciens. Ulice avait un grand frère, Eric (Équipe rapide d’intervention de crise), dont il copiait le modèle et l’ambition : éviter ou réduire la durée des hospitalisations temps plein. Ulice qui régulièrement envoyait ses recrues se former à Plaisir avait calqué ses protocoles sur ceux de son grand frère. Il était recommandé de ne jamais y déroger d’un pouce. Mais les premiers pas d’Ulice étaient freinés par plusieurs handicaps : 1) ses effectifs étaient réduits ; 2) ses heures d’ouverture de même. Le jeune Ulice grandira lentement [3].

La mobilité : une question

3Être mobile : qu’est-ce que ça fait ? C’est une question que nous nous sommes peu posée aux débuts d’Ulice. Nous étions convaincus d’en connaître la réponse : être mobile, c’est se déplacer pour « aller vers ». Nous voulions aller là où la crise se produit. En vérité nous théorisions abondamment la « crise », mais bien peu la « mobilité ». Nous pensions faire de la crise une pratique éclairée, forte de la possibilité du discernement, à même de prévenir l’hospitalisation et capable de restaurer la place de chacun en repérant les enjeux de pouvoir et le contexte clinique. La crise s’énonce facilement avec les outils de la théorie systémique [4]. Ces outils nous ont rapidement permis de mettre en place et d’appliquer en les validant des protocoles systématiques d’intervention : premier entretien téléphonique et déplacement à domicile en binôme, lequel doit être à chaque fois renouvelé. Après un premier entretien téléphonique, un binôme pouvait partir de notre QG pour se rendre sur les lieux où était supposée se dérouler la crise. S’il y avait bien évaluation de la nécessité du déplacement lors du premier entretien téléphonique, ce déplacement une fois décidé n’était en principe pas questionné en lui-même. Mais au fil des ans, en dépit du déplacement, Ulice se sentait parfois bien immobile, comme ces voyageurs qui lorsqu’ils se déplacent lisent le guide plutôt que de regarder le paysage. Il arrivait de plus en plus fréquemment qu’il se posât la question : pourquoi se déplacer ? Notre action a-t-elle vraiment un sens ? Ces clivages au sein de l’équipe résonnaient fortement avec les critiques venant de nos partenaires, notamment les autres consultants au sein des divers secteurs de psychiatrie et les autres cliniciens au sein des unités d’hospitalisation ou des services d’urgences. Un fossé semblait n’en plus finir de se creuser, sans qu’Ulice jamais pourtant n’y plonge, entre ce que faisait Ulice et ce que ses partenaires attendaient de lui d’une part, entre les deux orientations théoriques initialement choisies pour Ulice, phénoménologique [5] et systémique d’autre part. En témoignèrent, et en témoignent encore, de nombreuses fausses notes, non toutes suivies d’une harmonie retrouvée, et de multiples passes d’arme. La situation que nous allons exposer dans cet article commence par un de ces couacs retentissants, à la suite desquels le protocole finit par ne pas être strictement observé.

