La théorie évolutionniste de l'École d'Alger : une idéologie scientifique exemplaire
- Par Saïd Chebili
Pages 163 à 168
Citer cet article
- CHEBILI, Saïd,
- Chebili, Saïd.
- Chebili, S.
https://doi.org/10.1684/ipe.2015.1310
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https://doi.org/10.1684/ipe.2015.1310
Introduction
1Notre objectif n’est pas d’entreprendre une nouvelle fois la critique des écrits théoriques de l’École d’Alger, travail déjà accompli à de nombreuses reprises notamment par des auteurs comme Robert Berthelier et Frantz Fanon. Nous souhaitons plutôt prendre un autre angle, d’approche plus épistémologique. En effet, force est de constater que dès lors que l’École d’Alger est évoquée, il est immédiatement question de ses aspects théoriques qui prennent le devant de la scène occultant le reste de l’œuvre de Porot. Même si René Collignon est une notable exception, son travail n’évoque l’École d’Alger que dans une perspective comparative avec celle de Fann à Dakar [6]. Or les travaux de Porot s’inscrivent dans une double dimension, même si cette séparation peut paraître arbitraire. Nous pouvons distinguer d’une part, un volet clinique et d’autre part une partie théorique.
2 Dans un premier temps nous nous attacherons à décrire la pratique clinique de notre auteur, qui, incontestablement comporte des aspects novateurs qui n’ont pas échappé à notre collègue Ammar à Tunis [1]. Puis ensuite, nous nous efforcerons de reprendre à nouveaux frais ses considérations théoriques dont la première salve de critiques remonte aux années 60 sous la plume de Fanon. Cela nous donnera l’opportunité de nous interroger sur la raison de l’occultation du travail clinique et de la discussion quasi-exclusive des thèses théoriques. Une possible explication consiste à considérer les écrits théoriques comme une idéologie scientifique. C’est un concept forgé par Georges Canguilhem dans son approche de l’histoire des sciences et qui trouvera dans le domaine qui nous occupe une application heureuse.
Les considérations cliniques
3Disons quelques mots du parcours d’Antoine Porot. Il est né en 1876 à Chalon-sur-Saône. Après sa médecine à Lyon, il est reçu au concours du médicat des hôpitaux. Il s’investit dans ce qui est alors appelé psychiatrie coloniale et part à Tunis, où il dirige d’abord un service de médecine générale avant d’ouvrir une unité de psychiatrie au sein d’un hôpital général en 1911. Il y exerce jusqu’à la Première Guerre mondiale qui le fait partir en Algérie. Durant le conflit, en 1916, il est chef du centre neurologique de la 19e région militaire à l’hôpital Maillot d’Alger. Peu de temps après, l’École d’Alger prend naissance avec la publication de ses Notes sur la psychiatrie musulmane en 1918.
4 Sous son impulsion, trois services de psychiatrie sont créés à Oran en 1933, à Alger en 1934, à Constantine en 1935 et à Blida en 1938. Il ne néglige pas non plus l’enseignement et l’ouverture d’une chaire de psychiatrie à l’Université d’Alger concrétisera ses efforts. Il quitte l’Algérie en 1946, et en 1952 tient à faire part de son expérience coloniale dans la rédaction, avec ses collaborateurs, du Manuel alphabétique de psychiatrie. Léon Michaux lui a rendu un hommage appuyé au cours d’une séance de la Société médico-psychologique [11].
5 Le domaine où Porot a le plus contribué à l’évolution de la psychiatrie au Maghreb, est celui de l’assistance sanitaire. Lorsqu’il arrive à Tunis en 1907, il constate l’absence totale de structures sanitaire, hormis quelques cellules de secours à l’hôpital civil français. Il s’attèle à la tâche et forme le projet de créer en ce lieu un pavillon de 25 lits de psychiatrie qui verra son inauguration en 1912. Cette expérience a inspiré Régis et Reboul, qui, la même année, prononcent un important rapport sur l’état des lieux de la psychiatrie coloniale française. Les travaux soulignaient plusieurs points : nécessité de former des psychiatres s’engageant à travailler dans les colonies avec le souci du respect des coutumes locales ; mise en place d’un cadre régulateur compte-tenu de l’absence d’application de la loi de 1838 ; construction d’établissements spécialisés susceptibles d’accueillir et de soigner les malades mentaux, afin de mettre un terme à leur transfert en métropole [21].
