Les capacités des plateformes numériques comme maintien de l’équilibre conventionnel : les cas de Uber et Blablacar
- Par Mathilde Abel
Pages 15 à 42
Citer cet article
- ABEL, Mathilde,
- Abel, Mathilde.
- Abel, M.
https://doi.org/10.3917/inno.pr2.0132
Citer cet article
- Abel, M.
- Abel, Mathilde.
- ABEL, Mathilde,
https://doi.org/10.3917/inno.pr2.0132
Notes
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[1]
Traduction libre de l’auteure de l’article.
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Dans deux principales disciplines : les sciences économiques dites « appliquées », notamment l’économie industrielle et l’économie comportementale, et les sciences dites « opérationnelles » de gestion, principalement la théorie des organisations et l’étude des systèmes d’information. Il importe aussi de rappeler ici que les plateformes numériques sont également étudiées par de nombreuses autres disciplines, notamment en sciences sociales (sociologie, en droit, ou encore, en philosophie).
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[3]
Isaac (2021) distingue les effets de réseau directs, les effets de feedback positif, les effets de réseau indirects et les effets de verrouillage.
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[4]
Cette proposition d’analyse est notamment formulée par Isaac (2017). Il la justifie en appréhendant les plateformes comme des systèmes complexes autopoïétique (capacité à se produire lui-même) : « Dans le cas de la plateforme, il importe […] d’identifier les processus qui sont à l’origine du renouvellement permanent de la plateforme et son adaptation à son contexte concurrentiel » (p. 11).
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[5]
https://www.uber.com/fr/fr/ (visité le 29 mars 2021)
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[6]
Les chauffeurs doivent notamment remplir un certain nombre de conditions réglementaires (carte professionnelle, formation spécifique avec examens etc.)
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[7]
https://www.blablacar.fr (visité le 29 mars 2021)
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[8]
Il s’agit de l’interface forgée autour du cadre DREAMS, pour Declared (photo et prénom), Rated (notation), Engaged (barre de « booking »), Active (barre contenant le nombre d’activités), Social (réseaux sociaux), Moderated (signal de vérification des informations). Cette interface a été modifiée depuis mais les informations restent sensiblement les mêmes. https://blog.blablacar.fr/blablalife/inside-story/in-trust-we-trust (visité le 26 août 2021).
1 En s’inscrivant dans un contexte d’innovation technologique qui change les structures des entreprises (Bainée, Le Goff, 2016), les plateformes numériques forgent de nouvelles manières de créer et de capter de la valeur. Ces plateformes sont un objet récent de la science économique où elles sont envisagées, par association d’approches théoriques et empiriques, à la fois comme des marchés bifaces ou multifaces (Rochet, Tirole, 2003, 2006 ; Hagiu, 2009) mais aussi comme des acteurs intermédiaires positionnés sur ces marchés (Evans, Schmalensee, 2016). À partir d’actifs productifs principalement numériques et dématérialisés, leur proposition de valeur tient dans la production d’effets de réseau, notamment d’effets de réseau dits « croisés » (Caillaud, Jullien, 2003 ; Rochet, Tirole, 2003 ; Rysman, 2009) qui permettent à (au moins) deux groupes d’agents d’interagir (Srnicek, 2018). Dans l’étude de la diversité des plateformes numériques, il leur est souvent reconnu leur caractère « hybride » (entre hiérarchie et marché, Sundararajan, 2016) ou « protéiforme » (Balech, 2019). Elles sont classées parmi les formes d’innovations organisationnelles liées au web 2.0 et à l’approfondissement de la mise en réseau des économies dans la décennie 2000-2010.
2 L’étude du pouvoir de marché, de leurs succès et performances, est généralement fondée sur l’analyse de leurs capacités numériques. Celles-ci sont envisagées comme les « capacités d’une organisation à mobiliser et déployer des ressources basées sur les systèmes d’information pour accroître l’efficacité, l’efficience, la flexibilité de son modèle économique » (Bharadwaj, 2000 ; Karimi et al., 2007, rapporté par Tan et al., 2015) [1]. Leur identification, sous la forme de typologies, et l’analyse de leur évolution sont mobilisées pour étudier le développement de l’activité des plateformes. Cet article propose de renouveler l’analyse des capacités des plateformes numériques à travers l’approche de l’économie des conventions (Salais, Thévenot, 1986). Celle-ci nous permet d’envisager les marchés bifaces et multifaces comme des conventions d’échange. Dès lors, ils apparaissent d’une part, comme la principale offre de valeur des plateformes numériques et, d’autre part, comme le résultat d’une division spécifique du travail par les plateformes visant à élaborer un cadre cognitif commun aux agents engagés dans leurs activités. Ce cadrage théorique nous conduit à formuler la question suivante : si le pouvoir de marché des plateformes numériques repose sur leurs capacités à élaborer et maintenir une convention d’échange commune aux usagers, quelles sont ces capacités qui leur permettent de régler et stabiliser l’ensemble des caractéristiques économiques d’une convention de type marché biface ou multiface ?
3 Pour répondre, nous justifierons dans un premier temps le cadre théorique de l’article autour de l’économie des conventions en détaillant les implications et intérêts de cette approche. Dans un second temps nous présenterons notre méthodologie basée sur deux études de cas de places de marché issues du secteur des transports de personnes : Blablacar et Uber. Les résultats sont présentés dans la dernière partie de l’article. Ils prennent la forme d’une taxonomie des capacités des plateformes et d’une mise en usage de cette taxonomie afin de détailler et comparer les dispositifs sociotechniques sur lesquels reposent ces capacités – qui sont avant tout des capacités cognitives.
Le marché biface comme convention d’échanges, implications dans l’analyse des capacités des plateformes numériques
4 Pour justifier l’usage de l’approche conventionnaliste, nous reviendrons d’abord sur les apports théoriques de l’économie des conventions avant de détailler les implications de son usage dans l’analyse du travail des plateformes.
