Maladie de Parkinson et violences sexuelles
Implication des traitements dopaminergiques
Pages 223 à 228
Citer cet article
- BARATTA, Alexandre,
- JAVELOT, Hervé
- et WEINER, Luisa,
- Baratta, Alexandre.,
- et al.
- Baratta, A.,
- Javelot, H.
- et Weiner, L.
https://doi.org/10.1684/ipe.2011.0754
Citer cet article
- Baratta, A.,
- Javelot, H.
- et Weiner, L.
- Baratta, Alexandre.,
- et al.
- BARATTA, Alexandre,
- JAVELOT, Hervé
- et WEINER, Luisa,
https://doi.org/10.1684/ipe.2011.0754
Introduction
1En France, l’expertise psychiatrique est systématique dans les affaires délictuelles ou criminelles de nature sexuelle. Elle poursuit un double but. D’abord, celui de déterminer le degré de responsabilité selon l’article 122-1 du Code pénal. Ensuite, celui de déterminer la nécessité d’une injonction de soins dans le cadre d’un suivi sociojudiciaire.
2Les principales causes d’abolition ou d’altération du discernement dans les violences sexuelles sont représentées par les troubles psychotiques, les états maniques et les syndromes démentiels. Toutefois, une étiologie bien particulière demeure peu connue des psychiatres. Il s’agit des troubles sexuels secondaires aux traitements dopaminergiques.
3Des troubles du comportement sexuels ont été rapportés chez des patients traités par lévodopa ou par des agonistes dopaminergiques. La majorité de ces patients souffrent d’une Maladie de Parkinson. Toutefois ces traitements sont également indiqués dans d’autres maladies neurodégénératives, le syndrome des jambes sans repos et dans certains troubles endocriniens. Les troubles sexuels peuvent survenir de façon isolée. Ils peuvent également s’inscrire dans un trouble de l’humeur, ou un trouble des impulsions. Du fait de leurs implications médico-légales, il est important de décrire la séméiologie de ces troubles et d’en donner les principales caractéristiques.
Cas cliniques
Clinique des troubles sexuels
4De nombreux cas cliniques rapportant des violences sexuelles chez les patients souffrant d’une maladie de Parkinson ont été rapportés. La première étude de cas a été publiée en 1959 et concernait un cas de gérontophilie [2]. Ces troubles sexuels peuvent revêtir différentes formes cliniques. Il peut s’agir d’un comportement sexuel compulsif isolé : nombreux rapports sexuels, consultations effrénées de sites internet pornographiques, multiplications des relations extraconjugales [13, 22, 32, 33]. Dans ces derniers cas, la compulsion sexuelle est isolée. Aucun trouble de l’humeur, aucun trouble psychotique ni aucun trouble cognitif n’est rapporté. Les troubles sexuels sont invalidants pour le patient ou sa famille ; cependant ils entraînent peu de répercussions légales. Les complications judiciaires, lorsqu’elles existent, sont de l’ordre des violences conjugales (lors du refus des relations sexuelles) ou du harcèlement sexuel au travail.
5Mais les troubles sexuels compulsifs peuvent s’accompagner d’autres compulsions : jeux pathologique, punding (comportement répétitif sans but) ou encore troubles alimentaires [11, 27].
6Les troubles sexuels peuvent survenir dans un contexte de trouble de l’humeur sur un versant maniaque associé à des troubles psychotiques aigus. Contrairement aux troubles sexuels compulsifs, l’hypersexualité est liée dans ce cas à un état de désinhibition comportementale. Des tableaux associant hypersexualité, état manique aigu et délire de persécution sont rapportés [4, 6, 29].
