Article de revue

L’impact de la décompensation maternelle sur la paternalité

Pages 203 à 210

Citer cet article


  • Added, M.,
  • Paget, A.
  • et Golder, C.
(2016). L’impact de la décompensation maternelle sur la paternalité. L'information psychiatrique, 92(3), 203-210. https://doi.org/10.1684/ipe.2016.1467.

  • Added, Myriam.,
  • et al.
« L’impact de la décompensation maternelle sur la paternalité ». L'information psychiatrique, 2016/3 Volume 92, 2016. p.203-210. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-l-information-psychiatrique-2016-3-page-203?lang=fr.

  • ADDED, Myriam,
  • PAGET, Agnès
  • et GOLDER, Caroline,
2016. L’impact de la décompensation maternelle sur la paternalité. L'information psychiatrique, 2016/3 Volume 92, p.203-210. DOI : 10.1684/ipe.2016.1467. URL : https://stm.cairn.info/revue-l-information-psychiatrique-2016-3-page-203?lang=fr.

https://doi.org/10.1684/ipe.2016.1467


Introduction

1Cette communication s’inscrit dans un travail de recherche qui associe deux institutions : l’unité mère bébé (UMB) de l’hôpital Henri Laborit et le laboratoire de recherche du département de psychologie de l’Université de Poitiers.

2 Nous avons choisi ce thème de recherche car il nous est apparu qu’au cours des hospitalisations conjointes mère bébé, le vécu des pères ne suscitait guère d’intérêt voire d’empathie, que ces pères étaient pour ainsi dire laissés pour compte.

3 En effet, dans notre unité, on s’intéresse aux pères soit en termes de soutien pour leur femme et leur bébé, soit parce qu’ils présentent une pathologie psychiatrique déjà installée ou en lien avec la paternalité. Ils ne sont écoutés qu’à travers la problématique maternelle mais pas en tant qu’homme ni en tant que père du bébé.

La paternalité

4En 1914 Théodore Reik [1] concluait ainsi sa conférence : « être père n’est pas difficile, le devenir l’est beaucoup plus ».

5 Le processus de paternalité a été développé par Freud [2] et Reik [1] avant même que ce néologisme n’apparaisse. Freud a décrit les différents mécanismes psychiques à l’origine de la construction paternelle en théorisant au début de son œuvre le complexe d’Œdipe. Dans Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci[3], il introduit le concept d’agressivité du père envers le fils. Puis dans Totem et Tabou [4], il fait référence au père tout-puissant, celui de la horde et de la préhistoire, et révèle le désir de meurtre des fils envers le père.

6 Racacamier [5] emploie le terme de paternalité pour définir la crise identitaire que traverse le père. Tout comme il l’a décrit pour la mère, il met en évidence les remaniements psychiques, fantasmatiques et libidinaux chez le père. En effet, la paternité réactive chez l’homme, les conflits infantiles de la période préœdipienne et œdipienne et interroge les mouvements identificatoires primaires et secondaires.

7 Sirol [6] insiste sur l’importance pour le père de retrouver le père de la période préœdipienne, le père tendre, aimant et d’en faire le deuil pour se construire comme père.

8 Dans son ouvrage La part du père, [7] Delaisi de Parseval propose des interprétations psychodynamiques pour rendre compte des manifestations psychopathologiques de la paternalité. Elle dégage un certain nombre de pôles conflictuels : les conflits vis-à-vis de l’épouse-mère, les conflits vis-à-vis de l’enfant à naître ou né, les conflits vis-à-vis des parents du père, les conflits vis-à-vis de l’accoucheur et enfin la reviviscence des conflits vis-à-vis de soi-même.

L’objet de notre recherche

9 À notre connaissance, beaucoup de travaux ont été réalisés sur les pères (Aubert-Godart [8], Bydlowski [9], Hurstel [10], Le Camus [11], Solis-Ponton [12], Vasconcellos [13]) notamment sur les processus psychiques du devenir père, sur la fonction paternelle (aussi bien sur le plan symbolique que sur le plan de la réalité), sur les conséquences de certains événements de vie (PMA, handicap, prématurité…), et enfin sur les pathologies paternelles. Peu d’études voire aucune n’a été faite sur la façon dont les mouvements psychiques de la paternité peuvent être impactés par une décompensation maternelle ni comment ils se réaménagent.