6 En effet, auparavant, ils ne bénéficiaient pas de soins au Maghreb mais étaient envoyés en France, principalement à Aix-en-Provence et à Montpellier. Le témoignage du docteur Meilhon, psychiatre à l’asile d’Aix-en-Provence donne une idée des conditions déplorables du transfert du patient : « après quelques heures de repos à l’asile de Marseille, il arrive par un service de voiture à l’asile d’Aix ; ainsi balloté par monts et par vaux, par terre et par mer, il va, me semble-t-il, trouver à l’asile d’Aix un repos bien gagné ; il n’en est rien cependant. Dès l’arrivée, une première vexation lui est réservée, la plus pénible de toutes, celle contre laquelle il ne manquera jamais de se révolter : il sera contraint de se dépouiller de son costume national pour endosser la livrée réglementaire à l’européenne. S’il n’est encore que dément, il en deviendra gâteux » [10].
7 Au vu de ces conditions inhumaines, on mesure mieux l’apport de Porot. Dégageons les principaux axes théoriques de ses idées en matière d’assistance. Il se base, à cet égard, sur une constatation clinique évidente : l’existence de cas aigus et de formes plus chroniques. Il définit donc deux lignes d’assistance. La première concerne les urgences psychiatriques (psychoses aiguës) traitées à l’hôpital général, où elles pourront bénéficier d’un plateau technique : laboratoire, radiologie, chirurgie et d’autres spécialités si nécessaire.
8 La deuxième ligne d’assistance accueillera tous les patients chroniques dont la trajectoire les conduira dans des asiles [16]. Cette organisation de la psychiatrie en deux lignes favorise la brièveté des séjours, à telle enseigne que 4/5 des patients échappent à l’internement à l’asile. Porot poursuit son travail en Algérie, pays dont les conditions sanitaires sont aussi délétères qu’en Tunisie. Trois hôpitaux de première ligne virent le jour à Alger, Oran et Constantine. « Et c’est greffés sur ces services que nous avons nos services de dépistage et de dispensaires ; véritable service social branche du service social à l’hôpital subventionné par l’Office algérien d’hygiène et de médecine préventive » [17].
9 Un peu plus tard en 1938, l’asile de Blida Joinville, structure de 2e ligne étoffera l’offre de soins, car l’augmentation significative, par exemple de 81 % pour Alger révélait à quel point les malades mentaux étaient auparavant laissés sans soins. Cette augmentation était concomitante de la diminution du nombre de patients entrés d’office. Pour Porot, le fait le plus marquant était que « ces services – contrairement à l’orthodoxie administrative – sont mixtes et bivalents. Nous recevons dans un service commun : 1) des malades, objet d’une mesure d’internement qui viennent pour observation et sont considérés comme “en passage”, passage que les difficultés d’évacuation prolongent parfois anormalement ; 2) des malades libres qui séjournent autant que leur état le nécessite » [17].
10 Pratiquant dans un cadre non défini juridiquement, Porot a dû élaborer un règlement repris sous forme d’Instruction signée le 10 août 1938, par le gouverneur général. En ce qui concerne les modalités de soin, Porot est novateur. Il énonce cinq principes qui guident sa démarche thérapeutique [19]. Premièrement, il faut traiter le plus précocement possible. Deuxièmement, il ne faut pas négliger les aspects économiques et sociaux et mettre en place des programmes d’aide face aux grands fléaux représentés par l’alcoolisme et la toxicomanie. Troisièmement, les psychiatres devront satisfaire à une formation adaptée avec pour obligation, non seulement de connaître la pathologie mentale, mais aussi les bases de la coutume et de la culture maghrébine. Quatrièmement, travailler dans le respect des coutumes locales en n’hésitant pas à impliquer la famille dans le processus de guérison. Cinquièmement, il convient, dans les asiles, de favoriser un cadre familier où les repères des patients maghrébins seront de ce fait mieux conservés. Ces considérations, non seulement Porot les a prises en compte, mais aussi les a mises en œuvre à l’asile de Blida. Il a en outre, innové dans l’aspect architectural avec une organisation basée sur un modèle pavillonnaire. Aux 21 pavillons accueillant des malades internés s’ajoutent une infirmerie médico-chirurgicale, un pavillon pour les tuberculeux, un autre pour les enfants, un pour les épileptiques et enfin un pour les déments.
