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La veille ordinaire en ligne : une pratique informationnelle en émergence

Pages 70 à 79

Citer cet article


  • Canet, F.
(2017). La veille ordinaire en ligne : une pratique informationnelle en émergence. I2D - Information, données & documents, 54(2), 70-79. https://doi.org/10.3917/i2d.172.0070.

  • Canet, Florence.
« La veille ordinaire en ligne : une pratique informationnelle en émergence ». I2D - Information, données & documents, 2017/2 Volume 54, 2017. p.70-79. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-i2d-information-donnees-et-documents-2017-2-page-70?lang=fr.

  • CANET, Florence,
2017. La veille ordinaire en ligne : une pratique informationnelle en émergence. I2D - Information, données & documents, 2017/2 Volume 54, p.70-79. DOI : 10.3917/i2d.172.0070. URL : https://shs.cairn.info/revue-i2d-information-donnees-et-documents-2017-2-page-70?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/i2d.172.0070


Notes

  • [1]
    Nous avons choisi, dans notre recrutement, de mobiliser la capacité des internautes à se déclarer veilleur ou non. Nous envisageons ainsi que la veille puisse exister sans que les individus en aient conscience et ne puissent donc pas reconnaître cette activité.
  • [2]
    La distinction entre expert et novice est difficile à établir dans le cadre de la pratique de veille à cause de l’absence d’un diplôme ou d’un référentiel de veilleur. De fait, nous avons délibérément considéré comme novice un individu qui se déclare être un veilleur novice lors de nos entretiens ou qui déclare ne pas savoir ce qu’est la veille.
Description de l'image par IA : Pilote avec casque devant tableau de bord d'avion avec trois écrans circulaires.
Éric Nosal

1La surveillance de son environnement n’est pas une pratique informationnelle nouvelle : la veille s’est développée en contexte professionnel dès le milieu des années 1990 notamment via l’intelligence économique. Pourtant, de manière plus surprenante, cette pratique informationnelle semble aujourd’hui se développer au cœur des pratiques personnelles, dans la vie quotidienne des internautes [14] et ce, même dans des pratiques « amateur » [18 ; 6]. En effet, le web 2.0 en général et les réseaux sociaux en particulier ont de fortes incidences sur les pratiques informationnelles des internautes en ayant transformé le rapport à l’information [9 ; 25], en facilitant les accès aux flux d’informations [21] et la consommation des biens culturels [15].

2Toutefois, les pratiques effectives des internautes qui surveillent des territoires afférents à leurs passions ordinaires restent difficiles à caractériser. En complément, les études relatives à des pratiques de veille « ordinaire », au sens développé par le courant de recherche anglo-saxon « Everyday life information seeking » (Elis) [41], restent à ce jour limitées. De même, alors que le processus info-communicationnel de veille en contexte professionnel est modélisé dans des travaux en sciences de gestion [2 ; 24] et en sciences de l’information et de la communication ([8] principalement), il n’existe pas, à notre connaissance, de théorisation du processus info-communicationnel de veille ordinaire. Notons toutefois que la notion de curation est à prendre en compte en tant qu’activité de collecte, de capitalisation et de diffusion de l’information supportée par des dispositifs sociotechniques car elle est signalée dans notre revue de littérature comme un tournant vers des pratiques de veille amateur portant sur des passions [12].

3Face à ces constats, notre étude sur les pratiques « ordinaires » de veille en ligne vise à comprendre les pratiques personnelles de surveillance continue et itérative de l’environnement ayant trait à des centres d’intérêt de veilleurs amateurs ou professionnels, novices ou experts, afin de les caractériser et de comprendre les motifs qui sous-tendent cette activité à travers le prisme du courant Everyday life information seeking.

4Face au manque de travaux empiriques, notre dispositif méthodologique repose sur un corpus d’entretiens semi-directifs dont les contenus ont été analysés thématiquement. Trois groupes distincts ont été interrogés sur leurs pratiques personnelles de surveillance d’un environnement en ligne hors d’un contexte professionnel : sept veilleurs professionnels, treize veilleurs amateurs « se sachant veiller » et quatre veilleurs « ne se sachant pas veiller » [1]. Nous préciserons tout d’abord les concepts de pratiques informationnelles « ordinaires » et de curation, puis ceux de motifs informationnels et sociaux. Nous préciserons ensuite notre dispositif méthodologique en soulignant l’originalité de notre recrutement, pour enfin présenter nos résultats.

1 – La veille : un processus informationnel doublé d’un processus de surveillance

Le processus informationnel de veille en contexte professionnel

5Les travaux en sciences de gestion et en sciences de l’information et de la communication considèrent les veilleurs professionnels comme un groupe d’experts, travaillant dans un contexte particulier, avec une commande précise au sein d’un environnement et avec des finalités connues.

