Les besoins fondamentaux du bébé dans le contexte d'une mesure de séparation prise pour protéger l'enfant
Pages 825 à 829
Citer cet article
- LARDIÈRE, Dominique,
- Lardière, Dominique.
- Lardière, D.
https://doi.org/10.1684/ipe.2010.0699
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- Lardière, Dominique.
- LARDIÈRE, Dominique,
https://doi.org/10.1684/ipe.2010.0699
Notes
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[1]
Pédiatre en PMI, Conseil général de Loire-Atlantique, direction générale adjointe de la solidarité, service de PMI, BP 94/09, 44041 Nantes cedex 1, France
<dominique.lardiere@loire-atlantique.fr> -
[2]
Lamour M. Maintien, rupture et soin des liens. Repères pour les professionnels. Paris : Fleurus, « Psychopédagogie ».
-
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Bowlby J. Attachement et perte. Paris : PUF, 1978.
-
[4]
Guedeney N. « Maintien ou rupture des liens : le prix à payer ». In : Maintien, rupture et soins des liens. Paris : Fleurus, « Psychopédagogie », 2005.
-
[5]
Rottman A. « Pour qu’un placement familial soit thérapeutique ». In : op. cit.
-
[6]
David M. Le Bébé en souffrance : accueil, soins thérapeutiques. La relation maternelle et la relation soignante : prendre soin d’un jeune enfant. De l’empathie aux soins. Toulouse : Érès, 1998.
-
[7]
Winnicott.
-
[8]
Berger M, Rigaud C. Les visites médiatisées. Neuropsychiatrie Enfance Adolescence 2001, Elsevier.
-
[9]
Garret-Gloanec N. « Les médiations thérapeutiques ». Document issu d’un groupe de travail constitué de professionnels du CNP.
-
[10]
Bydlowski M. Les Enfants du désir. Paris : Odile Jacob, 2008.
1À l’occasion de journées départementales de réflexion sur les rencontres médiatisées, nous avons tenté de définir quels seraient les besoins à respecter pour permettre au bébé séparé de ses parents de grandir et se développer. Tenter de comprendre ce que ces rencontres peuvent apporter à l’enfant et définir quelques repères pour les professionnels.
Pourquoi ce questionnement ?
2Les visites, ou rencontres médiatisées, visent à conjuguer les besoins de protection des enfants et le droit des parents à entretenir des relations avec leurs enfants. Elles se sont considérablement développées ces dernières années. Cette modalité d’exercice du droit de visite est du reste reconnue par la loi du 5 mars 2007 confirmant ainsi à tous les acteurs de la protection de l’enfance, la double nécessité de protéger l’enfant et d’accompagner ses parents.
3Les professionnels tentent de faire face à cette nouvelle forme de travail, s’interrogent sur les objectifs à poursuivre et se sentent souvent bien seuls et bien démunis.
4Lorsque ces rencontres concernent des tout-petits leurs difficultés sont encore majorées. Les professionnels de la protection de l’enfance ne sont souvent pas formés à observer et interpréter les signaux des bébés et leur charge de travail sans cesse croissante ne leur permet pas d’en faire l’outil thérapeutique que ces rencontres pourraient être.
La prise en compte de la complexité dans les séparations parents/bébé
5Les situations de séparation mettent en évidence à quel point il est difficile et coûteux de veiller sur un bébé, comme le ferait une mère « suffisamment bonne ». Dans ces situations, nous sommes à chaque fois stupéfaits de constater le nombre d’adultes nécessaires pour assurer ce qu’un père et une mère réalisent, apparemment simplement, tout au long de la vie de leur enfant.
6Alors pourquoi est-ce si complexe ? À quelles exigences devons-nous tenir lorsqu’un bébé est séparé de ses parents ? Quel cadre faut-il maintenir ? Comment penser dans le même temps séparation et maintien des liens ?
7Sur quels besoins les professionnels doivent-ils faire porter leur attention ?
8Chaque fois que nous pensons la séparation parent/bébé, nous avons en tête que le bébé est un être en développement et qu’il faut réfléchir en tenant compte de l’évolution de ses besoins : son besoin de continuité avec le passé, y compris intra-utérin, ses besoins actuels notamment en terme d’attachement et les besoins futurs de l’enfant, de l’adolescent et de l’adulte qu’il va devenir et qui prennent leurs racines dans la toute petite enfance.
Le bébé du ventre
9Il existe une continuité pour le bébé entre la vie intra-utérine et la vie à l’extérieur. Les liens ont une préhistoire, ils sont le fruit du passé des parents, de leur histoire d’enfant, d’adulte et de couple.
10Cette continuité a aussi un support corporel, sensoriel et émotionnel.