11 On voit nettement que Porot anticipe sur la mise en place des filières de soins, très valorisées actuellement [19]. Dans ces services, Porot fait montre non seulement d’une grande perspicacité clinique, mais aussi d’une propension à utiliser des techniques avant-gardistes. Il a pratiqué des soins aussi divers que les chocs insuliniques, les chocs au cardiazol. Les sismothérapies furent largement prescrites, atteignant à Blida le nombre de 2000 par an. Des activités sociothérapiques ont vu le jour, peu avant l’arrivée de Fanon : installation d’une ferme, ateliers de tissage et de vannerie. Et last but not least, l’extra-hospitalier n’est pas laissé pour compte. Plusieurs structures virent le jour dans le paysage urbain : un institut médico-pédagogique, un pavillon de fillettes arriérées ainsi que des dispensaires d’hygiène mentale, sans oublier le service social formant l’embryon d’un intersecteur de pédopsychiatrie. À cette époque, la psychiatrie n’ayant pas encore rompu ses liens avec la neurologie, Porot a aussi exercé une intense activité dans cette discipline, avec des publications dans la Revue neurologique [12, 13]. Il n’est pas nécessaire de poursuivre un examen exhaustif du travail clinique de Porot. Nous avons insisté sur cet aspect, car il n’est que rarement décrit précisément, occulté par les théories théoriques qui ont suscité le rejet. À cet égard, il faut reconnaître à Keller le mérite d’avoir souligné les efforts déployés par Porot pour circonvenir les réticences de l’administration coloniale face au projet d’un asile à Blida [9].
Considérations théoriques
12Porot s’efforce de dégager une psychologie de l’indigène. Ce dernier reste figé à un stade évolutif infantile dans lequel dominent les instincts primitifs. Sa sémiologie laisse une impression d’un blocage à des problématiques antérieures. En effet, il fait de son hystérie un pithiatisme. Dès lors, il peut avancer que l’indigène est suggestible, soumis à l’influence des superstitions les plus diverses. L’entêtement, la suggestion, le puérilisme le rapprochent de l’enfant, mais, à la différence de ce dernier, il est dépourvu de pulsion épistémophilique. « Nul appétit scientifique; pas d’idées générales; des syllogismes simples parfois stupides dans leurs conclusions, lui suffisent » [14]. Dans son commentaire, il glisse de la psychologie du patient à celle de l’indigène. Ainsi, l’ensemble des traits qu’il invoque relève d’un facteur constitutionnel. Il reprend à son compte et adapte à son cadre de travail la théorie des constitutions très en vogue dans les premières décades du xx e siècle.
13 L’évolutionnisme de Porot est marqué de manière significative par le primitivisme. Notion centrale qui va donner sa marque à toute la psychologie de l’indigène. Il s’efforce de préciser les caractères du primitivisme en prenant comme fil conducteur la mentalité primitive de Lévy-Bruhl. Les traits principaux en sont : le mysticisme caractérisé par une connaissance affective plutôt qu’objective du monde extérieur. L’esprit ne classe pas, n’a pas atteint le niveau de l’abstraction et de la synthèse, mais stagne au niveau pré-logique. En corollaire, la causalité est empreinte de mysticisme. Le primitivisme donne trois conséquences principales.
14 Premièrement, la stagnation à un niveau inférieur du développement. L’évolution laisse l’indigène entre le primitif et l’enfant – plus tout à fait primitif, mais pas encore enfant. Il en résulte que son intelligence est peu développée et mal assurée sur ses bases. Il affirme que le « primitivisme de l’indigène nord-africain, bien qu’il soit partiel et fragmentaire, imprime tout de même à sa pathologie mentale des caractères particuliers » [18]. Il en veut pour preuve la fréquence inhabituelle de la sénilité précoce lors de ses consultations.
