Je suis né quelque part, n'effacez pas mon histoire
- Par Olivier Marc
Pages 179 à 191
Citer cet article
- MARC, Olivier,
- Marc, Olivier.
- Marc, O.
https://doi.org/10.3917/imin.018.0179
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https://doi.org/10.3917/imin.018.0179
Pendant longtemps vous avez été un rêve dans le sommeil de votre mère et puis elle s’est éveillée pour vous donner naissance.
Kalil Gibran
1En Californie, un magazine spécialisé dans l’adoption titre :
Des anges dans nos cités. Mais pour que ces anges prennent visage dans
nos cités, que faut-il faire ?
2Le même journal suggère : « Mais dansez donc avec eux; créez des liens avec vos bébés qui viennent d’ailleurs. C’est leur mode naturel de développement; aussi laissez-vous emporter par le courant d’une relation sensorielle qui leur permette d’habiter leur corps; établissez le contact par le toucher, l’odorat, l’audition et le regard. »
3Ainsi, ancrés à leur corps et à leur nouvelle relation, en résonance avec leurs parents adoptants, aidés par leur compréhension, ils parviendront, grâce à “un imaginaire créateur”, à reconquérir leur passé.
4Privé de passé, sur quelles bases 1’enfant adopté pourrait-il se construire un avenir ? Comment pourrait-il transformer un sentiment d’abandon, d’humiliation, et l’impression d’être victime d’une trahison ?
5Neuf mois passés dans le sein d’une mère est une aventure immense où cohabitent trois désirs de vie, quelque soit son intention consciente de le garder ou pas, c’est en cette mère que s’enracine le désir de vivre et que naît un “imaginaire créateur”.
6Le bébé sent, sait, a une connaissance inconsciente de son passé mais il a été privé trop tôt de sa mère de naissance et de son environnement culturel, “révélateur” de cette connaissance pour se souvenir.
7Sa mémoire et “l’imaginaire créateur” qui s’enracine en elle sont là pour lui permettre de se construire une histoire aussi proche que possible de son passé réel, avec parfois si peu d’indices que cela semble tenir du miracle. Il faut pourtant à l’enfant découvrir ce passé pour qu’il ne reste pas étranger à lui-même.
8Comment donc le faire apparaître quand son “révélateur” naturel lui a été retiré ? Peut-être en allant à la pêche d’infimes indices, rythmes, odeurs, sons, noms, lieux et date de naissance, traces d’une histoire, et chercher à renouer la trame d’une vie déchirée par la séparation.
9L’enfant maîtrise mal la représentation du temps; il a du mal à faire un récit de son histoire. Mais, s’il peut la recréer, il parvient alors à prendre son destin en main. Un nouveau sentiment de soi naît en lui; il transforme le destin en histoire. Le jeu, l’humour s’opposent au refoulement. C’est un travail qui exige un spectateur, un témoin pour éviter l’oubli. Comme le dira une petite fille : « Si je n’ai pas tout de suite un chien, je ne saurai plus lui parler. »
10L’enfant a le pouvoir de recréer son monde d’antan, de le maîtriser par une “imagination créatrice” nourrie par sa mémoire. Il a le pouvoir de se reconstruire selon sa propre expérience. Il est le seul qui puisse transfigurer ce qu’il vit, qui puisse accepter, sans se perdre, un destin personnel brusquement interrompu par le rejet, l’abandon ou la mort de ceux qui lui ont donné la vie.
11Sinon comment cet enfant à qui l’on a tout enlevé : mère de naissance, pays, langue maternelle, culture, traditions spirituelles, nom et souvent même jusqu’au prénom, nu comme Job, pourrait-il s’adapter ? Il est à l’image de ces prisonniers auxquels on retire vêtements, objets personnels et identité qu’on remplace par un matricule.
12Ainsi privé de tout, il ne peut faire un récit de son passé, transformer son destin en histoire et mettre son monde en image.
13Que lui reste-t-il à faire ? Survivre dans un monde dépourvu de sens, provoquer un nouvel abandon, fuir ou disparaître.