10 C’est pourquoi, nous nous sommes intéressées particulièrement :

  • à la paternalité face à l’imprévisibilité de la décompensation qui peut entraîner une effraction du fait de son caractère brutal ;
  • à la façon dont le père ou futur père est interrogé dans différentes dimensions, en tant qu’homme, mari, enfant et père.

11 Plusieurs dimensions peuvent être concernées :

  • les identifications primaires et secondaires ;
  • l’identification à la mère préœdipienne avec reviviscence de la mère archaïque. Cette identification peut :
    • soit venir réactiver le fantasme d’auto-engendrement par identification à la mère toute puissante ou à l’inverse l’effroi, avec une mise à distance pouvant aller jusqu’à la fuite et conduire à un processus de détachement,
    • soit cette identification peut raviver le souvenir de la mère tendre, aimante et comblante des premiers temps ;
  • l’identification au père préœdipien à savoir ce père tendre qui protège de l’engloutissement maternel et qui est dénué d’affects de rivalité ;
  • les identifications de la période œdipienne avec les mouvements de rivalité, d’identification au père ou à la mère et/ou rejet des images identificatoires ;
  • l’identification au bébé différente en fonction du sexe ;
  • la question de la filiation et de la transmission ;
  • la place qu’occupe chacun des partenaires au plan transgénérationnel et intergénérationnel ;
  • la préoccupation paternelle précoce ;
  • la représentation de la femme, de la mère, de même de l’homme et du père.

Présentation de la recherche

Objectifs

12Le but de la recherche est de comprendre les effets de la décompensation maternelle sur les mouvements psychiques de la paternalité afin de mieux accompagner les pères lors des hospitalisations des mères à l’unité mère bébé et/ou dans les services plus traditionnels de psychiatrie, et de proposer un dispositif de soins adapté.

Matériel, méthode et critères d’inclusion et d’exclusion

13Sur la base des hospitalisations actuelles, au moins 5 pères rentreront dans le cadre de notre recherche.

14 Pour les pères dont les femmes sont hospitalisées au moment de la recherche, le médecin de l’unité dans laquelle la femme est hospitalisée lui proposera oralement de participer à cette étude.

15 Ils peuvent aussi être contactés après la sortie de leur femme par le médecin.

16 Dans ces deux situations, une notice d’information sera donnée et un formulaire de consentement sera signé.

17 La mère sera informée de cette recherche.

Critères d’inclusion

18 Sont concernées toutes les décompensations maternelles :

  • quelle que soit la structure de personnalité ;
  • quel que soit le rang de naissance ;
  • qu’elles surviennent avant ou après l’accouchement.

19 La décompensation doit avoir un caractère imprévisible pour le père.

20 Le couple parental doit vivre ensemble au moment de la décompensation.

Critères d’exclusion

21 Ce sont :

  • les mères ayant des antécédents d’hospitalisation en psychiatrie ;
  • les mères dont les compagnons présentent une pathologie psychiatrique connue ;
  • les mères dont la décompensation survient après le 6e mois de vie du bébé ;
  • les parents de jumeaux ;
  • les parents ayant eu recours à une procréation médicalement assistée ;
  • les parents émigrés qu’il s’agisse de la mère et/ou du père.

Instruments d’évaluation

22 L’évaluation se réalise au cours d’un entretien semi-directif, voire de 2 entretiens si nécessaire.

23 Quatre grands thèmes sont proposés : les relations du père avec sa femme, avec son bébé, avec ses parents et avec lui-même. Ces quatre thèmes sont abordés à cinq périodes qui nous paraissent essentielles dans la construction de la paternalité : au moment de la rencontre entre le futur père et la future mère, au moment où émerge le désir d’enfant, puis pendant la grossesse, à la naissance et enfin au retour à la maison.