15 Deuxièmement, l’expression des symptômes et de la vie affective porte le caractère de l’archaïsme. Ainsi, sur le plan symptomatique, on constate une débilité avec son cortège d’attributs secondaires, la crédulité et la suggestibilité. Le délire des patients n’atteint pas la structuration paranoïaque, puisque la construction délirante reste à l’état d’ébauche. La suggestibilité, la religiosité, la crédulité complètent la caractérologie des patients. Sans oublier l’entêtement tenace qui aboutit « à la production de formules grossières, véritables hystéries de sauvage, crises violentes et brutales, rythmies de la tête et du cou, persévération indéfinie d’attitudes caricaturales à la simulation, le tout entremêlé d’idées de possession [par les esprits et les djouns) sans véritable concept délirant. Le pithiatisme chez les indigènes complète sa ressemblance avec nos anciennes hystéries médiévales » [14]. La vie affective est dominée par l’apathie et l’absence d’émotivité. Les patients expriment peu d’anxiété. On constate une viscosité des fonctions psychiques à l’inverse de la psychoplasticité des Européens.
16 Troisièmement, le primitivisme conditionne l’impulsivité criminelle des Nords-Africains. Un collègue de M. Porot, le Dr Arrii a soutenu une thèse sur le sujet à Alger en 1926. Puis il reprit ses principales conclusions dans un article co-signé avec Porot. À partir d’une pratique expertale des comportements criminels, ils cherchent à en dessiner les contours psychopathologiques. Ils soutiennent qu’ils sont dus à une impulsivité principalement sous-tendue par des facteurs constitutionnels propres à la race. La race indigène n’a pas de jugement, ni d’esprit critique. La personnalité de l’indigène souffre d’une carence morale au point qu’il cède sans frein à ses instincts d’autant plus que les coutumes ancestrales et les superstitions le maintiennent à un niveau archaïque de développement. Les auteurs de l’article définissent deux groupes de patients.
17 Le premier réunit les individus chez lesquels « l’impulsivité morbide a été un accident manifestement pathologique, au cours d’états morbides bien caractérisés » [15]. Le second groupe rassemble les impulsivités constitutionnelles avec des cas, « où quelque étrange qu’ait pu paraître le crime par la futilité des mobiles, le caractère de sauvagerie de l’acte, l’amoralité foncière, l’absence de remords et le fatalisme cynique du meurtrier, il ne saurait être considéré cependant comme un accident pathologique ; il tire son énormité des éléments même de la personnalité tenant à la race, aux mœurs, aux croyances, au jeu de instincts » [15]. Porot passe de considérations cliniques vers une théorisation sur la race. En effet, les facteurs constitutionnels sont propres à la race nord-africaine. Parfois, il l’appelle aussi la race indigène qui possède une infériorité mentale qui génère l’impulsivité. Il se plaît au fil de ses articles à en souligner les carences. Et puis, il se risque même à chercher un fondement neurologique pour expliquer la propension à l’impulsivité de la race nord-africaine. Laissons-le exposer son hypothèse : « il pouvait s’agir d’une certaine fragilité des intégrations corticales, laissant libre jeu à la prédominance des fonctions diencéphaliques. Ainsi, pourrait s’expliquer la fréquence de l’épilepsie, de l’hystérie, des syndromes mimiques grossiers, des états d’agitation psychomotrice » [18].