6En science de la gestion, la veille est une pratique professionnelle intégrée dans une pratique info-communicationnelle plus large avec une finalité stratégique. Le processus informationnel est intégré dans un processus communicationnel, lui-même envisagé dans une perspective décisionnelle [24]. Le processus de veille est alors un moyen d’accéder à des informations qui sont ensuite communiquées à un tiers qui prend une décision en conséquence. La majorité des modèles retient six étapes pour ce processus informationnel (ciblage, recherche, sélection, diffusion, stockage et exploitation). L’impératif de diffusion est souligné dans la définition de la pratique de veille dans Le dictionnaire de l’information [5].

Les pratiques informationnelles « ordinaires »

7Nos travaux s’inscrivent dans le courant de la sociologie des usages au sens de Flichy [19] : « Étudier les usages des TIC est moins observer ce que chacun fait avec un objet technique, qu’examiner comment les interactions sociales se construisent à travers la technique aussi bien pour s’en emparer que pour agir dans nos sociétés ». Ils s’inscrivent également dans la continuité des travaux de Savolainen [41] qui sont pionniers dans l’exploration des pratiques informationnelles actives et passives hors du champ professionnel, c’est-à-dire en contexte ordinaire (Everyday life information seeking). Ces travaux caractérisent des pratiques informelles d’individus considérés comme des entités spécifiques et différentes en fonction d’un contexte social, culturel, cognitif, économique.

8Dans ce cadre de recherche, McKenzie [32] met notamment en exergue, dans les pratiques informationnelles de femmes enceintes de jumeaux, une activité de veille passive hors ligne. Plus récemment, un nombre restreint d’études en sciences de l’information et de la communication signalent des pratiques de veille amateur chez les étudiants de master [44], les agriculteurs [16] ou les architectes et éco-constructeurs [28] sans toutefois expliciter le processus informationnel en œuvre ou les motifs de ces groupes sociaux.

9Ces résultats nous alertent ainsi sur la possibilité que la pratique de veille puisse ainsi trouver une place hors d’une pratique professionnelle et d’une expertise informationnelle.

La curation : une pratique de veille ordinaire ?

10Afin de préciser la pratique ordinaire de veille en ligne, nous éclairerons la notion de « curation » qui lui est souvent associée pour évoquer des pratiques info-communicationnelles 2.0.

11La curation apparaît en 2009 dans les sphères du marketing, pour ensuite être publicisée par des influenceurs, notamment grâce à l’évocation de plateformes dites de curation (Scoop.it, Pinterest, par exemple) qui permettent aux internautes, veilleurs professionnels ou non, de collecter, sélectionner et partager de l’information en ligne. Plus précisément, la curation est définie en sciences de l’information et de la communication comme un moyen de « repérer divers contenus numériques en fonction d’une thématique donnée, de sélectionner et filtrer les plus pertinents, de les organiser, de les structurer à travers un dispositif de scénographie et d’en favoriser la diffusion » [36]. La curation est ainsi une pratique informationnelle dépendante d’une plateforme de diffusion en ligne qui regroupe et automatise, grâce aux technologies 2.0, plusieurs activités informationnelles déjà existantes (collecte, tri, sélection, annotation, indexation, diffusion), et qui les rend accessibles à des internautes veilleurs amateurs novices. Le PDG de Scoop.it souligne d’ailleurs que la moitié de ses clients ne sont pas des professionnels et que leurs comptes correspondent à leurs passions [40]. Les travaux scientifiques récents confirment cet engouement des amateurs [18] pour ces plateformes variées [12 ; 22]. Ils restent toutefois peu nombreux et techno-centrés.

12Afin d’éclairer la porosité de ces deux pratiques info-communicationnelles, C. Alloing oppose veille et curation [3], en reprenant les étapes du processus informationnel de veille de l’Afnor [1]. Dans une approche conceptuelle, il souligne certaines différences fortes. Ainsi, des étapes du processus informationnel de veille comme l’archivage et l’analyse sont optionnelles dans la curation. C. Alloing oppose également le veilleur, qu’il considère comme un professionnel expert commandité au sein d’un système objectivé, au curateur autonome souvent amateur et novice et empreint de subjectivité : alors que le veilleur professionnel fait appel à son expertise informationnelle pour sélectionner des sources dans un souci d’objectivité et d’exhaustivité, le curateur privilégie par exemple des critères affinitaires.

13Les plateformes de curation ont permis à des internautes ordinaires d’accéder à des activités informationnelles souvent réservées aux experts ou aux professionnels. Inscrite dans un cadre de démocratisation des pratiques informationnelles via Internet et le web social, la curation permet aux internautes de s’émanciper des médiateurs informationnels experts et de s’autonomiser en facilitant un accès aux flux d’informations. En complément, les facilités de diffusion offertes par ces plateformes libèrent les pratiques expressives de chacun. Pourtant, D. Cardon [7] évoque la curation comme une « nouvelle mode déjà démodée ».