24 Ces entretiens sont enregistrés à l’aide d’un dictaphone.

25 Ils se déroulent à l’UMB et ne sont pas réalisés par les cliniciens prenant en charge les mères mais par une clinicienne extérieure à l’UMB.

26 Si ces entretiens déclenchent chez le père un mal-être, des entretiens thérapeutiques avec le médecin de l’UMB lui sont proposés.

La décompensation maternelle est évaluée à partir du DSM IV-TR (et DSM V)

Les troubles de l’humeur

27 Ce sont :

  • les épisodes dépressifs majeurs isolés avec spécification sévère avec ou sans caractéristique psychotique, en post-partum ;
  • les épisodes dépressifs majeurs récurrents avec spécification sévère avec ou sans caractéristique psychotique, en post-partum sans antécédent d’hospitalisation ;
  • les troubles bipolaires I : épisode dépressif ou maniaque ou mixte avec ou sans caractéristique psychotique dans le post-partum ;
  • les troubles bipolaires II : épisode dépressif ou hypomaniaque ou mixte avec ou sans caractéristique psychotique, en post-partum.

Les troubles délirants

28 Il s’agit :

  • du trouble délirant ;
  • des troubles psychotiques brefs avec début lors du post-partum ;
  • des troubles psychotiques non spécifiés.

Hypothèses

29Le type de décompensation maternelle aura des effets différents sur les processus de paternalité :

  • soit la décompensation est délirante : le père se trouve alors confronté à un sentiment d’effroi et d’étrangeté en lien avec ce qu’il a pu éprouver lui-même bébé face à la mère archaïque et toute puissante ;
  • soit la décompensation est dépressive : le père est alors confronté à ses fragilités narcissiques, à sa culpabilité de n’avoir pas pu protéger sa femme. Ce sentiment d’incompétence, voire d’impuissance peut engendrer une agressivité envers lui, sa femme et/ou son bébé et/ou l’institution.

Analyses des entretiens des pères

30 Dans cette communication, nous évoquons uniquement 2 cas cliniques : le père de Léa et le père de Camille.

31 Dans un premier temps nous présentons le cas clinique à partir des éléments cliniques recueillis par les cliniciens de l’UMB (psychiatre et psychologue) lors de l’hospitalisation des femmes puis dans un second temps l’entretien réalisé par le chercheur.

Première triade : histoire de Léa

Présentation clinique

Circonstances de l’hospitalisation de Léa et de sa maman

32 La dyade a été adressée au psychiatre de l’UMB par le médecin traitant en raison d’un épuisement des parents face à leur bébé âgé de 2 mois. Celle-ci présente des troubles graves du sommeil, avec de longs moments de pleurs dans la journée et est inconsolable.

Biographie

33Le père est fils unique, a été élevé par ses 2 parents qui vivent toujours ensemble. Il a suivi des études supérieures avec un certain succès et travaille maintenant dans le secteur informatique. Dès la première consultation, il évoque la dépression du post-partum (DPP) de sa mère suite à sa naissance et précise que cette dépression a duré pendant une dizaine d’années. Il reste évasif et discret sur son père.

34 La mère est l’aînée d’une fratrie de 2 et au début de la prise en charge elle parle de relations chaleureuses avec son frère dans l’enfance.

35 Concernant le couple, ils se sont connus par le biais d’Internet, se sont fréquentés comme amis avant de décider d’une relation amoureuse. Deux ans plus tard, ils ont le projet d’avoir un bébé. À cette période, ils ne vivaient pas encore ensemble en raison de leurs situations professionnelles respectives. Mme K passe les premiers mois de sa grossesse seule avant de rejoindre son ami.

36 Léa est le premier enfant du couple, désirée par ses 2 parents, le père espérant plus une petite fille et la mère un petit garçon. À la naissance, c’est un beau bébé au regard vif, de poids normal et en bonne santé.

L’anamnèse

37Lors de la première consultation, le père est davantage adapté dans le maternage de Léa, son discours est plus posé, moins projectif mais solidaire du discours maternel.