18 Ce stigmate biologique permet à Porot d’établir une hiérarchie binaire. Nous avons d’une part, les Européens, à qui il assigne une mission très précise. « C’est surtout par des exemples et des sanctions qu’on apprendra à ces êtres frustes et trop instinctifs que la vie humaine doit être respectée, que l’intérêt individuel a ses limites dans l’intérêt collectif; besogne ingrate, mais nécessaire, dans l’œuvre générale de civilisation à laquelle nous sommes tous appelés à collaborer » [15]. Nous avons ensuite la race indigène prompte à l’impulsivité criminelle et inférieure à la première. Nous remarquons là une référence explicite à Gobineau et à son fameux ouvrage, Essai sur l’inégalité des races paru en 1884. Gobineau énonce un principe fondamental, fil rouge de son ouvrage. Les lois historiques sont inscrites dans un code de l’univers, « à côté des autres lois qui, dans leur imperturbable régularité, gouvernent la nature animée tout comme le monde inorganique » [8]. Ces lois s’appliquent dans une société définie comme « une réunion plus ou moins parfaite au point de vue social, d’hommes vivant sous la direction d’idées semblables » [8]. On voit tout de suite qu’il n’en est rien dans la société dans laquelle vit Porot. Déjà, Tocqueville en 1847 dans son Rapport sur l’Algérie, mettait en garde : « Autour de nous les lumières se sont éteintes, le recrutement des hommes de religion et des hommes de loi a cessé; c’est-à-dire que nous avons rendu la société musulmane beaucoup plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare qu’elle n’était avant de nous connaître » [22].
19 Cela n’a pas empêché la promulgation en 1881 du Code de l’indigénat qui consomme la rupture entre les deux communautés et la dépossession foncière des paysans. Dès lors, il était aisé de suivre Gobineau pour affirmer que la race européenne est supérieure et ne doit pas se mêler à la race indigène. Le mélange risque d’entraîner ce que craignait Gobineau à savoir la dégénérescence. Ainsi, deviendra dégénéré un peuple qui « n’a plus la valeur intrinsèque qu’autrefois il possédait, parce qu’il n’a plus dans ses veines le même sang dont les alliages successifs ont graduellement modifié la valeur; autrement dit, qu’avec le même nom, il n’a pas conservé la même race que ses fondateurs » [8]. Pour prévenir la dégénérescence de l’Européen à l’instar de l’indigène il convient d’éviter le mélange des races dont l’effet est pernicieux. Porot a théorisé ce que le code de l’indigénat instituait déjà dans la société. Il a apporté une caution scientifique à des a-priori racistes et deshumanisants.
L’idéologie scientifique
20Revenons à notre question de savoir pourquoi dans l’œuvre de Porot, seule le darwinisme social a retenu l’attention aux dépens de son travail clinique et institutionnel. Nous pensons que les écrits théoriques formaient une véritable idéologie scientifique. Le terme d’idéologie a été utilisé par Destutt de Tracy au xviii e pour incarner un courant philosophique. Mais alors, parler d’idéologie scientifique n’est-ce pas utiliser un oxymore vide de sens ? Nous ne le pensons pas et suivons en cela Canguilhem qui en a précisément cerné les contours. Pour lui, « a) les idéologies scientifiques sont des systèmes explicatifs dont l’objet est hyperbolique, relativement à la norme de scientificité qui lui est appliquée par emprunt ; b) il y a toujours une idéologie scientifique avant une science dans le champ où la science viendra s’instituer ; il y a toujours une science avant une idéologie, dans un champ latéral que cette idéologie vise véritablement ; c) l’idéologie ne doit pas être confondue avec les fausses sciences, ni avec la magie, ni avec la religion. Elle est bien, comme elles, mue par un besoin inconscient d’accès direct à la totalité, mais elle est une croyance qui louche du côté d’une science déjà instituée, dont elle reconnaît le prestige et dont elle cherche à imiter le style » [4]. Nous retrouvons ces critères concernant l’œuvre théorique de Porot. Celle-ci n’est pas une fausse science. Porot qui ambitionne de fonder une science prend appui sur les conceptions admises à son époque. À cet égard, il mentionne souvent la théorie des constitutions et la théorie évolutionniste à partir des idées de Lévy-Bruh.