La situation de Luigi

4Nous sommes interpellés par le Dr A, consultant dans le service, au sujet de Luigi, qu’il suit depuis quelques mois. Luigi ne vient plus aux rendez-vous, s’isole et ne communique plus que par SMS. Le monde lui semble hostile, il se replie chez lui. Le Dr A craint un nouvel épisode psychotique et nous demande d’intervenir au domicile pour évaluer son état de santé. L’appel du Dr A est réceptionné par un nouvel infirmier de l’équipe (IDE 1) qui n’est pas très au fait de nos procédures. Habituellement, nous répondons au premier appel en binôme, nous demandons à la famille ou au patient de nous contacter, nous intervenons à la demande de l’entourage du patient et non pas à la demande d’un médecin qui nous signale une situation préoccupante, et demandons de prévenir le patient de notre intervention. Pourtant ce jour-là, l’IDE 1 n’est pas accompagné et laisse la porte ouverte à une intervention. Le lendemain le Dr A nous rappelle pour nous informer qu’il a pu joindre Luigi, comme « convenu » avec l’IDE 1. Luigi serait « d’accord pour nous rencontrer » à son domicile, « merci de l’appeler, il attend notre appel ». Le Dr A nous laisse les coordonnées du patient pour l’appeler. L’IDE 2 répond favorablement au Dr A et transmet le message au reste de l’équipe, notamment au médecin responsable d’Ulice, le Dr B. Ce dernier rappelle le Dr A pour insister sur le fait que, conformément aux protocoles en usage à Ulice, « c’est le patient ou sa famille qui doivent nous contacter… nous ne les contacterons pas ». Il s’en suit une vive altercation. Le Dr A ne comprend pas qu’après un « engagement » de l’IDE 1 au nom de l’équipe, celle-ci puisse « refuser un déplacement rapide sur les lieux alors que c’est sa vocation ». Il fait valoir que nos procédures sont « trop compliquées ». Maintenant, « il nous passe la main, le patient attend d’être contacté », le Dr A « ne veut plus discuter sans fin ». Le récit de ces échanges malheureux et leur commentaire animé font le lendemain l’essentiel de la réunion d’équipe. Après réflexion, le Dr B reconnaît que le message adressé au Dr A n’a pas été clair et décide d’appeler Luigi pour lui proposer un RDV à domicile. Luigi, 20 ans, vit chez ses parents. Nous n’arrivons pas à le joindre, nous appelons donc son père pour planifier une rencontre, insistant auprès de lui sur la nécessité de sa présence et celle d’informer Luigi de notre venue.

Mobilité et déplacement

5La réunion d’équipe porte sur l’attitude à avoir en pareilles circonstances : faut-il strictement observer le protocole ou être capable de s’adapter au contexte lorsque celui-ci semble pressant ? Voulant « aller vers », peut-être avons-nous souvent confondu deux notions : le déplacement et la mobilité. Ulice doit se déplacer : cela apparaît comme un dogme. Mais Ulice peut aussi ne pas se déplacer, lorsque le déplacement apparaît aux acteurs impliqués comme une routine que ne justifie pas la situation de crise voire en contredit l’esprit [6]. Ulice peut accepter de se déplacer mais se montrer parfaitement immobile en ne remettant pas en cause ses habitudes. Se profile l’idée que le déplacement, dans son sens proprement géographique, n’est pas l’essentiel de la mobilité. Cette idée nous sert de fil conducteur dans les situations les plus problématiques [7]. Distinguer mobilité et déplacement rappelle la différence fondamentale que fait la psychothérapie institutionnelle entre « établissement » et « institution » [8]. L’établissement semble de l’ordre du fait. L’institution de l’ordre de l’événement, quelque chose qui advient et inscrit le fait en lui-même dans une intrigue, un récit partageable avec d’autres. Peut-être mieux vaudrait parler, comme le fait Garcin [9], de « mobilisation » pour évoquer cette propriété caractéristique des équipes mobiles de crise de se décentrer de la réalité même du déplacement pour s’orienter vers ce qui est de l’ordre d’une ouverture possible à la réalité de l’existence de l’autre. Nous voyons dans cette distinction entre déplacement et mobilité, mobilité et mobilisation, laquelle suppose une relative flexibilité de l’équipe, la possibilité d’un écart fondamental dans lequel se tient une bonne part de l’action et de l’effet thérapeutiques. Dans l’action thérapeutique que détermine la mobilisation des membres de l’équipe, la mobilité s’institue dans sa fonction d’accueil de la présence de l’autre. Rappelons ici ce que Heidegger appelle « l’énigme ontologique de la mobilité » [10].