38 Au terme de la première consultation, le diagnostic de dépression du post-partum sévère ne fait aucun doute et c’est uniquement par manque de place en hospitalisation complète que nous proposons un hôpital de jour. Dès que ce sera possible mère et bébé seront hospitalisés à temps plein.

39 Le père est très présent tout au long de l’hospitalisation, très soutenant et proche de sa compagne. Avec son bébé, il se montre moins rigide, moins projectif que sa femme mais reste démuni dans les soins quotidiens ainsi que dans la lecture émotionnelle du bébé. Dans le cadre de l’hospitalisation, il participe aux soins de puériculture de Léa.

40 Au fur et à mesure de la prise en charge de cette famille, la mère et le père reconnaissent leur incapacité à s’occuper de leur bébé au quotidien et le danger que cela représente pour elle (crainte d’un passage à l’acte). Un projet d’accueil à temps partiel de Léa chez une assistante familiale se met en place avec une poursuite de la prise en charge thérapeutique de la dyade mère bébé et du suivi psychiatrique. Au bout de 6 mois, une reprise de travail est envisagée pour Mme K puis un retour de Léa au domicile avec une garde ordinaire à la journée.

41 L’entretien a lieu après l’hospitalisation de la dyade et en fin de prise en charge par l’équipe pluridisciplinaire.

42 M. K accepte facilement l’entretien mais ne pose aucune question au sujet de la recherche. L’entretien se structure en deux parties. Lors de la première partie, il est sur la défensive avec les éléments précédemment cités alors que par la suite il nous fait part de ses interrogations, de son mal-être, de son incompréhension vis-à-vis de l’attitude de Mme K avec son bébé. Il insiste sur son attachement pour Léa.

43 L’ensemble de l’entretien est factuel, toute émotion est abrasée et les affects sont évacués. Il s’attache à la réalité, au contenu manifeste aux dépens du contenu latent. Il s’accroche aux dates, le discours est lissé. C’est seulement à la fin de l’entretien que son émotion sera palpable.

44 De façon assez systématique, M. K aborde les thèmes proposés par le chercheur en évoquant l’histoire et des réactions de son amie : « Sandrine a toujours eu peur, moi non ». Il est dans l’évitement, la dénégation : « rien ne m’a inquiété ». Il laisse apparaître cependant des contradictions, par exemple concernant l’attitude de son amie pendant la grossesse, il la décrit calme et nerveuse à la fois. En revanche, il s’interroge sur la normalité des réactions de sa compagne lors de l’accouchement. Il constate une absence d’émotion chez elle et se demande si c’est bien normal puis fait la comparaison avec son propre ressenti « J’étais plus content qu’elle ». Il raconte les faits, le déroulement du quotidien et le comportement de son bébé mais il n’y a aucun décodage émotionnel ni d’attribution et encore moins d’accordage affectif. Au fur et à mesure des retours de Léa au domicile le week-end, il se présente comme celui qui rassure, apaise la mère et le bébé. Il est celui qui détient le savoir et la technique de puériculture.

Le premier thème abordé par le chercheur est celui de la rencontre

45 M. K évoque sans gêne leur rencontre par le biais d’Internet. La relation apparaît comme très organisée avec un caractère volontaire qui ne laisse pas grand place à la spontanéité affective ni à la rêverie.

Le désir d’enfant et la grossesse

46 La grossesse a été prévue mais est arrivée rapidement, court-circuitant les processus de pensée. D’une manière générale, il est dans une pensée opératoire avec une logique de causalité. À la découverte de la grossesse, il précise au chercheur que bien qu’il n’ait jamais souhaité d’enfant, il est « super » content. Lui espérait une fille alors que Mme K préférait un garçon sans pouvoir expliquer pourquoi. C’est seulement à la première échographie qu’il commence à vraiment réaliser « je n’ai ressenti que du bonheur ! ».

47 Cette phrase révèle des mécanismes de dénégation et d’évitement qui se confirment par la suite.

48 En effet, il affirme n’avoir jamais été inquiété par quoique ce soit lors des échographies et consultations, ce qu’il met en opposition à la nervosité de sa compagne. Il insiste sur le fait que la grossesse a renforcé les liens du couple « ça fait un lien, quelque chose de nous deux, cela nous a rapprochés ».