Les ambitions portées par l’économie des conventions
5 L’objet principal du programme conventionnaliste porte sur l’analyse des conventions de coordination entre les agents et celui-ci peut être interprété comme une théorie de l’action collective. L’économie des conventions propose de dépasser les apories de la théorie du choix rationnel (Bessy, Favereau, 2003) en forgeant une analyse de la coordination et une étude de la diversité des formes de coordination entre les individus (Orléan, 2004). Elle cherche donc à comprendre comment les individus parviennent à mettre en place des règles de coopération et de comportements dans des situations d’incertitude – l’incertitude porte sur l’interprétation de ce que fait l’autre (Salais, 1994) – avec pour hypothèse centrale que les individus ont une rationalité limitée. La rationalité de l’agent est d’ailleurs présentée comme « située », « interprétative » et « procédurale » (Simon, 1972 ; Williamson, 1985 et repris par Postel, Sobel, 2006), autrement dit elle se forme dans la solution de coordination. En effet, la convention est envisagée comme une solution, à un problème de coordination (ou défaut de coordination), qui tend à se répéter avec régularité entre les agents. Elle est donc un standard ou une régularité de comportement qui procède, le plus souvent, d’un engagement sur un principe commun, créant des obligations et des devoirs entre les membres d’un groupe. C’est un objet collectif qui doit être soutenu par une convention cognitive (Douglas et al., 1989). L’économie des conventions permet d’analyser les caractéristiques économiques de la convention de coordination et de justifier l’existence de différents « mondes communs possibles », appelés aussi « cadres communs ».
6 Afin d’expliquer l’intérêt de l’économie des conventions, il nous faut rappeler brièvement les apports de la littérature en économie. En effet, la plateforme numérique constitue trois objets dans la littérature en économie [2]. Elle est à la fois un marché, un processus d’organisation et une infrastructure numérique (pour plus de détails nous vous renvoyons à la lecture du tableau 1, en annexe). Plus précisément, dans la littérature économique standard, la plateforme a pour vocation d’être un marché biface, entendu comme une modalité particulière de mise en relation d’une offre et d’une demande, fondée sur la double coïncidence des besoins (Rochet, Tirole, 2003, 2006 ; Evans, 2003 ; Caillaud, Jullien, 2003 ; Armstrong, 2006). La littérature consacrée s’intéresse à la façon dont l’affiliation des agents à la plateforme pour échanger provoque l’existence d’effets de réseau (directs et indirects) et notamment d’externalités croisées qui surviennent sur les deux versants du marché (Katz, Shapiro, 1985 ; Rochet, Tirole, 2006) [3]. Les plateformes sont alors considérées comme les organisations intermédiaires capables de provoquer et de maintenir ces effets de réseau croisés (ou externalités de réseau croisées) (voir figure 1). Si les plateformes se caractérisent par l’existence de plusieurs types d’effets de réseau (Isaac, 2021), les externalités croisées sont au fondement des marchés bifaces ou multifaces et notamment des places de marché (en anglais, marketplace). Celles-ci peuvent être définies comme des effets provoqués lorsque l’intérêt d’un versant à participer à la plateforme est conditionné par le nombre d’utilisateurs de la plateforme appartenant à l’autre versant (Rochet, Tirole, 2003 ; Caillaud, Jullien, 2003 ; Rysman, 2009).
7 Dès lors, la pérennité du rôle des plateformes numériques apparaît conditionnée par la capacité de la plateforme à formuler une proposition de valeur qui maintienne la participation des parties prenantes et les effets de réseau croisés. C’est à partir d’une réflexion sur la production de la complémentarité et de l’interdépendance entre les agents économiques que nous postulons la nécessité de l’approche conventionnaliste dans l’analyse du pouvoir de marché des plateformes. En effet, la grille de lecture conventionnaliste nous permet d’éviter la confusion entre les trois objets cités précédemment. Le marché devient une convention d’échange, l’organisation intermédiaire de type plateforme est considérée comme un agent de coordination et, enfin, son infrastructure peut être envisagée à travers une analyse des dispositifs sociotechniques qu’elles élaborent.
Figure 1 – Représentation des effets de réseau croisés des marchés bifaces ou multifaces
Figure 1 – Représentation des effets de réseau croisés des marchés bifaces ou multifaces
Une lecture par la convention : la plateforme numérique ou la coordination par la triangulation
8 À partir de cette approche théorique nous pouvons nous demander comment le « cadre commun » auquel appartiennent les plateformes numériques est agencé. Une des spécificités de ce cadre commun, au regard de l’économie des conventions repose sur la qualité de tiers dont dispose certains acteurs, de types plateformes. Elles peuvent parvenir, en plus de mettre en relation différents agents économiques (effets de réseau direct), à créer un cadre cognitif commun en réglant la quasi-entièreté des termes de l’échange et ainsi, à exploiter les effets de réseau croisés. En effet, si une convention, par la régularité de comportement, réduit le besoin d’information, la plateforme se situe comme intermédiaire de l’information qui lui est transmise et qu’elle diffuse. Ainsi, les modalités d’accord sont ainsi pré-agencées et introduites via des repères qui deviennent communs aux agents participant à la transaction, dans un système de représentation qui est celui produit et médiatisé par la plateforme. La gestion de l’incertitude, dans l’interaction entre les individus ou groupes d’individus situés sur chacune des faces du marché, est l’objet du travail des agents de coordination que sont les plateformes. Celui-ci est effectué par le moyen d’un travail permanent de triangulation. En effet, comme dispositifs sociotechniques, les plateformes numériques sont des architectures qui quadrillent la société et « triangularisent » toute relation ou interaction sociale (Dieuaide, 2019) par le moyen de processus de numérisation (codage/décodage) des subjectivités et des capacités cognitives des agents économiques (voir figure 2). La gestion de l’incertitude est réalisée par itération via deux processus : un premier processus, d’identification de l’incertitude par le codage et le décodage d’informations subjectives collectées, et un second processus, d’objectivation des caractéristiques économiques de la convention. En d’autres termes, c’est bien la valeur d’usage de la plateforme qui est mesurée - à travers l’évaluation et la pondération des valeurs subjectives, des utilités de chacun des versants du marché - alors que les caractéristiques économiques (notamment le prix) sont objectivées et désignées comme une valeur d’échange. Ainsi, toute incertitude concernant la valeur de la transaction et son possible accomplissement fait l’objet d’analyse afin de proposer une solution de coordination. Les plateformes numériques en gérant un équilibre conventionnel cherchent à éviter tout défaut de coordination. Dans une perspective contractualiste, nous pourrions dire que ce type de convention repose sur des contrats dont les termes sont explicites et présentés comme « complets ».