L’énigme ontologique de la mobilité

6Il ne s’agit pas de savoir qui du Dr A ou du Dr B avait raison quant à la nécessité du déplacement mais plutôt de voir qu’ils ne parvenaient pas à ce premier stade à se mobiliser ensemble car leurs propres mouvements étaient pris dans une réalité professionnelle qui tend à enkyster les divers intervenants dans des postures données une fois pour toutes, comme sont donnés au soignant sa blouse blanche et ses sabots. L’action d’Ulice porte sans doute à ce stade dans le fait de provoquer chez chacun l’occasion de se décentrer de ses rôles professionnels et de ne pas s’identifier à une posture et une seule. Citons Heidegger : « La mobilité ne se voit véritablement que depuis un point d’arrêt à chaque fois particulier » [11]. Les protocoles en usage dans notre équipe mobile reposent sur ce que nous pourrions appeler, sans que cela soit péjoratif, l’illusion du déplacement, comme si celui-ci se faisait précisément d’un point de l’espace vers un autre point de l’espace. Cette illusion nous porte à croire que le binôme se déplace sur les lieux de la crise comme le pompier se déplace vers le feu. Mais cette illusion une fois suspendue nous fait voir dans une sorte d’arrêt sur image combien mobilité et immobilité ne sont jamais que relatives. Les formes d’être que sont les hommes dans leur individualité et leurs multiples attachements sont en incessante modification et leur changement se donne à voir comme un chemin. La mobilité n’est ainsi jamais plus visible que dans le repos. Mieux vaut s’arrêter un temps avant de se précipiter. L’entretien téléphonique préalable est probablement le rituel le plus adéquat à ce qu’Ulice revendique comme relevant de sa mobilité effective, qui signifie : capacité à se mobiliser. La fonction de ce rituel est l’arrêt : s’arrêter un moment pour ouvrir les yeux sur le chemin de chacun. Les chemins des IDE 1 et 2, des Drs A et B, de Luigi et de son père se croisent à plusieurs reprises mais aucun ne part d’un même point et ne finit en même lieu. L’action d’Ulice interroge le rapport entre mobilité et immobilité elle est comme un arrêt momentané sur image, dans un rapport de découverte avec les choses. Sous l’illusion du déplacement, Ulice vise l’arrêt comme possibilité de révélation. Il s’agit de se déplacer de ce qui simplement est et se donne comme une situation de fait vers le sens que ce déplacement peut prendre. Aussi concevons-nous Ulice comme une unité visant à instituer une mobilité révélatrice d’un état du monde. Le déplacement, la technique et les protocoles font partie d’une réalité professionnelle qu’ils contribuent à définir et situer parmi d’autres réalités, dont celle, primordiale, de la vie quotidienne.

Une équipe mobile peut-elle être flexible, et jusqu’à quel point ?

La théorie des réalités multiples

7Les membres d’Ulice partagent avec certains systémiciens l’idée que la réalité est d’ordre subjectif, que toute chose peut être vue sous plusieurs angles et qu’ainsi peuvent coexister plusieurs ordres de réalité. Peu de systémiciens connaissent les travaux d’Alfred Schütz, un élève de Husserl, à l’origine de ce qu’il appelle « théorie des réalités multiples » [12]. La pensée constructiviste a envers ce phénoménologue une dette méconnue. Dans la conception de Schütz, plusieurs ordres de réalité peuvent coexister : à côté de la réalité de la vie de tous les jours, celle que confirment nos sens et qui est aussi la réalité du travail, bien d’autres réalités sont possibles : onirique, imaginaire, mystique, mais aussi délirante. Le premier point important est que chacune de ces réalités est ordonnée suivant des règles bien spécifiques, la réalité de la vie de tous les jours étant celle à laquelle on ne peut pas ne pas revenir, car elle est mue par une force de rappel qui domine toutes les autres, c’est pour Schütz la réalité primordiale, de laquelle toutes les autres sont plus ou moins dérivées. Le deuxième point important est que ces réalités peuvent se superposer, être compossibles, se succéder, ouvrir l’une sur l’autre, entrer en conflit ou s’enclaver l’une dans l’autre. Ces formes en mouvement que sont les hommes trouvent dans leur succession en tant que sujet un lieu possible d’hébergement. Le troisième point important est que dans cette succession nous ne pouvons faire longtemps abstraction de l’existence ou point de vue des autres. En ce qui concerne la réalité de tous les jours, c’est un lieu toujours déjà partagé avec de possibles alter ego. En ce qui concerne les réalités dérivées, on y trouve toujours un ersatz d’autrui, une forme plus ou moins mobile ou bien un symbole pour nous rappeler que l’autre est là dans notre culture ou notre vie quotidienne. Cette théorie, dite des « réalités multiples » est une façon simple d’énoncer ce qui se passe entre les hommes dans une situation donnée, à un moment donné. Nous allons montrer ici comment l’appliquer à la situation de Luigi. Comme nous l’avons vu précédemment, dans la réalité professionnelle qui est la leur, le Dr A passe la main et le Dr B la prend. Mais la main est aussi donnée du même coup au père de Luigi et à l’IDE 2 qui vont agir ensemble, ou tout au moins, comme le montreront les entretiens successifs s’arrêter un temps et décider de ne pas agir, ce qui se révélera thérapeutique.