Vous pouvez oublier celui avec lequel vous avez ri mais jamais celui avec lequel vous avez pleuré.
Kalil Gibran
15C’est là que “l’imagination créatrice” vient en aide pour faire resurgir un monde qu’on avait voulu disparu, lui donner un sens et permettre à l’enfant de rétablir la continuité de son histoire.
Pourquoi seules les mamans riches penvent-elles garder leurs enfants ?
16Erwan, de son passé ne sait qu’une chose : il est né au Guatemala, mais on ne lui a jamais parlé de sa famille de naissance. D’ailleurs, les médecins de l’organisme auquel ils s’étaient adressés pour l’adoption avaient vivement conseillé à ses parents de ne rien lui dire de son histoire, de ne jamais parler de sa langue et de changer son prénom « pour qu’il s’adapte mieux » !
17- « Pourquoi ma mère du Guatemala ne m’a t-elle pas gardé ? », demande un jour Erwan à sa maman.
18- « Parce qu’elle était trop pauvre…»
19Qu’est-ce qu’Erwan peut faire d’une telle image ? Elle risque de lui laisser le sentiment d’avoir abandonné sa mère alors qu’il vit dans l’aisance.
20L’enfant adopté se sent souvent coupable de tout ce qui arrive. Il voudrait
que la mère de naissance et sa maman adoptive aient de l’estime l’une pour
l’autre. Sinon, il prend en charge sa mère « pauvre » et peut en vouloir à sa mère
« riche », ce qui rend souvent difficile l’attachement à sa nouvelle famille.
Un jour en séance :
- « Pourquoi seules les mamans riches peuvent-elles garder leurs
enfants ? »
21Puis, après un silence :
- « Et si on faisait la quète pour ma mère ? »
22- « Quelle bonne idée ! Tu garderas l’argent jusqu’au jour où tu iras au Guatemala et tu pourras le donner à ton pays…»
23- « A ma mère, si je la trouve ! Sinon, on pourra le donner au village où je suis né. »
24Au lieu de s’abandonner à l’image d’une mère en détresse au risque d’y perdre sa créativité, Erwan fait appel à son « imaginaire créateur » qui lui vient en aide pour échapper à l’angoisse d’une situation inacceptable.
Quand un cerf-volent vous transporte en Guyane
25Amené en urgence de la Guyane, âgé de deux jours, Aimé subit douze opérations de la trachée et passe d’hôpital en centre de soins. A 5 ans, il est adopté et rentre à l’école où il “tabasse” tous ses camarades et risque l’exclusion.
26Dès notre première rencontre, Aimé dessine un cerf-volant :
- « Ça monte très haut dans le ciel ».
27- « Alors on le voit en même temps de tes deux pays – et tes deux mamans peuvent le voir ! »
28Dès la première séance, Aimé a fait du ciel une aire de jeu où le cerfvolant fait bientôt place à un avion. Puis l’avion sillonnera le ciel entre Paris et la Guyane.
29- L’avion va jusqu’en Guyane où sont tes parents.
30- Oui… C’est ça !
31- Comment s’appellent-ils ?
32- Je ne sais pas.
33- Comment aimerais-tu les nommer ?
34- Ma mère, c’est maman Marlène.
35- Et ton père ?
36- Je n’ai pas de père…
37- Tu crois ?
38- Bon… Alors… Papa casse-pieds !
39- … tu penses retourner en Guyane ?
40- Oui J’y ferai des va-et-vient. Puis, après un silence :
- Dessine-moi un cœur… mais non… pas si petit que ça… un GRAND
CŒUR !
41Aimé le remplit de petits personnages.
42- Ce sont tes frères et sœurs de Guyane ?
43- Mais non… mes copains de l’école… tous des frères !
44Depuis ce jour, plus de “tabassages” !
45Aimé prend beaucoup de plaisir dans ses séances. Nous parvenons à jouer la recréation de son histoire… peut-être plus facilement qu’avec d’autres enfants du fait qu’il n’avait pas subi d’abandon. Sa mère avait confié l’enfant aux médecins puis était restée introuvable.