9 L’approche conventionnaliste nous permet donc d’envisager les marchés bifaces comme des conventions d’échanges où les activités sont conditionnées par des processus de coordination qui sont le cœur de métier des plateformes. Dans la partie suivante, nous présenterons l’agencement théorique nous permettant de définir les conditions d’exploitation des effets de réseau croisés qui, si elles sont respectées, constituent les capacités des plateformes numériques.
Figure 2 – Triangulation (ACB) et principe de mise en équivalence (AB)
Figure 2 – Triangulation (ACB) et principe de mise en équivalence (AB)
Agencement théorique : reconsidérer la notion de capacité appliquée aux plateformes
10 En introduction, nous avons abordé la définition des capacités du système d’information ou numériques, forgée à partir d’études issues du management des systèmes d’information. Si ces approches peuvent nous aider à caractériser les ressources SI dont dispose une organisation, l’approche conventionnaliste nous amène à prendre en considération l’ensemble des capacités des agents qui prennent part à la convention. Cela nous conduit également à analyser la façon dont les dispositifs sociotechniques sont agencés pour faire exister un système cognitif commun auquel les individus peuvent se référer pour décider, en fonction d’attentes réciproques sur les compétences et comportements des autres. En ce sens, l’approche conventionnaliste nous permet d’aborder le triangle – plateforme, versant A, versant B – en questionnant les différentes capacités cognitives des agents (et potentiellement une asymétrie de celles-ci) dans le cadre de l’échange. Ainsi, même si nous nous appuyons sur une conception distribuée des capacités, nous pouvons élaborer une méthode d’enquête basée sur l’hypothèse suivante : les capacités des plateformes sont des dispositifs sociotechniques et cognitifs qui forgent les conditions d’exploitation des effets de réseau croisés et permettent aux plateformes de faire exister une convention d’échange celle des marchés bifaces ou multifaces. Ces derniers, comme convention d’échanges aux caractéristiques économiques spécifiques, apparaissent au cœur d’un nouveau « monde possible de production », un monde numérique (tableau 2).
11 Par ailleurs, intégrer une dimension cognitive au concept capacité nous rapproche de la notion de capabilité (en anglais capability) au sens de Sen (1987, 2008) que celui-ci définit comme « liberté substantielle », autrement comme une liberté effective de choix d’action pour parvenir à une réalisation. Nous empruntons ici, le cadre d’analyse des conditions des choix qui nous est utile pour appréhender le caractère itératif et réticulaire du processus de création de valeur des plateformes. En définitive, les plateformes numériques étant – et se présentant – comme des entreprises technologiques, il importait de prendre en compte ces trois éléments dans la construction de l’analyse : 1) les capacités des plateformes sont cognitives et reposent sur des dispositifs sociotechniques ; 2) les capacités doivent être analysées avec une attention sur les processus afin de prendre en compte la caractéristique réticulaire et itérative des méthodes de travail de ces organisations [4] ; 3) les capacités se révèlent dans l’analyse du maintien de l’équilibre conventionnel.
Tableau 1 – Synthèse de l’approche conventionnaliste de l’objet plateforme numérique
| Monde possible | Convention d’échange | Agent de coordination | Proposition de valeur | Capacités |
|---|---|---|---|---|
| Monde numérique | Marché biface ou multiface | Organisation intermédiaire de type plateforme numérique | Effets de réseau croisés | Cognitives basées sur des dispositifs sociotechniques |
Tableau 1 – Synthèse de l’approche conventionnaliste de l’objet plateforme numérique
Méthodologie de la recherche
Présentation des études de cas
12 Nous avons élaboré une méthodologie fondée sur une approche sectorielle et deux études de cas de plateformes de type place de marché issues du secteur de transport de personnes : Uber et Blablacar.
13 La première organisation, Uber, a été créée en mars 2009. Société privée, basée à San Francisco, elle propose un service pour « connecter des passagers à des chauffeurs privés et à des chauffeurs de taxi ». Cette activité d’intermédiaire, de type B2B2C (Business to Business to Consumer), est développée dans « plus de 900 villes » et la mise en relation est effectuée par le moyen de deux applications distinctes (chauffeur et utilisateur). Son modèle économique est fondé sur la commission qu’Uber retire de chacune des courses réalisées. Ce modèle est utilisé sur d’autres segments de marchés de la plateforme (notamment la livraison de repas et la location de service de mobilité etc.) [5]. La proposition de valeur repose sur une convention d’échange qui cohabite avec d’autres conventions préexistantes reposant sur des services similaires (services de taxis). Si cela génère des résistances institutionnelles, l’offre de valeur d’Uber a été progressivement acceptée par le champ réglementaire [6] et celui des représentations populaires. La deuxième organisation, Blablacar, est également une société privée. Créée en 2006, elle propose un service d’intermédiation qui « connecte les conducteurs avec des sièges vides aux personnes à la recherche d’un trajet » (service C2C, Consumer to Consumer). Son siège est à Paris mais ses activités sont développées à l’international (dans 22 pays, principalement dans l’espace Européen, mais aussi en Russie, en Turquie, en Inde, au Mexique et au Brésil). La plateforme prend essentiellement la forme d’une mise en relation par le moyen d’une application ou d’un site internet. Son modèle économique repose également sur la prise d’une commission sur le prix du trajet. Ce modèle est adopté pour d’autres segments de marché (particulièrement les voyages par bus) [7]. En termes conventionnels, l’offre de Blablacar s’appuie principalement sur un cadre cognitif fondé sur la confiance réciproque entre les usagers. Ce cadre comporte plusieurs éléments qui structurent la confiance sur la base d’éléments clairs et vérifiés au sujet de covoitureurs [8].