49 Cette remarque interroge quant à la place que va pouvoir prendre le bébé au sein du couple, la préoccupation première étant de solidifier les liens conjugaux et de renforcer le narcissisme de l’un et de l’autre.

50 Quand il annonce sa future paternité à ses parents, il affirme que cela n’a rien changé dans la relation avec eux. Sa mère a accueilli avec joie cette nouvelle mais son père, comme à son habitude est resté sans réaction. Cependant M. K est certain qu’il était heureux mais qu’il n’a pas su exprimer son émotion.

51 On note d’emblée une identification fragile à son père avec probablement des propos de réassurance et une interrogation quasi inconsciente sur la qualité affective de leur lien, voire de leur filiation.

La naissance

52À la naissance de son bébé, il est fier de l’attitude de sa femme pendant l’accouchement : « elle a été très professionnelle », « elle était étonnamment calme ». Il prend alors conscience de la nervosité de sa compagne pendant la grossesse.

53 Face à son bébé, il est submergé par l’émotion avec un sentiment d’incrédulité « j’y croyais pas ». Et c’est seulement dans l’après-coup dans le cadre de cet entretien qu’il réalise l’étrangeté du comportement de son amie. « Elle a pas réagi quand on a posé le bébé sur son ventre, elle l’a pas regardé et la tétée d’accueil a été sans émotion ». Il se souvient alors que Léa pleurait. Perplexe, il ajoute « est-ce bien normal ? ».

Le retour à la maison

54De même qu’à la maternité, ils sont déconcertés par leur bébé, démunis, incapables de faire une lecture des besoins de Léa.

55 Il se sent dans une grande impuissance face au comportement inattendu de la mère de son enfant. « Je ne m’attendais pas à ça. Sandrine était quelqu’un de très solide », dit-il en pleurant. Il sent la peur et l’angoisse chez elle. Vis-à-vis de sa compagne, il se retrouve dans une position d’étayage et de réassurance qu’il ne peut assumer.

56 Il est entravé par une identification à un père préœdipien défaillant, répétition de sa propre histoire ? En effet, il fait référence à la dépression de sa mère suite à sa naissance. Cela lui permet d’entrevoir les affects dépressifs de sa compagne mais en revanche, il est envahi par une angoisse diffuse. Il est aux prises avec un retour du refoulé, son propre vécu de bébé et d’enfant face à sa mère dépressive.

57 Sur le moment, il n’a pas réalisé la gravité de l’état de sa compagne tout en disant qu’il a compris dès le départ, que quelque chose n’allait pas : « j’ai compris dès le départ que ça ne collait pas », « avec le recul elle s’occupait très bien de Léa mais mécaniquement. Il n’y avait pas d’émotion. Elle ne considérait pas Léa comme sa fille ».

58 Quand il parle de son bébé, il est tour à tour inquiet, dans la réassurance, la dénégation et des tentatives de rationalisation émergent : « on pensait que Léa avait un problème médical qui expliquait ses pleurs et aussi ses refus de prendre le biberon », « je suis son père mais j’ai peur de tout louper », « j’aurais voulu m’en occuper complètement », « avec moi ça se passait bien ».

59 Cette configuration amène une confusion des rôles auprès du bébé. Il souhaiterait être à la fois père et mère de Léa, ce qui interroge là sa capacité à organiser et à allier du féminin et du masculin tout en restant l’homme pour sa femme.

60 Le désarroi parental est tellement intense qu’il conduira le médecin traitant à orienter la famille sur l’unité mère bébé. C’est un soulagement pour lui. Il est partagé par des sentiments contradictoires : il se sent incapable de s’occuper entièrement de son bébé tout en disant qu’il aurait pu le faire. Il exprime combien l’absence de son bébé lui pèse. Il a le même sentiment vis-à-vis de sa compagne à qui il ne peut offrir l’étayage nécessaire. Il est déçu et blessé de son impuissance, sentiment qui vient raviver son désarroi infantile de n’avoir pu soigner sa mère. La blessure narcissique est profonde de même que sa culpabilité face à la dépression de sa mère.

