Article de revue

« J'ai vu la couleur de ses yeux »

Pages 63 à 78

Citer cet article


  • Pradem-Sarinic, M.
(2004). « J'ai vu la couleur de ses yeux » Imaginaire & Inconscient, no 13(1), 63-78. https://doi.org/10.3917/imin.013.0063.

  • Pradem-Sarinic, Marianne.
« “J'ai vu la couleur de ses yeux” ». Imaginaire & Inconscient, 2004/1 no 13, 2004. p.63-78. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-imaginaire-et-inconscient-2004-1-page-63?lang=fr.

  • PRADEM-SARINIC, Marianne,
2004. « J'ai vu la couleur de ses yeux » Imaginaire & Inconscient, 2004/1 no 13, p.63-78. DOI : 10.3917/imin.013.0063. URL : https://shs.cairn.info/revue-imaginaire-et-inconscient-2004-1-page-63?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/imin.013.0063


Notes

  • [1]
    Par convention, tous les mots en italique sont des mots croates ou des traductions de récits et de phrases énoncées d’abord en croate.
  • [2]
    Stipe Mesic est l’actuel président de la République croate.
  • [3]
    Je prends le mot « élément » au sens de « chacune des choses qui entrent dans la composition de quelque chose d’autre ou qu’on assemble pour constituer un ensemble, un composé ». Grand usuel Larousse (1997).
  • [4]
    La normalité est une variable qui est fonction des références employées. Pour un biologiste, l’humain devant naître avec deux bras et deux jambes, il peut considérer que celui qui vient au monde sans cela est un monstre, tout comme pour un intégriste religieux, l’homme qui contrevient à ses principes, peut se voir attribuer ce qualificatif. Pour le Pope serbe d’une petite ville croate, rencontré sur le terrain, les monstres étaient « tous ces Albanais du Kosovo qui ne savent que faire des gosses ».
  • [5]
    Les Anciens Combattants de la Guerre Patriotique.
  • [6]
    Sur ce concept, il est possible de se référer aux travaux de Bruno Latour et Isabelle Stengers.
  • [7]
    Sur la possession, voir Tobie Nathan (2003). « Ethnopsychiatrie, complémentarisme, possession » in Ethnopsy n° 5 : 7-28, Marianne Pradem-Sarinic (2003). « De l’intérêt de reparler des démons » in Ethnopsy n° 5 : 39-52, mais aussi les travaux de Jean Rouch (1989) en Afrique, de Roger Bastide (1958) au Brésil, de E. de Martino (1961) en Italie, etc.
  • [8]
    Le Hodza est un religieux et guérisseur musulman, qui traite les désordres constatés dans la vie d’un homme souvent en appliquant, par diverses méthodes, le Coran (amulettes, fumigations, écritures absorbées, etc.).
  • [9]
    Voir à ce propos le chapitre consacré aux « Actes de paroles dalmates » et particulièrement le passage sur « zakletve » (les serments), dans la thèse citée en bibliographie, pp. 423-435.
  • [10]
    Il est possible de suivre au jour le jour les procès sur le site des Nations Unies : wwww. un. org/ icty.
  • [11]
    Cette réflexion est justifiée puisque l’actuel Premier Ministre croate, Ivica Racan, était le Président de la Ligue communiste jusqu’en 1992.
  • [12]
    American Psychiatric Association (1995). DSM IV. Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (Traduction française 1996), Paris, Masson.
  • [13]
    Françoise Sironi, professeur de Psychopathologie clinique à Paris 8, me fait remarquer qu’en principe ces tests doivent être ré-étalonnés dès lors qu’ils sont soumis à un nouveau public. J’ignore si cela a été fait, mais compte tenu des situations d’urgences vécues aprèsguerre, j’en doute.
  • [14]
    Pour se renseigner sur celle-ci, voir leur site internet : http :// wwww. pearsonassessments. com
  • [15]
    Concept emprunté à Mélanie Klein par R. Gregurek (2000). Posttraumatski stresni poromecaj [Post traumatic stress disorders]. Zagreb : Medecinska naklada.
  • [16]
    Traduction de la question n° 24 de la version croate du MMPI-2, paru chez Naklada slap à Zagreb sous le nom de Minnesota multifazicni inventar licnosti-2, dont les auteurs américains sont S.R. Hathaway et J.C. McKinley ont accordé les droits de reproduction et d’interprétation en langue croate.