Agencement méthodologique : entretiens et grille d’analyse
14 Dans ces études de cas, nous avons cherché à définir les mécanismes susceptibles de faire exister une convention de coordination entre les différentes parties prenantes de leurs écosystèmes. L’économie des conventions appelle régulièrement une collaboration entre les sciences économiques et la sociologie (Orléan, 2004), alors nous avons choisi, pour compléter l’analyse des cas, de mener des entretiens semi-directifs. Nous nous sommes attachés à identifier les capacités des plateformes en nous positionnant à l’intérieur de celles-ci et afin de mieux appréhender et analyser la façon dont les processus d’ajustement de l’équilibre conventionnel sont définis et développés. Afin de recueillir des renseignements précis entretiens ont été réalisés auprès d’informants qualifiés – 4 salariés de chacune des organisations – qui participent directement à la production des services d’intermédiation des deux plateformes (tableau 3). Si celles-ci sont différentes (différences en termes d’échelle d’activité, de finalité socio-économique de l’activité, moyens financiers), toutes deux sont des places de marché et fonctionnent sur le même principe : la mise en place d’un service d’intermédiation entre des usagers conducteurs et des usagers passagers amenés à covoiturer. L’étude de ces conventions de coordination est d’autant plus intéressante que les processus de production reposent à la fois sur un travail numérique (au sens de « digital labor », Cardon et Casilli, 2015) mais également sur une rencontre directe entre l’offre et la demande lors de la réalisation d’un service de transport. En d’autres termes, la création de valeur est conditionnée par une activation adéquate des versants du marché par les organisations plateformes online et in real life. Si ces deux places de marché ne requièrent que l’implication d’une seule face du marché pour clôturer la transaction (single commit marketplace, Isaac, 2021, p. 221), les études des cas nous permettent de détailler les capacités de ces plateformes à maintenir les conventions d’échange. Celles-ci varient en fonction des modèles d’appariement entre l’offre et la demande. Uber et Blablacar se distinguent par la place dévolue à chacun des versants du marché dans la convention. Blablacar laisse au conducteur le soin de finaliser la transaction (supplier pick, ibid.) quand Uber automatise la transaction automatise la transaction via un algorithme d’appariement qui octroie une offre de course directement à chaque demande (marketplace picks, ibid.).
Tableau 2 – Présentation des entretiens
| Organisation | Entretiens |
|---|---|
| Blablacar | 4 entretiens - Analyste financier (22 novembre 2019) - Responsable équipe marketing (5 novembre 2019) - Senior Manager planification et analyse financière (7 avril 2020) - Chef de produit (5 mai 2021) |
| Uber | 4 entretiens - Direction des opérations en France (19 février 2020) - Responsable des Affaires publiques (19 avril 2020) - Responsable de la croissance « chauffeur » (6 avril 2020) - Chargé de produit (6 avril 2020) |
Tableau 2 – Présentation des entretiens
Cadre d’entretien et trame d’entretien
15 Le cadre d’analyse et les trames des entretiens ont été conçus pour identifier les capacités des plateformes à maintenir l’équilibre conventionnel, et ce à travers la façon dont les salariés de ces organisations évoquent les dispositifs sociotechniques qui s’insèrent dans le processus de création de valeur. Pour définir les conditions d’exploitation des effets de réseau croisés, nous avons envisagé trois processus auxquels nous avons associé les trois objets théoriques (marché, organisation, système d’information) : un premier processus de conceptualisation du marché - en abordant l’identification des parties prenantes (qui forment les différents versants des marchés bifaces) et des modalités de participation à la coproduction des services ; un deuxième d’orchestration de ces parties prenantes, sur les méthodes d’activation de la participation des usagers – en définissant les modalités de maintien de l’équilibre organisationnel à travers les postes et hiérarchies dans l’organisation du travail, les processus décisionnels et les modalités d’évaluation (les itérations par moyen de test et les métriques relevées) ; enfin, un processus d’opérationnalisation de la convention à travers les modalités d’évolution du dispositif numérique – en analysant la recherche de stabilité et de flexibilité dans le développement de nouvelles fonctionnalités (tableau 4).
Tableau 3 – Présentation de la trame d’entretien
| Types de processus | Concepts théoriques | Thèmes abordés |
|---|---|---|
| Processus de conceptualisation du marché | Les versants du marché | L’identification des parties prenantes et de leurs représentations cognitives |
| La cocréation de valeur | La mobilisation des parties prenantes dans les différents moments du processus de création de valeur | |
| Processus d’orchestration des transactions | L’interdépendance des niveaux d’utilité | Exemples de processus décisionnel et pondération des choix pour maintenir possible la transaction |
| La capture de valeur et la structure des prix | L’évolution du modèle économique de l’entreprise | |
| La gouvernance | Les méthodes de travail interne et les hiérarchies intra-firmes | |
| Processus d’opérationnalisation du dispositif numérique | L’organisation du SI (stabilité/flexibilité) | Le développement de fonctionnalités (définition du besoin, design, tests, itération, diffusion et retrait éventuel) |
| L’architecture modulaire | L’utilisation des différentes métriques par les équipes et par types de métiers |
Tableau 3 – Présentation de la trame d’entretien
Résultats et interprétations
Les conditions d’exploitation des effets de réseau croisés : le maintien de l’équilibre conventionnel et son test.