61Ceci n’est pas sans nous interroger sur les motifs inconscients de son choix amoureux.

62 Le séjour à l’unité met en évidence l’impossibilité de trianguler : « moi et Sandrine sans Léa, ça se passait bien. On revivait comme avant son arrivée. Moi avec mon bébé, c’était pas tout le temps facile mais il n’y avait pas de problème particulier sauf que Sandrine le supportait difficilement. Elle avait du mal à considérer Léa comme sa fille et c’était comme si elle était restée dans son ventre. »

63 On peut pointer une agressivité à l’égard de sa compagne mais il ne peut ni la verbaliser ni l’exprimer. En revanche il va la déplacer sur l’institution qu’il vivra mauvaise et responsable des troubles présentés par sa fille. Cela lui permet de faire l’économie d’un travail d’élaboration psychique.

64 Le mauvais objet est désigné, ce qui protège son petit bébé qui, au fur et à mesure de l’évolution, était devenu persécuteur. Il répare ainsi sa propre image et tente de se restaurer sur le plan narcissique aussi bien en tant que père, que conjoint et que fils.

Deuxième triade : histoire de Camille

Présentation clinique

Circonstances de l’hospitalisation de Camille et de sa maman

65 Mme G nous est adressée pendant la grossesse par le médecin généraliste en raison d’affects dépressifs avec des éléments anxieux.

Biographie

66Le couple est marié et a déjà une première fille âgée de 2 ans et demi. Tout semblait s’être bien passé lors de ces premières années de vie commune et de découverte de la parentalité.

67 Il s’agit d’une 3e grossesse désirée par le couple qui survient après une fausse couche spontanée.

68 Mme G est la seconde d’une fratrie de deux enfants. Elle a un frère aîné qui semble présenter une pathologie psychiatrique et des troubles de l’identité.

69 Les relations fraternelles sont d’une grande proximité avec confusion identitaire.

70 Ils ont été entourés d’attention, d’une affection mesurée et d’une grande exigence quant à leur réussite scolaire et universitaire.

71 Dans ses antécédents, on retrouve des troubles du comportement alimentaire et un traumatisme d’origine sexuel.

72 M. G. est en homme discret, très en retrait par rapport à sa femme. Nous n’avons fait sa connaissance qu’au cours de l’hospitalisation.

73 Fils unique, il rapporte une enfance sans particularité et des parents présents aussi bien auprès du couple que des petits-enfants. Lors des entretiens médicaux, seul ou en présence de sa femme, il ne peut aborder réellement son histoire, sa femme occupant toujours le devant de la scène.

L’anamnèse

74Dès la première consultation le tableau dépressif est massif avec des idées de mort.

75 La maman de Camille est d’abord suivie en consultation par le médecin mais quelques semaines après l’accouchement une hospitalisation à temps plein s’avère nécessaire car son comportement se désorganise et elle se montre de moins en moins adaptée avec son enfant.

76 Le père est très peu présent lors de l’hospitalisation de sa femme et de son bébé.

77 Le diagnostic d’une maladie bipolaire s’est précisé au cours des soins.

78 Elle est sortie de l’UMB avec son bébé très progressivement en passant par une période d’hôpital de jour. Mme G continue d’être suivie par un psychiatre libéral.

Entretien avec le chercheur

79Il est réalisé après la sortie de Camille et sa maman de l’UMB mais celle-ci est toujours suivie en ambulatoire par le médecin. M. G accepte facilement la proposition d’entretien et y participe activement. Il a besoin de parler, de se soulager mais rapidement il est saisi par ses émotions et les mécanismes de défenses de type rationalisation et dénégation se mettent alors rapidement en œuvre.

Le temps de la rencontre

80 Ils se sont rencontrés dans une soirée et ont rapidement envisagé une vie de couple tout en continuant leurs études et leur vie estudiantine.