1Jure[1] se jette à terre, sa tête dépassant à peine de l’encoignure de la porte. Il tend le cou, défausse ses épaules derrière l’angle du mur. Les jambes écartées, les pieds couchés à plat sur le sol en deux angles droits opposés de part et d’autre de son corps tendu, il rampe fébrilement, épaule le fusil mitrailleur extrait d’un vieux stock. Il s’y accroche des deux mains et, saisi, tire tout le chargeur. « Ta ! Ta ! Taaaa-a ! » fait-il, comme un gosse qui jouerait à la guerre, roule sur le côté dans la poussière, essuie de sa chemise blanche le parquet de planches grises du local de l’Association croate des Invalides de la Guerre Patriotique (HVIDRA). Il se relève, hagard, transpirant sous le regard gêné de ses compagnons, vient vers moi et me souffle au visage :

2

« J’ai vu la couleur de ses yeux. Tu dois comprendre ! J’étais si près de l’ennemi que j’ai vu la couleur de ses yeux et même les petites veines rouges que provoquent l’alcool, dans le blanc... J’ai vu la couleur de ses yeux ».

3Il se rassoie à ma droite, prend une Marlboro light, m’en offre une, l’allume et se tasse sur la chaise de bois.

4L’École des Hautes Études en Sciences Sociales m’a offert une bourse pour mener une recherche sur « les Anciens combattants et les criminels de la Guerre patriotique en Croatie ».

5La Guerre Patriotique est celle qui s’est déroulée de 1991 à 1995 et a donné à la Croatie sa complète autonomie vis-à-vis de la Yougoslavie fédérale et socialiste (SFRJ). Si elle porte ce nom, c’est parce qu’elle est considérée comme l’acte fondateur de la patrie, désirée par une importante majorité de la population. Des élections en juin 1990, puis la proclamation de l’indépendance et de la souveraineté de la Croatie par le Président Franjo Tudjman sur la Place de la République à Zagreb, affirmaient cette tendance. En avril 1991, Stipe Mesic [2] prenait son tour à la tête de la Présidence tournante de la République yougoslave, et ce, tout à fait démocratiquement. Presque immédiatement, la guerre débutait. Elle opposait d’une part, les tenants de l’ancien régime communiste, l’armée fédérale yougoslave très majoritairement serbe et des forces paramilitaires serbes, et d’autre part, les Slovènes, puis les Croates et enfin les Bosniaques.

6Ceux qui se sont battus pendant cette guerre en Croatie forment aujourd’hui une classe d’hommes entre 30 et 50 ans qui souffrent des conséquences des combats, de la rupture avec leurs familles pendant cette période. Ils détiennent le triste record des suicides.

7Si une anthropologue s’intéresse aux vétérans d’une guerre et aux procédés employés pour résoudre leurs difficultés de retour à la vie civile, ce n’est pas tant pour comprendre de quoi souffrent individuellement ces anciens soldats (ce qui est le travail des professionnels de santé, au sens strict, des psychologues, psychiatres et psychothérapeutes) mais pour restituer ce que provoque, dans une société donnée, d’une part, la prise en charge de pathologies dont la cause est attribuée à la participation aux combats et d’autre part, les théories qui président à la mise en place des traitements.

8L’anthropologue doit rendre compréhensible le fait, tel qu’il se présente pour une société donnée, et restituer toutes les forces en présence, antagonistes ou non : forces sociales, religieuses, politiques, historiques, mythiques (au sens de fondatrices), culturelles, linguistiques qui traversent une société donnée. Dans le jeu des tensions et la mise en perspective des éléments [3], la recherche menée depuis février 2003 et actuellement en cours, propose de faire apparaître l’ensemble des façons de faire autour des Anciens combattants en Croatie. La question centrale, à laquelle toute société sortant de guerre doit s’affronter, serait : quels moyens faut-il mettre en œuvre pour faciliter le retour des combattants et guérir leurs plaies, non seulement pour faire la paix sur les frontières d’un territoire, mais aussi à l’intérieur de celles-ci ? Les buts que se fixent la société, ou ceux qui la gouvernent, différent selon les réponses apportées, les techniques, les méthodes et les propositions théoriques faites. Les choix curatifs m’apparaissent de bons indicateurs de l’état actuel de la Croatie, de bons révélateurs de toutes les tensions qui traversent cette toute jeune nation.

9Ce n’est pas parce que je pense que la guerre est monstrueuse que je me suis contrainte à la rédaction de cet article, avec son lot de manifestations obligatoires, sensationnelles, difficiles à supporter. Que Velimir ait les deux jambes coupées, que son poids soit tombé à 37 kg puis grimpé à 90, qu’il ait été dans l’incapacité de dormir plus d’une heure trente chaque nuit, pendant dix ans, ce n’est pas cela qui est monstrueux, ce n’est pas cela qui m’intéresse. En tant que personne, je suis touchée, certes et parfois plus que je ne l’aurais souhaité. Mais l’anthropologue que je suis veut donner plutôt à voir de quelle manière le monstrueux surgit. La guerre en ex-Yougoslavie a fait disparaître une entité politique en quelques mois, a provoqué l’explosion de la construction sociale (communiste, fédérale) établie depuis cinquante ans. La violence de l’événement a été alimentée par une configuration ethnologique spécifique aux Balkans au point que, dans le vocabulaire le mot « balkanisation » sert à désigner la fragmentation des peuples en groupes incapables de négocier. De la conjugaison de ces deux caractéristiques sont nés les monstres.