16 Les outils d’analyses des entretiens nous permettent d’appréhender dans quelles conditions les plateformes parviennent à s’imposer comme les intermédiaires qui agencent le fonctionnement des conventions telles que les marchés bifaces. Si nous reprenons le cadre théorique conventionnaliste original (Lewis, 1969) et le raisonnement par la condition, la plateforme pourra être un agent de coordination et faire exister une convention si elle remplit les conditions suivantes : 1) Fournir aux acteurs sociaux une représentation de leur monde social permettant de choisir parmi plusieurs actions ; 2) Indiquer un choix jugé pertinent par les acteurs sociaux lorsque la convention est généralisée ; 3) Être compatible avec l’ensemble des conventions constituant l’environnement social.
17 L’analyse des cas et des entretiens nous permet de dire que ces conditions peuvent être remplies par le moyen de la stratégie suivante : la recherche d’un certain niveau d’équilibre conventionnel entre les versants du marché et la mise en place de dispositifs sociotechniques de test de ce niveau. En effet, afin de constituer un marché biface, la plateforme doit assurer un niveau d’équilibre conventionnel afin que le processus de création de valeur puisse aboutir – la rencontre entre l’offre et la demande sur la place de marché. La recherche d’un niveau d’équilibre et d’un test de ce niveau constituent, conjointement, les conditions d’exploitation des effets de réseau croisés, et c’est la maîtrise organisationnelle de ces conditions qui forgent les capacités des organisations. « C’est une interaction permanente entre le terrain et le produit » (Uber, entretien no 2) : ce sont les éléments théoriques (le niveau d’équilibre conventionnel) et empirique (le test) qui structurent l’analyse des capacités des plateformes à agencer la coordination des marchés bifaces. Le niveau d’équilibre est évoqué dans les entretiens à plusieurs reprises, au sein des deux organisations, dans la perspective du maintien ou du développement des effets de réseau croisés. L’équilibre conventionnel apparaît comme étant protéiforme et nous verrons par la suite qu’il ne dépend pas seulement des systèmes de fixation du prix. En effet, les caractéristiques de la convention doivent être stabilisées dans différents espaces et moments de la convention et nous pouvons notamment les retrouver, dans :
- La gouvernance : entre les versants du marché biface, afin d’assurer la présence et la participation des parties prenantes au processus de production (car de leur interdépendance dépend l’existence des effets de réseau croisés). Afin de rechercher l’équilibre conventionnel, l’entreprise plateforme numérique devra considérer le niveau optimal de discrimination des prix parmi les participants au réseau, ou les modalités d’intermédiation du paiement.
- Le développement de l’activité : l’équilibre réside entre l’expansion du périmètre et la stabilité du modèle économique, afin de pérenniser la convention. Par exemple, le travail des plateformes peut être de déterminer la taille optimale des deux réseaux d’utilisateurs afin d’assurer l’interdépendance des utilités de chacun d’entre eux. On aborde ici la dimension dynamique, temporelle de l’équilibre.
- Le dispositif numérique : ici l’équilibre est arbitré entre le maintien et la mise à niveau des fonctions centrales et le développement de nouvelles fonctionnalités. L’analyse des cas révèle que l’équilibre conventionnel repose sur une certaine division du travail parmi les équipes et sur l’allocation des ressources numériques.
19 L’analyse des capacités des plateformes étudiées font apparaître les différents niveaux d’équilibres et leurs tests associés. Pour chacune des études de cas, un exemple est présenté dans les sous-parties suivantes. Chacun de ces exemples révèle comment l’équilibre conventionnel de la transaction, face un risque de défaut de coordination, est maintenu par différent travail de test.
Le maintien de la propension à payer dans la convention d’échange de Blablacar
20 Le modèle économique de Blablacar s’appuie sur plusieurs modalités de capture de valeur issue de ces places de marché. Mais les systèmes de monétisation de ces marchés varient selon l’activité et le territoire. « […] on va avoir, pour certains marchés, une monétisation, on va prendre une commission […] entre 13 et 20 % de commission […]. Ou proposer aux passagers d’utiliser la plateforme sous la forme… moyennant des frais de souscription [un système abonnement] » (Blablacar, entretien no 2). Pour comprendre et évaluer l’état général des marchés bifaces « Il y a une métrique qui est utilisée de manière fondamentale […] la GMV, la Gross Merchandise Volume et ça correspond à l’ensemble des sommes qui transitent entre les pourvoyeurs d’offre et la demande. Et donc ça c’est valable pour toutes les plateformes, ensuite chaque plateforme vient prélever ou pas une commission d’un niveau variable qui fonctionne de différentes manières » (Blablacar, entretien no 1). La GMV, qui correspond au volume d’affaires, est une des métriques les plus importantes utilisées car, en agrégeant les différentes activités, elle renseigne les salariés sur la taille totale du marché. Les modalités de monétisation du marché sont elles-mêmes évaluées et testées en amont. En détaillant le fonctionnement du processus décisionnel du Comité Exécutif, un exemple est donné « […] ne vous précipitez pas pour monétiser, c’est bien d’y réfléchir, mais par contre continuons à garder des taux de croissance à trois chiffres et voyons plus tard pour la monétisation. On a du cash, on a des bons résultats sur les autres pays et donc on a un financement et des activités par d’autres marchés, il serait peu stratégique de monétiser tout de suite et de freiner un peu cette croissance-là plutôt que de le faire dans un an ou deux, avec un plus grand gâteau et du coup une plus grande part » (Blablacar, entretien no 2). La logique du niveau d’équilibre est implicitement décrite et on perçoit sa dimension dynamique. Le marché risque de réagir à la monétisation, la GMV pourrait diminuer, et il apparaît judicieux que le marché continue à s’étendre dans un premier temps. L’équilibre conventionnel est parfois directement cité : « ce qui est hyper important, c’est de [ne] pas casser l’équilibre drivers passagers ». Concernant la monétisation, le choix de ne pas faire payer la commission aux conducteurs n’a pas été pris « c’est eux qui recherchent de l’argent. Donc ils seront peut-être plus enclins à payer. Oui, mais on a un driver pour cinq passagers sur la plateforme. Donc si on se met à perdre des drivers ça va casser toute la marketplace » (Blablacar, entretien no 3).