81 Les parents de M. et Mme G ont accepté cette union sans réticence.

Le désir d’enfant et la grossesse

82 Cette deuxième grossesse a été désirée par le jeune couple. Il souhaitait un garçon et il fait bonne figure à l’annonce du sexe de l’enfant : « j’étais quand même content, j’ai pas été déçu du tout ».

83 Première dénégation d’une longue liste à venir…

84 « Je ne m’en cache pas, je voulais un garçon, je dirais pas que j’ai été déçu, dans la vie de tous les jours, ça change rien ! ».

85 Assez rapidement, il repère un comportement inhabituel chez sa femme, « elle se roulait par terre en hurlant, et toute la vaisselle volait dans la cuisine ! » nous dit-il.

86 « L’apothéose, a été la deuxième partie de la grossesse, en train de se rouler, d’hurler dans la maison. »

87 « J’étais obligé de me mettre dans le jardin pour ne plus l’entendre ! ».

88 Il tente d’expliquer ce comportement qui le plonge dans un sentiment d’effroi par des rationalisations : « c’est la grossesse qui l’a rendue folle ».

89 …« Est-ce qu’elle est schizo, je ne sais pas, mais elle est bipolaire, c’est sûr ! ».

90 Le bébé s’inscrit d’emblée comme persécuteur, le père n’a qu’une envie, c’est fuir et se réfugier chez ses parents : « je n’avais qu’une idée en tête, c’est partir mais je suis resté pour ma première fille ».

91 Il attend la délivrance, l’accouchement qui va la libérer de cette folie qui s’est emparée d’elle.

La naissance

92Il est temporairement apaisé par l’attitude de sa femme qui semble comme libérée de cette folie mais il est dans l’incapacité de s’occuper de son petit bébé. Il n’ose pas la toucher, ça lui fait peur…

93 Et cette difficulté à être avec son bébé réveille aussi l’absence du père : « mon père, je n’en ai aucun souvenir… ».

94 Camille pleure beaucoup, il est démuni face à son enfant voire pris d’un sentiment d’effroi : « les monstres engendrent-ils des monstres ? »

Le retour à la maison

95 Cette accalmie dure quelques semaines puis à nouveau la folie s’empare de sa femme. Cette rechute est insupportable, violente.

96 Sa femme lui renvoie une image de la mère effroyable et toute puissante. Il est confronté à la mère archaïque et terrifiante de la toute petite enfance, celle des premiers soins, sentiments qui le sidèrent face à son bébé et le plongent dans l’incapacité de s’en occuper.

97 Il dit ne pas pouvoir s’attacher à cet enfant : « c’est beaucoup plus tard que j’ai pu m’attacher à mon bébé », « je me suis senti plus proche d’elle quand elle a grandi, les bébés jusqu’à 3-4 mois, ça m’intéresse pas plus que ça ! »

98 À ce sentiment d’effroi, s’ajoute un sentiment de fascination : il est subjugué par cette folie.

99 En relatant au chercheur cette période de sa vie, il exprime un profond sentiment de salissure, de déchéance et de honte : « parfois, c’était une véritable loque humaine… », dit-il en évoquant sa femme.

100 « Quand on rentre chez soi et qu’on ne sait pas à quelle sauce on va être mangé… »

101 Il éprouve ce sentiment de honte non seulement face à cette femme méconnaissable et qui le renvoie à la folie, mais aussi face au père qu’il est avec la petite Camille.

102 Cette image de lui s’éloigne de l’idéal du père qu’il s’était construit et le confronte à ses identifications à son propre père qu’il décrit comme un père rude et incapable d’exprimer son affection : « avec lui, c’était marche ou crève ! »

103 Il est seul.

104 « Mes parents, ils comprennent pas, ils viennent d’un milieu rural, ils sont attentifs à mon épouse mais la voir s’effondrer, là, ils n’ont pas compris ! »

105 La proposition d’hospitalisation de Mme G et de sa fille l’apaise : « le fait d’avoir pu souffler, ça a fait du bien. Quand on a vécu des mois entiers avec des verres qui volent dans la maison, elle qui se roulait par terre, c’était trop fort. Qu’elle aille dans une structure médicalisée… c’était du positif ! ».