14Il nous semble toutefois nécessaire de prendre le temps d’asseoir la notion de veille « ordinaire » et de lui donner un cadre d’analyse permettant notamment d’interroger les mécanismes et les effets des plateformes de curation dans la diffusion d’une pratique informationnelle plus large qu’est la veille.

2 – De l’émergence de motifs de veille ordinaire

15Afin d’appréhender les motivations des veilleurs amateurs et professionnels dans l’exercice de leurs pratiques « ordinaires » de veille en ligne, nous avons pris appui sur le courant fonctionnaliste de la sociologie des médias et, notamment, sur la théorie des « uses and gratifications » qui montre que le public est actif et capable de choisir des médias et des outils en adéquation avec ses besoins et des motifs personnels. Nous positionnons l’usager au cœur de ses pratiques afin d’en comprendre les motifs.

Des motifs informationnels

16Dans la lignée des travaux de E. Katz [26] sur les besoins sociaux et psychologiques des usagers des médias, D. McQuail [33] retient quatre motifs d’usage des médias perçus positivement par les individus : se divertir ; développer ses relations sociales ; développer son identité personnelle et s’informer (recherche d’information, satisfaction de la curiosité, apprentissage). Dans cette perspective, S. Proulx promeut le fait qu’il n’est pas certain que le désir « d’autonomie médiatique » exprimé par certains individus soit réellement lié à un désir de prise de parole politique mais plutôt à « une logique médiatique consommationniste » [38]. L’actualité fournit alors un cadre de discussion avec les collègues [4], répond à un plaisir et participe au développement personnel et social. Dans leurs travaux sur l’appropriation de l’information dans les classes sociales supérieures, J.-B. Comby et ses collègues [10] révèlent une consommation critique et alerte des médias justifiée par une volonté d’être toujours « en prise » avec l’actualité. Très récemment, S. Proulx rend compte des pratiques informationnelles d’individus québécois en soulignant leur motivation à rester informés professionnellement [39]. Enfin, citons un article américain qui restitue des résultats obtenus après entretien auprès de vingt usagers de Pinterest qui motivent cet usage par une volonté de découvrir des nouveautés, d’apprendre, d’exposer ses centres d’intérêt et de favoriser son développement personnel [30].

Une dimension sociale

17Par ailleurs, dans une perspective expressiviste, J. Denouël [14] promeut la veille « ordinaire » comme un processus de subjectivisation qui permet une indexation visible dans un agencement personnel des informations ; publier en ligne le fruit de sa veille sur ses centres d’intérêt permet de parler de soi alors que, de son côté, L. Merzeau [34] envisage plutôt le produit de veille comme une trace et le veilleur comme un homme « redocumentarisé » qui partage sa mémoire dans un acte de partage citoyen de « patrimonialisation des traces ».

18Ainsi, motifs personnels, motifs sociaux et motifs informationnels peuvent se compléter, s’associer dans des pratiques informationnelles « ordinaires ». L’individuation de l’accès à l’information permet donc aux usagers de se distraire, s’informer, apprendre dans une dynamique de développement professionnel et personnel, de partager de l’information à des fins d’altruisme ou de militantisme.

3 – Une étude empirique et un dispositif méthodologique qualitatif

19L’objectif de notre recherche est d’observer les pratiques actuelles de veille sur Internet pour caractériser leurs évolutions récentes, notamment celles liées à l’évolution des publics et des environnements afin d’éclairer les pratiques individuelles « ordinaires » des internautes veilleurs professionnels et amateurs, experts ou novices.

20Dans cette perspective, nous avons privilégié une approche qualitative et la méthode de l’entretien semi-directif pour recueillir des informations donnant accès à des représentations et des épisodes vécus et restitués par les participants. La double subjectivité du regard réflexif de l’interviewé sur son activité et du passage du registre procédural au registre déclaratif nous paraît particulièrement intéressante pour saisir des usages en mutation. Prenant appui sur un guide d’entretien, nous avons mobilisé la méthode dite des « incidents critiques ». Utilisée en psychologie puis reprise en sciences de l’information et de la communication [17], elle facilite l’étude d’événements significatifs en conduisant l’interviewé à se remémorer un évènement particulier pour l’amener à ancrer plus fermement son témoignage dans la réalité de sa pratique.

Répartition des participants dans les deux groupes « veilleurs amateurs » et « veilleurs professionnels »

Description de l'image par IA : Deux groupes de professionnels et trois groupes d'amateurs, avec des descriptions de participants auto-déclarés sur Twitter.