21 Nous avons vu que de manière moins avouable, son discours s’imprégnait aussi de la théorie de l’inégalité des races chère à Gobineau. Porot cherche à définir et à poser les fondements d’une psychologie de l’indigène. L’idéologie de Porot s’inscrit dans une filiation. Les prédécesseurs de Porot en Algérie, notamment Meilhon [10] et Boigey [3] ? tenaient déjà des propos qui non seulement stigmatisaient les Nords-Africains, mais aussi soulignaient leur infériorité. Il eut aussi des successeurs. Son fils Maurice, Sutter, Aubin, Pelicier et bien d’autres qui participèrent activement à la rédaction du Manuel alphabétique de psychiatrie, véritable bible de cette psychiatrie coloniale. À l’entrée « Impulsivité », on peut lire sous la plume de Porot : « Certaines catégories raciales possèdent cette impulsivité constitutionnelle à un haut degré (crises excito-motrices et impulsivité criminelle) des indigènes nords-africains » [20]. Les références racistes ne seront retirées qu’à partir de l’édition de 1984 coordonnée par Maurice Porot, Jean Sutter et Yves Pélicier. La longévité de telles thèses est susceptible d’une explication multiple. D’une part, elles entretenaient un rapport dialectique avec la colonisation. Elles justifiaient la colonisation qui en retour assurait leur validité. D’autre part, comme l’explique bien Alice Cherki, [5] jusqu’à la parution du Manuel de Psychiatrie d’Henri Ey en 1960, il n’y avait pas de livre de référence, carence mise à profit par le manuel de Porot pour occuper l’espace réflexif. Enfin, les psychiatres de l’École d’Alger après l’indépendance de l’Algérie ont obtenu des postes universitaires en France et ont pu assurer la pérennité de la doctrine.
22 Idéologie scientifique, la psychologie fondée par Porot est à la fois obstacle et condition de possibilité d’une nouvelle science, à savoir l’ethnopsychiatrie. Elle est obstacle, car l’ontologisation de l’infériorité des Nords-Africains annihile toute possibilité de compréhension de l’autre. Sa théorisation est douteuse car elle est ethnocentriste. Elle s’attache à décrire l’indigène en comparaison avec l’Européen. Cependant elle est aussi condition de possibilité d’émergence de l’ethnopsychiatrie. Cela veut dire qu’après mise à l’écart de ce travers, il est possible d’envisager une psychologie qui tienne compte de la culture de l’autre. Nous pensons que c’est la critique de l’œuvre de Porot qui a aidé à l’émergence de l’ethnopsychiatrie de l’aire maghrébine. Seulement différentes raisons ont retardé cette approche novatrice, car les idées de Porot, structurées en idéologie scientifique, et diffusées à travers son Manuel alphabétique de Psychiatrie ont perduré jusque dans les années 80.
23Fanon a entamé une salve de critique qui n’a pas été audible car son discours s’inscrivait dans le cadre plus global d’une lutte politique.
24 Les autres critiques ne sont apparues que dans les années 70, sous la plume de Berthelier [2], dont les analyses pertinentes ont toutefois laissé dans l’ombre les innovations institutionnelles. C’est un effet de l’idéologie scientifique.
Conclusion
25Nous avons vu qu’il était réducteur de considérer les travaux de l’École d’Alger uniquement à travers le prisme de leur évolutionnisme et de leur racisme. Il était heuristique de considérer leur aspect clinique qui nous a permis de découvrir leur longévité à travers le Manuel alphabétique de Psychiatrie. En effet, considérer ces théories comme une idéologie scientifique permet de dialectiser le problème. Dans un premier temps, il y a eu la critique de Fanon qui a fait date avec son article « De l’impulsivité criminelle du Nord-Africain à la guerre de libération nationale » repris dans Les Damnés de la terre [7] en 1961. Il a eu le très grand mérite d’avoir ouvert le débat par sa remise en cause cinglante des thèses racistes de l’École d’Alger. Mais Fanon n’a pu poursuivre son travail de réflexion d’une part du fait de son engagement au sein du FLN et d’autre part à cause de la grave maladie qui allait l’emporter quelques mois plus tard. Après lui, d’autres ont repris ses travaux pionniers et fait progresser la réflexion. Les idées ont ainsi évolué lentement du domaine de la psychiatrie coloniale pour entrer dans le domaine de l’ethnopsychiatrie. Une telle entreprise ne peut qu’être saluée puisqu’elle condamne sans appel les avatars à connotation péjorative de l’École d’Alger que sont le syndrome méditerranéen et la sinistrose.