11Le fœtus se familiarise avec le rythme de sa mère, sa voix, les voix de ses proches, la mélodie de leur langue, les goûts alimentaires de sa famille et tout ce qui constitue son environnement. Il est sensible aux émotions maternelles, tout comme sa mère est sensible à ses réactions. Après la naissance, il recherche et est apaisé dans « le corps à corps » par ces sensations déjà éprouvées, identifiées dans « le corps en corps » de la vie intra-utérine. Cette continuité semble donc être un besoin pour lui ; un besoin à la fois corporel et psychique.
12Même si la mère présente une psychopathologie, le nouveau-né, éventuellement déjà marqué à la naissance par un vécu de grossesse difficile, aura besoin de cette rencontre. Le bébé ne sait pas ce qui est bon ou mauvais pour lui. Mais il lui faut retrouver du connu, pour pouvoir rassembler, après le grand bouleversement de la naissance, des éléments sensoriels de son vécu anténatal qui constituent sa première enveloppe. Faute de quoi, il pourrait vivre une séparation à la naissance comme un arrachement, une perte d’une partie de lui-même.
13Mais comment faire ? Car dans ces situations nous ne sommes pas en présence de parents qui montrent des difficultés passagères mais nous rencontrons des adultes gravement touchés dans leur parentalité, psychotiques, carencés ou border line. Et nous savons que pour ces adultes, et notamment les mères, trop de proximité physique avec l’enfant est insupportable ; elles ont besoin d’un tiers pour ne pas vivre la proximité comme trop dangereuse, et ainsi découvrir leur enfant [2].
14Nous avons la chance dans notre département de disposer d’un lieu d’hospitalisation mère/bébé qui permet précisément de mettre en relation mère et nouveau-né dans un cadre protecteur et contenant. Ce cadre permet de jouer sur la distance mère/enfant de sorte que ni l’un, ni l’autre ne soient en danger dans la rencontre.
Les besoins du bébé actuel
Un besoin d’attachement…
15Tout le monde sait désormais que dès la naissance le petit humain est programmé pour s’attacher [3]. Quel que soit son environnement (famille, pouponnière, placement familial, hôpital…), il a besoin d’un lien qui l’humanise, besoin de recevoir une qualité et une continuité d’attention de l’adulte. C’est une idée simple, largement admise et pourtant lorsque nous retraçons le parcours de certains petits enfants, nous restons parfois saisis devant le nombre de placements et donc d’adultes que ces enfants ont déjà connus.
Mais un attachement à risque
16Quand l’enfant est confié en famille d’accueil, c’est l’assistante familiale qui va devenir sa figure principale d’attachement. Et c’est vrai que le placement doit répondre aux besoins d’attachement du bébé. Il faut sans cesse rappeler que l’on ne peut pas et l’on ne doit pas empêcher un enfant de s’attacher à sa famille d’accueil, ni empêcher la famille d’accueil de s’attacher à l’enfant.
17Ce bébé, fragilisé par son vécu antérieur, exige d’elle un maternage particulièrement attentif et enveloppant. Pourtant, il peut ne pas se tourner tout de suite vers elle et sembler la refuser.
18Parce qu’il a appris que rien n’est ni sûr, ni prévisible, que l’excitation, la violence ou l’abandon peuvent surgir alors qu’il attend du lait, du chaud, du doux, du calme, l’enfant a appris à se méfier et à ne pas faire confiance aux apparences. Le réconfort, la bienveillance, dont il a pourtant le plus grand besoin, réveillent pour lui les cauchemars [4]. Le bébé peut se faire oublier, ne pas rechercher la proximité physique, la tendresse, et fera tout pour ne pas revivre la situation menaçante qu’a représenté son besoin d’attachement. Ces difficultés interactives que le bébé transporte avec lui peuvent être à l’origine d’un maternage inadéquat de l’assistante familiale, fragilisant la pérennité de cet accueil. Comment protéger l’enfant de ruptures de liens successives qui vont réveiller le vécu des séparations antérieures et rendre peut-être impossible un nouvel attachement [5] ?
19La rencontre de ses parents, pourtant nécessaire, est, dans ce contexte, périlleuse car il faut dans le même temps soutenir le bébé, les parents et la famille d’accueil dans le renforcement ou la construction de leurs liens.
20Comment cette dimension est-elle intégrée dans les rencontres médiatisées ? Comment l’enfant peut-il passer de son assistante familiale à son (ses) parent(s), passer d’un lien à l’autre, sans trop d’angoisse ?