Répartition des participants dans les deux groupes « veilleurs amateurs » et « veilleurs professionnels »

21Nous avons recruté des participants professionnels et amateurs « se sachant veiller » sur le réseau social Twitter, identifié par les prescripteurs comme un outil de veille pertinent [35 ; 13] et souvent utilisé à cette fin. Nous avons retenu le filtre de l’auto-déclaration pour accéder à des usagers qui ont mentionné les termes « veille », « veilleur » dans la courte biographie visible sur leur profil. En effet, nous pensons qu’employer sciemment dans son « identité déclarée » [20] ces mots clefs est le signe d’une volonté de mettre en avant une pratique connue et assumée. Souhaitant prendre la mesure de la pratique de curation dans les pratiques de veille actuelles, nous avons également recensé les profils mentionnant les termes « curateur » ou « curation ». Ces derniers sont finalement peu nombreux et nous avons retenu deux participants. Après les entretiens, nous avons décidé de ne pas isoler ce corpus et de l’intégrer dans le corpus des amateurs « se déclarant veilleur ».

22En complément de ces deux premiers groupes, nous avons recruté, grâce à des connaissances, un groupe d’internautes qui ne se disent pas veilleurs, en envisageant qu’ils puissent avoir une pratique de veille sans le savoir, à la manière de monsieur Jourdain. En effet, la relative rareté des travaux sur les pratiques informationnelles de veille amateur nous a conduit à envisager la veille comme un processus finalement peu connu des internautes.

23Nous avons interrogé sept veilleurs professionnels et dix-sept veilleurs amateurs sur leurs pratiques personnelles et autonomes de veille. Afin de distinguer les deux groupes, nous retenons les critères suivants : les professionnels sont rémunérés pour une mission de veille au sein d’une entreprise ou d’une organisation et ils ont une expertise informationnelle relative à la pratique professionnelle de veille. En regard, les amateurs sont des individus autonomes, bénévoles et qui font de la veille à partir de motivations qui leur sont propres [18]. Ils sont plus ou moins novices et peuvent témoigner d’une expertise proche de celle des professionnels [18]. Dans ce groupe, nous distinguons les amateurs « se sachant veiller » (n = 13) et ceux « ne se sachant pas veiller » (n=4).

24Au moment des interviews, sept veilleurs sont dans la tranche d’âge 20-30 ans, huit ont entre 30 et 40 ans, quatre ont entre 40 et 50 ans, et cinq ont entre 50 et 60 ans. Les participants s’inscrivent dans des contextes d’exercice et de niveaux d’étude variés. Ils sont veilleurs professionnels, étudiants, retraité, sans emploi ou exercent une activité professionnelle sans lien avec la veille ; ils sont titulaires d’un bac, d’une licence, d’un master ou sans diplôme. Nous disposons ainsi d’un échantillon contrasté, apprécié dans l’approche qualitative.

25Afin de traiter les données prélevées lors d’entretiens, nous avons privilégié la méthode de l’analyse thématique qui est particulièrement bien adaptée pour les recherches à caractère exploratoire. Le traitement des données a constitué dans la comparaison des pratiques de veille personnelle exercées par des veilleurs professionnels, des pratiques de veille personnelle exercées par des amateurs se sachant veiller, des pratiques de veille personnelle exercées par des amateurs ne se sachant pas veiller.

4 – Résultats

Un processus info-communicationnel renouvelé

26L’analyse des discours de veilleurs professionnels et amateurs sur la surveillance autonome de centres d’intérêt personnels sur Internet nous a permis de légitimer une pratique de veille « ordinaire » et de repérer des écarts et des similitudes entre des pratiques de veilleurs amateurs et professionnels, de novices et d’experts informationnels. Ainsi, les treize veilleurs « se sachant veiller » interrogés disent de manière éclairée faire de « la veille » (78 mentions). Par contre, les mentions spontanées de pratiques de curation (11 mentions) sont moins nombreuses et elles sont principalement associées par les amateurs à l’utilisation de l’outil Scoop.it (9 mentions).

Une surveillance continue et itérative de ses centres d’intérêt effective

27Les dix-sept participants amateurs (se sachant veiller ou ne le sachant pas) témoignent de pratiques autonomes de surveillance de l’environnement en ligne. Ils naviguent en ligne en continu, de manière bénévole à partir de besoins informationnels propres, principalement en lien avec leurs loisirs (l’actualité, le Japon, la musique, la cuisine, les tatouages, la mode, le « do it yourself » par exemple). Les propos de Nicole (amateur ne se sachant pas veiller) précisent la motivation personnelle des veilleurs à effectuer cette veille ordinaire : « Instagram est un moyen pour moi de découvrir régulièrement des choses qui m’intéressent par rapport à la mode, aux voyages, aux tatouages, aux sacs à mains, aux chaussures… […] Le matin [avec] les applications des journaux, ça me permet aussi de me tenir au courant de ce qui se passe ».