7Enfin, les troubles sexuels compulsifs peuvent s’accompagner d’addictions aux traitements dopaminergiques. L’hypersexualité est alors concomitante à un mésusage d’agonistes dopaminergiques [34]. Au maximum, cette addiction peut s’inscrire dans le cadre nosologique d’une « dysrégulation homéostatique hédonistique ». Il s’agit d’un concept décrit pour la première fois par Giovannoni et al. en 2000 [12]. Le trouble est centré sur le développement d’une dépendance aux agonistes dopaminergiques. Une irritabilité, des comportements antisociaux avec violences physiques sont fréquentes. Les troubles thymiques sont constants. Ils consistent en des fluctuations rapides entre un état dépressif et une hypomanie. Un délire paranoïaque peut se surajouter. Les troubles sexuels sont fréquemment associés à ce trouble. L’équipe de Giovannoni a posé les critères diagnostics de ce trouble :
- maladie de Parkinson répondant au traitement par levodopa ;
- consommation excessive d’agonistes dopaminergiques à des doses suprathérapeutiques ;
- mésusage de dopamine entraînant des effets secondaires importants (dyskinésies) ;
- troubles des interactions sociales secondaires aux troubles thymiques, agressivité, conduites sexuelles ;
- développement d’une cyclothymie, hypomanie voir manie aigue en lien direct avec la dopamine ;
- développement d’une dysphorie, une dépression ou une irritabilité en lien avec la réduction de la consommation de dopamine ;
- durée des troubles pendant plus de 6 mois.
8Parallèlement aux comportements sexuels compulsifs, de véritables paraphilies peuvent se développer. Ces troubles sexuels ont alors des répercussions judiciaires beaucoup plus graves. Des cas d’exhibitionnisme ont été rapportés [1, 6, 11, 12, 18]. Nous relevons également des cas de frotteurisme [4, 6], de travestisme-fétichisme [25, 27] et de zoophilie [14, 16]. Plus grave encore, certains auteurs rapportent des agressions sexuelles avec sadisme [6] et des pédophilies [1, 21]. Dans tous les cas, aucun antécédent de paraphilie n’était relevé ; les passages à l’acte ont été observés après la mise en route du traitement dopaminergique et ont régressé avec l’arrêt de ce dernier.
Traitements incriminés
9L’ensemble des traitements dopaminergiques utilisés dans la maladie de Parkinson est résumé dans le tableau 1.
10Chez certains patients, les troubles du comportement sexuels étaient secondaires à la prise de levodopa [13, 32, 33]. Toutefois, il s’agit des cas les moins fréquents. Les compulsions sexuelles ou les paraphilies sont le plus souvent associées à la prescription d’un agoniste dopaminergique. Les dérivés de l’ergot de seigle ont été plusieurs fois incriminés : bromocriptine [1, 12, 16, 18, 34], pergolide [4] et cabergolide [17]. Les agonistes non dérivés de l’ergot de seigle ont également été impliqués dans les manifestations sexuelles : pramipexole [22, 29] et ropinirol [1, 11]. Des cas de paraphilie associés à la prise de sélégiline sont également rapportés [25, 27]. Enfin, les injections d’apomorphine ont donné lieu à des manifestations sexuelles particulièrement intenses [6, 12, 17].
11Les traitements médicamenteux de la maladie de Parkinson ne sont pas les seuls responsables des troubles des conduites sexuelles. Des cas d’interventions neurochirurgicales ont aussi été associés à l’apparition secondaire de paraphilies. Un cas de pédophilie secondaire à une pallidotomie droite est rapporté [21]. Des cas d’agression sexuelle et d’exhibition dans un contexte de trouble manique sont rapportés suite à une stimulation du noyau subthalamique par implantation d’électrodes [7, 26, 31].
Études cliniques
12Afin de caractériser de façon plus complète les troubles sexuels secondaires aux traitements dopaminergiques, plusieurs équipes ont réalisé des études cliniques selon des méthodologies diverses. Nous avons retrouvé des études rétrospectives, prospectives et transversales. Les échantillons étudiés vont de 15 patients à plus de 3 000 sujets. L’ensemble de ces études démontre que les troubles sexuels (hypersexualité avec ou sans paraphilie) sont de type compulsifs. Ils peuvent être isolés ou le plus souvent associés à un autre trouble des impulsions. Le trouble des impulsions le plus fréquemment associé est le jeu pathologique.