21 Lorsque de nouveaux services ou de nouvelles fonctionnalités sont proposées celles-ci peuvent déséquilibrer la convention d’échange et cela doit faire l’objet de tests préalables. Par exemple, la mise en place des « smart stops » (qui permet aux conducteurs et aux passagers de se retrouver sur une destination intermédiaire qui n’est pas la destination finale du conducteur) a fait l’objet de nombreux tests avant son déploiement (Blablacar, entretien no 1 et 2). Ces tests constituent notamment le travail des équipes user research. « C’est une fonction qui relève du produit […] en charge de récupérer des informations, souvent plus quali[tatives] que quantitatives, sur les utilisateurs. Donc ils vont mettre en place des focus group, faire des tests d’utilisation de feature, des choses comme ça » (Blablacar, entretien no 2). « Les frictions qu’on va avoir lorsqu’on lance une nouvelle feature, lorsque qu’on change quelque chose sur le produit, lorsqu’on change le pricing ou lorsqu’on monétise, elles nous reviennent… elles peuvent nous revenir de plusieurs manières. D’une part, parce qu’on fait constamment des analyses sur tous ces périmètres-là, ensuite on a des reporting qui sont hebdomadaires et mensuels, donc pour regarder les chiffres. Mais bien évidemment, avant même de mettre en place des nouvelles features […] ces changements-là sont essayés. En général on fait des […] petites enquêtes […], des focus group. Ensuite on fait des tests sur des petites parties de notre communauté, sur certains segments de routes, sur certains axes, sur certains pays. Donc c’est vraiment du recettage assez précis et minutieux avant d’être déployé. […] [Le test] peut durer plus ou moins longtemps, […] durer une semaine, […] un mois, trois mois […] ».
22 Par exemple, nous évoquerons le cas particulier du test de l’intermédiation du paiement lié à la monétisation du marché allemand. La monétisation du marché allemand est d’abord passée par le paiement intermédié par la plateforme, mais cela a suscité des « frictions au paiement ». « Les Allemands […] préfèrent le cash, le liquide comme moyen de paiement. Et donc les amener à fonctionner avec un mode de commission était un peu… voilà, ça a causé beaucoup de frustrations lorsqu’on a monétisé le marché allemand entre 2015 et 2016. Cela s’est traduit par « un fort taux d’annulation » (Blablacar, entretien no 3). « Et donc […] on a commencé à réfléchir à des alternatives qui nous permettraient de continuer à financer une partie de notre activité en gardant une monétisation en Allemagne […] ». « Et c’est une des raisons [pour laquelle] on a pensé à un autre business model qui est celui de l’abonnement sur les trois marchés que j’ai cités : l’Allemagne, l’Italie et la Pologne » (Blablacar, entretien no 2). Cet exemple illustre bien la capacité à maintenir l’équilibre conventionnel. La monétisation ne doit pas réduire le niveau d’utilité que les utilisateurs ont du service, et déséquilibrer outre mesure le niveau de transaction atteint. A fortiori, la préférence des modalités de paiement de la part du versant conducteur, puisque ce sont ces derniers qui valident la transaction. La convention est continuellement cherchée, testée et établie. Ainsi le test tend d’abord à montrer un défaut de coordination. L’élaboration d’un nouveau modèle économique, qui rencontre une meilleure acceptation – notamment par les membres du versant conducteur – permet sa généralisation dans certains marchés locaux.
La répartition des chauffeurs et l’équilibre conventionnel (prix et hors-prix) dans l’activité par Uber
23 Les éléments rapportés lors des entretiens témoignent de l’importance du rôle d’agent de coordination des plateformes. La stabilité du modèle repose sur les ajustements pour maintenir l’équilibre entre les versants l’offre et la demande – ici l’offre de travail des chauffeurs et la demande de course par les passagers. « […] très souvent on va regarder l’adéquation entre, à un niveau plus général, on va regarder l’adéquation entre le nombre de connexion de chauffeurs à un moment donné par rapport au niveau de la demande. Et la ventilation de ce ratio sur une semaine, ou… heure par heure au cours de la semaine » Uber, entretien no 3).