La situation de Luigi, lors du premier entretien

8C’est le père qui nous accueille, Dr B et IDE 2 ; il nous remercie de notre venue, manifestement il est soulagé. Ils habitent au rez-de-chaussée d’un immeuble ancien, et comme beaucoup de constructions du début du vingtième siècle, derrière la façade austère sur la rue, il y a un jardin verdoyant et agréable avec au fond une remise, souvent transformée en petit studio pour un enfant, devenu jeune adulte. Ici c’est le cas et cela constitue le monde privé de Luigi. Le père hésite entre aller chercher son fils et nous parler avant. Nous lui précisons que l’entretien commencera en la présence de Luigi. Il part donc le prévenir. Luigi arrive deux ou trois minutes après, nous rend notre bonjour, dans lequel n’apparaît nulle agressivité ou méfiance. Il écoute calmement son père expliquer la raison de notre présence : d’abord son comportement étrange, Luigi ne va plus à la fac, s’isole peu à peu, ne voit plus ses copains, finit par ne plus sortir hors de l’appartement. « Il y a même des moments d’angoisse », dit son père en le regardant. Luigi n’est pas irrité par ce que dévoile son père, ajoutant : « c’est vrai, mais je vous dirais après pourquoi ». Son père poursuit : Luigi vérifie que la porte est bien fermée lorsque sort une personne, il tourne même la clef dans la serrure. Son père emploie le mot de « terrorisé » pour définir l’atmosphère dans laquelle est son fils dans ces moments. Luigi prend alors la parole, comme un orateur qui présente un exposé : « certaines choses peuvent nous paraître incompréhensibles, mais elles échappent à l’entendement de la raison et de la logique ». Son repli « fut provoqué », alors qu’il marchait dans la rue, par « le sentiment d’un regard sur lui », il se retourna et aperçut une dizaine de mètres plus loin un « grand noir » qui « le regardait et lui souriait ». Il ne sait pas pourquoi il « eût peur », mais il « accéléra le pas », puis se mit à courir pour rentrer chez lui. Il s’y enferma et « sentant son cœur battre la chamade » appela son père pour lui dire qu’il « faisait un malaise ». Depuis la méfiance est là, il soupçonne que certaines pages, qu’il a éditées sur Facebook, ont pu provoquer la surveillance de « ces gens ». Ils auraient piraté son ordinateur. Son père ajoute que Luigi passerait des journées entières à « nettoyer » son ordinateur pour supprimer tout ce qui peut être suspect à ses yeux, sans répit, effaçant puis réinstallant les logiciels les uns après les autres. Aucune solution ne le satisfait. Un ami de son père, décrit comme « informaticien de haut niveau », fut d’ailleurs « étonné des endroits que Luigi sut pénétrer pour supprimer d’éventuels « mouchards ». Luigi répète à plusieurs reprises : « cela peut vous paraître insensé ». Il exprime sa méfiance envers son psychiatre qui aurait « laissé traîner exprès sur son bureau un livre sur la théosophie » afin « d’induire inconsciemment la nécessité de le lire » – « Fait-elle partie de ces gens ? », mais s’il attribue un lien entre cette « induction » et le sentir du monde actuel, il n’épilogue pas. Luigi refuse toute prescription mais accepte un prochain rendez-vous car il « a apprécié que nous ayons pris le temps de l’écouter sans le juger ». Il accepte que cet entretien ait lieu dans nos locaux puis se rétracte. Nous voyons dans ce récit comment jouent entre elles des réalités différentes : parmi d’autres, la réalité des sens, la réalité imaginaire, la réalité de la technique (l’informatique), la réalité magico-mythique (la théosophie et, nous le verrons, la Bible, Harry Potter).