Prévalence des troubles sexuels
13Plusieurs études se sont attachées à déterminer la prévalence des troubles des impulsions en général et des troubles sexuels en particulier au cours des traitements dopaminergiques. Cette prévalence varie en fonction des populations étudiées et des méthodes employées. L’équipe de Fan a retrouvé la prévalence la plus faible. L’étude, réalisée en Chine sur 400 patients souffrant de maladie de Parkinson, a identifié un trouble des impulsions pour 3,53 % de l’échantillon et une hypersexualité pour 1,92 % des patients [9].
14Bostowick et al. ont réalisé une étude rétrospective sur une population de 267 patients traités par dopaminergiques. Une hypersexualité est retrouvée sur 2,6 % de l’ensemble des patients. Toutefois, cette prévalence atteint 10,6 % si l’on ne cible que les patients traités par agonistes dopaminergiques en excluant ceux traités par levodopa [3]. Une autre étude rétrospective réalisée auprès de 141 patients retrouve une prévalence des troubles sexuels de 4,3 % [5]. L’étude de Ondo et al. présente l’intérêt de porter sur des patients suivis pour maladie de Parkinson (207 patients), mais également pour le syndrome des jambes sans repos (89 sujets). Elle retrouve une forte prévalence des troubles impulsifs à hauteur de 20 %. Les troubles sexuels sont diagnostiqués chez 3,7 % de l’échantillon [23].
15L’équipe de Weintraub retrouve dans une première étude portant sur 272 patients une prévalence des troubles impulsifs de 6,6 %, et celle des troubles sexuels de 2,6 % [37]. La même équipe a réalisé une nouvelle étude portant cette fois sur 3 090 patients. La prévalence des troubles des impulsions s’élevait à 13,6 % de l’échantillon et celles des troubles sexuels à 3,5 % [36]. La prévalence des troubles sexuels s’élève jusqu’à 7,8 % pour l’équipe de Singh [30], et 10 % pour celle de Pontone [24].
16Il paraît judicieux de retenir le chiffre moyen de 4 % pour la prévalence des troubles sexuels (compulsion sexuelle et/ou paraphilie) survenant dans les suites d’un traitement dopaminergique.
Association aux dopaminergiques
17Quelques cas cliniques rapportant des troubles sexuels sous levodopa ont été publiés comme nous l’avons vu précédemment. Toutefois la majorité des cas concernait des patients traités par des agonistes dopaminergiques. Il est donc légitime de se demander si les troubles sexuels ne sont pas d’avantage provoqués par ces derniers. L’étude de Klos et al. va d’ailleurs dans ce sens [19]. L’auteur a étudié un groupe de 15 patients parkinsoniens ayant développé une hypersexualité. Tous les sujets étaient traités par des agonistes dopaminergiques ; les troubles sexuels se sont déclarés après un délai moyen de 8 mois après la prescription du traitement. L’étude de Bostowick retrouve des données similaires : tous les patients ayant développé une hypersexualité prenaient des agonistes dopaminergiques [3]. Aucun des 178 patients traités par levodopa seul n’a présenté de trouble particulier.
18Plusieurs équipes se sont donc attaché à rechercher une corrélation statistiquement significative entre un traitement par agoniste dopaminergique et le risque de développer un trouble sexuel. Une telle association statistiquement significative a bien été confirmée par plusieurs équipes indépendantes [9, 23, 36, 37]. Dans ces derniers cas, les troubles sexuels survenaient avec la même fréquence quel que soit l’agoniste employé : ropinirole, pramipexole ou autre. Toutefois une équipe n’a pas retrouvé cette association. Cette dernière a mis en évidence que le risque de présenter des troubles sexuels était similaire que le patient soit traité par agoniste dopaminergique ou par levodopa [5].
19Par ailleurs, l’apparition des troubles sexuels a été corrélée à la dose des traitements dopaminergiques prescrits. Plus la posologie est élevée et plus le risque de développer une hypersexualité ou une paraphilie est élevé [8, 9, 23]. Mais cette donnée n’a pas été confirmée par d’autres équipes [5, 30, 35].