10Le monstre des Latins était un avertissement des dieux (du latin monere, montrer, désigner, avertir. Monstrum est le nom commun neutre). Lorsque le désordre avait été installé par les hommes, le courroux des dieux se traduisait par l’apparition d’un être dont les caractéristiques choquaient l’habituel ordonnancement de la création. Le monstre venait avertir, prévenir que l’état du monde ne seyait plus aux puissances fondatrices de la société sur lesquels elles exerçaient leur tutelle. Si naissait un veau à deux têtes, il était un monstre, considéré comme signe des dieux. Sur l’aire méditerranéenne, cette idée reste actuelle et il n’est pas rare de rencontrer cette lecture d’événements qui viennent briser le cours normal de la nature. Une photo de veaux siamois nés dans son village en avril 1987 que m’a envoyée un ami marocain, Berbère de l’Atlas, était accompagnée d’un commentaire en ce sens et vient corroborer cette manière de penser le problème du monstrueux.

11J’aurais pu préférer à cette définition du Larousse de 1865, celle du Grand Usuel Larousse de 1997. Elle propose huit définitions dont je retiens les deux premières :

12

« 1. Être vivant présentant une importante malformation.
2. Être fantastique des légendes et de la mythologie. »

13La première définition n’est pas sans intérêt en tant qu’elle pose le principe de la normalité fondant un groupe [4]. La monstruosité résiderait alors dans la structure des rapports sociaux comme en creux de « l’ordre social des choses », comme le négatif de lois, en particulier sociales, construites entre elles comme « ce qui doit être bien ».

14Le second point fait références à des êtres dont il est sous entendu qu’ils n’existent pas. Ils sont des êtres nés des fantasmes, ils sont le produit de l’imagination fertile des hommes, issus des histoires primitives. Ils n’ont d’existence utile qu’en tant qu’image symbolique. Ils sont des métaphores qui n’intéressent que deux publics : les enfants et les spécialistes de l’appareil psychique pour qui les monstres viennent symboliser des angoisses primordiales.

15Si j’ai choisi la définition plus ancienne, ce n’est pas parce qu’elle se serait bonifiée en vieillissant comme le vin, mais parce qu’elle offre du point de vue méthodologique l’avantage de rendre compte à la fois du contexte auquel se réfère le désordre et d’examiner les manifestions monstrueuses telles qu’elles se révèlent chez certains des membres de la société croate actuelle. Envisager le problème du monstrueux sur cette base donne valeur d’avertissement à l’émergence de pathologies caractéristiques dont sont porteurs chacun des cas non résolus de suites de guerre, et oblige à considérer l’état du monde au travers des modalités de traitement des ACGP [5]. La définition choisie inscrit au cahier des charges l’examen de ce qui, des fondations et des forces créatrices de la société croate, se sent mis en péril au point de provoquer la maladie des hommes sans que le remède n’ait été trouvé.

16Pour l’anthropologue, compte la forme que revêt le monstre. S’il l’étudie, il doit l’amener au regard du lecteur pour que celui-ci observe « l’être-signe » dans ses manifestations, évoluant dans le milieu où il a l’habitude de se nourrir, dans « sa niche écologique » [6] et comprenne comment le monstre survit, quels sont ses points faibles, les manières qu’il a de se reproduire ou de pouvoir être combattu.

Qui est le monstre ?

17Le monstre, Jure l’avait rencontré dans la Posavina, à pas plus de 100 kilomètres de son joli village natal, fier d’afficher ses liens avec la France napoléonienne. Jure ne s’était pas lavé depuis vingt jours, lui qui changeait de chemise jusqu’à trois fois par jour. Pris de coliques provoquées par une nourriture impropre à la consommation, par l’eau sale et la trouille, il portait le même slip depuis vingt jours. Souillé déjà à ce point-là, vêtu du T-shirt, du jean et des tennis qu’il avait emporté de la maison, pas même vêtu de l’uniforme, il défendait un bout de village abandonné par ses habitants avec quelques « copains », dit-il. Et il avait rencontré le monstre, il avait « vu la couleur de ses yeux ». Pour comprendre ce que signifie cette phrase, il faut imaginer la distance, déduire la proximité qui lui a permis de voir les détails. Là au bout du fusil, l’iris, la cornée injectée de sang. Lorsque Jure a tiré, c’était pour tuer : « C’était lui ou moi ». Il a tiré et le monstre lui a sauté dessus, l’a aspergé, l’a éclaboussé, l’a envahi, l’a investi. Les yeux sont là, dans ses yeux, sous ses paupières depuis le mois de juillet 1991. Il est au sens propre possédé [7] par celui sur qui il a tiré.