Mobilité et réalités multiples

9Que veut dire : « mobilité » dans cette première approche de la situation ? Certes, nous nous sommes déplacés au domicile de Luigi et mobilité peut n’avoir pris ici que le sens trivial d’un déplacement. Mais en nous déplaçant nous avons pu prendre la mesure d’une atmosphère, et cette atmosphère, au croisement de plusieurs réalités paraît encore ouverte au changement. La discussion avec Luigi et son père est possible, le climat général est paisible même si chacun, Luigi le premier, convient de son étrangeté. Le fait de nous être déplacés nous rend plus perméables à l’étrangeté et nous en convenons implicitement par notre présence sur les lieux. Parallèlement, reçus à domicile, nous ne sommes plus de simples étrangers mais les acteurs d’un dialogue. Ce dialogue, à l’incitation du père de Luigi, porte sur les modifications de l’atmosphère. L’étrangeté semble chez Luigi naître du récent recoupement entre plusieurs réalités qui n’avaient jusqu’alors de sens qu’en étant séparées : 1) la réalité de la vie quotidienne, celle, perspectiviste, dont il partage le rythme et la tonalité, comme fils, frère et lycéen, avec ses camarades ou ses proches, dans une commune réalité de travail ; 2) la réalité délirante [13] qui lui fait ressentir intensément la pression physionomique du monde extérieur comme une adversité anonyme qu’il appelle « les gens », qui peut pénétrer son ordinateur grâce à des « mouchards » et cherche à prendre le contrôle de sa vie depuis un centre situé hors de lui-même ; 3) la réalité magico-mythique, qui dans la « théosophie » lui laisse entrevoir une ouverture vers l’autre monde et l’intérieur des choses, et dans des figures empruntées à Harry Potter ou à la Bible donne à des ersatz d’autrui le pouvoir infini du magicien ou celui malfaisant du traître ; 4) la réalité technique, qui renvoie à la maîtrise que possède encore Luigi sur le cours des événements, via son savoir-faire, l’ordinateur est un outil bon pour reprendre le contrôle de la situation ; 5) la réalité clinique enfin, celle du diagnostic. Un point important est qu’on ne peut entrer pleinement dans une de ces réalités que si l’on suspend momentanément l’ordre qui prévaut dans chacune des autres. Les postures qu’adoptent successivement Luigi, son père, les Drs A ou B, l’IDE 1 ou 2, ne sont interchangeables que dans la mesure où le sujet en changeant change du même coup d’ordre de réalité. Toutefois Luigi est capable de vivre dans ces réalités en pratiquant ce que Bleuler appelle une double comptabilité [14] : il a conscience que nous pourrions le prendre pour un fou si nous le pensions capable de prendre au pied de la lettre ce qu’il parvient encore à isoler dans un monde privé en disant que ce qui y advient défie la logique des hommes. Il vit aussi comme une enclave de la réalité délirante dans celle de la vie quotidienne l’expérience de « l’angoisse » : celle-ci peut encore le recentrer autour d’un cœur qui « bat la chamade ». De même : « l’induction » comme une incursion de la réalité mystique dans le monde des sens : le livre de théosophie est un objet hybride, commun à trois réalités : de la vie quotidienne, délirante, magico-mythique. L’étrangeté de l’atmosphère est liée à la force motrice de la croyance attachée à ces réalités, vécues comme antagonistes. Le binôme Dr B/IDE 2 prend position dans la réalité primordiale en proposant un autre rendez-vous, situé dans un ailleurs possible, défini comme un lieu spécifique dans une réalité professionnelle, nos locaux. Le refus de la prescription comme celui de s’y rendre témoignent du refus de Luigi de se laisser enfermer dans une quelconque réalité clinique et le binôme tient ce refus comme pouvant témoigner de ses forces vives.