24 Dans l’équilibre conventionnel entre les versants du marché, le faible nombre de chauffeurs conduit Uber France à arbitrer en faveur des chauffeurs, ou du moins, à allouer au travail d’activation, de maintien de leur présence sur du marché, une grande partie des moyens mobilisées par la plateforme. C’est ainsi qu’ils occupent le premier poste des ressources mobilisées dans le travail d’activation « 80 % de l’opérationnel, c’est les chauffeurs » (Uber, entretien no 1). Ce travail prend la forme de mécanismes d’activation qui s’inscrivent dans une double temporalité. Uber France doit d’abord amener les (futurs) chauffeurs à s’inscrire et à faire d’Uber leur principal outil de travail (dispositif d’accueil, templates de simulateur de revenus, formation d’un écosystème avec assureurs, société de leasing etc.). Ce processus s’inscrit d’un accompagnement distancié et sur le temps long de l’activité du chauffeur, depuis sa première course jusqu’à sa possible reconversion. Puis l’activation prend une forme plus quotidienne dans les modalités de dispatch (de répartition) des chauffeurs et d’acceptation des courses. Elle est alors l’objet de fonctionnalités et de métriques spécifiques pour tester et assurer la continuité du service. L’incitation passe d’abord par des fonctionnalités médiatisées via l’application. Par exemple, cela peut prendre la forme de gains monétaires dans les premiers temps de l’usage de l’application (conditionné à un minimum de courses réalisées), de cartes où sont affichés les tarifs en fonction de la densité des zones d’activités pour inciter les chauffeurs à se rendre dans ces zones. Le niveau d’engagement est mesuré à l’aide d’indicateurs comme le positionnement vis-à-vis de la moyenne d’activité dans la zone géographique, vis-à-vis du temps moyen de connexion, ou encore, vis-à-vis des revenus moyen et médian. En fonction, ils vont proactivement afficher ces données aux chauffeurs et l’inciter à les améliorer. Ainsi, le marché appréhendé dans le temps et l’espace est présenté sous la forme d’opportunités aux chauffeurs.
25 Le risque de défaut de coordination est pris en charge par Uber France qui teste à court, moyen et long terme les effets des changements opérés afin de développer d’action, sur l’équilibre de la convention. Dans ce verbatim, le risque de défaut est clairement énoncé. Il est lié aux modifications aux mécanismes de formation des prix associés aux algorithmes de dispatch. L’équilibre conventionnel entre chauffeurs et passagers apparaît subordonné à un arbitrage distance/prix dont l’équilibre est géré par la plateforme. « […] c’est ça qui est compliqué sur une plateforme, dès qu’on change quelque chose, on va avoir des contents et des mécontents, quoiqu’on fasse. Et donc on prend un risque à chaque fois qu’on bouge quelque chose. Donc comment est-ce qu’on prend la décision ? Bah il y a à la fois des éléments quali[tatifs]… quanti[tatifs] je veux dire. Et donc vous allez faire un test. On fait des tests de prix tout le temps. On fait des tests de dispatch tout le temps. On va voir qu’est-ce que ça donne. On va avoir des test quali[tatifs]. Parce que […], en fait le quali[tatif] vous permet d’avoir un avis sur le long terme. C’est-à-dire que, si vous augmentez les prix de 10 % […] tout de suite vous allez voir que les utilisateurs [ne] sont pas très sensibles à vos prix et donc vous allez voir que en fait c’est un bon move d’avoir augmenté les prix, mais les utilisateurs vont dire ‘Uber c’est un peu cher en ce moment’, et donc ils avaient l’habitude d’utiliser tout le temps Uber, mais en fait sur le long terme, ils [ne] vont pas forcément aimer. Et pareil sur les chauffeurs, si vous faites un changement, les chauffeurs [ne] vont pas forcément le voir […]. Par exemple, on peut dire, […] avant on proposait que à des chauffeurs qui étaient à 5 minutes, mais en fait ça faisait que plein d’utilisateurs n’avaient jamais de chauffeurs disponibles parce que le chauffeur disponible était à 7 minutes, maintenant on va proposer des chauffeurs à 7 minutes ou à 10 minutes. Donc les chauffeurs vont dire ‘c’est cool mais j’ai l’impression que les utilisateurs en moyenne ils sont plus loin maintenant [et] honnêtement, moi j’ai pas envie de travailler là-dessus’. Et en fait c’est au bout de 6, 9, 12 mois que vous allez voir que les chauffeurs commencent à partir. Donc c’est important de pouvoir toujours contrebalancer les deux » (Uber, entretien no 2). Si Uber dispose de capacités d’appariement de demandes synchrones qui reposent essentiellement sur des dispositifs technologiques algorithmiques, la nécessité de maintenir cette convention dans le temps repose davantage sur des évaluations dynamiques, aussi bien quantitatives que qualitatives, permettant à l’entreprise de rectifier continuellement l’acceptabilité de son offre de valeur parmi les utilisateurs
Taxonomie des capacités des plateformes numériques appliquée aux études de cas
26 Dans la convention des marchés bifaces, qui induit une nouvelle façon de produire, cet équilibre conventionnel entre les versants du marché devient une norme de représentation du marché et les dispositifs de test sont les leviers qui permettent de mesurer, d’une part, la pertinence des choix d’organisation avant leur possible généralisation, et d’autre part, leur compatibilité vis-à-vis du reste de l’environnement – à l’intérieur ou à l’extérieur du marché. Les trois périmètres de l’équilibre conventionnel nous amènent à suggérer une taxonomie des capacités construite et hiérarchisée de la façon suivante : les différents périmètres de l’activité sont soumis à deux capacités sociotechniques - les deux exigences appariées (équilibre/test) – elles-mêmes subordonnées à une méta-capacité, cognitive, celle de « lire le marché ».
27 Finalement, ces capacités permettent aux plateformes de mesurer de façon quasi-permanente, par boucle d’itération et tâtonnement, les niveaux d’utilité des agents, leur interdépendance et différents types d’élasticités. Celles-ci ne sont pas uniquement liées aux prix, mais à d’autres éléments de valorisation du service, comme par exemple, la qualité de service, les partenariats (présents et potentiels), l’expérience utilisateur etc. Ces capacités permettent aux plateformes de réaliser un exercice de maximisation des niveaux d’utilités interdépendants. L’ensemble de ces éléments composent l’offre de valeur de ces plateformes numériques qui doivent les tester afin d’assurer leurs rôles de tiers agenceurs de la coordination. Ce faisant, elles renforcent également, d’une part en interne, leur légitimité à demeurer l’acteur tiers de prédilection des usagers et partenaires, et d’autre part en externe, leur compatibilité vis-à-vis d’autres conventions parallèles. Les entretiens laissent apparaître l’existence de parties prenantes diverses qui peuvent être classées en deux catégories : les parties prenantes primaires (le cœur de la création de valeur, le conducteur et les passagers) et les parties prenantes secondaires (notamment les partenaires privés ou publics). L’ensemble des parties prenantes est soumis à ces évaluations, mais celles-ci se distinguent par leur quantité, leur fréquence et leur importance dans les processus décisionnels.