46Plus tard : de New York une correspondance par cartes postales. A la réception de la statue de la Liberté il répond : « La dame, c’est la liberté… un jour je grimperai dedans et je regarderai la ville à travers ses yeux. Merci. »
47Aujourd’hui Aimé se questionne sur ce qu’il fera plus tard. Il met de l’argent de côté pour retourner en Guyane.
48- Tu sais… j’ai un grand désir; je veux aller retrouver Papa casse-pieds, il m’attend peut-être; et puis j’irai aussi aider ceux qui ont eu moins de chance que moi. »
49A la question : sous quel nom veux-tu que je raconte ton histoire, il répond sans hésitation : « Aimé ».
Quand un petit lapin permet d’adopter une identité écartelée
50Née au Brésil, Cornelia est une petite fille aux cheveux noirs et au teint foncé. Vers 5 ans, elle prend conscience de sa différence physique avec ses parents. Depuis qu’elle a réalisé cela, Cornelia pleure tout le temps. Elle ne dispose d’aucune information qui lui permette d’imaginer la couleur des habitants de son pays d’origine. Privée de visages dans lesquels se reconnaître, Cornelia éprouve sa couleur de peau comme une anormalité. Elle a très peur que ses parents adoptifs remarquent qu’elle n’est pas comme eux et l’abandonnent à leur tour. Elle est inconsolable. En séance, elle s’intéresse particulièrement à un petit lapin rose, et le fait participer à tous ses jeux.
51- C’est beau le rose, dit-elle.
52Bientôt nous commençons à évoquer le Brésil. Elle pose des questions. Je lui montre des images.
53Une semaine plus tard, elle fait un jeu avec des poupons. Dans un panier, il y a des bébés noirs et des bébés roses. Elle choisit plusieurs bébés noirs. - Tu as une maman noire pour eux ?
54Elle entoure la maman noire de six bébés.
55Plus tard, la maman de Cornelia raconte qu’elle n’a pas jugé opportun de parler à sa fille de son pays d’origine ni de sa famille. Elle pense bien le faire un jour… mais pas encore !
56- Pourquoi pas tout de suite ?
57Elle accepte, et sans trop d’hésitation :
- Tu sais… Cornelia… dans ta famille au Brésil, il y avait un grand
garçon, beaucoup plus âgé; puis quatre petites filles… et après deux bébés.
58- Pourquoi tu ne l’as dit avant ?… Et pourquoi tu n’as pas pris les autres ? Dans la famille de Cornelia, il y avait bien six petites filles !
59Quand “l’imaginaire créateur” vient se substituer au non-dit des parents adoptants !
60Quelques jours plus tard, Cornelia arrive, très heureuse.
61- Tu sais, j’ai mon petit lapin.
62- Comment est-il ce bébé lapin ?
63- Noir… C’est beau le noir ! tu sais ! J’ai hésité, il y avait aussi un noir et blanc.
64Elle demande à sa maîtresse la permission d’apporter son bébé lapin en classe : « Toute la classe l’a admiré et tous les enfants veulent le même » dit-elle.
65La reconnaissance d’elle-même face à la société qui joue le rôle de témoin lui permet de s’accepter dans sa double identité et de se sentir enrichie d’une double culture.
Les taureaux, ça ne donne pas de lait
66Victor vient du Pérou. Il connaît son histoire : son père l’a remis à la communauté religieuse de la ville voisine tout de suite après la mort de sa mère, âgé de deux mois et adopté juste après.
67Au cours des séances, Victor fait des jeux qui mettent son pays en scène.
Il imagine sa terre, la végétation, les animaux d’élevage, des paysages de
rivières et de montagne, il demande comment sont faites les maisons. Il
n’a de cesse de retrouver son frère plus âgé, que son père a gardé auprès
de lui. Il en veut à ce père. Mais au fur et à mesure qu’il reconstitue son
passé, émerge un sentiment plus positif de lui. Et il se réconcilie avec lui
quand il réalise que son père ne pouvait pas nourrir un bébé :
- Tu comprends, dit-il un jour, les taureaux, ça ne donne pas de lait !