18Dix ans plus tard, en cette matinée de juillet 2003, jeté au plus ras de la terre, sur le parquet sale du local de HVIDRA, il revivait exactement l’événement. Le monstre qu’il avait vu, il m’a obligé à le voir.

19Ce récit est une sorte de prototype. Je l’ai entendu sous de multiples formes, dans de nombreuses variantes de temps, de lieu, de paysage. Il s’agit du récit d’une intense frayeur, d’un fort étonnement, d’une stupéfiante surprise. L’effraction initiale introduit, sur imprime l’existence d’un nouvel être qui métamorphose dès cet instant l’homme qu’il a touché. Marko, par exemple, était dans les montagnes de la Lika. Fervent catholique, il s’était fait le serment de ne tuer personne lorsque les policiers sont venus lui signifier son ordre d’incorporation. Mais il avait vu surgir un jeune serbe sortant, tel le diable de sa boîte, de derrière le rocher, derrière lequel lui-même se tenait, une grenade à la main.

20

« L’autre était aussi surpris que moi. J’avais vu, c’était un gamin. »

21La promesse s’est présentée à son esprit. Il a jeté la grenade dans le ruisseau. Elle a explosé et avec elle les rochers. Ce qui signifie que Marko avait déjà armé la mise à feu. L’autre a eu le bras arraché, des éclats de rocher l’ont blessé un peu partout sur tout le côté gauche.

22

« Il n’était que blessé. Je ne l’avais pas tué. Je l’entends gueuler. »

23Depuis, Marko, instituteur et guérisseur, s’enfonce dans un long parcours de contrition, allant de religieux en religieux, il confesse son manque de parole aux Franciscains, se soumet à la prière des Anges chez le Pope orthodoxe et serbe, se fait purifier chez un hodza[8] musulman dans la montagne. « Il est transformé » constatent pudiquement ses anciens amis ou parents.

24Telle est bien la question. Qui est le monstre ? Ce peut-il que ce soit ce jeune Serbe qui pleure dans l’herbe « en appelant sa mère » ? Ou est-ce l’ennemi (neprijatelji ) dont les yeux rouges de sang révélèrent une nature si parfaitement identique à celle de Jure, celle d’un homme tout aussi fatigué, tout aussi malade, tout aussi souillé ?

25Marko, Dalmate très catholique, qui avait fait serment devant Dieu [9] de « ne pas tuer une de ses créatures », a rencontré un monstre que le jeune Serbe n’a fait que susciter. Ce monstre est un être prêt à tout pour sauver sa peau, et même de revenir sur sa parole. Cette parole « nouée » devant la divinité est plus qu’un simple engagement humain. La trahir expose à la vengeance divine. Je ne développerai pas ici les aspects du serment pour un Dalmate. Lorsque Marko a trahi sa parole, il a agi contre Dieu, il a franchi une invisible frontière. Il a perdu son statut humain, il a contrevenu au commandement « Tu ne tueras point ». Le catholique pourrait pourtant très bien s’accommoder d’avoir tué un orthodoxe, le Croate un Serbe. Mais quelques temps auparavant, Marko apprenait à lire aux petits de son île, il était yougoslave, il soignait des gens, il est un rebelle pour les uns, un héros pour les autres. Dans les successions de rupture, dans les interstices, les déchirures, les métamorphoses ont été précipitées. La guerre a fait basculer le monde sans retour. « Tout ce que l’on croyait avant, n’était plus vrai », dit-il comme bien d’autres. Aucun entraînement militaire, aucune formation politique ne l’avait préparé ni à combattre, ni à voir des églises profanées, les maisons en ruine reprises où « les Serbes faisaient cuire les haricots ou faisaient leurs besoins dans les casseroles », la désolation des campagnes.

26Ce n’est pas parce que Marko a voulu, qu’il a fait cela. Le monstre a agi : lui seul est capable d’une telle vilenie. En quelque sorte, le monstre s’est substitué à lui. Il cherche par tous les moyens à s’en débarrasser, à le faire sortir de lui, à le chasser là où vivent les monstres depuis les origines, dans les gouffres, dans les Abymes, comme le rapportent les antiques récits de voyageurs, comme l’énoncent les prières de libération par les anges (et contre les démons, dont les monstres sont peut être une espèce) auxquelles j’ai assisté avec lui.

27Marko explique son mal très clairement. La peur pour lui n’est que le révélateur du monstre qui sommeillait en lui. Le monstre est une fabrication de dieu, façonné par sa protestation, pétri de pressions multiples : l’esprit du moment historique, les récits de camarades rescapés que les médias reprennent, l’image du camarade yougoslave brisée, le Serbe qui passe de frère obligatoire à celui de Tcheknik, sanguinaire, alcoolique, jouissant du désastre; tout concours à réveiller la Bête qui a dégoupillé avant même de voir, qui a, par conséquent, entendu le bruit que faisait l’autre avant de comprendre qui était présent. L’ennemi a su lui aussi entretenir la peur par des stratégies diaboliques, faites pour transformer les adversaires, laissant par exemple toujours quelques survivants, futurs témoins des atrocités. Toute la vie de Marko consiste aujourd’hui en une quête unique : détacher son destin de celui du monstre. Quels thérapeutes veulent-ils endosser la cuirasse de Saint Georges et le libérer ?