28Les répondants soulignent particulièrement le caractère plaisant qu’ils associent à cette pratique informationnelle comme en témoigne les propose de Florent (amateur se sachant veiller) : « La veille est vraiment un hobby pour agréger de l’information que je choisis ». En regard, les professionnels veilleurs insistent sur le transfert de pratiques qu’ils ont mis en œuvre comme en attestent les propos de Madeleine : « C’est une habitude pro qui a glissé sur la partie personnelle de mon temps. Je veille sur des thématiques différentes, qui me correspondent et répondent à mes besoins ».

29La pratique de veille « ordinaire » se déroule sur un temps personnel. Elle est souvent une activité concomitante, parfois furtive du fait de son caractère nomade. Pourtant, l’aspect ininterrompu de la veille est très présent dans les propos et la fréquence des pratiques révèle de véritables routines : plusieurs fois par jour, une fois par semaine, sur le temps du repas, du lever ou du coucher ou sur les temps de transport. Benjamin (amateur se sachant veiller) reconnaît avoir « un rythme : le matin au petit déj, le soir au coucher, cela représente au moins deux à trois heures de veille par jour ». De fait, les amateurs se sachant veiller et les professionnels investissent leurs pratiques « ordinaires » dans une intensité forte sur un temps long alors que les amateurs ne se sachant pas veiller ont une approche plus interstitielle.

30Les termes relatifs aux outils, à la navigation, à la sélection des sources et à la collecte d’informations sont nombreux (78 mentions) dans les propos de tous les participants. Les amateurs se sachant veiller et les professionnels emploient ainsi des termes qui correspondent aux étapes du processus info-communicationnel : « surveiller », « faire du suivi », « agréger », « sélectionner des sources », « collecter », « analyser », « traiter », « stocker », « indexer » « diffuser ». Par contre, les mentions spontanées du terme « curation » sont moins nombreuses (11 mentions) et associées à l’utilisation de l’outil Scoop.it. En regard, même si le processus de veille est moins explicite dans les propos des amateurs ne se sachant pas veiller, En regard de ces pratiques connues et assumées, les quatre participants amateurs ne se sachant pas veilleurs ne connaissent pas, ou de manière très imprécise la pratique de veille. Ils n’utilisent pas le terme de veille spontanément lors de nos échanges. Lorsque nous leur posons la question : « Est ce que vous avez la sensation de faire de la veille ? », leurs réponses attestent d’une absence de connaissance de cette pratique informationnelle comme le souligne les propos de Françoise (veilleuse amateur ne se sachant pas veiller) : « De la veille ? Non… En fait, je ne sais pas ce que c’est. Je ne connais pas la définition de ce mot. Heu, j’ai l’impression que c’est une recherche sur une thématique que l’on choisit et qui va durer… C’est ça ? ». Pourtant, ils mettent toutefois en place des stratégies pour « se tenir informé de manière régulière », collecter de l’information de manière continue, suivre des sources de manière plus ou moins automatisée et rester en alerte avec des thématiques de prédilection. L’effet monsieur Jourdain dont nous faisions l’hypothèse se confirme donc.

31Nos participants amateurs se sachant veiller ou non témoignent de pratiques de navigation continues et itératives manuelles (technique du pull) et/ou automatisées (technique du push) et donc facilitées par les technologies du numérique. De manière intéressante, les deux stratégies sont utilisées de manière complémentaire par les veilleurs afin de pouvoir suivre les sources qu’ils apprécient. Autrement dit, s’il n’est pas possible de collecter des informations d’une source jugée intéressante de manière automatique, alors le veilleur préférera consulter la source de manière manuelle. Hélène (amateur ne se sachant pas veiller) nous explique ainsi plus précisément ses stratégies de navigation. Elle associe une collecte automatisée grâce à l’usage d’une plateforme sociale et une navigation récurrente manuelle sur des sites favoris : « Je me suis abonnée à des tableaux sur Pinterest […] car je trouvais cela vraiment bien de recevoir des trucs qui m’intéressent automatiquement. [C’est-à-dire] avoir accès à des images qui me plaisent et que je peux récupérer pour moi facilement […] car comme ça l’information elle vient à moi en fait, toute seule … tout le temps. » En complément, elle ajoute : « J’ai aussi des sites de recherche favoris en arts, je ne les ai même pas rentrés dans mes favoris. Ils sont tellement favoris que je tape directement l’adresse dans la barre d’url pour consulter régulièrement les nouveautés. »

32Notons que les termes relatifs au traitement et à l’analyse sont plus rares dans les discours des participants. Cependant, ils utilisent des hashtags, mettent en favoris des tweets qu’ils sauvegardent, commentent les informations diffusées. Dès lors, les étapes de traitement et d’analyse sont effectives mais ne sont pas envisagées par les participants comme relevant d’un traitement documentaire.