28 En déclinant les études de cas, la taxonomie se décline comme un outil d’analyse des capacités des plateformes. Elle permet, par association des grilles de lecture, d’effectuer une lecture multi-niveaux :
- Premier niveau : autour du maintien de l’équilibre de la convention et de son évaluation par le moyen de tests. L’usage des différentes méthodes d’évaluation et les différentes métriques prennent place dans la description des méthodes de travail des équipes des plateformes.
- Deuxième niveau : autour des différents périmètres de l’équilibre dans l’activité (gouvernance, développement, dispositif numérique). L’équilibre peut-être directement énoncé ou évoqué par d’autres biais implicites, avec pour ligne directrice le maintien de la relation conducteur-passager.
- Troisième niveau : nous ajoutons ici un troisième niveau de lecture, complémentaires et indissociables des précédents, qui nous permet de renforcer la prise en compte, d’une part, de la dimension temporelle de la convention, et d’autre part, de la caractéristique réticulaire du processus de création de valeur. Chacun des niveaux précédents peut-être lu à trois moments de l’activité : pré-activité (pre), pendant (act) et post-activité (post). Cette segmentation du processus permet de nous rapprocher de la lecture du marché telle qu’opérée par les plateformes.
30 Les figures 4 et 5 restituent, pour chacune des études de cas, les capacités des plateformes à maintenir leurs conventions d’échange qui ont été relevées dans les entretiens. Sans prétendre à l’exhaustivité des capacités de ces deux plateformes, il permet de mettre en application la taxonomie et de détailler la façon dont les capacités sont mises en exécution dans les différents espaces et moments du processus de création de valeur. Uber comme Blablacar bénéficie de cette capacité de lecture du marché. Les deux plateformes parviennent à pérenniser leur rôle d’agent de coordination en créant des conventions d’échange par le moyen de capacités cognitives. L’équilibre conventionnel est un cadre d’interprétation de l’ensemble de leurs chaînes de valeur et celui-ci est testé et exécuté de façon quasi-continue.
Figure 3 – Taxonomie des capacités numériques de la plateforme Blablacar
Figure 3 – Taxonomie des capacités numériques de la plateforme Blablacar
Figure 4 – Taxonomie des capacités numériques de la plateforme Uber France
Figure 4 – Taxonomie des capacités numériques de la plateforme Uber France
Conclusion
31 Nous avons cherché à déterminer les capacités des plateformes numériques à travers l’analyse des conditions d’exploitation des effets de réseau croisés, à la source de la création des marchés bifaces. L’approche conventionnaliste, nous a permis de redéfinir la nature des capacités des plateformes comme éminemment cognitives et basées sur des processus sociotechniques précis. Les deux études de cas nous ont permis de démontrer que les organisations plateformes pouvaient devenir agent de coordination de type marché biface, à condition que l’organisation développe des capacités spécifiques qui lui permettent d’éprouver continuellement l’équilibre conventionnel entre les faces du marché par le moyen de tests. L’organisation doit donc maintenir différents équilibres dans la convention qui se traduisent dans leur méthode de travail (dans la gouvernance, le développement de l’activité et les choix technologiques). Ces ajustements ne tiennent pas qu’aux mécanismes de fixation du prix, mais à d’autres caractéristiques économiques de la convention valorisées par les usagers. Ainsi, le problème central des plateformes est d’assurer l’équilibre des versants du marché par d’autres moyens que le mécanisme de prix. C’est pourquoi les études de cas présentées sont plus que des places de marché. L’élément d’évaluation central est la relation entre l’offre et la demande tout au long de la transaction. La relation n’est plus seulement considérée comme une ressource mais devient également unité de valeur. Dans un dernier temps, ces capacités ont été hiérarchisées sous la forme d’une taxonomie qui peut être utilisée pour détailler davantage les espaces et moments où sont distribués les capacités d’ajustement des plateformes vis-à-vis de chacun des versants du marché.
32 Nous observons que leurs processus de création de valeur font émerger un nouveau monde possible de production. Dans ce « monde numérique » la coordination est assurée par des organisations de type plateformes qui gèrent l’incertitude – celle-ci n’est plus partagée mais fait l’objet d’un travail au cœur du processus de création de valeur – et règle l’ensemble des déterminants de l’échange. Enfin, puisque la capacité de maintien de l’équilibre organisationnel de la plateforme conditionne sa capacité à provoquer et soutenir les effets de réseau croisés sur les marchés bifaces, le phénomène de « plateformisation » pourrait alors être définie comme le processus organisationnel qui forge la capacité d’une organisation-plateforme à s’adapter de façon pertinente afin de provoquer et maintenir les effets de réseau croisés.
33 Cet article n’est pas sans limite. Il convient de souligner que la taxonomie ne parvient pas à distinguer la façon dont les capacités sont distribuées en fonction des différents versants des marchés. En ne rentrant pas dans ce niveau de détail, elle ne prend pas en compte les différences d’allocation des capacités de la plateforme et ne révèle pas sur quels objets se situent les principaux enjeux dans le maintien de l’équilibre organisationnel.
Annexe
Tableau 4 – Synthèse de la littérature sur les plateformes numériques
Tableau 4 – Synthèse de la littérature sur les plateformes numériques
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Mots-clés éditeurs : Capacités numériques, Économie des conventions, Effets de réseaux croisés, Marché biface, Plateforme numérique
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Date de mise en ligne : 07/10/2022
https://doi.org/10.3917/inno.pr2.0132