28Jure est dans une autre position. Si l’événement traumatique a révélé le monstre capable de tirer à bout portant, il a surtout permis l’envahissement de l’autre, monstre effrayant qui telle la Méduse, l’a stupéfié de son regard, l’a arrêté à cet instant, joué indéfiniment, jusque sous mes yeux, comme un vieux disque rayé. Souillé déjà par les vingt jours au front précédents, il a subi une première métamorphose qui a fait de l’hôtelier diplômé à Opatija, belle ville balnéaire de la Riviera croate, un animal puant, couvert de fange, ayant perdu toute notion du temps, pas même assuré d’être un soldat régulier.

29La métamorphose qui transforme un simple civil en un guerrier, personne n’a vraiment eu le temps de la faire, pas plus de ce côté que de l’autre, puisque des médecins serbes soignaient les blessés dans les hôpitaux militaires croates. Car, après tout, puisqu’il était impérieux de changer d’être pour survivre, qu’il en soit ainsi et que la métamorphose soit achevée ! Cela n’a pas été possible, cela n’a pas été fait. La Croatie n’était pas prête à combattre, à lever une armée nationale. Rien n’existait quand la guerre a commencé, les seules armes étaient celles « volées » à l’armée yougoslave et payées cependant par les impôts des citoyens croates quelques mois plus tôt encore. Les stratégies militaires pouvaient à peine s’appuyer sur quelques officiers, dont nombreux avaient servi dans l’armée yougoslave.

30Aujourd’hui, les procès du Tribunal International de la Haye [10] réactualisent l’interrogation sur la légitimité à se battre. Les soldats croates n’étaient en ces années 1991-92 que des rebelles, des « terroristes sur mon territoire » argue S. Milosevic. Si une nombreuse faction de la société croate, et pas seulement parmi les Vétérans, dénie toute valeur aux jugements, fait pression sur le gouvernement pour empêcher la livraison des appelés à comparaître, il n’est pas à exclure que ce soit parce que cela remet en cause collectivement le droit à prendre les armes pour la souveraineté de la nation. Qu’est-il advenu du rêve croate pour qu’ils soient jugés ainsi ? Quelle distance entre la société désirée et celle qui a vu le jour ? Quelle justification trouver à l’action guerrière lorsque les participants remarquent que :

31

« Ce sont des anciens communistes qui sont de nouveau au pouvoir. » (Mladen, 53 ans) [11]
ou que

32

« Chaque fois qu’il faut faire des affaires, qu’il y a de l’argent à gagner, ils arrivent à s’entendre entre riches croates et riches serbes. C’est tout la mafia. »

33Le monstre qui induit Jure à reproduire la scène initiale, déclenche, dans le même mouvement, des interrogations sur les promesses faites par les politiques pour un monde meilleur où les richesses auraient circulé de manière plus équitable, où les cartes auraient pu être redistribuées, où ceux qui avaient sacrifié leur vie à l’intérêt collectif se seraient vus reconnus comme des héros, gratifiés de statuts particuliers. Les Vétérans soulignent la différence avec les Anciens de la Seconde Guerre mondiale :

34

« En ce temps-là, les choses étaient claires. Les Partisans se sont battus contre le fascisme, tout le monde savait où était le bien, où était le mal. Leurs enfants ont eu tous les livres gratuits, les nôtres n’ont rien. Ils ont eu des emplois prioritaires dans la fonction publique. Nous, nous sommes dans la rue, sans rien. Nous, maintenant, on nous dit que les Serbes peuvent être de bons partenaires commerciaux. »

35Du même coup, les Anciens Combattants de la Guerre Patriotique, voient les récompenses sonner dans d’autres escarcelles et constatent douloureusement qu’ils sont tenus à l’écart, moqués dans leurs convictions les plus profondes, convictions installées à la fois par l’idéologie politique des premières années 1990 et par leur participation aux combats. Ils se sentent injuriés dans leur honneur, obligés de rassembler les preuves des services rendus à la Nation, de leurs blessures, de subir des tests, suspectés de simuler la souffrance ou d’avoir souffert, avant la guerre, de problèmes psychologiques ou sociaux (chômage, misère). Ils se décrivent dans une position tout à fait contraire à leurs vœux. Les valeurs qu’ils donnent pour avoir été les leurs, ils les voient bafouées par la société nouvelle qui se construit, cherche à intégrer l’Europe en accédant aux demandes des instances internationales comme la livraison de certains militaires à la Cour internationale de la Haye, la mise à pied de 10 000 militaires, pour obéir aux injonctions de l’OTAN de réduire les effectifs de l’armée de métier.