21Comment peut-il prendre appui ? Comment soutenir le bébé qui vit en quelques heures deux moments distincts de séparation et retrouvailles ? La personne qui accompagne ces rencontres ne devrait-elle pas avoir une connaissance, précise, de ce bébé-là dans ses différents milieux de vie, le connaître intimement, pour être plus à même de comprendre, décoder, filtrer ce qui se vit dans la rencontre, soutenir et favoriser le bon, protéger si les émotions sont trop fortes ? Pour l’aider aussi à faire des liens entre le bébé de l’assistante familiale et le bébé de ses parents ? L’aider à sortir du clivage qui fait tantôt de l’une et tantôt de l’autre figure maternelle le bon ou le mauvais objet.
Les besoins corporels et psychiques
Traiter l’angoisse de séparation et de perte
22Le bébé naît immature et dépendant entièrement des adultes qui prennent soin de lui. Ses besoins corporels et psychiques sont étroitement mêlés, il se nourrit autant du lait que de l’investissement tendre, voire amoureux, qui lui est porté. Myriam David [6] a développé en quoi relation familiale et relation soignante diffèrent : « La relation maternelle est une relation continue qui se poursuit toute la vie, depuis la conception jusqu’à la mort et au-delà. C’est une relation passionnelle, amoureuse, toujours complexe à l’intérieur de laquelle le bébé comme sa mère vivent toute la gamme des émotions […] Les interactions auxquelles elle donne lieu n’ont d’autres objectifs que de vivre cette relation. »
23Les soins maternels sont la résultante de tout cela et sont à la fois porteurs et témoins de la qualité de la relation : « Il n’y a rien de prémédité de part et d’autre. » Et cette rencontre entre mère et bébé a quelque chose d’unique, de non reproductible et d’irremplaçable : « La relation est ce qu’elle est, pour le meilleur et pour le pire. » Lorsque celle-ci est inscrite dans des liens d’émerveillement, les soins maternels, bien qu’imparfaits, sont attentifs, jusqu’aux plus petits détails parfois, et empreints de tendresse, de sollicitude et de respect. Le bébé associe à la proximité physique, une expérience plus intérieure de sécurité et de continuité d’existence.
24La mère est attentive au bien-être de son bébé, comble le plus souvent ses besoins. Cette sensation de complétude protège et renforce la vitalité du bébé, son sentiment d’aimer, d’être aimé et d’être un bel et bon enfant.
25Lorsque la relation est chargée de trop de souffrance mutuelle, les soins en sont également porteurs et témoins. Les besoins fondamentaux des bébés, manger, dormir, pouvoir anticiper, être tendrement soigné, être compris, être contenu ne sont ni respectés ni satisfaits. Ils grandissent sur des sables mouvants, évitent du regard leur mère pour s’agripper à celui des soignants, se raidissent ou deviennent tout mous pour échapper au corps de leur mère, s’immobilisent ou sombrent dans le sommeil pour éviter de susciter ou de vivre la violence.
26On a longtemps pensé qu’il suffirait de dispenser de bons soins à l’enfant pour que celui-ci reprenne son développement. Or, la séparation si elle est parfois nécessaire, n’est pas suffisante. Elle suscite chez l’enfant, comme chez ses parents, une angoisse. Cette angoisse est d’autant plus nocive qu’elle se surajoute aux mécanismes de défense aliénants que l’enfant a mis en place pour survivre face à la pathologie de ses parents.
27Le bébé a besoin d’être aidé très précocement avant que les effets des troubles du lien ne soient fixés en lui. Les rencontres enfant/parent sont une des composantes de ce traitement. Leur organisation doit tenir compte de sa personnalité naissante, de son âge, de son rythme (le tout-petit ne peut garder en lui longtemps l’image de ses parents, aussi plus il est jeune plus il faut compter en jours l’intervalle entre deux rencontres). Un grand soin doit aussi être apporté aux conditions matérielles : quel espace aménagé, quels jeux choisis, quelle temporalité, quelle possibilité pour lui de se mouvoir librement ?
Besoins de l’adulte qu’il va devenir : les besoins à moyen et long terme
28Le besoin de retrouver le parent réel : « Un enfant qui souffre est un enfant qui n’a pas perdu espoir [7]. »
29Les rencontres entre un enfant et ses parents génèrent souvent de la souffrance : le petit enfant qui commençait, dans son lieu d’accueil, à se poser, à se restaurer et à trouver ses repères, va moins bien : il se réveille la nuit, tombe malade, devient opposant, capricieux… Il est tentant alors de suspendre les visites ou de les espacer. C’est parfois nécessaire lorsque la relation est véritablement toxique. Mais le plus souvent, si l’on patiente, en maintenant le rythme des visites, les signes de souffrance s’apaisent et l’on constate que l’enfant en tire des bénéfices.