68L’aptitude de Victor à faire des associations ludiques à propos de son passé témoigne de la richesse d’un imaginaire mis au service de son histoire. Il peut en faire un récit. Son destin a pris sens.
« Même les chiens ont un pedigree »
69Christina a été adoptée à 3 ans au Viet-nam. Elle a rencontré ses parents dans un orphelinat, c’est tout ce quelle sait de son histoire. Un jour, une voisine adopte un petit chien auquel elle s’intéresse beaucoup. Christina lui demande comment elle l’a nommé. La voisine lui répond que son nom était sur un pedigree où est aussi inscrit le nom de ses ancêtres.
70En séance, Christina raconte cette histoire.
71- Mais moi, on m’a donné un nom quand on m’a adoptée ! J’avais un
autre nom avant ! Elle semble troublée :
- Quand j’étais dans le ventre de ma mère, comment m’appelait-elle ?
Peut-être comme elle ! Pourquoi n’ai-je pas le droit de garder le nom qu’elle
m’a donné ?
72Christina semble à la recherche de quelque chose dont elle aurait connaissance mais dont elle n’a pas de souvenirs ! A la séance suivante :
- « Même les chiens ont un pedigree et moi je ne sais pas d’où je viens. »
73- « Pourquoi ne pas demander à tes parents comment tu t’appelais avant ? »
74Ses parents lui apprennent le nom qu’elle avait à l’orphelinat et saisissent cette occasion pour lui dire le peu qu’ils savent de son histoire.
75Christina insiste pour qu’on la nomme de ses deux prénoms. Depuis, elle veut apprendre le vietnamien. Pourquoi donc faudrait-il effacer la langue d’origine pour naître à une nouvelle existence ? Christina a senti qu’elle avait en elle, dans sa langue maternelle, l’accès à sa vie émotionnelle, à son monde de rêves, à l’intime et aux sentiments.
76Entre temps, elle s’est liée d’amitié avec une petite vietnamienne née d’une adoption ouverte aux États-Unis et raconte ainsi leur conversation :
77- Elle m’a dit : « Pourquoi tu n’écris pas à ta maman ? Moi je lui écris toujours pour Noël, c’est le jour de la naissance, et elle me répond. » Moi j’ai dit « je ne sais pas où est ma maman ». Et elle a dit « ça ne fait rien, tu peux toujours lui écrire, sinon tu peux écrire à la mienne. » Elle m’a dit que ses parents étaient là le jour de sa naissance, elle a été remise par sa mère à ses parents.
78Au cours des séances, Christina décide d’écrire des lettres à sa mère de naissance, compose même les réponses. Cette correspondance imaginaire l’aide à construire son sentiment d’identité en la soulageant de l’humiliation d’avoir dû renier ses origines. Sa mère cesse d’être un fantôme pour elle. - « En classe, maintenant, je suis comme les autres. »
Dieu soit loué ! on a retrouvé mes sœurs
79Vers 5 ans, Svetlana exprime à ses parents adoptifs le désir de parler sa langue maternelle pour pouvoir un jour retourner dans son pays. Ses parents adoptifs ignorent tout de l’histoire de Svetlana mais soutiennent son désir.
80Bien qu’elle n’en sache rien, Svetlana imagine dans ses jeux une famille et veut retrouver ses petites sœurs.
81Les liens forts qui unissent les fratries se constituent dans un “peau à peau” entre les enfants. Or, dans la culture de Svetlana on vit justement physiquement et affectivement très proches les uns des autres. Ces empreintes sensorielles semblent nourrir un imaginaire créateur qui lui permet de penser qu’elle a une famille nombreuse.
82Au cours de ses séances, elle multiplie les mises en scène de familles et commente chaque fois « c’est moins triste comme cela ».
83Bientôt Svetlana fait des projets : elle veut devenir peintre… pour faire des expositions de portraits dans son pays natal, puis elle prend des cours de théâtre… pour devenir actrice.