Des grilles pour les monstres

36L’état croate a mis en place toute une série de mesures, a légiféré pour régler la dette qu’il avait envers les combattants. Il a accordé des pensions d’invalidité. Mais personne ne se déclare satisfait de ces mesures : les personnels médicaux qui craignent que ne s’installent les symptomatologies, la classe économique qui en juge la charge financière et matérielle trop lourde, les bénéficiaires qui souhaitent d’autres reconnaissances et rejettent les procédés qui conduisent à l’obtention de sommes, jugées souvent insuffisantes.

37Pour déterminer le taux d’invalidité et le montant des pensions aux soldats souffrant de pathologies psychologiques, regroupées sous le vocable le PTSD (Post Traumatic Stress Disorder), inscrit au DSM IV [12] et emprunté à la psychologie américaine. Dans le DSM IV, l’état de stress post-traumatique est décrit à la fois dans ses causes et ses manifestations. Par événement traumatique, on entend que le sujet a été témoin ou lui-même exposé à des actes entraînant la mort, de graves blessures ou une menace pour l’intégrité physique qui ont provoqué chez le sujet une peur intense, un sentiment d’horreur et d’impuissance. Cet événement est constamment revécu : soit dans la répétition des souvenirs ou dans les rêves, soit dans la sensation irraisonnée que l’événement va se reproduire ou, face à certains éléments rappelant le déroulement du scénario initial, réactualisé dans le sentiment intense de détresse psychique. Le sujet développe alors des stratégies d’évitement pour tout ce qui pourrait le ramener à l’instant initial, que ce soient des pensées, des sentiments, des conversations, des activités, des lieux, des personnes. Il oublie ce qui s’est passé, perd tout intérêt pour des activités importantes, se détache des autres, se sent de plus en plus étranger à sa communauté. Il devient incapable d’éprouver des affects et d’envisager l’avenir. Des symptômes persistants apparaissent « traduisant une activation neurovégétative (ne préexistant pas au traumatisme) ». Il faut qu’au moins deux des symptômes suivants soient rassemblés pour que le diagnostic puisse être fait : difficulté d’endormissement ou sommeil interrompu, irritabilité ou accès de colère, difficultés de concentration, hyper vigilance, réaction de sursaut exagérée. Lorsque ces perturbations durent plus d’un mois et qu’une souffrance cliniquement observable apparaît ou que les fonctionnements sociaux, professionnels ou affectifs ne se font plus, alors le sujet est susceptible de souffrir de PTSD (Post Traumatic Stress Disorder). L’ouvrage psychiatrique de référence note que les manifestations peuvent être aiguës (moins de trois mois), chroniques (de trois mois et plus) ou différées (six mois après la source du stress).

38Les autorités gouvernementales et les instances médicales croates ont repris un test américain lui aussi, le MMPI-2 ou Mississipi Scale. Ce test est très contesté par ceux qui ont eu à le subir, une première fois pour évaluer leurs désordres et obtenir des subsides, une seconde fois lors de la récente « révision » pour revoir les diagnostics et les montants y afférant.

39Le test MMPI-2, dans ses interrogatoires, élabore un schéma universel des réactions au traumatisme [13]. Si le patient évoque les « mauvais esprits », l’autorité compétente au dépouillement suppose, lorsque la réponse cochée est « juste », que le soi-disant possédé est bien psychotique, et très certainement, que la guerre n’a fait qu’aggraver le symptôme. L’interviewé qui aurait une telle sensation, n’irait pas la partager. En conséquence, une voie de guérison resterait inexplorable. Le sujet répondra « non-juste » et se coupera du même coup de son monde, celui pour lequel il a combattu, celui qu’il pratique à l’église, celui qui parfois l’amène chez le guérisseur. S’il veut être soigné, il devra se plier au modèle explicatif du psychiatre. Les Vétérans savent que cela va toujours avec un traitement médicamenteux que j’ai entendu critiquer d’une grande quantité de façons (effets, dépendance, impuissance, somnolence, impatiences, etc.), alors que ce qu’ils expriment est le désir de retourner à leur dignité d’hommes.