106 « Je rentrais à la maison, je m’occupais de la plus grande, ça m’embêtait pas, bien au contraire ! »

107 Tentative de réparation de sa fonction paternelle ? De sa fonction d’époux ? Quels rôles père et enfant jouent-ils au plan fantasmatique ?

108 Et c’est seulement lorsque sa femme et Camille ont été tenues à distance lors de l’hospitalisation complète à L’UMB, que chacun a pu progressivement trouver sa place qu’il a pu re-devenir le père tendre de l’enfance et se réconcilier avec les figures parentales de son enfance.

Discussion

109Au regard de ces deux études cliniques, nous avons retrouvé toutes les dimensions pressenties au début de notre travail.

110 Les pères de notre recherche sont bousculés à la fois par les remaniements psychiques qui les traversent dans leur devenir père mais aussi par la transformation de leur femme du fait de la maladie psychiatrique.

111 Selon la nature dépressive ou délirante de la décompensation et en fonction de l’histoire de chacun, le travail psychique du père a pris une coloration différente.

112 Pour le père de Léa, c’est sa culpabilité de n’avoir pu soigner sa mère qui est au premier plan. Face à la dépression de sa femme, il est agi par le même désir de réparation et cherche à renouer avec le père pré-œdipien, celui de la tendresse. Pour sa femme et sa fille, il tente d’être le père idéal, le père/mère tout puissant ce qui le place dans une impossibilité de faire tiers, il existe soit avec l’une soit avec l’autre mais pas avec les deux.

113 Le père de Camille est plongé dans le chaos et dans l’effroi au point de ne pouvoir s’approcher de son bébé. L’irruption violente de l’imago de la mère monstrueuse empêche tout travail psychique concernant sa paternalité. C’est un petit enfant perdu à la recherche du père et de la mère pré-œdipiens, ceux de la tendresse et de la sécurité.

114 Dans chaque situation, on constate une confusion des rôles sur les plans trans- et intergénérationnel. Le père de Léa occupe la place de mère et sa femme de fille en rivalité avec le bébé qui lui, est rendu responsable du mal-être de sa mère.

115 Le père de Camille se retrouve dans une position infantile et met sa fille aînée à la fois dans une fonction maternelle et un rôle d’épouse.

116 Dans les deux cas, les identifications préœdipiennes sont marquées par la fragilité. Les assises narcissiques de l’un comme l’autre sont entravées par leur histoire d’enfant et celle de leur devenir père.

Conclusion

117À mi-chemin de notre travail de recherche, les hypothèses de travail sont vérifiées.

118 Dans le type de décompensation dépressive, on retrouve un père confronté à son refoulé infantile et à ses premières identifications. Dans le cas du papa de Léa, non seulement la dépression de sa compagne vient solliciter ses assises narcissiques et le confronte à une impuissance mais de plus elle résonne avec la dépression de sa propre mère. Cet élément de vie a un effet amplificateur et met bien en évidence les failles narcissiques et sa culpabilité. Le sentiment d’impuissance a bien engendré une agressivité latente vis-à-vis de sa compagne, plus manifeste vis-à-vis du bébé et virulente vis-à-vis de l’institution.

119 Dans le type de décompensation délirante, le père est plongé dans un sentiment d’effroi, de honte le confrontant à la mère archaïque et toute puissante des premiers liens.

120 Le bébé occupe une place différente dans ces 2 situations, quand la mère est dépressive, le bébé est à protéger et à materner alors que, dans la situation de la mère délirante, il est effrayant, persécuteur et monstrueux. Il doit être tenu à distance.

121 La poursuite de cette étude apportera vraisemblablement un enrichissement de la discussion et étayera d’autant plus les hypothèses de départ.

Liens d’intérêts

122les auteurs déclarent des interventions ponctuelles (conférences), en rapport avec cet article.

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Mots-clés éditeurs : décompensation, hospitalisation mère enfant, identification primaire, mère, narcissisme, parentalité, père, processus psychique, relation père enfant

Date de mise en ligne : 01/04/2016

https://doi.org/10.1684/ipe.2016.1467