Surveiller, collecter et garder pour soi

33À la différence du processus info-communicationnel de veille professionnelle modélisé par l’Afnor [1], les participants amateurs et professionnels ne diffusent par systématiquement le produit de leur veille. Nous retenons le terme de « veille pour soi » pour ce résultat inédit. Plusieurs arguments justifient ce choix, notamment le caractère trop spécifique ou trop intime de l’information.

34Pourtant, même s’il n’est pas diffusé, le produit de veille « ordinaire » est thésaurisé afin de le rendre disponible et facile d’accès via une bibliothèque personnelle. Plusieurs stratégies sont mobilisées : de la simple sauvegarde hors ligne, en passant par un classement chronologique assisté par des outils du web social, jusqu’à un classement en ligne, plus personnalisé et souvent accompagné d’une indexation. La profondeur du classement est fonction de l’outil utilisé, de l’expertise informationnelle du veilleur, de son expérience et de l’usage qu’il projette de faire de l’information.

Le partage de sa veille en ligne

35Les modalités et la volonté de diffusion du produit de veille « ordinaire » sont très hétérogènes chez les participants. Le partage diffère d’un veilleur à un autre, mais aussi chez un même veilleur en fonction de l’information collectée (estimée plus ou moins intime, par exemple). Philippe garde pour lui les informations relatives à ses recherches dans le cadre de ses études en master ; André (professionnel, exerçant une veille personnelle) précise qu’il « a moins cette volonté de diffuser vers l’extérieur ces infos [sur le BMX]. Elles sont pour moi, j’ai pas spécialement besoin de les diffuser systématiquement. »

36En complément, les modalités de partage sont variées et variables (partage confidentiel, partage off line, partage on line). Certains veilleurs ne partagent pas d’information en ligne sur les réseaux sociaux, ou de manière très rare. Pourtant, ces veilleurs que nous nommons « silencieux » sur les réseaux partagent le produit de leur veille hors ligne (adresses directes par mail, SMS ou échange oral). Ces adresses directes et plus confidentielles correspondent à la volonté de ne pas s’exposer sur les réseaux (soi-même ou l’information à diffuser) mais aussi à la volonté de transmettre efficacement l’information afin qu’elle puisse toucher la personne ciblée de manière personnalisée.

37Pour certains veilleurs, le partage est effectif et délibéré mais ne correspond finalement pas à une intention première. La diffusion est alors un effet secondaire non recherché et inhérent à l’usage d’un réseau social. Les veilleurs ne se sachant pas veiller sont généralement plus réservés par rapport à la diffusion en ligne de leur veille.

38Cette hétérogénéité des pratiques invite à qualifier les pratiques des participants selon l’échelle suivante : « veilleur silencieux » qui surveille mais qui ne diffuse pas, « veilleur manifeste » qui surveille, capitalise et partage et « veilleur expressif » qui surveille, partage et commente. Notons que ces pratiques peuvent d’ailleurs être combinées par un même veilleur selon sa thématique de surveillance, par exemple.

Des besoins d’information sui generis dans les pratiques « ordinaires »

39Les propos des veilleurs amateurs et professionnels relatifs à l’initialisation du processus informationnel de leurs pratiques « ordinaires » contrastent avec les modélisations du processus professionnel [1]. En effet, la veille « ordinaire » étant une pratique autonome, les veilleurs indépendants sont émancipés d’un commanditaire qui exprime ses besoins. De fait, le processus informationnel de veille « ordinaire » ne s’initie pas à partir de la commande d’un tiers mais à partir de besoins informationnels propres que nous nommons sui generis. Nous constatons une diversité de ces besoins informationnels qui peuvent être précis, flous, multiples et qui donnent lieu à des pratiques de veille plus ou moins actives. Notons toutefois que les pratiques passives semblent plus répandues.