40La certitude d’être suspectés de tromperie telle que la ressentent les Anciens combattants, tient aux modes de passation des tests. Mais aussi à la théorie sous-jacente à ceux-là. La protestation s’appuie sur la théorie que contient en elle-même la classification des résultats au MMPI-2. Pearson’s Assesment [14], société américaine qui diffuse, dans le monde entier, la batterie de 567 questions et les grilles de lecture du test propose 5 stades de désordre post-traumatique, désignés par les lettres P-A-I-N-0, le zéro figurant la réaction normale au traumatisme et la santé mentale, le P figurant la réaction la plus importante au traumatisme, la pathologie la plus affirmée. Pour cette catégorie, il est souligné que l’on retrouve des manifestations d’autant plus affirmées du traumatisme que les sujets appartiennent « à des classes sociales inférieures et les moins éduquées, sans situation professionnelle ou ayant les recettes mensuelles les plus faibles ». Les Anciens combattants ne sont absolument pas dupes de la pensée qui est formée à leur propos. Ce n’est pas la guerre qui est à l’origine de leur mal mais bien ce qu’ils sont au fond, des êtres méprisables du fait de leurs origines sociales. Les voilà encore une fois renvoyés du côté des monstres.

41Des Anciens combattants ont souligné à mon intention les propositions qui leur semblent injurieuses.

42

« Ils nous prennent pour des idiots. Qu’est-ce qu’ils croient ? Quand ils nous demandent si nous aimions jouer à la poupée quand nous étions petits ou si nous avons souvent rêvé d’être une femme, croient-ils que nous ne savons pas qu’ils nous prennent pour des pédés ? »

43Remettre en cause leur identité sexuelle revient, pour eux, à remettre en cause tous les fondements identitaires.

44

« Demander à un Croate s’il pense que l’homme doit être la tête de la famille, c’est faire exprès pour le coincer. S’il répond “oui”, il passe pour un arriéré, un macho, un gars coincé dans la tradition. Mais s’il répond “non”, il trahit tout ce que nous avons appris depuis que nous sommes petits. »

45Je n’ai pas dans cet article le loisir de développer l’ensemble des points relevés dans le test américain comme autant d’atteintes à la particularité des Croates, à leur singularité ethnique et culturelle et au système de valeurs ancré dans les personnes et qui structuraient leur monde. Si je considère que ce sont des forces qui fonctionnent comme constitutives d’un monde croate spécifique (slave, catholique, villageois, orienté sur la communauté et la famille) et qu’elles sont manœuvrées dans une opération d’annexion visant à les dénaturer, les rendre inactives parce que jugées comme « primitives », alors apparaît la fracture entre des intérêts totalement divergents, entre des normes inconciliables. Lorsque les instances de l’état et les organisations non gouvernementales interviennent (ou n’interviennent pas) auprès des Vétérans, elles défendent, elles aussi un ordre du monde. Les modes d’analyse, les techniques opératoires ne tiennent compte ni des modalités d’expression de la souffrance de chacun des Anciens combattants, ni de l’existence, pourtant vérifiable, de l’ennemi, de l’action et des effets sur la conscience de soi. Les traumatismes sont envisagés comme des problématiques individuelles, liées aux déficits de la petite enfance.

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« Ils m’ont demandé si j’aimais mon père. Mon propre père qui est mort, par-dessus le marché. Si je l’aime ? Mais c’est une injure de supposer le contraire ! » (Drazen, 31 ans)

47Ce qui est évident pour Drazen ne l’est pas du tout pour le médecin psychiatre formé à l’école américaine ou viennoise. Les conflits de la petite enfance, l’impossibilité à intégrer une image d’« assez bon père » [15] expliquent les difficultés à symboliser la violence et à reprendre le cours normal de la vie. Deux visions, deux théories explicatives se heurtent : la première impose de respecter son père, de ne pas s’opposer à lui et d’honorer les morts, de ne pas briser un serment et ne pas souiller la nature humaine, la seconde impose de reconnaître les affects négatifs vis-à-vis de la figure paternelle pour construire son moi. La première vise à faire perdurer les lignées, l’autre vise à renforcer l’ego. La deuxième avec l’appui de toute la société savante et l’oreille des politiques attaque le primitivisme balkanique. La première accuse la seconde de vouloir sa mort et de ne servir qu’une seule puissance, celle de l’argent.

48Si nous faisions fi de la valeur de vérité de l’une et l’autre des propositions, il resterait cependant le rapport de forces entre elles. Lorsque MMPI-2, dans sa version croate interroge :

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« Quelquefois des mauvais esprîts [zli duhovi, en croate sont plutôt des démons] m’envahissent : oui non »[16]

50adoptons la position du Vétéran et cherchons à comprendre quel paradoxe semblent lui proposer les psychiatres.

51Le système de traitement des Anciens Combattants de la Guerre Patriotique mobilise de considérables sommes. La Croatie est dans une situation financière et économique de crise, compte 400 000 chômeurs pour quatre millions et demi d’habitants et doit se reconstruire ou rattraper le retard des infrastructures. Elle a un besoin important d’argent. Son intégration dans la Communauté européenne, les subventions des fonds monétaires internationaux, la nécessité de se faire des alliés économiques, ont entraîné l’entrée d’un grand nombre d’experts étrangers avec les capitaux. Les jeux politiques entre les élites, formées parfois aux mêmes écoles, rendent la circulation des richesses complexe. Les subventions distribuées le sont d’autant plus facilement que l’on est près du centre : recherches financées par les Allemands, programmes de démilitarisation par les Français, formation et projets étudiants pris en charge par les Américains, etc. La puissance financière engagée par les instances internationales ne peut pas être comparée à celle que pourrait opposer un parti adverse, s’il s’était constitué.