Évolution de la situation clinique : le père de Luigi assure le lien

10Une semaine plus tard, l’IDE 2 reçoit un appel du père de Luigi. Il tient à nous informer que la veille Luigi a appelé la police, soupçonnant un voisin « d’actes incompréhensibles ». Il parle d’un monde où se mêlent « ego spirituels », « forces obscures », et personnages empruntés à Harry Potter, qui donnent sens à certains événements de sa vie. Luigi refuserait tout traitement neuroleptique mais accepterait l’homéopathie. Luigi dit « avoir la haine » et ça inquiète ses parents. Un nouvel entretien au domicile est programmé en leur présence, avec le Dr B et l’IDE 2. Cette décision, discutée au moment où elle est prise, repose sur l’intuition de l’IDE2 que cette prise en charge-là ne sera possible dans la durée que si c’est un même binôme (Dr B, IDE2) qui en assure toute la suite, ce qui est contraire au protocole institué. La force de rappel de l’atmosphère du premier entretien a été plus forte que le protocole et c’est probablement ce pourquoi le binôme qui s’y trouve déjà fortement engagé tente de se rétablir en se retirant lors de l’entretien suivant dans la réalité clinique, notant : conviction délirante persistante, anxiété importante, décrit des HAV, interprétations multiples, concernement. Toujours opposé à l’idée d’un traitement psychotrope, refuse de prendre contact avec un psy. Il a l’idée qu’il va s’en sortir seul. Un nouvel appel du père de Luigi, deux jours après nous indique qu’il se serait énervé après notre départ, ne supportant ni l’idée de sortir de chez lui ni celle de se sentir enfermé. Toutefois ses parents voient de « petites améliorations », comme « ne plus marcher en caleçon torse nu et une serviette autour de la tête, pieds nus dans la boue pour recevoir les énergies ». Ils se disent épuisés, surtout Madame et aimeraient avoir un RDV sans leur fils, ce que le protocole nous interdit. Nous insistons sur la nécessité d’un RDV commun avec Luigi et ses parents, qu’il serait très difficile de les rencontrer sans lui, que cela pourrait être contre-productif : « évoquons la possibilité d’un RDV commun avec le MG qui le connaît bien ». Un nouvel appel du père quelques jours après ne permet pas d’obtenir un rendez-vous mais celui-ci dit voir que « ça avance ». La semaine est calme. Les parents partis, les enfants fêtent Halloween. Luigi surprend sa sœur car, contre toute attente, il est « sympa avec tout le monde ». Luigi aurait dit à son père que ça fait du bien de nous parler. Le généraliste voit Luigi dix jours plus tard il pense que l’homéopathie ne suffira pas. Le 16, le père nous rappelle. Les attentats du 13 novembre sont pour Luigi venus « confirmer le complot des Américains, banquiers et juifs ». Après une période d’apaisement, il se montre plus agressif si on ne partage pas ses idées. Son père parle « d’amplification du délire » et semble admettre la nécessité d’une hospitalisation si Luigi refuse tout traitement. Le père a ainsi assuré le rôle de médiateur, passant tant bien que mal d’une réalité à l’autre. Quoique Luigi semble s’être enfermé plus durement dans la réalité délirante, il accepte grâce à cette médiation de nous recevoir à nouveau à domicile. Grâce au père, qui a su protéger son fils de notre intrusion dans son monde, nous avons pu mettre à profit le lien que constituait notre écoute durant le temps de la négociation pour assurer un espace transférentiel commun, élargi à ses proches, espace dans lequel la réalité délirante peut se dévoiler sans restriction. Ce faisant, la relation transférentielle, qui est ici un ressort du dispositif n’est plus dans le protocole mais dans l’ouverture, laquelle facilite le glissement d’une réalité sur l’autre. Nous rencontrons de nouveau Luigi et ses parents chez eux. Luigi n’est toujours pas arrivé à sortir de l’appartement. Le danger rode. De quel ordre est-il ? Qui l’incarne ? Il est peu précis dans ses réponses, le rattache assez maladroitement aux relations pour son achat de haschich mais, petit consommateur, il perçoit vite que l’argumentation ne convainc pas et l’abandonne. Il flotte dans une réalité imaginaire, où tout est possible sans que pour autant il y ait une authentique possibilité d’être. Des « pensées lui suggèrent ce qu’il doit comprendre ». Parfois la suggestion est masquée et pour la découvrir il doit répéter sans cesse son action, ainsi écoute-t-il toute une journée le requiem de Mozart. Il est exalté, est en relation avec des personnages bibliques, il nomme plusieurs fois « Judas », se sert du passé pour interpréter le présent en émettant des suppositions pertinentes au croisement de plusieurs réalités. Sa mère ne dit mot, c’est surtout son père qui lui-même commente tout « en supportant de moins en moins » certains comportements de Luigi, notamment le week-end dernier, lorsque « des gens » ont emménagé dans un immeuble voisin et y ont fait de menus travaux. Le bruit d’une perceuse a agacé Luigi car il lui semblait « couvrir le son d’une langue étrangère », comprise de ces seuls voisins. Luigi élude l’explicitation des faits proposée par son père : tout que ce Luigi ne peut comprendre est déclaré suspect et forcément le concerne, aussi pour montrer qu’il n’a pas peur, par défi, met-il de la musique très fort et se plante au milieu du jardin en chantant encore plus fort. Nous disons à Luigi que nous sommes inquiets mais satisfaits d’avoir pu respecter jusqu’ici le temps qu’il lui fallait pour tenter de comprendre les choses. Peu importe la cosmologie, nous ne comprenons pas pourquoi cela l’empêche de faire de son existence un être-dans-la-quotidienneté comme le font par exemple ses parents. Nous pensons que si l’hospitalisation peut être évitée, il n’en souffre pas moins dans ce monde et qu’il a donc besoin de notre aide. Aujourd’hui nous laisse-t-il le choix ? Il affirme de nouveau son opposition aux médicaments en s’appuyant sur une histoire de neurotransmetteurs, puis que tout va changer le 25 novembre car « les pensées lui ont dit qu’elles se retireraient ce jour-là », il ne connaît pas la raison. Quelques minutes après il nous dit que c’est « précisément le 1er décembre que les choses changeront, après l’explosion d’une centrale nucléaire en Angleterre ». Nous lui donnons rendez-vous le 2 décembre, « nous serons encore là après l’explosion ». Tout cet entretien se déroule en superposant de part et d’autre réalité primordiale et réalité imaginaire. Dans cette dernière tout est possible et ce qui advient peut être suspendu, elle héberge les sujets de l’action, Luigi, IDE 2, le père pour qu’ils s’en sortent ensemble vainqueurs. La réalité imaginaire et la réalité délirante se superposent sur la base même de l’action que Luigi reprend à son propre compte dès qu’il le peut. Le pouvoir agir habite la réalité imaginaire et laisse entrevoir pour les acteurs la possibilité d’un choix. Ulice est là qui reconduit Luigi vers le sens commun, comme Sancho Panza le fait avec Don Quichotte lorsqu’il fait le compromis du casque plat à barbe [15, 16]. Ulice admet qu’explosion nucléaire ou pas, il reste possible de se voir le lendemain. Une réalité sert le retour vers l’autre.