Autres corrélations cliniques
20D’autres facteurs de risque de développer un trouble du comportement sexuel sous dopa-thérapie ont été identifiés par les études cliniques. Un jeune âge est corrélé à l’apparition d’une compulsion sexuelle ou une paraphilie [3, 23, 30, 36, 37]. Ces troubles semblent par ailleurs se manifester essentiellement chez les sujets de sexe masculin [30]. Toutefois, cette donnée n’a pas été confirmée par d’autres études, qui concluent à un risque similaire aussi bien chez l’homme que chez la femme [5, 23].
21Par ailleurs, des prédispositions psychiatriques ont été identifiées. Des comorbidités pré existantes au développement de la maladie de Parkinson, et donc au traitement dopaminergique sont associés préférentiellement chez les malades qui présenteront un trouble sexuel. Il s’agit d’une consommation excessive d’alcool [5, 9, 35] ; l’existence d’un trouble des impulsions ou d’un trouble compulsif [37], et d’un trouble sexuel pré existant [28]. Par ailleurs, des troubles thymiques, des antécédents familiaux de trouble bipolaire sont également corrélés au risque de présenter un trouble impulsif ou une hypersexualité sous dopaminergiques [24, 35].
Traitements
22Confronté à de telles complications iatrogènes, quelles sont les possibilités thérapeutiques ? Dans un premier temps, il est préconisé de réaliser un switch en remplaçant la prescription d’un agoniste dopaminergique par le levodopa [20]. De plus, les troubles sexuels régressent régulièrement après une diminution de la posologie des traitements dopaminergiques qu’il s’agisse des agonistes dopaminergiques ou de levodopa [16, 18, 19, 22, 25].
23Mais l’importance de la symptomatologie sexuelle peut nécessiter le recours à des traitements psychotropes, surtout s’ils sont graves ou associés à des troubles psychiatriques (état maniaque, trouble psychotique). Des antipsychotiques peuvent se justifier, mais avec prudence du fait d’une mauvaise tolérance chez les patients souffrant de maladie de Parkinson. Les antipsychotiques essayés avec succès et présentant une bonne tolérance sur un tel terrain sont la quetiapine [3, 4, 11, 30], l’olanzapine [3] et la clozapine [7, 8, 10]. Des traitements antidépresseurs, tels le citalopram ou le donezepil, ont également été prescrits avec des résultats intéressants [3, 15]. Enfin, les thymorégulateurs comme le valproate peuvent être efficaces [21].
Conclusion
24Il est important pour le psychiatre de connaître les effets indésirables sexuels des traitements dopaminergiques. Outre l’intérêt thérapeutique, les conséquences judiciaires sont primordiales. La gravité des troubles sexuels s’étend sur un continuum allant d’une simple masturbation compulsive jusqu’à l’éclosion d’une zoophilie ou une pédophilie. Dans tous les cas, il s’agit d’un trouble iatrogène qui régresse à l’arrêt du traitement. Dans un cadre judiciaire, nous avons donc les arguments pour justifier au minimum d’une altération du contrôle des actes au sens de l’article 122-1 du Code pénal. Et ceci dans le cas d’une compulsion sexuelle isolée. Une paraphilie se développant dans le cadre d’un état hypomane avec désinhibition comportementale peut relever quant à lui d’une abolition complète du discernement et du contrôle des actes.
25Un tel trouble peut survenir chez tout patient bénéficiant d’un traitement dopaminergique. La grande majorité des malades bénéficiant d’un tel traitement souffre de maladie de Parkinson. Il s’agit de la seconde maladie neurodégénérative la plus fréquente après la maladie d’Alzheimer. En France, le nombre de ces malades atteints de maladie de Parkinson est estimé à 125 000. La prévalence moyenne des troubles sexuels sous dopaminergiques est de 4 %. Ce qui correspond à un potentiel de 5 000 patients pouvant présenter des troubles sexuels secondaires à leur traitement, avec des conséquences médico-légales évidentes.
26Conflits d’intérêts: aucun.
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Mots-clés éditeurs : dopamine, maladie de Parkinson, paraphilie, pulsion sexuelle, responsabilité pénale, traitement, violence
Date de mise en ligne : 15/11/2012
https://doi.org/10.1684/ipe.2011.0754