84Quelques années plus tard, ce sont les sœurs de Svetlana qui la retrouvent grâce à des voisins. Elles n’ont jamais pu supporter « l’enlèvement » du dernier bébé et ont tout mis en œuvre pour le retrouver.
85Svetlana connaît maintenant assez bien sa langue pour les comprendre. Elles se téléphonent, s’écrivent, établissent des échanges à distance. Svetlana a rétabli la continuité de son histoire.
86Ses parents l’aident en partageant avec elle ce grand bouleversement : ils invitent les sœurs à séjourner chez eux.
« Je ressens un grand trou en moi ; ce doit être ma mère »
87Judith se sent bien avec ses parents adoptants : « Comme chez moi » dit-elle. Ils comprennent la blessure qu’a représenté pour elle la perte de sa mère et les manques qu’elle éprouve. Ils n’ont jamais refusé de revenir sur le trouble provoqué en elle par l’incertitude qui plane sur son passé. Ils ont décidé de retourner avec elle dans son pays d’origine : le Pérou. Ils ne demandent qu’à l’aider.
88Mais les religieuses qui l’ont recueillie ne peuvent donner aucune information sur la mère de Judith. Le nouveau-né a été trouvé sur les marches de leur communauté qui jouxte l’orphelinat.
89L’absence d’informations, l’absence de toute trace de sa mère, ne seraitce qu’un prénom, un âge, ne lui permet pas de faire un récit de son histoire. Comment boucher ce trou en elle ?
90C’est en “jouant” à imaginer son lieu de naissance que Judith parvient à réduire le vide qu’elle sent.
91En séance :
- « Ma mère ne doit pas habiter bien loin des marches où elle m’a
déposée ».
92- « Et si tu écrivais aux religieuses pour leur demander une photo de cet endroit ? »
93- « Je saurai au moins d’où je suis avant d’y aller. Le Pérou doit être un bien beau pays ! »
94Judith établit une correspondance avec les religieuses dont les parents ont retrouvé l’adresse. Elles lui donnent des informations sur la région, sur la vie du village, sur les fêtes religieuses qui y ont lieu.
95Petit à petit Judith imagine de mieux en mieux le lieu de sa naissance.
96- Ma mère était peut-être du village puisqu’elle m’a déposée là une nuit sans que personne la voit.
97Elle se redonne des racines, imagine ce lieu, la végétation. Elle aime écouter la musique des Andes. Enrichie d’un espace reconstitué, elle accède au présent.
98A l’école ses professeurs se félicitent de sa curiosité et de la richesse de son imagination.
99- « Tu sais, j’aimerais devenir prof de géo. »
Quand l’aboiement d’un chien permet de construire une histoire
100- C’est dans mes oreilles… c’est comme un aboiement… un son qui vient de loin, d’en haut. On dirait un chien… oui ! Mais pourquoi un chien en haut ?… C’est un bruit “de l’intérieur”… tu comprends ?… Oui, de l’intérieur. Je ne sais pas pourquoi, ça me fait penser à ma mère de là-bas. Est-ce qu’on avait un chien ? oui, on devait avoir un chien… tu crois qu’il y a des maisons avec des toits plats au Guatemala ?
101- Oui, en effet, les maisons sont le long des routes et elles ont des toits terrasses sur lesquels on peut monter.
102- Alors peut-être que j’étais en bas avec ma mère et que le chien était en haut.
103- Peut-être… pour qu’il ne se fasse pas écraser.
104- C’est bien un aboiement “en haut” que j’entends dans mes oreilles !…
105Je n’entends que le chien. Tu crois que j’avais des frères et des sœurs ?
106Roberto est relié à son histoire par un son. Un son “à l’intérieur”, insiste-t-il.
107C’est sur cette empreinte sensorielle qu’il cherche à construire un sentiment de lui-même en réunissant ce qui est perçu “dedans” avec la réalité extérieure : « Moi, Roberto, natif d’un village quelque part au Guatemala ». C’est tout ce qu’il peut dire de son passé mais grâce à l’aboiement du chien, touché au plus profond de lui-même, il se sent de quelque part; il commence à chercher des images des villages Guatémaltèques, ose écouter des musiques de son pays dont les rythmes vibrent dans ses veines, petit à petit il construit une matrice environnementale pour son imaginaire qui lui permettra de faire une histoire de son passé.