La flexibilité : bonne ou mauvaise pratique ?

11Nous avons pris l’habitude dans nos réunions d’équipe d’appeler flexibilité cette pratique qui consiste à déroger à certains de nos principes techniques pour mieux improviser et adapter notre réalité professionnelle aux diverses réalités dans lesquelles les personnes se montrent engagées. Face aux situations problématiques qui motivent l’appel initial, il peut être essentiel que certains membres de l’équipe puissent sortir de la routine pour appréhender avec plus de facilité les données sous des angles différents afin d’imaginer des solutions diverses, personnalisées, tenant compte des compétences propres, des vécus, des émotions et des motifs d’action des divers acteurs en présence. Dans notre exemple, la flexibilité de l’équipe a permis de mettre en œuvre un espace transférentiel et de dénouer partiellement la situation en permettant au sujet désigné malade de retrouver quelque pouvoir propre d’action, ce qui est le moteur du rétablissement. Lorsqu’aucune flexibilité n’est possible, une partie de l’équipe, cramponnée à ses principes, résiste, semble se solidifier, former une véritable enclave au sein de la réalité, et tous se retrouvent enfermés dans la réalité professionnelle comme on peut l’être dans la réalité de la vie quotidienne ou dans la réalité délirante. Une autre partie de l’équipe se désolidarise et passe à l’acte. Il est intéressant de noter que flexibilité, résistance, ou résonance sont des métaphores issues du monde de la physique, elles renvoient à une ontologie de la vie et de la matière qui tend dans le monde de la vie quotidienne à se manifester suivant le mode d’être de la permanence et de la transformation qui régissent les conditions du passage d’un état à un autre. Nombre de personnes souffrent à un moment ou à un autre de devoir se plier à des principes qui ne vont pas dans le sens de ce qu’ils tiennent pour humain, à savoir leur capacité propre à se mobiliser. Une bonne pratique est celle qui respecte l’humain dans l’homme : une fois définie la réalité professionnelle par des protocoles systématiques, la flexibilité devrait être la règle et l’inflexibilité l’exception. L’inflexibilité enferme, la mobilité ouvre des portes. Qu’est devenu Ulice au contact de Luigi et de ses proches ? Luigi protège comme il le peut la réalité délirante et la réalité magico-mystique au sein desquelles il peut encore agir comme un sujet souverain. Nous le reconduisons vers plus d’authenticité en le questionnant sur la quotidienneté et les choix qu’elle implique. Nous acceptons que son chez-soi soit un lieu de repli et qu’il n’en sorte pas. Nous continuons à le voir sans lui prescrire de traitement psychotrope en contradiction avec les recommandations internationales et à notre pratique habituelle. Nous leur faisons confiance et nous laissons guider. Nous concluons en admettant qu’il y aura un 2 décembre, après l’explosion, jouant via la réalité imaginaire sur les deux tableaux de la réalité délirante et de la réalité quotidienne. Bref, nous négocions. Que signifie négocier si ce n’est introduire des espaces communs à plusieurs réalités, rendre ces réalités compossibles sans en renier aucune.