Des niveaux d’expertise informationnelles hétérogènes

40Les veilleurs professionnels soulignent un transfert de leurs compétences professionnelles à des fins personnelles, en se déclarant toutefois moins rigoureux. En regard, les participants amateurs se déclarent novices informationnels et, parfois, novices en technologies numériques [2]. Ils s’auto-forment, expérimentent en tâtonnant, en reproduisant les pratiques observées chez des pairs ou en se nourrissant d’informations relatives à la veille qu’ils mettent en application. L’apprentissage est ainsi souvent déclaré par nos participants comme empirique (38 mentions amateur se sachant veiller). Florent (amateur se sachant veiller) : « Je suis un veilleur autodidacte car je me suis formé sur le tas avec le temps, beaucoup par essai erreur, c’est un processus qui a duré de nombreuses années ». De manière intéressante, nous constatons que les veilleurs amateurs sont en capacité d’atteindre alors parfois une expertise Pro-Am [18]. De manière plus précise, Arielle (professionnelle, exerçant une veille professionnelle) et Fabien (amateur se sachant veiller) ont mis en place des stratégies de navigations itératives et continues sensiblement identiques que nous allons développer. Arielle consulte régulièrement des sites favoris lors d’une navigation itérative et continue de type pull, qu’elle associe à un fil d’actualités Twitter, un lecteur de flux RSS et l’abonnement à des lettres d’actualité. En regard, Fabien a mis en place une alerte Google, qu’il associe aux mêmes dispositifs d’accès qu’Arielle. De fait, Fabien qui se déclare novice témoigne finalement de pratiques proches de celles de veilleurs experts et professionnels tant dans le nombre élevé de modalités d’accès retenus que dans la complexité des outils utilisés.

Deux motifs informationnels principaux

41Dépassant la seule dimension expressive, les participants veilleurs amateurs et veilleurs professionnels mettent en relief dans leurs propos deux principaux motifs informationnels légitimant leurs pratiques « ordinaires » de veille.

Une autonomisation accrue de la consommation d’information

42Les veilleurs amateurs et professionnels s’accordent pour dire que l’utilité espérée de l’information dans leurs pratiques « ordinaires » de veille répond d’abord à une ambition globale du type « se tenir informé de manière régulière et facilitée ». Le gain estimé par les participants choisissant de faire une veille « ordinaire » est alors exprimé en termes de facilité d’un accès centralisé, de gain de temps, de réduction des coûts cognitifs et d’autonomie d’accès. Tous les veilleurs, et particulièrement les amateurs, insistent ainsi sur l’aspect passif et sans effort qu’ils affectionnent : une fois les outils choisis pour un accès automatisé centralisé et les sources sélectionnées, le veilleur n’a plus le sentiment d’avoir besoin de valider une information qui « arrive toute seule ». Le caractère expert ou novice informationnel influence la vision de la veille comme une pratique plus simple que celle de la recherche d’information.

43En complément, la phase de capitalisation de ce processus informationnel est sublimée par une volonté de thésauriser des pépites pour un éventuel besoin à venir. Les informations sont donc collectées et stockées dans une volonté forte de se constituer une bibliothèque personnelle, comme nous l’avons vu précédemment, afin d’éviter de futures recherches sur le Web. Cette action de capitalisation est un motif informationnel revendiqué avec insistance par les participants.

Une visée de développement personnel

44Les propos des participants mettent en exergue que la pratique de veille « ordinaire » est pour eux un moyen de mettre à jour leurs connaissances ou d’en acquérir de nouvelles. De manière très fréquente, la curiosité est une qualité humaine associée par les veilleurs à ces motifs d’apprentissage. Que ce soit pour l’acquisition de connaissances nouvelles ou pour un renforcement, les veilleurs apprécient le fait de pouvoir accéder facilement à des informations nombreuses et variées, actualisées et diffusées notamment par des experts ou par la mise en réseau d’informations via des communautés de partage.

5 – Discussion

45Les pratiques « ordinaires » de veille rassemblent les veilleurs amateurs et professionnels dans une surveillance continue et itérative de leurs centres d’intérêt sur un temps personnel. Les résultats confirment plusieurs travaux [14 ;16 ; 28 ; 31] qui ont déjà mis en avant ces pratiques informationnelles mais sans toutefois les caractériser en tant que « pratique de veille ordinaire », ce que notre étude empirique nous permet de faire.

46De manière inédite, le processus informationnel de veille « ordinaire » ne repose pas sur la commande d’un tiers [1 ; 2] mais s’initie à partir d’un besoin informationnel propre au veilleur que nous nommons « sui generis ». En outre, notre étude met en exergue la pratique de veille « pour soi » qui correspond à une collecte d’informations qui ne sont pas diffusées. Cette pratique de « veille pour soi » bouscule alors le processus info-communicationnel tel qu’il est défini dans les pratiques professionnelles, rompant ainsi avec l’impératif de diffusion [5].

47Les résultats attestent d’une diversification des pratiques, des contextes de surveillance et des statuts des veilleurs. Plus précisément, la pratique de veille « ordinaire » s’accompagne d’une diversification des profils des usagers professionnels et amateurs, experts ou novices, qui ne sont pas forcément formés aux stratégies de recherche d’information et sont pourtant susceptibles d’utiliser plusieurs stratégies de recherche [42]. Les novices informationnels peuvent alors accéder à cette pratique, leur expertise des systèmes et les connaissances qu’ils ont dans le domaine leur permettant de dépasser ces limites, de les contourner et ensuite de progresser de manière empirique. Ils acquièrent une expérience de veille par tâtonnement ou par acquisition de connaissances en faisant une veille sur la veille notamment. Certains des participants amateurs, parmi les plus passionnés ou assidus, témoignent de pratiques informationnelles très proches voire similaires de celles des professionnels, atteignant alors le statut de « Pro-Am » [18].