108Depuis qu’il a pu, ainsi, reprendre racine dans son village, il commence à pouvoir orienter sa dynamique vers l’avenir. Il commence à parler de ses études, il n’a plus peur d’apprendre et sa curiosité s’épanouit.
A la recherche du soleil levant
109Christophe a 8 ans. Il inquiète ses parents : une valise est toujours prête dans sa chambre pour retourner dans son pays d’origine dont il ne sait pourtant rien.
110Privé de passé, il ne parvient pas à s’inscrire dans le présent ni à se projeter dans l’avenir : il n’arrive pas à adopter sa famille adoptante.
111Il a un rêve : « Je suis dans une pièce où tout est noir; on ne va pas pouvoir faire de théâtre; ça n’est pas amusant. »
112Son “imaginaire créateur” a permis à Christophe de mettre en scène sa situation intérieure. Le décor est posé. Comment maintenant ramener la lumière sur la scène de sa vie ?
113Ensemble nous cherchons à faire surgir son histoire afin de l’aider à prendre en main son destin.
114Petit à petit Christophe transgresse l’interdit de revenir sur ce passé qu’on
avait occulté. Il élabore l’expérience dévastatrice qu’a été la perte de sa mère
de naissance. La culpabilité de l’avoir abandonnée l’a rendu extrêmement
sensible à la détresse du monde. Il a perçu celle de cette mère obligée d’abandonner son enfant : était-elle malade ? alcoolique peut-être, pour noyer sa
détresse ? ou encore ne lui aurait-il pas été retiré, rapté même. Il commence
dans ces jeux, où à l’aide de dessins, à mettre en scène les lieux des disparus :
la tombe du Soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe, il a entendu parler des
héros du cimetière de Harlington à Washington. Il lutte contre la dépression.
Les enfants de héros, eux, ne sont jamais déprimés. Il cherche à lever le
secret :
- Tu crois que mes parents ont honte de ma famille d’avant ? Pourquoi
ils ne disent rien ? Ils ont changé mon nom, ça je le sais… C’était donc si
mauvais en Bolivie ?
115Il repousse sa valise sous son lit et s’intéresse de plus en plus à son pays d’origine dont on ne lui avait jamais rien dit.
116Sa maman accepte enfin de lui livrer ce qu’elle sait de son passé. Eclairant ainsi l’aube de sa vie, le soleil se lève peu à peu à l’horizon de son histoire. L’émotion enveloppe le récit qu’elle fait. Enrichi de deux cultures, Christophe échappe à la dépression qu’il avait mise en image dans son rêve.
La petite fille aux deux feuilles, ou la généalogie des disparus
117Au club de généalogie de l’école :
A la fin de la discussion, la maîtresse distribue une feuille à chaque
enfant; à la maison ils établiront leur arbre généalogique.
118- Et moi, qu’est-ce que je fais, demande Olga. Je suis une adoptée.
119Spontanément, sa maîtresse lui remet deux feuilles. A la séance de généalogie suivante Olga revient avec les deux feuilles; sur l’une d’elles elle a inscrit tout ce que sa maman lui a dit de sa famille d’adoption, sur l’autre le peu qu’elle sait de sa famille d’origine. A cette occasion, pour la première fois, elle lui a livré ce qu’elle sait de son passé dans une grande émotion partagée. Olga remet les deux feuilles à l’animatrice et lorsqu’elle retourne dans sa classe elle demande à être au premier rang, alors qu’auparavant elle se tenait toujours au fond. Reconnue socialement avec ses deux feuilles, ayant rétabli une continuité avec sa famille d’origine, elle peut maintenant s’inscrire dans le présent et aborder l’avenir en présence du témoin qu’a représenté la maîtresse.
120Olga raconte cette histoire en séance avec beaucoup d’intensité.