30À ce propos, Maurice Berger [8] dans un article sur les visites médiatisées écrit : « Un enfant a besoin de voir ses parents à intervalles réguliers […] pour vérifier qu’ils ne sont pas morts, qu’ils ne l’ont pas oublié et que lui-même ne les a pas oubliés. Il vérifie la trace qu’il a laissée en eux et la trace qu’ils ont laissée en lui. La trace de soi laissée dans la psyché de l’autre à un nom très simple, c’est la régularité, le respect du rythme des rencontres, ce qui permet le souvenir et l’anticipation. »
31Il illustre cela par l’exemple de Sakina qui rencontre sa mère, une fois par mois, en visite médiatisée, en présence de son éducatrice et de lui-même. Pour la deuxième fois de suite, la mère ne vient pas. Blottie contre son éducatrice, Sakina éclate en sanglots pendant de longues minutes, puis dit qu’« elle se sent partir en morceaux ».
32Ce qu’un enfant de 6 ans peut exprimer par des mots, un tout petit l’exprimera de façon corporelle, par des pleurs, des détournements du regard, un teint gris, un agrippement à la lumière, un malaise physique, une hypotonie ou au contraire un corps tout raide…
33Plus que de consolation le bébé qui vit cela a besoin de trouver des professionnelles à même de « recevoir sa souffrance afin de lui permettre de l’intérioriser sans en être anéanti, sans l’enkyster en lui [9]. »
34Peu à peu, avec le temps, ces rencontres lui permettront de reconnaître ses parents tels qu’ils sont, avec leurs bonnes parties et celles qui sont inadaptées, de les garder en lui malgré la distance, d’être inscrit dans une histoire familiale. Tout cela ne vient pas à la place, mais en complément, de ce qu’il va puiser au quotidien dans sa famille d’accueil.
Besoin d’être en contact avec la mère des origines pour devenir parent
35L’histoire des premiers liens influence également le devenir parent.
36Monique Bydlowski [10], qui a consacré sa carrière à l’exploration psychique de la maternité et de la fertilité, fait des liens entre les imagos maternels et la capacité à devenir parent. Elle évoque le fait que certaines femmes sont infertiles car amatrides. Amatrides parce que vides de toute référence à une image maternelle originaire. Ces femmes, dit-elle, ne peuvent même pas supporter que l’on puisse en les aimant, aimer en elles quelque chose de leur propre mère. Elle l’illustre cela par l’histoire d’une femme « dont la première enfance a été chaotique ; pas de couple parental, des nourrices mercenaires successives et des maladies d’enfance à répétition […] ». Passé l’âge de quarante ans, elle envisage une adoption et, dans le même temps, rencontre un homme prêt à s’engager auprès d’elle. Une grossesse totalement imprévue débute qui la plonge dans un état alarmant fait d’angoisse de dévoration, du sentiment d’être possédée de l’intérieur par un monstre.
37Cette histoire impressionnante nous permet de réfléchir sur la manière dont l’image maternelle intériorisée dans la petite enfance, et non élaborée, peut venir bouleverser l’adulte ; ce que Monique Bydlowski souligne, c’est l’importance chez les femmes de cette première identification à la mère originaire, la mère du commencement, premier modèle et premier amour.
38Elle décrit des phénomènes similaires dans les stérilités masculines, chez des hommes ayant eu une enfance terrorisée par des pères violents.
39On l’aura compris ce propos ne se situe pas du côté de la prédiction. Son objectif est d’éclairer l’impact potentiel des troubles graves de la parentalité auxquels les enfants sont parfois exposés et qui mettent en danger leur développement actuel et futur.
40Un dispositif de soin de la relation, tel que les rencontres médiatisées, demande beaucoup d’énergie et de temps aux professionnels du soin et de la protection de l’enfance. Cet engagement des professionnels traduit, pour nous, l’importance de cette forme de travail dans le traitement des liens entre l’enfant, ses parents et sa famille d’accueil. Aucun des trois partenaires ne doit être oublié dans l’accompagnement proposé.
41Cet article en témoigne, pour fonder leur pratique d’accompagnement des visites médiatisées, les professionnels doivent accomplir un constant aller-retour entre pratique et théorie. On le voit, les références théoriques qui animent ce travail sont multiples et concernent notamment l’attachement, la lutte contre l’angoisse de séparation et de perte, la nécessité du soin du lien mais aussi la confrontation au parent réel et la capacité des professionnels à offrir un contenant à la violence des émotions.
42Conflits d’intérêts : aucun.
Mots-clés éditeurs : accompagnement, développement de l'enfant, nourrisson, parent, relation parent enfant, séparation, trouble de l'attachement, visite médiatisée
Date de mise en ligne : 15/11/2012
https://doi.org/10.1684/ipe.2010.0699