52Quant au recensement en nombre des forces, est-il vraiment nécessaire ? Les Vétérans sont éclatés en associations souvent concurrentes (ne fusse que pour obtenir des subventions), isolés pour beaucoup, enfermés chez eux, ils n’ont pas les moyens de s’unir en un pôle de revendication. Les chiffres officiels sont eux-mêmes impossibles à obtenir. Est-il possible que personne dans les institutions croates ne connaisse le nombre exact de pensionnés, de blessés, de diagnostics de PTSD ? En vérité, lorsque des chiffres sortent, ils provoquent des batailles à l’Assemblée, ils sont des enjeux politiques trop difficiles à manier. L’éclatement des groupes de pression, la fragmentation en une constellation d’individus indépendants les uns des autres ne simplifient pas la tâche du recenseur, il est vrai. Mais l’interrogation reste en suspend : la manière de traiter le fait social ne révèle-t-elle pas l’intention des acteurs de faire disparaître du paysage social et politique ses monstres ?

53Un tel avis est fortement ressenti par les Vétérans, « comme s’ils voulaient nous gommer » m’a dit l’un d’eux. Le déni passe par de multiples formes : le maire d’une ville qui dit « Vous vous êtes bien amusés au front, vous avez bu, joué aux cartes », la date de commémoration qui change plusieurs fois, la révision des dossiers, l’absence de rampes d’accès sur les plages de la côte dalmate.

54Personne (ou très peu de personnes) ne remet en cause l’avènement dans le pays de la démocratie, du libéralisme économique, ni l’ouverture résolue sur l’Europe et le commerce mondial. Cependant, cela ne peut être réussi pour un petit nombre seulement, laissant derrière tous ceux qui ne peuvent suivre. Les monstres tels que définis par le Larousse de 1865, vus comme des avertissements du ciel, sont « des êtres organisés dont la conformation diffère notablement des êtres de leur espèce ». Les monstres que j’ai donnés à examiner correspondent bien à ce modèle. Contrairement aux hommes, ils se nourrissent de la souillure, de nourritures impures, boivent l’eau de puits où des morts ont macéré, ils vivent « comme des animaux », ne parlent pas et tuent, non pour protéger l’existence des leurs, mais pour servir un projet de destruction. Je fais l’hypothèse que si des monstres assaillent encore Jure et Marko, qu’ils les tiennent tout entiers, c’est que les hommes qu’ils possèdent n’ont en rien la certitude qu’ils n’ont pas été mis au service de forces négatives visant à réduire à néant ce qui liait les groupes, leurs appartenances sociales et culturelles.

55Qui pourrait apporter une réponse à l’interrogation dont les Anciens combattants sont porteurs sur l’état de la société aux marges de laquelle ils évoluent ? Que doivent être les Croates au début du troisième millénaire ? Ont-ils raison d’être fiers de s’être battus quand certains sont jugés ? Ne sont-ils pas en proie à une nostalgie hors de propos lorsque leurs « poils se hérissent quand l’hymne résonne ou que le drapeau (grb, le blason) flotte » alors que la mondialisation leur offre d’autres références ? Doivent-ils encore affirmer leur identité ou se fondre dans la masse des individus ? Sont-ils fous ? Sont-ils devenus fous à cause de la guerre ou l’étaient-ils avant, porteurs de la folie politique du régime communiste, des tares inhérentes à leur classe sociale, à leurs croyances ? En tous cas, ils éprouvent dans leur chair la certitude d’être rejetés, relégués parce que quelque chose de leur nature est a-normale, qu’elle « diffère notablement » de celle des autres membres de la société.

56Les monstres ne sont pas les malades, mais ce qui les a transformés. Pour Velimir, le monstre était la mine qui l’a fait « se relever de chez les morts », pour Marko, la force obscure qui l’a poussé à renier sa parole, pour Jure la giclée d’humain qui l’a submergé et dont il ne lui reste que les yeux. S’adresser à ces monstres pour les désintégrer serait une assez bonne façon de prendre en compte les forces qui les ont enfantés. Ce travail est complexe, certainement. Pourtant, laisser sommeiller tant de rancune ou oublier les sacrifices, s’avèrent deux solutions peu raisonnables qui mettent en péril les fondations de la jeune République croate. Que deviendrait la société croate si elle refusait la confrontation, si elle ne trouvait pas les ressources pour guérir ses combattants, si elle n’osait regarder dans les yeux les monstres qu’elle a, en partie, fécondés ?

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