L’exil, quel déménagement
121Olga est arrivée de Sibérie – belle petite fille slave – où ses parents sont allés la chercher quand elle avait 4 ans. Elle connaît donc sa terre d’origine, parle bien sa langue, a gardé la religion de sa mère de naissance. Ses parents adoptants sont très attirés par la Russie, raison de leur choix.
122Jeune adolescente, elle a un solide sentiment de “continuité d’être” qui lui permet de rêver à l’avenir. Elle découvre Dostoïevski, se passionne pour l’œuvre du grand écrivain et s’appuie sur lui pour façonner son sentiment d’appartenance.
123Elle nourrit son imaginaire de ses romans, crée des pièces de théâtre où elle mêle sa créativité à celle de son auteur préféré.
124Elle entraîne ses parents adoptifs dans son aventure intellectuelle à travers sa toundra originelle, les fait voguer sur les fleuves et les lacs de la lointaine Sibérie; ensemble ils décident de prendre le Transsibérien jusqu’à Irkoutsk et de parcourir les steppes.
125A la suite d’études universitaires brillantes, une université américaine l’invite à enseigner la littérature russe. Elle accepte. Cette fois elle a choisi son exil, occasion pour ses parents de voyager encore !
Quand le spermatozoïde rencontre l’ovule ou la ballade amoureuse racontée par Ophélie
126Adoptée à 2 ans, Ophélie est née en Ukraine. Aujourd’hui elle a 9 ans.
127En séance :
- « Tu sais, j’ai appris comment j’ai commencé ma vie !… Un spermatozoïde de papa a rencontré l’ovule de ma maman… certainement ils étaient
amoureux… Sinon je ne serais pas là ! »
128L’imaginaire d’Ophélie lui permet de remonter le cours de son histoire là où, dans le temps, a eu lieu la rencontre de trois énergies qui lui ont permis de prendre vie : la sienne, celle de sa mère et celle de son père.
129Ophélie a trouvé une réponse à la question fondamentale que se posent les enfants adoptés : d’où je viens ?
130Elle met en œuvre l’alchimie intérieure d’un imaginaire qui puise à la mémoire corporelle pour se donner une identité et renouer la trame interrompue de son histoire au lieu d’être écrasée par le drame de la séparation. Ce n’est pas sur cette séparation, qui est un désastre pour l’enfant adopté, qu’elle construit son histoire, mais sur le lien indélébile qui l’unit à ses parents de naissance.
BIBLIOGRAPHIE
- Adoption et cultures, de la filiation à l’affiliation. Edition l’Harmattan.
- BUSNEL M.-C., (sous la dir. de) Le Langage des bébés. Edition Jacques Grancher. Correspondances.
- CYRULNIK B., Sous le signe du lien. Hachette.
- DOLTO F., Inconscient et destins. Seuil.
- DOLTO F., Le Sentiment de Soi aux sources de l’image du corps. Gallimard.
- ERIKSON, Adolescence et crise. La quête de l’identité. Flammarion.
- GILMAN L., The Adoption Resource Book. Edition Harper Perennial.
- MAC DOUGALL J., Le Théâtre du Je. Gallimard.
- NEWTON VERRIER N., L’enfant adopté, comprendre la blessure primitive. Traduit de l’anglais. Edition de Boeck.
- PIAGET J., La Formation du symbole chez l’enfant. Edition Delachaux et Nieslé.
- RUSKAI L., SHARON M., ROSZIA K., The open Adoption Experience. Edition Harper Perennial.
- TOMATIS A., Nous sommes tous nés polyglotte. Edition Fixot.
- TUSTIN F., Autisme et Psychose. Seuil.
- WINNICOTT D., Processus de maturation chez l’enfant. Edition Payot.
- WINNICOT D., Jeu et Réalité. Gallimard.
Mots-clés éditeurs : Abandon, Adoption, Continuité d'être, Culture, Histoire, Identité, Imagination créatrice, Langue maternelle, Mémoire, Passé, Récit, Sécurité de base, Sentiment de soi
Date de mise en ligne : 01/02/2008
https://doi.org/10.3917/imin.018.0179