Et la suite ?

12L’entretien prévu le 2 décembre n’a pas lieu, par manque de personnel, l’unité mobile est immobilisée. Seule une communication téléphonique est établie ce jour-là. Le père nous apprend que Luigi apparaît plus présent, il prend ses repas avec eux, et les conversations qu’ils peuvent avoir ne sont plus inévitablement centrées sur des concepts ésotériques. L’isolement de Luigi perd de son intensité, il reste plus longtemps en famille et l’atmosphère de méfiance semble s’estomper. Luigi ne bloque plus la porte de son studio. Il serait même sorti. Les parents restent très attentifs et n’osent croire à une évolution. Le 5 décembre, nouvel échange téléphonique avec le père de Luigi : il semble continuer à s’extraire des brumes ésotériques dans lesquelles il était prisonnier. Il accepte une nouvelle rencontre le 14 décembre. Luigi est en face de nous. Sa présence est plus ouverte, et Valdemort [1] ne la retient plus. Le brouillard se dissipe, il peut voir le monde qui l’entoure. Il apparaît critique face à une expérience qu’il hésite encore à qualifier de délirante. Il n’y croit plus vraiment, reste songeur, ses « pensées l’interrogent ». Il essaie de décrire en parlant de « voyage » puis de « rêve » l’enchaînement des faits dans son historialité. Cela ne le satisfait pas, « plus fort qu’un rêve » – dit-il pour conclure. Les parents confirment le changement dans sa manière d’être, La disposition de la méfiance semble s’être estompée et la théosophie n’impose plus qu’entre les lignes son diktat de compréhension du monde. Il marmonne encore quelques mots presqu’inaudibles : « …mais la théosophie… » et stoppe là. Nous lui redisons que ses parents n’ont pas fait appel à Ulice pour que nous débattions sur la véracité des doctrines de la théosophie, mais pour qu’il cesse d’errer dans un monde qui n’est plus, un monde peut être banal pour lui mais stable pour nous tous. Cette errance l’a éloigné de soi et du monde quotidien. Nous convenons qu’il en était venu à exister non plus en tant que lui-même mais en tant que jouet d’une atmosphère de danger. Il avoue que ces entretiens l’ont beaucoup aidé. Un nouveau rendez-vous est donné un mois plus tard.

Conclusion

13Au moment même où nous écrivons ces lignes, le dernier rendez-vous vient de se dérouler, voici des nouvelles fraîches : Luigi va bien mieux, il sort de chez lui, vient nous voir seul et nous donne un texte manuscrit, intitulé Traité de la non-influence. Luigi a sa propre théorie du rétablissement. La réalité théorique, dans une réflexivité retrouvée, prend la suite de la réalité délirante. Ulice est un dispositif dont la flexibilité tente de rendre compte d’un processus plus fondamental : la capacité qu’a le dialogue heureux d’ouvrir à des réalités multiples et de mobiliser dans sa production le pouvoir propre des personnes.

Liens d’intérêts

14les auteurs déclarent ne pas avoir de lien d’intérêt en rapport avec cet article.

Références

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Mots-clés éditeurs : Alfred Schutz, cas clinique, constructivisme, déplacement, équipe mobile, flexibilité, phénoménologie, pratique du soin, psychiatrie, théorie des réalités multiples, Ulice, unité locale d’intervention de crise et d’évaluation

Date de mise en ligne : 13/06/2016

https://doi.org/10.1684/ipe.2016.1486