48La dimension expressive de la veille [14] est manifeste dans les propos des participants et dans nos observations de leurs pratiques agissantes [20] ; pourtant, le motif premier des participants est informationnel et non pas communicationnel. La dimension stratégique et décisionnelle [23] de la veille professionnelle est éclipsée au profit de motifs s’inscrivant dans la lignée des travaux sur les besoins sociaux et psychologiques des utilisateurs des médias. L’environnement à surveiller est jugé plus fertile que menaçant [1 ; 2] et l’utilité espérée de l’information répond alors à une ambition globale du type « se tenir informé ». L’aspiration à un agir autonome [38] dans la veille « ordinaire » se traduit sur le mode d’une consommation informationnelle personnalisée qui correspond à l’idée de pouvoir déceler des informations dans un bruit informationnel élevé. Les veilleurs interrogés envisagent ainsi leur veille comme une porte d’entrée sur un web personnalisé grâce à un choix méthodique de sources au sein de « dispositifs multipoints de recherche et collecte » [14] qu’ils intègrent dans leurs procédures personnelles et routinières de traitement des informations.

49Un second motif informationnel correspond à une volonté de capitaliser le produit de sa veille. Ainsi, les participants capitalisent leurs « trouvailles » de veille dans une bibliothèque souvent privée, plus ou moins organisée, et envisagée comme une mémoire extériorisée, au sens de B. Stiegler [43] repris par O. Le Deuff [27]. Le terme de « bibliothèque » revient dans les propos des participants, donnant ainsi à entendre le plaisir de collecter pour ranger dans une collection dans laquelle on peut piocher ultérieurement, qui n’est pas sans rappeler les blogs culinaires considérés par S. Naulin comme « un équivalent dématérialisé du traditionnel cahier de recettes familial » [37]. Notons toutefois que, contrairement au désir de patrimonialisation décrit par L. Merzeau [34] dans un processus de « redocumentarisation », la volonté première des participants n’est pas seulement celle d’avoir une identité agissante [20] et engagée qui donne à voir sa collection mais bien celle d’externaliser sa mémoire. D’ailleurs, pour les veilleurs les plus novices, les informations privées ne sont pas exposées en ligne, mais conservées de manière privée.

50Enfin, en complément de cette volonté d’accéder à des informations actualisées de manière itérative, continue et facilitée et de capitaliser, la pratique de veille « ordinaire » repose également sur une volonté d’autodidaxie. Ainsi, aux côtés des besoins cognitifs qui invitent les individus à combler leur manque de connaissances, apparaissent des besoins informationnels qui relèvent de l’appétence pour les connaissances [34]. La pratique de veille participe alors au processus d’apprentissage. Ce résultat prolonge ainsi, pour les pratiques « ordinaires » de veille, celui établi par N. Lesca et M.-L. Caron-Fasan [29] pour les pratiques professionnelles. Dès lors, l’objectif des veilleurs correspond à un objectif d’acquisition globale de connaissances que l’on peut retrouver dans les pratiques plus générales de partage des connaissances en ligne [11].

6 – Conclusion

51Nos résultats étayent les fondements théoriques des pratiques informationnelles de veille « ordinaire » dans une approche centrée usagers. Tant pour les participants amateurs que professionnels, ils attestent d’une surveillance continue et itérative de l’environnement effectuée sur leur temps personnel, à partir d’un besoin propre, et focalisée sur des centres d’intérêt propres, ce qui induit un décalage fort avec le processus historique de veille tel que décrit en sciences de gestion et normé par l’Afnor [1].

52Autrefois réservée aux professionnels de l’information, la veille correspondrait ainsi à une myriade de pratiques plutôt qu’à une seule, avec des contextes d’exercice qui se diversifient, de multiples profils (amateur, professionnel, experts, novices) et une diffusion plus ou moins restreinte (pour soi, ou pour autrui). Les participants expliquent leur pratique de veille « ordinaire » par la nécessité d’accéder régulièrement à l’information afin de satisfaire un désir de curiosité et de capitaliser les ressources identifiées. Il s’agit ainsi d’une pratique singulière et autonome mobilisée sciemment à des fins d’autonomisation.

53Notre étude propose de premiers résultats qui demandent à être confirmés en démêlant plus finement les axes de porosité et les frontières entre pratiques « ordinaires » et professionnelles et entre pratiques amateur et professionnelles, en se focalisant notamment sur la question de l’expertise informationnelle.

54Avril 2017

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Date de mise en ligne : 03/07/2017

https://doi.org/10.3917/i2d.172.0070