26Liens d’intérêts :l’auteur déclare ne pas avoir de lien d’intérêt en rapport avec cet article.
- 1. Ammar S.. L’assistance psychiatrique en Tunisie. Aperçu historique. L’Information psychiatrique 1972 ; 48 : 647-5.
- 2. Berthelier R.. Psychiatres et psychiatrie devant le musulman maghrébin. Évolution psychiatrique 1979 ; XLIV, I : 139-60.
- 3. Boigey M.. Étude psychologique sur l’islam. Annales médico-psychologiques 1908 ; 66, VIII : 5-14.
- 4. Canguilhem G. « Qu’est-ce qu’une idéologie scientifique? » (1969). In : Idéologie et rationalité dans l’histoire des sciences de la vie. Paris : Vrin, 1988, pp. 33-45..
- 5. Cherki A.. Frantz Fanon : portrait. Paris : Seuil, 2000 .
- 6. Collignon R.. La psychiatrie coloniale française en Algérie et au Sénégal: esquisse d’une historisation comparative. Revue Tiers Monde 2006 ; 187 : 527-46.
- 7. Fanon F. « De l’impulsivité criminelle du Nord-Africain à la guerre de libération nationale ». In : Les damnés de la terre. (1re éd.). Paris : Petite collection Maspéro, 1961, pp. 215-28..
- 8. de Gobineau A. Essai sur l’inégalité des races. Tome I (2e éd.). Paris : Librairie Firmin Didot, 1884, p. 5..
- 9. Keller R.. Colonial Madness. Psychiatry in French North Africa. Chicago and London : The University of Chicago Press, Ltd. London, 2007 .
- 10. Meilhon AJ. L’aliénation mentale chez les Arabes. Annales médico-psychologiques 1896 ; 54, III : 17-32, 177-207, 364-77 ; et 1896 ; 54, IV : 27-40, 204-20, 344-63..
- 11. Michaux L.. « Professeur Antoine Porot (1876-1965) », Société médico-psychologique, Séance du 24 mai 1965. Annales médico-psychologiques 1965 ; 123, n?2 : 71-2.
- 12. Porot A.. Centre neurologique de la 19 Région (Alger). Revue neurologique 1916 ; 726-33.
- 13. Porot A.. Centre neurologique et psychiatrique de la 19 Région. Revue neurologique 1917 ; 437-44.
- 14. Porot A.. Notes de psychiatrie musulmane. Annales médico-psychologiques 1918 ; 74 : 377-84.
- 15. Porot A., Arrii D.C.. L’impulsivité criminelle chez l’indigène algérien. Ses facteurs. Annales médico-psychologiques 1932 ; 14 série, T. II : 588-611.
- 16. Porot A.. Les services hospitaliers de psychiatrie dans l’Afrique du Nord (Algérie et Tunisie). Annales-médico-psychologiques 1936 ; 94 : 793-806.
- 17. Porot A.. Discussion du Rapport d’Assistance psychiatrique. Congrès des aliénistes et neurologistes de France et des pays de langue française, LXVIIsession, Alger, 1938. Paris : Masson, 1939 .
- 18. Porot A., Sutter J.. Le « primitivisme » des indigènes nord-africains. Ses incidences en pathologie mentale. Sud médical et chirurgical 1939 ; 226-41.
- 19. Porot A.. L’œuvre psychiatrique de la France aux colonies depuis un siècle. Annales-médico-psychologiques 1943 ; 356-78.
- 20. Porot A. « Impulsivité ». In : Manuel alphabétique de psychiatrie (2e éd.). Paris : PUF, 1960..
- 21. Reboul H, Régis E. L’Assistance des aliénés aux colonies, Rapport au XX e Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France et des pays de langue française, Tunis, 1912, Paris, Masson, 1913..
- 22. Tocqueville A. de, « Rapport sur l’Algérie » (1847). In : Œuvres, Tome I. Paris : Gallimard, 1991, p. 797-905. Coll. « Bibliothèque de la Pléiade »..
Mots-clés éditeurs : colonisation, psychiatrie, racisme, théorie, XXe siècle
Date de mise en ligne : 25/02/2015
https://doi.org/10.1684/ipe.2015.1310